Mercédès de Castille/Chapitre 30

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 18p. 455-472).


CHAPITRE XXX.


Lorsque celui qui souffre, qui succombe, ne voit pas une main s’étendre pour le secourir, belle comme le sein du cygne qui s’élève avec grâce au-dessus de l’onde, j’ai vu la vôtre, belle Geneviève, me faire un signe de pitié, et c’est pourquoi je vous aime.
Coleridge.



Quand Isabelle se trouva seule avec Ozéma et Mercédès, — car elle voulut que la jeune Castillane fût présente à cette explication, — elle entama le sujet du mariage, avec toute la délicatesse d’une âme sensible, mais avec une vérité qui rendait toute erreur impossible. Le résultat de ses observations lui prouva combien cruellement la jeune Indienne s’était trompée : douée d’une âme ardente, pleine de franchise, et accoutumée à être regardée comme un objet d’admiration générale parmi son peuple, Ozéma s’était imaginé que don Luis éprouvait pour elle le même sentiment qu’il lui avait inspiré.

Dès leur première entrevue, l’instinct si vif qui appartient à son sexe lui apprit que Luis l’admirait ; et comme elle s’abandonnait sans réserve à son penchant, les fréquentes communications qu’elle avait avec lui durent nécessairement la porter à croire qu’elle était également aimée. Chacun d’eux ignorait la langue de l’autre ; ils ne pouvaient donc s’entendre que par le langage des yeux et des gestes : ce langage muet contribua aussi à sa méprise. On se souviendra, d’ailleurs, que si la constance de Luis tint bon, elle fut du moins mise à une forte épreuve. La fausse signification qu’Ozéma donna au nom de Mercédès contribua beaucoup à une illusion que les soins attentifs que notre héros lui prodiguait en toute occasion augmentaient encore. Le rigide décorum que Luis observait invariablement avec la jeune Indienne, le respect qu’il lui témoignait constamment, ne furent pas non plus sans effet sur elle ; car, si la nature seule avait fait les frais de son éducation, cet instinct infaillible qui caractérise le sexe le plus faible lui faisait connaître aussi la nature du pouvoir qu’il exerce toujours sur le sexe le plus fort.

Vinrent ensuite les efforts tentés pour faire naître chez Ozéma quelques idées de religion, et les fâcheuses méprises causées par des subtilités mal expliquées et plus mal comprises. La jeune Indienne crut que les Espagnols adoraient la croix. En effet, ne la voyait-elle pas placée avec apparat dans toutes les cérémonies religieuses et publiques ? ne voyait-elle pas que l’on s’agenouillait devant elle, et qu’on semblait la prendre à témoin des engagements les plus solennels ? Les marins la regardaient avec respect, et l’amiral lui-même en avait fait ériger une lorsqu’il prit possession du territoire que Guacanagari lui avait cédé. En un mot, il semblait à l’imagination peu développée d’Ozéma qu’on se servait de la croix comme d’un gage de la fidélité avec laquelle on devait tenir toutes les promesses. Elle avait souvent admiré celle que portait notre héros ; et comme, suivant la coutume de son pays, l’échange de quelques dons était une cérémonie employée pour constater les mariages, elle s’imagina, quand don Luis lui donna le joyau qu’elle trouvait si précieux, qu’il la prenait pour femme, à l’instant où la mort allait les séparer pour toujours. Sa simplicité et son affection firent qu’elle ne porta pas plus loin ses raisonnements ni sa croyance relativement à ce signe.

Une heure se passa avant qu’Isabelle eût tiré d’Ozéma tous ces détails, joints à l’aveu de tous les sentiments qu’elle avait éprouvés, quoique la jeune Indienne ne cherchât à rien cacher et n’eût réellement rien à cacher. Il ne restait plus à la reine qu’à s’acquitter de la partie la plus pénible de la tâche dont elle s’était chargée, c’est-à-dire de détromper une jeune fille confiante, et de lui apprendre à recevoir avec courage la cruelle leçon qui s’ensuivait. La reine l’accomplit pourtant ; et croyant que le mieux était de dissiper sur-le-champ toute illusion à ce sujet, elle réussit à faire comprendre à Ozéma que le comte de Llera, longtemps avant de l’avoir vue, avait donné toute son affection à Mercédès, qui était sa fiancée. Il aurait été impossible de remplir cette pénible tâche avec plus de douceur et de délicatesse, mais ce fut un coup terrible pour la jeune Indienne, et Isabelle fut effrayée de ce qu’elle venait de faire. Elle ne s’était pas attendue à l’explosion de sensibilité dont un cœur sortant des mains de la nature la rendit témoin, et le souvenir en troubla son sommeil pendant plusieurs nuits.

Quant à Colomb et à notre héros, ils restèrent toute la semaine suivante dans l’ignorance de ce qui s’était passé. À la vérité, Luis reçut de sa tante, le lendemain matin, un billet qui releva son courage, et un page de Mercédès lui remit en main, sans prononcer une parole, la croix qu’il avait si longtemps portée. Du reste, il fut laissé à ses conjectures. Le moment de l’explication arriva pourtant, et un page vint l’inviter à se rendre dans l’appartement de sa tante.

En y arrivant, Luis n’y trouva pas la marquise, comme il s’y attendait : le salon était vide. Ayant questionné le page qui l’y avait introduit, celui-ci le pria d’attendre qu’il arrivât quelqu’un pour le recevoir. La patience n’était pas la vertu la plus remarquable de notre héros, et il se promena à grands pas, pendant près d’une demi-heure, sans que personne parût songer à sa visite. Comme il allait appeler un domestique pour se faire annoncer de nouveau, une porte s’ouvrit lentement, et Mercédès parut devant lui.

Le premier regard que le jeune homme jeta sur elle lui apprit que son esprit était dans un état d’agitation et d’anxiété. La main qu’il prit pour la porter à ses lèvres tremblait comme la feuille, et les couleurs montaient aux joues de la belle Castillane, puis en disparaissaient, de manière à montrer qu’elle succombait presque sous le poids de son émotion. Elle refusa pourtant, avec un faible sourire, le verre d’eau qu’il lui présenta, et lui fit signe de prendre une chaise, tout en s’asseyant elle-même sur un tabouret, humble siège qu’elle avait coutume d’occuper devant la reine.

— Don Luis, dit Mercédès sitôt qu’elle put maîtriser son émotion, j’ai demandé à avoir cette entrevue avec vous, afin qu’il ne restât plus de motifs pour se méprendre sur nos sentiments et nos désirs. Vous avez été soupçonné d’avoir épousé doña Ozéma, et vous avez été un instant à la veille de votre perte en encourant le déplaisir de la reine.

— Mais vous, chère Mercédès, vous ne m’avez jamais accusé de cet acte d’inconstance et de manque de foi ?

— Je vous ai dit la vérité, Señor ; car je vous connaissais trop bien : j’étais certaine que si Luis de Bobadilla s’était déterminé à faire une telle démarche, il aurait eu la franchise et le courage de l’avouer. Je n’ai donc pas cru un seul instant que vous eussiez épousé la princesse.

— Pourquoi donc détourniez-vous de moi ces regards pleins de froideur ? Pourquoi baissiez-vous à terre ces yeux qui auraient dû échanger avec les miens ces regards qui font les délices de l’amour ? Pourquoi ces manières qui, si elles n’indiquaient pas une aversion décidée, manifestaient du moins une réserve et une indifférence que je ne croyais jamais devoir exister entre nous ?

Mercédès changea de couleur ; elle fut une minute sans lui répondre ; et pendant ce court intervalle, elle douta qu’elle fût en état d’exécuter son projet. Cependant elle rappela tout son courage, et reprit son discours sur le même ton qu’elle l’avait commencé :

— Écoutez-moi, don Luis ; mon histoire ne sera pas longue. Quand vous avez quitté l’Espagne, d’après ma suggestion, pour entreprendre ce grand voyage, vous m’aimiez ; — nul pouvoir sur la terre ne peut me priver de ce souvenir délicieux. — Oui, vous m’aimiez alors, et vous n’aimiez que moi. Nous nous séparâmes en nous donnant notre foi l’un à l’autre ; et, pendant votre absence, il ne s’est pas écoulé un seul jour où je n’aie passé plusieurs heures à genoux, à prier le ciel pour l’amiral et pour ses compagnons.

— Chère Mercédès, il n’est pas surprenant que le succès ait couronné nos efforts ; une pareille intercession ne pouvait manquer d’être entendue.

— Je vous prie de m’écouter, Señor. Jusqu’au jour qui apporta la la nouvelle de votre retour, nulle femme en Espagne ne peut avoir eu plus d’inquiétude pour celui en qui elle avait placé toutes ses espérances, que je n’en ai éprouvé pour vous. Mais si, à mes yeux, le présent était chargé de crainte et d’incertitude, l’avenir se montrait brillant et plein d’espérance. Le messager envoyé à la cour par l’amiral me les ouvrit le premier aux réalités du monde, et me donna cette dure leçon, — leçon que la jeunesse n’apprend jamais qu’avec tant de lenteur, celle du désappointement. — Ce fut alors que j’entendis pour la première fois parler d’Ozéma, — de votre admiration pour sa beauté, — de la manière dont vous aviez été sur le point de sacrifier votre vie pour elle.

— Par saint Luc ! ce vagabond de Sancho a-t-il osé faire pénétrer dans vos oreilles le poison de perfides insinuations contre la constance de mon amour pour vous ?

— Il m’a dit que la vérité, Luis, et il ne faut pas le blâmer. Sa relation m’a préparée à quelque malheur, et je remercie le ciel que ce malheur soit arrivé assez lentement pour que j’aie pu me préparer à le soutenir. Quand je vis Ozéma, je ne fus plus surprise de votre changement ; à peine vous en blâmai-je. Je crois que vous auriez pu résister à sa beauté ; mais son entier dévouement à votre personne, son innocence, sa simplicité attrayante, sa gaieté modeste, son naturel heureux, suffiraient pour rendre inconstant l’amant de toute Espagnole.

— Mercédès !

— Je vous ai dit que je ne vous blâme pas, Luis. Il vaut mieux que ce coup m’ait frappée à présent que plus tard, dans un temps où je ne serais plus en état de le supporter. Quelque chose me dit que si j’étais devenue votre épouse, je succomberais sous le poids d’une affection qui ne serait pas partagée ; mais à présent, le couvent m’est ouvert, et je puis consacrer ma vie au Fils de Dieu. — Ne m’interrompez pas, Luis, ajouta-t-elle en souriant avec douceur, mais avec un effort qui prouvait combien ce ton d’aisance lui coûtait : j’ai besoin de tout mon courage pour achever ce que j’ai à vous dire, et je ne me sens pas en état de soutenir une discussion. Vous n’avez pu être maître de votre cœur ; et c’est aux nouveautés étranges qui entouraient Ozéma, à sa séduisante ingénuité, qu’il faut attribuer le changement heureux pour elle, défavorable pour moi, qui s’est opéré en vous. Je me soumets à la volonté du ciel, et je tâche de croire que tout cela n’est arrivé que pour mon avantage éternel. En devenant votre épouse, la tendresse dont mon cœur est encore plein, — je ne cherche pas à le cacher, — aurait pu devenir assez forte pour surpasser l’amour que je dois à Dieu : il vaut donc mieux que les choses soient ce quelles sont. Si le bonheur en ce monde ne doit pas être mon partage, je m’assurerai une félicité éternelle dans l’autre. Mais non, je ne perdrai pas tout mon bonheur sur la terre, car je pourrai prier pour vous comme pour moi ; et de tous les êtres de ce monde, vous et Ozéma vous serez toujours les premiers dans mes pensées.

— Cela est si surprenant, Mercédès, si cruel, si déraisonnable, si injuste, que je ne puis en croire mes oreilles.

— J’ai dit que je ne vous blâmais pas ; la beauté et la naïveté d’Ozéma sont plus que suffisantes pour vous justifier, car dans le choix de l’objet de leur amour les hommes consultent plutôt leurs sens que leur cœur. — Une fille d’Haïti peut user innocemment d’un pouvoir qu’il serait inconvenant à une chrétienne d’employer. — Une rongeur plus vive couvrit les joues de Mercédès lorsqu’elle prononça ces paroles. — Mais arrivons à des faits qui exigent une prompte décision. Ozéma a été malade, elle l’est encore dangereusement, Son Altesse et ma tutrice le croient, les médecins même le disent, — il est en votre pouvoir, Luis, de l’arracher à la tombe. Voyez-la ; — dites le mot qui lui rendra le bonheur, dites-lui que si vous ne l’avez pas encore épousée d’après les coutumes d’Espagne, vous êtes prêt à le faire ; — enfin, que les saints prêtres qui sont journellement avec elle pour la préparer au baptême, accomplissent la cérémonie ce matin même : alors, nous reverrons de nouveau la princesse souriante, joyeuse, rayonnante, enfin telle qu’elle était lorsque vous l’avez confiée à nos soins.

— Et c’est vous qui me dites ces choses, Mercédès ! et avec un tel calme, d’un ton si délibéré ! comme si vos paroles exprimaient vos vœux et vos sentiments ?

— Avec calme, cela peut paraître ainsi, Luis, répondit notre héroïne d’une voix étouffée, mais avec délibération. Oui, m’épouser et en aimer une autre, cela est impossible. Alors pourquoi ne pas suivre l’impulsion de votre cœur ? Le douaire de la princesse ne sera pas à dédaigner ; car la religieuse dans son couvent n’a besoin ni d’or, ni de richesses d’aucune espèce.

Le comte regarda avec tendresse la jeune enthousiaste, qui ne lui avait jamais paru plus charmante. Puis, se levant, il marcha pendant quelques minutes, comme s’il eût voulu, par cet acte purement physique, dissimuler ses souffrances morales. Lorsqu’il eut recouvré assez d’empire sur lui-même, il revint s’asseoir, et prenant la main de Mercédès qu’elle lui abandonna sans faire aucune résistance, il répondit en ces termes à cette proposition extraordinaire :

— Vous avez veillé si longtemps près du lit de votre amie malade, et vous vous êtes tant occupée de ce sujet, mon amie, que vous ne pouvez plus voir les choses sous leur véritable aspect. Ozéma n’a pas sur mon cœur les droits que vous vous imaginez, et je n’ai jamais eu pour elle qu’une inclination faible et passagère.

— Ah ! Luis, jamais ces inclinations faibles et passagères n’ont trouvé placé ici, dit Mercédès en posant ses deux mains sur son cœur.

— Notre éducation, Mercédès, nos habitudes, la douceur de votre caractère et la trop grande rudesse du mien, ne peuvent être comparées : autrement, je ne pourrais vous adorer comme je le fais. Si vous n’existiez pas, la certitude d’épouser Ozéma ne me donnerait aucun bonheur. Mais vous vivez, et, vous aimant comme je vous aime, cette union répandrait sur ma vie une amertume que, malgré ma légèreté naturelle, je ne pourrais supporter. Dans aucune circonstance, je ne puis être l’époux de cette Indienne.

Un rayon de bonheur vint éclairer le visage de Mercédès ; mais ses principes si purs et ses nobles intentions eurent bientôt réprimé le sentiment que cet instant de triomphe avait fait naître ; il y eut même dans sa réponse un ton de reproche.

— Êtes-vous juste envers Ozéma ? Sa simplicité n’a-t-elle pas été trompée par cette faible et passagère inclination, et l’honneur ne réclame-t-il pas que vos actions confirment les assurances que vous avez données, du moins par votre conduite ?

— Mercédès, ma bien-aimée, écoutez-moi ; sachez que, malgré mes légèretés, mes tergiversations, je n’ai point de fatuité. Jamais mes manières n’ont exprimé que ce que mon cœur a ressenti, et jamais mon cœur n’a été attiré que vers vous ! En cela consiste la grande différence que j’établis entre vous et toutes les autres personnes de votre sexe. Ozéma n’est pas l’unique femme, ses charmes ne sont pas les seuls, qui m’aient surpris un tendre regard ou une parole d’admiration ; mais vous, votre place est dans mon cœur, et vous faites déjà partie de moi-même. Si vous saviez combien de fois votre image a été pour moi un mentor plus fort que ma conscience ; dans combien d’occasions le souvenir de vos vertus et de votre affection m’ont garanti d’une chute, lorsque le devoir, la religion et les leçons de ma jeunesse eussent été oubliés, vous comprendriez la différence qui existe entre l’amour que je vous porte et ce que vous avez pris tant de plaisir a me répéter, une inclination passagère.

— Luis, je ne devrais pas écouter ces séduisantes paroles ; elles viennent de la bonté d’un cœur qui voudrait m’épargner un chagrin qui est prêt à fondre sur moi, mais qui ne s’aperçoit pas que ma misère n’en serait que plus profonde dans l’avenir. Si vous n’avez jamais eu d’autres sentiments, comment se fait-il que la croix que je vous ai donnée en partant s’est trouvée dans les mains d’une autre ?

— Mercédès, vous ne connaissez pas les terribles circonstances dans lesquelles je m’en suis séparé. La mort était en face de nous, et cette croix je l’ai donnée comme un symbole qui pourrait sauver une âme païenne dans cette extrémité. Si ce don, ou plutôt si ce prêt fut regardé comme un gage d’union, c’est une malheureuse erreur que je ne pouvais prévoir ; votre propre connaissance des usages chrétiens vous le dira comme à moi ; car je pourrais alors vous réclamer comme mon épouse, vous qui me l’avez donnée.

— Ah ! Luis, lorsque je vous ai donné cette croix, je désirais que vous pussiez comprendre que c’était un gage de ma foi !

— Et lorsque vous me l’avez renvoyée cette semaine, que désiriez-vous que je comprisse ?

— Je vous l’ai renvoyée, Luis, dans un retour d’espérances et par ordre de la reine. Son Altesse est maintenant bien disposée en votre faveur, et elle désirerait notre union, sans le déplorable état d’Ozéma à qui tout a été expliqué, excepté, à ce que je crains, l’état réel de vos sentiments pour nous deux.

— Cruelle Mercédès ! ne dois-je plus vous inspirer de confiance ? ne dois-je jamais être heureux ? Je vous jure encore que vous seule possédez mon cœur tout entier, que je serais heureux avec vous dans une chaumière, et malheureux sans vous sur un trône. Vous le croirez, lorsque vous me verrez malheureux, errant dans le monde, sans repos d’esprit, sans espérance, coupable peut-être, parce que vous seule pouvez me maintenir dans la voie de la vertu. Rappelez-vous, Mercédès, l’influence que vous pouvez avoir, — qu’il faut que vous ayez, que vous aurez, sur mes passions impétueuses. Depuis longtemps je vous regarde comme mon ange gardien ; j’obéis à toutes vos volontés, et vous me gouvernez, lorsque tous les autres y avaient échoué. Avec vous, ne suis-je pas doux, traitable, excepté lorsque vos doutes irritent ma passion ? Doña Béatrix a-t-elle jamais possédé la plus faible partie de l’autorité que vous avez sur moi ? Votre voix ne m’a-t-elle pas toujours apaisé, même au milieu de mes plus violents emportements ?

— Luis… Luis, ceux qui connaissent votre cœur ne peuvent douter de lui ! — Mercédès s’arrêta, et l’émotion de son visage prouva que la sincérité de son amant avait déjà ébranlé ses doutes sur sa constance. Cependant son esprit se retraça les scènes du voyage, et son imagination lui offrit l’image du lit de souffrance d’Ozéma. Après une minute de silence, elle continua d’une voix basse et timide : — Je ne vous cacherai pas qu’il est doux pour mon cœur d’entendre ce langage ; je crains d’y céder trop facilement, car il m’est impossible de croire que vous puissiez oublier à jamais celle qui a bravé pour vous les chances de la mort, et qui vous a fait un rempart de son corps contre les flèches de vos ennemis

— Et vous, Mercédès, si vous aviez été à la place d’Ozéma, n’en auriez-vous pas fait autant ?

— Je pourrais en avoir le désir, Luis, dit Mercédès, dont les yeux se remplirent de larmes, mais je pourrais ne pas en avoir le courage

— Vous l’auriez… vous l’auriez… Je vous connais trop bien pour en douter.

— J’envierais cette action à Ozéma, si l’envie n’était pas un péché. Je crains que vous n’y pensiez, lorsque vous serez devenu insensible à des attraits qui auront perdu le charme de la nouveauté.

— Non seulement vous l’auriez fait, mais avec plus de discernement encore. Ozéma s’est exposée dans une querelle dont elle était l’objet, vous l’auriez fait dans ma propre querelle.

Mercédès garda de nouveau le silence, et parut réfléchir profondément. Ses yeux avaient repris leur éclat, ranimés par les douces assurances de son amant ; et en dépit du généreux dévouement qui l’avait déterminée à sacrifier toutes ses espérances, l’influence séduisante d’une affection payée de retour reprenait promptement son empire.

— Venez avec moi, Luis, dit-elle enfin ; venez contempler Ozéma. Lorsque vous la verrez dans l’état où elle est maintenant, vous connaîtrez mieux vos véritables sentiments. Je n’aurais pas dû laisser ainsi se ranimer votre ancienne ardeur par une entrevue particulière. Ozéma n’étant pas présente, c’est comme si vous vous étiez formé un jugement en n’entendant qu’une seule partie. — Luis !… Mercédès rougit en achevant cette phrase, mais la rongeur qui couvrait ses joues, produite par son amour et non par la honte, donna un éclat extraordinaire à sa beauté ; — Luis, si, après votre visite à la princesse, vous pensez que vous deviez changer de langage, quelque pénible que cela soit pour moi, vous pouvez être certain que j’oublierai tout ce qui s’est passé, et que mes prières…

Des sanglots lui coupèrent la voix, elle s’arrêta un instant pour essuyer ses larmes, et se dégagea des bras de Luis, qui lui prodiguait ses consolations ; elle le repoussait par un sentiment d’inquiétude jalouse sur le résultat de l’entrevue qui allait avoir lieu, mais dans lequel il entrait plus de délicatesse que de ressentiment. Lorsqu’elle eut essuyé ses larmes et calmé son agitation, elle conduisit Luis à l’appartement d’Ozéma, où sa présence était attendue.

Luis tressaillit en entrant dans la chambre, lorsqu’il y vit la reine et l’amiral, et bien plus encore en apercevant les ravages que le chagrin avait produits sur Ozéma. Une pâleur mortelle avait remplacé la fraîcheur de ses joues ; ses yeux brillaient d’un éclat qui semblait surnaturel, et cependant sa faiblesse était si grande, qu’elle ne pouvait se soutenir, à demi assise, qu’à l’aide d’oreillers. Une exclamation de joie échappa à l’infortunée sitôt qu’elle eut aperçu notre héros ; puis elle se couvrit le visage de ses deux mains, dans une confusion enfantine, comme si elle était honteuse de trahir le plaisir qu’elle ressentait. Luis supporta cette vue avec la force d’un homme, car bien que sa conscience ne fût pas absolument en repos, au souvenir des heures oisives qu’il avait passées dans la société d’Ozéma, et de l’influence que sa beauté et sa naïveté séduisantes avaient exercée momentanément sur son esprit, cependant il ne se sentait pas réellement coupable de ce qu’on aurait pu appeler une faute, et particulièrement d’aucune pensée qui l’eût rendu infidèle à l’objet de son premier amour, ou d’aucun projet de séduction. Il prit avec respect la main de la jeune Indienne, et la baisa avec une franchise et une tendresse qui annonçaient l’affection d’un frère, plutôt que la passion ou l’émotion d’un amant. Mercédès n’avait pas cherché à observer la contenance de don Luis ; mais elle remarqua le regard approbateur que la reine jeta à sa tutrice au moment où il s’approcha du lit d’Ozéma. Elle interpréta ce regard comme un signe que la conduite du comte ne démentait pas les protestations qu’il venait de lui faire.

— Vous trouvez Ozéma bien faible, dit la reine, pouvant seule rompre un silence qui commençait à devenir pénible. Nous avons essayé d’éclairer son esprit naïf et simple sur les mystères de la religion, et elle a enfin consenti à recevoir le saint sacrement du baptême. L’archevêque se prépare pour cette cérémonie, qui va avoir lieu dans mon oratoire, et nous avons le doux espoir d’arracher cette âme précieuse à la perdition.

— Votre Altesse a toujours à cœur le bonheur de son peuple, répondit Luis en s’inclinant profondément pour cacher les larmes que l’état d’Ozéma faisait couler de ses yeux. Je crois que notre climat ne convient guère aux pauvres Haïtiens, et je crains que tous ceux qui sont malades à Séville et à Palos ne donnent peu d’espérance d’un retour à la santé.

— Cela est-il ainsi, don Christophe ?

— Señora, cela n’est que trop vrai. On a pris soin de leur âme comme de leur corps, et Ozéma est aujourd’hui la seule parmi eux en Espagne qui n’ait pas encore reçu le baptême.

— Señora, dit la marquise en s’éloignant du lit d’Ozéma, la surprise et le chagrin empreints sur tous les traits de son visage, je crains que toutes nos espérances ne soient trompées ; Ozéma vient de me dire tout bas qu’il fallait que Luis et Mercédès fussent mariés en sa présence, avant qu’elle consentît à être admise dans le sein de l’Église.

— Ceci n’annonce pas un esprit bien éclairé, Béatrix ; et cependant, que faire avec un cœur si peu touché de la lumière d’en haut ? C’est peut-être un caprice qu’elle aura oublié lorsque l’archevêque sera prêt.

— Je ne le crois pas, Señora : jamais je ne l’ai vue aussi positive ; habituellement elle est douce et facile, mais elle m’a donné deux fois cette assurance, et de manière à me prouver qu’elle était sérieuse.

Isabelle s’approcha du lit et parla à la malade avec une grande douceur. Pendant ce temps, l’amiral causa avec la marquise, et Luis s’approcha de notre héroïne. Leur émotion était extrême ; Mercédès respirait à peine, accablée par l’incertitude. Mais quelques paroles lui rendirent bientôt une assurance qui présageait le bonheur. En dépit de ses généreux sentiments pour Ozéma, elle avait enfin conçu l’espoir que le cœur de Luis lui appartenait tout entier. Dès ce moment, elle écarta tous ses doutes et retrouva son affection première.

Les conversations avaient lieu à voix basse, comme il est d’usage en présence des souverains, et un quart d’heure s’écoula avant qu’un page vînt annoncer que tout était prêt dans l’oratoire pour la cérémonie ; alors on ouvrit une porte qui communiquait directement avec la chambre d’Ozéma.

— Marquise ma fille, la jeune obstinée persiste, dit la reine en s’éloignant du lit d’Ozéma, et je ne sais que répondre. Il est cruel de lui refuser les moyens de salut, et d’un autre côté, c’est une demande bien subite et bien étrange à faire à votre neveu et à votre pupille !

— Quant au premier, Señora, il ne sera pas difficile de le persuader ; mais je doute du consentement de Mercédès. Son cœur est un composé de religion et de délicatesse féminine.

— En vérité, il est à peine convenable d’y penser. Une fille chrétienne doit avoir le temps de préparer son esprit au sacrement du mariage par la prière.

— Et cependant, Señora, il s’en trouve beaucoup qui se marient sans cela. Il fut un temps où don Ferdinand d’Aragon et doña Isabelle n’auraient pas hésité devant une semblable proposition.

— Ce temps n’exista jamais, Béatrix. Lorsque vous voulez me faire approuver quelque plan ou quelque fantaisie inconsidérée, vous ne manquez jamais de me ramener au passé ; à nos jours d’épreuves et de jeunesse. Croyez-vous réellement que votre pupille consente à cette précipitation et à l’absence des formalités préparatoires ?

— J’ignore si elle serait disposée à passer par-dessus aucune des formalités, Señora ; mais je sais que, s’il y a en Espagne une femme qui soit toujours prête en esprit aux plus saints rites de l’Église, c’est Votre Altesse ; et que s’il en existe une seconde, c’est Mercédès.

— Assez, assez, bonne Béatrix ; la flatterie ne vous sied nullement. Personne n’est jamais prêt, et chacun a besoin d’une surveillance incessante. Dites à doña Mercédès de me suivre dans mon cabinet ; je veux m’entretenir avec elle sur ce sujet, je veux au moins qu’elle n’y soit pas amenée par surprise.

À ces mots, la reine se retira. À peine était-elle dans son cabinet que notre héroïne y entra d’un pas inquiet et timide. Aussitôt que ses yeux rencontrèrent ceux de sa souveraine, Mercédès fondit en larmes, et tombant à genoux elle cacha son visage dans la robe d’Isabelle. Cet accès de sensibilité fut promptement réprimé, et la jeune fille se releva, attendant le bon plaisir de sa souveraine.

— Ma fille, dit la reine, j’espère qu’il n’y a plus aucun malentendu entre toi et le comte de Llera. Tu connais les intentions de ta tutrice et les miennes, et tu peux, dans une affaire comme celle-ci, t’en rapporter à nos têtes plus froides et à notre grande expérience. Don Luis t’aime et n’a jamais aimé la princesse, quoiqu’il n’eût point été surprenant qu’un jeune homme doué de passions impétueuses, et qui a été si souvent exposé à la tentation, n’eût éprouvé quelque sentiment involontaire et passager pour une femme si belle et si attrayante.

— Luis est convenu de tout cela, Señora ; il n’a jamais été inconstant, mais il a été faible.

— C’est une dure leçon donnée à la jeunesse, mon enfant, dit la reine avec gravité. Mais elle serait encore plus pénible si tu l’avais reçue plus tard, c’est-à-dire à cette époque où la tendresse plus profonde d’une femme a succédé aux impressions de la jeune fille. Tu as entendu l’opinion des médecins ; il y a peu d’espoir de rappeler Ozéma à la vie.

— Ah ! Señora, quelle cruelle destinée ! mourir dans une contrée étrangère, à la fleur de l’âge, et avec un cœur brisé par le poids d’un amour non partagé !

— Et cependant, Mercédès, si le ciel ouvre les yeux d’Ozéma lorsque le dernier acte de sa vie sur la terre sera terminé, la transition n’en sera que plus heureuse pour elle, et ceux qui déplorent sa perte feraient mieux de s’en réjouir. Sa jeunesse, son innocence, son cœur pur, se sont montrés à nu devant nous ; il ne leur manque plus que les fruits d’une pieuse instruction. Elle n’a rien à craindre pour ses erreurs personnelles. Tout ce qu’on peut faire pour une semblable jeune fille, c’est de la placer dans le sein de l’Église, en obtenant pour elle le sacrement du baptême ; et il n’y aura pas un prélat prêt à quitter le monde, qui puisse emporter avec lui plus d’espérance d’un bonheur futur.

— C’est ce saint office que monseigneur l’archevêque est sur le point de remplir, m’a-t-on dit, Señora.

— Cela dépend en quelque sorte de toi, ma fille. Écoute, et ne sois pas trop prompte dans ta décision ; le bonheur d’une âme y est attaché.

La reine alors raconta à Mercédès la demande romanesque d’Ozéma ; elle le fit en termes si touchants et si doux, qu’elle excita moins de surprise et d’alarme qu’elle ne l’avait craint elle-même :

— Doña Béatrix m’a fait une proposition qui d’abord paraît assez plausible, mais que la réflexion n’admet pas. Elle avait le projet d’engager le comte à épouser Ozéma dès aujourd’hui (Mercédès tressaillit et devint pâle), — afin que les dernières heures de la jeune étrangère fussent adoucies par la joie d’être la femme de l’homme qu’elle idolâtre. Mais j’ai trouvé des objections sérieuses à ce projet. Quelle est ton opinion, ma fille ?

— Señora, si je pouvais croire aujourd’hui, comme je l’ai cru naguère, que Luis a pour la princesse une préférence capable de le conduire au bonheur que procure cette mutuelle affection sans laquelle le mariage est plutôt une malédiction qu’une félicité, je serais la dernière à élever aucune objection ; au contraire, je crois que je demanderais à genoux cette grâce à Votre Altesse ; car celle qui aime réellement désire avant tout le bonheur de l’objet de ses affections. Mais je suis assurée que le comte n’a pas pour Ozéma les sentiments nécessaires au mariage ; et ne serait-ce pas une profanation, Señora, de recevoir un sacrement de l’Église, de prononcer un vœu que le cœur ne sanctionnerait pas, ou plutôt contre lequel il se révolterait ?

— Excellente fille ! tes principes sont absolument les miens, et c’est dans ce sens que j’ai répondu à la marquise. On ne doit pas jouer avec les rites de l’Église, et nous sommes obligés, après tout, de nous soumettre aux afflictions qui nous sont infligées pour notre bonheur éternel, quoiqu’il soit souvent plus pénible de supporter celles des autres que les nôtres mêmes. Il ne te reste plus qu’à prononcer sur ce caprice d’Ozéma, et à nous dire si tu veux être mariée aujourd’hui, afin qu’elle soit baptisée.

Malgré le dévouement et l’amour de Mercédès pour notre héros, la jeune fille eut à soutenir une lutte violente avec ses principes habituels et sa délicatesse, pour prendre un parti aussi subit. Enfin les raisonnements de la reine prévalurent, car Isabelle sentait qu’une grande responsabilité pèserait sur elle si on laissait la jeune étrangère quitter ce monde sans être entrée dans le sein de l’Église. Aussitôt qu’elle eut reçu le consentement de Mercédès, la reine dépêcha un messager à la marquise, puis elle s’agenouilla auprès de sa jeune amie, et elles passèrent une heure ensemble dans les exercices spirituels usités en pareilles occasions. Puis ces deux femmes, si pures d’esprit et de cœur, sans songer aux vanités de la parure, mais pénétrées de la sainteté du devoir qu’elles venaient d’accomplir, se présentèrent à la porte de la chapelle royale, dans laquelle on avait transporté Ozéma, toujours couchée sur son lit. La marquise jeta un voile blanc sur la tête de Mercédès, et fit à son costume quelques légers changements, par déférence pour l’autel et ses ministres.

Une douzaine de personnes environ avaient été jugées dignes d’assister à cette cérémonie et étaient déjà présentes ; au moment où les deux futurs époux allaient prendre place, Ferdinand entra subitement, tenant encore à la main quelques papiers dont il avait abandonné la lecture pour se rendre aux désirs de sa royale compagne. Le roi avait beaucoup de dignité ; et lorsqu’il le voulait, aucun souverain ne tenait son rang avec plus de grâce et de meilleures manières. Il fit signe à l’archevêque de s’arrêter ; puis, ordonnant à Luis de se mettre à genoux, il jeta sur les épaules du jeune homme le collier d’un de ses ordres, en lui disant :

— Maintenant relève-toi, noble chevalier, et accomplis tes devoirs envers ton maître céleste comme jusqu’ici tu les as accomplis envers nous.

Isabelle remercia son mari de cette grâce par un sourire approbateur, et la cérémonie commença aussitôt. Mercédès et Luis furent unis. Lorsque le service solennel fut terminé, notre héroïne, que Luis pressa avec tendresse sur son cœur, sentit qu’ils se comprenaient, et, dans la plénitude de leur propre bonheur, Ozéma fut oubliée un instant.

Christophe Colomb avait conduit la mariée à l’autel, fonction que le roi lui avait assignée. Ferdinand lui-même s’était tenu à côté de Luis et assez près pour condescendre à toucher le poêle qu’on tenait étendu sur la tête des deux époux. Mais Isabelle était restée à l’écart, auprès du lit d’Ozéma, et veilla sur elle pendant toute la cérémonie. La reine ne pensait pas qu’il fût besoin d’une manifestation publique d’intérêt pour la fiancée, puisqu’elles venaient de mêler leur émotion dans une douce communauté de prières. Les compliments d’usage furent promptement terminés. Don Ferdinand se retira ainsi que tous ceux qui n’étaient pas dans le secret de l’histoire d’Ozéma.

Par un sentiment de délicatesse pour la condition d’une femme étrangère, que ses habitudes et ses opinions avaient investie d’une partie des droits sacrés de la royauté, la reine avait désiré que son mari et quelques personnes de sa suite ne fussent pas témoins du baptême d’Ozéma. Pendant la célébration du mariage, elle avait remarqué avec quelle constance la jeune fille à demi éclairée avait observé les mouvements de l’archevêque et ceux des deux époux ; et des larmes avaient coulé de ses yeux, en voyant empreinte dans chaque trait de ce visage pâle, mais toujours charmant, la lutte que son amour pour Luis et son amitié pour Mercédès avaient élevée dans le cœur de la jeune et malheureuse Indienne.

— Où être croix ? dit Ozéma avec vivacité, lorsque Mercédès s’arrêta pour serrer dans ses bras son corps amaigri, et déposer un baiser sur ses joues. Donner croix, — Luis pas marier avec croix, donner croix à Ozéma.

Mercédès prit elle-même la croix, qui reposait sur le cœur de son mari depuis le jour où elle la lui avait rendue, et elle la mit entre les mains de la princesse.

— Pas marier avec croix, murmura la jeune fille dont les yeux remplis de larmes pouvaient à peine contempler le bijou auquel elle attachait tant de prix. — Maintenant, vite, Señora, — faire Ozéma chrétienne.

La scène commençait à devenir trop solennelle et trop touchante pour passer le temps en vaines paroles, et l’archevêque, à un signe de la reine, commença cette seconde cérémonie. Elle fut promptement terminée, et dans la bonté de son cœur Isabelle fut promptement tranquillisée par l’assurance que l’étrangère, qu’elle regardait comme devant être l’objet spécial de tous ses soins, était entrée dans l’alliance de salut que Dieu a contractée avec son Église.

— Ozéma chrétienne maintenant ? demanda la jeune fille avec une vivacité et une simplicité qui causèrent autant de douleur que de surprise à tous ceux qui étaient présents.

— Tu as maintenant l’assurance que la grâce de Dieu accueillera tes prières, ma fille, répondit le prélat. Demande-la de tout ton cœur, et ta fin, qui est prochaine, en sera plus heureuse.

— Chrétiens pas marier païens ? chrétien marier chrétienne ? On te l’a répété déjà bien des fois, ma pauvre Ozéma, répondit la reine : l’Église ne pourrait sanctionner une union entre chrétiens et païens.

— Chrétien marier avec première femme aimer mieux ?

— Certainement. Agir autrement serait violer ses vœux et insulter à Dieu.

— Ainsi penser Ozéma. Mais pouvoir marier seconde femme, inférieure femme ; la femme lui aimer après. — Luis, marier Mercédès, première femme, parce que aimer elle mieux. — Puis marier Ozéma seconde femme, — femme inférieure, — parce que lui aimer elle le mieux après Mercédès. — Ozéma chrétienne maintenant, — pas d’obstacle. — Venez, archevêque, faire Ozéma seconde femme de Luis.

Un profond gémissement échappa à Isabelle, et elle se retira dans un coin de la chapelle, tandis que Mercédès, fondant en larmes, s’agenouilla, cacha son visage sur le lit, et pria avec ferveur pour que l’âme de la princesse se dégageât des ténèbres qui l’enveloppaient encore ; le prêtre accueillit avec moins d’indulgence cette preuve de l’ignorance de sa pénitente et de son peu de préparation au sacrement qu’il venait de lui administrer.

— Jeune femme non encore éclairée, dit-il d’un ton sévère, le saint baptême est salutaire ou terrible, suivant les dispositions qu’on y apporte ; la demande que vous venez de faire a déjà chargé votre âme du poids d’un nouveau péché. Nul chrétien ne peut avoir deux femmes en même temps, et Dieu ne connaît ni première ni seconde entre ceux que son Église a unis. Vous ne pouvez pas être la seconde femme, tandis que la première vit encore.

— Pas vouloir être à Caonabo, non ; à Luis, — oui, — la cinquantième femme, — la centième au cher Luis ! — Cela pas possible ?

— Fille aveuglée et malheureuse, je vous dis non, — non, mille fois non ! — jamais, jamais ! La question même est si coupable, qu’elle profane la sainte chapelle et les symboles religieux qu’elle renferme. Oui, vous avez raison, baisez votre croix, et humiliez votre âme dans la douleur, car…

— Seigneur archevêque, interrompit la marquise de Moya avec une vivacité qui montrait combien son ancien caractère venait d être réveillé ; en voilà assez : celle que vous admonestez si vivement ne peut plus vous entendre ; son âme pure s’est envolée devant un autre tribunal, où elle trouvera, je l’espère, un juge plus clément. — Ozéma a cessé de vivre !

Ce que la marquise annonçait n’était que trop vrai. Terrifiée par les paroles du prélat, — bouleversée par la confusion d’idées qu’excitait en elle la différence des dogmes qu’on venait de lui enseigner et de ceux dans lesquels son enfance avait été élevée ; frappée par la certitude que son dernier espoir d’être unie à Luis venait de s’évanouir, l’âme de l’Indienne avait abandonné sa gracieuse et charmante enveloppe, qui conservait encore la touchante impression des émotions qui l’avaient agitée pendant les derniers instants de son séjour sur la terre.

Ainsi s’échappa la première de ces âmes que la découverte du Nouveau-Monde devait sauver de la perdition du paganisme. Le casuiste peut controverser, le savant discuter, le religieux réfléchir sur son destin probable dans le monde inconnu qui l’attendait ; mais l’homme bon et soumis espère tout de la clémence d’un Dieu de miséricorde. Quant à Isabelle, le choc qu’elle ressentit diminua de beaucoup le triomphe qu’elle se promettait du succès de son zèle et de ses efforts. Elle était pourtant bien loin de prévoir que cet événement n’était que le prélude des mécomptes qui allaient bientôt accompagner la propagation de la religion du Christ dans les contrées nouvellement découvertes, et une sorte de présage pratique de la ruine dont étaient menacées la plupart des espérances les plus douces et des désirs les plus ardents de son cœur.