Merlin l’enchanteur/Livre XXI

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Michel Lévy frères (2p. 273-306).

LIVRE XXI

L’AMOUR DANS LA MORT


I

Heureux celui qui conduit la charrue[IV.] dans le champ où la bataille a retenti ! Heureux aussi celui qui y fait sa demeure ! Sous ma fenêtre serpente la rivière où les bataillons ont passé dans la pluie de fer et de plomb. Voici le bois de sapins et d’érables à travers lesquels les héros se sont frayé un chemin. Là où étaient le tumulte, la fureur, règnent maintenant la paix, le silence. Chargée de grappes, la vigne attend le dernier rayon de l’été. Les corbeaux sont demeurés, et ils se souviennent du festin. Le soir je m’endors à leurs cris, le matin ils tournoient sur ma tête en demandant leur pâture sanglante. Mais, avant eux, s’est éveillé le rossignol dans la nuit. C’est ici, c’est ici qu’il faut parler de félicité sous ce tilleul fleuri d’où la guerre déchaînée n’a pu chasser les rossignols.

Jusqu’à ce moment, le lecteur me rendra cette justice que tous les événements de cette histoire, ou, du moins, presque tous, peuvent s’expliquer par des causes purement naturelles. Fouillez, scrutez les événements : vous en trouverez aisément la raison dans les faits accomplis qui les ont précédés. Je tiens pour assuré que la logique a été scrupuleusement respectée, et que le progrès s’est réalisé sans nulle interruption, même d’un instant. Dans ce que je vais raconter, cette logique est moins évidente ; mais on est bien fort quand on a pour soi l’histoire même, cette institutrice des peuples et des rois. Est-ce à moi, d’ailleurs, de changer le cours des événements ? À Dieu ne plaise ! Les constater, les enregistrer, rien de plus, rien de moins. Voilà ma mission. Aucun obstacle ne m’empêchera de l’accomplir jusqu’au bout.

La dernière page des chroniques de Turpin était achevée. Il venait de se lever de son siége, emportant le livre fermé de son agrafe d’or. Les oiseaux de toute espèce qui avaient dicté son récit, cachés dans la ramée et déliant leurs langues, gazouillant à pleins gosiers, semblaient dire : « Moi aussi je figure dans les chroniques ! »

Merlin, resté seul au fond des forêts, se nourrissait de la plus noire misanthropie ; elle était même plus profonde ce jour-là que tous les autres.

Le moment est des plus importants à préciser ; malheureusement je ne puis en fixer la date rigoureuse. C’était dans le mois où l’aubépine bourgeonne, à telle enseigne qu’une aubépine ombrageait la tête de l’enchanteur. Ce n’était donc plus l’hiver ; cependant ce n’était pas encore le printemps, car des rubans de neige argentaient encore le bord du lit des torrents. Ce n’était pas la nuit ; ce n’était pas non plus à la clarté éblouissante de midi. C’était à l’une de ces heures qui ressemblent aussi bien au lever qu’au coucher du jour. Ah ! voilà qu’une fauvette se plonge dans l’épais buisson d’aubépine ; après un dernier gazouillement elle cache sa tête sous son aile, se pose sur un pied, retire l’autre et s’endort. C’était donc le soir et non le matin.

Oui, c’était le soir ; mais le soleil jetait encore quelques-uns de ses derniers rayons mourants sur la cime empourprée des arbres. La forêt, comme celle de Soignes, immense, solitaire, semblait un temple aux innombrables colonnes, où des ombres tardives, colorées, passaient et disparaissaient dans l’obscur lointain des massifs de hêtres.

Il y avait parmi les arbres centenaires un chêne ridé, crevassé, barbelé de mousse blanche, foudroyé à la tête, où habitaient l’aigle et la fourmi ; c’était le vieillard et le père de la forêt. De son tronc sortait une voix caverneuse, mêlée du bourdonnement des abeilles :

« Je suis, disait cette voix implacable, le chêne de Merlin[V.]. C’est sur ma tige que s’est reposé le premier oiseau, au premier jour du monde.

« C’est moi qui ai couvert le crime de Caïn et bu le sang d’Abel.

« C’est moi qui ai roidi mon bras pour dénoncer le premier meurtrier.

« De mon écorce a été fait le premier bouclier, et de ma tige la première lance.

« C’est à mes branches qu’Absalon est resté suspendu par sa noire chevelure sanglante.

« De mon rameau a été tressée la première couronne murale.

« J’ai enseigné la sagesse au premier des Druides, et je l’ai nourri de ma sève.

« C’est de mon bois qu’a été faite la croix du Seigneur.

« C’est sur ma cime qu’a niché pour la dernière fois l’oiseau de Jupiter.

« J’ai enfoncé mes racines sous la terre profonde pour savoir ce qui se cache dans l’abîme. J’ai porté ma tête dans les nues pour savoir ce qui est glorifié dans le ciel.

« La fourmi ailée trouve chez moi son gîte, mais je ne refuse pas mon abri aux vautours et aux loups vagabonds.

« Des armées se sont entre-choquées dans mon ombre. Elles m’ont engraissé de leurs funérailles, et c’est moi seul qui connais leur nom, car je leur ai pris jusqu’à leur gloire.

« César a abrité son front chauve à mes pieds, et le dernier des Brutus m’a confié son glaive.

« J’ai couvert tour à tour de mon ombre le bon et le méchant, le juste et l’injuste, l’heur et le malheur, le grand et le petit, le sage et l’insensé. Voilà pourquoi je me suis fait cette rude écorce que tu vois. Le fer même ne pourrait l’entamer.

« Je sais ce qui a paru au sortir du chaos. Je possède tous les secrets de ceux qui se sont assis à mon ombre. »

« Sais-tu où est Viviane ? interrompit Merlin.

— Je le sais. Chaque jour elle vient, à la place où tu es, converser avec moi ! Je la vois jouer avec les jeunes chevreuils dont le chasseur a tué la mère ; d’autres fois elle remplit de rosée la coupe d’un gland, et elle porte à boire à la cigale altérée sous le chaume. »

À ces mots Merlin s’incline, il prête l’oreille. Bientôt il tombe dans une rêverie si profonde qu’il semble sommeiller. Couché sur la terre, la tête appuyée sur son coude, quoique ses yeux fussent ouverts, il regardait sans voir ; il écoutait sans entendre les derniers chuchotements sacrés du vieillard aux cent rameaux.

Maintenant, le croirez-vous ou ne le croirez-vous pas ? Viviane, en marchant sur la mousse, arrive subitement près du buisson fleuri. La voyez-vous ? Pour moi je la vois distinctement, un peu penchée en avant, retenant son haleine, les cheveux mouillés de rosée. Mais d’où vient-elle ? Pourquoi a-t-elle tant tardé ? Pourquoi à cette heure plutôt qu’à une autre ? Est-il croyable qu’elle ait pu se frayer son chemin sans qu’aucune voix, pas même d’un grillon, ait salué ou trahi son approche ? Je répète encore une fois que cet esprit raisonneur est le contraire de l’histoire. S’il fallait répondre à toute question, il n’y aurait plus de récit possible. Ne mêlons pas, de grâce, l’histoire et la philosophie. Je continue.

Sitôt que Viviane fut près de Merlin, elle écarta l’aubépine, et se présenta subitement devant lui. Il se retourne et la voit :

« Où suis-je ? Est-ce vous ? Est-ce toi ? »

Dans le premier moment, il ne sentait encore que douleur.

« Êtes-vous une ombre, reprenait-il, une vision, comme j’en ai tant rencontré dans cette vie fragile ? »

Puis, il se jeta à ses pieds, les baisa, ainsi que ses genoux et la mousse qu’elle foulait. Il remercia le ciel, la terre de la lui avoir rendue.

Sanglots, questions entrecoupées, reproches, baisers amers, larmes aveuglantes, cris étouffés qu’aucune parole ne doit essayer de rendre, remplirent la première heure. Quand enfin il se retrouva lui-même, il vit qu’une tristesse profonde avait pâli les joues de Viviane et l’empêchait de lui répondre. Plus elle faisait d’efforts pour maîtriser sa douleur, plus elle la laissait paraître.

« Pourquoi es-tu triste, chère âme ? lui dit-il.

— Moi, triste ! Je ne le suis pas, répondit Viviane avec un sourire où toutes les amertumes de la terre étaient rassemblées.

— Ce sourire me perce le cœur, ma chère vie. Mieux vaudrait pleurer. Dis-moi ce qui fait ta peine.

— Faut-il le dire ?

— Oui, parle.

— Non, je ne le dirai pas ; ce n’est rien.

— Oh ! parle ou je meurs.

— Eh bien, Merlin, je suis triste, parce que j’ai peur de te perdre encore. Tant que tu sauras des choses que j’ignore, je me sentirai séparé de toi par des mondes magiques. Voilà ce qui fait ma peine.

— N’est ce que cela ?

— Pas autre chose. Je pleure parce que je n’ai pas ta science.

— Et quelle est donc, de toutes mes sciences celle qui te fait envie ?

— Je voudrais, doux ami, savoir ce qu’il faut faire pour enchaîner un homme, sans lien, ni chaînes, ni murailles, de manière qu’il ne puisse s’échapper. Apprends-moi, Merlin, cet art-là, le seul qui me manque de tes sept sciences, et je serai heureuse comme tu veux que je le sois. »

En entendant ces mots, Merlin gémit profondément.

« Pourquoi, es-tu triste à ton tour ? reprit Viviane. Et qu’est-ce qui te fait soupirer ?

— Je gémis, parce que je prévois ce que tu veux faire, et qu’il m’est impossible de te rien refuser. »

À ces mots, Viviane se jette à sou cou ; elle l’embrasse, et lui parle doucement appuyée sur son épaule :

« De quoi as-tu peur, ô mon bien-aimé ? Ne peux-tu donc pas te confier tout à moi, comme je suis toute à toi ? N’ai-je pas quitté pour toi père et mère ? Mes désirs, mes pensées, mon âme entière est en toi. Ni joie, ni bien, ni espoir où tu n’es pas. Quand je t’aime ainsi, mes souhaits ne sont-ils pas les tiens ? En faisant ce que je demande, ne fais-tu pas ce qui te plaît à toi-même ?

— Tu as raison, je suis prêt à t’obéir. Qu’est-ce donc que tu désires ?

— Je désire que nous nous bâtissions une retraite enchantée, indestructible, où nous puissions vivre ensemble, recueillis l’un dans l’autre, sans être troublés jamais par le reste du monde.

— Est-ce là ce que tu souhaites ? Sois donc heureuse ! Je te la bâtirai cette demeure.

— Non, chère âme ! C’est moi qui veux la bâtir, moi-même, à mon gré, pour qu’elle soit toute en mon pouvoir.

— Qu’il soit ainsi ! » dit Merlin. Et il lui apprit ce qu’il fallait de magie pour opérer un enchantement de ce genre. À mesure qu’il parlait, il regrettait chaque parole qui sortait de ses lèvres. Mais l’amour était plus fort que lui ; il ne s’arrêta que lorsqu’il eut révélé son secret jusqu’au bout. »

Dès qu’il eut achevé et que Viviane l’eut compris, elle lui montra tant de joie qu’il se consola d’avoir parlé. Même, il se sentait heureux de n’avoir aucun secret qu’elle ne partageât avec lui ; certain qu’elle ne s’en servirait pas sans le consulter au moins une fois encore.

II

Tous deux se tenaient embrassés sur l’herbe fraîche, épaisse, près du buisson fleuri. Ils s’étaient fait mille caresses au milieu de mille paroles gazouillantes. Plus d’une larme de bonheur avait coulé de leurs yeux. Merlin reposait sa tête sur le sein de sa bien-aimée. Elle le berçait et jouait avec les boucles de ses cheveux, si bien qu’il semblait sommeiller et rêver.

S’étant assuré qu’il rêvait d’amour, elle se lève doucement, prend son long voile, en enveloppe la ramée sous laquelle était couché l’enchanteur. Neuf fois elle marche autour du cercle qu’elle a tracé ; neuf fois elle répète les paroles magiques qu’il lui a enseignées ; puis elle rentre dans l’enceinte, se rassied sur les fleurs, et replace la tête de son bien-aimé sur son sein palpitant.

Enfin, il se réveille, ouvre les yeux ; et d’abord, il lui semble qu’il est muré dans une haute tour maîtresse, bien crénelée par le haut, sans portes pour sortir, ni degrés pour monter ; et il se voyait couché, au fond d’une alcôve de marbre, sur un lit de soie et d’or.

« Qu’avez-vous fait, insensée ? Est-ce là le mariage promis ? Que n’avez-vous attendu que l’absence, la douleur m’aient tué ? »

Viviane regarde Merlin en souriant. Qui le croira ? à ce sourire tombe le ressentiment de mon héros. À peine s’il lui fit un reproche de plus. Collé à ses lèvres, il lui disait seulement entre chaque baiser :

« Au moins ne me quitte plus, Viviane. »

Et Viviane répondait :

« Jamais.

— Mais pourquoi, cruelle, m’avoir abandonné une fois ?

— Pour t’éprouver.

— Comment !

— J’étais jalouse.

— De qui donc ?

— Des pierreries, des fleurs, des étoiles d’Isaline, de Psyché, de toutes les Belles ; car toutes t’aimaient d’amour, et toi aussi tu les aimais. Maintenant, Merlin, plus de pèlerinages, plus d’absence, Tu m’appartiens à moi seule. Je te verrai à toute heure ; tu ne verras que moi.

— Oui, s’écria Merlin, il n’y a que toi au monde qui puisses me tirer de cette tour.

— Pas même moi, mon doux ami. Tu es ici pour toutes les vies. »

Et elle lui apprit qu’elle avait tourné contre lui ses enchantements les plus forts, que la porte de la tour était murée, et qu’elle avait jeté la clef dans le gouffre des gouffres.

« Mais, ma chère âme, vous m’avez donc enseveli ?

— Je me suis ensevelie avec toi.

— Suis-je mort ou vivant ? demandait encore Merlin.

— Que t’importe ?

— C’est vrai ! Je te retrouve. Je te vois. Que me fait tout le reste ?

— Sois tranquille. Je serai souvent dans les bras. »

III

Pendant ce temps-là, deux bourgeois qui passaient dans le voisinage avaient vu ce qui venait d’arriver ; ils conversaient entre eux :

« J’avais toujours prédit, compère, que cela finirait ainsi.

— Moi, de même, répondait l’autre.

— Quand je voyais passer Merlin dans les halles, je lui disais : Mon fils, il t’arrivera malheur.

— Je le lui ai annoncé cent fois, de mon côté, lorsqu’il était petit. Mais quoi ! pas le moindre jugement dans cette cervelle dorée.

— Il est vrai qu’il pécha toujours par la judiciaire. De l’éclat, du brillant, du faux or, voilà tout.

— Se laisser enterrer vivant !

— Prendre un tombeau pour un lit de noce !

— Quelle pitié !

— Quelle sottise ! Voilà comment finissent tous ces hommes d’imagination.

— Ce n’est pas à nous, compère, qu’on en ferait ainsi accroire !

— Dieu merci ! nous sommes des gens positifs, avisés, de père en fils, et nous savons à quoi nous en tenir sur le fort et le faible des choses.

— Quand pareil événement arrive, vous savez pourtant que c’est signe de peste noire ?

— Oui-dà ?

— Et de pluie de sang et de guerre.

— Voyez-vous ? je l’ai entendu dire.

— Et de pillage.

— Oh ! oh ! je le crois comme vous. De pillage, avez-vous dit ? Allons enfouir nos ducatons d’Espagne.

— Et compter nos épices.

— Il n’y a, ma foi, pas un moment à perdre.

— Sus ! sus ! nous touchons à la poterne. N’entend-on pas la cloche du guet ? Chut ! oui, un carillon d’alarmes. Nous n’arriverons jamais assez tôt pour sauver notre avoir. Marchez donc, compère ! »

IV

L’amour dans la mort, voilà ce que personne n’a décrit depuis que les hommes ont inventé l’art de tout dire. Qui invoquerai-je pour m’assister dans ce récit ? Personne ne peut me servir de guide. Je marche le premier dans ce sentier où m’abandonnent même les témoins qui m’ont accompagné jusqu’ici.

La tombe de Merlin (il faut bien avouer que c’était une tombe) ne ressemblait pas à celles où chaque jour vous ensevelissez vos morts. Au dehors un immense tumulus surmonté d’une tour d’ivoire, pareille à un pic de neige sur une cime verdoyante des Alpes. La porte, il est vrai, était effrayante, nue, inexorable. Une main de justice était gravée au-dessus de la voûte et montrait aux passants le chemin inévitable où toute voie aboutit. Mais au delà de ce seuil, quels palais soutenus par des piliers de cristal, quelles cours de marbre, pavées de mosaïques, quelles alcôves éternellement rafraîchies par des jets d’eaux ! Les murailles étaient brodées d’arabesques, sans aucune inscription. C’était comme une page blanche abandonnée à l’imagination de notre enchanteur ; vous verrez bientôt qu’il sut profiter de cette circonstance.

Ajoutez, je vous prie, des balcons sans nombre, suspendus sur des fleuves dont le bourdonnement s’entend à peine, sur des cataractes d’où s’élèvent pour retomber aussitôt les vapeurs irisées de l’abîme ; au sommet de la rive escarpée, des pavillons à treillis de bois de citronnier où Viviane allait peigner ses longs cheveux ; point de cyprès, ni d’arbres funéraires, et pourtant de vastes forêts ; sous leurs ombrages, dans les bas-fonds, quelques restes d’eau croupissante où coassaient, il est vrai, des grenouilles échappées des marais du Styx. Mais, avec le moindre travail, ces eaux trouveraient leur écoulement et formeraient des cascatelles (ce ne serait là, certes, qu’un jeu pour Merlin). Çà et là, une senteur ambroisienne qui s’exhalait de chaque fleur sculptée sur les murs (il y avait bien dans les angles des cours quelque peu d’orties et de pâles asphodèles, mais on allait les extirper) ; à côté du palais, une habitation rustique plus propre encore à la méditation ; partout des terrasses, des arcades trilobées, soixante fenêtres ogivales où l’enchanteur pourrait à son gré se placer au-dessus du gouffre ténébreux, pour contempler de loin les vivants et converser avec eux à travers le sépulcre.

Quant à son étendue, en surface, le tombeau de Merlin se prolongeait d’abord dans le royaume d’Arthus, France, Espagne, pays roman, comme un beau royaume souterrain, bien muni de défenses et bastions, bien enclos de fossés, bien garni de donjons et tours à soupirail ; de là, toujours invisible, creusé dans les entrailles de la terre, il serpentait en Italie, jusqu’en Calabre et sous le mont Gibel ou Etna, d’où il allait rejoindre par de longs corridors sous-marins, la Grèce, la Pologne, la Hongrie, la Roumanie, sans parler de l’Allemagne haute et basse à travers laquelle il circulait ténébreusement ; ce qui comprenait un espace apparemment très-habitable pour l’esprit le plus impatient de toute espèce de frontière. De plus, on y jouissait des climats les plus différents ; mais la paix, compagne du silence éternel, était partout la même.

Dans ce sépulcre immense, se trouvèrent trois choses que le hasard seul n’avait pu y réunir, je veux dire la harpe de Merlin attachée à la voûte par une chaîne d’or, la lampe merveilleuse que lui avait donnée le prêtre Jean, enfin, s’il faut tout nommer, son jeu d’échecs. La lampe éclairait ce monde invisible. La harpe résonnait au moindre souffle de Merlin et de Viviane. Quant au jeu d’échecs, il était placé sur une table de marbre, les pièces en pur diamant déjà alignées, pour tromper, sans doute, le premier moment de lassitude, ou d’ennui, ou de caprice qui saisirait les deux amants dans leur tête-à-tête éternel.

Et croyez que jamais mon héros n’eut songé à emporter son jeu d’échecs dans son tombeau. Trop d’autres pensées remplissaient son esprit ; mais quand il aperçut sur l’échiquier les tours et les cavaliers, et le peuple de pions groupés autour du roi des pierreries, lequel avait une ressemblance bizarre avec Arthus, il ne put résister au désir de jouer une partie, sans doute pour railler le sépulcre. Viviane s’y prêta volontiers. Assis en face l’un de l’autre, dans le silence des choses, le front appuyé sur la main, la main sur la table de pierre, ils faisaient avancer ou reculer leur peuple de diamant. Comme ils n’étaient pressés par aucune des occupations du monde, ils méditaient à loisir, sans que ni l’un ni l’autre éprouvât d’impatience ; puis, souvent par-dessus les tours et les cavaliers d’émeraude se rencontraient leurs lèvres frémissantes. Alors Merlin transporté et se sentant près de gagner se levait, brouillait le jeu et disait :

« Il n’y a d’échec et mat que la mort. »

Puis, jetant un premier coup d’œil sur sa nouvelle demeure et ne sachant encore s’ils étaient seuls :

« Qu’as-tu fait, Viviane, de la troupe indiscrète de mes serviteurs ? Les esprits follets qui le plus souvent m’escortaient malgré moi m’ont-ils suivi dans ces lieux ?

— Non, dit Viviane. Je n’ai voulu ici que toi. Tu es le maître et le serviteur.

— Dieu merci ! s’écria l’heureux Merlin. Me voilà débarrassé d’eux. Le plus souvent ils n’ont servi qu’à me compromettre. »

Ici recommencent les jours fortunés de Merlin ; car la sérénité perdue rentra presque aussitôt dans son cœur. Grâce à l’éclat de la lampe, la différence des jours et des nuits était peu sensible ; et pourtant, cette splendeur continue n’offensait pas les yeux. C’était une aurore perpétuellement radieuse qui ne lassait jamais, non plus que le regard de Viviane jaillissant à travers ses cils noirs d’ébène.

Quand Merlin ne la tenait pas enlacée dans ses bras, ils visitaient ensemble leurs vastes domaines. « Jusqu’ici, ne se lassait de répéter le plus heureux des habitants du sépulcre, je n’ai connu que les angoisses. Qu’élaient-ce donc que nos jours les meilleurs sous le soleil desséchant des vivants ? » Alors il détachait sa harpe de la muraille pour chanter sa félicité ; et toute la terre résonnait de cette harmonie du tombeau. Ou il prenait la lampe dans sa main, et il allait fouiller avec Viviane dans les coins les plus obscurs du royaume ténébreux. Il arrivait avec elle jusque dans les lieux où se préparent les germes mystérieux des choses. Tout lui apparaissait dans sa splendeur native.

« Mais où donc ai-je vécu jusqu’ici ? s’écriait-il, quelles étaient mes ténèbres ! »

À ce moment, les yeux de Viviane s’enflammaient d’une lueur sacrée.

Les seuls instants où il se souvenait de l’ancienne souffrance étaient ceux où elle le quittait, principalement au printemps, lorsqu’elle allait visiter les fleurs et les oiseaux nouveau-nés dont elle était la patronne et la reine. La première fois que cela arriva, à peine Merlin se sentit seul, il poussa un gémissement dont retentirent tous les mondes invisibles ; car il se crut abandonné de nouveau, pour toujours. Et que faire dans une éternelle solitude ? Viviane, qui avait entendu sa plainte, ne tarda pas à reparaître.

« Tu ne veux pas, lui dit-elle, que je laisse mourir les roses et les oiseaux dans les nids ? »

Malgré ces paroles, Merlin la supplia, à mains jointes, de ne plus le quitter ; elle y consentit volontiers, et cette année-là moururent toutes les fleurs et la couvée de presque tous les oiseaux. Car les uns et les autres avaient le plus grand besoin de sentir, une fois au moins, l’haleine amoureuse de Viviane.

À cette nouvelle, Merlin promit qu’il ne la retiendrait plus. Sachant qu’elle ne s’absentait que par nécessité et pour veiller au royaume immaculé des fleurs, il appela à son aide la raison, la justice universelle. Fallait-il donc sacrifier les roses à sa propre félicité ? Grâce à cette réflexion, soutenue de beaucoup de sagesse, il retrouva et sut garder l’ancienne paix, même quand il était seul.

À partir de ce moment, on peut dire que nulle souffrance n’approcha du cœur de Merlin.

Était-il vivant ou mort ? C’est à vous de décider. Il est certain qu’il s’attachait aux lèvres de Viviane pendant de longues heures ou plutôt ces heures ne pouvaient se compter. Il avait, avec elle, une conversation entrecoupée de murmures, et mêlée quelquefois d’éclats, de rire. Sont-ce là oui ou non des signes de vie ?

Il aimait aussi les longs silences, pleins de rêveries indicibles ; en même temps, il n’éprouvait plus jamais un seul accès d’impatience, d’humeur ou de mélancolie. Pour l’inquiétude et la colère, elles étaient loin de lui. Il ne connaissait ni jaloux ni rivaux. Sont-ce là des signes de mort ?

Altéré, il buvait dans sa coupe à la source du grand fleuve Océan. Avait-il faim ? il se nourrissait des pommes sacrées de son verger. S’il faisait froid, par hasard, il allumait un feu de broussailles de l’arbre de la science ; si le sommeil le prenait, il s’endormait sur l’épaule frissonnante de Viviane. Si le silence l’inspirait, il jouait de la harpe ; si l’ennui commençait, il jouait aux échecs. Sont-ce là oui ou non des signes de vie ?

Comme Ulysse, il avait creusé lui-même sa couche nuptiale dans le tronc d’un noir ébénier.

Un voile étoilé y cachait les inépuisables délices qui couraient dans ses veines, si bien que des larmes tombaient de ses yeux au milieu des voluptés sacrées, comme si trop de félicité eût oppressé son âme. Sont-ce là oui ou non des signes de vie ?

Quelquefois, quand ils se promenaient, un rayon de la lampe s’échappait subitement à travers une des fissures du tombeau et illuminait aussitôt la terre. Mais Viviane lui disait :

« Cache ta lampe, Merlin ; ta lumière les aveuglerait. »

Merlin obéissait sans répliquer ; il couvrait la clarté de la lampe avec le creux de sa main. La terre aussitôt s’enténébrait d’un pôle à l’autre ; mais la figure de Viviane avait été tout éclairée ; elle paraissait plus belle. Quand vous voyez que les cœurs des hommes s’obscurcissent, et qu’il fait nuit en plein jour sur les peuples, dites avec certitude : « Merlin cache sa lampe sous sa main. »

Ils avaient quelques troupeaux de licornes et d’aurochs qui les occupaient chaque jour, peu d’instants. Ces troupeaux, beaux et gras, étaient gardés par un centaure qui leur rendait fidèlement le lait et la toison. La basse-cour, bien approvisionnée, regorgeait d’ibis et de phénix qu’eux-mêmes nourrissaient de grains.

Au commencement, une grande horloge, au sommet de la tour, marquait exactement les heures. Son balancier était souvent le seul bruit que l’on entendait, avec le mugissement des troupeaux funèbres qui sortaient de l’étable ou y rentraient, deux fois le jour, la mamelle traînante. Merlin oublia une fois de remonter l’horloge ; depuis ce temps, ils ne firent plus la différence des heures. Au reste, jamais ils ne se demandaient l’un à l’autre : Quelle heure est-il ? Ils n’y pensaient pas même. Ils finirent par oublier que le temps marchait, envoyant l’aiguille noire toujours à la même place, sur le cadran de marbre.

Deux ou trois fois, Merlin dit imprudemment : « Viviane, pourquoi es-tu si pâle ? Mais il se reprenait aussitôt : « Rien ne te sied comme la pâleur. Que souvent j’ai maudit le soleil de ce qu’il brunissait tes joues ! »

Et Viviane répondait : « C’est à la clarté de cette lampe que j’ai découvert la beauté de Merlin. Je l’apercevais à peine auparavant à la clarté blafarde des jours qui ne duraient qu’un moment. »

Un jour (peut-être était-ce la nuit pour nous) Merlin entendit des gouttes d’eau qui tombaient au fond de l’abîme. Il se figura que c’étaient des pleurs de Viviane ; et la serrant dans ses bras :

« Tu pleures, Viviane ! Ne me le cache pas. Je vois, je vois encore une larme qui baigne tes longs cils.

— Il est vrai, Merlin, je pleure en pensant que je t’ai emprisonné dans ce monde invisible, souterrain, inexorable, privé de l’œil éclatant du jour. Vainement, je voudrais te faire repasser la barrière que j’ai fermée. Je ne pourrais la rouvrir. Cependant tu regrettes la terre amoureuse et les étoiles des nuits. Cette pensée empoisonne, pour moi, toute joie, dans notre demeure ténébreuse. »

À ces mots le bon Merlin répondit par un éclat de rire ingénu, épanoui, qui fit résonner au loin les voûtes, puis il ferma les lèvres de Viviane par un baiser : « Tiens ! voilà ma réponse. » Mais, presque aussitôt il sentît qu’il fallait parler sérieusement, et détachant sa harpe des quatre chaînes d’or fin qui la tenaient suspendue :

« Écoute ! » ajouta-t-il.

Assise sous l’arcade, Viviane leva les yeux vers son bien-aimé. Il tira un premier accord de sa harpe ; au loin résonnèrent les longs corridors sombres ; l’écho se prolongea de royaume en royaume, sur toute la surface de la terre ; et les peuples réveillés les premiers en sursaut disaient :

« Avez-vous entendu la harpe de Merlin ?

— Oui, reprenaient les autres, nous l’avons reconnue. Nous le cherchions de lieux en lieux sans pouvoir le trouver. Allons vers cet endroit où la harpe résonne. »

Et la bouche béante, ils se tournaient du côté de la tombe de Merlin. Voici alors ce que les peuples entendirent :

V

PREMIER CHANT DE MERLIN DANS LE SÉPULCRE.

« Mondes, réjouissez-vous ! Merlin a retrouvé sa joie et son sourire. Consolez-vous, peuples désenchantés ! Merlin a retrouvé ses enchantements sur les lèvres de Viviane.

« C’est du tombeau que viennent aujourd’hui les bonnes nouvelles. Je contemple ici les formes sereines dans les yeux de ma bien-aimée. Je parcours avec elle les profondes forêts pleines de la senteur des chênes. Je lis dans les veines des métaux le livre emparadisé de l’éternelle sagesse. J’habite la tour merveilleuse du Roi des Enchanteurs.

« Qu’ils entendent ceci Dieu et l’homme ! Qu’ils entendent clairement ceci le jeune homme et le vieillard. J’ai choisi le silence, le monde a choisi le tumulte, j’ai choisi la justice, et le monde, l’iniquité. J’ai préféré la liberté, le monde a préféré l’esclavage. J’ai aimé la lumière, et le monde les ténèbres. J’ai aimé la vérité, et lui, le mensonge. Il est juste, il est bon, il est sage que nous habitions aux deux bords opposés ; lui dans ce qu’il appelle la fête, moi dans ce qu’il appelle le deuil, lui dans ce qu’il nomme la vie, moi dans ce qu’il nomme la mort.

« Dans cette tour, je ne crains point l’embûche des hommes de nuit qu’enivre l’hydromel. Je vois au loin leur armée qui se rassemble et qui se disperse, comme la brume menteuse sur mon seuil. Ni les lances azurées, ni les glaives bleuâtres, ni les flèches empoisonnées ne me perceront ici. Ma haute tour est bâtie sur le roc de la justice. Qui pourra l’ébranler ?

« Comme vaines vapeurs qui se promènent sur les ruines, se rangent autour de moi les générations ! Ah ! que le regard du matin les a vite dissipées !

« Poussière d’un jour, vous disiez : « L’enchanteur a menti, ses paroles ne sont que feintes. Avec lui ont péri ses enchantements. »

« Et moi je vous dis : « L’enchanteur est debout ! et il vous foule du pied. Pauvres roseaux, qui vous a faits si fragiles ? »

« Jeunes filles, qu’est devenu votre orgueil ? Combien de fois vous m’avez refusé même un sourire, pensant : « Il n’est plus jeune, c’est un vieil enchanteur ! »

« Et vous preniez la démarche des serpents, tandis que moi j’allais, le cœur pesant, m’asseoir à l’écart, au bord des mares, loin de la fête. Qu’avez-vous fait de votre orgueil ? J’ai retrouvé le mien.

« Roses des bois, fleurs du printemps, vous ricaniez, quand je passais, et vous disiez : « Sa couronne est tombée, son parfum est flétri ! » répondez-moi. Qu’avez-vous fait de votre printemps ? Le mien recommence.

« Coupes qui circuliez dans le banquet à la fête du glaive, vous vous disiez : « Nous sommes encore pleines jusqu’aux bords, et lui ses jours sont taris. »

« Coupes fragiles, qu’est devenue votre ivresse ? Le vin de l’Éternel enivre encore ma coupe.

« Harpes qui retentissiez sous les doigts des Bardes, qu’avez-vous fait de vos accords ? Où sont vos échos dans la salle déserte ? Ma harpe résonne ici ; c’est vous qui vous taisez.

« Je sais une chanson à faire fendre les cieux d’envie et tressaillir la grande mer. »

À ces mots du prophète, la mer se prit à rire et toutes ses vagues étaient vertes de colère.

« Quelle est cette chanson ? disaient-elles en battant le seuil et le couvrant d’écume.

— Je vois d’ici, répondit Merlin, un Océan auprès duquel vous n’êtes qu’une goutte d’eau dans le sable de Syrie.

— Voyez-vous quelque chose de plus beau que nous ? s’écrièrent les étoiles.

— Je vois un ciel auprès duquel vous n’êtes qu’une étincelle sous la cendre d’un feu de berger. »

À ce moment le monde ayant fait de nouveau silence, l’enchanteur reprit avec plus de force :

« Qu’ils entendent ceci, Dieu et l’homme ! Qu’ils entendent clairement ceci, le jeune homme et le vieillard :

« Je défie le tombeau ; il ne glacera pas mon cœur. Ce que je haïssais, je le hais deux fois plus. Ce que je méprisais, je le méprise cent fois plus. Ce que j’aimais, je l’aime mille fois plus.

« Je défie la nuit ; elle ne fera pas les ténèbres autour de moi.

« Je défie les aigles voraces et les vautours qui se repaissent du sang et de la chair des morts. Les aigles et les vautours sont venus, l’aile éployée, autour de moi me demander leur juste nourriture comme à tous les autres trépassés ; je la leur ai refusée, et ils ont fui avec un cri aigu dans les solitudes, sur la cime dénudée du rocher.

« Je défie le ver de terre, il ne fera pas de moi sa pâture.

« Je défie le vent du soir, chargé de pluie en automne ; il ne fera pas entrer la tristesse dans mon cœur.

« Je défie le souvenir des choses passées ; il ne mettra pas une ride à mon front.

« Je défie la parole empoisonnée de mes ennemis ; elle tombera à mes pieds sans me faire de blessure. Je défie le serpent et l’immense vipère tortueuse dans les bois et dans l’enceinte des villes ; leurs dents sont arrachées.

« Je défie le rire ; il ne transpercera pas mes os. Je défie les larmes ; elles ne consumeront pas mes yeux.

« Je défie l’exil ; il ne m’ôtera pas mon foyer.

« Je défie l’oubli ; il ne me dévorera pas.

« Je défie l’iniquité ; elle ne m’écrasera pas.

« Je défie l’enfer ; il ne m’engloutira pas.

« Quand, chaque matin, le soleil reparaît au-dessus de leurs têtes et que tout recommence à luire, ils s’enorgueillissent, ils se réjouissent, et tous s’écrient : « Voici le jour, fils éblouissant du matin. Nous échappons à l’ombre ; malheur à celui qui est dans la nuit. »

« Et moi, je réponds : « La nuit où est-elle ? Qui l’a faite ? Je ne la connais point, ni l’ombre qui marche après elle. »

« Qu’ils entendent encore ceci Dieu et l’homme :

« Je me ris de la douleur ; elle est déjà passée. Je me ris de la mort ; elle est venue, et c’est moi qui l’ai ensevelie. Oui, c’est moi qui lui ai mis le linceul d’où elle ne sortira pas.

« Je me ris du jour qui passe après s’être levé dans sa gloire. Oh ! qu’il était honteux de s’enfuir si vite au premier frémissement des feuilles du frêne, sous les pleurs nocturnes des cent îles !

« Je me ris du cyprès qui se flétrit comme la rose, de l’étoile qui s’éteint, des mondes qui se perdent, des temples qui chancellent, des dieux qui ne vivent qu’un moment. »

Ainsi Merlin s’enivrait de l’orgueil du tombeau ; mais cela ne dura qu’un instant, car les peuples les plus voisins, dont le sommeil avait été troublé par ses chants, ne pouvant se rendormir, s’approchèrent jusqu’au bas de la tombe ; et ceux-là s’écriaient :

« Qui repose ici sous ce tertre vert ? Est-ce vous, seigneur Merlin ?

— Oui, c’est moi !

— Quoi donc ! Est-ce du tombeau que parlent aujourd’hui les chansons ? Vous chantez, ô Merlin, dans le sépulcre pendant que les vivants gémissent !

— Il est vrai ; et que ne puis-je vous envoyer ma joie ! Mais répondez-moi en toute vérité : la bassesse, l’ingratitude, la lâcheté de cœur sont-elles restées vos trois patronnes ?

— Hélas ! oui.

— Savez-vous toujours ramper comme les serpents ?

— Nous ne l’avons pas désappris. Mais nous excellons toujours dans le combat.

— Dans le combat ! Oui, c’est une gloire qu’il vous faut partager avec les bouledogues ! Savez-vous encore déchirer la main qui vous délivre et lécher celle qui vous enchaîne ?

— Nous ne l’avons pas oublié.

— S’il est ainsi, restez où vous êtes, moi où je suis. Il m’en coûterait trop de voir la noble face de l’homme descendue à la face bestiale.

— Mais, seigneur, ne reviendrez-vous plus parmi nous ? ajoutèrent les peuples en pleurant.

— Cela dépend entièrement de vous, répliqua Merlin. À moins que vous ne vous réformiez beaucoup vous-mêmes, j’aurais la plus grande peine du monde à vivre près de vous, même un seul jour ; car, à parler franchement, je me suis toujours senti, je ne sais pourquoi, un peu étranger au milieu de vos villes et même dans vos campagnes. Ce que je méprisais, vous l’adoriez. D’ailleurs, ce que je n’avais jamais pu auparavant, je respire ici, à pleins poumons, la justice, la vérité, la liberté, la paix, surtout l’amour. J’aurais peine à m’en déshabituer, et, sans doute, j’étoufferais parmi vous.

— On dira, maître, que vous n’êtes pas notre ami.

— Dites, parlez ! criez ! rugissez ! vos paroles seront du vent jusqu’à ce que vous les ayez lestées de justice. »

En parlant ainsi avec rudesse, l’enchanteur espérait aiguillonner le cœur des hommes ; ce qui ne manqua pas d’arriver, puisque la foule repartit sur-le-champ :

« Ne nous méprisez pas trop, seigneur Merlin.

— C’est mon plus grand désir ; mais le tombeau n’est pas courtisan.

— Pour revoir Merlin parmi nous, il n’est rien que nous ne fassions. Laissez-nous seulement l’espérance. »

Ce mot commença à attendrir l’enchanteur. Sans y penser, il ressaisit machinalement sa harpe, et il répondit avec un peu d’exaltation, après avoir promené ses doigts sur les cordes les plus basses :

« Le noble Arthus, à la barbe blanche de neige, n’est-il pas réveillé ?

— Non, seigneur.

— Cela m’étonne, bonnes gens ; mais il se réveillera bientôt dans sa puissance, quoiqu’à la vérité il tarde plus que je n’avais pu prévoir. Il reviendra, je vous le dis, sur son cheval couleur de cygne ; le pommeau de son épée resplendira dans la Scandinavie, et la pointe s’aiguisera sur les Colonnes d’Hercule. Quand cela arrivera, ne manquez pas de courir au-devant de lui et de baiser promptement ses habits et son bouclier magique que moi-même j’ai forgé de mes mains. Ce sera le signal d’une grande joie sur presque toute la terre.

— À quels signes reconnaitrons-nous que le moment est proche ? demandèrent les nations.

— Je vais vous le dire, répliqua Merlin.

« Les dents des loups seront, pour lors, ébréchées[VI.]. Les pierres mêmes parleront et crieront de France en Angleterre, d’Angleterre aux Hespérides. Le cœur de l’homme frémira comme le lac qui déborde. Des pensées ailées planeront sur sa tête. La pitié morte renaîtra dans la poitrine des femmes ; elles retrouveront des larmes dans leurs yeux pour pleurer sur ceux dont elles rient aujourd'hui, pauvres orphelins de la justice ! Alors Orion, après avoir tiré son glaive, le remettra dans le fourreau. »

Parmi les peuples qui interrogeaient Merlin, il y avait des hommes de tous pays, de toutes langues, de toutes races. Il parla à chacun dans son langage natal, selon ses coutumes, de manière à les convaincre tous qu’il connaissait leurs véritables intérêts, mieux qu’ils ne faisaient eux-mêmes. Aux habitants des îles il parlait de la fée Alcine ; aux Français, de la fée Morgane d’Avalon ; aux Allemands, des femmes des eaux et du roi des Aulnes ; aux Africains, du géant des tempêtes, Adamastor ; aux Espagnols, de don Juan de Tenorio ; aux Anglais, de Robin Hood ; aux Italiens, de l’Hippogriffe de Ferrare dont il faisait le plus grand éloge ; aux Roumains, de Dokia ; aux Dalmates, des vampires ; aux Serbes, de Marco.

S’il avait affaire à des peuples chasseurs, il parlait du cor d’Obéron ; si à des peuples pasteurs, de farfadets ; si à des laboureurs et à des toucheurs de bœufs, il parlait de gnomes ; si à des pêcheurs et icthyophages, d’esprit follets et ondins ; si à des mineurs, de cobolds. Bref, il savait s’accommoder aux usages, aux mœurs, à l’industrie de quiconque s’adressait à lui. Tous étaient étonnés de le voir si bien instruit de leurs aïeux, de leurs besoins, de leurs lois, de leurs genres de vie ; ils furent remplis d’espoir.

« Ainsi, lui dirent-ils, les patries sont encore quelque chose pour vous, seigneur Merlin ! même dans les hautes sphères où vous avez pris l’habitude de vivre, vous n’oubliez pas le pays ? »

À ce mot de pays, toute l’exaltation du bon Merlin tomba soudainement. Son cœur éclata, puis se fondit comme la cire. Le prophète dépouilla l’homme d’airain qu’il avait revêtu ; et, laissant choir sa harpe à terre, il changea de ton et répondit :

« Parlez-moi, bonnes gens, de la douce France, quoiqu’elle ait été dure pour moi seul. J’ai vu beaucoup de patries, et c’est celle, après tout, qui m’agrée encore le plus, bien qu’elle m’ait renié plus d’une fois.

— Pardonnez-nous, dirent les peuples. Nous sommes témoins qu’elle n’a jamais renié son enchanteur Merlin.

— Soit ! reprit Merlin, je le veux bien. Ses enfants, disait-on, avaient le cœur changé en pierres ; la splendeur de l’or les éblouit et les aveugle. Outrages, calomnies, vilenies, bannissements, voilà le plus souvent ce que j’ai reçu d’eux ; mais volontiers je leur pardonne, parce qu’ils s’appellent Français. Et, malgré tout, je persévère à croire que les fils de leurs fils vaudront mieux que les pères. Car ils se souviendront de moi ; puissé-je les revoir, ne fût-ce qu’un seul jour avec Viviane, dans la compagnie du noble Arthus !

— Cela sera, » répondit la foule.

L’Enseveli essuya quelques larmes de ses yeux, puis il s’informa avec une simplicité qui lui gagna tous les cœurs, du tombeau de sa mère, de son petit champ d’héritage, de sa maison, de son jardin ; s’il était vrai que la maison fût en ruines, s’il en restait au moins quelques pierres ; et de là, passant à d’autres objets, il voulut savoir si Jacques était revenu au village et y prospérait, quels paysans et bouviers étaient mariés, lesquels veufs, lesquels orphelins ; si le marais d’en bas était en assec ; s’il y avait eu beaucoup de gens tremblant la fièvre ; si les seigles dans la Crau étaient bien venus cette année-là ; si les hirondelles avaient niché à sa fenêtre ; si le pommier qu’il avait planté dans le jardin des abeilles avait porté des pommes, et de quelle espèce. En un mot, il n’oublia chose au monde qui pût montrer que son cœur était encore resté pour une bonne part dans le village.

Toutes choses auxquelles il lui fut répondu de façon à le satisfaire. On admirait qu’il pût si aisément changer de ton, et qu’après avoir embrassé l’univers et parcouru les constellations, il se retrouvât si familier dans les charières du hameau et les chenevières. En prononçant ses dernières paroles, sa voix trembla et son cœur frémit. Il aurait voulu s’élancer vers ceux qui l’écoutaient. Mais en un clin d’œil il se ravisa ; puis il ajouta en congédiant la multitude :

« Allez, bonnes gens ! Ma seule peine, croyez-moi, est de vous avoir laissés dans une si grande détresse. Mais elle durera peu. »

Cela dit, les peuples se retirèrent ; chacun se sentait fortifié de la parole de Merlin, comme s’il se fût nourri de la moelle des chênes et des lions.

VI

Et sachez que la désolation du peuple syrien, égyptien, quand il eut perdu Adonis et Osiris, n’avait rien été en comparaison de la première désolation des peuples aussitôt après la disparition de Merlin. Longtemps on n’avait vu que rois errants, princes tombés, foules en deuil, gens se meurtrissant la poitrine, non d’une douleur cérémonieuse, comme aux fêtes Égyptiaques, mais d’une douleur réelle et cuisante ;

Partout, plaintes d’armures rouillées, gémissements de larmoyeurs, empires redevenus poussière ; vous eussiez dit de la mort d’un demi-dieu.

Alors vous n’eussiez rencontré que nations vagabondes qui allaient à la recherche de l’enchanteur. Si elles eussent, pour le moins, retrouvé un seul de ses membres dispersés, certainement elles se fussent crues sauvées, comme les Égyptiens en retrouvant, ou le corps ou la tête, ou les bras d’Osiris. Mais, de cela, quelle apparence ? Aucune nouvelle, point de vestiges !

« Que deviendrons-nous, avaient dit les nations les unes aux autres ? Où peut-il être enseveli ? Il était notre joie, notre soutien. Bien certainement, nous mourrons jusqu’au dernier, s’il ne reparaît pas. »

Tel avait été longtemps le cri des hommes. Vous pouvez donc aisément croire que le premier retentissement de la harpe de Merlin fut ouï avec allégresse de l’univers entier ; et certes, il n’y eut si petit être, ni si chétif, qui ne s’en réjouît en son âme, comme de sa propre félicité. Surtout, les petits des oiseaux au fond des bois se mirent sur le bord de leurs nids, et ils se disaient les uns aux autres : « Avez-vous entendu la harpe de Merlin ? » Sur quoi, tous les rossignols se prirent à chanter, ce qu’ils n’avaient pas fait depuis des siècles.

Leurs douces voix printanières arrivèrent dans le verger ténébreux où étaient en ce moment Merlin et Viviane.

« Écoute, écoute, lui dit-elle. Ils sont là sur nos têtes. »

Puis, ayant pris à son tour la harpe, elle la fit frissonner sous ses doigts. Ce qu’entendant les rossignols, ils lui répondirent de plus belle, à l’envi, en cherchant à la contrefaire. Et c’est ainsi qu’ils apprirent une quantité de chansons qu’ils n’ont plus jamais oubliées depuis ce temps-là.

Il faut encore savoir que Merlin, ne faisant plus la différence des jours et des nuits, avait pris sa harpe au milieu de la nuit profonde ; et c’est la raison pourquoi les rossignols aiment à chanter leurs plus doux chants, ceux qu’ils ont appris de Merlin et de Viviane, à l’heure de minuit, quand tous les autres êtres reposent.

Notes du Livre XXI

IV.Page 273.

« Heureux qui conduit la charrue, » etc.

Champ de bataille de Zurich, au-dessus du passage de la Limmat.

V.Page 275.

« Le chêne de Merlin. »

Souvenir d’un chêne des Ardennes de Belgique.

VI.Page 300.

« Les dents des loups seront pour lors ébréchées. »

Autre passage des prophéties de Merlin.