Mes haines/L’abbé

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Mes haines, causeries littéraires et artistiques
G. Charpentier et E. Fasquelle, éditeurs (p. 11-20).

L’ABBÉ ***



J’ai hésité toute une matinée, me demandant si je parlerais ou si je ne parlerais pas de l’abbé***. D’une part, je me disais que le silence est une condamnation pour les œuvres littéraires et qu’il est inutile de frapper un écrivain à terre. Mais, d’une autre part, je songeais qu’il est bon de dire hautement ce que le public pense tout bas.

Je me suis donc décidé à parler de l’auteur du Maudit. Tous mes confrères se taisent, et ils ont raison. Je les imiterais volontiers, si je ne croyais accomplir un devoir en me faisant, pour une heure, l’interprète de l’opinion publique. L’abbé*** a été vaincu dans sa lutte contre le goût et le bon sens. Après le scandale de son premier ouvrage, scandale obtenu à grand bruit de réclames, d’affiches et de prospectus, un immense silence s’est fait sur les œuvres et sur l’homme ; chaque nouveau volume a été accueilli avec froideur, presque avec répulsion ; une curiosité malsaine a pu faire acheter ces romans niais et lourds, mais les gens bien élevés se sont gardés de lire ces incroyables histoires, aussi sottes que mal contées. Je frappe donc, je le répète, un écrivain à terre, je frappe un écrivain que la presse entière a dédaigné ; je le frappe au nom de tous, non pour le terrasser, mais pour prendre acte de sa défaite.

Deux hypothèses se présentent : ou l’auteur est un prêtre avec ou sans collaborateur, ou l’auteur est un écrivain laïque. Dans l’un et l’autre cas, il y a chantage, spéculation, improbité littéraire.

Certes, il peut exister dans le clergé français un prêtre froissé par ses supérieurs, un homme dont la foi change, qui voit dans l’Église des plaies à panser, des injustices à réparer. Ce fait d’une âme religieuse qui demande une réforme, s’est produit dans tous les temps. Ce prêtre va se séparer de ses anciens frères, faire connaître ses désirs, signaler le mal, indiquer le remède ; il va prêcher sa nouvelle religion, ouvertement, visage découvert. L’abbé*** commence par se masquer ; il ne pratique plus, mais il a gardé la soutane ; il est abbé seulement sur les couvertures de ses livres ; il veut la mort du prêtre, et il est encore prêtre pour faire vendre ses œuvres. Ce n’est pas là l’action d’un honnête homme. Les mauvaises suppositions É sont trop aisées. On signe hardiment lorsqu’on a des croyances hardies. Vous êtes prêtre, je le veux bien ; mais vous auriez dû le dire entièrement, ou ne pas le dire du tout. Le dire à moitié, c’est bénéficier du scandale sans en courir les risques. Il y a en vous plus du spéculateur que de l’homme convaincu.

Devant votre masque noir, je me dis : « Voilà un gaillard qui ne gagnait pas assez avec ses messes ; il a calculé qu’il empocherait dix fois davantage en insultant l’Église, et il s’est mis tranquillement à la besogne, se cachant le visage, pour éviter tous désagréments. »

Si l’auteur est laïque, l’improbité littéraire, le chantage sont flagrants. Les temps sont à la controverse religieuse, il y a un mouvement très marqué contre le catholicisme. Dès lors, un spéculateur a pu songer à tirer parti de la disposition de certains esprits. Il aura établi un chantier de pamphlets, calculant toutes les chances de réussite, choisissant des titres de mélodrame, signant d’un pseudonyme qui est à lui seul un trait de génie et une mauvaise action, servant au peuple une prose lourde et pâteuse, telle qu’il en faut aux lecteurs des feuilles à cinq centimes. Il n’y a plus, dans ce cas, qu’un commerçant peu délicat qui profite de la sottise publique, qui vend sous une fausse étiquette une marchandise indigeste et avariée.

Dans l’une et l’autre hypothèse, que l’auteur soit prêtre ou qu’il soit laïque, les œuvres appartiennent à cette branche de commerce qui nous a donné les Mémoires d’une femme de chambre. Que l’on flatte les sens, les curiosités impures, ou que l’on flatte les passions antireligieuses, je vous avoue que je ne vois aucune différence entre ces flatteries intéressées. Nous introduire dans les coulisses ou nous introduire dans les couvents, raconter les aventures de Margoton-la-Sauteuse ou les aventures du frère dom Gargilesse, le moine mystique et libertin, c’est chatouiller également notre sensualité et nous attacher par cet intérêt honteux que nous portons à tout fruit défendu.

Je signale à l’abbé*** un oubli grave : il a négligé de faire mettre, en tête du Maudit, un portrait photographique le montrant en soutane, le visage masqué, forçant un tabernacle ; il eût été ainsi le digne frère de cette malheureuse des Mémoires d’une femme de chambre, qui s’est fait représenter, un loup sur la face, impudique et insolente, écartant un rideau et étalant sa gorge. Tous deux ont écrit dans l’ombre, se sont adressés à nos plus mauvais instincts, ont spéculé sur leur silence même. Ce n’est pas la honte seulement qui les a empêchés de se nommer ; ils se sont tus pour mieux piquer la curiosité et pour pouvoir se vautrer plus largement dans leurs ordures. Lorsqu’on cache le visage, on peut montrer la gorge.

Peu importe que l’auteur soit laïque ou qu’il soit prêtre, puisque de toutes les façons il y a eu calcul. Sans doute, pour les âmes croyantes, la pensée qu’un membre du clergé a pu se livrer à un pareil commerce est plus douloureuse ; ces âmes préféreraient que le commerçant fût un homme perdu de scepticisme et de libéralisme. J’avoue ne pas m’inquiéter de cette question. Je n’ai pas la moindre curiosité à l’égard du personnage ; je me garde bien de chercher à percer le mystère. Que l’auteur soit seul ou qu’il ait des collaborateurs, qu’il soit prêtre ou qu’il soit laïque, il n’en est ni plus ni moins pour moi un homme sans talent, peu scrupuleux sur les moyens de succès. Ce serait lui faire trop d’honneur que de vouloir lui arracher le masque dont il est couvert. Quelques-uns de mes confrères, dans les commencements, ont essayé de pénétrer l’ombre dont s’entoure l’abbé*** ; ils ont fouillé ses livres, et les uns ont déclaré avoir aperçu un bout de soutane, les autres un bout de redingote. Moi, je déclare avoir fermé volontairement les yeux ; je n’ai vu qu’un faiseur, qu’un manufacturier inhabile, se cachant pour se faire chercher et ne méritant pas la curiosité des honnêtes gens.

Je dois faire ici une déclaration qui donnera un nouveau poids à mes critiques. Je n’entends pas défendre le catholicisme attaqué ; je ne blâme nullement l’abbé*** d’avoir ébranlé certaines institutions d’une main bien faible et bien maladroite. Je prie les lecteurs de ne pas se tromper sur les causes de ma colère. Je mets à part, avant tout, la question philosophique et religieuse, car sur ce terrain, en quelques parties, je pourrais tendre la main au spéculateur. Mon cri d’indignation n’est que le cri d’un honnête homme et d’un artiste révolté.

Je l’ai dit, il y a mauvaise foi et chantage dans les œuvres ; il y a encore quelque chose de pis à mes yeux : un manque de talent complet, un entassement ridicule de sottises et de puérilités, d’horreurs comiques et de plaisanteries lugubres. Imaginez des volumes lourds et mal agencés, faits de conversations plates et interminables, de dissertations historiques ou philosophiques coupées maladroitement dans quelque vieil ouvrage ; imaginez des épisodes niais, une intrigue invraisemblable qu’un élève de troisième ne commettrait pas. Il sort des pages une senteur épaisse de médiocrité. L’abbé***, chaque fois qu’il commence une œuvre nouvelle, toujours la même d’ailleurs, prend pour thème une des vieilles accusations adressées au catholicisme ; il invente péniblement un conte à dormir debout, mêle la thèse religieuse à ce conte avec une inhabileté remarquable et habille le tout de sa prose. Le produit est une œuvre bête, sans aucune élévation, dont la partie artistique ressemble aux anciennes histoires de Ducray-Duminil, la bonhomie en moins, et dont la partie de discussion religieuse n’est que le commentaire banal des grivoiseries qui traînent chez tous les marchands de vin libres penseurs. Le dégoût vous monte aux lèvres à la lecture de ces romans pataugeant en pleine fange, aussi vulgaires par la forme que par la pensée, et destinés à contenter les appétits grossiers de la foule. C’est à croire que l’auteur a voulu tant de bassesse et tant de vulgarité : il aura écrit en vue d’un certain public et lui aura servi les ragoûts épicés et nauséabonds qu’il sait devoir lui plaire. Dans la grande querelle religieuse qui secoue notre époque, il est triste de voir se produire de pareils ouvrages qui gâteraient les meilleures causes ; ces ouvrages loin d’apporter des arguments nouveaux, loin d’aider à la vérité, remettent en question les procès gagnés. L’abbé*** est un Prud’homme religieux qui raconte, qui juge et discute avec une solennelle platitude.

Un nouveau roman vient de paraître, le Moine, faisant suite au Jésuite, à la Religieuse et au Maudit. C’est en feuilletant ce dernier volume que l’indignation l’a emporté et que je me suis promis de dire tout ce que j’avais sur le cœur. Je ne crois pas qu’il existe au monde une histoire plus écœurante. Le livre est le récit des hauts faits d’un moine, dom Claude, une sorte de don Quichotte fanatique qui relève l’abbaye de Charroux, comme le héros de la Manche abattait les ailes des moulins à vent. Ce vieillard est un fou tout simplement qui a la monomanie du cloître. Si ce moine existe réellement, c’est une plaisanterie que de discuter sérieusement avec lui, et une douche d’eau froide serait un excellent argument. Lorsque dom Claude veut régner dans son abbaye, juger et punir en maître, il est bientôt obligé de compter avec l’autorité civile, et l’abbé*** semble par là avouer lui-même que son personnage ne peut vivre à notre époque et qu’il est une figure inventée pour les seuls besoins du drame.

La création de dom Claude est innocente, ridicule tout au plus ; celle de dom Boissier, présenté d’abord comme l’honnête homme du livre, est malsaine. Ce Boissier est un garçon habile qui s’est fait prêtre pour se faire évêque ; il prend le froc afin de monter plus vite, invente des miracles, se moque des hommes et du ciel ; d’ailleurs, selon l’auteur, un cœur honnête et une grande intelligence, qui, au dénoûment, lorsqu’il a la crosse et la mitre, abdique et va vivre ignoré dans un coin perdu. Pourquoi ? on ne peut le deviner. Pour moi, l’honnête homme du livre est un coquin à qui le remords empêche de garder ce qu’il a volé à Dieu.

Il y en a deux autres de cette force-là dans l’œuvre : l’abbé Gabrier, qui se fait capucin pour devenir un second Lacordaire, et l’abbé Guillard, qui gagne le chapeau rouge en prenant la robe de moine. J’ai cherché vainement une nature étudiée dans le livre. Les personnages manquent tous d’honnêteté ou de raison. Abel Grenier, l’imbécile qui fournit les fonds pour reconstruire l’abbaye, est un sot et un vaniteux ; l’évêque de Poitiers est plus sot et plus vaniteux encore ; les comparses sont ivrognes ou fanatiques, et ont tous la même vulgarité. C’est là un monde de convention, la caricature du monde réel. Il y a une mauvaise foi évidente dans ces peintures trop poussées au noir.

En somme, l’œuvre est un pamphlet contre les moines. Elle a la prétention de prouver leur inutilité et le danger que présente pour la société moderne leur esprit entreprenant et envahisseur. Elle les plaisante agréablement sur leurs miracles et leurs liqueurs digestives, qu’ils fabriquent dé concert : les miracles à l’église, les liqueurs au laboratoire. Elle raconte cette histoire étrange d’une colonie de religieux, tous insensés ou hypocrites, s’établissant dans un coin de la France dont les habitants sont tous hypocrites ou insensés. L’auteur crie que nous retournons au moyen âge ; mais, en vérité, c’est lui qui nous y ramène avec ses contes d’une autre époque. Son manque complet de talent rend encore ses grosses plaisanteries moins acceptables. Lorsque Eugène Sue, — que je n’aime pas, — se mêlait d’attaquer les jésuites, il le faisait au moins d’une façon habile et intéressante. L’abbé*** semble nous dire carrément : « Tous les moines sont des ambitieux ou des brutes ; tous les Français sont assez bêtes pour devenir la proie des moines. » Le lecteur, catholique ou libéral, rira au nez de l’abbé*** et le priera de vouloir bien se taire.

Peut-on concevoir un dénoûment plus déplorable que celui du Moine ? Dom Gargilesse, un des frères, s’oublie dans les bras de la femme du bienfaiteur, Abel Grenier ; le mari rentre et tue le religieux, qui va mourir dans sa cellule. Il faut lire cette scène et celles qui suivent ; je doute que les théâtres des boulevards aient jamais eu des épisodes plus comiquement horribles et d’une puérilité plus sanglante. Dom Claude, après avoir fait jeter le corps du coupable dans l’in pace, et avoir enseveli un tronc d’arbre sous le nom de Dom Gargilesse, meurt à son tour ; la maçonnerie qui murait la porte de l’in pace, s’écroule sur lui et l’étouffe. C’est alors que Dom Boissier est nommé révérend père, et qu’ayant ainsi atteint le but de ses désirs, il juge à propos, dans une longue lettre absolument vide, de faire abandon de son nouveau titre. Où l’auteur a-t-il voulu en venir ? Que signifie cette enfilade de scènes mélodramatiques et inexplicables ? J’ai cherché le sens de ce dénoûment insensé, et je n’y ai trouvé encore une fois qu’une flatterie basse pour les goûts grossiers de la foule qui aime le sang et l’adultère, les faits invraisemblables et les péripéties inattendues. L’œuvre, je ne saurais le répéter trop haut, est une spéculation, une action mauvaise, un roman qui est, avec moins de talent encore, le frère des Mémoires d’une femme de chambre.

Un ami me fait observer que l’abbé*** a obtenu de mon indignation tout ce qu’il en attendait. « Ne voyez vous pas, me dit cet ami, que si les romans dont vous parlez sont des spéculations, le spéculateur a compté sur la colère des honnêtes gens comme sur une publicité assurée. Vos sévérités éveillent la curiosité du public, et tout le mal que vous dites de ces livres est une recommandation pour les personnes qui aiment le fruit défendu. »

Certes, cet ami a une triste opinion des lecteurs. Si je ne parviens pas à chasser le Moine et ses aînés de toutes les maisons honorables, j’obtiendrai peut-être que l’on cache ces volumes sous l’oreiller, comme des volumes honteux.