Mes heures de travail/Institut de France

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Société générale d’imprimerie (p. 87-91).


Institut de France.


Chez nos voisins de France, il est bien rare qu’un travailleur intellectuel se considère comme un homme arrivé, tant que l’Institut de son pays ne l’a pas accueilli dans ses rangs, mais cette ambition légitime ne franchit guère la frontière du territoire national, car les étrangers ne figurent dans cet illustre corps qu’en petit nombre. Toujours est-il que je n’avais jamais entrevu le moins du monde l’espoir d’y pénétrer, lorsqu’un parisien de mes amis, en visite chez moi, après m’avoir questionné sur mes divers travaux, me témoigna une surprise extrême que l’Institut qui siège à Paris n’eût pas encore songé à m’attirer à lui, estimant que j’avais plus de titres qu’il n’en fallait pour justifier ma candidature à l’Académie des sciences morales et politiques. J’étais convaincu qu’il se faisait d’étranges illusions à mon égard, mais mon rôle n’était pas de le détromper, et quand je vis qu’il prenait son idée au sérieux, voulant bien en faire son affaire, je ne pus que lui savoir gré de son appréciation flatteuse. Toutefois, rentré chez lui, il perdit je pense notre entretien de vue et, comme il ne me donnait plus signe de vie, je m’enquis auprès d’un académicien de mes amis, M. Aucoc, de ce qu’il pensait de ma présentation. Il n’en fallut pas davantage pour que ce dernier l’approuvât chaudement et se montrât heureux de la patronner. Il le fit tant et si bien, qu’une place de correspondant étant précisément vacante dans la section de morale, il réussit à me la faire attribuer.

Mais plus ambitieux que moi, qui me tenais pour très suffisamment honoré par son succès, il ambitionna bientôt ma promotion à un grade supérieur, auquel, suivant lui, je pouvais prétendre. Ce grade était celui d’associé étranger, qui m’aurait élevé au rang de membre de l’Institut et m’aurait rendu le confrère des 56 savants qui figuraient déjà en cette qualité dans l’annuaire officiel. Il se trouva aussi que j’étais connu de plusieurs de ces derniers qui voulurent bien appuyer l’amicale démarche de M. Aucoc en ma faveur. Une circonstance fortuite leur vint d’ailleurs en aide. Depuis longtemps la section dont il s’agissait se sentait gênée de ne pouvoir disposer que de six fauteuils pour ses associés, et pendant que ma candidature était en suspens, elle obtint que ce chiffre fût porté à huit par le gouvernement.

De mon côté je fus bien inspiré de chercher à m’acquitter, vers le même temps, de ma dette de reconnaissance envers l’Institut, en lui exposant, dans une série de mémoires composés à son intention, les divers progrès scientifiques auxquels je m’étais efforcé de contribuer. Je ne saurais oublier le bon accueil qu’il leur fit, surtout à celui que j’avais intitulé « Des causes du succès de la Croix-Rouge ». Sa lecture en effet me valut une véritable ovation, par où j’entends des félicitations exceptionnelles du Président et celles de plusieurs membres, qui vinrent me serrer la main en me complimentant, sans me connaître personnellement. L’un d’eux m’annonça même que ma prose occuperait une place d’honneur dans le Bulletin des travaux de l’Académie, et un autre ajouta, bien témérairement me parut-il : « À la première vacance qui se produira parmi les associés étrangers vous serez des nôtres ! » Sa prédiction me porta bonheur et se réalisa. Il ne me reste donc rien à souhaiter, puisque le plus envié des titres scientifiques français m’a été départi.

Tel est du moins le langage que je tiendrais si la perspective d’obtenir des distinctions humaines avait jamais fait battre mon cœur, mais comme la corde de l’ambition à cet égard n’a jamais vibré en moi, je me désavouerais véritablement en me déclarant parvenu au comble de mes vœux par la grande faveur dont me gratifia l’Institut de France. Sans doute je l’ai reçue avec une vive gratitude, ainsi que les nombreux témoignages d’estime qui m’ont été donnés en plusieurs pays, tels que les présidences effectives ou honorifiques auxquelles j’ai été appelé, les grades flatteurs que m’ont décernés spontanément plusieurs universités, les médailles commémoratives que l’on m’a remises dans maintes occasions, les ordres de chevalerie que des souverains m’ont décernés, etc., etc. Tout cela ne m’a point trouvé indifférent mais j’y ai vu surtout des encouragements à persévérer dans la voie où je marchais. Ce n’était pas là au fond le but que je poursuivais, et qui était de faire progresser sans cesse le règne de Dieu sur la terre. Toutes les occupations auxquelles je me suis livré y tendaient en effet très directement, et l’assurance d’y avoir réussi en quelque mesure est le seul résultat que j’aie profondément souhaité obtenir. Nulle autorité humaine ne saurait me garantir que je l’aie atteint, mais j’attendrai patiemment pour savoir ce qui en est, jusqu’au jour où je comparaîtrai devant notre souverain juge.