Mes souvenirs (Massenet)/18

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Mes souvenirs (1848-1912)
Pierre Lafitte & Cie (p. 173-183).

CHAPITRE XVIII

UNE ÉTOILE



Je reprends les événements au lendemain du désastre de l’Opéra-Comique.

On transporta l’Opéra-Comique, place du Châtelet, dans l’ancien théâtre dit des Nations, devenu plus tard Théâtre Sarah-Bernhardt. M. Paravey en fut nommé directeur. J’avais connu M. Paravey alors qu’il dirigeait, avec un réel talent, le Grand-Théâtre de Nantes.

Hartmann lui offrit deux ouvrages : Le roi d’Ys, d’Édouard Lalo, et mon Werther, en souffrance. J’étais si découragé, que je préférais attendre pour laisser voir le jour à cet ouvrage.

Sa genèse et sa destinée vous sont connues par ce que je viens d’en dire.

Je reçus, un jour, une fort aimable invitation à dîner dans une grande famille américaine. Après l’avoir déclinée, comme le plus souvent il m’arrive — le temps me manquant, d’accord en cela avec mon peu de penchant pour ce genre de distractions — l’on était, cependant, si gracieusement revenu à la charge, que je ne persistai pas dans mon refus. Il m’avait semblé que mon cœur affligé devait y rencontrer un dérivatif à mes désespérances ! Sait-on jamais ?…

J’avais été placé, à table, à côté d’une dame, compositeur de musique d’un grand talent. De l’autre côté de ma voisine avait pris place un diplomate français d’une amabilité complimenteuse qui dépassait, me sembla-t-il, les limites. « Est modus in rebus, — en toutes choses il y a des bornes » ; et notre diplomate aurait peut-être pu, avec ce très ancien adage, se souvenir du conseil qu’un maître en la matière, l’illustre Talleyrand, a donné depuis : « Pas de zèle, surtout !… »

Je ne songerai pas à raconter, par… le menu, les conversations qui s’échangèrent dans ce milieu charmant, non plus que je ne pense à redire quel fut le menu, lui-même, de ce repas. Ce dont je me souviens, c’est qu’en fait de salade, il y en eut surtout une, composée d’une bigarrure de langues absolument déconcertante, où entraient l’américain, l’anglais, l’allemand, le français.

Mais pourquoi aussi, en France, ne savoir que le français, et encore ?

Mes voisins français m’occupaient donc seuls. Cela me permit de retenir ce délicieux colloque entre la dame compositeur et le monsieur diplomate :

Le monsieur. — Vous êtes toujours alors l’enfant des Muses, nouvelle Orphéa ?

La dame. — La musique n’est-elle pas la consolation des âmes en détresse ?…

Le monsieur (insinuant). — Ne trouvez-vous pas l’amour plus fort que les sons pour effacer les peines du cœur ?

La dame. — Hier, je me sentais consolée, j’écrivais la musique du Vase brisé.

Le monsieur (poétique). — Un nocturne, sans doute...

Quelques rires étouffés s’entendirent. La conversation changea aussitôt de cours.

Le dîner avait pris fin ; l’on s’était retiré dans un salon pour y faire un peu de musique ; j’allais habilement m’éclipser, lorsque deux dames, vêtues de noir, l’une jeune, l’autre plus âgée, furent introduites.

Le maître de céans s’empressa d’aller les saluer, et, presque au même instant, je leur fus présenté.

La plus jeune était extraordinairement jolie ; l’autre était sa mère, en beauté aussi, de cette beauté absolument américaine, telle que souvent nous en envoie la République étoilée.

« Cher maître, me dit la jeune femme, avec un accent légèrement accusé, on m’a priée de venir en cette maison amie, ce soir, pour avoir l’honneur de vous y voir et vous faire entendre ma voix. Fille d’un juge suprême, en Amérique, j’ai perdu mon père. Il nous a laissé, à mes sœurs et à moi, ainsi qu’à ma mère, une belle fortune, mais je veux aller (ainsi s’exprima-t-elle) au théâtre. Si, ayant réussi, l’on m’en blâmait, je répondrais que le succès excuse tout ! »

Sans autre préambule, j’accédai à ce désir et me mis aussitôt au piano.

« Vous m’excuserez, ajouta-t-elle, si je ne chante pas votre musique. Ce serait de l’audace, devant vous, et cette audace, je ne l’aurai pas ! »

Elle avait à peine prononcé ces quelques paroles que sa voix résonna d’une façon magique, éblouissante, dans l’air de la « Reine de la Nuit », de la Flûte enchantée.

Quelle voix prestigieuse ! Elle allait du sol grave au contre-sol, trois octaves en pleine force et dans le pianissimo !

J’étais émerveillé, stupéfait, subjugué ! Quand des voix semblables se rencontrent, il est heureux qu’elles aient le théâtre pour se manifester ; elles appartiennent au monde, leur domaine. Je dois dire que, avec la rareté de cet organe, j’avais reconnu en la future artiste une intelligence, une flamme, une personnalité qui se reflétaient lumineusement dans son regard admirable. Ces qualités-là sont premières au théâtre.

Je courus, dès le lendemain matin, chez mon éditeur, lui conter l’enthousiasme que j’avais ressenti à l’audition de la veille.

Je trouvai Hartmann préoccupé. « Il s’agit bien, me dit-il, d’une artiste... J’ai à vous parler d’autre chose, à vous demander si, oui ou non, vous voulez faire la musique de ce poème qu’on vient de me remettre. » Et il ajouta : « C’est urgent, car la musique est désirée pour l’époque de l’ouverture de l’Exposition universelle, qui doit avoir lieu dans deux ans, en mai 1889. »

Je pris le manuscrit, et à peine en eus-je parcouru une scène ou deux que je m’écriai, dans un élan de profonde conviction : « J’ai l’artiste pour ce rôle !... J’ai l’artiste ! Je l’ai entendue hier !… C’est Mlle Sibyl Sanderson ! Elle créera Esclarmonde, l’héroïne de l’opéra nouveau que vous m’offrez ! »

C’était l’artiste idéale pour ce poème romanesque en cinq actes de MM. Alfred Blau et Louis de Gramont.

Le nouveau directeur de l’Opéra-Comique, qui se montra toujours à mon égard plein de déférence et d’une bonté parfaite, engagea Mlle Sibyl Sanderson en acceptant, sans discussion, le prix proposé par nous pour ses représentations.

La commande des décors, comme celle des costumes, il les laissa à mon entière discrétion, me faisant le maître absolu de diriger décorateurs et costumiers suivant mes propres conceptions.

Si je recueillis de cet état de choses une agréable satisfaction, M. Paravey, de son côté, n’eut qu’à se féliciter des résultats financiers que lui donna Esclarmonde. Il est vrai d’ajouter qu’elle fut représentée à l’époque forcément brillante de l’Exposition universelle de 1889. La première eut lieu le 14 mai de cette même année.

Les superbes artistes qui figurèrent sur l’affiche, avec Sibyl Sanderson, furent MM. Bouvet, Taskin et Gibert.

L’ouvrage avait été joué à Paris cent et une fois de suite, lorsque j’appris que, depuis quelque temps déjà le Théâtre-Royal de la Monnaie avait engagé Sibyl Sanderson, à Bruxelles, pour y créer Esclarmonde. C’était forcément la faire disparaître de la scène de l’Opéra-Comique, où elle triomphait depuis plusieurs mois.

Si Paris, cependant, devait voir se taire cette artiste, applaudie par tant de publics divers pendant l’Exposition ; si cette étoile, si brillamment levée à l’horizon de notre ciel artistique, allait un instant charmer d’autres auditeurs, des grands théâtres de la province arrivaient les échos des succès remportés, dans Esclarmonde, par des artistes renommées, telles que Mme Bréjean-Silver, à Bordeaux ; Mme de Nuovina, à Bruxelles ; Mme Verheyden et Mlle Vuillaume, à Lyon.

Esclarmonde devait, malgré tout, rester le souvenir vivant de la rare et belle artiste que j’avais choisie pour la création de l’ouvrage à Paris ; elle lui avait permis de rendre son nom à jamais célèbre.

Sibyl Sanderson !… Ce n’est pas sans une poignante émotion que je rappelle cette artiste fauchée par la mort impitoyable, en pleine beauté, dans l’épanouissement glorieux de son talent. Idéale Manon à l’Opéra-Comique ; Thaïs inoubliée à l’Opéra, ces rôles s’identifiaient avec le tempérament, l’âme d’élite de cette nature, une des plus magnifiquement douées que j’aie connues.

Une invincible vocation l’avait poussée au théâtre, pour y devenir l’interprète ardente de plusieurs de mes œuvres ; mais aussi, pour nous, quelle joie enivrante d’écrire des ouvrages, des rôles, pour des artistes qui réaliseront votre rêve !

C’est en pensée reconnaissante que, parlant d’Esclarmonde, je lui consacre ces quelques lignes. Les publics nombreux venus à Paris, comme en 1889, de tous les points du monde, ont, eux aussi, gardé le souvenir de l’artiste qui avait été leur joie, qui avait fait leurs délices.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Elle fut considérable, la foule silencieuse et recueillie qui se pressa sur le passage du cortège menant Sibyl Sanderson à sa suprême demeure ! Un voile immense de tristesse semblait la recouvrir.

Albert Carré et moi, nous suivions le cercueil, nous marchions les premiers derrière ce qui restait, pauvre chère dépouille, de ce qui avait été la beauté, la grâce, la bonté, le talent avec toutes ses séductions ; et, comme nous constations cet attendrissement unanime, Albert Carré, interprétant l’état d’àme de la foule à l’égard de la belle disparue, dit ces mots, d’une éloquente concision, et qui resteront :

Elle était aimée !

Quel plus simple, plus touchant et plus juste hommage rendu à la mémoire de celle qui n’est plus ?…

Il me plairait, mes chers enfants, de remémorer en quelques traits rapides le temps d’agréable souvenir que je passai à écrire Esclarmonde.

Pendant les étés de 1887 et 1888, j’avais pris le chemin de la Suisse et j’étais allé m’installer à Vevey, au Grand-Hôtel. J’étais curieux d’aller voir cette jolie ville, au pied du Jorat, sur les bords du lac de Genève, et que sa Fête des vignerons a rendue célèbre. Je l’avais entendu vanter pour les multiples et charmantes promenades de ses environs, la beauté et la douceur de son climat. Je me souvenais surtout de ce que j’en avais lu dans les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, qui avait, d’ailleurs, toutes les raisons d’aimer cette ville. Mme de Warens y était née. L’amour qu’il avait pris pour cette délicieuse petite cité l’a suivi dans tous ses voyages.

Un superbe parc dépendait de l’hôtel et offrait à ses habitants l’ombre de ses grands arbres, tout en les menant vers une de ses extrémités, à un petit port où il leur était loisible de s’embarquer pour des excursions sur le lac.

En août 1887, j’avais voulu rendre visiteà mon maître Ambroise Thomas. Il avait acheté un ensemble d’îles dans l’Océan, près les Côtes-du-Nord, et j’avais été l’y trouver. Ma visite lui fut agréable, sans doute, car je reçus de lui, l’été d’après, en Suisse, les pages suivantes :

« Illiec, lundi 20 août 1888.


« Merci de votre bonne lettre, mon cher ami. Elle m’a été renvoyée ici, dans cette île sauvage, où vous êtes venu l’année dernière. Vous me rappelez cette aimable visite, dont nous parlons souvent, mais qui nous a laissé le regret de ne vous avoir gardé que deux jours !

« C’était trop peu !…

« Pourrez-vous revenir ici, ou plutôt, pourrai-je vous y revoir ?

« Vous travaillez avec plaisir, dites-vous, et vous paraissez content… Je vous en félicite, et, je le dis sans jalousie, je voudrais pouvoir en dire autant.

« À votre âge, on est plein de confiance et d’ardeur, mais au mien !…

« Je reprends, non sans peine, un travail depuis longtemps interrompu, et, ce qui vaut mieux, je me sens déjà reposé, dans ma solitude, des agitations et des fatigues de la vie de Paris.

« Je vous envoie les affectueux souvenirs de Mme Ambroise Thomas, et je vous dis au revoir, cher ami, en vous serrant bien fort la main.

« De tout cœur à vous.

« Ambroise Thomas. »

Oui, comme le disait mon maître, je travaillais avec plaisir.

Mlle Sibyl Sanderson, sa mère et ses trois sœurs habitaient aussi le Grand-Hôtel de Vevey, et chaque soir, de cinq à sept heures, je faisais travailler à notre Esclarmonde future la scène que j’avais écrite dans la journée.

N’attendant pas que mon esprit soit en friche après Esclarmonde, et connaissant mes sentiments attristés au sujet de Werther, que je persistais à ne pas vouloir donner au théâtre (aucune direction, d’ailleurs, ne faisait d’avances pour cet ouvrage), mon éditeur s’en était ouvert à Jean Richepin, et ils avaient décidé de m’offrir un grand sujet pour l’Opéra sur l’histoire de Zarastra, titre : le Mage.

Au cours de l’été 1889, je mettais déjà sur pied quelques scènes de l’ouvrage.

Mon excellent ami, l’érudit historiographe Charles Malherbe, qui nous a dit si malheureusement son suprême adieu, ces temps derniers, était au courant des moments très rares qui restaient inutilisés par moi. Je trouvai en lui un véritable collaborateur dans cette circonstance. Il choisit, en effet, dans mes papiers épars, une série de manuscrits qu’il m’indiqua pour m’en servir dans différents actes du Mage.

P. Gailhard, notre directeur de l’Opéra, fut, comme toujours, le plus dévoué des amis. Il monta l’ouvrage avec un luxe inusité. Je lui dus une distribution magnifique avec Mmes Fierens et Lureau-Escalaïs, MM. Vergnet et Delmas. Le ballet, très important et mis en scène d’une façon féerique, eut comme étoile Rosita-Mauri.

L’ouvrage, quoique fort ballotté dans la presse, arriva cependant à avoir plus de quarante représentations.

D’aucuns étaient heureux de chercher noise à notre directeur, qui jouait sa suprême carte, étant arrivé aux derniers mois de son privilège. Peines inutiles : Gailhard devait reprendre peu de temps après le sceptre directorial de notre grande scène lyrique, où je le retrouvai associé à E. Bertrand, lors de l’apparition de Thaïs, dont je parlerai.

À ce propos, quelques vers du toujours si spirituel Ernest Reyer me reviennent à la pensée. Les voici :

Le « Mage » est loin, « Werther » est proche,
        Et déjà « Thaïs » est sous roche ;
         Admirable fécondité…
         Moi, voilà dix ans que je pioche
         Sur le « Capucin enchanté ».

Il vous étonne, mes chers enfants, de n’avoir jamais vu jouer cette œuvre de Reyer. En voici le sujet raconté par lui-même, avec un sérieux des plus amusants dans l’un de nos dîners mensuels de l’Institut, à l’excellent restaurant Champeaux, place de la Bourse.

« Acte premier et unique !

« La scène représente une place publique ; à gauche l’enseigne d’une taverne fameuse. Entre par la droite un capucin. Il regarde la porte de la taverne. Il hésite ; puis, enfin se décide à en franchir le seuil, dont il referme la porte. Musique à l’orchestre si l’on veut. Tout à coup, on voit ressortir « le capucin… enchanté… enchanté certainement de la cuisine ! »

Le titre de l’ouvrage vous est donc expliqué ; il ne s’agit nullement de l’enchantement féerique d’un pauvre capucin ! ! !