Mes souvenirs (Massenet)/20

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Mes souvenirs (1848-1912)
Pierre Lafitte & Cie (p. 197-204).

CHAPITRE XX

MILAN-LONDRES-BAYREUTH



Je regrette d’autant plus d’avoir abandonné les voyages, pour lesquels il semble que je sois devenu paresseux, que mes séjours à Milan furent toujours délicieux, j’allais dire adorables, grâce au très aimable Édouard Sonzogno, qui ne cessa de m’entourer des attentions les plus délicates et les plus affectueuses.

Oh ! ces exquises réceptions, ces dîners d’un raffinement si parfait, du bel hôtel du 11 de la via Goito ! Que de rires, que de gais propos, que d’heures vraiment enchanteresses je passai là, avec mes confrères italiens, invités aux mêmes agapes que moi, chez le plus gracieux des amphitryons : Umberto Giordano, Cilea et tant d’autres.

J’avais, dans cette grande cité, d’excellents amis, également illustres, tels Mascagni, Leoncavallo que je connus autrefois et eus comme amis à Paris, mais alors ils ne se doutaient pas de la magnifique situation qu’ils devaient se créer un jour au théâtre.

À Milan, je fus aussi invité à sa table par mon ancien ami et éditeur Giulio Ricordi. J’éprouvai une émotion si sincère à me retrouver au sein de cette famille Ricordi à laquelle me rattachent tant de charmants souvenirs ! Inutile d’ajouter que nous bûmes à la santé de l’illustre Puccini.

J’ai gardé de mes séjours à Milan la souvenance d’y avoir assisté aux débuts de Caruso. Ce ténor, devenu fameux, était bien modeste alors ; et. quand je le revis un an après, enveloppé d’une ample fourrure, il était évident que le chiffre de ses appointements avait dû monter crescendo ! Certes, je ne lui enviais pas, en le voyant ainsi, ni sa brillante fortune, ni son incontestable talent, mais je regrettais de ne pouvoir, surtout cet hiver-là, endosser sa riche et chaude houppelande !… Il neigeait, en effet, à Milan, à gros et interminables flocons. L’hiver était rigoureux ; il me souvient même que je n’eus pas trop du pain de mon déjeuner pour satisfaire l’appétit d’une trentaine de pigeons qui, tout grelottants, tremblants de froid, étaient venus chercher un abri sur mon balcon. Pauvres chères petites bêtes, pour lesquelles je regrettais de ne pouvoir faire davantage ! Et, involontairement, je pensais à leurs soeurs de la place Saint-Marc, si jolies, si familières, qui devaient être aussi frileuses qu’elles, en cet instant.

J’ai à m’accuser d’une grosse et bien innocente plaisanterie que je fis à un dîner chez l’éditeur Sonzogno. Nul n’ignorait les rapports tendus qui régnaient entre lui et Ricordi. Je me glissai donc, ce jour-là, dans la salle à manger, avant qu’aucun des convives n’y eût pénétré, et je posai sous la serviette de Sonzogno une bombe Orsini, d’une vérité d’apparence étonnante, que j’avais achetée — qu’on se rassure, elle était en carton — chez un confiseur. À côté de ce bien inoffensif explosif, j’avais placé la carte de Ricordi. Cette plaisanterie obtint un succès peu ordinaire. Les dîneurs en rirent tant et tant, que, pendant tout le repas, il ne fut pas question d’autre chose, si bien même que l’on ne songea que médiocrement au menu, et cependant l’on sait s’il devait être succulent, comme tous ceux, d’ailleurs, auxquels on était appelé à faire honneur dans cette opulente maison !

En Italie, toujours, j’eus la fortune glorieuse d’avoir pour interprète de Sapho la Bellincioni, la « Duse » de la tragédie lyrique. En 1911, elle poursuivait, à l’Opéra de Paris, le cours de sa triomphale carrière.

J’ai parlé de la Cavalieri comme devant créer Thaïs à Milan. Sonzogno m’engagea vivement à lui faire voir le rôle avant mon départ. J’ai à me souvenir du succès considérable qu’elle obtint dans cet ouvrage, al teatro lirico de Milan. Sa beauté, sa plastique admirable, sa voix chaude et colorée, ses élans passionnés, empoignèrent le public qui la porta aux nues.

Elle m’invita à un déjeuner d’adieux qui eut lieu à l’« hôtel de Milan ». Le couvert fleuri était dressé dans un grand salon attenant à la chambre à coucher où Verdi était décédé deux ans auparavant. Cette chambre était demeurée telle que l’avait habitée l’illustre compositeur. Le piano à queue du grand maître était encore là, et, sur la table dont il se servait, se trouvaient l’encrier, la plume et le papier buvard encore imprégné des notes qu’il avait tracées. La chemise empesée, la dernière qu’il eût portée, était là, accrochée à la muraille, et l’on pouvait distinguer la forme du corps qu’elle dessinait !... Un détail qui me froisse et que la curiosité avide des étrangers peut seule expliquer, c’est que des morceaux de ce linge avaient été audacieusement coupés et emportés comme des reliques.

Verdi ! C’est toute l’Italie victorieuse, de Victor-Emmanuel II jusqu’à nos jours. Bellini, lui, c’est l’image de l’Italie malheureuse sous le joug d’autrefois !

Peu après la mort, en 1835, de Bellini, l’inoubliable auteur de la Somnanbula et de la Norma, Verdi, l’immortel créateur de tant de chefs-d’œuvre, entrait en scène et ne devait cesser de produire avec une rare fécondité ses merveilleux ouvrages, toujours au répertoire de tous les théâtres du monde.

Deux semaines environ avant la mort de Verdi, je trouvai à mon hôtel la carte de ce grand homme, avec ses affections et ses vœux.

Camille Bellaigue, dans une remarquable étude sur Verdi, consacre à ce maître admirable ces paroles aussi justes qu’elles sont belles.

« … Il mourut le 27 janvier 1901, dans sa quatre-vingt-huitième année. Avec lui la musique a perdu quelque chose de sa force, de sa lumière et de sa joie. À l’équilibre, au «concert» européen, il manque désormais une grande voix, une voix nécessaire. Une fleur éclatante est tombée de la couronne du génie latin. Je ne puis songer à Verdi, sans me rappeler cette parole fameuse de Nietzsche, revenu du wagnérisme et même retourné contre lui : « Il faut méditerraniser la musique. » Non pas certes la musique tout entière. Mais aujourd’hui qu’a disparu le vieux maître, l’hôte glorieux de ce palais Doria, d’où son regard profond s’étendait chaque hiver sur l’azur de la mer ligurienne, on peut se demander qui viendra sauver dans la musique les droits et l’influence de la Méditerranée. »

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Pour ajouter encore à mes souvenirs de Thaïs, je rappellerai ces deux lettres qui devaient me toucher si vivement :
« Ier août 1892.

« ... Je vous avais apporté à l’Institut la petite poupée Thaïs, et comme je partais pour la campagne au sortir de la séance où vous n’êtes pas venu, je l’ai laissée à Bonvalot, le priant de la traiter avec soin. J’espère qu’il ne l’aura pas déshonorée, qu’il vous la rendra vierge encore.

« Je rentre ces jours-ci, d’autant que samedi nous recevons Frémiet, qui me charge de vous remercier de lui avoir donné votre voix.

« Gérome. »

Cette statuette polvchrome, œuvre de mon illustre confrère, avait été désirée par moi pour être placée sur ma table pendant que j’écrivais Thaïs. J’ai toujours aimé avoir sous les yeux une image ou un symbole de l’ouvrage qui m’occupait.

La seconde lettre, je la reçus au lendemain de la première de Thaïs à l’Opéra :

« Cher Maître,

« Vous avez élevé au premier rang des héroïnes lyriques ma pauvre Thaïs. Vous êtes ma plus douce gloire. Je suis ravi. Assieds-toi près de nous, l’air à Eros, le duo final, tout est d’une beauté charmante et grande.

« Je suis heureux et fier de vous avoir fourni le thème sur lequel vous avez développé les phrases les mieux inspirées. Je vous serre les mains avec joie.

« Anatole France. »


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À deux reprises déjà je m’étais rendu au théâtre de « Covent Garden ». D’abord pour le Roi de Lahore, ensuite pour Manon, jouée par Sanderson et Van Dyck.

Une nouvelle fois, j’y retournai pour les études de la Navarraise. Nous avions comme artistes principaux : Emma Calvé, Alvarez et Plançon.

Les répétitions privées, avec Emma Calvé, furent pour moi un grand honneur et une grande joie que je devais retrouver plus tard aussi, avec elle, lors des répétitions de Sapho à Paris.

À la première représentation de la Navarraise assistait le prince de Galles, plus tard Édouard VII.

Les rappels à l’adresse des artistes furent si nombreux, si enthousiastes, que l’on finit par me rappeler aussi. Comme je ne paraissais pas, par la bonne raison que je n’étais pas là, et ne pouvais non plus être présenté au prince de Galles qui voulait me féliciter, le directeur ne trouva que ce moyen pour m’excuser auprès du prince et du public. Il s’avança sur la scène et dit : « M. Massenet est en train de fumer une cigarette dehors ; il ne veut pas venir ! »

C’était sans doute la vérité, mais « toute vérité n’est pas bonne à dire » !!!

Je repris le bateau avec ma femme et mon cher éditeur, Heugel, ainsi qu’avec Adrien Bernheim, commissaire général du gouvernement auprès des théâtres subventionnés. Ce dernier, qui avait honoré la représentation de sa présence, devait rester depuis lors pour moi l’ami le plus charmant et le plus précieux.

J’appris que S. M. la reine Victoria avait demandé à Emma Calvé de venir à Windsor lui jouer la Navarraise, et je sus qu’on avait improvisé dans le salon même de Sa Majesté une mise en scène des plus pittoresques, sinon primitive. La barricade qui est le sujet du décor fut figurée par une quantité d’oreillers et d’édredons. Ce détail, mes chers enfants, m’a paru fort amusant à vous rapporter.

Ai-je dit qu’au mois de mai qui précéda la Navarraise à Londres (20 juin 1894) l’Opéra-Comique avait représenté le Portrait de Manon, un acte exquis de Georges Boyer, qui fut délicieusement interprété par Fugère, Grivot et Mlle Lainé ?

Dans cet ouvrage reparaissaient plusieurs phrases de Manon. Le sujet me lindiquait, puisqu’il s’agissait de des Grieux, à quarante ans, et d’un souvenir très poétique de Manon morte depuis longtemps.

Entre temps j’étais retourné à Bayreuth. J’étais allé y applaudir les Maîtres Chanteurs de Nuremberg.

Depuis bien des années Richard Wagner n’était plus là, mais son âme titanique présidait à toutes ses représentations. Je me souvenais, tout en me promenant dans les jardins qui entourent le théâtre de Bayreuth, que je l’avais connu en 1861. J’avais habité pendant dix jours une petite chambre voisine de la sienne, dans le château de Plessis-Trévise, appartenant au célèbre ténor Gustave Roger. Roger connaissait l’allemand et il s’était proposé pour faire la traduction française du Tannhœuser. Richard Wagner était donc venu s’installer chez lui pour mettre les paroles françaises bien d’accord avec la musique.

Je me souviens encore de son interprétation énergique quand il jouait au piano les fragments de ce chef-d’œuvre, si maladroitement méconnu alors et depuis tant admiré du monde entier.