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Mes vacances au Congo/Chapitre V

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F. Piette (p. 34-39).


V.

La cité du Cap. — L’amalgame Sud-africain. La question des langues. — Belgique et Union Sud-africaine.


Cape-Town,15 août 1922.

Rien de plus caractéristique que le site de Cape-Town. La ville, qui compte aujourd’hui une population de 89,000 blancs et de 82,000 " coloured men ", est assise dans une grande plaine qui se courbe comme un croissant autour de la baie fameuse que Diaz découvrit en 1487. Derrière elle, fermant l’horizon, se dresse une formidable muraille de rochers, haute de 3,500 pieds et dont le sommet forme une vraie table.

On ne pouvait l’appeler autrement que " Table Mountain "

C’est sur cette rive, au fond de Cape-Bay, que les navigateurs faisaient escale, au cours de leurs voyages aux Indes Orientales. En témoignage de leur passage, ils laissaient sur le sable de la plage, bien en évidence, de grandes pierres plates sur lesquelles ils gravaient le nom de leurs bateaux et la date de leur départ. Sous ces pierres, les nouveaux arrivants trouvaient le courrier confié à leurs bons soins par les gens du dernier bateau. Le " South African Muséum " du Cap conserve une collection de ces curieuses " post-office stones ", qui sont à notre T. S. F. ce que les chars mérovingiens furent à nos avions.

C’est de cette pointe australe que la civilisation a peu à peu conquis l’Afrique du Sud, et la ville de Cape-Town, fondée en 1666 par les Hollandais, sur lesquels les Anglais l’ont conquise en 1806, est justement fière d’avoir présidé à cette œuvre. Son antiquité relative la rend vénérable pour les autres cités de l’Union qui, la plupart, ont poussé, telles Kimberley, Durban, Pietermaritsburg, Johannesburg, Buluwayo, avec la rapidité des villeschampignons de l’Amérique du Nord. Étant la plus ancienne, elle est restée la plus importante. Les diverses influences qui ont agi sur le développement social et économique de ces régions — boers venus des Pays-Bas, Huguenots débarqués de France, émigrants du Royaume jadis Uni, chercheurs d’or et de diamants, accourus de partout — se sont amalgamées ici mieux qu’ailleurs.

* * *

Cape-Town résume à merveille cette nouvelle race sud-africaine qui entend désormais jouer son rôle dans la vie universelle. Oui, une race nouvelle — je ne m’en dédis pas, — race composite, sans doute, mais douée d’une incontestable originalité et dont il est dès aujourd’hui facile d’entrevoir les destinées.

Quiconque a visité l’Algérie a été frappé d’y remarquer l’existence d’un type spécial qui n’est plus tout à fait le type français et qui combine heureusement des éléments très variés, soit indigènes, soit européens. On y découvre du berbère et du kabyle, en même temps que du provençal, de l’italien, du maltais, du sicilien, du juif, du levantin et beaucoup d’espagnol. C’est le colon algérien qui gagne de plus en plus du terrain à l’Est et à l’Ouest, en Tunisie et au Maroc, et descend peu à peu vers le Sud. Beaucoup de qualités et quelques défauts de la tradition latine y apparaissent mélangés : la sobriété du paysan français, l’activité et la susceptibilité du catalan, l’entregent du commis-voyageur marseillais, la discipline de l’armée coloniale.

Au Cap, ce sont les caractéristiques anglo-saxonnes qui dominent avec quelque chose de la jeunesse et de la brusquerie du yankee. Hollandais et Anglais sont demeurés, selon leur tempérament, très peu perméables à la pénétration indigène, bien qu’ils aient contribué à faire sortir de la sauvagerie les Cafres, les Zoulous et les Matabélés, dont le concours leur rend les plus précieux services, surtout pour les travaux des champs. Mais ils ont réagi les uns sur les autres. Les couches successives qui se sont superposées sur le fonds hollandais ne l’ont point du tout fait disparaître. Une bouture britannique greffée sur un vieux tronc batave, — un mariage de raison, plus que d’inclination, entre la ténacité non dépourvue d’égoïsme qui caractérise un prospecteur d’origine écossaise et la placidité utilitaire d’un négociant de Rotterdam, qu’en sortira-t-il ? ou plutôt qu’en est-il sorti ?

Celui qui veut bien comprendre la formation de cette race nouvelle, il lui suffit d’étudier, dans l’architecture et le mobilier de la région du Cap, la combinaison des formes « old dutch » et du style « georgian » ou « victorian ».

D’anciennes fermes, telles que Constantia et Elsenburg et quelques rares habitations urbaines, dont la maison Koopman-de Wet est la plus typique, ont conservé les intérieurs ou les façades de Haarlem et de Dordrecht. On découvre avec étonnement, dans les champs de maïs qui s’étendent au pied de ces montagnes d’Afrique, les vieux pignons en proue de nos Pays-Bas. De-çi de-là on salue, dans des bahuts sévères et des vitrines ventrues, des porcelaines et des « curiosités » que la Compagnie des Indes rapportait de Canton, de Sumatra ou de Singapoure. Ces mobiliers qu’on admire dans quelques vieilles demeures familiales d’ici sont les frères jumeaux des salons austères du Heerengracht ou du Vyverberg. Mais, tandis que les fenêtres à guillotine s’ouvrent avarement là-bas sur des quais endormis, ici, elles encadrent de merveilleux paysages quasi-italiens, où les mimosas, les lauriers-roses et les cactus boivent à grands traits à la coupe d’un ardent soleil.

Le domaine de « Groot-Schuure », que Cecil Rhodes avait acquis dans les environs de Cape-Town et qu’il fit restaurer par l’architecte Baker avant de le léguer à l’Union Sud-Africaine pour servir de résidence au premier ministre, réalise, — au point de vue matériel, — cette fusion dont des personnalités comme Botha, Smuts, sir Frédéric de Waal reproduisent le phénomène au point de vue psychologique et politique. Cette race nouvelle a les audaces de la jeunesse. Elle répudie l’expression de colonie. Elle s’accommode de celle de « Dominion ». Rien de plus. Chaque session législative accuse davantage ses prétentions à l’autonomie, et, il y a quelques jours à peine, les derniers officiers de l’armée britannique faisaient remise de leurs commandements aux officiers des milices sud-africaines.

Ici, comme chez nous, deux langues se partagent à peu près également, — en y ajoutant, bien entendu, les dialectes indigènes, — l’ensemble de la population de l’Union, c’est-à-dire près de six millions d’habitants. Le problème, on le pense bien, ne va pas sans difficultés, d’autant plus que l’anglais domine manifestement dans les villes et dans le monde des affaires, tandis que le « dutch » ou vieux hollandais est surtout la langue des campagnes. Officiellement, — pour employer une métaphore hardie, à laquelle les Belges sont habitués, — les deux langues sont sur le même pied. Aux séances du parlement sud-africain, qui siège au Cap dans un palais dont les installations pratiques, — notamment la bibliothèque et les salles de réception, — sont de nature à faire envie aux représentants de la nation belge — l’emploi des deux langues est facultatif. Le pouvoir exécutif qui, lui, siège à Johannesburg, — à deux jours de chemin de fer d’ici, — fait usage des deux langues dans ses publications. Sur les trois universités de l’Union, l’une, — celle de Stellenbosch, qui compte de 500 à 600 élèves, — utilise le « dutch » comme langue véhiculaire de son enseignement. En politique, les intérêts de la langue hollandaise sont surtout défendus par le parti nationaliste. Celui-ci forme minorité avec les indépendants et le « Labour partij ». Il combat, en ce moment, les vues gouvernementales qui poussent à l’entrée de la Rhodésie dans l’Union.

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On comprend, à ce simple exposé, que les Sud-Africains s’intéressent volontiers aux conditions dans lesquelles le problème des langues se pose en Belgique. Ils ne parlent, d’ailleurs, de notre pays qu’avec une sympathie toute cordiale et très sincère, dont j’ai personnellement recueilli les preuves les plus touchantes. Beaucoup d’entre eux se sont battus à Ypres et aux environs. La propagande pour la guerre faite ici en 1915, par MM. Standaert et Vandeperre, a laissé d’excellents souvenirs. Nos efforts de relèvement sont appréciés comme ils le méritent. Les noms de nos souverains sont acclamés par tous. On souligne volontiers la résistance que la sagesse belge a opposée au bolchevisme, qui, au Transvaal surtout, a infiltré son détestable poison.

Quant aux relations commerciales entre nos deux pays, elles pourraient et devraient se développer plus activement. Nos agents consulaires s’y emploient pourtant de leur mieux. Tandis que ce pays neuf nous livre annuellement pour plus d’un million et demi de livres sterling de laines (c’est le chiffre de 1920), et qu’il est le grand fournisseur en tous genres pour notre Katanga, il est étonnant que nous n’y exportions pas en plus grandes quantités des fabricats que l’industrie sud-africaine ne produit pas encore et qui sont parmi nos meilleures spécialités : tissus, automobiles, carrosserie, papiers, glaces, verres à vitres, ciment. Le Sud-Afrique est pour nous un débouché dont nous ne tirons vraiment pas tout le parti qu’il faudrait.