Messaline (Jarry)/I/IV

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L’impératrice à la chasse du dieu
MessalineXXII (p. 413-416).
L’impératrice à la chasse du dieu

IV

l’impératrice à la chasse du dieu

Ὅπου καί νῦν, ἐπίδοσιν τοιαύτην τῆς τρυφῆς ἐχούσης, οἱ Λουκουλλιανοὶ κῆποι τῶν βασιλικῶν ἐν τοῖς πολυτελεστάτοις ἀριθμοῦνται.
ΠΛΟΥΤΑΡΧΟΥ Λούκουλλ. XXXIX.

Il n’est pas certain que Poppée, fille de Poppéus Sabinus et mère de Poppée qu’épousa Néron et à qui elle légua sa beauté et ses secrets de la conserver, fût la maîtresse de Valérius l’Asiatique ; mais Messaline confondit dans la même vengeance le maître des Jardins et sa rivale au miroir. Il est constant d’autre part que les chevaliers Pétra, dénoncés bientôt par Suilius, le furent sous le prétexte d’avoir fourni à la femme de Cornélius Scipion un lieu de rendez-vous.

Mais il n’était point prouvé qu’elle y rencontrât l’Asiatique. Les manuscrits, suivant lesquels nous est parvenu le texte de Tacite expliquant cette cause de la mort des chevaliers Pétra, ne portent point : « les rendez-vous de Poppée et de Valérius », quoiqu’on les traduise généralement ainsi (Lallemand, Brotier, Oberlin, Dureau de Lamalle, J.-Lipse, Ernesti, Burnouf). Le nom d’homme qu’ils donnent est Nester ou Nestor ou Vester. Dotteville conjecture : Mnester.

Si la suite de cette histoire, et ce que Dion nous apprend du mime, rendent invraisemblable une liaison de Mnester et d’une femme, il est permis de supposer que l’acteur jouait, à prix d’or, l’alibi de l’Asiatique.

Or, après que des serviteurs gagnés par l’impératrice eurent déterminé Poppée, par l’épouvantail de la prison, au suicide, une forme bizarre et capripède s’enfuit de la maison des Pétra, si bondissante qu’on ne distinguait point si elle était vêtue ou velue, dans la direction des Jardins.

Et cette année-là fut marquée par plusieurs prodiges, et il sortit des flots un îlot près de l’île de la Bête, et Messaline viola avec le petit dragon de bronze la serrure de fer du parc de Lucullus.

La nuit se tassait plus calme et plus dense entre les hauts murs d’enceinte et les premiers bâtiments de la villa, et le cerbère traditionnel du portier, prédit par Claude, y mit une larve par sa blancheur.

Mais ce n’était qu’un chien de porcelaine, assis, une boule sous l’une de ses pattes de devant, colossale potiche sans décor, aux yeux de verre, si ajourée et frisée que les boucles de la toison longue frémissaient au vent mieux que des pétales de fleur.

À l’inverse du chien gardien, imitateur de l’effeuillement d’une rose, des houx taillés se conformaient à des courbes animales, et à mesure que les pelouses s’atterrèrent de cette aube plus albe avant-courrière du clair de lune, des découpures noires, simulant les ombres nettes de combats dans le ciel de quadrupèdes néphélibates, s’affrontèrent selon les allures de cerfs, d’éléphants, de mantichores ou de licornes, au gré dompté des arabesques du buis.

Ce buis en formes de bêtes, c’était l’esthétique ordinaire des jardins romains, mais, chez l’Asiatique, poussée, par des architectes aux yeux bridés, jusqu’à ses limites même franchies, comme ils avaient transgressé jadis, vers le bénéfice de l’annexion à la famille de Lucullus, les rives fabuleuses de leur Cambari et de leur Lanos.

Et le buis signait sur les xystes, de haut en bas, leurs noms mystérieux.

Çà et là, dans une alternance régulière avec les plus belles statues grecques et les idoles de l’Inde et de la Perse des plus riches matières et les dieux chinois au plus gros ventre, des ifs imitaient des amphores, et une file spirale d’arbustes nains, rabougris par une marâtre cisaille, recroquevillait le corridor d’un labyrinthe au cœur d’une muraille sèche masquée de l’éternel buis étagé.

Mais nulle part Messaline ne reconnut, rubiconds sur le vert acanthe, les figuiers sacrés, tuteurs de tout jardin de Rome, desséchés et pourtant si mûrs — chez l’Asiatique ! — du plus pur vermillon d’Asie, qu’ils avaient rutilé toute cette journée-là au soleil jusqu’à éclabousser les fenêtres des Césars.

Et ni au-dessus du taillis ingénieusement difforme, élagué comme on tient des nabots en laisse, ni à travers la futaie de faux arbres, en carton-pâte ou en ciment moulé, tels que ceux qui encadrent aujourd’hui, autour de Paris, les bosquets des guinguettes et parodient des statues d’arbres célèbres, elle ne retrouva ce paroxysme de la beauté d’un jardin, actuel ou romain, le miroir du dieu, la boule de Sidon, en verre !

À moins qu’il n’y en eût pas d’autre que la lune, qui se leva comme on hausse une lampe, et se mit à l’aider dans sa quête.

Elle en augura qu’il n’était point besoin d’idoles dans l’enceinte où errait en personne le dieu : plus d’images phalliques en présence de Phalès, plus de miroir (fût-il une sphère merveilleuse) quand allait paraître la forme resplendissante.

Au bout du parterre aboutissaient de toutes leurs valves les salles à manger de Lucullus.

Messaline poussa une porte, si dissimulée et massive qu’elle la jugea défendre le réduit le plus retiré, souterrain et voûté ; et à l’intérieur ce fut la stupeur d’une cour assez vaste, sans toit, arrosée de pleine lune, plus quadrangulaire de la symétrie de quatre platanes lamentant au miroir d’un bassin de marbre central, comme on en creuse dans tout atrium, leur supplice de Marsyas.

Mais ce bassin, plein d’eau limpide, était la nappe toujours immaculée d’un capricieux service, où voguaient, destinés aux mets légers, des plats en figure de petits navires. Leur blanche vacuité leur prêtait une mine obscène de scaphes, lesquels sont des vases de nuit de forme oblongue.

Plus loin, en pleine pièce de terre brute, sauf un pommier et une minuscule pyramide de rocaille, un autre triclinium offrait ses lits de jaspe, sous le dais de verdure artificielle d’un lierre en métal peint et verni.

Ensuite, un troisième retrait où une fenêtre vibrait perpétuellement d’un souffle automatique de bourrasque et d’une pluie feinte dont un aqueduc élevé jouait le nuage ; tandis qu’une lucarne, à l’opposite, regardait le calme de la nuit et glisser sans haleine la lune sur la piste de son repas de nuées.

Ensuite, une salle immense et ronde, analogue au Panthéon d’Agrippa, aérée par une ouverture circulaire du dôme, lequel, par son élévation, faisait l’intérieur si abrité des vents, qu’une brève pluie, réelle et céleste celle-là, étant venue à tomber, elle s’abattit verticalement, sans qu’une goutte déclinât vers le pourtour de pavé sec, dans le bassin du milieu, précisément égal en diamètre à l’ouverture du dôme.

Et tant de portes, de ciels ouverts succédant soudain à des cryptes, que Messaline ne sut plus si une paroi ou l’air nocturne lui opposait son opaque mensonge d’ivoire.

Et la dernière tenture, végétale ou métallique, qu’elle souleva, entre deux troncs d’une avenue, rejoignit hermétiquement sur son entrée toutes ses écailles ; et il n’y eut plus aucune possibilité de retrouver d’issue, qu’un escalier vers une voûte.