Messaline (Jarry)/II/VII

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En Atropos chez Lucullus
MessalineTome XXIII (p. 131-137).
En Atropos chez Lucullus

VII

en atropos chez lucullus

Et vincula, et carcerem, et tormenta, et supplicia [miles] administrabit, nec suarum erit ultor injuriarum ? Jam stationes aliis magis faciet quam Christo ?
Q. Sept. Flor. Tertulliani De Corona.

Ce fut la matrone veuve qui eut pitié, sûre maintenant que l’enfant coupable serait punie, et qui vint bercer la malheureuse, réfugiée derrière les portes de fer de ses jardins, vainement opposées au fer prévu des soldats.

Quant aux complices, les ordres machinals de l’empereur les exécutèrent sans intérêt. Antiquaire amoureux des vieux usages, Claude avait dit seulement :

— Punissez à la manière des ancêtres.

Comme toute coutume archaïque du Latium était sanglante, cet ordre signifiait : punissez de mort. Les morts traditionnelles s’énuméraient : ou battre de verges jusqu’à la mort ; ou battre de verges et achever en tranchant la tête ; ou précipiter de la roche tarpéienne, quoique ce supplice fût plus spécialement réservé aux parricides ; mais l’empereur n’était-il pas un père, et, en droit romain, l’époux de Messaline n’était-il pas son père ? On pouvait ainsi étrangler dans le Tullianum ou dans la Force.

Silius réclama le billot connue il convenait, avec d’héroïques rodomontades ; Vectius Valens fut bavard, et Mnester s’enveloppa, comme d’un manteau de lâches supplications, de l’ostentation des cicatrices de verges infligées jadis, du fond de l’antre de Diane persane, par César.

— Cela n’a aucune importance, dit Claude ; j’ai fait trancher la tête à un consul désigné et à trop de nobles personnages pour excepter de leur mort un histrion !

Et puis il s’appelle ΜΝΗΣΤΗΡ, le Galant ; et son nom me donnera le titre, renouvelé d’Homère de mon chapitre sur sa mort dans mon histoire de Rome : Μνηστηροφονία, le Massacre des Galants de… Pénélope, lequel est l’argument du chant vingt-deux de l’Odyssée. Qu’il ne se dérobe point à l’exécution : il me volerait mon titre.


Or voici ce qui se passait non loin de la grotte de Diane :

— ’Tite, ’tite fille… elle a été une petite fille bien sage ! Dis, maman, tu me donneras la petite lampe d’argent pour jouer à la vestale ?

C’est Messaline qui parle. On vient d’enfoncer les portes du jardin. Sa terreur mortelle et soudaine, en travers des genoux de Domitia Lépida, anticipe le délire de son agonie.

— Bien sage ! Elle ne cassera plus le fatile en jouant à la toupie avec !

Le fatile était le vase sacré qui servait à arroser le temple de Vesta, et dont le fond, pour qu’on fût forcé de n’y jamais laisser séjourner d’eau, était conique comme celui d’une bouteille à soda.

— Donne la lampe de la petite vestale !

Et voici, portant une torche, précédé d’un centurion en tenue de garde et moins fatal et inflexible de ses armes que de son mutisme militaire, l’affranchi Evodus, qui inonde la pelouse de toute la lumière crue de ses invectives d’esclave.

Lépida ramène son voile de veuve sur sa tête.

— Chienne, louve, putain ! crie l’affranchi, et il ne s’interrompra, jusqu’à sa mission accomplie, de vociférer des injures que pour l’urgence d’ordres au soldat.

— Un soldat ! zézaye Messaline ; il y a un soldat. Quelqu’un m’a caressée avec des paroles de soldat ! Maman, laisse-moi aller avec les beaux soldats !

Dis ?…

Elle tâte la figure qui se fait taciturne de tout son masque de bure blanche.

— … Le voile ! Tiens, dieu Auguste est voilé !

Joyeuse :

— Bon, bon ! le grand gladiateur va égorger le petit ! Lève-moi dans tes bras, maman, que les jeunes garçons à bulle d’or m’admirent joindre mes pouces !

L’affranchi s’impatiente.

— Inutile de faire la folle, ô la plus abjecte des adultères ! Comédienne, tu n’es pas au Cirque ! Ton cocu de César s’est décidé à faire justice, enfin, et tu ne te sauveras pas ! Tribun de garde, avance.

Le tribun, ses décorations et phalères clapotant sur sa poitrine, s’avance entre les yeux de Messaline.

C’étaient souvent les centurions et les soldats qu’on chargeait des exécutions. Tertullien décrivant les offices divers du soldat, s’écrie :

« Quoi ! il administrera les fers, et la prison, et les tortures, et les supplices, et il ne vengera pas ses propres injures ? Et la garde, la montera-t-il plus pour les autres que pour le Christ ? »

— Chéri, dit Messaline — elle le toise de bas en haut, toujours étendue sur les genoux de sa mère voilée —, je t’aime. J’étais si pressée de t’aimer que je n’ai pas perdu notre temps à me retourner vers ton visage. À présent, je suis contente de savoir que tu es soldat. Tu es beau, tu as l’air d’une outre en bouc, avec ta casaque de cuir ! Sent bon. Je suis belle aussi, n’est-ce pas ? Le leno dit que je suis la plus belle. Moi, les hommes m’appellent Lycisca.

— Silence, ordure ! clame l’affranchi ; ta bouche souille même le nom des prostituées du faubourg.

Elle met un doigt dans sa bouche, pensive et mutine.

— Maman, puisque tu défends à ta petite fille d’aller promener à Suburre — nunuque Halotus dit pourtant que c’est très beau, il y a un grand baquet où font pipi les hommes, prête-moi ton petit’thyphalle de bracelet pour joujou.

La matrone se lève brusquement et impose à la main de sa fille, sans rompre son douloureux silence, un poignard, sur quoi ses ongles à elle étaient crispés dès avant l’entrée des exécuteurs.

La réalité du métal la rappelle à elle-même et ressuscite toute l’impératrice.

— Je rêvais ! j’étais folle ! Oui, mourir, laver toutes mes hontes… Mais, sotte petite servante, ce bain est trop froid, tu mérites que je te pique avec l’épingle d’or. Où suis-je ? les jardins ?

Elle tombe à genoux.

— Phalès ! Il est parti ! il s’envole. Petit, petit… Je ne l’attraperai jamais ! — Cottyto, tu seras récompensée pour m’avoir retrouvé mon bijou. Ma petite broche de corail et de sardoines, ma stola chamarrée ne s’en passait pas. O mon oiselet de retour au nid ! murrhin joli, coupelle de mousse, Sili !

— Assez d’histoires, grommelle Evodus. Je pense qu’à cette heure ton amant vomit ses crimes avec son sang. S’il était permis à ta bouche de boire son âme, il te faudrait, de peur qu’elle ne fuie ailleurs, clore de tes doigts toutes ses plaies, ô plus vile que les baladines et les joueuses de flûte !

— Oh, ne lui faites pas de mal, à Silius. La mélodie de mes baisers sera la même, sans lui faire de mal, avec sept amants. O Pan ! ô syrinx !

Elle caresse mollement sa gorge avec le stylet.

— Elle divague de plus en plus. À genoux, catin ! Tribun, tire ton glaive !

Et lentement, le soldat commence d’amener au jour les premiers pouces de la lourde lame.

Messaline, au miroitement, laisse tomber son poignard et bat des mains.

— Oui, celui du soldat ! celui du soldat ! Claudi, bien-aimé, laisse, que ce soit moi qui te déshabille ! Tu es beau parce que tu es vieux, vieux, et chauve, si chauve qu’on ne peut pas plus nu ! ni plus laid, ô mon amant ! Où la laideur de l’homme, à son paroxysme, renonce, seulement commence la beauté de la fleur ! Viens, lis des jardins ! viens, mon empereur !

Elle a saisi le long glaive à décapiter par tout ce qui est visible d’acier brillant et le tire jusqu’à son entière splendeur.

L’affranchi, maintenant, hésite.

— Arrête, tribun. Peut-être va-t-elle se tuer seule. Le secrétaire a dit qu’il valait mieux la faire se tuer.

Le tribun laisse son bras mort, mais sans abandonner l’épée, le seul doigt utile, c’est-à-dire l’infâme, du poing militaire.

— Ô comme tu as froid ! dit-elle. Ne touche pas tout de suite le cœur de Messaline, il y fait si doux que tu t’y brûlerais au sortir d’un tel froid. Et puis, tu ne m’aimerais pas si je n’étais pas un peu coquette ! Je veux te refuser encore un peu de temps de n’avoir plus froid. Laisse mes baisers te réchauffer tout doucement.

Elle appuie le fer sur sa joue, et on dirait qu’elle dort sur son miroir.

— Femme, dit l’affranchi à Lépida, est-ce que votre fille sait ce qu’elle dit ?

Lépida baisse son voile et regarde, de l’œil de Junon.

Messaline a fébrilement déchiré la gaine légère du haut de sa robe, et son sein est nu comme une lame.

— Salope ! dit Evodus.

— Que me dis-tu, mon grand miroir ? Pourquoi est-ce que je me mire toute nue ?

Souriant au glaive, brillant comme ruissellent les poissons aux flancs niellés, et qui attend que son maître le plonge :

— Et toi, est-ce que tu te baignes tout habillé ?

Le gros geste maladroit du tribun cherche à dégager son arme.

— Ô ne t’en va pas ! dit Messaline. Serre-toi contre moi. Pas si fort ! ne me repousse pas de tous tes bras. Laisse-moi me soulever vers ta bouche.

Elle se hausse vers le tribun.

— Ô comme tu es dieu, Phalès ! Phalès, je ne savais rien de l’Amour ; je connaissais tous les hommes, mais tu es le premier Immortel que j’aime ! Phalès, enfin, tard ! Je savais que tu étais dans le jardin ; méchant, qui ne m’avais envoyé qu’un histrion, avec ton masque ! Ton masque si lourd ! Mais à présent, c’est toi. Bonjour ! Vous vous êtes bien fait attendre, Maître. Allons-nous-en chez nous. Ma mère ne regarde pas, elle. Elle fait bien. Ce n’est que la veuve d’une très grande barbe. Elle ne comprendrait pas. C’est bien toi. Je n’avais pas rêvé, ou est-ce que je rêve, maintenant ?

Evodus, stupidement :

— Elle rêve, à moins qu’elle ne se moque.

Messaline, en extase, au glaive :

— Bonjour.

Et le monstre d’acier répond au baiser par une morsure, au-dessus de sa gorge, qui prélude à la prendre toute.

— Emporte-moi, Phalès ! L’apothéose ! Je la veux tout de suite, avant d’être vieille ! Ou fais-moi vieillir tout de suite, jusqu’à la divinité. Emporte-moi chez nous, au plus haut ciel ! le plus haut ! le premier ! Tu es le premier, ô Immortel ! tu vois bien que je suis vierge ! Donne, donne la lampe pour jouer à la petite vestale ! Si vierge ! Si tard ! Bonheur, ô comme tu me fais mal ! Tue-moi, Bonheur ! La mort ! donne… la petite lampe de la mort. Je meurs,.. je savais bien qu’on ne pouvait mourir que d’amour ! Je l’ai… maman !

L’homme au glaive écarte Messaline de son corps ainsi qu’une vipère.

Elle étend ses mains tâtonnantes vers Lépida, qui, sans hâte, se dérobe. La matrone a remis son voile et s’éloigne à reculons.

— Mais c’est un glaive, charogne, bave l’affranchi, ce n’est pas…

Or c’est lui qui éclate en sanglots et se prosterne comme sous le souffle d’un dieu ; et ses morsures vont se tapir parmi les fleurs, dont le parfum s’exalte de son cri :

— Mais je l’aime ! je l’aime !

Et de dessous les fleurs il halète vers l’espoir d’une figure de femme. Aucune. La veuve s’en va grave et impitoyable. Elle est si veuve et si pure qu’il y a très longtemps qu’elle n’est plus là. Et ce qui soulève et anime avec une tête son capuchon immaculé, ce ne peut être que l’Obscénité Divine qui se retire vers les secrets de son jardin. Il n’y a qu’un dieu ou un fantôme qui sache faire des plis si droits. Et une vraie femme aurait pleuré avant l’esclave, et ses larmes la dévoileraient sous la trame qu’elles auraient mouillée !

Le dieu est parti.

Il n’y a plus dans ses jardins que le tribun et Messaline ; et la femme, à mesure que le fer se rétracte d’elle, s’abîme vers le néant des fleurs.

Le tribun a retiré tout son glaive ; au bout d’un temps, il conclut :

— Putain !