Messer Guido Cavalcanti

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Calmann-Lévy (p. 49-69).
À Jules Lemaître.


II


MESSER GUIDO CAVALCANTI


Guido, di Messer Cavalcante de’ Cavalcanti fu un de’ migliori loici che avesse il mondo, et ottimo filosofo naturale… E percio che egli alquanto tenea délla opinione degli Epicuri, si diceva tra la gente volgare che queste sue speculazioni eran solo in cercare se trovar si potesse che Iddio non fosse.

(Il Decameron di Messer Giovanni Boccacio, giornata sesta, novella IX.)

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(Cippe de Donnia Italia, d’après la lecture de M. Jean-François Bladé.)


Messer Guido Cavalcanti était, dans sa vingtième année, le plus agréable et le mieux fait de tous les gentilshommes florentins. Sous ses longs cheveux noirs qui, s’échappant de son bonnet, tombaient en boucles azurées sur son front, ses prunelles d’or jetaient les rayons d’une lumière éblouissante. Il avait les bras d’Hercule avec des mains de nymphe. Ses épaules étaient larges, et sa taille était fine et souple. Il excellait à monter les chevaux difficiles ainsi qu’à manier les armes pesantes, et il était sans rival au jeu de bague. Lorsqu’il traversait les rues de la ville pour entendre la messe, soit à San Giovanni, soit à San Michele, ou qu’il se promenait, au bord de l’Arno, dans les prairies, teintes de fleurs comme une belle peinture, si des dames de quelque gentillesse, allant de compagnie, le rencontraient sur leur passage, elles ne manquaient point de se dire l’une à l’autre en rougissant : « Voici messer Guido, le fils du seigneur Cavalcante de’ Cavalcanti. Vraiment c’est un beau saint Georges ! » Et l’on conte que Madonna Gemma, femme de Sandro Bujamonte, envoya un jour sa nourrice vers lui pour lui faire savoir qu’elle l’aimait de toute son âme et qu’elle en pensait mourir. Il était pareillement très recherché dans les compagnies que formaient alors les jeunes seigneurs de Florence, qui s’y fêtaient entre eux, soupaient, jouaient, chassaient ensemble et animaient parfois jusqu’à porter les uns et les autres des vêtements tout semblables. Mais il évitait également la société des dames et les assemblées des jeunes hommes, et son humeur fière et sauvage ne se plaisait qu’à la solitude.

Il demeurait souvent enfermé tout le jour dans sa chambre et s’allait promener tout seul sous les yeuses du chemin d’Ema à l’heure où les premières étoiles tremblent dans le ciel pâle. S’il se rencontrait par hasard avec des cavaliers de son âge, il ne riait point et ne prononçait que peu de paroles. Encore n’étaient-elles pas toujours intelligibles. Cette allure étrange et ces discours ambigus affligeaient ses compagnons. Messer Betto Bruneleschi en était contristé plus que tout autre, car il aimait chèrement messer Guido et il n’avait pas de plus ardent désir que de l’attirer dans la confrérie où s’étaient réunis les plus riches et les plus beaux gentilshommes de Florence, et dont il était lui-même l’honneur et la joie. Car on tenait messer Betto Bruneleschi pour une fine fleur de chevalerie et pour le plus habile cavalier de toute la Toscane, après messer Guido.

Un jour que celui-ci entrait sous le porche de Santa-Maria Novella, où les moines de l’ordre de Saint-Dominique gardaient alors nombre de livres apportés par des Grecs, messer Betto, qui passait en ce moment sur la place, appela vivement son ami :

— Hé ! mon Guido, lui cria-t-il, où donc allez-vous, en ce clair jour qui vous invite, ce me semble, à chasser à l’oiseau sur les collines, plutôt qu’à vous cacher dans l’ombre de ce cloître ? Faites-moi la grâce de venir dans ma maison d’Arezzo, où je vous jouerai de la flûte, pour le plaisir de vous voir sourire.

— Grand merci ! répondit messer Guido, sans daigner tourner la tête. Je vais voir ma dame.

Et il entra dans l’église qu’il traversa d’un pas rapide, aussi peu soucieux du saint Sacrement exposé sur l’autel, que de messer Betto, planté dehors sur son cheval et demeuré stupide de ce qu’il venait d’entendre ; il pénétra par une porte basse dans le cloître, en longea le mur et parvint dans la librairie où fra Sisto peignait des figures d’anges. Là, ayant donné le salut au bon frère, il tira d’un grand coffre à pentures[1] un des livres nouvellement venus de Constantinople, le posa sur un pupitre et commença de le feuilleter. C’était un traité de l’Amour, composé en langue grecque par le divin Platon. Il soupira ; ses mains tremblèrent, ses yeux se remplirent de larmes.

— Hélas ! murmura-t-il, sous ces signes obscurs est la lumière, et je ne la vois pas !

Il se parlait à lui-même de la sorte, parce que la connaissance de la langue grecque était alors tout à fait perdue en Occident. Après avoir gémi longtemps, il prit le livre et, l’ayant baisé, il le déposa dans le coffre de fer comme une belle morte dans son cercueil. Puis il demanda au bon fra Sisto le manuscrit des harangues de Cicéron, qu’il lut jusqu’à ce que les ombres du soir, baignant les cyprès du jardin, eussent étendu sur les pages du livre leurs ailes de chauve-souris. Car il faut savoir que messer Guido Cavalcanti cherchait la vérité dans les écrits des anciens et tentait les voies ardues par lesquelles l’homme se rend immortel. Dévoré du noble désir de trouver, il mettait en canzones les doctrines des anciens sages sur l’Amour qui conduit à la Vertu.

À quelques jours de là, messer Betto Bruneleschi vint le visiter dans sa maison, sur la promenade des Adimari, à l’heure matinale où l’alouette chante dans les blés. Il le trouva encore au lit. Après l’avoir embrassé, il lui dit tendrement :

— Mien Guido, Guido mien, tirez-moi de peine. Vous m’avez dit, la semaine passée, que vous alliez visiter votre dame dans l’église et le cloître de Sainte-Marie-Nouvelle. Depuis lors, je retourne ces paroles dans ma tête, sans qu’il me soit possible d’en découvrir la signification. Je n’aurai de repos que quand vous me les aurez expliquées. Je vous supplie de me les faire entendre, autant du moins que votre discrétion vous le permettra, puisqu’il s’agit d’une dame.

Messer Guido se mit à rire. Accoudé à son oreiller, il regarda messer Betto dans les yeux.

— Ami, lui dit-il, la dame dont je vous ai parlé a plus d’un logis. Le jour où vous me vîtes l’allant visiter, je la trouvai dans la librairie de Santa-Maria-Novella. Et je n’entendis, par malheur, que la moitié de son dis cours, car elle me parla dans les deux langues qui coulent comme du miel de ses lèvres adorables ; elle me tint d’abord un discours dans la langue des Grecs, que je ne pus comprendre, puis elle me harangua dans le parler des Latins avec une merveilleuse sagesse. Et je fus si content de son entretien, que je la veux épouser.

— C’est pour le moins, dit messer Betto, une nièce de l’empereur de Constantinople, ou sa fille naturelle… Comment la nommez-vous ?

— S’il faut, répondit messer Guido, lui donner un nom d’amour, comme tout poète en donne à l’aimée, je la nommerai Diotime, en mémoire de Diotime de Mégare, qui montra le chemin aux amants de la Vertu. Mais elle se nomme publiquement la Philosophie, et c’est la plus excellente épouse que l’on puisse trouver. Je n’en veux point d’autre, et je jure les dieux que je lui serai fidèle jusqu’à la mort, qui met fin à la connaissance.

En entendant ce propos, messer Betto se frappa le front.

— Par Bacchus, dit-il, je n’avais pas deviné l’énigme ! Vous êtes, ami Guido, le plus subtil esprit qui ait jamais brillé sous le lys rouge de Florence. Je vous loue de prendre pour épouse une si haute dame. Il naîtra sûrement de cette union une nombreuse liguée de canzones, de sonnets et de ballades. Je vous promets de baptiser ces jolis enfants au son de ma flûte, avec force dragées et devises galantes. Je me réjouis d’autant plus de ces noces spirituelles qu’elles ne vous empêcheront point, le temps venu, d’épouser, selon la chair, quelque honnête dame de la ville.

— Ne le croyez point, répondit messer Guido. Ceux-là qui célèbrent les noces de l’intelligence doivent laisser le mariage au vulgaire profane, qui comprend les grands seigneurs, les marchands et les artisans. Si vous aviez fréquenté comme moi ma Diotime, vous sauriez, ami Betto, qu’elle distingue deux sortes d’hommes, les uns qui, féconds seulement par le corps, ne s’efforcent qu’à cette grossière immortalité que procure la génération des enfants ; les autres, dont l’âme conçoit et engendre ce qu’il convient à l’âme de produire, c’est-à-dire le Beau et le Bien. Ma Diotime a voulu que je fusse de ceux-ci, et je n’imiterai point, contre son gré, les brutes prolifiques.

Messer Betto Bruneleschi n’approuvait point cette résolution. Il représenta à son ami qu’il fallait dans la vie se faire divers états appropriés aux différents âges, qu’après le temps des plaisirs venait celui de l’ambition, et qu’il convenait, au déclin de la jeunesse, de contracter alliance dans une riche et noble famille, par laquelle on eût accès aux grandes charges de la République, telles que prieur des arts et de la liberté, capitaine du peuple ou gonfalonier de justice.

Mais, voyant que son ami accueillait ces conseils en retroussant la lèvre avec dégoût, comme à l’approche d’une médecine amère, il n’en dit pas plus sur ce sujet, de peur de le fâcher et jugeant sage de s’en remettre au temps dont la force change les cœurs et vient à bout des plus fermes résolutions.

— Gentil Guido, fit-il gaiement, ta dame te permet-elle du moins de prendre du plaisir avec de jolies filles, et de te mêler à nos amusements ?

— Pour cela, répondit messer Guido, elle n’en a pas plus de souci que des rencontres que ce petit chien, que tu vois dormant au pied de mon lit, peut faire dans la rue. Et, dans le fait, ce sont des choses indifférentes, à la condition de n’y donner soi-même aucun prix.

Messer Betto quitta la place, un peu piqué de ces dédains. Il gardait à son ami la plus vive tendresse, mais il ne crut pas devoir le prier trop instamment aux fêtes et aux jeux qu’il donna pendant tout l’hiver avec une merveilleuse libéralité. Cependant les gentilshommes de sa compagnie ressentaient impatiemment l’injure que leur faisait le fils du seigneur Cavalcante de’ Cavalcanti en refusant de frayer avec eux. Ils commencèrent à le railler sur ses études et ses lectures, disant qu’à force de se nourrir ainsi de parchemin, comme les moines et les rats, il finirait par ressembler aux uns et aux autres, qu’on ne lui verrait plus qu’un museau pointu et trois grands poils de barbe sous une capuce noire, et que Madonna Gemma elle-même s’écrierait à ce spectacle : « Ô Vénus, ma patronne ! en quel état les livres ont mis mon beau saint Georges ! Il n’est plus bon qu’à tenir, au lieu de lance, un roseau pour écrire. » Ils l’appelaient contemplateur des demoiselles araignées et petit trousse-jupes de madame Philosophia. Encore ne s’en tenaient-ils pas à ces railleries légères. Ils donnaient à entendre qu’il était trop savant pour rester bon chrétien, qu’il s’adonnait aux sciences magiques et conversait avec les démons.

— On ne se cache comme il fait, disaient-ils, que pour tenir assemblée avec les diables et les diablesses afin d’en obtenir de l’or au prix d’impudicités dégoûtantes.

Enfin ils l’accusaient de donner dans cette cabale d’Épicure qui avait naguère séduit un empereur à Naples et un pape dans Rome et qui menaçait de changer les peuples de la chrétienté en un troupeau de pourceaux indifférents à Dieu et à l’âme immortelle. « Il sera bien avancé, concluaient-ils, quand, à force d’étudier, il ne croira plus en la Sainte Trinité ! » Ce bruit qu’ils semaient était le plus redoutable et il pouvait en arriver malheur à messer Guido.

Messer Guido Cavalcanti savait bien qu’on le raillait dans les compagnies de l’attachement qu’il avait aux choses éternelles. C’est pourquoi il fuyait les vivants et cherchait les morts.

En ce temps-là, l’église de San Giovanni était entourée de tombeaux romains. Messer Guido y venait bien souvent à l’Ave Maria et il y méditait encore dans le silence de la nuit. Il croyait, sur la foi des chroniques, que ce beau San Giovanni avait été un temple païen avant d’être une église chrétienne, et cette pensée plaisait à son âme amoureuse des mystères antiques. Il était surtout charmé par la vue de ces tombes sur lesquelles le signe de la croix n’avait point été tracé, mais qui portaient des inscriptions latines et qu’ornaient des figures d’hommes et de dieux. C’étaient de longues cuves de marbre blanc, et sur les parois de ces cuves on reconnaissait des banquets, des chasses, la mort d’Adonis, le combat des Lapithes et des Centaures, la chasteté d’Hippolyte, les Amazones. Messer Guido lisait curieusement les inscriptions et cherchait le sens de ces fables. Une des tombes l’occupait plus que toutes les autres, parce qu’il y voyait deux Amours tenant chacun un flambeau, et il était curieux de connaître la nature de ces deux Amours. Or, une nuit qu’il y songeait plus obstinément que de coutume, une ombre s’éleva au-dessus du couvercle de ce tombeau, et c’était une ombre lumineuse ; on eût dit la lune qu’on voit ou qu’on croit voir dans un nuage. Elle prit peu à peu la forme d’une belle vierge et parla d’une voix plus douce que le chant des roseaux agités par le vent :

« — Moi, celle qui dort dans ce tombeau, dit-elle, j’ai nom Julia Læta. Je perdis la lumière pendant le festin de mes noces, à l’âge de seize ans, trois mois et neuf jours. Depuis lors, suis-je ou ne suis-je pas ? Je ne sais. N’interroge point les morts, étranger, car ils ne voient rien, et une nuit épaisse les environne. On dit que ceux-là qui connurent les joies cruelles de Vénus errent dans une épaisse forêt de myrtes. Pour moi, qui mourus vierge, je dors un sommeil sans rêves. On a gravé deux Amours sur la pierre de mon sépulcre. L’un donne aux humains la lumière du jour ; l’autre la vient éteindre à jamais dans leurs tendres yeux. Ils ont même visage et sourient tous deux, parce que le naître et le mourir sont deux frères jumeaux et que tout est joie aux dieux immortels. J’ai dit. »

La voix se tut comme le murmure des feuilles quand cesse le vent. L’ombre claire s’effaça aux lueurs de l’aube qui blanchissait les collines ; les tombeaux de San Giovanni redevinrent muets et pâles dans l’air matinal. Et messer Guido songea :

— La vérité que je pressentais m’est apparue. N’est-il pas écrit au livre dont se servent les prêtres : « Les morts ne te loueront point, Seigneur ? » Les morts n’ont point de connaissance, et le divin Épicure fut sage d’affranchir les vivants des vaines terreurs de la vie future.

Une troupe de cavaliers qui passait sur la place rompit brusquement la paix de ses méditations. C’était Messer Betto Bruneleschi et sa compagnie qui s’en allaient chasser les grues dans le ruisseau de Peretola.

— Hé ! dit l’un d’eux, qui avait nom Bocca, voici Messer Guido le philosophe, qui nous méprise pour notre honnêteté, notre gentillesse et notre joyeuse vie. Il a l’air transi.

— Ce n’est pas sans raison, répliqua Messer Dore, qui passait pour facétieux. Sa dame la lune, que durant la nuit il baise tendrement, s’en est allée dormir derrière les collines avec quelque berger. Il en est dévoré de jalousie. Voyez comme il est jaune !

Ils poussèrent leurs chevaux entre les tombes et se tinrent en cercle autour de Messer Guido.

— Ami Dore, reprît Messer Bocca, madame la lune est trop ronde et claire pour un si noir galant. Si vous voulez connaître ses dames, elles sont ici. Il va les trouver dans leur lit où il risque d’être piqué moins par les puces que par les scorpions.

— Fi ! fi ! le vilain nécroman ! dit en se signant Messer Giordano, voilà où conduit le savoir ! On renie Dieu et l’on fornique dans les cimetières païens.

Appuyé au mur de l’église, Messer Guido laissait dire les cavaliers. Quand il jugea qu’ils avaient vidé sur lui toute la mousse de leurs cervelles légères :

— Seigneurs cavaliers, fit-il en souriant, vous êtes chez vous. Je suis votre hôte et la courtoisie m’oblige à recevoir vos offenses sans y répondre.

Ayant dit, il sauta par-dessus les tombes et se retira tranquillement. Ils se regardèrent l’un l'autre, stupéfaits. Puis, éclatant de rire, ils donnèrent de l’éperon à leurs chevaux. Pendant qu’ils galopaient sur le chemin de Peretola, Messer Bocca dit à Messer Betto :

— Vous ne douterez plus que ce Guido ne soit devenu fou. Il nous a dit que nous étions chez nous dans le cimetière. Et pour tenir un tel propos il faut être hors de raison.

— Il est vrai, répondit Messer Betto, que je ne conçois pas ce qu’il a voulu nous faire entendre en parlant de la sorte. Mais il a coutume de s’exprimer obscurément, par subtiles paraboles. Il nous a jeté là un os qu’il faudrait ouvrir pour en trouver la moelle.

— Pardieu ! s’écria Messer Giordano, je donne à mon chien cet os et le païen qui l’a jeté.

Ils atteignirent bientôt le ruisseau de Peretola, d’où l’on voit les grues s’élever en troupes à la pointe du jour. Pendant la chasse, qui fut abondante, Messer Betto Bruneleschi ne cessait de se remémorer les paroles de Guido. Et, à force d’y songer, il en découvrit le sens. Il appela à grands cris Messer Bocca :

— Messer Bocca, venez çà ! Je devine à présent ce que Messer Guido nous voulait faire entendre. Il nous a dit que nous étions chez nous, dans un cimetière, parce que les ignorants sont semblables aux morts qui, selon la doctrine épicurienne, n’ont point de connaissance.

Messer Bocca répondit, en haussant les épaules, qu’il s’entendait à faire voler mieux que personne un sacre de Flandres, à jouer du couteau avec ses ennemis et à culbuter une fille, et que c’était là des connaissances suffisantes pour sa condition.

Messer Guido Cavalcanti continua quelques années encore à étudier la science d’amour. Il renferma ses pensées dans des canzones, qu’il n’est pas permis à tous d’expliquer, et il en fit un livre qui fut porté, ceint de lauriers, dans des triomphes. Puis, comme les âmes les plus pures ne sont point sans alliage de passions terrestres, comme la vie nous emporte les uns et les autres dans son cours sinueux et troublé, il advint qu’au tournant de la jeunesse, Messer Guido fut séduit par les grandeurs de la chair et par les puissances de ce monde. Il épousa, dans un dessein ambitieux, la fille du seigneur Farinata degli Uberti, celui-là qui jadis avait rougi l’Arbia du sang des Florentins. Il se jeta dans les querelles des citoyens avec l’ardente fierté de son âme. Et il prit pour dames madame Mandetta et madame Giovanna qui représentaient l’une les Albigeois, l’autre les Gibelins. C’était le temps où Messer Dante Alighieri était prieur des Arts et de la Liberté. La ville se trouva partagée en deux camps ennemis, celui des Blancs et celui des Noirs. Un jour que les principaux citoyens étaient réunis sur la place des Frescobaldi, les Blancs d’un côté, les Noirs de l’autre, pour assister aux obsèques d’une noble dame, les docteurs et les chevaliers siégeaient, selon la coutume, sur des bancs élevés et devant eux les jeunes gens étaient assis par terre, sur des nattes de jonc. Un de ceux-là s’étant levé pour ajuster son manteau, ceux qui se trouvaient vis-à-vis de lui crurent qu’il les menaçait. Ils se levèrent à leur tour et mirent l’épée à la main. Tout le monde dégaina et les parents de la morte eurent grand’peine à séparer les combattants.

Depuis lors, Florence fut non plus une ville joyeuse du travail de ses artisans, mais une forêt pleine de loups qui se dévoraient entre eux. Messer Guido prit part à ces fureurs. Il devint sombre, inquiet et farouche. Chaque jour, il échangeait des coups d’épée avec les Noirs dans ces rues de Florence où jadis il avait médité sur la nature de l’âme. Après avoir senti plus d’une fois sur sa chair le poignard des assassins, il fut exilé avec sa faction et confiné en la ville empestée de Sarzana. Six mois, il y languit dans la fièvre et dans la haine. Et quand les Blancs furent rappelés, il revint mourant dans sa ville.

En l’an 1300, le troisième jour après l’Assomption de la bienheureuse vierge Marie, il eut la force de se traîner jusqu’à son beau San Giovanni. Accablé de fatigue et de douleur, il se coucha sur la tombe de Julia Læta, qui lui avait jadis révélé les mystères ignorés des profanes. C’était l’heure où les cloches tintent dans l’air tout frémissant des adieux du soleil. Messer Betto Bruneleschi, qui, revenant de sa maison des champs, passait sur la place, vit, au milieu des tombeaux, deux yeux de gerfaut allumés dans un visage décharné, et, recon naissant l’ami de sa jeunesse, il fut saisi de surprise et de pitié.

Il s’approcha de lui, l’embrassa comme aux jours passés, et lui dit en soupirant :

— Mon Guido, mon Guido, quel feu t’a donc ainsi consumé ? Tu brûlas ta vie dans la science d’abord, et puis dans les affaires publiques. Je t’en prie, éteins un peu l’ardeur de ton âme ; ami, ménageons-nous et, comme dit Riccardo, le forgeron, faisons feu qui dure.

Mais Guido Cavalcanti se mit la main sur les lèvres.

— Chut ! fit-il, chut ! ne parlez point, ami Betto. J’attends ma dame, celle par qui je vais être consolé de tant de vaines amours qui dans ce monde m’ont trahi et que j’ai trahies. Il est également cruel et vain de penser et d’agir. Cela je le sais. Le mal n’est pas tant de vivre, car je vois que tu te portes bien, ami Betto, et que beaucoup d’autres se portent de même. Le mal n’est pas de vivre, mais de savoir qu’on vit. Le mal est de connaître et de vouloir. Heureusement qu’il est un remède à cela. Ne parlons plus : j’attends la dame envers qui je n’eus jamais de tort, car jamais je n’ai douté qu’elle ne fût douce et fidèle, et j’ai connu par méditation combien le dormir sur son sein est paisible et sûr. On a conté bien des fables sur son lit et ses demeures. Mais je n’ai point cru les mensonges des ignorants. Aussi vient-elle à moi comme l’amie à l’ami, le front ceint de fleurs et les lèvres riantes.

Ayant dit, il se tut et tomba mort sur la tombe antique. Son corps fut inhumé sans grands honneurs dans le cloître de Sainte-Marie-Nouvelle.


  1. WS : pantures -> pentures