Michel Kohlhaas/8

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Traduction par A.-I. et J. Cherbuliez.
(Contes, volume IIp. 23-29).
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CHAPITRE VIII.

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Lorsque l’infortuné Kohlhaas eut entendu sa sentence de mort, on lui rendit ses papiers. S’occupant alors de mettre ordre à ses affaires par un testament, il les adressa à son honnête voisin de Kohlhaasenbruck, qu’il nomma tuteur de ses enfans.

Il jouit d’un calme et d’un bonheur inexprimables pendant les jours qui précédèrent sa mort. Sa prison ayant été ouverte par l’ordre spécial du prince, tous ses amis vinrent le visiter, et le théologien Jacob Freising, envoyé à lui par Luther avec une lettre de celui-ci, lui donna la communion qu’il avait si ardemment désirée.

Enfin, le lundi des Rameaux arriva sans que l’on reçût la grâce de Kohlhaas, quoique tout le peuple l’attendît, de la part de l’empereur.

Il sortit de sa prison accompagné d’une forte garde, portant ses deux petits garçons entre ses bras, conduit par le théologien Jacob Freising, et entouré de ses amis, qui se pressaient pour lui serrer encore une fois la main en signe d’adieu. Lorsqu’il arriva sur la place de l’exécution, l’électeur de Brandenbourg s’y trouvait au milieu de toute sa cour. À la droite de Henri de Geusau était le procureur de l’Empire, Franz Muller, une copie de la sentence de mort à la main ; à sa gauche, le procureur du Brandenbourg, Antoine Zauner, avec la sentence qu’il avait fait prononcer à Dresde contre le gentilhomme de Tronka. Au milieu du cercle ouvert que formait le peuple, on voyait un héraut tenant par la bride deux beaux coursiers trépignant d’impatience ; c’étaient les chevaux de Kohlhaas, que le gentilhomme, en vertu de sa condamnation, avait été forcé de reprendre des mains de l’écorcheur, et de rétablir dans une écurie bâtie sur la place du marché de Dresde à cet effet.

« Kohlhaas, lui dit le prince au moment où il arrivait, voici le jour où justice te sera rendue ; regarde, voici les chevaux que tu avais laissés à Tronkenbourg ; voici les écus d’or de ton valet. Michel Kohlhaas, es-tu content ? »

Le maquignon, après avoir lu la conclusion du tribunal de Dresde, que lui présentait le conseiller Zauner, posa ses deux enfans par terre, et étant arrivé à l’article qui condamnait le gentilhomme Wenzel de Tronka à deux ans de prison, emporté par le sentiment puissant qui le dominait, il posa ses deux mains en croix sur sa poitrine, et se jeta aux genoux du prince, qu’il embrassa. Puis se relevant, il pressa sur son cœur la main de Henri de Geusau, et lui assura que le vœu le plus cher de son cœur était accompli sur la terre ; puis s’approchant des chevaux, il les caressa, et dit au chancelier qu’il les léguait à ses deux fils, Henri et Léopold.

Le chancelier Henri de Geusau l’assura que toutes ses volontés seraient accomplies ; et lui ayant demandé s’il n’avait rien à disposer en faveur de la mère de Herse, Kohlhaas l’appela. Lorsqu’elle fut sortie de la foule, il lui remit les pièces d’or qui avaient appartenu à son fils, et en outre la somme d’argent qui lui avait été assignée comme dédommagement de l’obstacle mis à son commerce par le gentilhomme.

« Maintenant, s’écria le prince, Michel Kohlhaas, marchand de chevaux, prépare-toi à donner satisfaction à Sa Majesté l’empereur, de la guerre que tu as allumée dans ses États. »

Kohlhaas, se découvrant la tête, dit qu’il était tout préparé. Embrassant encore une fois ses enfans en versant des larmes silencieuses, il les remit à son digne voisin de Kohlhaasenbruck, et marcha vers l’échafaud.

Il ôta lui-même sa cravate ; puis jetant un regard perçant sur la foule, il ouvrit son petit étui de plomb, prit le billet, le décacheta, et après l’avoir lu, jetant encore une fois les yeux sur un homme qui portait un panache bleu et blanc et qui commençait à se livrer au plus doux espoir, il mit le papier dans sa bouche et l’avala. L’homme au panache, poussant un cri, tomba évanoui, et la tête de Kohlhaas, tranchée d’un coup de sabre, roula sur le pavé au même instant.

La foule qui couvrait la place s’ébranla de toutes parts. Au milieu du tumulte général, on remarqua quelques chevaliers emportant entre leurs bras le prince de Saxe sans connaissance. Il était revêtu d’un déguisement à l’aide duquel il avait assisté incognito à l’exécution.

Ici finit l’histoire de Michel Kohlhaas ; son corps fut accompagné au cercueil par le peuple touché de compassion. L’électeur dit à Henri de Geusau qu’il voulait que les deux fils de Kohlhaas fussent élevés parmi ses pages. Le prince de Saxe, après avoir, non sans peine, recouvré ses sens, retourna à Dresde, épuisé de corps et d’âme. Ceux qui désirent en savoir davantage sur son compte pourront puiser de plus amples détails dans l’histoire de ce temps-là.

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