Michel Lévy

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Calman Lévy (pp. 269-276).


MICHEL LÉVY


Tous les journaux ont raconté la manière foudroyante dont cet homme, d’une si forte constitution et d’une énergie exceptionnelle, vient de quitter la sphère d’activité où il brillait parmi les plus célèbres. Michel Lévy était une des âmes de Paris, une de ces âmes ardentes au travail et douées du génie des affaires, dont l’action rayonne sur le monde entier, puissants instruments de civilisation, forces réelles dont l’extinction est un événement public.

Parmi les industries nobles, la librairie est au premier rang. Michel Lévy, parti de rien, — il en faisait gloire et avec raison, — était arrivé avec une rapidité surprenante à une fortune considérable des mieux acquises, car cette fortune était un chiffre correspondant aux immenses services qu’il avait rendus à la cause des lettres ; c’est par lui et par quelques-uns de ses collègues que la pensée littéraire de la France au xixe siècle s’est répandue au dehors avec une promptitude et une abondance de moyens ignorés jusque-là ; tout le monde civilisé est arrivé à connaître et à lire la France en moins de temps qu’il n’en fallait autrefois pour que la France se connût et se lût elle-même. Le format Charpentier, le format Michel Lévy, c’est-à-dire les livres à bon marché mis à la portée des masses, c’est là une révolution industrielle et littéraire, qui, au point de vue matériel, a d’abord semblé préjudiciable aux écrivains. Peu d’années ont suffi pour démontrer qu’en abaissant le prix de la consommation, on créait un monde de consommateurs, et que, pour leurs intérêts pécuniaires comme pour l’intérêt plus élevé de leur renommée, les gens de lettres avaient à s’applaudir de cette révolution.

Si elle s’est accomplie si rapidement, c’est à coup sûr à la fiévreuse activité et à l’intelligence spéciale des grands éditeurs que nous le devons. Il y aurait ingratitude à méconnaître le fait. Je me souviens du temps, encore si rapproché de nous, où nous disions aux éditeurs qui nous démontraient les résultats de l’avenir : « Oui, si vous réussissez, tout sera pour le mieux ; mais, si vous échouez, si, après une immense émission de livres, vous ne répandez pas le goût de la lecture, vous êtes perdus, et nous le sommes avec vous ! » Et je faisais cette objection à Michel Lévy entre autres, que les livres frivoles ou malsains intéressaient les masses, à l’exclusion des ouvrages utiles et consciencieux. Il me répondait avec l’intelligence pratique qu’il possédait au plus haut degré : « Possible et même probable qu’il en soit ainsi au début, c’est dans l’ordre des choses humaines ; mais songez à ceci, que les mauvaises lectures ont un bon résultat inévitable : elles rendent l’homme curieux de lire, elles lui en donnent l’habitude, et l’habitude devient un besoin. Je veux que, avant dix ans, on attende un livre avec une impatience aussi impérieuse que s’il s’agissait de dîner quand on a faim. Manger et lire, il faut créer l’union de ces deux besoins, et vous direz alors, vous autres, les artistes. que nous avons résolu votre problème : L’homme ne vit pas seulement de pain. »

Les dix ans n’étaient pas écoulés que les grands éditeurs avaient réalisé la prédiction de Michel Lévy, et ceci me conduisit à réfléchir sur la valeur et l’importance du médiocre dans les arts. J’ai eu d’illustres confrères qui se désespéraient sérieusement de voir l’immense succès des ouvrages de troisième ordre dépasser celui qu’ils pouvaient espérer pour eux-mêmes, et penser que l’apparition du livre à bon marché ouvrait une ère de décadence. Ils se sont trompés devant une question de temps ; si nous sommes en décadence générale, ce qui ne m’est pas prouvé, la cause n’est pas là. Elle est dans l’effet, toujours grave au début, des innovations importantes. Quand les chemins de fer s’établirent, on crut qu’une foule d’industries seraient ruinées, et on se trompa. Les chemins de fer ont requis plus de voitures et de chevaux, plus de jambes et de bras, sans parler des intelligences, que n’avaient fait les anciens moyens de locomotion. De même l’abondante consommation du médiocre a excité l’appétit de connaître et de juger. Dès que le jugement est formé, le discernement arrive. Le médiocre, le mauvais même, est le marteau qui fait tomber la première pierre du caveau où l’intelligence est murée dans les ténèbres. Le marteau est grossier, mais la main qui le saisit est grossière aussi et ne saurait en choisir un meilleur. Le livre prosaïque, la littérature terre à terre, voilà ce dont l’illettré a besoin pour saisir la première lueur ; le jour viendra peu à peu comme il vient pour l’enfant, qui apprend à comprendre en même temps qu’il apprend à lire, et, dans cinquante ans d’ici, le mauvais et le médiocre n’auront plus d’éditeurs, parce qu’ils n’auront plus de consommateurs.

Ces réflexions sur l’œuvre dont l’initiative appartient à quelques hommes doués du génie de leur profession, m’ont semblé nécessaires à émettre pour caractériser le robuste et fécond emploi de la vie si bien remplie et beaucoup trop courte de Michel Lévy. Ce n’est pas seulement un homme riche qui disparaît, c’est une force intellectuelle qui nous est enlevée.

Elle sera remplacée, dira-t-on. Oui, sans doute ; mais elle le sera autrement, et, dût-elle l’être d’une façon absolue, nous n’en devons pas moins un sérieux hommage à la mémoire d’un des plus puissants créateurs de notre nouveau modus vivendi littéraire. Pour réussir dans une entreprise qui a pris un si prompt et si vaste développement, il faut autre chose que l’amour de l’argent.

Aussi Michel avait-il plus d’ambition de gloire que d’appétit de richesses, et, en le décorant, Jules Simon lui a rendu justice. Il a compris en quoi consistaient les services immenses rendus au progrès. C’était de ceux-là seulement que Michel était fier, car aucun homme n’a moins joui de la fortune au point de vue matériel. Il vivait simplement, sobrement, et ne se reposait de ses rudes travaux qu’en lisant un livre ou écoutant une pièce de théâtre. Il était amoureux des arts, épris de musique et de peinture, il était partout où se produit l’fessor d’un talent quelconque, même dans des spécialités étrangères à son industrie. Il sentait que tout se tient dans le domaine de l’intelligence et il s’intéressait à tous les genres d’éclosion, à toutes les tentatives de développement. Dix minutes avant sa mort, il assistait à une pièce nouvelle et il racontait à un mien ami qu’il s’était occupé, le matin, de me rendre un service, et qu’il s’en occuperait encore le lendemain.

C’est qu’il était l’ami le plus serviable et le plus dévoué qu’il soit possible d’avoir. Il n’aimait pas tout le monde. Pourtant il aimait beaucoup de personnes, et il les aimait bien. À toute heure de sa vie exubérante de travail, on le trouvait prêt à tout quitter, non-seulement pour vous être utile, mais encore pour vous être agréable. Sous une enveloppe un peu brusque, il avait des délicatesses charmantes et une réelle bonté. Ceux qui l’ont connu intimement comme je l’ai connu, surtout dans ces dernières années, l’ont pleuré et le regretteront toujours.

Je ne parlerai pas de sa stricte probité : elle est proverbiale, et l’ordre admirable qui régnait dans ses affaires facilitait l’exactitude minutieuse avec laquelle il remplissait ses moindres engagements. Il expliquait la plupart des manques de foi qui se produisent dans le commerce par le manque d’ordre, et il avait raison. Quant à sa rigidité dans les transactions, elle était l’inévitable résultat d’une lutte de tous les instants contre la rigidité des faits industriels. Je veux et je dois dire qu’il y a cinq ans, ayant avec lui de graves intérêts personnels à débattre, j’avais fini par supprimer tout conseil et tout intermédiaire, et par invoquer seulement son équité pour trancher les questions. Il les avait tranchées à mon avantage.

La maison importante qu’il a fondée restera dans les mains de son frère et associé Calmann Lévy. Les deux frères s’aimaient tendrement et n’avaient qu’une volonté à eux deux ; c’est dire assez que la grande entreprise littéraire qui intéresse tant le progrès ne sera point ralentie.


Nohant, 8 mai 1875.