Michel Strogoff (Théâtre)/Acte quatrième

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Acte quatrième


Dixième tableau – La clairière.


La scène représente une berge sur la rive droite de l’Angara. Il fait encore jour.


Scène I


Ivan, Sangarre, un chef tartare, soldats.


IVAN, au chef. – C’est ici que nous allons nous séparer de toi et de tes soldats, et tu suivras fidèlement ensuite toutes mes instructions.

LE CHEF. – Compte sur nous, Ivan Ogareff.

SANGARRE. – Où donc irons-nous maintenant ?

IVAN. – Écoutez ! L’énergie de ce Grand-Duc renverse tous mes calculs, déjoue toutes mes prévisions. Chaque jour il opère de nouvelles sorties, dont la plus prochaine coïncidera peut-être avec l’apparition d’une armée de secours, et nous serons ainsi placés entre deux feux !... Il faut donc que sans tarder j’exécute le projet hardi que j’ai conçu.

SANGARRE. – Et ce projet, quel est-il ?

IVAN. – Sangarre, j’entrerai seul aujourd’hui dans Irkoutsk. Les Russes accueilleront avec des transports de joie celui qui se présentera sous le nom de Michel Strogoff, le courrier du czar. Va ! Tout est bien combiné et ma vengeance sera prompte à frapper ! À l’heure convenue entre l’émir et moi, les Tartares attaqueront la porte de Tchernaïa qu’une main amie, la mienne, saura leur ouvrir.

SANGARRE. – Espères-tu donc que les Russes ne défendront pas cette porte ?

IVAN. – Une terrible diversion les en empêchera et attirera tous les bras valides au quartier de l’Angara !

LE CHEF. – Cette diversion, quelle sera-t-elle ?

IVAN. – Un incendie !

TOUS. – Un incendie ?

IVAN. – Que vous autres, soldats, vous aurez allumé !

LE CHEF. – Nous ! que veux-tu dire ?

IVAN, montrant l’Angara. – Voyez ce fleuve qui coule et traverse la ville. C’est l’Angara et c’est lui... lui-même... qui va dévorer Irkoutsk !

SANGARRE. – Ce fleuve ?

IVAN. – Au moment convenu, ce fleuve va rouler un torrent incendiaire. Des sources de naphte sont exploitées à trois verstes d’ici. Nous sommes maîtres des immenses réservoirs de Baïkal, qui contiennent tout un lac de ce liquide inflammable !... Un pan de mur démoli par vous, et un torrent de naphte se répandra à la surface de l’Angara. Alors il suffira d’une étincelle pour l’enflammer et porter l’incendie jusqu’au coeur d’Irkoutsk ! Les maisons bâties sur pilotis, le palais du Grand-Duc lui-même seront dévorés, anéantis !... Ah ! Russes maudits ! Vous m’avez jeté dans le camp des Tartares ! Eh bien, c’est en Tartare que je vous fais la guerre !

LE CHEF. – Tes ordres seront exécutés, Ivan, mais quel moment choisirons-nous pour renverser la muraille des réservoirs de Baïkal ?

IVAN. – L’heure où le soleil aura disparu de l’horizon.

SANGARRE. – À cette heure la capitale de la Sibérie sera en flammes !

IVAN. – Et ma vengeance s’accomplira ! Partons maintenant. (Au chef.) Tu te souviendras ?

LE CHEF. – Je me souviendrai.

(Ivan et Sangarre sortent.)


Scène II


Le chef, les soldats, le sergent.


LE CHEF. – Prenons ici une demi-heure de repos, avant l’instant où nous devons remplir notre mission.

LE SERGENT. – Les hommes peuvent aller et venir ?

L’OFFICIER. – Oui, mais qu’ils ne s’éloignent pas ! Nous n’aurons pas trop de tous nos bras pour renverser le mur des réservoirs de naphte !

LE SERGENT. – C’est bien !... Allez vous autres.

Tous disparaissent après avoir déposé çà et là leurs fusils.


Scène III


Marfa, puis les Tartares.


MARFA, entrant par la droite appuyée sur un bâton. – Mon pauvre enfant, toi, dont le regard s’est éteint en se fixant pour la dernière fois sur ta mère, où es-tu ?... Qu’es-tu devenu ? (Elle s’assied.) Une jeune fille, m’a-t-on dit... Nadia, sans doute... guide les pas de l’aveugle !... Tous deux se sont dirigés vers Irkoutsk, et, depuis un mois, j’ai suivi la grande route sibérienne... Mon fils bien-aimé, c’est moi qui t’ai perdu ! Je n’ai pu me contenir, en te retrouvant... là... devant moi... et tu n’as pas été maître de toi-même en voyant le knout levé sur ta mère ! Ah ! pourquoi n’as-tu pas laissé déchirer mes épaules ! Aucune torture ne m’aurait arraché ton secret !... Allons ! il faut marcher encore !... Je ne suis plus ici qu’à quelques verstes d’Irkoutsk ! C’est là peut-être que je le retrouverai... Allons ! (Elle se lève et va sortir.) Les Tartares !

L’OFFICIER, voyant Marfa. – Quelle est cette femme ?

LE SERGENT. – Quelque mendiante !

MARFA. – Je ne tends pas la main ! Je ne réclame pas la pitié d’un Tartare !

L’OFFICIER. – Tu es bien fière !... Que fais-tu ici ? où vas-tu ?

MARFA. – Je vais où vont ceux qui n’ont plus de patrie, qui n’ont plus de maison et qui fuit les envahisseurs ! Je vais devant moi jusqu’à ce que les forces me manquent !... jusqu’à ce que je tombe... et que je meure !

LE SERGENT, au capitaine. – C’est une folle, capitaine.

L’OFFICIER. – Qui a de bons yeux et de bonnes oreilles ! Je n’aime pas ces rôdeurs qui suivent notre arrière-garde !... Ce sont autant d’espions. (À Marfa.) Pars, et que je ne te revois pas, ou je te ferai attacher au pied d’un arbre, et là les loups affamés ne te feront pas grâce !

MARFA. – Loup ou Tartare, c’est tout un !... Mourir d’un coup de dent ou d’un coup de fusil, peu m’importe !

L’OFFICIER. – Oh ! la vie a peu de prix à tes yeux !

MARFA. – Oui, depuis que j’ai perdu celui que je cherche vainement, mon fils que les tiens ont cruellement martyrisé !

Marfa a repris son bâton et va s’enfoncer à droite.

LE SERGENT, à l’officier. – Capitaine, encore des fugitifs, sans doute.

Il montre Strogoff et Nadia qui apparaissent au fond.


Scène IV


Les mêmes, Nadia, Strogoff.


MARFA, à part et continuant. – Lui !... mon fils !... mon fils !...

STROGOFF, à Nadia. – Qu’est-ce donc ?

NADIA. – Des Tartares ?

STROGOFF. – Ils nous ont vus ?

NADIA. – Oui !...

MARFA, à part. – Oh ! cette fois je ne me trahirai pas devant eux. (Elle se cache au fond.)

L’OFFICIER. – Faites approcher ces gens.

LE SERGENT. – Allons ! approchez... approchez !

L’OFFICIER. – Qui êtes-vous ?...

NADIA. – Mon frère est aveugle, et nous avons parcouru, malgré les terribles souffrances qu’il a subies, une route si pénible et si longue qu’il peut à peine se soutenir !

L’OFFICIER. – D’où venez-vous ?

STROGOFF. – D’Irkoutsk, où nous n’avons pu pénétrer parce que les Tartares l’investissent.

L’OFFICIER. – Et vous allez ?

STROGOFF. – Vers le lac Baïkal, où nous attendrons que la Sibérie soit redevenue tranquille.

L’OFFICIER. – Et elle le sera sous la domination tartare !

LE SERGENT, observant Nadia. – Elle est jolie, cette fille, capitaine !

L’OFFICIER, à Strogoff. – C’est vrai, tu as là une belle compagne !

Le sergent veut s’approcher de Nadia.

NADIA, s’éloignant. – Ah ! (Elle reprend la main de Strogoff.)

STROGOFF. – C’est ma soeur !

LE SERGENT. – On pourrait un autre guide à l’aveugle, et cette belle fille resterait au bivouac ! (Il s’approche d’elle.)

NADIA. – Laissez-moi, laissez-moi !

STROGOFF, à part. – Misérables !

LE SERGENT. – Elle est farouche, la jeune Sibérienne ! Nous nous reverrons plus tard, la belle.

UN SOLDAT, entrant. – Capitaine, en montant sur une colline, à cent pas d’ici, on peut voir de grandes fumées qui s’élèvent dans l’air, et, en prêtant l’oreille, on entend au loin, le bruit du canon.

L’OFFICIER. – C’est que les nôtres donnent l’assaut à Irkoutsk !

STROGOFF, à part. – L’assaut à Irkoutsk !

L’OFFICIER. – Voyons cela. (Aux soldats.) Dans une heure le moment sera venu d’accomplir notre tâche, et, cela fait, nous rejoindrons les assaillants.

Il sort, les soldats l’accompagnent. Le sergent regarde une dernière fois Nadia et sort.


Scène V


Nadia, Strogoff, puis Marfa.


NADIA. – Ils sont partis, frère, nous pouvons continuer notre route.

STROGOFF. – Non !... j’ai dit que nous allions du côté du lac Baïkal !... Il ne faut pas qu’ils nous voient prendre un autre chemin !

NADIA. – Nous attendrons alors qu’ils soient tout à fait éloignés.

STROGOFF. – C’est aujourd’hui le 24 septembre, et aujourd’hui... je devrais être à Irkoutsk.

NADIA. – Espérons encore !... Ces Tartares vont partir... Cette nuit, quand on ne pourra plus nous voir, nous chercherons le moyen de descendre le fleuve... et tu pourras, avant demain, entrer dans la ville !... Essaye de prendre un peu de repos en attendant !

Elle le conduit au pied d’un arbre.

STROGOFF. – Me reposer... et toi, pauvre Nadia, n’es-tu pas plus brisée par la fatigue que je ne le suis moi-même ?

NADIA. – Non... non... Je suis forte... tandis que toi, cette blessure que tu as reçue, cette fièvre qui te dévore !...

Strogoff s’asseoit au pied de l’arbre.

STROGOFF. – Ah ! qu’importe, Nadia, qu’importe ! Que j’arrive à temps auprès du Grand-Duc et je n’aurais plus rien à vous demander, mon Dieu, si ma mère existait encore !

NADIA. – Devant son fils que ces barbares allaient martyriser, elle est tombée... inanimée !... Mais qui te dit que la vie s’était brisée en elle ?... Qui te dit qu’elle était morte ?... Frère... je crois que tu la reverras... (Se reprenant et le regardant avec douleur.) Je crois, frère, que tu la presseras encore dans tes bras... et qu’elle couvrira de baisers et de larmes ces pauvres yeux où la lumière s’est éteinte !

STROGOFF. – Quand j’ai posé mes lèvres sur son front, je l’ai senti glacé !... Quand j’ai interrogé son coeur, il n’a pas battu sous ma main !... (Marfa, qui a reparu, s’est approchée lentement de son fils.) Hélas ! ma mère est morte !

NADIA, apercevant Marfa. – Ah !

STROGOFF. – Qu’est-ce donc ? qu’as-tu, Nadia ?

NADIA. – Rien. Rien !

Marfa, qui s’est agenouillée, fait signe à Nadia, prête à se trahir, de garder le silence ; puis, prenant une des mains de son fils, elle la porte en pleurant à ses lèvres. Strogoff, qui a étendu l’autre bras, s’est assuré que Nadia est bien à sa droite.

STROGOFF. – Oh !... Nadia !... Nadia !... ces baisers, ces larmes !... les sanglots que j’entends !... Ah !... c’est elle !... c’est elle, c’est ma mère !

MARFA. – Mon fils ! mon fils ! (Ils tombent dans les bras l’un de l’autre.)

NADIA. – Marfa...

MARFA. – Oui, oui, c’est moi, mon enfant bien-aimé, c’est moi, mon noble et courageux martyr !... Laisse-moi les baiser mille fois ces yeux, ces pauvres yeux éteints !... Et c’est pour moi, c’est parce qu’il a voulu défendre sa mère qu’ils l’ont ainsi torturé !... Ah ! pourquoi ne suis-je pas morte avant ce jour fatal ?... Pourquoi ne suis-je pas morte, mon Dieu ?

STROGOFF. – Mourir !... toi, non... non !... Ne pleure pas, ma mère, et souviens-toi des paroles que je dis ici : Dieu réserve à ceux qui souffrent d’ineffables consolations !

MARFA. – De quelles consolations me parles-tu, à moi, dont les yeux ne doivent plus, sans pleurer, se fixer sur les tiens ?

STROGOFF. – Le bonheur peut renaître en ton âme.

MARFA. – Le bonheur ?

STROGOFF. – Dieu fait des miracles, ma mère...

MARFA. – Des miracles ! Que signifie ?... Réponds, réponds, au nom du ciel !

STROGOFF. – Eh bien ! apprends donc !... je, je... Ah ! la joie ! l’émotion de te retrouver... ma mère... ma...

MARFA. – Mon Dieu ! la parole expire sur ses lèvres... Il pâlit... il perd connaissance !...

NADIA. – C’est l’émotion après tant de fatigues !

MARFA. – Il faudrait pour le ranimer !... Ah ! cette gourde ! (Elle prend la gourde que Strogoff porte à son côté.) Rien ! elle est vide... Là-bas, de l’eau !... Va... va... Nadia ! (Nadia prend la gourde et s’élance au fond sur le chemin qui monte vers la droite.) Michel, mon enfant, entends-moi, parle-moi, Michel !... Dis encore que tu me pardonnes tout ce que, par moi, tu as souffert !...

STROGOFF, d’une voix éteinte. – Mère !... mère !...

MARFA. – Ah !... il revient à lui !... (Regardant au fond.) Nadia ! Nadia ! (À ce moment Nadia qui a rempli la gourde se relève, mais aussitôt le sergent tartare reparaît et se précipite vers elle.)

LE SERGENT. – À moi, la belle fille !...

NADIA. – Laissez-moi.

LE SERGENT. – Non !... tu viendras de gré ou de force !... (Il veut l’entraîner.)

NADIA. – Laissez-moi !... Laissez-moi !

MARFA, apercevant Nadia. – Le misérable... Nadia !... (Elle court à Nadia.)

LE SERGENT. – Arrière !... (Il repousse Marfa, saisit Nadia dans ses bras et va l’enlever.)

NADIA, poussant un cri. – À moi, pitié !... à moi !

STROGOFF. – Nadia !... (Il se redresse, se lève ; puis, par un mouvement irrésistible, il se jette sur un des fusils déposés près de l’arbre, il l’arme, il ajuste le sergent et fait feu. Le sergent tombe mort.)

MARFA et NADIA. – Oh ! (Toutes deux, après être restées stupéfaites un instant, redescendent en courant auprès de Strogoff.)

STROGOFF. – Que Dieu et le czar me pardonnent !... Cette contrainte nouvelle était au-dessus de mes forces !

MARFA. – Ah ! Michel, mon fils, tes yeux voient la lumière du ciel !

NADIA. – Frère ! Frère !... C’est donc vrai ?

STROGOFF. – Oui, oui, je te vois, ma mère !... Oui, je te vois, Nadia !...

MARFA. – Mon enfant, mon enfant !... Quelle joie, quel bonheur, quelle ivresse !... Ah !... Je comprends tes paroles maintenant : Dieu garde aux affligés d’ineffables consolations...

NADIA. – Mais comment se fait-il ?

MARFA. – Et d’où vient ce miracle ?...

STROGOFF. – Quand je croyais te regarder pour la dernière fois, ma mère, mes yeux se sont inondés de tant de pleurs, que le fer rougi n’a pu que les sécher sans brûler mon regard !... Et comme il me fallait, pour sauver notre Sibérie, traverser les lignes tartares : « Je suis aveugle, disais-je. Le Koran me protège... Je suis aveugle... » et je passais !

NADIA. – Mais pourquoi ne m’avoir pas dit... à moi ?...

STROGOFF. – Parce qu’un instant d’imprudence ou d’oubli aurait pu te perdre avec moi, Nadia !...

MARFA. – Silence !... Ils reviennent.


Scène VI


Les mêmes, le capitaine, soldats.


Le capitaine, suivi des soldats, arrive par le fond. On relève le cadavre du sergent.

LE CAPITAINE. – Qui a tué cet homme ?

UN SOLDAT, montrant Strogoff. – Il n’y a ici que ce mendiant.

L’OFFICIER. – Qu’on s’empare de lui. Nous l’emmènerons au camp.

STROGOFF, à part. – M’emmener !... Et ma mission ! tout est perdu !...

NADIA. – Ne savez-vous pas que mon frère est aveugle ?...

MARFA. – Et qu’il n’a pu se servir de cette arme !

L’OFFICIER. – Aveugle ?... Nous allons bien savoir s’il l’est réellement !

MARFA, bas. – Que va-t-il faire ?

L’OFFICIER. – Tes yeux sont éteints, as-tu dit.

STROGOFF. – Oui.

L’OFFICIER. – Eh bien ! je veux te voir marcher sans guide, sans appui !... Éloignez ces deux femmes, et toi, marche ! (Il tire son épée.)

STROGOFF. – De quel côté ?

L’OFFICIER, tendant son épée en face de la poitrine de Strogoff. – Droit devant toi.

NADIA. – Mon Dieu !

MARFA, pousse un cri en fermant la bouche. – Ah !...

STROGOFF, marchant sur l’épée, et s’arrêtant au moment où la pointe lui entre dans la poitrine. – Ah !... vous m’avez blessé !

MARFA, s’élançant vers lui. – Michel, mon pauvre enfant !...

NADIA. – Frère !

MARFA, à l’officier. – Vous êtes un assassin !

L’OFFICIER. – Alors, c’est une de ces femmes qui a tué ce soldat !

MARFA. – C’est moi !

STROGOFF, à Marfa. – Non, ma mère ! Je ne veux pas... je ne veux pas...

MARFA, à part, à Strogoff. – Pour sauver notre Sibérie, il faut que tu sois libre !... Je te défends de parler !

L’OFFICIER. – Saisissez cette femme !... Attachez-la au pied de cet arbre, et qu’on la fusille !

STROGOFF. – Fusillée !... toi !...

NADIA. – Grâce !... pour elle !...

MARFA. – Dieu a compté mes jours !... Ils lui appartiennent !

Des soldats attachent Marfa à l’arbre ; d’autres entraînent Strogoff et Nadia.

STROGOFF. – Ma mère ! Ma mère !...


Onzième tableau – Le radeau.


Scène VII


Les mêmes, Jollivet, Blount, un batelier, plusieurs fugitifs.


Au moment où les Tartares vont fusiller Marfa, un radeau venant de la gauche apparaît sur l’Angara.

JOLLIVET. – Une femme que des Tartares veulent assassiner !... Arrière, misérables !

STROGOFF. – À moi !... mes amis !

L’OFFICIER, aux tartares. – Feu ! vous autres !

BLOUNT. – Jollivet, tirez sur les soldats !... Je me charge, moi, du capitaine ! (Il tire.)

L’OFFICIER, blessé. – Ah !

BLOUNT. – Je avais bien visé, n’est-ce pas ?

JOLLIVET. – Très bien visé, ami Blount !

Les Tartares entourent leur chef, pendant que Strogoff et Nadia détachent Marfa.

L’OFFICIER. – Emmenez-moi aux réservoirs !... C’est l’ordre d’Ogareff !

Les Tartares l’emmènent.

BLOUNT, JOLLIVET. – Vive la France ! vive l’Angleterre ! hurrah ! hip ! hip !

JOLLIVET. – Tiens, Michel Strogoff !

STROGOFF. – Merci, monsieur Jollivet ! Merci, monsieur Blount !

BLOUNT. – C’était nous, infortuné aveugle !

STROGOFF. – Ne perdons pas une minute !... Ce radeau vous conduisait...

JOLLIVET. – À Irkoutsk.

STROGOFF. – À Irkoutsk !... C’est le ciel qui vous envoie.

BLOUNT. – Oui, toujours très maligne, le ciel !

MARFA. – Vous nous emmenez avec vous !

JOLLIVET. – Certes !... En descendant le cours de l’Angara, nous pénétrerons dans Irkoutsk à la faveur de la nuit !

STROGOFF. – Embarquons !

JOLLIVET. – Il n’est donc pas aveugle !

MARFA. – Sa tendresse filiale a sauvé mon enfant ! Ses yeux, en m’adressant un dernier adieu, étaient inondés de tant de larmes !...

BLOUNT. – Ah ! bonne ! très bien ! je comprends, et je voulais instruire de cette chose notre Académie de médecine !

JOLLIVET. – Oui, oui, écrivez, Blount : Fer rouge excellent pour sécher les larmes...

BLOUNT. – Mais insiouffisant pour brûler la vue !

TOUS. – Embarquons.

Ils s’embarquent.


Douzième tableau – Les rives de l’Angara.


Le panorama du fond se déplace peu à peu, pendant que le radeau est immobile, et montre divers sites des rives du fleuve.


Treizième tableau – Le fleuve de naphte.


La nuit est venue. Le courant de naphte s’enflamme à la surface du fleuve, et le radeau, vigoureusement repoussé passe à travers.


Quatorzième tableau – La ville en feu.


Irkoutsk est en feu. La population se précipite de tous côtés. Strogoff apparaît et s’élance à travers une porte embrasée.