Michel et Josephte dans la tourmente/07

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Revue L’Oiseau bleu (2p. 173-211).

VII. — DEUX ÉVÉNEMENTS


EN montant le grand escalier qui conduisait au premier étage, chez les Perrault, Mathilde et les deux enfants étouffèrent leurs pas et gardèrent le silence. Tous écoutèrent un instant. Non, rien ne bougeait dans la maison, ni d’un côté, ni de l’autre. M. Perrault reposait enfin. Et, sans doute, Mélanie, son ouvrage terminé s’était enfermée pour la nuit. Mathilde voulut en avoir le cœur net. Faisant signe à Michel et à Josephte de se rendre dans leur chambre, elle prit un couloir à gauche du corridor et alla frapper à la porte du fond. « Entrez », répondit-on de l’intérieur. Mélanie, en robe de chambre rouge avec de larges fleurs jaunes, était à genoux près du lit et récitait son chapelet. Une chandelle de suif achevait de mourir dans un bougeoir d’étain et faisait danser de grandes ombres sur les murs garnis d’imageries naïves et pieuses. À la vue de la jeune fille, Mélanie se leva bien vite.

— Mademoiselle, vous voici enfin !

— Je suis inquiète. Comment va mon père ?

— Ça ne va pas beaucoup, à dire le vrai, Mademoiselle. Vers sept heures, je suis montée quatre à quatre vers sa chambre, d’où l’on sonnait violemment, je ne vous dis que ça !

— Mon Dieu !

Une nouvelle colère le tenait. Contre vous, cette fois. Ce que j’en ai avalé des reproches. À l’entendre, vous êtes une fille sans entrailles, dénaturée, qui l’abandonnez pour soutenir des mendiants effrontés… Mademoiselle Mathilde, ne laissez pas Michel pénétrer dans cette chambre d’ici quelque temps… On ne sait pas ce qu’il lui ferait, à ce petit, qui n’a pas bien agi, au fond, cette fois…

— Tout cela est triste, Mélanie. J’en ai le cœur malade.

— Mais aussi, où s’est-il sauvé ce Michel, cet après-midi ? Et pourquoi ne vous a-t-il pas avertie ? Il vous aime pourtant de tout son cœur, le petit bougre, je le sais moi.

— Il avait voulu me mettre au courant, ma bonne fille, soyez sans crainte, mais le mot dont il avait chargé Josephte, m’a été remis trop tard.

— Tant mieux. Au moins il n’a pas manqué vis-à-vis de vous.

— Tandis que vis-à-vis de mon père ?

— Dame ! Pardon, Mademoiselle, mais que Monsieur le mérite ou non, il est son maître, tout comme à moi… Je n’y comprends rien. Il est si gentil, ce petit, malgré la dureté de M. Perrault.

— Je l’ai grondé, Mélanie.

Où est-il allé, cet après-midi ? Mademoiselle. Je serais curieuse de le savoir, je le répète.

— À la prison, auprès de M. Olivier Précourt.

— Justes cieux !

C’est un brave enfant, mais follement imprudent, et qui ne recule devant rien, quand il a résolu d’accomplir quelque chose.

— Vous pouvez le dire. Il a réussi dans ses projets !

— Oui. Nous vous raconterons l’entrevue demain. Alors, mon père n’a besoin de rien, en ce moment, croyez-vous ? Je ne puis, tout de même pas me retirer pour la nuit sans aller le voir un instant.

— J’ai peur qu’il vous reçoive mal. Il n’a pas soupé… m’a envoyée à tous les diables quand j’ai parlé de remèdes à prendre… Depuis une heure cependant tout est silencieux de son côté !

— Bien. J’y vais. Bonsoir, Mélanie. Et merci de prendre soin, en mon absence, de mon pauvre père.

— Mademoiselle, appelez-moi si vous avez besoin de mon aide. En aucun temps, n’est-ce pas ? »

— Oui, oui, ma fille.

Triste, assez lasse, Mathilde se dirigea vers la chambre de son père. Elle frappa. Voyant que la porte n’était pas verrouillée, elle entra.

Il faisait sombre dans la pièce. Seule, une petite veilleuse éclairait le lit où le malade reposait, la tête tournée contre le mur. Mathilde s’avança doucement. M. Perrault fit face tout à coup. Quelle figure violacée, quels yeux brûlants la regardèrent !

— Ah ! tu daignes te souvenir de moi ? souffla, sarcastique, le malade.

— Comme vous paraissez souffrant, mon père ?

— J’étouffe, le cœur me fait mal… Bah ! à quoi bon me plaindre… Mais, dis-moi, où est ce gamin de Michel ?… Me me cache rien. Il est rentré ?

— Oui, mon père.

— Le petit scélérat ! Envoie-le-moi.

— Je vous en prie, laissez-moi vous soigner à sa place… Vous savez qu’une potion bien préparée, selon l’ordonnance exacte du médecin, vous soulage tout de suite.

— Ta, ta, ta. Va te coucher, toi, ma fille… Je ne veux pas de tes soins… Que Michel vienne tout de suite. C’est lui qui me veillera.

— Il est bien repentant, allez.

— Quand on a fait à sa tête, je le pense bien. Le petit roublard !

— Voulez-vous…

— Mathilde, sais-tu encore m’obéir ?… Va-t’en… Oh ! que je ne puis me lever… prendre au collet et traîner jusqu’ici ce petit effronté… Tu ne bouges pas ?… Eh bien… tu vas voir…

— Mon père, calmez-vous !

— Oh ! là là ! Mon cœur… Vite, vite, de l’eau… j’étouffe… C’est… ta… faute.

— Voici, mon pauvre papa, s’empressa de murmurer Mathilde en s’approchant, avec un verre d’eau.

— J’ai le… cœur… dans un… étau, reprit-il, en se rejetant sur ses oreillers.

Mathilde se pencha, compatissante ; elle épongea le front du malade…

— Ne parlez plus, mon père, fermez les yeux…

— Envoie-moi… Michel ! Il connaît… mieux que toi… mes habitudes…

— Mon père, vous en voulez à ce petit, avec raison, hélas ! en ce moment… Cela vous fatiguera de l’avoir près de vous.

— Non, non…

Le souffle du malade devenait de plus en plus rapide. Les mains se crispaient sur les couvertures.

Effrayée, mais n’osant le faire voir, Mathilde murmura soudain en posant la main sur celle de son père : « Patience, mon pauvre papa… je vous obéis… Michel viendra… Soyez indulgent, n’est-ce pas ? »

Un sourd grognement lui répondit. La jeune fille soupira ; puis, ayant posé ses lèvres sur le front de son père, elle sortit à la hâte, se promettant bien de faire venir, en plus de Michel, le vieux médecin de famille.

Quelques minutes plus tard, Michel pénétrait dans la chambre. Il vint s’agenouiller près du lit.

M. Perrault, c’est moi, Michel. Pardonnez-moi ma désobéissance…

— Relève-toi… Je suis… trop malade… pour te rosser… comme tu le mérites… Plus tard, plus… tard.

— Que voulez-vous que je fasse, M. Perrault ?

— Rien… Reste là…

— Oh ! oui, M. Perrault, je demeurerai près de vous, avec grand plaisir.

— Petit hypocrite !

— Monsieur, non, non…

— Tu me détestes… tu me… voudrais… mort…

— Non, non… Comme vous souffrez !

— Aide-moi… ma respiration… ne vient plus… Remonte mes oreillers… Vite, vite ! Que tu… es gauche !

— C’est vrai, quel malheur !

— Bon… laisse-moi ainsi… Ouf !

Le docteur entra en ce moment. D’un coup d’œil, il vit que le terrible M. Perrault ne serait pas terrible longtemps… Cette crise d’angine semblait grave.

— Eh bien ! Octave, qu’est-ce qui te prend. Tu ne pouvais me faire demander plus tôt. Depuis quand es-tu dans cet état ?

— Depuis… quatre heures…

— Tu aurais dû m’appeler tout de suite.

— Tu me… trouves… mal ?

— En effet… Où sont les derniers remèdes que je t’ai prescrits ?

— Je les… ai… jetés.

— Comme c’est intelligent !

— La colère… me tenait… contre tous… contre tout !

— Je vais essayer autre chose. Allons… respire ceci !

— Dis-moi, est-ce que… je… vais… mourir ?

— Je fais tout mon possible pour empêcher cette catastrophe. Quand cesseras-tu de t’abandonner à ton humeur ? Tes colères font plus de mal à ton cœur qu’à ceux des autres.

— Pas de sermons !… ni d’esprit !

— Que fait Michel dans cette chambre ?… Va te reposer, mon gars. J’en ai pour deux heures ici, au moins.

— Je ne veux… pas… que cet… enfant parte…, cria d’une voix rauque le malade.

— Monsieur Perrault, je ne vous quitterai pas, ne craignez rien… murmura Michel.

— Eh bien, Michel, qu’est-ce que cette façon de mépriser mes ordres, fit le médecin, fort surpris.

— M. le docteur, c’est peut-être ma faute si M. Perrault est aussi souffrant. Je n’ai… j’ai été désobéissant, voyez-vous. Alors, je ne puis le laisser sans qu’il m’ait pardonné…

— Ah ! fit le docteur. Tu as dû commettre un gros méfait ?

— Hélas ! oui, M. le docteur, je ne pensais pas que personne souffrirait ainsi à cause de moi.

— Taisez-vous, taisez-vous, cria soudain le malade. Vos voix frappent comme… de lourds marteaux… sur ma tête… Docteur, enlève-moi… ce poids, que… je sens sur ma poitrine… Oh !… Oh !

— Mon pauvre Octave…

— Je te… croyais… savant ! Va-t’en… alors… toi aussi… Michel !… Michel !

— Je suis là tout près, Monsieur.

— Mets tout… le… monde… à la porte ! Je veux… rester seul… Que je souffre…

— Tiens, Octave, bois lentement ceci. C’est un puissant stimulant du cœur.

— Je n’en… veux… pas.

— Eh bien, tu le prendras de force.

— Bourreau !

— Ton beau caractère ne m’impressionne pas, tu le sais.

— Je veux que tu t’en ailles.

— Tout de suite après. Mais prends, prends. Si ça ne va pas mieux dans un quart d’heure, j’appellerai Mathilde… et le notaire et le…

— Le prêtre ?… Tu es… fou ! Moi !… mourir !

— Tu ne mourras peut-être pas, en effet. Mais…

— Donne la potion…

— La peur te décide.

— La peur ! Allons donc !… Pas… si… vite !… Je n’ai… pas de respiration…

— Bien ! Recouche-toi, maintenant.

— Va-t’en !

— Dans la pièce voisine, oui, mais dans un quart d’heure, je reviendrai près de toi.

La potion du docteur apporta un grand soulagement au malade. Bientôt, sa respiration redevint normale, et peu à peu ses yeux qui s’étaient fixés sur Michel se fermèrent. Il sembla dormir.

Le médecin revint et s’approcha doucement. Il prit le poignet du malade et sentit battre le pouls sans trop de peine. Il attendit quelques instants debout, près du lit, examinant avec attention le moindre mouvement de M. Perrault, Il se tourna enfin vers Michel et l’appela près de la table.

— Mon petit homme, je crois que durant trois heures, au moins, aucun changement ne se produira chez M. Perrault. S’il se réveille, essaie de l’empêcher de parler. Le repos, l’immobilité absolue, c’est ce qu’il lui faut.

— Et s’il ne m’écoute pas ? Que suis-je, moi !

— À la grâce de Dieu ! En tout cas, tâche que son sommeil ne soit pas dérangé. Il est deux heures du matin ; à cinq heures, je reviendrai. Excepté, bien entendu, si les choses se gâtaient. Viens me chercher, alors… Tu es tout pâle, petit, ne prends pas aussi à cœur l’état de M. Perrault.

— Si je n’avais que cela… quoique je sois peiné de le voir souffrir comme cela, il y a autre chose, allez !

— Quel étrange bonhomme tu fais ! À la fois si candide et si grave… Mais garde tes secrets… Repose-toi sur le sofa, tout en surveillant le malade. Bonsoir, bonsoir. Ne t’inquiète pas de Mademoiselle Précourt. Je vais la mettre au courant. Elle m’attend en bas.

Le bon petit Michel ne voulut pas profiter de l’offre du médecin, et préféra se tenir assis, à quelques pas du lit, sur une chaise à haut dossier. Il renversa un peu la tête sur le rembourrage en reps vert. Tantôt il regardait M. Perrault qui continuait à dormir : tantôt, il regardait au loin, les yeux agrandis. L’image du prisonnier qu’il chérissait surgissait. Les yeux navrés de son protecteur se posaient sur lui, comme ils s’étaient posés, il y avait si peu d’heures encore… Mon Dieu, mon Dieu ! pensait le petit garçon, se pouvait-il qu’un cœur si noble, si bon soit comme cela torturé… Oh ! tous ces soldats anglais qui le gardaient prisonnier, qu’il aurait voulu leur arracher cette victime… On parlait de délivrance, elle était bien lente à venir… Et si M. Olivier allait mourir avant… Non, non ! La Providence… Et un moment Michel ferma les yeux pour mieux prier. Lorsqu’il les rouvrit, il étouffa un cri, M. Perrault ne dormait plus et le regardait avec une sorte de fixité douloureuse. Michel se leva, et vint s’agenouiller près du malade.

— Vous désirez quelque chose. Monsieur ?

— Oui.

— Je puis vous le donner. Qu’est-ce, Monsieur ?

— La… guérison.

— Le médecin veille sur vous, allez.

— C’est un vieux fou… comme moi !… Il n’y peut rien.

— Vous étiez mieux pourtant, tout à l’heure. C’est la potion.

— Je me meurs… Michel.

— Ne parlez pas ainsi. Monsieur. Et puis le médecin ne veut pas que vous vous agitiez.

— Qu’il me laisse… en paix… Michel, où as-tu… été… hier ? Pas chez ton ancien patron ? Je ne le le pardonnerai pas.

— À la prison, voir M. Olivier. Monsieur.

— Hein ?

— Ça n’a pas été facile.

— Olivier… il est bien… malade, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, Monsieur.

— Bah ! il est jeune… il peut… encore… s’en tirer… Oh ! mon cœur, mon cœur… qu’il serre… on dirait que des pinces… de fer… le pressent…

— Je vais vous donner un peu d’eau. Fermez les yeux, comme tout à l’heure.

— Donne… vite… de l’eau… Je respire mal… De l’eau !… De l’eau !

— Si j’appelais à l’aide ?

— Pourquoi ?… Je ne suis pas plus… mal pris… que tantôt… Bon ! Cette eau… elle me… fait du bien… Michel… lève mon oreiller, à gauche… La clef, prends-la… Penche-toi sous… le lit… il y a un… petit coffre… Bien… Oh ! mon Dieu… j’étouffe… j’étouffe…

— Reposez-vous. Vous parlez et le médecin le défend.

— Enfant, vite, ouvre… le coffre… plus vite… pendant que j’ai ma tête…

— Il y a beaucoup de pièces d’or, Monsieur. Oh ! je devine. Vous voulez les donner à quelqu’un. Attendez… je vais écrire sur un papier ce que vous voulez.

— Oui, oui, dépêche-toi… Dans mon pupitre… il y a… ce qu’il faut.

— Bien. Monsieur… J’y cours…

Et Michel, en quelques secondes, eut entre les mains tout le nécessaire pour satisfaire au caprice étrange de M. Perrault. Il revint se mettre tout près de lui, après avoir placé le petit coffre au pied du lit.

— Je suis prêt, M. Perrault.

— Écris… Je… lègue à… Michel… mon petit valet…

— À moi, M. Perrault ? Oh !

— Tais-toi !… je lègue… 50 louis sur… les… 200 louis… que contient… ce… coffre… Il a bien servi… un maître… impossible…

— M. Perrault, je ne veux pas écrire cela…

— Ça ne te… regarde… pas… Écris.

— Je vous en prie ?

— Obéis… où je me… fâcherai…

— Non, non.

— Bon… Écris… Et aussi, que cet… enfant entêté, mais… muet à l’occasion… prenne… mes vêtements… en souvenir… d’un service… rendu… il saura quand… le garnement !… Donne, donne… le papier… que je signe… Mon cœur… ce qu’il me fait… mal !… Attends… un peu… Guide ma main… Ouf ! C’est fait… Remets… le coffre… à sa place… Dépêche-toi…

— Merci, Monsieur, d’être si bon pour moi…

— Bon… Non… Honnête… Tout… travail… mérite… Oh ! là… oh ! là… J’étouffe… Michel, va chercher ma fille…

— Tout de suite, Monsieur.

— Non, non… reviens… car je ne veux pas… mourir… seul, comme… un chien…

— Que faire. Monsieur, que faire ?

— Donne-moi… le crucifix… Merci… Prie…

Et dans un spasme, sans doute affreux à supporter, car toute la figure du mourant se tira, devint méconnaissable. M. Perrault parut rendre l’âme… Michel, qui l’observait, tout en priant, vit cependant que la respiration, très difficile, se maintenait… Mais l’inconscience venait… Vite, alors, Michel se glissa au dehors et alla frapper à la porte de Mathilde qui ouvrit aussitôt.

— Venez, Mademoiselle, votre père…

— Il n’est pas mort, Michel ? Mon Dieu !

— Non, non, mais cela vient.

En effet, à peine Mathilde venait-elle de s’agenouiller près du lit que M. Perrault, ouvrait bien grands les yeux et, sans faire le moindre mouvement, regardait, ici, là, puis près de lui… Mathilde se pencha.

— Père, vous me reconnaissez, souffla-t-elle. Oh ! bénissez-moi… avant de… me quitter… Père…

Et soudain, Mathilde vit la main de M. Perrault se soulever un peu, et une sorte de triste sourire glisser sur sa figure… puis deux larmes jaillirent, tout son corps se raidit, quelques souffles rauques montèrent à sa gorge, sur ses lèvres un peu d’écume parut… Ce fut tout. La mort avait fait son œuvre. Mathilde, se releva en chancelant, aidée de Michel. Elle ferma les yeux à son père, puis, avec des sanglots, retomba à genoux près du lit. Le petit garçon recouvrit le mort d’un drap. Puis, il se pencha et murmura à l’oreille de la jeune file : « Je vais prévenir Mélanie, puis, le Docteur… N’ayez pas trop de chagrin, je vous en prie, Mademoiselle… »

Trois jours durant, Mathilde Perrault fut entourée de parents et d’amis venant lui exprimer leurs sympathies et offrir leur aide. Elle se tint au milieu d’eux, digne, courageuse, quoique silencieuse le plus souvent. Josephte ne la quittait pas un seul instant. La petite fille avait beaucoup grandi depuis sa maladie. Son caractère changeait aussi. Beaucoup de sérieux recouvrait une sensibilité extrême et donnait un peu le change à ceux qui ne la connaissaient pas. Sa tendresse pour la belle fiancée de son frère, seule paraissait en sa physionomie un peu timide, un peu distante. Vis-à-vis de Michel, elle demeurait la même, affectueuse et admirative. La volonté du petit garçon et sa hardiesse la ravissaient toujours. Le matin où on lui avait appris la mort de M. Perrault, elle avait demandé à sa cousine Mathilde, qui avait les yeux pleins de larmes, en le lui annonçant : « Cousine, ne pleurez pas. Il ira au ciel, votre vieux papa, et n’osera plus être de mauvaise humeur avec les anges…

— Chut ! enfant, avait répondu la jeune fille, qui s’était prise malgré elle à sourire.

— Est-ce que c’est mal, cousine, d’être à la fois contente et triste de la mort de quelqu’un ?

— Cela dépend, petite… Il est vrai que mon pauvre père n’était pas très aimable pour toi…

— Ni pour Michel.

— Il l’aimait je crois, à sa manière. Tiens, viens près de moi, sur le grand fauteuil, je vais te raconter un geste touchant que mon père a eu cette nuit envers notre Michel.

Et la jeune fille avait narré l’histoire du coffre rempli de pièces d’or, et du don des beaux vêtements… La petite fille n’en pouvait croire ses oreilles. Puis, elle avait souri en disant avec conviction : « Cousine, je crois que Michel vient à bout de se faire aimer de tout le monde… quoique souvent, il ne fasse qu’à sa tête. Quand il veut, il veut… »

Les obsèques de M. Perrault eurent lieu le matin du trois juin. L’église de Notre-Dame se remplit d’une foule distinguée, en tête de laquelle, on reconnaissait M. Raymond Fabre, dont la femme était une cousine rapprochée du défunt ; le Dr Arnoldi, le shérif, M. Roch de Saint-Ours, venaient ensuite. Ils ne se tenaient pas très loin de MM. Hippolyte LaFontaine et Denis-Benjamin Viger. La divergence des idées s’effaçait devant la tombe à peine fermée d’un ami et d’une connaissance commune. Mgr Lartigue avait voulu paraître au chœur, accompagné de quelques-uns des chanoines de son chapitre.

Enfin, tout se termina vers midi. L’on revint du cimetière en causant à peine. Chacun semblait soucieux. Michel qui marchait près du vieux médecin de M. Perrault, ne soufflait mot, afin de respecter le sombre silence de celui-ci. Il entendit tout à coup, une courte conversation qui s’engageait en arrière de lui, entre deux hommes d’allures fort distinguées, qu’il ne connaissait pas. Il écoutait sans prêter d’abord beaucoup d’attention, mais il dressa l’oreille soudain. Ciel ! que disait-on ?

— Eh ! oui, mon cher ami, disait l’un, le Dr Nelson, de Saint-Denis, vient de l’emporter sur le notaire Girouard de Saint-Benoît. Nos pauvres prisonniers politiques, sauf huit, seront libérés, probablement dans une heure ou deux d’ici.

— Que m’apprends-tu là ?

— Je suis très au fait de l’histoire de ce document que lord Durham, par l’entremise du sympathique colonel Simpson, veut faire signer à nos patriotes… et que Jean-Joseph Girouard…

— Pourquoi refusait-il de signer ?

— Chacun s’attache à la vérité, ou à sa fierté. Se déclarer catégoriquement coupable de haute trahison, et autres crimes de lèse-majesté demande tout de même à réfléchir. Quand on a agi en toute sincérité…

— Évidemment c’est Girouard, si pondéré et si droit, qui connaît le danger des procédures légales inconsidérées, qui a raison en tout ceci…

— Nelson voit la chose à un autre point de vue. Tout en désirant atténuer cette admission de culpabilité, il consentirait, avec huit de ses compagnons, dont des Rivières, le Dr Gauvin, ce bon Marchessault, de Saint-Charles-sur-Richelieu, et autres, à se sacrifier, pour que des centaines de leurs compatriotes qui achèvent de mourir dans ces lieux infects, puissent recouvrer leur liberté.

— Nelson est aussi généreux qu’impulsif et décidé. Il a dû emporter le consentement de tous ?

— Oh ! non sans peine. J’ai rarement vu un groupe d’hommes aussi braves qu’imprudents et tenaces…

— Oui, si plus d’entre nous leur ressemblaient…

— Chut !

— J’en ai assez, moi, de la barbarie de Colborne et de ses amis. Ce sont des Canadiens comme nous qui sont traités comme de purs malfaiteurs…

— Tu deviens fou… Veux-tu aller les rejoindre en t’exprimant aussi violemment…

— Bon, bon. Continue, ma bile s’est secouée.

— Alors, le document modifié, pas assez encore, m’a-t-on dit, tout à l’heure, tandis que l’on descendait dans sa fosse ce rabougri d’Octave Perrault, — entre nous, ceci, — le document a été signé par Nelson et sept autres braves.

— C’est bien cela. Et alors ?

— Les autres patriotes sont libres. Sans faire de bruit, bien entendu, ils quitteront la prison cet après-midi, les autres attendent la décision de lord Durham. On parle d’exil aux Bermudes. Les pauvres bougres !

Michel, en entendant les mots : « ils quitteront la prison, cet après-midi, » se sentit chanceler. La joie lui tenaillait le cœur. Il saisit le bras du docteur. Un tremblement nerveux le prenait. Celui-ci, perdu dans ses pensées, tressaillit.

— Hein ! Qu’est-ce qu’il y a, petit ? Tu es malade ? On le serait à moins à ton âge.

— Oh ! Monsieur le docteur, si vous saviez… il n’y aurait pas moyen de filer plus vite chez Mlle Perrault.

— En effet, ton état m’inquiète… Tiens, cette calèche, là-bas… Sortons du milieu de la parenté et des amis… Appuie-toi sur l’arbre, à droite du chemin… Je vais héler, ce vieux cocher que je connais.

Ce ne fut pas long. Et bientôt la voiture roula rapidement vers la rue Notre-Dame. Le docteur se pencha sur Michel.

— Tu ne te sens pas plus mal ?

— Je ne sens rien, M. le docteur. Je suis si heureux… Mon Dieu ! Merci !

— Mais… tu as toute ta tête ? La cérémonie qui vient d’avoir lieu n’a précisément rien de réjouissant… Il est vrai que te voilà délivré d’un tyran… Mon vieil ami Perrault avait peut-être un petit coin du cœur préservé, mais il fallait y voir clair pour le découvrir… Qu’est-ce qu’il y a donc, Michel ? Car tu hoches la tête, ça n’est pas la disparition de ton maître qui te met l’âme en joie ?

— Oh ! non, allez, docteur, si vous saviez… M. Olivier…

— Oui, eh bien ?

— Il sera libre cet après-midi… libre !

— Hein ? Comment sais-tu cela ?

— Nos voisins en parlaient tout à l’heure.

— Quelques racontars, sans doute.

— Ne dites pas cela, je vous en prie… Non, non !

— Enfin, nous le saurons bientôt. Holà ! cocher, passez chez le colonel Simpson… J’y entrerai un moment.

— M. le docteur, que vous êtes bon !

— Curieux, petit, je suis curieux. Mais ne t’enflamme pas si vite. Si on t’avait mal renseigné… Tiens, voici le colonel qui sort… Arrêtez, cocher. Je descends…

— Et moi, monsieur ?

— Suis-moi, si tu veux. Mais ne parle pas, surtout ne va pas défaillir de désappointement, ou de joie… Vite, vite… Ces militaires… ça marche rondement… Attendez-nous, cocher !

Le colonel Simpson parut content de rencontrer le docteur. Il corrobora tous les renseignements reçus, et « déjà connus un peu partout », ajouta-t-il en souriant, la mine très satisfaite. La partie avait été dure, continua-t-il, avec ces prisonniers aussi convaincus que courageux, aussi intelligents que nobles de cœur, quand ils le voulaient !

Enfin, depuis neuf heures, ce matin, tout était terminé. Lord Durham avait certes accompli un beau geste en libérant ces braves gens et il était heureux, lui, le colonel, d’avoir contribué à l’élargissement de presque tous les détenus politiques.

— Colonel, demanda soudain le docteur, une dernière question, car je vous sais aussi pressé que moi.

Yes, yes, very, répondit en riant l’officier.

— Voici. Les prisonniers libérés, grâce au sacrifice de quelques-uns d’entre eux, peuvent-ils dès maintenant quitter la prison.

Certainly. Many are going away, just now.

— Merci, colonel, de l’information et au revoir.

Good day, my dear Doctor.

Michel, qui faisait les cent pas durant cette courte entrevue, se rapprocha vivement en voyant le salut d’adieu du colonel.

— Eh bien, docteur ? murmura-t-il.

— Tout est vrai, petit, et même, en ce moment, plusieurs, dit le colonel, quittent la prison, au pied du courant, comme ailleurs… Hein ! mon garçon, ça c’est une bonne nouvelle ? Mais que fais-tu, les yeux ainsi rivés au pavé… Rentrons vite chacun chez nous. Il est près d’une heure.

— M. le docteur, supplia Michel, en lui prenant en même temps le bras, de grâce, conduisez-moi tout de suite à la prison neuve…

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Si vous ne le pouvez pas, voyez-vous, je m’y rendrai seul… je courrai une partie du chemin…

— Michel, tu n’es pas un peu fou… La joie te fait du mal, je le vois.

— Non, non, croyez-moi, M. le docteur, exaucez mon désir, car M. Olivier a besoin de moi, je suis sûr.

— Et ton dîner ? Et la bonne Mademoiselle Précourt qui n’est pas prévenue ?

— Je le sais, je le sais, Monsieur. Mais voici. Vous pourriez avertir, en retournant à la maison, ma chère protectrice… Elle me comprendra allez.

— Et ton dîner ?

— Je ne pourrais pas avaler une bouchée… Oh ! vite, vite, M. le docteur, partons. Si M. Olivier était déjà en route…

— Mais tu deviens embarrassant, petit… Qui m’a bâti, un entêté pareil ! Je ne sais plus que faire… Allons, monte. Aussi bien, je veux savoir ce qui se passe là-bas. La bonne Mathilde sera heureuse de connaître quelques détails… Cocher, cria le docteur en approchant de la voiture, à la prison neuve, au pied du courant !

— Dites au cocher d’aller bon train, n’est-ce pas, murmura Michel en le suivant.

— Veux-tu bien te calmer… Comme si nous allions nous en prendre à ce pauvre cheval efflanqué… Mais j’y pense, mon enfant, reprit-il après s’être installé, lui et son compagnon, dans la calèche, j’ai quelques biscuits secs sur moi, une précaution journalière de ma chère femme, dont je ris toujours, mais que je respecte, qui sait ce qui peut arriver en route après tout… Et elle a eu raison cette fois… car ces biscuits, tu vas les manger, séance tenante, sous mes yeux… Tu ne sens pas la faim, d’accord, mais l’estomac est vide quand même.

Michel obéit avec empressement. Hé ! à quoi n’aurait-il pas consenti, en ce moment, pourvu que l’on se dirigeât vers la prison.

Le docteur maugréait en regardant le teint trop animé de Michel. Il se demandait s’il avait été sage, en accédant à son désir. Mais les yeux décidés de l’enfant l’avaient alarmé. C’est qu’il lui aurait glissé entre les mains, s’il avait voulu s’opposer à son dessein de fuir à toutes jambes.

— Michel, dit-il en le regardant attentivement, que comptes-tu faire une fois là-bas ?

— Je chercherai mon protecteur… S’il est parti, eh bien, je m’en irai le retrouver à Saint-Denis…

— Hum ! Tu ne t’y rendras pas aussi facilement que tu crois…

— Qu’importe ! Puis, s’il n’est pas parti, je me rends près de lui pour ne plus le quitter.

— Veut-il vraiment de toi, voyons, mon petit ?

— Il est si malade… Monsieur… il a besoin d’aide… Mais, nous voici… Oh ! regardez tous ces gens qui pleurent et rient… Mon Dieu ! le cœur me bat…

— Tonnerre ! à moi aussi, cria le docteur… Quelles scènes déchirantes… Cocher, arrêtez ici… Bon. Attendez-moi, encore. Je reviens dans peu d’instants.

Les grandes portes de la prison étant ouvertes, il devint facile au docteur et à Michel de pénétrer dans la cour intérieure. Des soldats en grand nombre s’y trouvaient. Ils causaient à voix basse entre eux. Près de l’entrée de la prison, des voitures stationnaient. De temps à autre, un groupe de parents et d’amis sortaient en hâte, accompagné de quelque prisonnier, dont la mine, misérable le plus souvent, aurait crevé le cœur, n’était l’extraordinaire éclat des yeux qui reflétait la joie immense de la liberté recouvrée.

Les yeux agrandis, sa main serrant convulsivement le bras du docteur, Michel regardait, examinait, scrutait… Soudain, il poussa un grand cri, et lâchant le bras du docteur, courut en avant, les bras tendus.

À ce moment, en effet, paraissait à la porte de la prison, soutenu par deux gardes, et accompagné du Dr Arnoldi et d’un officier anglais, un prisonnier malade. Grand, très brun, effroyablement maigre, d’une pâleur étrange à cause des pommettes si rouges de la figure, il semblait faire des efforts surhumains pour paraître calme, et aussi pour voiler la grande faiblesse qui le tenait. Car si l’on allait le retenir encore, pour cette raison, en cette maison de douleur et de honte.

Olivier Précourt, car c’était lui qui redevenait libre enfin, aperçut bien vite Michel lui aussi. Il sourit. Il s’arrêta pour l’attendre.

M. Olivier, oh ! M. Olivier, que je suis heureux de vous retrouver… Jamais, jamais, je ne vous quitterai… avait crié Michel en se précipitant dans les bras ouverts du jeune homme.

Le docteur Arnoldi alla au-devant du vieux médecin des Perrault qu’il connaissait fort bien, et lui dit à voix basse : « Je suis content de vous voir ici. Veillez sur Précourt, c’est un moribond, au fond ».

— Bien, Arnoldi, laissez-moi faire. Faites vos adieux et disparaissez, vous et tous les autres.

— Je le désire comme vous, allez, docteur, reprit Arnoldi. Quelle matinée nous venons de passer au milieu de tous ces pauvres misérables, dont plusieurs sont atteints gravement dans leur santé.

Quelques minutes plus tard, Olivier Précourt, confortablement adossé au fond d’une large voiture, ayant Michel à ses côtés, faisait part au docteur, avec sa voix rauque ou voilée, de ses projets immédiats.

— Ne vous mettez pas en peine… Docteur, j’ai tout prévu… depuis hier.

— Ah ! Vous étiez déjà au courant.

— Oui, par le Dr Arnoldi…

— Je croyais que…

— Oui, j’ai refusé ses soins tant que la libération était quelque chose… d’impossible… à espérer. Depuis cinq jours… tout a changé… pour le mieux.

— Bien… Où allez-vous comme cela ?

— À Saint-Denis… tout de suite, dussé-je… crever en route…

— Voulez-vous de mes soins… en quelque chose que ce soit ?

— Merci… Le Dr Arnoldi… m’a donné ce qu’il faut pour durer… jusqu’à l’arrivée dans ma vieille maison… Le Dr Chevrier l’a rendue… habitable… et m’y attend…

— Vous y serez ce soir ?

— Oui, il fait beau et chaud, les routes sont bonnes… paraît-il.

— Deux dernières et brèves questions, car vous êtes exténué… Oh ! ne protestez pas, je suis médecin.

— Alors ?

— Primo : vous amenez donc Michel ?… qu’on attend ailleurs, vous savez…

— M. le docteur, cria Michel, vous m’avez promis de m’aider en ceci…

Une ombre douloureuse passa sur la figure d’Olivier Précourt. Il comprenait si bien ce qu’était cet « ailleurs » où Michel était attendu…

— Michel est libre de me quitter… Mais je le garderai avec quelle satisfaction… Il m’aidera en tant de choses.

— Le petit sacripant ! C’est bien ce qu’il m’a soufflé tout à l’heure : il vous serait utile, répétait-il sur tous les tons.

— Question réglée alors… L’autre, maintenant ?

— L’autre, hum !… N’auriez-vous pas quelque… quelque message… pour…

— Non, docteur, pour personne pour personne vous entendez… Plus tard, peut-être…

— Et Josephte ?

— Embrassez-la, la chère petite… Allons, docteur, partez… vous ne le… voyez donc… pas, en bon médecin… Que vous… me torturez depuis… quelques instants.

Et Olivier, faisant un signe de la main au cocher, salua gravement le docteur, tandis que la voiture s’ébranlait lentement.

Et bientôt le docteur demeura seul. Les yeux à terre, il réfléchissait. Quelle tâche difficile lui restait à accomplir. La pauvre Mathilde Perrault allait encore souffrir… et le même jour où elle pleurait son père, disparu à jamais…

— Courage, Philippe, se dit-il, allons annoncer avec des ménagements infinis, mais tout de suite, le grand et second événement qui vient troubler la vie si tourmentée déjà de la fille de mon vieil ami irascible, Octave Perrault.

Et à grands pas, il fila vers la calèche qui l’attendait selon ce qu’il avait demandé.

Au coup de marteau frappé assez nerveusement, à la demeure de Mademoiselle Perrault, Mélanie accourut.

— M. le docteur ! Enfin !… Mais où est Michel ? … Le dîner…

— Ma bonne fille, je le regrette, mais Michel ne pourra goûter à votre cuisine aujourd’hui. Il a obtenu ma permission d’aller ailleurs pour dîner. Allons, remettez-vous. Rien de fâcheux n’est survenu. Prévenez Mademoiselle Perrault que je l’attends au salon.

— Oui, M. le docteur. Elle est près de la petite Josephte, qui s’est endormie de fatigue.

— C’est bien cela, dormir, après tout ce branle-bas et tant d’émotions.

Le docteur arpentait le salon. Les souvenirs se réveillaient… Ces fauteuils, ces chaises, en bois d’acajou, rembourrés de reps rouge semé de points jaunes ; ces gravures sur acier représentant les belles scènes bibliques de l’Enfant prodigue, ces tableaux de famille signés par Longpré ; et jusqu’au vieux bouquet de noces aux fleurs cirées et mises sous globe, faisaient revivre, un à un, devant le docteur, tous ceux qui depuis deux générations, avaient souri, pleuré, aimé dans ce cadre familial de bonne bourgeoisie, aujourd’hui, une seule descendante demeurait de tous ces hommes au caractère entier, de toutes ces femmes auxquelles le devoir de soumission avait semblé plus ou moins dur à accepter. Et cette fille de la maison qui survivait n’avait maintenant en perspective que la solitude… Son fiancé n’avait que quelques mois à vivre, et encore tout dépendrait de la réaction que la liberté recouvrée, les soins, le contentement du cœur et de l’esprit pourraient opérer dans cette constitution ruinée… Pauvre Mathilde ! Quels mois douloureux se préparaient pour elle… Son mariage devenait certes impossible à célébrer… Olivier l’avait compris… Il s’éloignait, noblement, sans un geste, sans un mot… « Oh ! vie implacable murmurait le docteur, qui nous broie, nous vide peu à peu du meilleur de nos beaux espoirs, quand cesseras-tu, au moins de t’en prendre à la jeunesse, qui seule peut un peu croire en toi… » Mathilde entra. Le docteur courut à elle, la main tendue.

— Chère enfant, vous le voyez, je reviens aussitôt que je le puis…

— Merci… Mais où est Michel ? Asseyez-vous d’abord, cher docteur.

— C’est vrai, il y a Michel…

— Ô mon vieil ami, ne battez pas les buissons. Révélez-moi tout. Mélanie vient de m’apprendre que c’est avec votre permission que Michel pensionne en ce moment ailleurs.

— En effet. Mais… dites-moi, vous n’avez vu aucune personne du dehors depuis onze heures, ce matin ?

— Rien n’est venu me distraire du souvenir de mon pauvre père…

— Hum !… Même les bruits du dehors ne vous atteignaient pas, je suis sûr ?

— C’est si peu mon habitude de les écouter.

— C’est dommage, ils vous auraient appris qu’un grand événement est survenu…

— Quel menu incident même peut m’intéresser…

— En ce jour, je crois que oui, mon enfant, même si c’était un menu incident…

— Comment cela ? S’il s’agissait d’Olivier encore…

— Hé ! hé ! s’il s’en agissait…

— Docteur, que me dites-vous là ? Olivier n’est pas…

— Aurais-je cette mine, si une catastrophe s’était produite, si Olivier était mort ?

— C’est vrai, vous souriez sous vos larmes.

— Je suis une bonne vieille bête… qui prends mal… la joie.

— Alors, Olivier ? Dites, dites ?

— Il est libéré avec tous les autres prisonniers, sauf huit ; lord Durham l’a officiellement reconnu ce matin.

— Mon Dieu ! Merci.

— J’ai vu le pauvre enfant tout à l’heure, monter en voiture avec Michel… radieux, vous le pensez bien, il a parlé de vous rassurer bien vite, ce bon petit garçon… Allons, allons, Mathilde, n’allez pas pleurer, vous aussi…

— Non… non… Continuez votre récit.

— Le Dr Arnoldi et un officier anglais, ont accompagné jusqu’à la fin notre pauvre enfant… si méconnaissable…

— Où se rend-il ?

— À Saint-Denis, dans sa vieille maison où on l’attend, paraît-il.

— Et puis ?

— Et puis ?… Ma chère enfant, soyez forte, comprenez la noble conduite d’Olivier, de… ce malade… de ce mourant, acheva plus bas le docteur.

— Taisez-vous ! Par pitié ! cria Mathilde… Oh ! Olivier, Olivier, que ta délicatesse me paraît une cruauté à moi.

— Voyons, voyons, ma bonne petite.

— Je n’accepte pas son sacrifice… Bientôt, ce sera mon tour de faire aussi à ma tête.

— Et Dieu sait si elle est dure, parfois cette bonne petite tête… Bien, bien, bien. J’aime beaucoup vous voir ainsi, redressée, indignée…

— Ainsi, mon nom n’est venu sur les lèvres de personne.

— Si, mon enfant, sur les miennes.

— Ah !

— Oui. J’ai quêté un message pour vous.

— Qu’a-t-on répondu ?

— Le front d’Olivier s’est barré d’un pli… Ses yeux se sont détournés… Il a murmuré quelque chose comme : « vous me torturez, ne le comprenez-vous pas ? » Je vous en prie, Mathilde, ayez pitié de cette détresse d’honneur… foncièrement honnête, allez… Il vivra si peu longtemps maintenant, hélas !

— Docteur, les femmes n’acceptent pas plus que les médecins que la mort triomphe… Il faut tout essayer… Vous avez vos ressources… J’ai les miennes aussi.

— Je le crois, je le crois… Mais vous m’excuserez de vous quitter maintenant… Ma femme doit se lamenter en face de ma longue absence…

— Vous êtes toujours un incomparable ami, docteur. Pourriez-vous revenir dans trois jours d’ici ? Josephte et moi, nous aurons besoin de vos conseils et de vos soins ?

— Certainement. Et si votre confiance m’est conservée, demandez-moi toute autre chose également… Je ne suis pas que le vieux médecin de la famille, n’est-ce pas ? J’ai d’autres titres.

— Oui, certes, et vous le verrez bien.

— Ma petite Josephte ne va pas plus mal ?

— Non. c’est une enfant adorable… si câline et si discrète… et…

— Et elle ressemble à Olivier, pas vrai ? Au revoir, au revoir, ma chère bonne enfant, dans trois jours.