Mirages (Renée de Brimont)/Mahomet

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Emile-Paul Frères (p. 54-55).

MAHOMET

Je l’ai vu. Mais peut-être est-ce en rêve… Son front
divin, que surmontait un large turban rond
constellé de brillants, aigretté d’émeraudes,
son front dodelinait un peu dans l’heure chaude ;
sa barbe déployant mille flocons légers
flottait en éventail ; ceint d’une écharpe molle
son manteau rebrodé d’algébriques symboles
sur sa panse baillait… Et du cœur des vergers,
et jusqu’à lui montaient, savamment mélangés,
des parfums d’abricot, de figue, de goyave…
Majestueux et beau, satisfait, sage et grave,
sous les ronds parasols bénissants des palmiers
Mahomet prit alors le chemin coutumier
de lys fleuri qui mène aux espaliers célestes.
— Fruits des quatre saisons — des cinq mondes !.. D’un geste
choisissant les plus mûrs et les plus délicats
le Prophète mordait à ces pulpes exquises :
grenades, lourds brugnons, dattes grasses, muscats
luisants comme des yeux, amandes que déguise
un masque velouté, ballonnets si vermeils
des oranges, melons jaunissant au soleil !
— Mahomet, quand il eut dépouillé mainte branche

et mangé, se tourna vers les vasques d’argent
d’où jaillissaient, sucrés, chantants et diligents,
des vins miraculeux… Il but. Sa barbe blanche
frémissait d’allégresse ; et quand il eut fini
de boire, Mahomet gaillard et rajeuni,
sur la verte pelouse ondulée, en cadence,
Mahomet esquissa lentement une danse.
Bras écartés, manteau gonflé par un bon vent,
il tournait, il tournait… Des musiques lointaines
guidaient ses pas joyeux, et les vins des fontaines
murmuraient à ses pieds mille propos savants.
Il tournait au milieu de visions parfaites ;
dans sa barbe il riait, doucement étourdi…
Et les oiseaux d’azur et d’or du Paradis
perchés sur ses doigts gourds ou sur sa vieille tête
célébraient de leurs chants la gaîté du Prophète !