Mirages (Renée de Brimont)/Reflets dans l’eau

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MiragesEmile-Paul Frères (p. 22-24).

REFLETS DANS L’EAU

Étendue au seuil du bassin,
dans l’eau plus froide que le sein
des vierges sages,
j’ai reflété mon vague ennui,
mes yeux profonds couleur de nuit
et mon visage.

Autour de moi dansaient, légers
à travers les blonds orangers,
de vains atomes…
Mes doigts souples demeuraient joints ;
il me semblait venir de loin,
comme un fantôme !

Et dans ce miroir incertain
j’ai vu de merveilleux matins…
J’ai vu des choses
pâles comme des souvenirs,
dans l’eau que ne saurait ternir
nul vent morose.

Alors — au fond du Passé bleu —
mon corps mince n’était qu’un peu

d’ombre mouvante ;
sous les lauriers et les cyprès
j’aimais la brise au souffle frais
qui nous évente…

J’aimais vos caresses de sœur,
vos nuances, votre douceur,
aube opportune ;
et votre pas souple et rythmé,
nymphes au rire parfumé,
au teint de lune ;

et le galop des aegypans,
et la fontaine qui s’épand
en larmes fades…
Par les bois secrets et divins
j’écoutais frissonner sans fin
l’hamadryade.

J’aimais la ruche aux larges flancs,
le chant des abeilles, les blancs
troupeaux de chèvres ;
avec le miel ensoleillé,
l’âcre saveur du lait caillé
monte à mes lèvres !


Dans l’ombre molle qui consent,
j’ai parfois sucé votre sang,
grenades mûres ;
et pour mes cheveux j’ai mêlé
des fleurs, des pampres et des blés
à des ramures…

Ô cher Passé mystérieux
qui vous reflétez dans mes yeux
comme un nuage,
il me serait plaisant et doux,
Passé, d’essayer avec vous
le long voyage !…

Si je glisse, les eaux feront
un rond fluide… un autre rond…
un autre à peine…
Et puis le miroir enchanté
reprendra sa limpidité
froide et sereine.