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Miss Austen (Théodore Duret - La Revue blanche)

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La Revue blancheTome XVI (p. 278-282).

À Charles Whibley.


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Jane Austen est née en 1775 à Stevenson, près de Basington, en Angleterre. Elle était fille d’un ministre anglican ; un de ses frères fut de même ministre anglican ; deux autres furent marins et parvinrent au grade d’amiral dans la flotte anglaise. Sa vie s’est passée tout entière à la campagne ou dans des villes de province. Elle n’est qu’occasionnellement venue à Londres. Elle ne s’est pas mariée. On ne lui connaît ni passion, ni engagement d’amour. Elle n’a laissé aucune action à raconter. Elle existe par les romans qu’elle a écrits : Pride and Prejudice, Northanger Abbey (dont La revue blanche publiera prochainement une traduction sous le titre de Catherine Morland), Sense and Sensibility, Mansfield Park, Emma

Le premier, Pride and Prejudice, présenté en 1798, à l’éditeur Crabe fut dédaigneusement refusé. Le second, Northanger Abbey, vendu d’abord à un éditeur de Bath, pour la somme de dix livres sterling, fut ensuite retourné. L’éditeur à la réflexion, s’estima heureux de recouvrer son argent. Enfin les éditeurs Egerton et Murray, à Londres, consentent à publier ses romans, qui paraissent anonymement.

Quand Miss Austen meurt en 1817, à quarante-deux ans, son nom commençait à être connu. Le premier biographe qui s’occupe d’elle, après sa mort, en 1818, va jusqu’à dire que de bons juges pensaient que ses livres pouvaient soutenir la comparaison avec ceux de Miss Edgeworth et de Miss Burney, les deux femmes de lettres illustres du temps. Cependant la célébrité et la gloire surviennent. Elles se manifestent d’abord par l’admiration d’hommes comme Waltor Scott, Macaulay, G. L. Lewes. Sa renommée a depuis toujours grandi et elle occupe maintenant, du consentement de tous, une des premières places dans la littérature anglaise.

Miss Austen s’est développée spontanément, sur elle-même. Elle est devenue auteur d’une façon d’abord inconsciente, pour obéir à l’appel de facultés natives. Elle a écrit pour se satisfaire, sans préoccupation première de gloire, de fascination à exercer sur le public, sans s’inquiéter des jugements qui seraient portés sur son œuvre, par des critiques, des confrères ou la multitude.

Il n’est pas d’écrivain et d’artiste de race qui ne se comporte plus ou moins de la sorte et qui n’obéisse à la force cachée en lui. Mais cette manière d’être tend cependant, de nos jours, à être faussée par toutes les fatalités qui pèsent sur la vie, le besoin immédiat du succès, les préoccupations du renom, des récompenses à acquérir, du public à satisfaire, de la critique à désarmer.

La personnalité la plus robuste est ainsi soumise à mille attaques. La grande originalité, la production répondant à la manière d’être intime doivent donc devenir de moins en moins fréquentes. Et on voit en effet, de plus en plus, des œuvres entamées par les influences du dehors, dont l’ensemble manque d’unité, qui ne subsistent que par parties et qui continuent à se produire en s’affaiblissant, alors que l’invention première est épuisée.

Miss Austen, par la singularité de sa survenue à la campagne, dans un milieu étranger à tout souci littéraire, donne, dans sa plénitude, l’exemple d’un art développé tout entier sur lui-même, puisant dans le fond de son auteur ses éléments d’existence. C’est pourquoi elle a eu d’abord si peu de succès, ne s’inquiétant point de s’adapter an goût du moment, et pourquoi elle a ensuite sans cesse grandi et est devenue souveraine. Elle possédait l’existence propre, l’originalité dominatrice ; elle a ainsi échappé, ce qui est une condition d’avenir, aux passions fugitives et à l’influence des coteries ou des cénacles.

Miss Austen n’introduit point d’élément romanesque dans ses romans. Elle ne connaît pas les traits extraordinaires. Elle ne cherche pas les cas d’exception. Elle n’a nullement besoin de l’épisode rare, de l’aventure étrange. Elle n’a vu la vie que sous l’aspect réel où elle se présentait autour d’elle. Elle l’a prise pour la peindre dans l’exacte proportion de son développement de tous les instants. Ses personnages ont été de cet ordre qui embrassait sa famille, son entourage, le milieu où elle vivait. Elle les a montrés tels qu’ils existaient, sans les déformer pour les agrandir, ou leur donner des puissances, à part des traits ordinaires qui composaient leur nature.

Quand on lit un de ses romans, on voit les gens vaquer aux soins et aux plaisirs qu’entraîne leur condition, Ils vont et viennent, se visitent, dînent ensemble, prennent le thé, en causant et en échangeant les idées convenables. Puis se montrent, dans la juste mesure ou elles entrent aussi dans la vie réelle, les jalousies, les rivalités, les brouilles, les réconciliations ; puis les gens se prennent, flirtent, se marient, se quittent, tels qu’ils le font dans le train de chaque jour. Le paysage, les lieux, les logis, jusqu’aux ameublements, sont décrits, dans leur exacte proportion, de manière à ce que chaque être soit dans son cadre et ses entours.

On pourrait croire que ce procédé d’observation si minutieux donnera la peinture d’un monde représenté par ses moindres côtés et dépourvu de caractère. Mais l’observation du fait vivant, tel qu’il se produit dans ses multiples manifestations, est si subtile, si complète, si pénétrante qu’inconsciemment la trame de l’œuvre dégage une vie supérieure, qui laisse voir, en plein épanouissement, le peuple et le pays dans leur ensemble. Quoique les héros et les héroïnes — si ces mots sont permis — soient surtout de la classe moyenne, ils comprennent assez de membres de l’aristocratie et admettent accessoirement assez de gens du peuple, pour que le tableau de la vie anglaise soit complet. Les relations des classes entre elles, la manière dont se comportent vis-à-vis les uns des autres les hommes de tout âge et de toute condition, les idées, les préjugés, les opinions spéciales des professions et des rangs, s’y trouvent dans leur entier. Et en lisant Miss Auslen, on connaît l’Angleterre telle qu’elle était au commencement de ce siècle.

Une vue aussi précise du monde anglais doit évidemment amener à y découvrir tout ce qui s’y trouve. En effet, Miss Austen a vu et remarqué la première certains côtés du caractère national, que d’autres ont revu depuis et dont ils se sont emparés pour en faire l’analyse. Miss Austen, qui s’est bornée à regarder et à peindre, sans chercher à philosopher et à porter de jugement extérieur à son œuvre, n’a pas connu les mots de snob et de snobisme. C’est, après elle, Thackeray qui les a employés, qui en a fait un thème à ses sarcasmes, mais, dans ses observations, elle a rencontré des snobs et les a peints d’une touche si sûre et en traits si définis, qu’on ne peut s’empêcher de penser que Thackeray, avant d’observer les siens, dans le monde vivant de son temps, en avait d’abord pris l’idée chez elle. Le snob anglais est parfait sous la plume de Miss Austen. Il montre cette béatitude de l’être plat, qui se frotte d’abord à des personnes placées au-dessus de lui et s’en fait accepter en les flagornant, et qui se gonfle ensuite vis-à-vis des gens de sa sorte, pour leur faire sentir l’importance et le prestige qu’il croit avoir acquis. Puis apparaissent la contrefaçon, par le malotru, des manières naturellement aisées du gentleman et la prétention grotesque, chez les petites gens, à la gentilhommerie et à la naissance. Tous les traits du vrai snob sont là. Elle n’a laissé aux autres, pour aller plus loin qu’elle, qu’à disserter sur les types que, de premier jet, elle avait portés à la perfection.

L’observation de la vie, telle que la pratique Miss Austen, offre un art qui se tient forcément dans les limites contenues et entraîne des restrictions et, en effet, tout le côté des passions exceptionnelles n’est point à chercher dans son œuvre. Elle ne s’élève donc jamais au grand drame, à l’amour délirant, à la furie déchaînée, et, à l’autre extrémité de l’échelle, son observation minutieuse l’amène à la contemplation de manières d’être tellement communes, qu’on pourrait craindre de la voir tomber, à certains moments, dans la platitude et la trivialité. Cependant elle n’y tombe point. Elle s’en sauve, même dans ces cas où le sujet et le motif observés sont réellement terre-à-terre, par l’art et la valeur du style. Elle triomphe au contraire dans le rendu de ces minuties et de ces riens de la vie, qui complètent les peintures, donnent leurs derniers traits aux caractères, que les autres seul obligés d’abandonner comme trop ténus, mais qu’elle, avec sa légèreté féminine, sait saisir, pour leur prêter un charme qui les rend attachants. Ce sont alors surtout les qualités de forme et de style qui relèvent le sujet, et Miss Austen possède en effet de ces qualités de forme et de style, qui n’appartiennent qu’aux écrivains de premier rang.

Elle écrit avec cette félicité d’expression, ce charme naturel qui sont les dons montrés par les femmes, lorsqu’elles ont du génie ou du talent. Sa plume est en même temps pénétrée de l’humour anglais, qui donne la marque du caractère national. L’humour chez elle est contenu ; il n’atteint point cette violence qui verse dans la satire, le sarcasme amer ou la caricature. Ainsi tempéré par le tact féminin, il fait que le style demeure limpide, alerte, dans la mesure de ce sentiment artistique qui évite les dissertations, la rhétorique, la lourdeur et le pédantisme.

Elle possède, comme qualité de forme, quelque chose peut-être encore plus rare que les dons purs du style. Elle sait douer chaque personnage qu’elle fait parler, d’une langue propre, d’une manière de s’exprimer personnelle. On l’a, sur ce point, comparée à Shakespeare, dont elle s’approche, en effet. Aussitôt que le personnage que Shakespeare met en scène a prononcé quelques phrases, elles sont de telle structure, que l’homme tout entier se montre et que les particularités du langage révèlent le fond même de l’être. Miss Austen donne elle aussi à chacun de ses personnages, une langue et une manière de s’exprimer correspondant à son caractère et servant tout de suite à le révéler. Elle narre, et alors c’est elle qui se tient en scène, avec sa façon propre de raconter. Elle fait parler quelqu’un, et alors tout de suite elle se dissimule ; un style changé, une forme toute spéciale, convenant à l’individu, apparaissent. Et lorsqu’un autre interlocuteur survient, il a lui aussi sa langue originale et, dans toutes les conversations qui se succèdent ou recommencent, chaque interlocuteur reparaît et continue, en reprenant chaque fois la manière de s’exprimer qui lui a été tout d’abord donnée. Elle porte si loin le don de spécialiser le langage des personnages, qu’elle leur met souvent dans la bouche des formes de phrases tranchées, des répétitions de mots, des heurts de syllabes. On peut dire qu’on a jusqu’à la forme matérielle de l’élocution et jusqu’à la sensation du timbre de la voix. C’est par là qu’elle achève de rendre si vivants les êtres qu’elle observe.

Le roman, choisi comme forme d’art pour fixer les aspects réels de la vie, a eu son complet développement dans ce siècle. Il a pris des formes multiples, s’est prêté et assoupli à des usages divers, a été employé par des peuples différents, qui lui ont donné chacun leur caractère national. On pourrait presque, comme on le fait pour la peinture, le différencier en écoles et on distinguerait alors les écoles anglaise, française et russe. L’école anglaise apparaîtrait la première en date. À l’époque où, en France, on cultivait encore la tragédie classique, comme forme littéraire supérieure, et où l’imagination se renouvelant n’avait produit que les œuvres romantiques de Rousseau et de Chateaubriand, l’Angleterre avait déjà donné, dans le domaine de l’observation exacte de la vie, les romans de Fielding et de Miss Austen.


Théodore Duret