Miss Mousqueterr/Texte entier

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Boivin et Cie (p. --473).



PAUL D’IVOI




VOYAGES EXCENTRIQUES




MISS
MOUSQUETERR





OUVRAGE ILLUSTRÉ
DE QUATRE-VINGT-QUINZE GRAVURES DANS LE TEXTE
DE DOUZE GRANDES COMPOSITIONS HORS TEXTE
ET DE HUIT COMPOSITIONS TIRÉES EN COULEURS
d’après les dessins
de
LOUIS BOMBLED

PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE FURNE
BOIVIN & Cie, ÉDITEURS
5, RUE PALATINE (VIe)

Tous droits réservés.



PREMIÈRE PARTIE

LES ASSOIFFÉS DE LUMIÈRE


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CHAPITRE PREMIER

CE QUE L’ON TROUVE DANS UN VIEUX JOURNAL


— Certainement, Sir John, je vous suis la plus obligée de votre complaisance… Mais de là, à mettre mon cœur en douce palpitation de fiancée, il y a un fossé large, large plus que la Tamise.

— Ne me donnerez-vous pas l’espoir au moins ?

— J’ai donné, je pense…

— Vous avez dit l’impossible.

— Cela n’est point mon avis. J’ai dit : Ma fortune, mes banknotes en monceau, cela me cause l’ennui… Et votre richesse de même… Quand je m’écrie : Je veux ceci, ou bien, je veux cela… Il suffit d’ouvrir le carnet de chèques pour acheter… Je ne puis pas dépenser un petit morceau de temps à désirer… et je suis furieuse de ne pas désirer… Et alors j’ai proposé vous trouviez, d’imaginative façon, une chose intéressante pour ma pensée, et que mes livres ou guinées ne pourraient pas acheter… Trouvez, je répète, le chemin de m’intéresser, et je serai de suite fiancée contre vous-même.

Cette bizarre conversation était murmurée, sur la terrasse du Mirific-Hôtel de Nice, par Miss Violet Mousqueterr et Sir John Lobster.

Tous deux avaient vu le jour en Angleterre ; mais là s’arrêtait la ressemblance.

Miss Violet (les Saxons prononcent Vaïolett), de taille moyenne que sa minceur aristocratique faisait paraître grande, montrait ce charme un peu déhanché de l’Anglo-Saxonne sportive. Très jolie avec ses cheveux d’un blond presque fauve, son teint éblouissant, ses grands yeux gris-bleus, à la fois naïfs et hardis, elle possédait au plus haut degré cette grâce un peu raidillonne d’outre-Manche, si opposée à la grâce française, mais qui n’en est pas moins captivante.

Sa « trotteuse » blanche, son corsage blouse de même couleur, ses chaussures de tennis indiquaient qu’elle rentrait du cercle britannique de lawn… Elle pouvait avoir vingt ans.

Sir-John Lobster, plus âgé de deux lustres [1] comprimait son torse court, envahi par une obésité précoce, dans un veston de flanelle blanche coupée de larges bandes roses ; un « inexpressible » de même étoffe emprisonnait ses jambes massives, laissant saillir deux longs pieds chaussés de boxcalf jaune.

Il tenait à la main un léger chapeau de paille, adorné d’un ruban vert, et découvrait ainsi sa chevelure rouge, son visage écarlate, si rouge, si écarlate que l’on se demandait, dans le monde sélect réuni sur la Côte d’Azur, si Lobster [2] était pour lui un nom véritable ou un sobriquet.

Ce gros homme était du reste membre de la Chambre des Communes et figurait, dans l’annuaire du London and Country, parmi les plus riches propriétaires fonciers du Royaume-Uni de Grande-Bretagne.

Violet, elle, se trouvait de son côté être l’unique héritière de feu Jem Mousqueterr, de son vivant fabricant illustre de conserves à Brisbane (Australie).

Tout le monde se souvient de l’origine de la fortune de ce hardi spéculateur.

Parti d’Angleterre avec une petite fortune de 25.000 livres (625.000 francs), il s’était rendu en Australie où il avait d’abord passé pour fou.

Comment en effet désigner autrement un homme qui employait une

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grosse part de son capital à élever d’immenses hangars qu’il remplissait d’appareils coûteux et étranges… Le plus fort, c’est qu’aux questionneurs il répondait en souriant :

— Je ne sais pas encore quelle industrie fixera mon choix… Pour être prêt, je fais toujours construire l’usine.

C’était un insensé pour parler ainsi !

Or, ce fou avait remarqué que toute l’Australie souffrait d’un mal effroyable, la pullulation des lapins.

Ces rongeurs, en nombre incalculable, ravageaient les plantations, les récoltes… Les cultivateurs hurlaient, les assemblées législatives s’émouvaient ! Un beau jour, on décida par une loi la destruction de l’ennemi à quatre pattes.

Une battue géante s’organisa. Plus de cinq cent mille chasseurs se ruèrent au massacre. En six jours, on extermina près de cent millions de lapins.

Jem Mousqueterr n’attendait que cela. Des courtiers, engagés de longue date, parcoururent le pays, achetant en bloc, chair et peau, les lapins qui, vu leur abondance, étaient tombés à un prix dérisoire. En un mois, l’usine de Jem transformait en « pâtés » trente millions des intéressants rongeurs, avec un bénéfice net d’environ six pence (0 fr. 60) par unité, et la fortune de l’usinier passait de 625.000 francs à dix-huit millions.

Ses détracteurs s’épuisaient à présent en clameurs d’enthousiasme. La marque « Jem » concurrençait victorieusement les plus célèbres conserves américaines, et quand Sir Mousqueterr, conseiller privé de la Nouvelle-Galles du Sud, décoré de quarante-trois ordres, tant Anglais qu’étrangers, baronnet, etc., etc., rendit sa belle âme au Seigneur, il laissait à son héritière, élevée dans les meilleurs établissements scolaires d’Angleterre, la bagatelle de deux cent soixante-quinze millions.

Le « Roi du Lapin » avait bien fait les choses. De nombreux gentlemen songèrent à faire mieux encore, en canalisant à leur profit cette fortune si honorablement acquise. On demanda la main de Violet pour trois lords, pour un duc héréditaire allemand, pour un prince prétendant à l’un des trônes Balkaniques ; un grand-duc russe même, épouvanté par la marche de la révolution au pays moscovite, ne craignit pas de se mettre sur les rangs.

Violet refusa tous les aspirants à sa jolie main, fine, longue, aux ongles roses. Croyait-elle mériter mieux que ces soupirs intéressés ? Non. Tous ces messieurs l’ennuyaient, voilà tout. Elle souhaitait désirer une chose, que la fortune ne lui pût donner… Quoi ? Elle n’en savait rien… et dans son ignorance de ce qui lui semblait devoir lui amener le bonheur, elle avait décidé, de façon irrévocable, qu’elle épouserait seulement celui qui lui donnerait la sensation neuve, inconnue, cherchée vainement jusqu’à ce jour ; celui qui serait doté d’un esprit assez original pour découvrir à ses yeux une joie, un plaisir, que l’or ne lui pût procurer.

Elle voyageait beaucoup. Seul, John Lobster s’était acharné à la suivre.

Ce représentant de la Chambre des Communes s’était juré à lui-même que miss Violet serait sa femme, la gardienne charmante de son home. Et, en homme qui a réussi à conquérir les suffrages de ses concitoyens électeurs, il ne doutait pas d’obtenir un jour celui de la jolie orpheline.

Il s’évertuait donc à satisfaire ses moindres caprices. À cette heure même, sur la terrasse du Mirific-Hôtel, dominant le jardin, fleuri en dépit de la saison d’hiver, et aussi les palmiers de la promenade bordant la mer bleue, où se reflétait le soleil radieux, John apparaissait chargé d’une multitude de petits paquets.

Il les dénommait tout en les posant sur un guéridon de jardin.

— Aoh ! Vous dites des choses douloureuses pour l’entendement d’un aimant fiancé, dear Violet, mais je pense mes soins vous feront prendre un avis différent… Voici le face-à-main écaille et argent, que vous avez regardé hier… Et aussi les nouvelles balles de tennis créées par l’ingénieur Strible… et encore la loge pour le théâtre… Voici, de plus, votre raquette égarée… Elle avait été emportée par mégarde… C’est le prince Nielsa, vous savez, qui réside à Monte-Carlo, Buckingham-Palace, chez la toute aimable et spirituelle Mme Norès. Il a renvoyé la raquette par un groom avec force excuses et ce bouquet.

Distraitement, la jeune fille murmura :

— Tout cela s’adresse à mon argent… N’est-il donc rien qui soit inachetable ?

— Poor Violet… Toujours ce rêve.

— Toujours.

— Vous cherchez l’impossible.

— Lui seul m’attire.

— Eh bien…, un désir irréalisable, cela existe, by Jove… ! Désirez la lune, vous ne l’aurez pas.

Elle fronça ses jolis sourcils.

— Une Anglaise n’est point une folle… Elle ne saurait marquer des désirs de ce genre.

— Cela est droit, en effet… Seulement si vous repoussez aussi les folies, je ne vois pas du tout la voie pour vous faire entrer en satisfaction.

Violet secoua mélancoliquement sa tête charmante :

— Moi non plus, hélas !… De là mon ennui… Oh ! une chose difficile, mais réalisable…, qui mette un petit morceau d’intérêt, un soupçon d’excitation, dans ma si monotone existence.

La jeune fille s’accouda sur la terrasse, tournant, le dos aux paquets déposés sur le guéridon, et du même coup à sir John plus rouge que jamais.

Et ce fiancé entêté la considérait avec un sourire indulgent, lequel démasquant ses longues dents jaunes au milieu de sa face empourprée, faisait involontairement penser aux mascarons polychromes d’une décoration espagnole. Soudain, il cessa de sourire, prêtant l’oreille.

Violet, elle aussi, avait levé la tête, regardant au-dessous d’elle dans le jardin.

Au seuil de la grille basse longeant la promenade, venait d’apparaître un homme de vingt-sept à vingt-huit ans, ni grand, ni petit, ni gras, ni maigre, ni beau, ni laid, en complet de flanelle blanche et casquette de yachting, et ce personnage fredonnait tout en paraissant lire avec attention un journal froissé enveloppant une grosse touffe de violettes pâles. C’était la voix du nouveau venu qui avait attiré les regards des deux Anglais.

— M. Max Soleil, chuchota Violet.

— Peuh… Cet écrivain français… petit personnage… Ses écrits valent à peine vingt mille francs par an.

Agressive, Violet coupa la réflexion de Lobster :

— Oui, mais un homme heureux… toujours souriant… Il est seul et il chante… Il s’intéresse à tant de choses… Chut ! ne répondez pas, il n’a pas besoin d’entendre que l’on parle de lui.

La recommandation n’était pas inutile.

Max Soleil, puisque tel était son nom, avait abandonné sa lecture, et d’un pas vif, alerte, suivait l’allée sablée conduisant à la terrasse de l’hôtel. Il allait, fredonnant toujours. En trois bonds, il escalada les douze marches, au haut desquelles il s’arrêta net. Une jolie voix venait de prononcer :

— Good morning… Vous avez déjà promené ce matin ?

Miss Violet Mousqueterr s’avançait vers lui la main tendue.

Max serra amicalement les doigts de la multimillionnaire, puis ceux beaucoup plus lourds de John ; enfin, jetant sa casquette sur le guéridon :

— Je suis sorti, oui, car j’étais navré…

— Navré, vous toujours si joyeux ?

— Oh ! un désespoir… j’ai été obligé de faire mourir Marthe Lussan. Violet et sir John eurent un soubresaut.

— Vous auriez tué ?… balbutièrent-ils.

— Oh ! rassurez-vous, en imagination seulement. Marthe Lussan est l’héroïne du roman que me publie, en ce moment le Matin… mais j’ai tant travaillé ce caractère, tellement caressé les détails, que je me suis pris de tendresse pour Marthe… Il m’a fallu un gros effort pour me décider à obéir à la stricte logique qui la conduisait au tombeau.

Lobster fit entendre un gros rire, La jeune fille ne se dérida point.

Elle regardait l’auteur, remarquant son front large, aux lignes harmonieuses se fondant dans les cheveux châtains coupés court ; puis ses yeux d’un gris vert, transparents, limpides, affirmant la sincérité, la résolution, et aussi une chose indéfinissable qui troublait, quand leur regard se posait. Alors, on avait l’impression que le rayon brillant qui s’en échappait pénétrait au dedans de l’être, se glissait jusqu’aux retraites où s’abritent les pensées réelles.

L’écrivain, du reste, n’était point personnage banal.

À dix-huit ans, il avait réussi à entrer à l’École Polytechnique. Il en était sorti avec le numéro neuf, c’est à dire avec le droit de choisir parmi les fonctions civiles ou militaires. Et avec une tranquillité, qui stupéfia ses amis et connaissances, il avait opté pour… la littérature.

Renonçant à la carrière d’ingénieur ouverte devant lui, il s’était lancé en plein journalisme, plaçant au hasard de la chance, nouvelles, variétés, articles scientifiques. Deux ans plus tôt, une comédie-vaudeville de lui avait connu le retentissant succès sur la scène des Variétés. Six mois plus tard, il publiait un roman feuilleton d’un dramatique achevé, puis une comédie en quatre actes, qui fit courir tout Paris au Gymnase. À vingt-sept ans, Max Soleil connaissait la gloire… Éditeurs, directeurs de théâtre ou de périodiques, sollicitaient sa collaboration, et comme l’avait dit trop dédaigneusement sir John, il gagnait au bas mot vingt mille francs par an.

Peut-être Violet songeait-elle à ces choses.

— Donc, reprit Max gaiement, j’ai voulu secouer ma douleur… J’ai assisté au match de Mlles Ladscheff et Hurtington au Golf-link (enclos du jeu de golf), puis un peu remis par la vue des exercices d’autrui, je revenais, en flânant. Je rencontre une bouquetière, chargée de violettes… Ces fleurs, association d’idées, me font songer à vous ; j’en pris pour vous les rapporter, ce qui me rendit le plus heureux des hommes.

Elle l’interrompit en le menaçant du doigt.

— Oh ! Français, inventeur du madrigal, vous allez aussi me faire la cour.

— Comme chacun ici et ailleurs, grommela Lobster.

Max ne prêta aucune attention aux paroles de ce dernier. Il avait eu un mouvement de contrariété à la remarque de l’Anglaise.

— Mademoiselle, dit-il, voici quinze jours que nous nous rencontrons dans cet hôtel, et j’espérais ne passer à vos yeux ni comme fat, ni comme cupide.

— Fat, cupide ? répéta Violet surprise.

— Sans doute… Vous faire la cour, serait supposer que je puis vous inspirer une passion… fatuité !… Ou bien que je vise votre fortune vraiment trop grosse pour moi… cupidité !

— Ou bien un simple flirt…, s’éclama le gros Lobster toujours souriant.

— Je ne flirte jamais, riposta sèchement l’auteur… Le flirt est une parodie d’un sentiment vrai… à l’usage des faibles de cœur et d’esprit.

Il s’arrêta net. La gentille Anglaise lui tendait la main.

— Serrez ma main, je prie… J’ai parlé avec légèreté et je m’excuse. Sans rancune, il pressa la petite main dans la sienne.

— Je vous remercie. Comme cela, je pourrai partir en emportant le souvenir d’une bonne petite camarade, presque d’une amie.

— Comment, vous partez ?

— Ce soir… C’est le bonheur dont je parlais.

— Le bonheur ! Mais vous deviez rester encore deux semaines…

— C’est vrai.

— Et comme vous expliquiez, l’autre soir, votre existence : onze mois de travail, de vie simple et méthodique… Un mois de vacances, à Nice, avec la vie de millionnaire… Je vous avoue, je ne conçois pas le bonheur qui abrège le mois de fortune.

— Qui multiplie, voulez-vous dire.

— Vous parlez par énigmes.

— La chose la plus intéressante !

Elle eut un grand geste :

— Vous avez trouvé une chose intéressante, vraiment ? Il y avait un rayonnement anxieux dans ses yeux doux.

— Au moins pour moi… Le point de départ d’un roman extraordinaire… Un mystère que les polices française, anglaise et russe, ont été impuissantes à déchiffrer ; un mystère que je veux expliquer, moi.

— Mais vous disiez le bonheur venu en achetant les violettes.

— Justement, tenez, Mademoiselle, prenez-les.

Et lui mettant des violettes entre les doigts, il montra le journal qui les enveloppait.

— Voilà le bonheur… donné par la bouquetière et par-dessus le marché.

— Ce journal ?

— Un Petit Marseillais, vieux de quatre mois.

— Je continue à ne rien comprendre…

— Ce journal, reprit Max est du mois d’octobre dernier. Ma bouquetière l’a sans doute acheté dans un lot de papiers destinés à envelopper ses bottillons de fleurs… Comment fut-il entre ses mains, je n’en ai cure… La veine, comme dit cet excellent Capus, la veine est que mes yeux ont été attirés par ce sous-titre suggestif.

Et scandant les syllabes, comme pour amplifier l’effet, l’écrivain lut :
LES MYSTÉRIEUSES INCONNUES FURENT TRANSPORTÉES AU COMMISSARIAT.


Singulier cas de folie double. Le mystère de Marseille.
Sont-ce des Nihilistes ? L’obscurité s’épaissit.


— Folie double ?

— Nihilistes ?

Ces exclamations jaillirent des lèvres des Anglais. Le romancier s’inclina légèrement, recommanda le silence du geste, puis reprenant sa lecture :

« Hier, — c’est-à-dire le 23 septembre dernier —, les agents Peyral et Barbon, faisant une tournée de service sur la promenade de la Corniche…

— À Marseille ?

— Oui… « Les agents Peyral et Barbon découvrirent deux jeunes femmes, élégamment vêtues, plongées dans un sommeil profond… Ils eurent beau les appeler, les secouer même, les dormeuses n’ouvrirent point les yeux.

— Ah bah ! s’exclama Miss Violet, dont les joues rosées, les regards brillants exprimaient l’intérêt.

— Attendez, attendez… Ceci n’est rien encore… Je poursuis : « Las de leurs vains efforts, les agents conclurent que le sommeil des inconnues n’était, point naturel. Sur ce, Barbon se détacha, réquisitionna des porteurs et des civières, et les mystérieuses belles au bois dormant, furent transportées au commissariat de police le plus proche. Là, il fallut plus de trois heures pour ramener les énigmatiques personnes à la conscience des choses, M. Bellugga, le sympathique commissaire, en avait conclu de suite que les dames subissaient l’étreinte d’un narcotique puissant.

— Oh ! un narcotique !

— On a l’impression d’un roman d’Anne Radcliffe !

— Tout cela n’est rien encore, fit Max en souriant. Écoutez la suite :

« Les étrangères revenues à elles, M. Bellugga les interrogea.

« L’une, adorable blonde, âgée de vingt printemps à peine, ne répondit que par ces phrases incohérentes : « La nuit est la complice… Vers la lumière… Là-bas… l’Orient… la clarté. »

« La seconde déclara être la duchesse de La Roche-Sonnaille, épouse du clubman parisien bien connu. Sa compagne, d’après elle, répondait au nom de Mona Labianov, et était fille du général qui eut l’honneur de représenter le gouvernement russe au dernier congrès de la Paix.

« Puis la jeune femme raconta une étrange histoire, si étrange que M. Bellugga n’hésita pas à aviser le parquet.

« Il s’agissait d’une immense conspiration asiatique dirigée contre l’Europe, de l’enlèvement de M. et Mme de la Roche-Sonnaille en plein voyage de noces, de leur entraînement dans une formidable intrigue menaçant tous les gouvernements européens établis en Asie. Et elle semblait dire une page d’histoire moderne vécue, car certains détails, tels que ceux de la colonie allemande du Chan Toung, des passes de Kilua, au Tonkin français, dont nous avons entretenu nos lecteurs en temps utile, s’encadraient dans ce récit palpitant.

« Avec une clarté, une précision admirables, la duchesse ajouta qu’elle et sa compagne étaient arrivées de Calcutta par le paquebot Oxus, des Messageries maritimes, et qu’aussitôt débarquées, elles s’étaient rendues chez le docteur Rodel, au bastidou Loursinade sur la route d’Aubagne… Elle prétendait avoir assisté là à une scène terrible, à la suite de laquelle avait sombré la raison de sa compagne.

« Or, l’enquête immédiatement entreprise, a démontré que le docteur Rodel était décédé, depuis plus d’un an… et que, depuis cette époque, la Villa Loursinade n’eut aucun locataire.

« Notre reporter, qui a pénétré dans la maison, a pu s’en convaincre. Les parquets disjoints, couverts de poussière, les murs humides et salpêtrés, ne laissent aucun doute à cet égard. Comme sa jeune amie, Mme de la Roche-Sonnaille est donc atteinte de démence.

« Raisonnable d’apparence, lorsqu’elle s’entretient de tout autre objet, elle retombe dans sa douloureuse hallucination aussitôt que l’on prononce en sa présence le nom du bastidou Loursinade.

« Quoi qu’il en soit, des télégrammes furent aussitôt expédiés : à Paris, aux familles de La Roche-Sonnaille et Lillois ; à St-Pétersbourg, à Son Excellence le général Labianov. Ils reçurent tous, cette réponse stupéfiante : Disparus sans laisser d’adresse.

« Quel est le mystère angoissant où a sombré la raison des deux jeunes femmes, qui semblent bien être, comme elles l’affirment, la duchesse de la Roche-Sonnaille, disparue, il y a environ dix-huit mois, ainsi que son mari, au cours de son voyage de noces aux bords du Rhin, et la fille unique du général Labianov ? [3]

« Le nom du plénipotentiaire russe fait craindre que la main des révolutionnaires russes, des nihilistes, soit dans tout ceci.

« Il serait temps que le gouvernement prît des mesures contre cette secte violente, à laquelle notre pays accorde une hospitalité trop facile.

« Que les nihilistes bouleversent la Russie, cela les regarde et nous n’avons rien à y voir ; mais qu’ils viennent molester des citoyens français, voilà qui ne saurait être admis. »

Un instant, Max Soleil garda le silence.

Son regard lumineux se posa sur miss Violet.

La jeune fille ne bougeait pas. L’œil étonné, sa bouche rose entr’ouverte, elle semblait attendre encore. Pour une fois, elle paraissait ressentir cet intérêt, qu’une demi-heure plus tôt, elle se plaignait de ne pas éprouver.

— Eh bien ? interrogea-t-il enfin.

Elle parut sortir d’un rêve et d’une voix indécise :

— C’est extraordinaire.

— Ne pensez-vous pas qu’il serait passionnant de résoudre ce problème ?

Elle fit oui de la tête.

— Sans compter que, sans doute… en trouvant un roman vrai, j’accomplirais, j’en suis certain, une bonne action.

— Une bonne action ?

Le romancier leva les bras en l’air en un geste éloquent :

— J’oubliais…

Et tournant la page du journal.

— Ceci… Dernière heure. — Voyez :

« Mme de la Roche-Sonnaille et Mlle Mona Labianov, vu leur état mental, ont été conduites à la maison de santé du docteur aliéniste Elleviousse.

« Tout le monde connaît l’éminent praticien, ses cures merveilleuses, ses ouvrages qui ont révolutionné les théories de la folie. Tout le monde a, sinon tenu entre les mains, du moins entendu parler de ses Essais sur les fuites de la raison et leurs causes.

« Nous nous sommes rendus à sa maison de santé, et avons eu la bonne fortune de surprendre le savant dans son laboratoire, où il poursuit ses études touchant l’influence des rayons de lumière colorée sur l’évolution de la démence. Le docteur Elleviousse, comme tous les êtres d’élite, est un apôtre. Au contact des aliénés, il ne s’est point blasé sur leurs souffrances. C’est avec une tristesse profonde qu’il nous a confirmé la folie réelle de ses nouvelles pensionnaires et son peu d’espoir de les guérir.

« Il nous a été donné de voir ces infortunées victimes d’un mystère, dont l’obscurité semble ne devoir jamais être percée.

« Mlle Mona Labianov, jolie comme un ange hagard, blonde ainsi que les blés, continue à prononcer ces phrases dépourvues de sens :

— L’Orient… la lumière…

« Dans le jardin de l’établissement, il semble qu’une secrète attraction l’oblige à regarder sans cesse vers l’Est.

« Quant à Mme la duchesse de La Roche-Sonnaille, une des plus charmantes représentantes de l’armorial de France, elle nous a entretenus avec beaucoup de bon sens tout d’abord. Par malheur, les nécessités de notre profession, le désir de renseigner nos lecteurs, nous ayant amenés à nous enquérir du bastidou Loursinade,

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nous le regrettâmes aussitôt, car l’infortunée se prit à délirer, répétant l’invraisemblable histoire dont l’enquête a établi l’impossibilité. C’est le cœur serré que nous avons quitté la maison de santé du docteur Elleviousse, où nous laissions ces pauvres femmes victimes d’une inexplicable fatalité. »

Et d’un ton paisible, Max ajouta :

— Vous concevez pourquoi j’ai employé les mots : bonne action. Ou bien une secousse effroyable a bouleversé l’esprit, de ces dames… et alors remonter jusqu’au coupable est une œuvre de justice, ou bien cette duchesse, si raisonnable sur tous les points, l’est peut-être encore quand elle parle du bastidou Loursinade…

— Quoi ? Vous croiriez qu’elle n’est pas folle ?

— Je ne crois rien. Je me mets à la recherche de la vérité… J’examine donc les deux hypothèses.

— Vous ne penchez vers aucune ?

— À vous parler-franchement, si…, d’intuition, j’incline à la croire parfaitement saine d’esprit.

— Mais alors, c’est épouvantable d’être enfermée dans une maison de fous.

La gentille Anglaise avait joint les mains. Son attitude exprimait l’horreur.

— Bon, ne vous troublez pas ainsi… Ce n’est point une certitude… Je veux même commencer mon enquête en me libérant de cette idée… La logique seule doit me conduire.

— Et vous commencerez l’enquête… ?

— Elle l’est. J’ai télégraphié tout à l’heure au docteur Elleviousse, en le priant de me recevoir demain… Prétexte : Un roman sensationnel… Aussitôt sa réponse arrivée, je pars pour Marseille.

Avec une animation inaccoutumée, Violet Mousqueterr s’écria :

— Oh ! réussissez… Je fais des vœux, vous savez… Je ne puis dire combien beaucoup m’intéressent ces pauvres chères malades.

Un bruyant éclat de rire fit sursauter la jeune Anglaise. Sir John Lobster se contorsionnait dans une tonitruante hilarité.

— Allons bon… Pull up ! Vous voilà intéressée… Pas pour longtemps, car avec quelques banknotes…

— Des banknotes ?

— Yes… Je vais expédier un télégramme au chef de la police marseillaise… J’offrirai une prime de 2.000 livres (50.000 francs) à l’agent qui apportera le mot de l’énigme… Et sous peu j’aurai le résultat sans troubler moi-même le moins du monde.

Et, railleur, il conclut :

— Ce n’est point là encore une chose qui ne puisse s’acheter.

Le visage de la jeune fille s’assombrit à cette déclaration, mais Max riposta :

— Je crois que vous vous trompez.

— Oh non !

— Je vous demande pardon. Le gouvernement, russe s’est montré généreux, il a offert une prime de cent mille roubles, l’on n’a cependant rien découvert.

Et Violet se rassérénant à ces mots, Sir John piqué s’exclama :

— Avec cette prime, on n’a rien trouvé… Pourquoi pensez-vous être plus heureux ?

— Parce que je m’embarque dans l’affaire, non pour gagner de l’argent, mais pour donner satisfaction à deux choses que j’aime cent fois plus.

— Et quelles donc, je vous prie ?

— Mon cœur et mon raisonnement.

Le représentant : de la Chambre des Communes n’eut pas le temps de répliquer. Miss Violet frappait joyeusement ses mains l’une contre l’autre.

— Cela est tout à fait droit… Vous partez aujourd’hui, Master Max ?

— Sitôt la réponse Elleviousse reçue.

— Pourquoi sitôt, puisque le rendez-vous, n’est que pour demain ?

— Parce que je veux tenter quelques démarches qui me démontreront si Mme de la Roche-Sonnaille est insensée.

— Aoh ! grommela Lobster, puisque de célèbres médecins jugent ainsi… La jeune fille lui coupa la parole.

— C’est que,… Master Max…, si vous attendiez demain… Je voudrais tant voir aussi ces ladies…

Elle se faisait câline, suppliante. Vraiment la petite personne, si ennuyée naguère, se passionnait pour le mystère de Marseille.

Le romancier secoua, doucement la tête.

— Je me ferai un plaisir de vous accompagner demain, mais je partirai aujourd’hui.

— Pourquoi ?

— Je vous le raconterai au Cosmopolitan-Hôtel, où je descendrai.

— Alors demain, à quelle heure ?

— Le docteur Elleviousse me le télégraphiera.

All right

Et avec un adorable sourire, la multimillionnaire conclut :

— C’est tout, à fait curieux… Il semble je vis, depuis un quart d’heure… Oh ! les chères ladies, les douces petites choses ? Pourvu qu’il soit très difficile de travailler à leur bonheur…, afin que je ne retombe pas vitement dans l’ennui.

Lobster, plus rouge que jamais, grogna d’un ton dépité :

— Oh ! vous retomberez.

— Vous êtes insupportable.

— No, je suis dans la logique…, tout autant que Master Max Soleil.

D’un coup de sa paume, il assura sur sa chevelure ardente son canotier au ruban vert, et, se dirigeant vers l’escalier du jardin :

— Je vais confectionner le message télégraphique au chef de la police de Marseille… J’offre la prime de dix mille livres (250.000 francs), j’achète l’enquête que vous désirez.

Soufflant, marmonnant, il descendit aussi vite que le lui permettaient ses courtes jambes, laissant Miss Violet Mousqueterr furieuse de son obstination à l’empêcher de s’intéresser à quelque chose, une fois au moins dans sa vie.



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CHAPITRE II

LE FIL D’ARIANE


L’horloge extérieure marquait six heures, lorsque Max sortit de la gare de Marseille.

Le docteur Elleviousse lui avait télégraphié sans retard, confirmant la présence, dans sa maison de santé, des deux pauvres démentes, Mona Labianov et Sara de la Roche-Sonnaille, et se déclarant heureux de recevoir le lendemain, à deux heures, M. Max Soleil, dont le beau talent lui était connu.

Sur ce, le jeune homme, après un shake hand cordial à Miss Violet, un secouement de mains à sir John, avait quitté Nice, n’emportant qu’une valise, ses malles devant être expédiées à son domicile, à Paris, par les soins du Mirific-Hotel.

Dans la cour de la gare, il avisa l’omnibus de l’hôtel Cosmopolitan… Il lui remit sa valise, chargeant le valet de pied de lui retenir une chambre.

Puis débarrassé ainsi, Max sauta dans une voiture de place, en lançant au cocher :

— Agence des Messageries Maritimes !

Le véhicule se mit en route.

Insensible au mouvement de la ville affairée, Max réfléchissait.

— Le journal est muet sur un point. Les deux dames sont-elles bien arrivées de Calcutta par le steamer Oxus ? Si oui, je possède un ensemble de faits qui semblent se coordonner normalement, La duchesse et son mari, en voyage de noces sur les bords du Rhin, disparaissent… Dix-huit mois se passent. Elle reparaît à Calcutta, s’embarque sur l’Oxus et rentre à Marseille. Elle explique que de Hollande elle a été entraînée contre sa volonté dans l’Inde… Ce voyage involontaire entre deux voyages voulus, n’a rien d’illogique… Sur toute cette partie de son aventure, Mme de la Roche-Sonnaille aurait donc dit la vérité… Mais si cela était, il y aurait gros à parier qu’elle a continué à parler sensément pour le reste.

Il hocha la tête :

— Ne nous emballons pas… Vérifions l’affaire de l’Oxus… C’est elle qui déterminera, pour moi, si cette jeune femme jouit de ses facultés ou non.

Max s’appliqua un coup sur la tête.

— Niais ! Si cela était vrai, les magistrats, les policiers enquêteurs n’auraient pas conclu à la folie ? Je suis idiot d’aller aux Messageries Maritimes.

Et déjà il ouvrait la bouche pour ordonner au cocher de le mener tout uniment au Cosmopolitan, quand il se ravisa soudain :

— Non, cela n’est pas un argument… Ils l’ont déclarée folle, tout simplement parce qu’ils n’ont pas conduit leur enquête normalement.

Puis avec un sourire.

— Ces braves gens ne savent pas bâtir un roman. Ils ignorent qu’il est indispensable, pour lui donner une charpente solide, de prendre le fait de début et de s’appuyer sur lui pour aller plus loin. Naturellement, ils ont couru à la maison de la route d’Aubagne, pour arrêter le personnage mystérieux, auquel la duchesse attribuait la folie de sa compagne… Là, ils ont appris que le dit personnage était mort depuis un an, que le bastidou Loursinade n’était point habité… Poussière, humidité, toiles d’araignée, l’affaire a été entendue… ; Ceci était faux ; donc tout était faux… Une fois cette idée préconçue ancrée dans leur cerveau, les enquêteurs se trouvaient dépistés… Si l’on ajoute l’avis du docteur Elleviousse…, les aliénistes voient des fous partout… et je pense que, quand ils se regardent dans un miroir, ils ont envie de s’ordonner la douche et la camisole de force… Leur erreur s’explique ainsi… un point de départ qui a faussé leur jugement.

Ici, le jeune homme ne put se tenir de rire :

— Il me sied bien de critiquer les autres… Je m’évertue à me démontrer qu’ils se sont trompés, alors que je ne suis pas du tout certain que les voyageuses aient pris passage sur l’Oxus.

Et regardant autour de lui.

— Seulement mon incertitude ne sera pas de longue durée.

En effet, la voiture s’arrêtait devant l’office des Messageries Maritimes, que de grandes affiches annonçant les « départs » signalaient à l’attention.

Son cocher soldé, Max entra dans le bureau.

— Monsieur désire, demanda un groom… Passage, fret, renseignement ?

Le romancier mit cinquante centimes dans la main du gamin.

— Puis-je parler au Directeur de l’Agence ?

— M. Ponchel… ; je vais voir… Qui annoncerai-je ?

Pour seule réponse, Max tira une carte de son portefeuille et au-dessous de son nom

MAX SOLEIL

traça cette ligne au crayon :

En train de vivre un roman futur. Désire un renseignement. Deux minutes plus tard, le groom reparaissait, et, avec une nuance de considération, née de l’empressement manifesté par son chef à recevoir le visiteur :

— M. Ponchel attend Monsieur.

Il précédait Max, s’approchait d’une porte close, l’ouvrait et s’effaçait gravement pour laisser passer le jeune homme.

Le directeur vint à lui la main tendue.

— Entrez donc… Très heureux de faire votre connaissance. Ravi si je puis vous être agréable.

— Trop aimable vraiment.

— De quoi s’agit-il ?

— Je viens de vous l’écrire, d’un roman que je prépare depuis ce matin.

M. Ponchel ouvrit des yeux ébahis.

— Ce matin ?

— Oui… Un journal du mois d’octobre dernier m’est tombé sous les yeux… Un mystère admirable, unique, d’une originalité… bref, un quotidien est trop concis en pareil cas, et je me livre à une petite enquête afin d’augmenter mes notes.

— Si je puis vous aider ?…

— Je l’espère. Il s’agit de Mme de la Roche-Sonnaille et…

— Les deux pauvres folles… Vous avez raison… Avec votre talent… Mais vous souhaitez savoir.

— Si le paquebot Oxus les a bien amenées…

— De Calcutta, certainement… J’ai, vous le concevez, été interrogé à ce sujet.

— Je le supposais… et j’ai pensé que vous consentiriez à m’apprendre ce que vous savez d’elles… Par exemple, à bord, ont-elles donné des marques de dérangement d’esprit ?

— Ah diable ?

Un instant le directeur demeura perplexe, puis se décidant tout à coup :

— Attendez… je vais vous donner connaissance du rapport établi par le lieutenant de vaisseau Allee, capitaine de l’Oxus… C’est une pièce confidentielle, mais du moment où elle peut nous procurer le plaisir d’une œuvre de vous…

Il fourrageait dans un carton.

— Ah ! voici… Les deux voyageuses n’ont donné lieu à aucun trouble à bord. Elles paraissaient cependant étranges. Ainsi, au début de la traversée, elles semblaient très mélancoliques… Elles se montrèrent impatientes d’arriver… Plusieurs fois chaque jour, elles s’inquiétaient de la vitesse de marche, du chemin parcouru… consultant les cartes…

— Avouez que beaucoup de passagers agissent de même.

— Certainement… Mais en entrant à Marseille, elles ont carrément fait preuve de bizarrerie excessive.

— Puis-je abuser de votre complaisance… ?

— Vous n’abuserez jamais… Figurez-vous que, le navire à quai, elles débarquent, laissant leurs bagages à bord… Elles se rendent au tramway conduisant à la route d’Aubagne.

— Où se trouve le bastidou Loursinade ?

— Justement… Le conducteur de la voiture qui les a amenées s’est présenté de lui-même à l’enquête… D’après sa déposition, Mlle Labianov paraissait assez calme, tandis que la duchesse se montrait au contraire très agitée… Elles s’informèrent du bastidou Loursinade.

— Ah ! ah !

— Oui, l’employé a même supposé qu’elles allaient visiter la villa, avec l’intention de la louer.

— Et elles descendirent… ?

— Au terminus du tram, à huit ou neuf cents mètres de la maison mystérieuse… Alors tout s’embrouille. La duchesse prétend n’être restée que vingt-quatre heures dans le bastidou… Et pourtant on ne les a retrouvées, sur la promenade de la Corniche, que huit jours après l’arrivée de l’Oxus.

Le romancier écoutait de toutes ses oreilles.

— Mais, remarqua-t-il, ces dames connaissaient donc cette propriété ?

Il fourrageait dans un carton.

— Je vous ai prévenu qu’ici tout s’embrouille. D’après la version de la malheureuse hallucinée, elles devaient y trouver le docteur mort un an avant leur arrivée à Marseille… C’était un ami à elles qui leur avait donné cette indication dans l’Inde… Il y a une histoire de télégramme…, que sais-je ?… Nous sommes en plein brouillard de folie.

Évidemment, pour le fonctionnaire, l’insanité des pensionnaires de la maison de santé Elleviousse était un article de foi.

Max comprit qu’il n’y avait pas lieu de discuter.

Aussi fut-ce d’un ton indifférent qu’il reprit :

— Et les bagages de ces infortunées, ces bagages laissés à bord de l’Oxus ?

— Ont été remis au docteur Elleviousse…

— Bien… Mais les magistrats les ont examinés ?

— Sans doute… C’est même ainsi qu’ont été découverts les papiers établissant avec certitude l’identité des voyageuses.

— Mais en dehors de ces papiers, rien, aucun objet corroborant leurs dires ?

— Non… De riches étoffes hindoues et chinoises, quelques bijoux précieux… Au demeurant, les curiosités que rapporte toujours un touriste riche, retour d’Asie.

M. Ponchel avait certainement exprimé tout ce qu’il savait. Max se leva. Avec force remerciements, il prit congé de l’aimable homme, puis du pas lent d’un flâneur il se dirigea vers le Cosmopolitan-Hotel.

— Elle a dit la vérité, cette petite duchesse, se confiait-il. Elle n’est point folle du tout… Oui, oui,… Elle savait l’existence du docteur Rodel du bastidou Loursinade… Elle pensait le rencontrer… Qui l’avait envoyée vers lui… ? Son mari…, ou le fiancé de Mona, ces deux hommes disparus… Mais pourquoi ?

Un instant, il demeura sur place, les sourcils froncés, le front barré par un pli annonçant l’acuité de ses réflexions. Enfin, il reprit sa marche :

— Bon ! Je la verrai demain… Elle me le dira… et alors…, j’écris à l’ordinaire mes romans, celui-ci je l’agirai… ; il me passionne vraiment.

Il secoua gaiement la tête :

— Là, à présent, nous allons songer à bien dîner. Il faut nourrir la machine, si l’on veut qu’elle fonctionne bien…

Comme une légère hésitation passa sur ses traits mobiles, bientôt remplacée par un sourire :

— D’ici à demain… J’emploierai le temps à visiter cette maison de la route d’Aubagne… qui sait !…

Sur cette réflexion énigmatique, Max parvint au seuil de l’Hôtel Cosmopolitan.

Au bureau, on lui indiqua la chambre que le valet de l’omnibus lui avait retenue selon ses ordres, et déjà il s’engageait dans l’escalier, quand une voix le fit tressaillir.

— Pardon, Madame, sir John Lobster n’est pas encore arrivé ?

John Lobster ! le romancier se retourna tout d’une pièce.

Un homme assez gros se tenait sous le vestibule, la main appuyée sur le bouton de la porte vitrée du bureau.

Sans doute, on lui répondit d’une voix abaissée qui ne parvint pas jusqu’à Max, car le personnage referma la porte, avec ces mots :

— Grand merci… Je reviendrai demain.

Mais il s’interrompit :

— Hein ? Quoi ? Vous voulez ?

L’écrivain, sautant quatre marches, venait de tomber à côté de lui comme un aérolithe et lui appuyait la main sur le bras.

— John Lobster est mon ami… Il viendra me rejoindre demain. Je l’ai quitté ce matin à Nice.

— Ah ! alors, ce n’est pas un mythe, ce monsieur ?

— Du tout… Ah çà ! vous le demandez et vous ne semblez pas certain de son existence.

— Puisque vous étiez à Nice, vous êtes peut-être au courant… M. Lobster a envoyé au bureau central de police, une dépêche…

— Offrant une prime à qui débrouillerait le mystère de la route d’Aubagne.

— Juste.

— Et vous êtes agent…

— Agent secret, Monsieur…, Landré pour vous servir… Dodo, comme on m’appelle dans la partie… à cause de ma théorie policière… Pour voir dans le jeu des coquins, faut fermer les yeux… le chat qui dort, vous savez… les souris se défient moins.

— Et vous êtes chargé de l’affaire ?

Landré, dit Dodo, se prit à rire.

— Oh ! elle est toute débrouillée, allez, Monsieur… Les pauvres femmes que soigne le docteur Elleviousse sont folles, folles à n’en pas douter.

Max ne sourcilla pas…

— Ah ! vous croyez.

— Parbleu ! J’ai reconstitué l’affaire sans peine : l’habitude des enquêtes, n’est-ce pas… Vous êtes au courant, je suppose.

— Oui, M. John Lobster m’a raconté.

— Très bien… Alors, voilà… La duchesse de la Roche-Sonnaille et Mona Labianov se rencontrent à la Haye.

— Mais il y avait aussi le duc et le fiancé de la jeune Russe.

— Parfaitement !… Les dames n’avaient pas encore perdu la tête… Alors, je ne sais pas pourquoi, mais cela n’a pas d’importance, ils sont allés en Asie, comme le raconte la folle.

Un tressaillement imperceptible courut sur le corps de Max Soleil.

— C’est votre opinion… ?

— Ce n’est pas discutable. Elles sont revenues par l’Oxus… Pour revenir de Calcutta, il faut bien y être allé.

— C’est juste. Mais les deux hommes ?

— Ah voilà !… Ils sont restés là-bas… Un drame quelconque… Suppliciés par des tribus du Thibet…, dévorés par des tigres…, victimes de serpents… Des milliers de gens disparaissent ainsi chaque année, en Asie… Alors les deux dames ont voulu rentrer en Europe, chercher des consolations en famille.

— Alors… en s’embarquant… à votre avis, elles jouissaient encore de leur raison ?

L’agent eut un grand geste :

— Parfaitement… Elles étaient même raisonnables encore en arrivant à Marseille.

— Ah ! murmura seulement le jeune homme.

Cela le troublait de voir le policier adopter la même hypothèse que lui-même… L’erreur de l’enquête n’avait point été aussi absolue qu’il le pensait un instant plus tôt… Et de cette constatation, sa conviction se sentait affaiblie. Cependant, il fit effort pour reprendre :

— Vous inclinez donc, à penser qu’elles ont versé dans… ?

— Dans le détraquement… au bastidou Loursinade, Monsieur.

Et avec autorité, détachant les syllabes comme pour les mieux enfoncer dans l’esprit de son interlocuteur, Landré continua :

— Elles arrivent, fatiguées, les nerfs fortement ébranlés par la catastrophe qui les a séparées de ceux qu’elles aimaient… Elles se rendent chez un docteur Rodel, mort depuis un an… Elles ignoraient cela, puisque leur absence a duré dix-huit mois… C’était un ami sans doute…, un ami d’autrefois. Elles comptent sur lui pour un service,… peut-être tout simplement pour préparer leurs parents à les revoir… Elles trouvent le bastidou vide… Cela n’est rien, mais dans certaines circonstances, un grain de poussière embraie un moteur de 4.000 chevaux… La fêlure se produit… ; à dater de cet instant, elles divaguent, confondent la réalité et leurs hallucinations…

— Vous l’affirmez ?

— Et je le prouve, Monsieur. De deux de leurs allégations que je pouvais contrôler, j’ai été amené à conclure à la fausseté de toutes les autres.

Le cœur de Max se contracta dans sa poitrine.

L’agent détruisait son rêve. Il ramenait à une chose, banale en somme, une aventure qu’il avait jugée mystérieuse et étrange.

— Quelles allégations ? fit-il d’une voix sourde.

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— Celles-ci : La duchesse avait déclaré que la maison était meublée, tendue de riches étoffes, les planchers couverts de moelleux tapis. Elle avait affirmé que le docteur Rodel l’avait reçue ainsi que sa compagne… Pour un homme décédé depuis plusieurs mois, c’était très aimable ; mais parfaitement invraisemblable…

— Un criminel avait pu prendre sa place.

— Bien improbable, Monsieur. J’ai néanmoins procédé comme si cela était. Le docteur Rodel, toujours au dire de la pauvre femme, s’était rendu le jour même à Marseille, et avait expédié de sa part une dépêche en style convenu à un certain M. Dodekhan, à Calcutta. La réponse avait été apportée, le soir même, par un employé télégraphiste. Eh bien, Monsieur… Il a été impossible de retrouver trace du télégramme expédié à Calcutta…, impossible de retrouver l’agent qui a rapporté la réponse. Or, vous admettrez bien qu’un télégraphiste venant au bastidou Loursinade, où, depuis le trépas du vrai Rodel, le service n’appelait évidemment personne, n’aurait pas oublié pareille circonstance et se serait fait connaître.

— C’est vrai, consentit le romancier d’un ton navré.

— De même, poursuivit le policier…, une dépêche, en style convenu, c’est-à-dire bizarre, aurait attiré l’attention du commis qui l’a reçue… En admettant la perte de l’original même…

— Oui, oui.

— Donc, les pauvres petites dames sont absolument toquées… Votre ami, M. Lobster, a promis une grosse prime qui ne lui coûtera pas bien cher… J’espère seulement qu’il m’accordera une petite gratification, s’il est d’avis que mes renseignements offrent bien la physionomie réelle de l’affaire de la route d’Aubagne. Sur ce, Monsieur, à demain…

— Venez vers onze heures, il arrivera par le train de dix heures trente.

— Merci du renseignement, Monsieur… et bien votre serviteur.

Landré salua et gagna la rue. Sous le vestibule, Max demeurait absorbé.

— Oh ! grommela-t-il… Oui… les déductions de ce brave homme sont frappées au coin de la logique…, tout a pu se passer ainsi… et pourtant…

Il frappa du talon le dallage de marbre.

— Pourquoi le duc et la duchesse, nouveaux mariés, partis de Paris pour un voyage de noces sur les bords du Rhin…, ont-ils fait ce crochet formidable par l’Asie… ? Cela vient de Mona Labianov, de son fiancé Dodekhan, c’est un nom asiate, celui-là. La désinence khan semblerait même indiquer un originaire du Turkestan… Le Turkestan, territoire vaste comme quatre ou cinq fois la France, partagé entre l’empire russe et l’empire chinois… Dodekhan ! voilà le lien entre le Rhin et Calcutta…

La cloche l’interrompit, annonçant le dîner.

Tout préoccupé, le jeune homme gagna la somptueuse salle à manger de l’Hôtel Cosmopolitan. Mais, lui qui s’était promis de si bien dîner, absorba distraitement les plats artistement préparés composant un menu de gourmet.

Le repas achevé, Max monta enfin à sa chambre, répara le désordre de sa toilette, puis redescendit.

En remettant sa clef au bureau, il annonça qu’il se rendait au théâtre, où l’attendait un sien ami. Il termina par cette recommandation :

— Que l’on ne m’attende pas. Peut-être ne rentrerai-je que demain matin.

Là-dessus, Max s’en alla, entra au hasard dans le premier music-hall qu’il rencontra sur son chemin, assista au spectacle sans en entendre un mot, et, la représentation terminée, il se retrouva dans la rue.

— Minuit moins vingt, dit-il en consultant sa montre, le dernier tram pour la route d’Aubagne part à onze heures cinquante-cinq, après cela la route sera déserte. Je pourrai sans être remarqué visiter l’étrange bastidou.




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CHAPITRE III

UN BASTIDOU INHABITÉ


À minuit treize minutes, le tramway déposait Max Soleil à son terminus de la route d’Aubagne.

Le jeune homme perdit quelques instants à rouler une cigarette, opération laborieuse, car tous les autres voyageurs avaient disparu quand il l’eut achevée.

Il constata avec un sourire qu’il était seul, et sans hâte, il s’engagea sur la chaussée poudreuse qui, malgré l’obscurité, traçait une blancheur au milieu des clos, jardins et champs baignés d’ombre.

— Environ un kilomètre à parcourir, murmura-t-il…, un bois d’olivier et ensuite les murs du jardin Loursinade… crêtés de faïences bleues de Vallauris… Oh ! le garçon d’hôtel m’a minutieusement renseigné.

Au bout de cinq cents mètres, il reconnut le lot d’oliviers annoncé.

Il le longea de très près, comme s’il voulait se confondre dans ses ténèbres plus opaques.

Un instant même, il se jeta sous les arbres. Une légère voiture passait au trot allongé d’un vigoureux cheval.

Max remarqua que les lanternes du véhicule n’étaient point allumées.

— Voilà des gens qui se dirigent vers la ville, grommela-t-il… Ils vont trouver une contravention.

Il avait à peine exprimé sa pensée, que la voiture tourna dans un chemin latéral, qui semblait côtoyer le fourré d’oliviers sur sa face perpendiculaire à la route.

— Non, ils n’entrent pas en ville… Moins imprudents que je ne pensais.

Pourquoi le romancier s’occupait-il de ces passants inconnus… ? Par cette raison que l’homme, seul dans la campagne, éprouve le besoin de fixer son attention sur un objet quelconque. L’oisiveté complète de la faculté d’observation est, en effet, une souffrance que l’on combat inconsciemment.

Max avait repris sa marche. Les oliviers restaient en arrière. À peu de distance en avant du promeneur se profilait vaguement la silhouette régulière d’un mur de clôture.

— Ce doit être là, murmura-t-il.

En approchant, il reconnut qu’il ne s’était pas trompé… C’était bien la maçonnerie, portant au sommet les terres vernissées que lui avait annoncées le garçon de l’hôtel.

Pas très haut ce mur, de deux mètres à peine… ; facile à escalader pour toute personne possédant des éléments de gymnastique.

— Voyons, reconnaissons les lieux.

Et lentement, le jeune homme fit le tour de la propriété.

Au jugé, il estima que le jardin enclos devait figurer un parallélogramme presque carré de cinquante mètres en longueur sur environ quarante-cinq dans l’autre sens. À l’intérieur, le mur devait être bordé d’arbres taillés, au feuillage très épais ne permettant pas d’apercevoir la maison d’habitation.

Sur la route seulement une grille laissait le regard distinguer vaguement au bout d’une pelouse, ceinturée de massifs d’arbustes, la toiture du logis.

— C’est la demeure de gens qui tiennent à échapper aux curiosités du voisinage, se confia le romancier.

Et, promenant ses regards autour de lui :

— Un voisinage pas très inquiétant cependant. Le bois d’oliviers d’une part…, ce verger vis-à-vis sur la route, ce hall d’une fabrique quelconque, isolent le bastidou du reste du monde. Ma parole, on aurait voulu un endroit retiré, aux portes de la ville, que l’on n’aurait pu trouver mieux.

Cela était vrai. De quelque côté qu’il portât ses regards, sa vue était arrêtée à peu de distance par des obstacles naturels ou artificiels.

Il fallait être appuyé à la grille pour reconnaître l’emplacement de la maison… et encore au moyen du toit qui, seul, dépassait les verdures masquant le logis.

— À la rigueur, s’affirma Max, on pourrait fort bien emménager et déménager sans être remarqué par personne. Une voiture chargée de meubles arrive, je suppose, vers cette heure-ci. La grille est ouverte. Le véhicule entre dans le jardin, disparaît derrière les massifs…

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Et cent promeneurs passeront sur la route, sans soupçonner que l’on charge ou décharge des meubles, tentures ou autres. Il s’est écoulé huit jours entre l’arrivée de l’Oxus et la découverte des jeunes femmes sur la promenade de la Corniche. Le ou les individus qui se sont joués de leur bonne foi, ont eu, par suite, tout le temps de « truquer » le bastidou à leur guise.

Il affirma d’un mouvement de tête volontaire.

Une satisfaction montait en lui. Cette joie de sentir que l’on s’avance sur un terrain solide. Toute son argumentation, tous ses calculs de probabilités se développaient normalement, sans infirmer l’hypothèse que la duchesse de la Roche-Sonnaille avait pu dire la vérité.

— Maintenant, murmura le jeune homme, il s’agit de pénétrer dans la place.

Et avec un sourire :

— Escalade, peut-être effraction… Cas grave… ; par bonheur le logis Loursinade est inhabité et non meublé… Donc…

Néanmoins, par mesure de précaution, le romancier décida de franchir la clôture dans sa partie la plus éloignée de la route.

De cette façon, il avait la certitude à peu près complète que nul n’aurait vent de sa bizarre expédition.

Bizarre n’est point trop fort. Il est certain que, le jour où paraîtra le volume que prépare Max Soleil, le jour où sa Préface apprendra au public de quelle façon le jeune auteur s’est documenté, a vécu le roman…, les malins qui, n’ayant jamais accompli un travail consciencieux, nient la conscience des autres, crieront à l’invraisemblance, au bluff.

La réflexion traversa, l’esprit de Max, sans rien modifier du reste de sa décision.

Il fila le long du mur, atteignit le point qu’il s’était désigné, exécuta un saut qui permit à ses mains de s’agripper au sommet de l’obstacle. Une traction, un rétablissement, et il se trouva à califourchon sur les faïences bleues de Vallauris.

Passer la jambe à l’intérieur, se laisser glisser, tomber sur le sol en fléchissant sur les jarrets, fut, pour le curieux auteur, l’affaire d’un moment.

Il se releva. Il était dans le jardin de la maison mystérieuse. Une émotion le pénétra… Jusqu’à ce moment, il avait marché vers le secret qu’il pressentait tragique ; maintenant, il entrait dans le drame, dans le décor qui l’avait vu se dérouler.

Mais, ainsi qu’il advient fatalement chez l’écrivain de race, Max était avant tout un homme d’action. L’exécution d’une œuvre littéraire n’est pas comme on le croit généralement à tort, une opération de rêve. Pour créer, il faut agir… ; le rêveur ne produit pas… L’auteur vrai est une sorte de machine vivante apte à transformer la pensée en action.

Donc, Max fouilla dans sa poche, en tira une petite veilleuse électrique automatique, s’assura que son revolver glissait facilement dans la poche ad hoc de son vêtement, puis se lança dans les sentiers étroits qui serpentaient au milieu des massifs.

Comme on le voit, il avait bien préparé son expédition.

Deux minutes plus tard, il s’arrêtait devant la façade postérieure du bastidou. Précédée d’un perron de deux marches, une petite porte de service se découpait à droite, presque à l’angle du bâtiment. Il s’en approcha…, actionna sa lampe et en dirigea le rayon sur la serrure.

Une couche épaisse de rouille la recouvrait, foisonnant en mousse rougeâtre, ainsi que cela se présente lorsque le métal est, selon l’expression technique, pourri ; en d’autres termes, quand le fer est oxydé à ce point que l’on ne saurait plus l’utiliser, quelque nettoyage auquel l’on procède.

De toute évidence, la porte n’avait pas été ouverte depuis fort longtemps.

Max introduisit la lame de son canif dans la serrure, tâtonna un instant et le pêne glissa sans claquement, avec un bruissement cotonneux. Cette absence de toute détente confirmait la première impression du visiteur.

Le battant ayant tourné péniblement sur ses gonds, le romancier aperçut, un étroit couloir, entre les parois duquel s’élevait un escalier de quatre marches, aboutissant à une seconde porte.

Celle-ci, ouverte à son tour, au moyen d’un simple bouton de cuivre vertdegrisé, l’explorateur se trouva dans une salle carrelée, que l’évier à la pierre usée et noire, et le fourneau aux faïences sales, lui firent reconnaître pour la cuisine.

Sur le sol, la poussière du temps, lentement accumulée, avait conservé des traces de pas. Le jeune homme les examina, mais presque aussitôt il se releva avec un haussement d’épaules.

— Les pas des policiers qui vinrent, il y a quatre mois, contrôler les assertions de la duchesse… Parbleu ! Ceux qui ont enlevé les meubles, ne sont pas des naïfs… Ils auraient évidemment fait disparaître des traces aussi apparentes.

Et, promenant autour de lui un regard aigu :

— Non, rien, allons plus loin. Cette entrée vitrée doit conduire aux appartements.

Il désignait une porte dont le panneau supérieur était remplacé par deux vitres, abominablement encrassées.

— Mâtin, murmura encore l’écrivain… Si la duchesse a exprimé la vérité… ses ennemis se sont donné bien du mal pour resalir comme cela, après leur coup fait.

Les carreaux, en effet, apparaissaient tellement maculés qu’ils en étaient, complètement opaques :

— Comme la poussière s’amasse en quatre mois dans ce pays marseillais, plaisanta le jeune homme. Elle va bien la poussière de Marseille.

Et hochant la tête :

— Il est vrai qu’il s’agissait de démontrer que le bastidou était inhabité depuis une année…

Il ouvrit, allongea au dehors la main tenant l’ampoule électrique, et examinant le verre par transparence :

— C’est bien cela… On a mouillé les vitres avec de l’eau légèrement gluante…, probablement de l’eau contenant un peu de farine… Et là-dessus, on a projeté de la poussière fine… ; on a laissé sécher, puis on a frotté avec un chiffon, un papier, peu importe, afin de détacher les grumeaux… Il rit silencieusement.

— Seulement, on n’a pu ainsi faire disparaître les lignes liquides tracées par l’éponge, dont on s’était servi pour « coller » la surface des carreaux… La police n’y a rien vu… C’est qu’il fallait regarder par transparence… Et elle n’a pas pris cette peine, parce que, aussitôt avisée du décès antérieur du docteur Rodel, elle avait admis, ipso facto, que le bastidou n’avait pas été habité depuis. Allons, allons, madame la duchesse, la faculté et la police vous tiennent pour insensée ; mais un simple auteur vous croit très raisonnable… Cela n’a l’air de rien, c’est cependant quelque chose.

Derrière là porte vitrée s’allongeait un couloir tapissé d’un papier en lambeaux, moiré par l’humidité et présentant de nombreuses solutions de continuité. Max ne s’y arrêta pas.

Au centre de la paroi de droite, une porte, recouverte d’une couche de peinture écaillée, lui donna accès dans une pièce assez spacieuse, qu’à la disposition des boiseries, il reconnut être une salle à manger.

Soudain, il demeura immobile cloué sur place.

La lumière de sa lampe dessinait un cercle de clarté sur le plancher poussiéreux, où se marquait une empreinte de pied.

Ah ! un pied qui ne pouvait être confondu avec ceux dont il avait constaté le passage dans la cuisine.

Celui-ci, chaussé sans doute de pantoufles de feutre, apparaissait petit, cambré, élégant. La netteté de la trace permettait d’affirmer que ce pied se posait légèrement et résolument sur le sol, qu’il était alerte, mutin même.

Une femme de taille à peine moyenne, ou un jeune garçon avaient pu seuls révéler ainsi leur passage.

Max se pencha sur l’empreinte. Oh ! évidemment elle était plus récente que les autres, car le rebord de poudre qui la cernait, avait conservé ses arêtes aiguës… Le pourtour ne s’était point arrondi par le lent glissement des molécules sur la pente du modelage en creux.

— On est venu ici depuis la visite de la police… Qui diable se livre à pareille expédition ?

Et regardant mieux, le romancier s’aperçut que l’empreinte était précédée et suivie d’autres traces analogues.

Leur propriétaire était entré par une porte située en face de celle par laquelle Max avait pénétré dans la salle.

Il avait marché jusqu’au milieu de la pièce, s’était arrêté là un instant ; des marques plus profondes, plus accentuées le démontraient, puis il était revenu sur ses pas pour sortir.

Mû par une curiosité soudainement éveillée en lui, Max suivit la piste. À la porte, une surprise l’attendait. Celle-ci s’entrebâillait. Le visiteur ou la visiteuse n’avait pas pris le soin de la refermer ; il ou elle l’avait simplement tirée sur ses talons.

Max se pencha sur l’empreinte.


— Qui cela peut-il être ?

Murmurant la question, l’auteur fit tourner le battant… Il arriva ainsi dans le vestibule ; à sa droite, l’entrée principale, réservée dans la façade regardant la route, le lui indiquait.

Mais cette entrée, elle, n’était point close. L’un des battants s’ouvrait au large, ramené contre la muraille où se fixaient ses gonds.

Et le dallage conservait encore les traces mystérieuses.

Elles traversaient franchement le vestibule et disparaissaient derrière une porte, sise exactement vis-à-vis celle de la salle à manger.

Max comprit que le bastidou avait été construit suivant la distribution classique des petites propriétés de banlieue. Vestibule au centre, d’un côté, la salle à manger, de l’autre le salon.

L’être inconnu s’était donc introduit dans cette dernière pièce. Qu’allait-il y faire ?

Ma foi, ses empreintes parleraient pour lui… Les suivre était le plus sage. Mais rien n’est parfois plus difficile que les choses qui semblent aisées.

À peine Max Soleil mettait-il la main sur la poignée de la porte du salon, que celle-ci s’ouvrit brusquement. Une silhouette humaine, en qui l’écrivain crut reconnaître un jeune garçon, bondit dans le vestibule, fit sauter en l’air la petite lampe électrique qui s’éteignit, et se précipita au dehors par l’issue principale, laquelle se referma avec une résonnance sourde qui se répercuta dans toute la maison vide.

Un instant surpris, Max s’élança à la poursuite de l’apparition inconnue ; mais la porte du jardin était fermée… Son couteau eut facilement raison de la serrure, seulement quelques instants furent perdus ainsi.

Quand le jeune homme sortit, le visiteur avait disparu.

Cependant, en prêtant l’oreille, il lui sembla discerner le bruit à peine perceptible d’une course légère. Cela, venait du fond du jardin, du côté opposé à la route. Sans hésiter, Max se lança dans cette direction.

Il avait à peine parcouru vingt mètres, quand un fracas se produisit… On eût cru entendre une pierre tombant et se brisant sur le sol.

— Il escalade le mur… Il a fait glisser une des plaques vernissées de la crête.

Et le jeune homme redouble de vitesse. Voici le mur. Mais il n’y a plus personne. À terre, on distingue les fragments d’une des plaques bleues de Vallauris.

Max s’élance. Ses doigts saisissent la crête. Il n’achève pas de se hisser. À peu de distance, le roulement d’une voiture résonne dans la nuit. Un éclat de rire passe dans l’obscurité.

Il se laisse retomber sur le sol du jardin. Il a compris. Le fugitif est en sûreté. Un véhicule l’emporte à grande allure, il n’est pas possible de le rejoindre.

Malgré lui, le jeune homme songe à cette voiture, aux lanternes non allumées, qu’il a remarquée sur la route d’Aubagne. Y a-t-il un rapprochement à faire entre ceci et cela ? Mais il a un haussement d’épaules.

— Rentrons… les traces de ce singulier promeneur m’indiqueront peut-être ce qu’il cherchait dans cette maison abandonnée.

De nouveau, Max traverse le jardin. Il rentre dans le vestibule. Une allumette qu’il enflamme lui fait retrouver sa lampe électrique, qui a roulé jusqu’au fond de la salle.

Chance inespérée ! L’ampoule n’est pas brisée. La « Veilleuse » a dû tomber sur sa garniture métallique. Le « poussoir » fonctionne, l’incandescence se produit ; l’écrivain peut poursuivre ses recherches.

Il est dans le salon maintenant. Le personnage qui l’intrigue ne paraît pas s’y être arrêté. Évidemment, ce qu’il cherchait ne se trouve pas dans cette pièce. Il l’a traversée d’un pas ferme, sans la moindre hésitation… Oui, mais dans le local voisin il n’en est plus de même. Ici, il a séjourné, ses traces se croisent et s’entrecroisent.

Qu’est-ce que c’est que cette pièce ? Une bibliothèque… ; sans doute la bibliothèque du défunt docteur Rodel.

Le papier, en mauvais état comme dans tout le reste de la maison, a conservé la trace de rayons.

Le docteur Rodel devait être un homme laborieux ; il ne possédait pas une bibliothèque fermée, meuble de luxe de ceux qui ne vivent pas dans la société aimée du livre. Non, tout autour de la muraille, courent des marques de rayons, telles, des coupures jaunies… Ils s’arrêtaient ici, de chaque côté de la fenêtre, aux épais volets pleins hermétiquement clos.

En face de la fenêtre, deux colonnes de fonte, éloignées de la paroi de trente centimètres à peine, étaient enclavées dans les rayons de la bibliothèque.

Ce sont évidemment des colonnes de soutènement. Un affaissement a dû se produire autrefois dans la bâtisse. On y a remédié par ces « béquilles » de métal assurant l’équilibre du bastidou.

C’est évident. Et cependant, cette explication si simple, l’inconnu que Max suit à la trace ne semble pas se l’être donnée.

Autour des colonnes, les empreintes se croisent et s’entrecroisent. Le visiteur a tourné autour des cylindres de fonte. La position des pieds, conservée par la poussière du sol, paraît indiquer que ce « jeune garçon » palpait, auscultait, en quelque sorte, les piliers de métal. Pourquoi ?

Le romancier ne comprend rien aux allures de l’être inconnu. Distraitement, il heurte le fût des piliers.

— Ils sonnent creux, murmure-t-il. Naturellement… Pour une construction légère comme celle-ci, il était inutile d’employer des colonnes pleines.

Et avec une nuance d’agacement :

— Qu’est-ce que cet individu cherchait ici ?

Le jeune homme n’a pas le temps de répondre à sa propre question. Sa lampe lui est brusquement enlevée. Elle s’éteint. Dans l’obscurité devenue opaque, des mains nombreuses le saisissent. Il essaie de résister. En vain. La disproportion des forces est trop grande. Il se sent tiré, poussé, entraîné. Il a conscience que ses agresseurs l’adossent à l’un des piliers de fonte. Avec une dextérité de professionnels ils l’enveloppent d’un réseau compliqué de cordes.

— Que me voulez-vous ?

Sa voix est assurée ; Max Soleil n’est point de ces personnes nerveuses que le moindre imprévu affole. Son esprit logique lui a fourni une explication de l’aventure.

Il se trouve dans une maison inhabitée… Rien à voler en pareil lieu… Ce ne sont donc pas des cambrioleurs qui l’entourent… Alors qui donc ? Eh parbleu, des vagabonds, des pauvres diables sans asile, que sa présence inopportune a fait trembler pour le refuge dont ils usent peut-être depuis longtemps. Et, comme on ne lui répond pas :

— Qui êtes-vous ? Si vous croyez que j’appartiens à la police, vous vous trompez.

Même silence. Pourtant des êtres sont là ! Des bruissements d’étoffe, des glissements de pas le démontrent.

— Enfin… vous m’avez garrotté, pourquoi ?

Cette fois, une voix, évidemment déguisée, se fait entendre.

— Pour vous donner un avertissement.

— Un avertissement ?… Lequel ?

— Admettez-vous que vous êtes absolument à notre discrétion ?

— Cela ne fait pas l’ombre d’un doute.

— Bon ! Il nous plairait de vous supprimer que rien ne nous serait plus facile.

Et Max courbant la tête sous l’argument jeté par cette bouche invisible dans l’obscurité, la voix insista :

— Est-ce vrai ?

— Eh parbleu, oui, c’est vrai. Il est bien inutile de me le faire déclarer.

Une légère pause suivit, puis l’organe résonna de nouveau :

— En vous épargnant, nous nous montrons cléments…

— Cléments, sapristi !…
Max distinguait trois silhouettes.

— Oui, cléments, car vous vous êtes engagé dans un chemin, au bout duquel on ne peut trouver que la mort.

L’intonation était si farouche que l’écrivain ne put réprimer un petit frémissement. Toutefois, il voulut faire bonne contenance, et d’un ton ironique :

— De quel chemin prétendez-vous parler ? demanda-t-il.

Mais la raillerie s’éteignit sur ses lèvres. Un organe plus rude avait répliqué :

— De la route d’Aubagne, qui conduit au bastidou Loursinade.

— Où nous sommes ? balbutia-t-il au comble de la surprise.

— Où nous sommes, répéta la voix rude. Au surplus, assez de détours. Vous êtes sur la piste d’un secret qui ne doit pas être divulgué…

— Mais je suis curieux, moi.

Sans tenir compte de l’interruption, l’interlocuteur invisible continua :

— Cela ne vous touche en rien. Vous ignoriez notre volonté, c’est pourquoi nous vous faisons grâce de la vie. Si vous persévériez après cela, nous n’aurions plus de raison de vous épargner.

— Qui donc êtes-vous ?

Max, très désorienté par la marche inattendue de son enquête, avait prononcé ces mots au hasard, pour dire quelque chose.

Au fond, ses idées se heurtaient, en plein désarroi. Ce bastidou le stupéfiait. Tout le monde le déclarait abandonné, inhabité, et, cette maison vide lui semblait aussi fréquentée que la Canebière.

À chaque pas, il rencontrait, des personnages mystérieux, dont la présence épaississait autour de lui le mystère qu’il s’était flatté d’expliquer. Et ce lui fut une stupeur d’entendre prononcer ces paroles :

— Tu désires nous connaître, soit, mais souviens-toi que l’on ne nous voit qu’une fois. À la seconde entrevue, nous accompagnons la mort.

La mort, ah ! le romancier s’en souciait peu maintenant. Un cri de triomphe avait failli jaillir de ses lèvres.

Au moins ceux-ci, il les verrait. Ils ne s’évanouiraient pas dans la nuit comme l’agile gamin, à peine entrevu tout à l’heure.

Mais il frissonna de la tête aux pieds. Une clarté emplissait la salle. Max reconnut sa lampe électrique aux mains de l’un de ces inconnus.

Complaisamment, ce dernier promena le faisceau lumineux sur lui-même, sur ses compagnons.

Et les yeux hagards, ayant l’impression de vivre un cauchemar, le jeune homme regardait.

Ses ennemis étaient en face de lui… Qu’étaient-ils ? Impossible de le préciser. Leur race, leur profession, leur sexe même, demeuraient douteux.

Max distinguait trois silhouettes humaines, dont les formes se faisaient imprécises sous des espèces d’amples blouses blanches tombant jusqu’aux pieds. Sur le crâne des chapeaux de paille, affectant la forme des « cabriolets » de la Restauration, dissimulaient la partie postérieure de la tête.

Quant aux visages, ils étaient d’une teinte jaune, ambrée, immobiles, comme figés. Dans cette immobilité effrayante les yeux seuls semblaient vivre.

— Des masques, murmura le prisonnier.

L’obscurité se fit de nouveau. Du fond de l’ombre, la première voix entendue résonna lentement :

— Tu nous as vus… Aie patience jusqu’à ta délivrance, mais une fois sorti d’ici, souviens-toi bien que nous revoir, ce serait mourir.

Un bruit singulier ponctua la phrase. On eut cru que l’on traînait une étoffe de soie sur le sol. Puis le léger claquement de la porte refermée, puis plus rien. Max sentit qu’il restait seul, assujetti par ses liens à la colonne de fonte.

Que signifiait cela ? Pourquoi ses adversaires inconnus l’abandonnaient-ils ? Ils ne lui voulaient point de mal. Ils l’avaient affirmé, et, dans leur accent, Max avait reconnu une indéniable sincérité.

Alors pourquoi l’avoir garrotté ? Pourquoi le laisser ainsi dans les ténèbres, impuissant à faire le moindre mouvement.

Car tout geste lui était interdit.

Le dos fortement appliqué au pilier de métal, les bras ramenés en arrière et maintenus contre le fût de fonte, la corde s’enroulant autour du col, des épaules, du torse, des jambes le maintenant étroitement, le jeune homme avait l’impression de faire corps avec son support.

Ah ! les inconnus devaient avoir une certaine habitude de ligoter des captifs. Les liens étaient enchevêtrés avec un art parfait. Ils ne blessaient point le romancier, mais ils l’obligeaient à l’immobilité absolue.

Qu’étaient donc ces gens-là ?

Les ennemis de la duchesse de la Roche-Sonnaille, de Mona Labianov… Ils l’avaient presque avoué en proférant leurs menaces de mort contre quiconque chercherait à percer le mystère. À quel propos cette inimitié ? Inutile de chercher la réponse. Max verrait la duchesse à la maison de santé Elleviousse ; il lui dirait ce qu’il avait fait, ce qu’il avait vu ; il offrirait ses bons offices et la pseudo-aliénée lui expliquerait toute l’affaire. S’il continuait à se demander :

— Que sont ces gens ?

C’était à cause de leur habileté à le ligoter, à cause de leur déguisement bizarre : la longue blouse blanche, le chapeau-capeline, le masque jaune. Ces précautions pour dissimuler leur identité n’indiquaient-elles pas qu’ils s’attendaient à le rencontrer, lui, Max Soleil, qui, le matin même de ce jour, ignorait que, le soir, il respirerait dans les rues de Marseille.

Comment avaient-ils pu… ? Ce jeune homme était trop logique pour dire : deviner ; mais comment avaient-ils pu être prévenus de son voyage, de ses intentions ?

Une sensation douloureuse donna un autre cours à ses pensées. Ses poignets étaient maintenus en arrière de la colonne. Plusieurs tours de corde les appliquaient l’un contre l’autre, leur interdisant de se séparer, mais ses mains restaient libres, si toutefois l’on peut considérer comme libres des mains ainsi disposées.

Ce mot prétend seulement exprimer que les doigts pouvaient se mouvoir et que, machinalement, ils profitaient de cette faculté, pour battre une marche sur la surface arrondie du pilier.

Battre une marche est une occupation, dans laquelle tombe fatalement tout homme isolé ; qui attend un événement quelconque, derrière les vitres d’une fenêtre, derrière une porte, ou en face d’une table… Max constata, non sans un sourire, que les colonnes de fonte incitaient aussi les doigts à cet exercice machinal.

Mais il le constata de douloureuse façon.

L’un de ses ongles se prit dans une fente, un défaut probablement du cylindre de fer ; la main, ainsi arrêtée, eut un mouvement instinctif pour se dégager, et l’ongle se cassa net, au ras de la spatule charnue qui terminait la phalange supérieure.

Cela fit mal au prisonnier. Et sa pensée, ainsi détournée du fait principal de sa présence en ce lieu, fut confisquée par le détail, le petit fait nouveau.

— C’est singulier, grommela Max. Une colonne est une surface courbe mais polie ; comment ai-je pu y accrocher mon ongle ?

Les esprits superficiels ne comprendront pas cette réflexion en pareil cas ; mais les observateurs savent qu’il n’est point de petits problèmes pour l’être de raisonnement.

Il est certain qu’une surface parfaitement polie ne doit pas accrocher un ongle, ainsi qu’une surface rugueuse.

Et pourtant le fait s’était produit. De l’anomalie naissait tout naturellement un pourquoi, auquel Max se sentit aussitôt un désir immodéré de répondre.

Au prix d’efforts obstinés, dont le premier résultat fut de faire entrer les cordes dans ses poignets, il réussit à promener quelque peu ses doigts sur le pilier qui l’immobilisait. Enfin, après quelques instants, il remarqua, précisément sous l’ongle mutilé, une légère boursouflure du métal.

— Bon, se dit-il…, c’est là.

Mais il se mordit les lèvres pour arrêter une exclamation. L’extumescence, sous la pression inconsciente de sa main, s’enfonçait dans la colonne, à la façon d’un bouton d’appel.

Une minute, le prisonnier demeura stupéfait. Puis, dans un souffle, il murmura :

— Qu’est-ce que c’est que cela ?

Et par association d’idées :

— C’était peut-être cela que cherchaient les petits pieds autour des colonnes de métal !

Mais déductif, il poursuivit :

Ils ne savaient pas que cela existait… ces petits pieds, mais ils supposaient que quelque chose de semblable pouvait être. Oui, oui, leurs traces me révèlent cela. Ils cherchaient, sans être certains. En cas de certitude, ils fussent allés tout droit à ce bouton, à ce ressort. Leur hésitation démontre qu’ils obéissaient seulement à une hypothèse.

Il eut un sourd grondement.

— Mais alors, alors, ces petits pieds-là se livraient donc à une enquête, tout comme moi. Serait-ce la même ?

Oubliant ses liens, Max voulut hocher la tête, mais la corde lui meurtrit le cou et il s’empressa de réappliquer sa nuque sur la paroi du pilier.

— Je n’ai point d’éléments suffisants pour dégager cette inconnue du problème. Abandonnons-la pour l’instant. J’ai, sous les mains, c’est le cas de le dire, une autre inconnue. Tâchons de l’expliquer.

Un instant, il demeura pensif, concentrant toutes les énergies de son intellect.

— Et mais, fit-il tout-à-coup, Ceci prouve que la maison a été habitée depuis le décès du brave docteur Rodel.

Ses doigts se serrèrent, seul mouvement que ses liens lui permissent. En tout autre temps, Max se fût frotté les mains, indice universel de grande satisfaction.

— Ce bouton mobile, je ne sais pas au juste ce qu’il est ; mais un poussoir sert toujours à établir la communication, entre un individu placé dans la pièce et un ou plusieurs autres qui sont à l’extérieur. Je ne puis pas observer dans l’état où je suis, mais je puis admettre que ce bouton commandait à tout le moins une sonnerie d’appel. Or, une sonnerie doit être d’abord commode. On installe une sonnerie pour s’en servir fréquemment ; on ne la place donc pas dans un endroit où l’on ne saurait l’atteindre. Ceci posé, cet appareil ne pouvait exister du vivant du docteur Rodel, puisque l’examen des murs démontre que les piliers de fonte se trouvaient encastrés dans les rayons de la bibliothèque. Une sonnerie, exigeant le déplacement de plusieurs volumes : une sonnerie tournée, non pas vers le centre de la salle mais vers le mur, cela ne pouvait entrer dans l’esprit de personne. N’ayant pas de raison d’être, cela n’était pas.

Dans le noir, il eut un sourire. Son raisonnement le satisfaisait de tout point.

— Bon, fit-il après avoir vainement cherché l’objection. Examinons maintenant, le cas où, dans un but que j’ignore, des personnages mystérieux auraient meublé clandestinement le bastidou, avec l’intention, arrêtée à l’avance, d’attirer ici la duchesse et sa jeune amie. — Ceux-là, j’ai vu leurs agents tout à l’heure, je suis ficelé par eux, je puis donc me certifier qu’ils sont réels, — ceux-là ont pu avoir intérêt à communiquer entre eux, à l’insu de leurs victimes, à posséder un signal ignoré, invisible. De là, ce bouton d’appel, face au mur, masqué par l’épaisseur de la colonne. Ce qui eut été absurde chez Rodel, devient logique pour eux. Ils ont donc certainement installé ceci après la mort du premier.

Longtemps, le romancier réfléchit ainsi. Plus il agitait les données du problème, plus la conviction pénétrait en son esprit.

Cependant les heures s’écoulaient. Depuis combien le jeune homme était-il garotté ? Il n’en avait pas la moindre idée, mais un commencement de courbature très pénible l’incitait à supposer, que son involontaire faction dépassait les bornes de la résistance humaine, quand une sensation étrange le bouleversa soudain.

Il lui sembla que ses liens le comprimaient moins étroitement, qu’ils se relâchaient.

Avant qu’il eût pu s’assurer de la réalité du fait, la corde se tendit violemment sur sa poitrine, puis elle glissa rapidement autour de lui, telle un serpent qui se déroule. Il y eut un sifflement dans l’air, quelques fouettements sur la muraille, puis plus rien.

Et Max, étendant les bras, se tâtant, s’aperçut qu’il était libre. La corde avait disparu.

Il se baissa, faisant descendre sa main le long de ses jambes, palpant le sol autour de ses pieds. Rien, plus de corde. Comment était-elle partie ? Personne n’était entré dans la pièce. Si léger que fut le pas d’un visiteur, Max l’eût entendu. Dans tous les cas, il se fut aperçu que l’on détachait ses liens. Il est impossible d’assurer le ligotement d’un individu, sans un ou plusieurs nœuds.

Avant tout, il fallait voir. Prenant, sa boîte à allumettes, il en frotta une.

— Bravo, s’écria-t-il.

À deux pas de lui, sa lampe électrique gisait, à terre. Heureusement il n’avait pas marché, car il l’eût écrasée sous son pied.

Il la ramassa avec une joie très grande. Elle était en bon état. Sans doute ses adversaires l’avaient, déposée, en ce point, ne voulant rien emporter qui lui appartint.

La lampe actionnée, le jeune homme regarda autour de lui. Deux choses le frappèrent simultanément. D’abord, l’absence totale d’empreintes des trois personnages qui s’étaient révélés à lui de manière si fantastique. Mais une sorte de chemin uni, tracé sur la poussière et gagnant la porte, lui donna le mot de l’énigme.

Il se souvenait du bruit d’étoffe de soie, perçu par lui, lorsque ses persécuteurs s’étaient retirés. Les assaillants avaient traîné derrière eux un lé d’étoffe qui avait effacé les traces.

Ce point expliqué, il constata que, entre la colonne où il avait été attaché et le mur, soit sur un espace de trente centimètres, la poudre du plancher avait été fortement fouettée. En regardant de plus près, il reconnut les traces d’une corde tirée violemment.

Et dans la paroi, qui n’était qu’une simple cloison séparant la bibliothèque du salon, une ouverture circulaire, de la dimension d’une pièce de cinq francs argent, le renseigna sur le mode de disparition de ses liens.

Évidemment les hommes aux masques jaunes les avaient enroulés suivant, une méthode déterminée. Les extrémités de la corde devaient passer par cette ouverture et être retenues par un nœud spécial. Un de ses goêliers s’était donc tenu dans le salon, puis, l’instant fixé pour la délivrance du captif étant venu, il avait dénoué et ramené la corde à lui.

Pour corroborer ses déductions, Max ouvrit la porte. Il retrouva l’ouverture de l’autre côté de la cloison. Juste au-dessous, la poussière avait été fortement déplacée, puis une allée unie filait vers la porte du vestibule.

Ici encore, l’homme avait traîné une bande d’étoffe derrière lui pour recouvrir ses traces.

— Ces gaillards-là sont très forts, murmura Max…, très forts ! Ils ne négligent rien.

Et, avec un haussement d’épaules :

Une ouverture circulaire le renseigna.

— Ils doivent être loin maintenant. C’est la duchesse qui me mettra sur leur piste. Pour l’instant, occupons-nous du bouton mobile du pilier.

Pas une seconde, le jeune homme n’eut l’idée d’abandonner la partie. Ses agresseurs l’avaient menacé de mort s’il persévérait dans son enquête, et lui, aussitôt libre, la reprenait sans paraître soupçonner que cette obstination, en de telles circonstances, devenait tout simplement héroïque.

Seulement, il avait été surpris une fois, il prit ses précautions pour ne pas l’être une seconde.

La porte fermée, la clef rouillée glissée dans sa poche, Max revint au pilier de fonte. Il ne s’était pas trompé. Un bouton-poussoir dessinait sa convexité sur le cylindre de métal. Il le poussa, doucement d’abord, puis plus fort.

Singulier poussoir ; il s’enfonçait toujours ; à quoi pouvait-il servir ? La course d’un bouton de ce genre est toujours très limitée. Pourquoi celui-ci, était-il doué d’une pareille faculté de déplacement. Max prit son canif, et avec la lame étroite d’un poinçon, poussa le ressort.

La lame acérée disparut entièrement dans la colonne, et brusquement, il se produisit une sorte de déclic ; le canif et la main du romancier furent rejetés en arrière.

Un cri stupéfait jaillit des lèvres du jeune homme. Au lieu du « poussoir » venait d’apparaître une courte tubulure, dont l’extrémité se développa en disque de fort parchemin tendu sur un cercle d’acier articulé.

— Ma parole, on dirait un parleur de téléphone !

Et tout interloqué de sa découverte :

— Oui, le fil conducteur dans la colonne, absolument caché. Mais où va-t-il ce conducteur ? Montons.

Courant, le jeune homme s’élança hors de la bibliothèque. Il traversa le salon, le vestibule, se jeta dans l’escalier accédant au premier et unique étage, parvint dans la salle située juste au-dessus de celle qu’il venait, de quitter.

— Encore les colonnes de fonte.

C’était vrai. Deux piliers identiques à ceux du rez-de-chaussée se dressaient du plancher au plafond.

— Parbleu, monologua le romancier. Je me trompais. Ce ne sont pas là des colonnes de soutènement. Elles ont été placées uniquement pour enfermer des conducteurs.

Puis par réflexion.

— Moyen coûteux, inaccoutumé. Il était donc bien important d’avoir une communication secrète.

Mais il eut beau tourner, heurter, explorer les colonnes, leur surface ne lui montra aucune solution de continuité. Elles sonnaient le creux au choc, voilà tout. Ah ça, se continuaient-elles au grenier ?

Sur cette réflexion, Max reprit ses investigations.

Un petit escalier étroit et raide, véritable échelle, aboutissait à une trappe, seule entrée des combles. Max souleva la planche et pénétra dans le grenier bas, formant un seul compartiment sur toute la longueur de la villa, les constructeurs ayant jugé inutile de le diviser par des cloisons.

Néanmoins, l’explorateur trouva sans peine l’emplacement correspondant aux salles inférieures qui l’intéressaient.

Ici plus de colonnes de fonte, mais des piliers de maçonnerie légère, donnant l’impression de cheminées de conduites à feu. Max eut un éclat de rire.

— Très ingénieux, une cheminée sur des colonnes ! Voilà qui doit assurer un bon tirage !

Mais redevenant sérieux :

— Il est vrai que si ces messieurs ne m’avaient pas mis, malgré moi, en posture de découvrir le secret du poussoir, je ne me serais douté de rien.

Et après une inspection rapide des fausses cheminées :

Il appuya fortement sur le tube.

— Non, rien. Ce conducteur traverse le toit ; mais dehors, impossible de dissimuler les fils ! Enfin, allons voir, tout ce que je pourrais dire ne vaudra pas un coup d’œil.

Deux lucarnes-tabatières étaient, ménagées dans le plafond du grenier.

Quoique éperonné par une curiosité croissante, le jeune homme prit le temps de les considérer attentivement.

L’une n’avait pas été ouverte depuis de longs mois. Son armature de fer avait perdu sa couche de peinture, la rouille l’avait envahie, et il fallait un effort violent pour la faire tourner sur ses charnières.

La seconde, bien qu’oxydée également, fonctionnait avec une facilité relative.

— C’est, donc, par celle-ci que passaient les habitants mystérieux du bastidou, se dit Max. Suivons le même chemin.

Sur ce, il ouvrit la lucarne et se hissa sur le toit.

La pente était peu marquée. Il fut donc aisé au romancier de gagner les cheminées postiches, continuant les colonnes de fonte intérieures.

Mais ni sur le piédestal de maçonnerie, ni sur les tubulures céramiques, il ne découvrit, la moindre agrafe pouvant servir d’attache à des fils, susceptibles de conduire au loin les signaux transmis de la bibliothèque, au moyen du parleur téléphonique.

Et cependant la voix devait porter au delà. Il était inadmissible que l’interlocuteur du personnage parlant au rez-de-chaussée de la villa, ne pût correspondre avec lui qu’en se perchant sur le toit.

Pour arriver à un pareil résultat, il eût été ridicule de procéder à une installation aussi compliquée, aussi dispendieuse.

Comme toute cheminée qui se respecte, celle qu’observait l’écrivain se terminait, par un cylindre de terre cuite rouge.

— Cette terre est « isolante », murmura soudain le jeune homme. Le point de contact, doit donc être au-dessous d’elle. C’est évident.

Et d’un mouvement machinal, il appuya fortement sur le tube. Il le sentit, remuer sous sa main.

Il pressa plus vigoureusement, et le tuyau, pivotant sur un invisible point d’appui, démasqua l’orifice intérieur de la cheminée.

Max eut un cri de joie. Dans le tuyau il distinguait des anneaux implantés contre la paroi et dominant des plaques métalliques qui vibraient incessamment.

— Un renforçateur !

On sait que l’on désigne ainsi l’appareil qui, grâce à l’excessive vibratilité de minces lamelles, multiplie le son, de façon à rendre perceptibles des bruits que l’oreille n’enregistrerait, pas sans lui.

Le renforçateur est à l’ouïe ce que le microscope est à la vision.

Et servant de support aux véritables « anches », qui transformaient le tuyau en un condensateur de sons, Max discerna une sorte de console métallique, fichée comme un butoir dans le prolongement de l’axe des anneaux fixes.

Le centre même était plus pâli que le reste de la surface, semblant indiquer qu’en ce point des frottements s’étaient produits.

— On glissait une tige par les anneaux, s’expliqua l’auteur, et elle s’appuyait sur ce taquet. Pourquoi cette tige ?

Et brusquement, il se frappa le front.

— Je suis idiot ! Pas de conducteurs apparents ; donc utilisation des propriétés telluriques.

La tige était une antenne dé télégraphe-téléphone sans fil !

Les idées se succédant impétueusement dans son cerveau :

— Parbleu ! C’est cela. Le sans-fil par lequel a été expédié le télégramme dont on n’a, par suite, relevé aucune trace au bureau normal de Marseille. Voilà un des faits contrôlés pour ce brave agent Landré, dit Dodo…

Et avec une joie profonde :

— Mais cela me met sur la piste de deux au moins des « visages jaunes » qui m’ont surpris ici. L’un est évidemment celui qui a joué le rôle du docteur Rodel défunt ; le second est le faux télégraphiste qui a apporté la réponse au télégramme. Aussi, aucun des agents des postes n’a-t-il pu affirmer avoir remis un message à ce bastidou Loursinade. Second point vérifié par Landré. Bravo ! Ma conviction est faite… Rentrons à l’hôtel.

Déjà il se dirigeait vers la lucarne, quand une voix le fit s’arrêter comme pétrifié. Cette voix semblait, monter des ténèbres du jardin.

— Le bastidou a été construit sur une ancienne carrière. Il va s’y engouffrer avec l’indiscret qui a méprisé l’avertissement des Masques Jaunes !

— Qui parle ?

On ne répondit pas à la question. Mais sous ses pieds, Max pensa percevoir une détonation sourde, lointaine, venant des profondeurs du sol. Et comme il se demandait ce que cela pouvait être, la toiture sembla frissonner sous lui, une oscillation étrange secoua la maison, puis un craquement sinistre retentit.

Le jeune homme eut l’impression que le bâtiment s’effondrait sous lui, l’entraînant dans une chute soudaine ; il courut vers le bord du toit, avec l’intention instinctive de sauter.

La pensée confuse qu’un saut de huit mètres, quoique dangereux, n’est pas impossible, s’était fait jour en son cerveau.

Mais les craquements redoublèrent, la chute s’accéléra. Max ressentit un choc violent et il perdit la perception des choses, ignorant s’il entrait dans la mort ou dans un simple évanouissement.




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CHAPITRE IV

OU MISS VIOLET EST ENCHANTÉE


À dix-heures cinquante du matin, Miss Violet Mousqueterr, flanquée de John Lobster, faisait son entrée à l’Hôtel Cosmopolitan.

Elle prenait possession de l’appartement n° 3, situé au premier ; celui que l’on dénomme, dans l’hôtel, l’appartement des princes, puis elle priait que l’on voulût bien avertir de son arrivée M. Max Soleil, qui avait dû se présenter la veille.

On lui répondit, qu’en effet, le personnage sus-nommé avait pris une chambre et avait dîné à l’hôtel ; seulement il était sorti le soir, et avait prié que l’on ne s’inquiétât pas s’il ne rentrait pas de la nuit.

À cette heure il n’était pas encore de retour.

La gentille Anglaise n’eût pas le loisir de s’étonner, car presque aussitôt sir John lui fit dire qu’un policier, mandé par lui, attendait au salon de l’hôtel ; cela afin qu’elle pût le joindre si la conversation lui paraissait de nature à l’intéresser.

Elle renvoya la femme de chambre avec ces mots :

— C’est bien… Je descends dans un instant.

Seulement, il arrive parfois que femme propose et Dieu dispose.

Ivoi - Miss Mousqueterr p58.jpg

Un groom lui apporta une feuille du bloc à souches du bureau de l’hôtel, sur lequel elle lut ces mots tracés au crayon : « César Landroun, de la part de M. S. Urgence à être reçu de suite. »

— M. S…, initiales de M. Max Soleil…, faites monter.

Et avec une petite moue inquiète :

— Pourvu que sir John, avec son policier, ne vienne pas me ravir mon contentement. Car, en vérité, depuis hier, cette histoire si mystérieuse me distrait. Je n’ai pas connu l’ennui. Et c’est si bon de ne pas s’ennuyer.

On frappa légèrement à la porte qui s’ouvrit, livrant passage à un homme, qu’après une rapide inspection, Violet dut s’avouer n’avoir jamais vu.

De taille moyenne, vêtu d’un complet qui semblait tout neuf, le visiteur portait, une bande de soie sur l’œil gauche. Le droit disparaissait derrière un binocle aux verres fumés. Ses cheveux courts, grisonnants, sa moustache et ses favoris également parsemés de fils blancs, accusaient cinquante ans.

— Mademoiselle, prononça-t-il en saluant, je vous demande pardon d’avoir insisté pour vous voir, mais, sir John étant occupé au « salon » pour un bon moment, j’ai pensé que je pourrais vous parler sans risquer d’être dérangé par lui.

— Ah ! fit-elle stupéfaite de cet étrange début.

— Voici d’abord un mot qui m’accrédite auprès de vous.

Il tendait à la jeune fille une enveloppe non gommée. Elle la prit et à peine ses yeux se furent-ils portés sur la suscription qu’elle murmura :

— L’écriture de M. Max Soleil !

— Chut ! Chut ! dit vivement son interlocuteur.

Et comme elle l’interrogeait du geste.

— Il faut parler bas, reprit-il, car on n’est jamais certain de n’être pas écouté. Lisez toujours ce mot, je vous expliquerai ensuite…

Le ton de l’homme était si convaincu que miss Violet obéit sans songer à résister davantage. La lettre contenait ces quelques lignes :

« Mademoiselle,

« Obligé de rentrer précipitamment à Nice, j’ose vous prier de vouloir bien régler ma note à l’Hôtel Cosmopolitan, et de vous charger de ma valise au retour. Ci-inclus la somme nécessaire et les remerciements de votre très obéissant serviteur.

« Signé : Max Soleil. »


— Oh ! fit-elle, certainement je rendrai à M. Max le service qu’il demande, et avec le plaisir le plus grand.

Le visiteur s’inclina.

— Maintenant, je dois vous apprendre de vive voix, pourquoi il vous met à contribution.

— Oui, en effet…, je ne m’explique pas.

— M. Max ne revient pas à l’hôtel, parce qu’il veut faire perdre sa trace, à des gens qui le croient mort.

— Aoh ! Quelle chose vous dites là ?

— La vérité.

— Elle n’est point compréhensive pour moi.

— Aussi, Mademoiselle, je vais vous conter ce qui s’est passé cette nuit au bastidou Loursinade…

— Au bastidou de la duchesse ?

— Oui… Mais ne perdons point de temps. Ceci est pour vous seule. Ayons terminé avant le retour de sir John, car sir John a mis la police dans l’affaire… La police ne découvrira rien, et même l’opinion de M. Max est que son intervention présenterait plutôt du danger pour celles qui vous intéressent.

— Ah oui ! Elles m’intéressent tout à fait, et de plus en plus, avoua Violet d’un ton pénétré.

De fait, l’entrée en matière de César Landroun avait décuplé son désir de percer le mystère du bastidou Loursinade. Mais sa satisfaction ne connût plus de bornes, lorsque son interlocuteur, de façon concise mais fort claire, lui narra les incidents de la nuit. À chaque instant, elle ponctuait le récit d’exclamations enthousiastes :

— En vérité ! Pauvre lui ! Just up ! les Masques Jaunes. Oh ! cher moi, je pense j’aurais eu très grand peur.

Mais quand il arriva à l’instant critique où le bastidou s’écroulait, l’en traînant dans son effondrement, l’Anglaise eut un cri d’épouvante :

— Pauvre lui ! Il est perdu.

Mais elle demeura la bouche ouverte, ses grands yeux bleus effarés. Son interlocuteur lui avait répondu en souriant :

— Mais non. Sauf un coup assez violent au front, je ne me porte pas trop mal.

— Vous, balbutia Violet, vous ; en déguisement.

— Pour n’être pas reconnu des Masques Jaunes.

— Ah oui ! Mais comment sauvé ? Je suis très excitée de curiosité. Pardonnez l’incohérence ; mais en vérité, je n’ai jamais été impressionnée de façon aussi sensationnelle.

Le fait est que la multimillionnaire avait perdu toute sa correction habituelle. Elle joignait les mains, s’agitait, bredouillait. Un instant même elle pressa les mains du visiteur.

— Aoh ! Croyez je suis heureuse very full, oui, très complètement. Vous revoir. Mais comment je puis vous revoir, après avoir reçu une maison par-dessus la tête ?

Max, puisque c’était lui, répliqua en riant :

— Pas sur la tête.

— Je crois, je crois ; cela aurait écrasé. Mais enfin, la maison a tombé en bas.

— Plus bas que cela encore, ses ruines gisent au fond d’un trou.

— Et vous êtes allé dans le trou.

— Non. J’avais eu l’intention de sauter du toit. J’ai dû le faire à peu près à l’instant où celui-ci arrivait à hauteur du terrain, et me heurter la tête à un arbre, près duquel je me suis trouvé étendu en reprenant, mes sens.

— Vous parlez de cela comme d’une naturelle chose.

— Parce que les blessures à la tête, c’est connu. Quand elles ne tuent pas sur le coup, elles sont les plus bénignes des blessures.

Et comme, Violet, vraiment très émue, lui reprenait les mains, les serrant avec un émoi qu’elle ne cherchait pas à cacher.

— La preuve, continua-t-il paisiblement, c’est qu’en ouvrant les yeux, je me rendis compte de suite de ce que j’avais à faire.

— De suite ? répéta-t-elle.

— Absolument.

— Comme cela vous avez envisagé…

— Que si je conservais mon apparence, les gaillards aux Masques Jaunes me créeraient toute espèce de difficultés et que, notamment, ils m’empêcheraient de converser librement avec la duchesse de La Roche-Sonnaille.

— Cela apparaît droit.

— Alors, j’ai quitté le bastidou, en conservant l’œil aux aguets. Rien de suspect. Sans doute, les coquins me jugent défunt.

— Oh ! les criminels corps !

— Je suis rentré à Marseille, une voiture fermée m’a conduit aux Nouvelles Galeries. J’en suis sorti avec ce complet, ce bandeau sur l’œil, ce binocle enfumé. Un tour chez le coiffeur du théâtre, je me suis donné pour un artiste se rendant à Monte-Carlo, et j’ai obtenu perruque, favoris et moustaches.

— Pourquoi venir ici. Je suis en frémissement à la pensée les Masques Jaunes vous suivent peut-être.

— Non, ma piste est perdue pour l’heure, j’en suis certain, et puis j’ai besoin de vous.

— Ah ! avec tout mon cœur.

Et rougissant un peu de l’ardeur de son exclamation, la gentille Saxonne répliqua :

— Car je suis engagée en responsabilité ; j’aurais dû ne pas encourager…

— Bah ! j’étais si intéressé par le mystère.

— Comme moi-même, vous savez.

— Bref, reprit doucement Max, vous allez me présenter à sir John, comme un ami rencontré.

— Un ami que lui ne connaît pas ?

— Sans doute.

— Oh ! non, difficile. Il marche dans mon ombre depuis six mois passés seulement. J’ai connu vous avant ; où cela ?

— À Paris.

— Oui, c’est cela à Paris ; et puis ?

— Et puis vous m’avez dit votre pensée de visiter cet après-midi la maison de santé du docteur Elleviousse.

— J’ai dit, well, well !

— Moi, j’ai répondu : Je vous accompagnerai, si vous le permettez.

Elle frappa ses mains joyeusement.

— Hip ! Hip ! Hurrah ! Je vois la lumière de votre pensée. Vous venez le long de nous, sans que cela semble un but prémédité.

— C’est cela même.

— Et vous vous arrangez, là-bas, pour un entretien secret avec la duchesse.

— Entretien que tous les Masques Jaunes n’empêcheront pas, puisqu’ils ne l’auront pu prévoir.

Avant que Violet eût ajouté une parole, un coup sec fut frappé à la porte, et la tête d’une femme de chambre se montra dans l’entrebâillement.

— Qu’y a-t-il ?

— Sir John Lobster demande si Miss consent à le recevoir ?

— Certainement.

— Il faut prévenir Miss qu’il n’est pas seul. Un homme l’accompagne.

— Le policier, murmurèrent à la fois Max et la jeune Saxonne.

Après quoi, celle-ci ajouta :

— N’importe, je recevrai ces gentlemen.

Mais arrêtant, la servante qui allait, disparaître :

— Un instant. Voici une lettre d’un voyageur qui ne reviendra pas à l’hôtel. Veuillez faire reporter sur ma « note », et dire aussi que l’on joigne à mon bagage, la valise de cette personne.

— Bien, Miss.

La camériste s’empara de la lettre remise tout à l’heure à la multimillionnaire par Max et disparut.

— Il va nous présenter son agent de police.

— Oui, il va ainsi. Que dois-je faire… ?

— Bon accueil. Vous présenterez en échange César Landroun, rencontré ici et très désireux de reprendre une relation qui lui a laissé un charmant souvenir.

— Convenu.

Sans même s’en rendre compte, miss Violet Mousqueterr venait de faire une chose qui eût profondément stupéfié, non seulement Lobster, mais tous les amis de la jeune fille.

Elle s’était volontairement mise sous les ordres du romancier, lui demandant de régler sa conduite et se conformant sans résistance à ses instructions.

La porte se rouvrit, laissant apercevoir sir John et le policier Landré, dit Dodo, sur le seuil.

Lobster semblait en proie à une gaieté énorme, laquelle lui fendait la bouche jusqu’aux oreilles, et donnait à sa face rouge une vague ressemblance avec un fromage de Hollande victime de l’hilarité.

— Aoh ! Je disais bien, dear Violet. La vérité légale n’est qu’une question de monnaie.

Sir John Lobster et le policier Landré entrèrent.

Voici master Landré, détective, qui a fait enquête sur les ladies de la maison Elleviousse. Il vous dira qu’elles sont complètement dépourvues de raison, et que tout leur récit n’est que romanesque fantaisie.

Il s’attendait peut-être avoir la jeune fille s’irriter. Il n’en fut rien. Elle eut un regard souriant à l’adresse de Max et ne répondit pas.

Son coup d’œil eut néanmoins pour effet d’appeler l’attention de Lobster sur le visiteur.

— Aoh ! Je demande le pardon, vous êtes ensemble avec quelqu’un.

Violet sourit encore.

— Sir César Landroun, un ami des miens, à Paris, et que j’ai eu satisfaction à retrouver ici…

— Charmé, en vérité, de connaître.

John disait vrai. Le nouveau venu, avec ses cheveux grisonnants, ne lui apparaissait évidemment pas inquiétant pour un fiancé.

— Vous permettez je continue. Vous voici donc, dear Violet, privée du plaisir d’une fantaisie dramatique, qu’avait implantée en votre esprit ce Français léger.

— M. Max Soleil ? prononça-t-elle avec douceur.

Lobster fut un instant déconcerté par ce calme. Il s’attendait à plus de nervosité. Cependant il poursuivit :

— Alors j’ai pensé le devoir de votre fiancé…

— Vous n’êtes pas, interrompit-elle vivement.

— Non, indeed pour vous, je ne suis pas ; mais à ma propre appréciation je suis, et parlant de moi-même, j’ai le droit de désigner ma personne comme il me plaît.

— Oh ! très bien. Je comprends le droit. Vous êtes fiancé à votre avis, vous n’êtes pas au mien ; all right ! Allez plus loin, je vous prie, dans votre discours.

La tranquille ironie de la jeune fille décontenança quelque peu l’Anglais. Aussi continua-t-il d’un ton moins assuré :

— J’ai eu l’aimable idée de remplacer l’imaginative sensation que vous espériez, par une autre équivalente.

— Trop bon vraiment !

— Et ce m’est le bonheur d’avoir trouvé.

— Trouvé quoi ?

— Ceci. Master Landré est chargé d’une enquête, et il propose emmener nous, pour assister, en qualité de spectateurs, aux policières démarches.

Une moue s’esquissait déjà sur les lèvres roses de l’Anglaise, mais sir John ajouta :

— Il s’agit, du reste, des folles qui vous intéressent.

— De la Duchesse, de Mona Labianov ?

Just ! À la suite d’un coup de téléphone affolé du docteur Elleviousse, Master Landré est chargé d’établir comment elles ont pu s’enfuir, cette nuit, de la maison de santé.

— S’enfuir ?

Le mot jaillit, comme un rugissement, de la bouche de Violet, de celle du pseudo-Landroun. Du coup John s’épanouit. Il avait obtenu son effet cette fois son effet.

— Enfuies ? répéta la jeune fille.

— Oui, durant la nuit passée.

— Mais comment ? Comment ?

Cela est non connu. Cela est ce que master Landré est chargé d’élucider… Et, je viens d’envoyer chercher un landau. Il permet nous accompagnions.

— Oh ! Je serais ravi d’être des vôtres, fit doucement l’écrivain.

— Avec le plaisir le plus sincère, riposta Lobster. En France, vous dites : Les amis de nos amis, sont nos amis. Vous êtes en amitié avec miss Violet ; moi, je suis fiancé de elle, fiancé à mon avis, et je dis : Venez avec nous.

Le policier acquiesça du geste.

— Alors, nous partons vitement. Je vais à ma chambre prendre mon chapeau. Vous, nice Violet, disposez votre toilette pour partir.

Et prenant Landré par le bras, le gros Lobster l’entraîna au dehors.

Max les suivait. L’Anglaise le retint par sa manche.

— Voilà qui est très fâcheux pour votre propre enquête, n’est-ce pas ?

— Peut-être. Grâce à cet agent, je pourrai me livrer à une étude, que le docteur Elleviousse eût difficilement permise sans cela.

— Ah !

— Et puis, et puis. Maintenant, c’est une lutte à mort avec ces gens qui ont tenté de m’assommer la nuit dernière, j’irai jusqu’au bout.

— Et moi aussi, fit-elle gravement en lui tendant la main.

Il retira la sienne en arrière.

— Non, non, pas vous… trop dangereux.

Mais elle insista gentiment.

— Nous serons deux. Du reste, je suis décidée. C’est le beau geste qui chassa l’ennui. Depuis hier, je n’ennuie plus. Vous ne voudriez pas je m’ennuie à périr comme auparavant.

Il y avait dans ses yeux bleus un rayonnement si doux, si transparent, si confiant, que Max ne se sentit pas le courage de résister au caprice héroïque de la charmante Saxonne.

Comme malgré lui, sa main vint à la rencontre de celle que lui tendait Violet. Dans un shake-hand, il murmura, sans avoir bien conscience des mots prononcés :

— Soit donc, marchons tous deux sur la piste de guerre.

Et une rougeur subite au front, une palpitation très douce au cœur, il quitta la chambre.

Comme il arrivait dans le vestibule, un landau stoppait en face de l’entrée de l’hôtel.

Le portier en descendait, traversait le trottoir en courant et s’adressant à un personnage assis dans le bureau :

— Voici la voiture, Monsieur.

— Ah bon ! merci.

Max reconnut la voix de Landré. Le policier d’ailleurs sortit presque aussitôt et marcha vers le landau, sur le siège duquel se tenait raide, immobile, le cocher fluet, presque maigre. Le romancier le suivit.

— C’est toi qui vas nous conduire à la maison de santé Elleviousse, demanda le policier.

— Oui, m’sieu Landré, riposta le cocher.

L’agent eut un sursaut.

— Tu me connais donc ?

— Parbleu ! Vous aussi, vous me connaissez. Dans le temps de l’affaire de la route d’Aubagne, vous m’avez employé aux courses.

— Toi…, attends donc…, tu es…

— Félix ! Vous savez bien ! J’étais sans place à ce moment-là, et pour avoir le temps de chercher vous m’avez fait gagner ma vie.

— Ah bien ! Voilà qui est fort ! C’est encore la même affaire aujourd’hui. Les deux dames.

— Les folles ?

— Elles se sont évadées la nuit dernière.

— Et vous devez les retrouver. Ah ! on peut dire qu’en voilà une coïncidence.

Max n’écoutait plus. Une impression singulière l’avait saisi. La voix de ce cocher ne lui était pas inconnue. Il avait la certitude que cet organe grêle, aux inflexions du populaire marseillais et avec cependant quelque chose d’étranger, avait déjà frappé ses oreilles.

Mais où ? Mais quand ? Il ne le pouvait préciser.

Approfondir la question lui fut, du reste, interdit. Presque au même moment, sir John Lobster et miss Violet parurent à la porte du Cosmopolitan. Tous s’installèrent dans la voiture, qui partit grand train, le cocher semblant très fier de conduire l’Inspecteur de police Landré, dit Dodo.




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CHAPITRE V

LA MAISON DE SANTÉ ELLEVIOUSSE.


Rien n’est plus riant d’aspect que la maison de santé, fondée par le docteur Elleviousse à quelques kilomètres de Marseille.

La maison très vaste, le parc spacieux planté d’essences rares, avaient naguère jailli de terre, sous le caprice d’un richissime banquier d’origine grecque, dont, le nom est resté populaire dans le chef-lieu des Bouches-du-Rhône.

Phlorinopoulos, que le peuple surnommait La main ouverte, avait ébloui Marseille de son luxe et de sa charité.

En six mois, grâce à la baguette magique d’or, parc et palais étaient sortis de terre.

Alors Phlorinopoulos avait fait graver en lettres d’or sur les portiques, une inscription dont la foule avait vainement cherché le sens emblématique :

Λουλούδι (Louloudi-fleur)


À qui, à quoi avait pensé le banquier en adoptant ce nom… ? Il ne le confia à personne. Pas davantage il ne confia pourquoi, la propriété toute prête à être habitée, il parut s’en dégoûter ; pourquoi il retourna en Grèce sans avoir jamais tiré parti de sa coûteuse fantaisie.

Et après son départ, le notaire chargé de la liquidation de ses biens immobiliers, avait mis en vente le château Louloudi, à un prix extraordinairement bas, vingt-cinq pour cent à peine de sa valeur.

Elleviousse avait profité de cette occasion, et Louloudi était devenu la maison de santé bien connue.

Les bâtiments, les salons luxueux destinés aux fêtes, aux joies fastueuses de la richesse, s’étaient transformés en chambres où gémissaient les épaves de la société, les malheureux vaincus par la folie.

C’était le drame noir de l’envers de la vie, joué dans le cadre le plus riant que l’on pût se figurer.

Dès la grille dorée, dès l’avenue d’honneur, sablée avec soin, bordée de massifs fleuris, jusqu’à la maison aux marbres polychromes, aux bas-reliefs traçant sur la façade la procession joyeuse de fêtes de l’Hellade, tout souriait, tout conviait au plaisir.

M. Elleviousse était dans son cabinet. Il reçut aussitôt les visiteurs.

C’était un petit homme rondelet, qui eût paru vulgaire si son visage, si toute sa personne même, n’avaient été illuminés par deux yeux noirs, très grands, dont le regard perçant avait une influence magnétique considérable. Son accueil fut des plus courtois.

— Oh ! s’écria-t-il, ce n’est point là un incident qui me bouleverse. Mes deux pensionnaires sont tout à fait inoffensives ; donc, pas de danger pour la sécurité publique.

— Vous en êtes certain ? questionna Landré d’un air important.

— Absolument. La duchesse de la Roche-Sonnaille passait son temps à lire, à se promener. Je la croyais même améliorée, car, depuis quelques jours notamment, on pouvait en sa présence parler de la route d’Aubagne, sans provoquer ses divagations habituelles.

— Et Mlle Mona Labianov ?

— Oh ! elle, sa folie est incurable, je pense. Je la qualifierais presque de « magnétique ». L’Orient exerce sur ses discours, sur sa façon d’être, une attraction étrange. L’Orient et la lumière ! J’avais remarqué cette double sympathie, et je l’admettais dans mon laboratoire. Vous savez que je m’occupe beaucoup d’étudier l’action des divers rayons lumineux du prisme sur mes malades. Mes expériences semblaient l’intéresser prodigieusement.

— Elle ne pouvait les comprendre.

— Je vous demande pardon. Cette démente très spéciale, dont l’esprit semblait fermé à toute autre chose, devenait lucide, intelligente, étonnamment intelligente, aussitôt qu’il s’agissait de la direction de sa folie. Il lui est arrivé de me poser des questions, de formuler des objections qui me prenaient au dépourvu, qui me surprenaient.

— Très curieux, murmurèrent les deux Anglais.

Le pseudo César Landroun approuva de la tête, sans prononcer un mot. Mais Landré secoua les épaules avec insouciance :

— Bon, tout cela ne me regarde pas. Elles sont inoffensives à votre avis voilà le seul point intéressant. Maintenant, comment ont-elles quitté la maison ?

À la question, le docteur Elleviousse perdit un peu de son calme. Il leva les bras, au ciel en un geste agacé.

— Cela, je n’en sais rien.

— Comment ? Des folles, cela doit être facile à voir.

— Pour vous, peut-être, Monsieur l’Inspecteur ; mais pas pour moi.

— Enfin, elles sont sorties. Tenez, Monsieur le Docteur, voulez-vous me permettre d’interroger ?

— Faites ! Faites ! Vous êtes le maître. Je ne désire que vous faciliter la tâche.

Max, Violet, Sir John lui-même, écoutaient avec une évidente surprise. Les dernières paroles de M. Elleviousse les avaient surtout frappés.

Que des folles s’évadent, cela se voit ; mais qu’elles eussent combiné leur évasion de telle sorte, que le personnel ne découvre pas de suite de quelle manière, par quelle voie, elles ont repris leur liberté, cela apparaissait quelque peu surprenant. Et Violet échangea un regard avec le romancier, un regard qui signifiait :

— Vous seul avez raison ; elles ne sont pas folles.

Mais son attention se reporta sur M. Landré. L’inspecteur parlait :

— Quand les a-t-on aperçues pour la dernière fois ?

— Hier soir, à dix heures.

— Qui les a vues ?

— Sidonie Lougé et Berthe Marroy, les deux surveillantes spécialement préposées à leur service.

— Bien, nous interrogerons ces deux femmes tout à l’heure. Où étaient les malades à ce moment ?

— Dans leurs chambres.

— Ces chambres ?

— Au deuxième étage : deux pièces voisines, communiquant entre elles au moyen d’un cabinet de toilette intermédiaire.

— Comment en sort-on ?

— Par deux portes donnant sur le couloir, au bout duquel est la logette vitrée où veillent les surveillantes de nuit. Elles sont deux, ainsi que je vous le disais tout à l’heure. Elles alternent en service de jour et en service de nuit. À dix heures du soir, toutes deux se réunissent, ferment ensemble les portes des pensionnaires, puis les clefs sont accrochées dans la logette de surveillance jusqu’au matin.

— Alors d’après vous, Monsieur le Docteur, il est impossible de sortir par le couloir ?

— Impossible ; au reste, il faudrait descendre le grand escalier, et l’on serait certainement vu par les gardiennes du premier ou du rez-de-chaussée. Enfin, la porte accédant au jardin est elle-même fermée et assujettie par des barres que maintiennent des cadenas.

Landré hocha la tête d’un air entendu.

— Il n’y a pas de doute. Un second, c’est un peu haut pour des dames, mais les fugitives ont passé par la fenêtre.

— Hélas non !

Il y avait un agacement dans la voix du docteur. Évidemment, il s’énervait de voir le policier se livrer à des suppositions que lui-même avait dû écarter déjà.

— Vous dites que non ? s’écria Landré sur le visage duquel se peignit l’étonnement.

— Je le dis. Ce matin, quand on pénétra chez les folles, les fenêtres étaient closes, elles se ferment de l’intérieur, en admettant que ces dames aient atteint le sol, au moyen d’une corde, elles n’auraient pu refermer les croisées.

— Qui a vu cela ?

— Sidonie Lougé et Berthe Marroy. Pour l’ouverture des portes, elles procèdent au même cérémonial que pour la fermeture. Berthe Marroy, en venant prendre le service de jour, s’est rendue à la logette ; avec Sidonie, elle a décroché la clef du tableau, elles ont ouvert ensemble ; Sidonie ne devant aller se reposer et passer le service à sa compagne qu’après ce soin pris.

Du coup, l’inspecteur de police frappa du pied.

— C’est trop fort. Pourtant elles n’ont pu sortir que par l’une des ouvertures désignées. Et pour gagner le jardin, il faut absolument, comprenez ce que je veux dire, absolument descendre le grand escalier ?

— Pas d’autre chemin. Il y avait naguère, au second étage, dans un petit cabinet qui sert de débarras, une porte servant de communication entre le couloir, l’escalier de service accédant aux logements des gardiennes. Mais j’ai fait condamner cette ouverture, et les lames de fer vissées qui en empêchent le fonctionnement ont été retrouvées intactes.

— Au diable, gronda M. Landré. Elles n’ont pourtant pas passé par le trou de la serrure, allons voir les chambres de ces dames. Quand on n’a pas l’habitude des enquêtes, on ne voit rien. Je suis sûr que tout cela est clair comme de l’eau roche.

Personne ne releva l’affirmation un peu présomptueuse de l’inspecteur.

Le docteur Elleviousse s’était levé et tous sortirent du cabinet-bureau. À la suite du maître de la maison, tous gagnèrent le grand escalier tout blanc,

Le bureau de la surveillante, dit Elleviousse.


bordé d’une rampe de fer forgé. Au pied même, se trouvait une sorte de guérite vitrée, assez semblable au poste télégraphique des chefs de gare du métropolitain de Paris.

— Le bureau de la surveillante du rez-de-chaussée, dit seulement M. Elleviousse.

Au premier étage, seconde logette identique. Le docteur la désigna du doigt.

Tous avaient compris. Il était matériellement impossible de passer inaperçu dans un escalier gardé ainsi, d’autant moins que les globes électriques nombreux démontraient que, durant la nuit, il faisait en ce lieu plus clair encore que pendant le jour.

Les visiteurs parviennent au second palier. Troisième logette vitrée.

— Celle où est restée, cette nuit, la gardienne Sidonie Lougé, fit encore le docteur.

— Bien, grommela l’Inspecteur, où est cette personne ?

— Dans sa chambre probablement. Les surveillantes ont besoin de reposer le jour.

— Parfait, nous irons l’interroger tout à l’heure.

— Je pourrais la faire prévenir.

— Inutile ! Je préfère surprendre.

— Est-ce que vous la soupçonneriez ? Je crois pouvoir répondre de mon personnel. Je n’engage que sur renseignements de premier ordre, et comme je ne lésine pas sur les traitements, l’intérêt est d’accord avec la probité pour garantir le zèle de tous ceux que j’emploie.

M. Elleviousse avait prononcé ces paroles d’une voix ferme. À n’en pas douter, le praticien avait une confiance absolue dans ses subordonnés, et il était prêt à les défendre contre toute accusation.

— Et Berthe Marroy ?

— Elle doit être dans l’une des pièces de l’étage, car elle a pris ce matin le service de jour.

Comme pour répondre à la question du policier, une silhouette féminine se montra à l’extrémité du couloir.

La femme était grande, mince, presque maigre. Une robe de mérinos noir accentuait l’austérité de sa tenue, de sa démarche.

À mesure qu’elle approchait, tous constataient que son visage brun, semblant l’original d’un de ces profils de césars que nous ont conservés les médailles romaines, était couvert d’un masque de gravité mélancolique.

Ses cheveux très noirs, que striaient de rares fils d’argent, retombaient en bandeaux plats sur le front poli.

Cette surveillante donnait l’impression d’une femme du monde ayant été courbée par le malheur.

— Madame Marroy, lui dit le docteur, ces personnes viennent pour rechercher comment nos pensionnaires ont pu tromper la surveillance…

— Ces personnes désirent probablement visiter les chambres de ces dames ?

— Oui. Vous comprenez, n’est-ce pas, que c’est là une enquête indispensable ?

— Et que je souhaite, voir réussir, Monsieur le docteur. Car, vous ne me croirez peut-être pas, mais depuis ce matin, je me torture l’esprit pour m’expliquer comment deux pauvres insensées ont pu imaginer quelque chose que nous, des gens sensés, nous ne découvrons pas.

Dignement, elle ouvrit deux portes séparées par une distance de trois mètres environ.

— Entrez, Madame et Messieurs. La pièce de droite est celle de Mme la Duchesse, celle de gauche était occupée par Mlle Mona. Au milieu, le cabinet de toilette commun, qui, lui, n’a d’ouverture ni sur le couloir, ni sur le jardin.

Elle disait ces choses d’un ton indifférent, de ce ton des gens qui ont beaucoup souffert et chez lesquels les émotions ne se manifestent plus au dehors. Sa voix quoique très claire, avait quelque chose de brisé.

Tous pénétrèrent dans les salles, naguère occupées par les recluses.

Violet se sentait prise d’un trouble singulier. Ses yeux étaient humides. Un instant, elle demeura en arrière près de Max et elle murmura :

— Pauvres femmes.

Il répondit :

— Elles ont deux amis maintenant.

Ce dont elle le récompensa d’un sourire, puis elle rejoignit le groupe, au milieu duquel M. Landré dissertait avec emphase :

— Les fenêtres closes, les démentes n’ont point, passé par là. Du reste, en admettant même qu’un complice fût venu fermer après leur départ ; la barre d’appui ou les murs conserveraient trace de la corde, de l’échelle, de l’objet quelconque, à l’aide duquel elles auraient opéré leur descente.

— Très juste, firent les assistants.

— En ce moment, je procède par l’absurde. Je démontre tout ce qui ne peut pas être. La solution qui restera après cette élimination sera la bonne. Donc, les fenêtres sont hors de cause. Voyons les cheminées.

— Oh ! s’écria le docteur Elleviousse, trop étroites.

— Je le crois, voyons pourtant.

Ce disant l’Inspecteur faisait glisser le tablier de la cheminée.

— Tiens, dit-il, vous laissiez faire du feu à vos pensionnaires. Cela me parait imprudent.

Ce fut un cri général :

— Du feu ?

— Voyez vous-mêmes.

Ce disant, l’Inspecteur désignait un monceau de cendres dans le foyer.

— On a brûlé des papiers, et même une grande quantité ; des journaux probablement.

Max s’était approché ; il se baissa, prit dans sa main les poussières calcinées, sembla les examiner avec attention. Ce geste n’eut pas l’heur de plaire à M. Landré.

Dodo lui tourna le clos.

— Eh, fit-il sèchement, c’est bien du papier, cela se reconnaît à première vue.

— Je crois en effet qu’il y a là du papier, Monsieur, répondit le pseudo-Landroun, avec une ironie si légère que, seule, Violet en eut une vague notion. Mais vous oubliez que je ne suis pas un policier émérite comme vous. Puisque j’assiste à une enquête, je cherche à m’instruire.

Dodo lui tourna le dos et revenant au docteur :

— Fenêtres et cheminées sont rayées de nos suppositions. Les aliénées ont dû sortir par la porte.

— Impossible, pour les raisons que j’exprimais tout à l’heure.

— Cela d’ailleurs n’a aucune importance, le fait brutal est qu’elles sont dehors, et que nous les repincerons facilement. Il suffira d’envoyer leur signalement dans toutes les directions. Deux folles, livrées à elles-mêmes n’iront pas loin.

Et s’adressant à Mme Marroy :

— Voulez-vous me dire quel costume elles portaient hier ?

Sur le visage de la surveillante passa comme un sourire qui s’effaça aussitôt. Peut-être au surplus n’était-ce là qu’une idée, car elle répliqua du ton le plus indifférent.

— C’est d’autant plus aisé qu’elles ont emporté un seul costume. Elles ont laissé le reste,… donc.

Landré se frotta nerveusement les mains.

— Quand je vous le disais. Où sont serrés leurs vêtements ?

— À côté, à la penderie du cabinet de toilette.

— Allons voir.

— Inutile, M. l’Inspecteur, j’ai déjà regardé. Je vous demande pardon, j’ai l’air de commander. Je vais vous montrer.

— Non, non. Comme je ne connais pas les toilettes de ces dames, j’aurais beau voir ce qu’il en reste, je n’en serais plus avancé. Ainsi parlez. Elles ont emporté sur elles ?

— Un complet tailleur bleu-marine, jupe et jaquette.

— Laquelle avait ce costume ?

— Toutes les deux, M. l’Inspecteur. C’était Mme la Duchesse qui s’occupait de cela ; elle commandait pour Mlle Mona les mêmes robes que pour elle-même.

Landré se frictionna les paumes avec un redoublement d’énergie.

— Deux tenues identiques ! Nouvelle facilité pour les recherches.

Ceci s’adressait au docteur ; il revint aussitôt à Mme Marroy.

— Chaussures ?

— Brodequins lacés.

— Coiffures ?

— Toques de plumes bleues.

Le policier avait tiré son carnet et notait les indications données par la surveillante.

— Ne vous tourmentez pas, Monsieur le docteur, disait-il en même temps. Avec un signalement pareil, les fugitives auront réintégré votre établissement avant quarante-huit heures.

Il s’interrompit soudain et appuyant la main sur le bras de Mme Marroy.

— À propos. Avaient-elles quelque argent à leur disposition ?

— Je ne crois pas, M. l’Inspecteur. Mais j’ai été absente ces jours derniers, l’un de mes enfants étant malade.

— Loin ?

— À côté d’Aix. C’est mon fils Louis, un beau gars de dix-huit ans. M. le docteur m’a donné la permission de le soigner ; je suis restée huit jours et j’étais l’entrée depuis avant-hier seulement.

— Mais moi je puis répondre à votre question, intervint M. Elleviousse. Le notaire de la famille de la Roche-Sonnaille me faisait tenir les frais de la pension et les sommes nécessaires à l’entretien de mes malades. Je réglais directement les mémoires.

— Donc, pas de monnaie entre leurs mains. Ce n’est pas dans quarante-huit heures, c’est, dans vingt-quatre que vous reverrez les oiseaux envolés…

La voix de la surveillante l’arrêta.

— Maintenant, elles ont peut-être des objets de valeur.

— Des objets de valeur ? répéta Dodo faisant face brusquement à celle qui venait de parler.

— Oui, je ne retrouve pas un sac de cuir rouge, qui contenait des bijoux de l’Inde ou de la Chine. Je ne saurais vous dire si cela valait cher, je ne m’y connais pas ; enfin je vous le signale.

— Et vous avez raison. Seulement, cela servirait plutôt à les faire prendre qu’à les sauver.

Et les assistants se récriant, l’inspecteur expliqua avec complaisance :

— La vente et l’achat des bijoux sont soumis à une réglementation sévère. Si les pauvres folles cherchent à transformer leurs pierres précieuses, en supposant que leurs pierres le soient, si donc elles tentent de les transformer en monnaie, nous le saurons de suite.

Puis, de plus en plus content de lui-même :

— Nous n’avons plus rien à voir ici. Si nous allions interroger cette Sidonie Lougé, qui était de garde cette nuit.

Le docteur s’empressa :

— À vos ordres. Comme je vous en ai prévenu, il nous faut redescendre l’escalier d’honneur, sortir de la maison, et aller retrouver derrière l’entrée de l’escalier de service.

Tous gagnèrent le couloir, et déjà Landré appliquait sa main rouge et épaisse sur la rampe quand César Landroun prononça :

— Est-ce que Monsieur le docteur ne nous a pas dit qu’il existait, entre ce couloir et l’escalier de service une porte de communication ?

— Condamnée, répliqua le praticien.

— Je me souviens, mais pendant que nous sommes ici, il me semble, sauf avis contraire, que nous agirions sagement en nous assurant que la communication est toujours impossible.

— Elle l’est, affirma Mme Marroy avec vivacité.

— Parbleu, grommela Landré, c’est l’A. B. C. des recherches. Le personnel s’est inquiété de cela immédiatement. Enfin, pour ne pas désobliger Monsieur. — il souligna la phrase d’un coup d’œil dédaigneux à l’adresse du faux Landroun, — pour ne pas le désobliger, allons à cette porte condamnée.

Et aux cotés du médecin, l’agent parcourut le couloir, tout en pestant à voix fort intelligible contre les gens qui ne savent rien et veulent se mêler de conduire les enquêtes.

Sir John, très intéressé, suivait, interrogeant Mme Marroy, qui lui répondait de son accent calme et comme indifférent. Violet put donc glisser à l’oreille de Max :

— Eh bien ?

Il s’assura d’un regard que nul n’était à portée de l’entendre.

— Eh bien, on les a aidées dans leur fuite.

— La surveillante que l’on va interroger tout à l’heure ?

— Je ne crois pas. Car il eût été absurde, de la part de cette femme, de choisir précisément sa nuit de garde, alors que les soupçons devaient forcément tomber sur elle, pour se livrer à cette opération. Je vais même plus loin. Pour moi, elle ignore tout, sans cela, elle se serait même opposée à la chose.

— Une question encore. Qui vous fait croire à une aide étrangère ?

— Les cendres de la cheminée.

— Les cendres ?

— Oui, on a brûlé beaucoup de papier en dernier lieu ; mais au-dessous, on avait commencé par brûler de l’étoffe.

— Vous dites ?

— Les robes, sans doute, qui ont disparu de la penderie. Les fugitives ne sont plus conformes au signalement donné à la police.

Mais s’interrompant :

— Vous saurez tout par le menu, plus tard, rejoignons nos compagnons, car moi aussi, je veux m’assurer que la porte de communication est bien condamnée.

À l’extrémité du corridor, s’ouvrait une petite pièce étroite, déforme irrégulière, résultat sans doute d’une maladresse d’architecte lors de la construction de l’immeuble.

Elle prenait clarté par une de ces ouvertures étroites si justement dénommées « jour de souffrance », c’est-à-dire qu’il y régnait une sorte de pénombre.

Dans sa partie la moins large se découpait la porte annoncée par M. Elleviousse.

Que faites-vous donc ? Monsieur.

Des barrettes de fer, vissées dans le panneau et le chambranle, démontraient surabondamment que la baie n’avait, plus d’usage.

Landré toisa ironiquement le pseudo Landroun.

— Nous avons été bien obéissants, nous avons regardé la porte. Maintenant, nous avons perdu assez de temps, dépêchons-nous de monter chez Sidonie Lougé.

Il triomphait. Il écrasait de sa supériorité ce « curieux » qui avait prétendu lui donner un conseil, qui l’avait incité à parcourir un long corridor pour venir admirer un huis condamné par des pattes métalliques.

Sans doute, le docteur et sir John blâmaient in petto l’ami de miss Violet d’avoir encouru le mécontentement du policier, car ils se précipitèrent dans les traces de celui-ci, se dirigeant d’un pas assuré vers le grand escalier.

Max, lui, s’approcha de la porte, si lestement inspectée par l’agent.

— Il fait trop sombre ici, murmura-t-il.

Et tirant de sa poche une boîte d’allumettes-bougies, il en frotta une, porta la flamme vacillante contre la tête des vis fixant les lamelles barrant la rainure de la porte.

— Que faites-vous donc ? Monsieur.

La question était lancée à mi-voix par la surveillante Berthe Marroy. Bien que son débit fut aussi paisible qu’à l’ordinaire, on eût cru qu’il y avait, une inquiétude dans son accent. Mais Landroun la rassura :

— Oh ! je regarde. Chez moi, j’ai dû condamner plusieurs issues de cette façon, et je m’aperçois qu’ici on a simplement appliqué les lames sur le bois, sans leur y creuser une alvéole. Cela abîme bien moins ; je le ferai remarquer à mon serrurier.

— Ah ! les ouvriers sont tous les mêmes, murmura l’employée.

Son interlocuteur ne l’écoutait plus. Il hâtait le pas pour rejoindre le groupe.

L’Anglaise se mit à sa hauteur.

— La porte condamnée a été ouverte, susurra le jeune homme. La rainure des vis porte des éraflures toutes fraîches, brillantes. Le tourne-vis y a été appliqué cette nuit.

— Cela expliquerait pourquoi les veilleurs du grand escalier n’ont vu personne.

— Sans doute, les fugitives ont pu passer ainsi par l’escalier de service. Mais chut ! personne ne doit savoir.

Silencieusement le cortège descendit, gagna le perron faisant face à l’entrée d’honneur du parc.

Guidés par le docteur Elleviousse, tous longèrent la façade, contournèrent l’aile gauche et enfin parvinrent, en arrière des bâtiments, devant une baie arrondie, au fond de laquelle s’apercevaient les marches étroites et raides de l’escalier réservé au service.

Sous les premiers degrés existait un renfoncement obscur, où s’entassaient pêle-mêle des sabots.

— Qu’est-ce que ce magasin de chaussures en bois ? plaisanta Landré tout à fait revenu de sa mauvaise humeur.

— Précaution pour les jours de pluie ; nos surveillantes ont généralement des pantoufles dans les appartements. Si elles sont obligées de sortir, elles chaussent ces sabots.

— Bien, bien, montons.

— Un instant, pria Violet à qui le romancier venait de parler bas.

— Vous désirez, Mademoiselle.

— Où conduit cette allée du jardin ?

La jeune fille désignait une petite avenue s’éloignant de la maison dans un sens oblique, et aboutissant, autant que l’on en pouvait juger, à une porte bâtarde percée dans le mur d’enceinte de la propriété.

— Oh ! c’est une allée exclusivement réservée au va-et-vient des fournisseurs.

Et avec un bon rire, le praticien continua :

— Cela se voit, n’est-ce pas, les jardiniers en négligent le ratissage. Je ne saurais leur en vouloir, car il faudrait recommencer tous les jours.

— À propos de jardiniers, s’exclama le pseudo-Landroun. Ils ont dû relever des traces de pas dans les allées du parc ?

— Aucune, Monsieur.

— Ah ! ah ! voilà qui est bizarre, grommela Landré, il devait y en avoir pourtant, car vos pensionnaires n’avaient point d’ailes, que je sache.

— Certainement non ; mais elles n’avaient laissé aucune empreinte. J’ai cherché moi-même autour de la maison, j’ai exploré les pelouses, les bordures de gazon ; rien, rien, ce qui s’appelle rien.

— Vos jardiniers avaient dû passer le râteau avant votre venue.

— Ils m’ont affirmé que non ; maintenant, malgré leurs dires, c’est bien possible. Au reste, ils auraient sûrement remarqué. Ces dames, on vous l’a appris tout à l’heure, sont élégamment chaussées ; des brodequins, des petits pieds de race.

— Les empreintes se seraient peut-être confondues avec celles de visiteuses de vos autres pensionnaires ?

— Impossible. À sept heures, les visites prennent fin, et toutes les avenues du pourtour de l’habitation sont ratissées. Vous concevez, c’est une précaution utile en un cas semblable. Nul ne peut jurer qu’un aliéné ne trompera pas la surveillance.

— Et pas de traces, c’est bizarre. Vos braves jardiniers les ont effacées, sans même y faire attention ; allez, allez, Monsieur le docteur, les gens qui travaillent intelligemment sont rares ! Mais veuillez nous montrer le chemin de la chambre de cette Sidonie Lougé.

L’inspecteur prit un temps, puis acheva d’un air finaud :

— Qui pourrait bien avoir manifesté une… complaisance coupable, à l’égard de démentes désireuses de sortir de votre établissement.

M. Elleviousse ouvrit la bouche. L’expression de son visage indiquait qu’il allait protester ; mais l’agent lui coupa la parole :

— Montons, montons, M. le docteur. Tout finira par s’expliquer.

Dans l’escalier raide tous s’engagèrent à la file ; on gravit un, puis deux étages. Au passage, la surveillante désigna la porte condamnée s’ouvrant sur le palier.

L’Inspecteur hocha la tête, en homme pour qui la chose n’avait aucun intérêt.

— Où est la chambre de Sidonie Lougé ?

Elleviousse désigna l’une des portes, qui se découpaient dans la paroi du corridor desservant cette partie du bâtiment affectée aux femmes de service.

— Bien. Que tout le monde se taise ; laissez-moi faire.

Et sur la pointe des pieds, il gagna la porte indiquée. Arrivé là, il se pencha en avant, parut écouter.

— Rien, murmura-t-il après un instant ; la clef est sur la serrure. Eh ! Eh ! l’oiseau serait-il déniché ?

Tous se groupaient derrière lui, le médecin aliéniste et sir John haletants, Max et l’Anglaise indifférents, Mme Marroy ayant dans le regard comme un vague malaise.

Mais le policier brusque le mouvement. Il tourne la clef, bondit dans la chambre. Une voix épouvantée, teintée d’un fort accent du terroir, clame :

— Té ! Quèsaco, des voleurs ?

Et se mettant sur son séant, une robuste brune de vingt-huit à trente ans émerge des draps du lit placé dans un angle de la petite pièce.

Elle est gentille cette petite chambre. Le lit de fer, la table, les chaises de pitchpin, sont propres et gais. Sur les murs blancs, des petites étagères avec des bibelots sans valeur de Vallauris, du golfe Juan, vases minuscules, tasses exiguës, fleurs artificielles. Mais tout cela est coquet, de couleurs riantes.

Et l’habitante elle-même, toute ensommeillée, montre un visage rond, avec la fraîcheur dorée d’une vraie provençale.

Elle rejette en arrière les mèches rebelles de sa tignasse ébouriffée, et de son organe sonore.

— Té, Mousou le docteur. Eh, pourquoi vous avez grimpé tous mes étages ?

Mais ce n’est pas le médecin qui répond ; c’est Landré, calme, raide, digne comme un président de tribunal.

— C’est la loi qui entre chez vous, Mademoiselle.

— Quelle loi ? fait-elle en ouvrant ses grands yeux ou pétille le rire.

— La loi qui vient vous demander ce que vous savez sur l’évasion de Mme la duchesse de la Roche-Sonnaille et de Mlle Mona Labianov.

— Ce que j’en sais ?

— Oui. Je n’ai pas besoin de vous rappeler que votre intérêt est de dire la vérité, toute la vérité.

Elle rit en montrant ses dents fortes et blanches.

— Toute la vérité, est-ce pas ? On la dira, mon pôvre homme. Seulemain, si vous espérez après cela pour vous instruire, pécaïre, autant vous commander de suite le bonnet d’âne !

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À cette réplique, Landré exagère encore sa raideur, sa gravité.

— Les plus fortes présomptions pèsent sur vous.

— Oh ! elles ne me pèsent pas, à moi.

— Prenez garde de mentir.

Sidonie Lougé fronce, ses sourcils noirs.

— Eh, pitchoun, prenez garde vous-même d’être poli… hé !

— Je suis Monsieur Landré, inspecteur de la police marseillaise.

— Et moi, je suis Sidonie Lougé, de la paroisse Saint-Charles, d’une famille de braces, de père en fille, Mousou lou policier, et si vous mé manquez, quand vous seriez le préfet lui-même, je vous masserais le visage à poings fermés. Là, vous êtes prévenu. Qu’est-ce que vous demandez maintenant ?

— Vous savez, Sidonie, que moi, je me suis porté garant de votre innocence.

— Oh ! vous, docteur, vous êtes la crème des bonnes gens.

— Seulement répondez. Des pensionnaires se sont évadées. Il y a une enquête de police indispensable. Un détail, qui vous paraîtrait sans importance, peut nous mettre sur la voie et m’éviter de gros ennuis.

La grande brune joignit les mains :

— Oh ! le brave ! fit-elle ; il se dit : Il faut calmer cette rage de Sidonie, sans cela elle mangera l’agent et cela lui fatiguera l’estomaque.

Puis se remettant à rire :

— Bé, bé, elle est pas si dure que ça, la Sidonie. Allez, allez, l’homme de la police, racontez votre enquête ; si vous êtes convénant, il ne vous en coûtera rien.

Violet, Max ne pouvaient dissimuler leur gaieté en écoutant la belle brune exprimer ses pensées avec cet imprévu fantasque, si réjouissant dans la population marseillaise.

L’Inspecteur, lui, faisait la grimace. Il comprit pourtant qu’il ne réussirait pas à avoir le dernier mot avec Sidonie, car ce fut d’un ton beaucoup moins arrogant qu’il reprit :

— Voici, Mademoiselle, ce que nous désirons savoir. Que s’est-il passé pendant votre garde de nuit ?

— Ce qui s’est ? Té, à dix heures, je suis venue relever Mme Marroy, nous avons fermé les portes et enlevé les clefs.

— Vous êtes bien sûre que les portes ont été fermées ?

— Vous pensez bien que je suis sûre. Si à deux, on ne fermait pas, faudrait être privé pour toujours d’oursins, de clovisses et de violets.

— Soit ! Les malades sont enfermées. Que faites-vous après ?

— Nous allons au « perchoir » vitré ; nous accrochons les clefs aux clous du tableau. Et puis je prends notre bouteille de cassis. Tous les soirs, on boit son petit cassis. Ça aide à veiller celle qui est de nuit, et ça aide l’autre à bien dormir.

Elle eut un éclat de rire.

— Là-dessus Mme Marroy s’en va, et moi, je me mets à lire un livre que le concierge de la grille il m’a prêté. Je pensais : Ça va me tenir jusqu’au matin.

C’est si bien écrit ! Les Pigeons verts, c’est le titre. Les pigeons verts, ça veut dire un monsieur et une dame qui roucoulent. Non, ce qu’ils roucoulent ! Si vous lisiez ça, ça vous charmerait le cœur, Té ! Car enfin dans la police, on peut tout de même avoir un cœur ; pense pas que le gouvernement, il défende ça !

Elle était partie, la diserte méridionale. L’Inspecteur agacé par ce verbiage se préparait à l’arrêter, ou du moins à tenter de mettre un frein à cette éloquence intempestive. Mais M. Elleviousse se pencha vers lui :

— Laissez-la aller à sa guise, ce sera encore le plus court.

Cependant Sidonie Lougé poursuivait :

— Et, puis, cela m’est égal. Où j’en étais donc ? Ah oui ! je pensais lire toute la nuit. Eh bien, je me trompais, et c’est la preuve que je dis bien toute la vérité. Car c’est défendu de dormir quand on est de garde ; eh bé, j’ai dormi, et dormi… mais dormi comme une vieille Carbousse du Vieux-Port !

— Comment vous vous êtes… ?

— Ensommeillée comme une couleuvre en plein midi.

— Et on vous a repris les clefs pendant ce temps ?

La brune surveillante secoua la tête.

— Eh non, pas possible.

— Et pourquoi, s’il vous plaît ?

— Parce que la logette de veille ferme au verrou, et que j’avais poussé le verrou. On ne sait jamais avé les fous ! Il vaut mieux n’être pas surpris.

Tous se regardèrent. Pour le docteur, pour le policier, pour Sir John, plus l’enquête avançait, plus l’obscurité de l’affaire augmentait.

Pendant ce temps, Landroun, chuchotait à l’oreille de l’Anglaise :

— C’est bien ce que je pensais, cette Sidonie ne savait rien. Et même on lui a fermé les yeux.

— Fermé les yeux ?

— Avec un narcotique, de l’opium probablement, mélangé au cassis qu’elle a pris.

— Mais alors, celle qui a mis le narcotique ?

— Probablement sa compagne. Au reste, je vais m’en assurer.

Et au milieu du silence général, le jeune homme prononça d’un ton absorbé :

— Mademoiselle Sidonie, est-ce que vous dormez ainsi d’ordinaire ?

— Quand je suis de service, jamais.

— Et il ne vous est pas venu à l’esprit que ce sommeil avait été provoqué…

— Par quoi ?

— Dame, quelques grains d’opium dans le cassis.

Mais avant que l’interpellée pût répondre, Mme Berthe Marroy s’écria vivement :

— En ce cas, j’aurais dormi aussi ; et malheureusement je n’ai pu fermer l’œil de la nuit.

— Évidemment ! Évidemment, appuya le policier ravi d’aller à l’encontre d’une opinion émise par un étranger, qui décidément l’horripilait.

Max eut un geste d’insouciance et se rapprochant de l’Anglaise :

— Vous avez entendu ? C’est elle.

Elle approuva du regard.

— Ma foi, grommela Landré, tout cela ne nous mène à rien. En somme, deux folles sont en fuite ; il convient de les rattraper le plus tôt possible, et, pour ce faire, de les signaler. Donc, en route pour le télégraphe.

— Monsieur l’Inspecteur ne veut-il pas auparavant visiter ma chambre personnelle ?

À cette proposition de Mme Marroy, le policier fut sur le point de répondre par un refus, mais la surveillante s’adressa au docteur :

— J’y tiens beaucoup, Monsieur le Docteur. L’incident s’est produit dans notre service, à Sidonie et à moi. Nous souhaitons ne pouvoir être soupçonnées.

— Oh ! Vous êtes au-dessus de tout soupçon. N’importe, pour vous être agréable, nous allons faire une rapide perquisition chez vous.

Et tandis que tous suivaient M. Elleviousse chez la surveillante, Max descendit rapidement l’escalier, gagna le jardin et parcourut l’allée qui avait été désignée tout à l’heure comme réservée aux fournisseurs. Il interrogeait le sol, les bordures de gazon. Un étonnement se peignait sur ses traits.

— Je ne vois rien. Comment diable ont-elles fait ?

Il se frappa le front.

— Les sabots qui sont sous l’escalier. C’est cela même ! Les empreintes laissées ainsi n’ont attiré l’attention de personne. Ma foi, autant rentrer.

Malgré cette conclusion, il continua sa marche jusqu’à la porte découpée dans le mur de clôture. Il l’ouvrit même, jeta un regard curieux sur la route. Et brusquement, il eut un cri étouffé. Un peu à droite de la porte, sur le gazon bordant le pied du mur, une empreinte se dessinait nettement.

Cette empreinte, Max la reconnut sans hésiter. C’était le petit pied que déjà il avait vu gravé dans la poussière du bastidou Loursinade. Et ce petit pied fin, aristocratique, cambré, se différenciait à ce point de toutes les autres marques laissées par les passants, que le romancier se déclara sans hésitation :

— C’est elle !

Là-dessus, il effaça prestement du bout de son brodequin jusqu’au moindre vestige de la trace qu’il venait de découvrir, puis refermant l’entrée de service, il revint à la voûte de l’escalier où il arriva, au moment où Landré, plus important que jamais, reparaissait disant d’une voix de basse taille :

— Ma grande expérience des enquêtes me fait pressentir que toute cette évasion, si compliquée d’apparence, est simple comme bonjour. Mais pour élucider l’affaire, il faudrait perdre un temps précieux. Il vaut mieux l’employer à courir après les fugitives.

Proposition sous laquelle le policier dissimulait mal son ennui de s’en aller bredouille. Et le sourire du pseudo Landroun exprimant peut-être cette vérité, l’Inspecteur grommela :

— Tiens, vous étiez là, Monsieur. Auriez-vous par hasard découvert une chose qui m’aurait échappé ?

Max répondit modestement, comme s’il n’avait point perçu l’intention ironique de son interlocuteur :

— Vous ne le croyez pas, Monsieur.

Ce qui satisfit pleinement l’agent et amusa sir John, lequel n’avait pu se tenir de trouver incorrect ce gentleman, ami de miss Violet, se jugeant autorisé à adresser des conseils techniques à un détective de profession.

L’un et l’autre eussent été prodigieusement surpris, s’ils avaient pu entendre les répliques suivantes qu’échangèrent le policier-amateur et la jolie Anglaise.

— Je ne retourne pas à Marseille avec vous. Mademoiselle.

— Comment ? Non ?

— Je vous détaillerai tout ce soir. Je sais tout de la fuite de nos… amies inconnues.

— Alors, pourquoi demeurer ?

— Parce que j’ignore où elles sont allées. Et que la personne qui a facilité leur évasion me l’apprendra probablement.

— Si bien que nous pourrons les joindre, murmura Violet.

— Je le pense.

Pendant, ce temps, le petit groupe était revenu devant la façade principale de la maison. Landré, Lobster prenaient congé du docteur Elleviousse.

Celui-ci serra la main de Miss Mousqueterr, en déclarant galamment son regret d’avoir reçu si belle visite, un jour où ses devoirs directoriaux l’avaient empêché de marquer son empressement de suffisante façon. Puis, il s’avança vers le dernier des touristes :

— Monsieur César Landroun, commença-t-il…

Mais ce dernier l’interrompit :

— Ne me faites pas encore vos adieux, docteur, je vous en prie.

Et le praticien l’interrogeant du regard.

— C’est la première fois que je pénètre dans une maison de ce genre ; je meurs d’envie de prolonger ma visite, si vous le permettez.

La grosse voix de l’Inspecteur jeta :

— Moi, je ne saurais attendre. L’intérêt de l’affaire veut…

— Il sera sauvegardé l’intérêt de l’affaire. Vous allez retourner à Marseille avec mes amis sans vous occuper de moi. Avec l’agrément du docteur, je visiterai en détail cette maison qui me semble être exceptionnelle.

Elleviousse salua le compliment.

— Et, continua Max, pour réduire mon indiscrétion au strict minimum, je prierai M. Elleviousse de ne point s’inquiéter de ma personne. Je suis curieux, baguenaudier, je serais pour lui un agacement parmi ses préoccupations. Je me contenterai parfaitement d’être guidé par Mme la Surveillante Marroy, à qui la fuite des pensionnaires du second étage crée des loisirs.

Tout cela fut débité d’un ton badin, insouciant, sous lequel l’observateur le plus sagace n’eût vu que la curiosité un peu encombrante d’un oisif.

Mais le docteur Elleviousse était fier, et à juste titre, de l’établissement fondé par ses soins, selon ses idées. Il se déclara enchanté, confia le voyageur à la grave Mme Marroy, et tandis que cette dernière commençait ses fonctions de cicérone, Elleviousse regagna son bureau, non sans avoir un instant suivi des yeux les Anglais se dirigeant vers la grille d’entrée, en compagnie du policier.

Docilement, en homme très « pris » par ce qu’il voyait, Max se laissa promener à travers l’établissement.

Mme Marroy, avec sa gravité sereine, lui montra les chambres des « inoffensifs », les cellules des « agités », les pavillons des « améliorés », les réfectoires des « sociables », le quartier des « isolés », alcooliques ou morphinomanes. Elle lui montra les « curables » et les « incurables », insistant sur les caractères distinctifs de ces formes de la démence.

Puis elle passa au laboratoire, aux appareils spéciaux de la photothérapie, où les malheureux atteints d’aliénation étaient traités par des bains de lumière verte, rouge, bleue, jaune, violette, indigo ou orangée.

De sa voix paisible et lente, elle disait les effets obtenus par chacune de ces nuances, les espoirs fondés sur cette science nouvelle de la lumière curative, science à peine à son aurore et qui déjà donnait des résultats stupéfiants.

Max ne se lassait pas de questionner. Jamais on n’eût cru en le voyant attentif, au point que son interlocutrice, flattée de tant d’intérêt, se départait de sa réserve un peu rigoriste, se faisait presque familière ; jamais, disons-nous, on n’eût cru que dans le cerveau du questionneur s’agitaient des pensées bien éloignées de la folie et de son traitement par la lumière.

Durant deux heures cela continua ainsi.

La surveillante était dans le ravissement. Jamais, au grand jamais, elle n’avait rencontré un étranger aussi prompt à saisir les explications.

Maintenant, elle faisait traverser le parc à M. Landroun afin de le conduire au pavillon des « bains », installation inédite, imaginée par le docteur Elleviousse, et dans laquelle les douches, les aspersions brutales des anciens hospices d’aliénés, étaient remplacées par des procédés de luxe, application humanitaire des joies offertes aux gens bien portants, par les bains turco-romains, hammams, pluies écossaises et autres douceurs hydrauliques, sans oublier les aspersions parfumées au gré du pensionnaire.

L’allée que suivaient les deux personnages traversait un rond-point spacieux, ombragé par des peupliers d’Italie, dits grisarts, aux troncs gris de fer, sur lesquels les nœuds des branches tombées traçaient des yeux géants.

Un banc de pierre était installé au pied d’un arbre superbe. En le voyant, Max marqua un imperceptible mouvement d’arrêt. Mme Marroy le remarqua néanmoins, et remplie de prévenance pour un auditeur aussi bien disposé :

— Vous désirez vous asseoir ?

— Ma foi ! Je vous avouerai, Madame, que si ce n’était abuser…

— Pas du tout. Rien n’est fatigant, pour qui n’y est point accoutumé, comme une promenade parmi les fous.

— Fatigue n’est pas le mot propre. J’ai surtout besoin de remettre mes idées en ordre ; on se sent troublé en face de ces problèmes de la folie.

— Reposez-vous donc un moment, Monsieur.

Et très aimablement, la surveillante s’assit elle-même en disant :

— Vous le voyez, je ne me fais pas prier ; il est vrai que je ne suis plus toute jeune.

— Vous avez un grand fils, je crois vous l’avoir entendu dire.

— Mon Louis, dix-huit ans, Monsieur, la tête de plus que moi, et un bon cœur, et tout.

La mère, une fois lancée, ne se fût plus arrêtée. Le romancier coupa la phrase.

— Et que fait-il ?

— Il est chef de chantier aux huileries d’olives de Toumarenc, près Aix.

— Et il sait conduire un cheval.

La veuve considéra son interlocuteur avec étonnement. La réflexion, de toute évidence, lui apparaissait sans rapport avec la dernière phrase prononcée par elle.

— Oh ! bien sûr qu’il sait conduire. Vous pensez, un garçon instruit, bien élevé, ses patrons ont confiance en lui, et bien souvent on l’envoie en recette, avec la voiture de monsieur Lesbanade, l’un des associés.

— Ah oui ! Un cabriolet.

— Vous connaissez la voiture ?

— Je l’ai vue cette nuit, sur la route d’Aubagne ; mais comme ses lanternes n’étaient point allumées, je l’ai mal distinguée, vous comprenez.

Par une brusque intuition, depuis l’instant où, au cours de l’enquête, la surveillante avait été amenée à prononcer le nom de son fils Louis, Max Soleil s’était affirmé que ce jeune homme devait être le conducteur de la voiture entrevue près du bastidou Loursinade.

Maintenant, il en acquérait la certitude. Mme Marroy s’était rejetée en arrière, toute saisie, fixant sur son compagnon des regards effarés. Son beau sourire s’était envolé. Il y avait de la terreur dans ses yeux. Elle voulut cependant essayer de donner le change.

— Sur la route d’Aubagne, cette nuit, balbutia-t-elle. Je ne sais pas. Il y était peut-être.

— Il y était sûrement. Il remplissait même une mission de confiance.

— Une mission ? répéta-t-elle avec un tremblement dans la voix.

— Oui, il escortait deux victimes qui reprenaient leur liberté : Mme la duchesse de la Roche-Sonnaille et Mlle Mona Labianov.

Il avait à peine prononcé ces noms que Mme Marroy se dressait toute droite, et disait avec une fermeté soudaine :

— Eh bien, Monsieur, je perdrai ma place, soit ; mais à vous, à tous les policiers du monde, je répondrai que je ne sais rien.

Max eut un éclat de rire.

— Je ne suis pas de la police, ma bonne dame, rassurez-vous.

Et comme elle le dévisageait, incrédule et haletante, il poursuivit :

— Si j’en étais, j’aurais raconté à M. Landré qui, lui, n’a rien vu, comment, l’évasion s’est produite.

— Vous le savez donc ?

— Parfaitement. Je vais vous le prouver. Sous prétexte d’une maladie de votre fils Louis, vous vous êtes absentée ces jours derniers ; vous avez tout préparé pour la fuite de ces dames, dont l’une, la duchesse, vous en êtes convaincue, n’est et n’a jamais été folle.

— Ah ! Vous le croyez donc aussi ?

— C’est parce que je le crois que vous me voyez ici ; mais je reprends. Vous êtes revenue, après avoir obtenu le concours de votre fils. Il devait attendre à la porte de service la nuit dernière, avec la voiture de M. Lesbanade. Cette voiture, il peut s’en servir sous des prétextes plausibles, n’est-ce pas ?
Elle considère son interlocuteur avec étonnement.
Elle fit oui de la tête, dominée par l’accent de cet inconnu qui savait ce qu’elle pensait être ignoré de tous. Et puis, en elle montait une confiance impulsive. Quelque chose lui disait que son interlocuteur ne serait point un ennemi. Max reprit :

— Ainsi vous évitiez le grave écueil de toute évasion. Un loueur de voitures se découvre toujours, et, une fois un policier mis à une extrémité du fil… Je n’insiste pas. Le véhicule, le conducteur assurés, vous avez réintégré la maison de santé, rapportant les déguisements qui dépisteront les poursuivants.

— Les déguisements ? redit-elle stupéfaite.

— Naturellement. Ces dames ne ressemblent pas du tout au signalement que ce bon M. Landré va télégraphier dans les directions les plus diverses.

Il y eut comme un sourire sur les traits sévères de la surveillante. Pourtant elle ne se rendit pas encore. Elle ne voulait avouer qu’à bon escient, et elle demanda :

— Qu’est-ce qui vous fait supposer cela ?

— Oh ! Une raison péremptoire.

— Dites-la ?

— C’est que les robes poursuivies par la police gisent, sous forme de cendres, dans la cheminée de la chambre qu’occupait la duchesse.

— Des cendres de papiers.

— Oh ! Vous avez été prudente, vous avez brûlé une liasse de journaux dont les débris calcinés ont trompé l’Inspecteur de la police ; seulement, vous vous souvenez que je me suis baissé, moi ; je n’étais pas suggestionné comme lui par l’étroitesse de la cheminée. Je savais que les fugitives étaient sorties par la porte, attendu qu’elles n’avaient pu s’échapper que par là.

Et Mme Marroy demeurant muette.

— Vous tenez à être édifiée, chère Madame, soyez donc satisfaite. Je vais vous narrer l’aventure dans tous ses détails.

Puis avec un sourire bienveillant :

— Vers neuf heures du soir, vous avez dévissé les barrettes de fer qui condamnaient la porte de communication entre le couloir du second étage et l’escalier de service.

— C’est le diable, murmura comme malgré elle la surveillante.

— Non, fit-il, c’est le tourne-vis, dont la morsure toute fraîche m’a révélé votre travail ; mais ne m’interrompez plus. Vous avez jeté quelque peu d’opium dans le verre de Sidonie.

— Oh !

— Cela n’a rien de sorcier. Si elle avait veillé, elle vous aurait vue ainsi que ces dames. Il fallait donc nécessairement qu’elle dormît. Vous avez pris votre cassis quotidien, puis vous êtes remontée bien sagement à votre chambre. Vers onze heures, tout reposait dans la maison.

— Pourquoi onze heures ?

— Il était cette heure-là, je vous dirai le pourquoi dans un moment, mais, je vous en prie de nouveau, ne m’interrompez pas.

— J’écoute alors.

— À onze heures donc, vous sortez de votre chambre, vous gagnez sans bruit la porte de communication qui n’est plus condamnée. Vous voici dans le corridor des pensionnaires. Dans sa logette vitrée, Sidonie dort comme une souche. Tout va bien. Vous parvenez à la porte de Mme de la Roche-Sonnaille, vous ouvrez.

— Comment l’aurai-je pu ?

— Vous aviez la clef.

— Mais non. Sidonie vous a dit elle-même qu’elle s’était enfermée au verrou dans la cage vitrée et que la clef était suspendue au clou.

Max se prit à rire avec un petit haussement d’épaules.

— Elle disait vrai. Seulement elle ignorait que, durant votre congé pour soigner votre fils, ce gentil garçon, muni d’une empreinte, avait fait fabriquer une clef à Aix.

— Pourquoi lui et pas moi ?

— Parce que lui pouvait prétendre avoir perdu une clef de sa chambre, d’un bureau, d’un atelier. Il la remplaçait pour éviter un reproche de ses patrons. En cas d’enquête, cela n’eût pas même été remarqué.

Mme Marroy baissa la tête.

Pour quiconque n’est point accoutumé aux merveilles de la déduction, la clairvoyance du romancier apparaîtra presque magique.

— Vous ouvrez donc. Ces dames sont prêtes. Elles ont revêtu les déguisements que vous leur avez procurés. J’ignore celui de Mlle Mona, mais la duchesse est costumée en jeune garçon et elle est chaussée de souliers de feutre.

La surveillante laissa échapper une sourde exclamation. Cela dépassait les limites de sa compréhension. Sans paraître remarquer son émoi, le jeune homme continua :

— Elles ont leur valise, où sont enclos leurs valeurs et objets précieux. À votre suite, elles gagnent l’escalier de service. Vous descendez. En bas, dans le renfoncement aménagé sous les marches, vous prenez toutes trois des sabots que vous passez par-dessus vos chaussures.

— En voilà une idée, balbutia Mme Marroy essayant encore de lutter.

— Une bonne idée, voulez-vous dire.

— Oh ! bonne.

— Sans doute, l’allée des fournisseurs a été ratissée comme chaque soir ;

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mais les marchands viennent de bonne heure le matin. Des empreintes de sabots mélangées à celles de leurs souliers ferrés, à leurs lourdes bottes, ne feront point penser aux pieds menus des fugitives. Bref, vous gagnez la sortie. De l’autre côté sur la route, votre brave garçon et la voiture attendent. Ces dames montent dans le véhicule. Une fois sur le marchepied, elles vous remettent les sabots et s’installent ; seulement la duchesse a perdu l’équilibre, elle a dû sauter à terre et remonter.

— Alors ! Vous y étiez donc ? balbutia Mme Marroy avec stupeur.

Le dernier détail indiqué lui semblait plus incroyable que tout le reste de cette incroyable reconstitution. Il la calma d’un sourire.

— Le gazon avait conservé l’empreinte. Je l’ai effacée.

— Vous l’avez ?

— Effacée. Il était inutile de la laisser, n’est-ce pas ?

Du coup, Mme Marroy ne chercha plus à nier.

— Certes ! Mais pourquoi avez-vous cherché ? Pourquoi avez-vous gardé le silence, devant le policier qui…

— Je vous le dirai tout à l’heure.

Et tranquillement :

— La voiture partie et disparue dans la nuit, vous êtes revenue sur vos pas. Vous avez remis les sabots en place, puis vous avez remonté les deux étages. Par la porte de communication vous avez pénétré de nouveau dans le couloir où dormait toujours Sidonie Lougé. Vous avez revissé les lames de fer, enlevées naguère. La communication se trouvait dès lors condamnée comme auparavant.

Elle avouait de la tête.

— Vous vous êtes enfermée dans la chambre de la duchesse. Rien ne vous pressait. Vous avez donc pris le temps de découper en lanières les robes laissées par les fugitives, les brûlant à mesure dans la cheminée en les mêlant à des journaux. Pour finir, vous avez fait flamber une liasse de quotidiens, dont les cendres recouvrirent les autres, et vous avez attendu le jour. Quand les allées et venues du personnel vous ont indiqué que les surveillantes du rez de chaussée et du premier étage étaient relevées, que, par suite, les logettes d’observation demeuraient vides, vous vous êtes décidée à réveiller Sidonie.

— Pourquoi ai-je attendu ce moment ?

— Pour que votre camarade pût constater elle-même que vous étiez en retard, ce qui expliquait tout naturellement, que les « veilleuses » des étages inférieurs, alors occupées à ouvrir les chambres de leurs pensionnaires, ne vous avaient point vu passer.

Mme Marroy courba le front, puis, comme prenant une résolution soudaine :

— Il serait absurde de mentir. Tout s’est accompli comme vous venez de le dire. Vous tenez ma situation entre vos mains. Commandez donc ; que voulez-vous ?

— Apprendre de vous ce que j’ignore encore.

— Quoi donc ?

— Savoir où elles sont allées, dans quelle direction elles sont parties.

— Elles ne me l’ont pas dit, commença la brave femme…

Mais le romancier l’interrompit :

— Avant de me répondre, laissez-moi vous confier comment j’ai été amené ici, en vertu de quels sentiments, de quelle sympathie, je me mêle d’une aventure qui, au demeurant, ne me concerne en rien.

Et en termes concis, il conta le vieux journal parcouru à Nice, sa curiosité, celle de miss Violet Mousqueterr éveillées, son départ pour Marseille, sa nuit au bastidou Loursinade, sa rencontre avec un jeune garçon, que le rapprochement des circonstances lui avait plus tard fait deviner être la duchesse de la Roche-Sonnaille.

Elle écoutait stupéfaite et admirante. Son visage grave exprima la terreur, quand le jeune homme en vint à la brusque apparition des Masques Jaunes, à l’écroulement du bastidou.

— Ah ! s’exclama-t-elle, j’en étais sûre ; je n’ai pas eu besoin de cela pour comprendre qu’elle n’était pas folle.

— Moi, je ne l’ai jamais cru, et miss Violet partagea de suite mon appréciation. Après les aventures de la nuit dernière, du reste, toute hésitation deviendrait, stupide.

— Et les hommes ayant voulu vous tuer ?

— J’ai songé à poursuivre l’enquête sans être gêné. Au bout de l’enquête, il y a deux femmes, deux Françaises qui ont été torturées par des misérables. Elles sont seules, faibles contre leurs ennemis ; je veux leur apporter l’appui de deux amis : moi, comme combattant ; miss Violet, comme « banquier ». Et pour leur offrir ces deux dévouements, je vous répète ma question de tout à l’heure : Où ont-elles porté leurs pas ?

Il avait pris les mains de la gardienne. Les femmes, quand leur vanité n’est pas en jeu, ont une merveilleuse intuition de la sincérité. Mme Marroy comprit la loyauté de son interlocuteur. Et doucement elle murmura :

— Je vais vous dire tout ce que je sais. Vous avez raison. Ces pauvres femmes, dont l’une, hélas ! est bien réellement folle, ont grand besoin de défenseurs. Moi, je ne suis pas riche. La chèvre est attachée là où elle broute. J’ai fait de mon mieux ; mais vous, mais cette jeune dame anglaise, pourrez peut-être les aider beaucoup.

Elle s’interrompit :

— Mes réflexions vous sont indifférentes. Voici ce qu’il vous importe de savoir.

Et baissant la voix, comme si elle craignait que, même en ce lieu désert, d’invisibles espions pussent surprendre ses paroles :

— En partant, la petite duchesse, Mme Sara, voulait passer par le bastidou Loursinade.

— Elle a accompli son dessein. Elle souhaitait, n’est-ce pas, inspecter la maison, avec l’espérance…

— De découvrir le mot du terrible mystère dont elle se dit victime.

— Je l’ai dérangée, la malheureuse femme ; elle a dû voir en moi un ennemi. Bah ! j’ai découvert pour elle, moi, et même j’ai dans ma poche…

— Quoi donc ?

— Un parleur de sans-fil qui lui démontrera que je n’ai pas rêvé. Je l’ai tiré machinalement, il a cédé, et au milieu de tous ces événements, je l’ai oublié dans ma poche. J’y songe en ce moment, mais continuez Mme Marroy, continuez.

— Mon fils Louis devait les conduire ensuite au chemin de fer. La duchesse a renoncé à la ligne de Valence-Lyon pour deux raisons. Primo : c’est la plus fréquentée, partant celle qui sera la plus surveillée. Secundo : la dite ligne, au départ de Marseille, court vers l’Ouest et cela eût pu déterminer une crise chez Mlle Mona.

— Une crise ?

— Oui, sa folie la tire vers l’Est. Quand elle se promenait dans le parc, elle choisissait toujours les allées orientées Ouest-Est ; elle entrait en fureur quand on essayait de lui faire adopter une autre direction.

— Singulière manie.

— Bien compréhensible, allez, cette pauvre enfant suit son cœur.

Max considéra son interlocutrice.

— Elles vous ont conté le détail de leur histoire ?

— Oui. Mme la duchesse a eu confiance en moi, et elle a bien fait. Je ne suis pas instruite comme les juges, moi, mais j’ai senti qu’elle parlait selon la vérité. J’ai été sûre qu’elle ne débitait pas des inventions de folie.

— Vous me mettrez au courant tout à l’heure ; pour l’instant, quelle ligne de chemin de fer ont-elles prise ?

— Celle de Veynes-Grenoble, avec embranchement sur Culoz-Modane. Elles se proposent ainsi de traverser l’Italie, puis de remonter à travers les provinces autrichiennes jusqu’en Bohême.

— Pourquoi ?

— Pour se rendre à Stittsheim.

— Qu’est-ce que Stittsheim ?

— Une localité, où M. Elleviousse a fait fabriquer tous ses appareils pour les cures par les rayons lumineux colorés. Il paraît que c’est là-bas que l’on fabrique le mieux.

— Ah ! La duchesse n’a pas l’intention de… ?

— Si, Monsieur, si, s’écria vivement Mme Marroy sans laisser achever la phrase commencée ; grâce à certains appareils et à la folie de Mlle Mona, elle espère, — il parait que dans ce pays-là on considère les fous comme des envoyés des dieux, — elle espère parvenir là où-son mari, où le fiancé de sa petite amie, sont morts.

— Comment ne s’adresse-t-elle pas à des parents, des amis… ?

— Ses parents ont disparu, vous savez. Du reste elle ne se serait pas tournée vers eux, car personne ne doit savoir où elle est, puisque légalement elle est réputée folle. Ne le fût-elle pas d’ailleurs, que ses amis ou apparentés s’efforceraient de la détourner de son projet, et elle disait souvent : Pourtant, il faut aller là-bas. Il le faut. Ma douce Mona, en sa démence, ne répète pas pour rien : Vers l’Orient, vers la lumière ! C’est une inspiration divine, c’est un appel à l’espérance. Il faut aller là-bas.

Il y eut un silence. Au-dessus des causeurs, la brise agitait doucement les feuilles des arbres. Le bruissement des feuillages semblait un encouragement chuchoté à l’oreille de ces êtres, si différents de situation, de culture intellectuelle, et qui se rencontraient en une même pitié, en une même croyance.

Ils restèrent ainsi un long moment. Enfin Max releva son front, qui s’était penché vers la terre sous le poids de la réflexion, et d’une voix incertaine il murmura :

— À présent, Mme Marroy, dites-moi tout ce que vous savez de l’histoire de ces dames ; de l’aventure qui les a amenées dans cet asile de fous ; de cette aventure qu’une justice imbécile, à courte vue comme toujours, a dédaigneusement relégué au rang des fables.

— Voici donc, Monsieur, ce que la duchesse elle-même m’a raconté.




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CHAPITRE VI

OÙ IL EST QUESTION D’UN DRAPEAU BLEU ET DE SES DEUX MAITRES.


Vous saurez donc, Monsieur, que Mme de la Roche-Sonnaille, née Lillois, et son mari, M. le duc Lucien, faisaient leur voyage de noces. Ils étaient en Hollande, très gentils, très heureux. Ils avaient fait une promenade en canot automobile, avaient abordé, et à l’abri de buissons, sur une herbe épaisse et odorante, ils rêvaient, quand des voix étrangères parvinrent jusqu’à eux. Des hommes, qui ne les soupçonnaient pas si près d’eux, complotaient d’attaquer un autre personnage qui devait passer par là. Ces deux hommes s’appelaient : Log, le maître, et San, le serviteur.

— Log, San, répéta Max, gravant les noms dans sa mémoire.

— Deux espèces de géants, avec, sur la figure, des masques jaunes.

— Des masques jaunes ?

— Oui, Monsieur, comme ceux qui vous ont attaqué au bastidou Loursinade.

— Allez, allez toujours. Cette affaire prend des proportions…

— Colossales, Monsieur, vous pouvez le dire. Celui que ces gueux attendaient, était un nommé Dodekhan, M. et Mme de la Roche-Sonnaille n’ont su tout cela que plus tard, mais je vous le dis tout de suite parce que c’est plus commode. — Ce Dodekhan, un gentil jeune homme, bon et brave, et tout ce qu’il y a de meilleur enfin, était le fils d’un digne défunt, qui avait employé sa vie à réunir en un faisceau toutes les sociétés secrètes d’Asie.

— Diable !

— Vous savez qu’il y a des millions et des millions d’Asiatiques groupés ainsi.

— Oui, en effet.

— Eh bien, le père était le chef suprême de tout cela. Il rêvait d’émanciper l’Asie, de la faire libre, de la débarrasser de la tutelle de l’Europe, mais tout cela par la seule force de la logique, sans verser de sang.

— Oui, oui, je comprends. Éviter la guerre en démontrant combien elle serait dangereuse.

La surveillante approuva l’explication avec une physionomie satisfaite.

— Je ne l’aurais pas si bien dit que vous ; mais c’est ce que j’avais cru comprendre. Donc, à la mort de son père, Dodekhan avait hérité de son pouvoir et de son titre de Maître du Drapeau Bleu, car il faut vous figurer qu’un Drapeau Bleu avec, au milieu, des signes jaunes cernés de rouge, était l’emblème de la réunion des sociétés secrètes.

— Curieux, curieux, murmura le romancier très pris par le récit. Voilà donc la conspiration asiate, dont les magistrats imbéciles ont fait un rêve de folle. Les niais ! les ignorants !

— Alors Log et San, deux barbares ambitieux et féroces, voulurent s’emparer du pouvoir. Log serait alors Maître du Drapeau Bleu et mettrait tout à feu et à sang. Seulement pour cela, il fallait s’emparer de Dodekhan, le réduire à l’impuissance, et surtout le forcer à livrer certains signaux, certains secrets, ayant pour les affiliés un sens caché.

— Naturellement.

— Or, Dodekhan avait naguère sauvé la vie à Mlle Mona. Il l’aimait et elle l’aimait. Log, qui avait dissimulé ses projets sous les couleurs du dévouement, avait obtenu la confiance du brave jeune homme, il avait été son lieutenant. Ainsi, il avait surpris son secret, ainsi il avait trouvé le moyen d’abaisser son rival.

Il allait enlever Dodekhan, il allait enlever Mlle Labianov, il les transporterait sur un navire qui croisait au large de la côte hollandaise, et il les ramènerait en Asie. Là, il torturerait Mlle Mona sous les yeux de Dodekhan, si celui-ci refusait de lui enseigner tout ce qu’il désirait savoir.

— Le misérable, gronda Max avec dégoût.

— Oui, n’est-ce pas ? Du sentiment le plus doux faire un appel à la lâcheté. Transformer la tendresse en marchepied du crime, je crois aussi que c’est la plus odieuse action qui se puisse commettre.

— Vous avez raison.

— Mais vous n’avez que faire de mes impressions. Le duc et la duchesse, comme je vous l’affirmais, ne démêlèrent l’intrigue que plus tard. Pour le moment, ils crurent tout simplement à un acte de brigandage, et en bonnes gens qu’ils étaient, ils voulurent avertir celui que l’on menaçait.

— Très bien.

— Ils s’en allèrent donc, avec leur canot, reprirent terre un kilomètre plus bas, et se couchant au bord de la route que devait suivre M. Dodekhan, ils attendirent afin de lui parler au passage.

— Et il prit justement un autre chemin, s’écria Max.

La surveillante secoua la tête :

— Non, non, Monsieur. Il arriva bien à la nuit, à l’heure indiquée par les criminels. La duchesse et le duc coururent à lui, mais au moment où ils commençaient à lui expliquer pourquoi, eux inconnus, se trouvaient sur son chemin, pfuitt ! Un sifflement dans l’air, une chose souple et pesante tombe sur le groupe, renverse les trois personnages sans connaissance. Log et San avaient, éventé la manœuvre du gentil ménage parisien, et venaient de jeter, sur lui et sur Dodekhan, un filet-épervier enduit de chloroforme.

Le romancier eut une exclamation :

— Prodigieux ! le filet ! le chloroforme !

— Naturellement, reprit Mme Marroy, ils s’endormirent tous. Quand ils revinrent à eux, ils étaient prisonniers sur le navire de Log. Bientôt, Mlle Mona y fut aussi, et alors commença une existence de tortures, Dodekhan refusant de dévoiler les secrets de l’association géante créée par son père, non par ambition, mais par bonté. Son ascendant avait, forgé une arme redoutable, seulement comme un appui à la persuasion, le jeune homme ne voulait pas, qu’aux mains de Log et de San, ce devint un engin de destruction, d’extermination. Pendant des mois, cette lutte inégale dura ; entraînant tous les personnages en Asie, au Chan-Toung allemand, dans l’Indochine française, au cœur de l’Inde anglaise… Fuites, ruses, poursuites se succédèrent, empêchant toujours le cruel géant Log de mettre à exécution son projet de torturer Mona.

— Pauvre enfant, prononça le romancier d’un ton attristé, comment sa raison pouvait-elle résister ?

Mais la surveillante appuya la main sur son bras.

— Elle résista, Monsieur. La duchesse ne tarissait pas en éloges sur la fermeté, la vaillance de sa petite amie. Elle l’aime de tout son cœur, elles ont tant souffert ensemble.

Enfin, je laisse les détails pour arriver au dernier malheur.

Comme il fallait s’y attendre, un beau jour, Log eut le dessus.

Le Maître du Drapeau Bleu.

Il fit tout disposer pour crucifier Dodekhan et Mona l’un en face de l’autre.

Et Max ne pouvant réprimer un geste d’horreur.

— C’est odieux, n’est-ce pas, Monsieur. Figurez-vous qu’il fit clouer sur la croix la main gauche de Dodekhan, et qu’il dit alors : Je vais faire de même pour celle que tu aimes, et je continuerai ainsi ; de cette façon, tu te rendras mieux compte des souffrances que tu lui imposes.

— C’est un bourreau.

— Et une canaille avisée. Il savait bien ce qu’il faisait. Quand les bandits qui lui obéissaient s’approchèrent de Mona, quand le clou énorme fut appuyé sur sa main, Dodekhan n’eut pas le courage de laisser accomplir le crime.

— Parbleu ! Je le conçois ; on est brave pour soi ; mais pour ceux que l’on aime… ?

— Bref, Dodekhan donna sa parole qu’il révélerait à son ennemi tous les secrets de l’association ; mais comme il se défiait…

— Avec raison.

— Il mit comme condition que les deux jeunes femmes seraient renvoyées en. Europe. Le duc de la Roche-Sonnaille, sans doute pour faciliter la transaction, s’offrit à demeurer captif avec lui.

— C’est très chevaleresque.

— Attendez, Monsieur. Dodekhan avait empêché le massacre des Français au Tonkin, massacre préparé par Log, et le duc lui avait voué une reconnaissance absolue. Il s’était dit : Dodekhan sacrifie son honneur au salut de Mona et de ma chère Sara. C’est à moi qu’il appartient de sauver l’honneur de ce galant homme et de cet ami fidèle.

— Naturellement la duchesse ne se doutait pas de cela ?

— Non. Elle et sa compagne gagnèrent Calcutta, s’embarquèrent sur l’Oxus

— Des Messageries Maritimes ?

— Oui, et arrivèrent à Marseille. Il avait été convenu qu’elles se rendraient au bastidou Loursinade, où demeurait un docteur Rodel, naguère lié avec le jeune homme. Celui-ci câblerait aussitôt, à Calcutta, que les voyageuses se trouvaient désormais en sûreté sur le territoire français.

— Sans doute, interrompit Max, ce coquin de Log savait la mort, de Rodel ; des agents à lui prirent la place du défunt.

— C’est ce que supposait Mme de la Roche-Sonnaille. Seulement, laissez-moi vous dire comment Mlle Mona est devenue folle.

— Ah ! vous le savez ?

— Oui. Le faux docteur Rodel supplia les voyageuses de considérer sa maison comme leur appartenant. Comme cela, elles pourraient sans retard recevoir la réponse au câblogramme qu’il avait été porter à Marseille. Elles acceptèrent. Dans la soirée, la réponse arriva. Elle invitait les infortunées à se trouver le lendemain matin, à dix heures, dans la bibliothèque de la maison, afin d’assister à l’entretien de Dodekhan avec Log et à la mise en liberté du duc Lucien.

— Ah çà ! que me contez-vous là. Je croyais qu’ils étaient restés dans l’Inde.

— Vous croyez bien.

— En ce cas, comment les voir à Marseille ?

— Cela a fait rire aux larmes les policiers, vous pensez bien ; et pourtant, moi, je le crois.

— Mais voir, sapristi, vous croyez quoi ?

— Ce que la duchesse m’a dit. Dans la bibliothèque plongée dans l’obscurité, sur une sorte d’écran, comme un cinématographe…

— Un téléphote sans fil ! rugit le romancier. J’y suis ; oui, oui, les colonnes creuses ne servaient pas seulement à transmettre la voix, elles transmettaient aussi les rayons lumineux, les images !

Mme Marroy l’écoutait de plus en plus satisfaite.

— Alors, cela vous paraît possible à vous ?

— Tout à fait.

— Tant mieux. Moi, vous concevez, j’ai cru parce que… j’ai cru ; mais je suis heureuse que vous aussi. Vous comprenez, cela fait disparaître mes derniers doutes.

— Et enfin, que virent-elles sur l’écran ?

— Ce qu’elles virent ?

Et la narratrice prit une mine affligée, ses mains se crispèrent l’une sur l’autre.

— Elles virent, dit-elle d’une voix sourde, une salle d’un palais indien où elles avaient été retenues prisonnières. À trois mille lieues de distance, elles reconnaissaient les murailles, les ornements, les meubles, la fenêtre aux stores pourpres s’ouvrant sur un jardin féerique.

— Où se trouve cette habitation ?

— Elles ne l’ont jamais su, mais approximativement, elle doit se trouver à une centaine de kilomètres au nord-est de Calcutta.

— Bon, après ?

— Après, sur l’écran apparurent Log et San.

— Les deux géants aux Masques Jaunes :

— Puis Dodekhan et le duc de la Roche-Sonnaille. Et aux oreilles des jeunes femmes, enfermées dans le bastidou Loursinade, les paroles arrivèrent, semblant jaillir de l’écran même.

— Oui, le téléphone sans fil. Continuez, ma chère madame Marroy ; tout cela s’explique fort bien.

— Log disait : — J’ai tenu ma promesse, à toi de tenir la tienne.

Et Dodekhan répondit : Oui, tu as réellement sauvé celles que nous aimons. Je t’apprendrai les signes que tu ignores et après je mourrai, car j’aurai trahi le secret confié à mon honneur par mon père.

Max eut une petite toux émue.

— Cette annonce d’un suicide, à trois mille lieues ; rien ne pouvant être empêché. Je comprends, je comprends. Pauvre petite Mona.

La surveillante lui fit signe de se taire.

— Non, vous n’y êtes pas encore. Tout à coup, M. le duc de la Roche-Sonnaille, qui n’avait encore rien dit, leva le bras. Il tenait un revolver. Le coup partit. Log roula sur le sol, le crâne fracassé, et M. Lucien s’écria : Dodekhan, je libère votre honneur. Vous avez protégé mes compatriotes au Tonkin, je paie la dette française avec ma vie.

— Brave duc !

— Et puis San hurle, appelle ; des bandits font irruption dans la salle, terrassent Dodekhan et son compagnon. Des poignards se lèvent.

— Oh ! les malheureuses femmes ; assister à l’égorgement de ceux qu’elles aiment.

— Pis que cela, Monsieur. L’écran s’éteignit subitement. Elles se trouvèrent en pleine obscurité. Une torpeur les annihila. Quand elles en sortirent, elles étaient au poste de police et Mme Mona déraisonnait.

La surveillante se taisait maintenant. Max, le front appuyé sur sa main, demeurait sans mouvement, se remémorant le récif étrange, inattendu, qu’il venait d’entendre.

Il admirait les étranges voies qu’emprunte parfois le hasard.

Parce qu’un aimable calembour l’avait poussé à offrir des violettes à une petite miss de même nom, il avait, été amené à lire un vieux journal ; et à présent, il se trouvait lancé dans une inextricable aventure, menacé de mort par les inconnus Masques Jaunes, et profondément décidé malgré tout à joindre les fugitives, à leur offrir son concours, à les aider à retrouver les tombes des êtres chers, fauchés là-bas dans cette Inde auguste et troublante, sur cette terre du mystère où s’éveilla la voix de l’humanité.

Soudain il eut un sursaut, il promena autour de lui un regard vague, comme au sortir d’un rêve, et apercevant Mme Marroy immobile, les yeux fixés sur lui :

— Chère Madame, lui dit-il, je vais rentrer à Marseille. Personne autre ne doit savoir ce que vous m’avez confié.

— Oh ! fit-elle avec une sorte de ferveur, je vous jure que je serai muette.

— J’en suis assuré. Vous m’avez guidé, j’ai désiré tout voir comme un curieux tout à fait digne de ce nom ; je vous ai parlé à deux ou trois reprises des fugitives, mais comme vous ne saviez absolument que ce qu’a révélé l’enquête, je n’ai pas insisté.

— Bien, mais pourquoi revenir sur elles ?

— Parce que je crains tout des Masques Jaunes. Et même si quelqu’un vous interrogeait et semblait prendre intérêt à ce que j’ai pu vous demander touchant les disparues, veuillez bien examiner le questionneur, et envoyer télégraphiquement son signalement à miss Violet Mousqueterr, à l’hôtel Cosmopolitan.

— Compris. Je le ferai.

— Je vous remercie. Veuillez m’accompagner à la grille.

— Volontiers.

— Laissez-moi vous serrer la main comme à une excellente amie, rencontrée sur le chemin de la justice.

Il pressa avec force les mains de son interlocutrice très émue.

— À la grille, j’offrirai ostensiblement une pièce de cent sous au guide que vous devez rester aux yeux de tous.

— Et je la prendrai, Monsieur.

Sur ce, il se leva. Mme Marroy l’imita aussitôt. À pas lents, semblant absorbés par une discussion sur les méthodes photothérapiques de la maison Elleviousse, tous deux déambulèrent à travers le parc, gagnèrent l’avenue d’honneur, puis la grille. Avec satisfaction, Max constata que, sur le pas de sa porte, le concierge l’observait ainsi que sa compagne.

— Vous serez bien aimable, Madame, dit-il, de réitérer mes remerciements à M. Elleviousse ; son installation est au-dessus de tout éloge.

Et la surveillante s’inclinant gravement, le jeune homme lui tendit noblement une pièce de cinq francs.

— Pour vous indemniser de la peine que vous avez prise.

Elle mima un refus, il insista du geste, et la pièce d’argent disparut dans la poche de la digne femme.

La scène de la séparation était jouée. Max Soleil se retrouva sur la route. À quelque cent mètres, se devinait dans des verdures un petit village. Le romancier se dirigea de ce côté, avec la pensée de louer une carriole qui le ramènerait à Marseille.




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CHAPITRE VII

FIL À LA PATTE


— Maintenant vous n’ignorez plus rien.

— Et que comptez-vous faire ?

— Partir demain pour Stittsheim en Bohême. Les fugitives devant commander et acheter des appareils photothérapiques, il me sera facile de les découvrir.

— J’ai une grande envie de voyager avec vous.

— Non, non. N’oubliez pas que les Masques Jaunes doivent rôder autour de nous. Je vous en prie, retournez tranquillement à Nice, avec la valise de Max Soleil, mon autre moi-même. Aussitôt que j’aurai réussi, je vous le ferai savoir et…

— Je me joindrai à vous et à ces charmantes ladies.

— Chut ! M. Lobster revient.

Ces répliques avaient été murmurées dans le salon de lecture de l’hôtel Cosmopolitan. Profitant de l’absence momentanée de sir John Lobster, qui était allé fumer un cigare sur la Canebière, Max, toujours sous la figure de César Landroun, avait appris à la jeune Anglaise les résultats de son enquête.

L’entretien se terminait quand le gros Lobster avait fait irruption dans le salon, ce qui avait motivé la prudente recommandation du romancier.

Le nouveau venu s’approcha des causeurs.

— Oh ! vous ne savez pas, fit-il essoufflé comme s’il avait couru, une chose tout à fait comique.

— Dites-nous-la.

— Je reviens pour ce but. J’ai vu Landré, le détective…

— Et bien ?

— Il est dans une grande fureur.

— Parce que ?

— Parce que, malgré le signalement expédié partout, les folles de la maison Elleviousse ne sont reconnues par aucun policier de la région.

— Reconnues ?

Yes, perfectly. On répond de tous côtés : Pas vu deux ladies avec costumes tailleur, bleu-marine, brodequins lacés, etc. ; on n’a remarqué dans aucune railway-station, non plus sur les tramways, ni chez les loueurs de voitures. Et cependant, elles ne vont pas sur leurs pieds, car ainsi on ne fait pas vite un long chemin.

Le pseudo Landroun se prit à rire.

— Vous jugez en homme raisonnable. N’oubliez pas que nous avons affaire à des insensées, très capables par conséquent de s’en aller pédestrement.

— En vérité, vous parlez droit. Je revois Landré demain. Je dirai votre réflexion, sans avouer elle vient de vous.

Et avec un rire sonore, sir John ajouta :

— Car, je dois avertir. Ce détective est tout à fait irrité quand il songe à vous.

— Ah bah !

— Oui, il apparaît vous l’avez contrarié fortement en vous mêlant de son investigation.

— Telle n’était pas mon intention.

— Je suis assuré. Mais ces gens de police, ils sont très glorieux de soi-même et se sentent blessés pour la plus minime parole.

— Eh bien, cette irritation ne m’empêchera pas de bien dormir. Je suis fatigué et je vais vous souhaiter le bonsoir.

Les yeux bleus de miss Violet exprimaient clairement qu’elle comprenait la fatigue du jeune homme, mais sir John ne remarqua point ce regard qui disait l’entente et la communauté de leurs pensées.

Max se retira. En rentrant à Marseille, il avait retenu une chambre sous son nouveau nom. Il gagna celle qui lui avait été affectée, rentra chez lui.

Un quart d’heure après, débarrassé de ses « postiches pileux », il s’enfonçait dans ses draps et s’endormait profondément.

Depuis quarante-huit heures son corps et son cerveau avaient été réellement surmenés ; rien d’étonnant à ce qu’il succombât au besoin d’un sommeil réparateur.

Aussi s’en donnait-il à poings fermés. Le bonheur du repos se peignait sur son visage en un sourire béat. Peut-être aussi de jolis rêves le berçaient. Peut-être revoyait-il en songe les traits gracieux de Violet, sa démarche à la fois déhanchée et charmante, ses yeux d’azur brillant, où l’émotion piquait des points lumineux.

Ou bien encore sa pensée errait dans les traces de ces inconnues, Sara de la Roche-Sonnaille, Mona Labianov ; ces fugitives qu’il ne connaissait même pas de nom la veille, et pour lesquelles, au cours de sa laborieuse enquête, lui étaient poussés des sentiments de fraternelle affection.

Cependant le silence régnant dans l’hôtel indiquait la nuit avancée, quand au fond de sa torpeur, Max fut impressionné par un chatouillement léger.

Tout endormi, il se confia qu’on lui passait une barbe de plume sur le nez. Chacun sait la sensation produite par cette opération. Évidemment, c’était là une imagination ; mais une imagination fâcheuse, puisqu’elle troublait la quiétude d’un repos bien mérité.

Sans ouvrir les yeux, le romancier se retourna, enfouit son organe nasal, dans l’oreiller. Hélas ! le chatouillement persista, seulement à présent, il s’était porté autour de l’oreille. Allons, qu’est-ce que c’était que cela ? Une mouche, un moustique peut-être ? Max porta la main au pavillon auriculaire attaqué par l’agaçante sensation.

Ce geste lui valut un instant de répit. Il respira. Toujours dans le demi-sommeil, il se confia qu’il avait dû mettre en fuite la mouche importune.

Mais un grondement monta à ses lèvres. Le chatouillement recommençait. Cela devenait intolérable.

Max ouvrit les yeux, se souleva sur le coude, allongea la main vers le bouton actionnant le « plafonnier » électrique. Mais il la retira vivement. Sa main avait rencontré une autre main, laquelle s’était aussitôt éloignée, absorbée dans l’obscurité opaque de la chambre. Du coup, le sommeil fut définitivement chassé.

— Qui va là ? demanda le jeune homme.

Aucune voix ne répondit, mais le déclic du bouton électrique fit entendre son bruit sec, le plafonnier s’alluma, et le romancier demeura stupéfait.

Sous la clarté tombant des ampoules de verre, il voyait… Non, ce n’était pas possible ; il croyait voir, rangés le long de son lit, immobiles et silencieux, les hommes aux masques jaunes rencontrés la veille au bastidou Loursinade.

Mais si, c’était bien eux, avec leurs larges blouses flottantes, leurs masques étranges, d’un jaune transparent, s’appliquant sur le visage comme une peau de gant ; ces masques figés, au milieu desquels des yeux noirs, perçants et ironiques, se mouvaient, empruntant à cette présentation étrange, une puissance déconcertante.

C’était bien eux.

Oh ! ce devait être une hallucination. À peine cette pensée avait-elle traversé l’esprit de Max, qu’elle fut chassée par un fait. L’un des Masques Jaunes parlait.

— Vous ne vous attendiez pas à nous voir, cher Monsieur.

Oh ! cette voix, la voix grêle entendue au bastidou Loursinade, l’écrivain la reconnaissait bien, et du même coup il reconnaissait celle du cocher Félix, qui conduisait le landau lors de la visite, à la maison de santé Elleviousse.

Cette découverte lui rendit toute sa présence d’esprit. Il toisa celui qui venait de prendre la parole. Malgré la blouse flottante, il discerna les épaules étroites, la stature chétive du personnage, et tranquillement :

— Ma foi non, monsieur Félix, j’avais pensé qu’en vous accompagnant chez le docteur Elleviousse, je vous aurais assez vu pour un jour.

Les mots prononcés, il les regretta presque aussitôt. Les inconnus avaient sursauté. Celui qu’il venait de désigner s’était tourné vers ses compagnons, dans une attitude implorant un ordre. Mais le plus grand des trois hommes éleva la main, puis parla à son tour :

Son organe également était familier à Max ; c’était là le personnage qui, au bastidou, avait dit les paroles qui lui revenaient en mémoire.

— Vous voulez nous voir, regardez-nous.

Cette fois l’homme laissa tomber ces mots qui sonnèrent ainsi qu’un glas.

— Il est dangereux de nous reconnaître.

Ce n’était point le ton qui troublait. Non, le Masque Jaune s’était exprimé avec calme, d’une voix blanche, c’est-à-dire monotone, sans colère. Mais sous cette indifférence apparente, on sentait la résolution froide que rien ne pouvait arrêter.

Toutefois, Max, brave par nature, haussa les épaules. Narguer le danger est presque une victoire. Et il répondit :

— Il est aussi dangereux d’être reconnu. Le nouvel interlocuteur du romancier secoua, la tête :

— Non.

— Parce que ?

— Parce que nous avons trois poignards qui nous assureront votre silence.

— Il me suffit d’un cri pour que l’on accoure, pour que l’on vous arrête…

— C’est vrai, fit paisiblement l’inconnu. Max le considéra avec étonnement.

— Vous le pensez comme moi ?

— Parfaitement !

— Alors une réflexion doit s’imposer à vous. Vous me tenez, soit. Vous pouvez me tuer. Mais, je vous tiens également. Dès lors, l’affaire est mauvaise, compromettre trois vies pour en abattre une seule.

Mais le jeune homme se tut, le mystérieux personnage disait doucement :

— Ceci n’est point pour nous faire hésiter. Vous ne pouvez comprendre combien, en face de certains buts, la vie de ceux qui concourent à les atteindre est peu de chose.

— Ah oui, l’émancipation de l’Asie, fit étourdiment le romancier, un peu démonté par l’imprévu de la scène.

Les Masques Jaunes échangèrent un regard expressif, et celui qui semblait le chef reprit :

— Ah ! Ah ! vous savez cela aussi.

— Naturellement.

Et rappelé à lui-même par la question de son adversaire.

— La lecture d’un vieux journal m’a lancé sur cette affaire. Ainsi j’ai appris ce que Mme de la Roche-Sonnaille prétendait être la vérité ; ce que la police pensait être des imaginations de la folie. Je suis curieux. J’ai vu là un roman intéressant ; j’ai voulu étudier l’affaire. En me ficelant dans le bastidou Loursinade, vous m’avez donné la conviction que la duchesse n’avait jamais été folle.

— Ah ! vraiment !

— Le sans-façon avec lequel vous avez essayé de me faire périr dans l’effondrement de la maison, n’a fait que corroborer cette opinion.

— Et vous éprouvez un grand intérêt ?

— Très grand ; songez donc, un roman que je prévois à succès, car ma profession…

— Nous savons.

— Ah ! vous avez daigné vous renseigner sur moi.

— Il est toujours bon de se renseigner sur un ennemi que l’on estime.

Du coup, Max, encore que sa position dans son lit ne fût pas favorable aux révérences compliquées, salua. Les trois inconnus s’inclinèrent avec ensemble, et le chef poursuivit :

— C’est toujours en vue d’un roman que vous vous êtes rendu à la maison Elleviousse ?

— Absolument… Mais une question, M. Félix m’avait-il reconnu ?

Il y eut un court silence. Il semblait que les Masques Jaunes hésitaient avant de répondre. Enfin le porte-paroles du trio se décida :

— Non. Vous nous aviez dépistés. M. Félix n’a eu le soupçon de la vérité qu’en voyant vos compagnons revenir sans vous à Marseille.

— Il est déductif, M. Félix.

— Peut-être pas autant que vous-même, Monsieur Max Soleil ; mais enfin il l’est. Votre séjour prolongé dans l’établissement Elleviousse, la colère de Landré contre vous, qui aviez, selon son expression, voulu faire le malin, vous mêler de l’enquête, nous mit sur la voie.

— Je vous félicite, Messieurs…

Mais l’orateur au masque jaune dit doucement :

— Ne nous faisons pas de politesses. En matière de déduction, vous êtes certainement plus habile que nous.

— Effet de la littérature.

— Au bastidou Loursinade, nous n’avons pas perdu un de vos mouvements ; nous avons été littéralement transportés d’admiration, lorsque vous avez découvert l’antenne du sans-fil.

Le jeune homme se prit à rire.

— Vous l’avez démontré en me… facilitant la descente rapide du toit.

— Avec tristesse, Monsieur Max.

— Bien obligé.

— Et pour ne vous rien cacher, nous avons regretté presque immédiatement ce mouvement de violence.

Puis avec une sorte d’abandon :

— Voici donc la situation posée ; nous ne serons vos ennemis que s’il nous est impossible de nous entendre avec vous. Oh ! dans ce cas, vous seriez en péril, le passé vous démontre que nous n’hésitons pas…

— En effet.

— Mais je ne veux pas menacer ; pour l’instant, causons amicalement.

Ici, le Masque Jaune fit un signe. Ses compagnons apportèrent trois sièges auprès du lit. Les étranges visiteurs s’assirent, et l’interlocuteur du romancier, absolument ahuri par la tournure de l’entretien, reprit :

— Le bastidou vous avait révélé beaucoup de choses. Que vous a révélé l’établissement tenu par le docteur Elleviousse ?

— Pas plus qu’à l’Inspecteur Landré.

— Oh ! ricana Félix, Landré est un imbécile.

— Ayant servi sous ses ordres, vous le connaissez, plaisanta le romancier.

— C’est un imbécile, appuya le chef, mais vous, Monsieur, vous n’en êtes pas un.

— Je vous remercie de cette opinion flatteuse.

Le Masque Jaune eut un geste d’impatience.

— Trêve de politesses. Vous l’avez dit, nous aussi sommes déductifs. Vous êtes resté à la maison de santé, non pour la visiter, mais pour faire votre enquête personnelle.

— Il vous plaît à dire, fit évasivement le romancier.

— J’ajoute, continua l’inconnu sans tenir compte de l’interruption, que vous avez découvert la piste, car sans cela, vous ne fussiez pas demeuré plus de trois heures après le départ de vos amis.

Il a pu interroger la surveillante.

Max riposta par un sourire ironique :

— Ah ! vous m’avez « chronométré » ?

— Félix a ramené sa voiture à Marseille, puis il a repris le chemin de l’établissement Elleviousse.

— Je comprends, c’est parfait.

— Vous veniez d’en sortir.

— Croyez que je le regrette…

— Il a pu interroger la surveillante qui vous avait guidé.

Une émotion serra le cœur du jeune homme. Si Mme Marroy s’était laissé circonvenir ? Mais par un effort violent, il parvint à ne pas trahir au dehors l’angoisse qui l’étreignait. Le Masque Jaune allait toujours :

— Cette femme par malheur n’a rien remarqué. Elle a tracé votre itinéraire à travers les salles, pavillons, etc. Elle a reconnu qu’à plusieurs reprises vous aviez prononcé le nom des fugitives, mais sans insister.

Max respira. La surveillante avait bien joué son rôle. Aussi fut-ce avec un accent de raillerie joyeuse qu’il demanda :

— Et alors, vous concluez ?

— Que vous savez dans quelle direction ont fui Mme de la Roche-Sonnaille et Mlle Mona Labianov.

— Vous rêvez tout simplement.

— Non.

Le jeune homme allait accentuer sa protestation. Son interlocuteur l’en empêcha par cette phrase énigmatique :

— Ne vous hâtez pas de nier. Notre situation respective s’est modifiée, depuis la nuit dernière.

— Vraiment ?

— Je joue cartes sur table. Hier, nous étions adversaires. Votre curiosité risquait de compromettre le succès des dispositions prises par nous, pour faire évader, dans une quinzaine de jours, les deux prisonnières.

— Vous vouliez les faire évader ? s’exclama le romancier stupéfié par cette déclaration inattendue.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Ceci est notre secret, ou plutôt un secret qui…

— Attendez donc. Attendez donc. J’y suis. Le Drapeau Bleu dont la duchesse a parlé dans ses interrogatoires ! Ne hochez pas la tête, je suis fixé. Il était de l’intérêt des ennemis de… Il allait dire Dodekhan, il se retint et prononça : — de la prisonnière.

Le Masque Jaune protesta :

— Oh ! ennemis.

— Si, si, le mot est juste. J’ai l’habitude d’écrire, vous savez. Et la façon dont vous m’avez fait faire la culbute du haut du bastidou Loursinade.

— Oubliez cela, puisque je vous affirme que la situation a changé.

— Je veux bien, moi. J’aime autant ne charger mon esprit que de souvenirs agréables.

Le ton bon enfant dont le romancier revêtit cette affirmation parut satisfaire ses interlocuteurs.

— Je reprends donc. Votre curiosité nous gênait, maintenant que les deux dames ont pris la clef des champs sans notre permission, ladite curiosité peut nous servir.

Max eut un petit tressaillement. Il devinait le but de cette visite nocturne. Les Masques Jaunes étaient là pour obtenir de lui les renseignements qui leur permettraient de remettre la main sur les infortunées.

Pourtant, il voila son regard d’un étonnement feint, et d’un air innocent :

— Ici, je ne vous comprends plus, cher Monsieur.

— Aussi vais-je m’expliquer. La façon dont vous avez opéré, au bastidou Loursinade, nous a donné la plus flatteuse opinion de vos facultés d’induction et de déduction.

Max s’inclina en silence.

— Nous sommes donc convaincus que vous savez maintenant, après votre séjour prolongé à l’établissement Elleviousse, comment celles que nous cherchons en sont sorties…

— Encore une fois, vous vous trompez.

— Inutile de nier, nous sommes certains. La satisfaction que décelait l’allure de M. César Landroun, car vous étiez César Landroun à ce moment. Cette satisfaction disait clairement : j’ai réussi.

Avec indifférence, Max haussa les épaules.

— Je ne discuterai pas. Vous voulez que je sache ; à votre aise.

— Je suis également convaincu, poursuivit l’orateur que si vous continuez vos recherches, comme vous tenez une extrémité de la piste, vous la suivrez parfaitement et arriverez à celles qui fuient actuellement.

— Vous me remplissez de confusion.

— Or, qui vous empêche de le faire ? Personne ; vos adversaires d’hier étant tout disposés au contraire à faciliter vos démarches.

— Ah bah !

— Et même à les… L’homme parut hésiter sur le mot, puis prendre son parti, — à les subventionner royalement.

Un éclair traversa le regard du jeune homme, mais il s’éteignit aussitôt. Ces coquins montraient trop d’audace, vraiment. Ils osaient, lui proposer de l’acheter, de devenir le limier qui les guiderait vers leurs victimes.

— Eh bien qu’en dites-vous ? questionna l’inconnu.

— Je dis que je suis écrivain, romancier, et non policier…

— N’avez-vous pas enquêté comme romancier ?

— Sans doute !

— Et qui vous empêche de continuer…

— Des idées qui vous paraîtront peut-être bizarres, démodées. Jusqu’ici, m’efforçant de surprendre un secret, dans le seul but de vivre un roman, un livre avant de l’écrire, j’étais dans mon rôle d’auteur. Je faisais mon métier avec conscience et je pouvais m’estimer de le faire. Mais à présent, il n’en serait plus de même. J’agirais comme complice de gens, — vous m’avez demandé la vérité, je vous la dis toute, — de gens dont la façon d’être ne me convient pas assez pour que je m’associe à leurs opérations.

— Alors, vous refusez !

Il y avait une vibration de colère dans l’accent du Masque Jaune. Pour toute réponse, Max allongea le bras et appuyant le doigt sur le bouton de la sonnerie électrique placée à la tête du lit :

— Vous allez sortir votre grand couteau, mais au moindre geste, je carillonne. Vous me tuerez, mais je vous ferai prendre, ce qui sauvera définitivement vos victimes.

Il ne continua pas. Son interlocuteur avait élevé ses deux mains en l’air. Ses compagnons l’avaient imité.

— Nous n’avons aucune arme, expliqua l’homme.

— Tant mieux pour moi.

— Vous tuer, que non pas. Car le service, que vous nous refusez, vous nous le rendrez quand même. Je doutais en venant ici, maintenant je ne doute plus. Vous chercherez à joindre les fugitives.

— Jamais ; dès l’instant où j’ai su que vous me suivriez, j’ai renoncé à mon roman.

— Au roman peut-être, mais non à l’intérêt profond que vous inspirent ces personnes ; à vous et à miss Violet Mousqueterr.

Le nom de la gentille Anglaise, prononcé par le sinistre visiteur, fit frissonner Max Soleil.

— Vous êtes des occidentaux romanesques. Quoi que vous disiez, vous essaierez de retrouver la duchesse et sa compagne. Or, à dater de cette heure, nous nous, attacherons à vos pas, nous ne vous perdrons pas de vue.

— Eh bien, je vous remercie de me prévenir, je me promènerai pour mon plaisir sans m’inquiéter de vous.

— Erreur.

Le jeune homme se prit à rire aux éclats.

— Auriez-vous la prétention de me faire faire le détective malgré moi ?

— Peut-être.

La réponse tomba sur l’entendement de l’auteur comme un chapeau de glace.

— Comment peut-être ?

— Vous allez comprendre. Si, dans un délai dont nous restons juges, vous ne « travaillez » pas pour nous…

— Ne vous arrêtez pas, je vous écoute avec une joie…

— Je me souviendrai alors qu’en Asie, le pays des sciences psychiques, j’étais célèbre par mon pouvoir magnétique.

— Ah ! alors, je sais qui était le faux docteur Rodel.

— Que m’importe.

— Ah ! Ah ! vous avez un sujet qui lira dans ma pensée. Si vous comptez là-dessus pour me décider, vous avez tort. Je ne crois pas à cela.

— Vous y croirez quand je vous aurai désigné, non pas le, mais les sujets que j’interrogerai. Ils s’appellent M. Max Soleil et miss Violet Mousqueterr.

Le romancier ressentit un grand coup au cœur. Quoi, la charmante jeune fille qui, si gentiment, avec tant de bonté, s’était éprise de la douce idée de protéger deux femmes faibles, abandonnées, ballottées par les fureurs politiques de toute une race. Violet serait à son tour victime de ces odieux Masques Jaunes. Cependant il fit bonne contenance.

On n’endort que les gens qui y consentent.

— On n’endort magnétiquement que les gens qui y consentent, ou bien il faut choisir ses sujets parmi les névrosés, les anémiés ; or, miss Violet et moi sommes bien portants.

— Vous ne refuserez pas.

— Voilà qui est fort.

— Fort simple. L’être endormi n’a point conscience du danger qui approche. Il ne résiste pas.

— L’être endormi ?

— Ma foi oui. Un beau soir, soit sur vous, dormant comme dorment les gens bien portants, ainsi que vous disiez tout à l’heure, soit sur la gracieuse Violet, nous tenterons l’expérience. Je vous ferai passer du sommeil en hypnose et, vous le reconnaîtrez, une fois en cet état, vous me confierez sans peine votre propre pensée. Comme vous l’avez dite à la jeune Anglaise, elle pourra me rendre le même service.

Et avec une ironie mordante :

— J’ai été correct. J’ai abattu mon jeu devant vous. Je vous laisse à vos réflexions.

Le plafonnier s’éteignit subitement. Sans doute l’un des visiteurs mystérieux avait tourné le commutateur. Un instant surpris, Max chercha en tâtonnant la clef d’allumage actionnant l’ampoule.

De nouveau, la chambre s’éclaira. Mais le jeune homme eut beau écarquiller les yeux, les Masques Jaunes avaient disparu. Il se leva, courut à la porte. La clef était bien à l’intérieur, mais n’avait pas été tournée. Le bouton de cuivre assurait seul la fermeture. Les misérables avaient donc pu entrer et sortir sans peine.

La constatation eût dû calmer le romancier. Il n’en fut rien. Jusqu’au jour il songea à l’étrange menace qui lui avait été adressée. Le contraindre à révéler la retraite des deux fugitives, à qui il désirait se dévouer.

Au matin, le jeune homme se rasséréna, surtout après avoir narré à l’Anglaise l’aventure de la nuit.

— Oh ! fit-elle avec cet instinct pratique des Saxons, ni vous ni moi ne dormirons dans un endroit public, je pense. Par suite, il suffira de verrouiller nos chambres pour que personne ne puisse troubler notre repos.

— Tout à fait exact.

— Et en cherchant ; vous surtout, un romancier, qui avez de l’imagination, nous trouverons bien le moyen de dépister ces insupportables espions. Au fait, ne les avez-vous pas aperçus dans l’hôtel ?

— Non, et cependant, croyez-le bien, j’ai dévisagé toutes les personnes que j’ai rencontrées.

— Alors, je propose de les faire promener beaucoup.

En suite de cette décision, les jeunes gens déambulèrent tout le jour, entraînant à leur suite sir John Lobster que cet exercice forcé rendait très malheureux. Le gros gentleman s’épongeait continuellement, exprimant sa surprise de voir César Landroun, car Max avait repris cinquante ans avec ses postiches, marcher sans fatigue apparente.

— Aoh ! geignait-il, vous êtes tout à fait incompréhensif pour moi. Vous êtes vieux beaucoup plus que moi, et vous n’allez pas dans la transpiration, tandis que moi, je suis très chaud.

Tous les cinquante pas, sir John s’arrêtait, murmurait timidement son vif désir de se rafraîchir. Mais Violet, très amusée, à la pensée qu’en taquinant probablement les Masques Jaunes, elle taquinait certainement ce fiancé qui s’était improvisé son garde du corps, répondait en riant :

— Pour votre santé, je ne vous permettrai pas de boire. Vous ressemblez déjà à une grosse naïade. Que serait-ce si vous vous rafraîchissiez encore !

Et Lobster roulait des yeux blancs, au milieu de sa face écarlate.

Jadis, encore qu’il l’ennuyât souvent, Violet eût eu pitié du représentant à la Chambre des Communes, mais à présent, quelle métamorphose s’était produite en son esprit, elle n’eût su le dire, seulement ce dont elle était certaine, c’est que le rouge individu lui déplaisait souverainement, et qu’à le voir souffler, haleter, ruisseler, elle n’éprouvait d’autre sentiment que celui traduit par ces mots murmurés à part elle :

— Si cela le fatigue, il n’a qu’à retourner à l’hôtel.

Le résultat fut qu’au soir John fourbu, courbaturé, éreinté, s’alla coucher sans dîner, laissant à ses compagnons toute liberté de demeurer au salon de lecture et d’y deviser à leur guise.

Ils se dirent que, de toute la journée, ils n’avaient point aperçu leurs ennemis, les Masques Jaunes, et ils se le redirent avec des variantes si nombreuses que onze heures sonnaient, lorsqu’ils se décidèrent enfin à se séparer, pour regagner leurs chambres respectives.

Ils demeurèrent plus de cinq minutes, les mains unies, à se faire des recommandations prudentes.

— N’oubliez pas de fermer à double tour.

— Poussez le verrou.

— Assurez-vous que la fenêtre est bien close, que la cheminée ne peut livrer passage à personne.

— Qu’il n’existe aucune porte de communication.

Et quand enfin leurs mains cessèrent de se presser, quand ils se quittèrent, ils se retournèrent à plusieurs reprises pour s’apercevoir encore, ne renonçant à cette occupation, sans nul doute agréable, que lorsque l’angle d’un couloir, interposé entre eux, eût opposé sa barrière opaque à leurs regards.

Au matin, Max s’éveilla d’excellente humeur. Il avait dormi, dormi, comme il se l’avoua in petto, avec une ampleur… impériale…

Reposé, frais, dispos, il procéda à ses ablutions, puis il se déclara qu’une petite cigarette d’Orient lui ferait le plus grand plaisir. Son étui était sur la table de nuit. Il s’en approcha, mais sa main déjà tendue vers le porte-cigarettes, n’acheva pas le mouvement commencé.

Sur la gaine de maroquin, un papier plié en forme de lettre était posé, cette suscription apparaissait tracée en lettres grandes et épaisses :

Monsieur Max Soleil.

Qu’est-ce que cela signifiait ? Qui avait déposé cette missive ?

Un instant, Max songea qu’elle se trouvait là depuis la veille. Il avait pu ne pas la voir en se couchant. Mais il rejeta aussitôt cette idée.

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La veille, son étui à cigarettes, sa boîte d’allumettes étaient dans sa poche. Il les en avait tirés pour les poser sur la tablette de marbre. Si la correspondance étrange y avait été placée, elle serait à présent sous ces objets et non dessus.

Conclusion : Personne n’avait pu entrer dans la chambre depuis la veille, et cependant cette lettre était entrée, elle.

Le voyageur courut à la porte. Elle était fermée, la clef dans la serrure, le verrou poussé. Cette porte-là ne s’était évidemment pas ouverte depuis la veille.

La fenêtre hermétiquement close, la cheminée, le Cosmopolitan ayant le chauffage au thermo-siphon, n’était qu’un simulacre sans communication avec le toit. De guerre lasse, Max finit par où il aurait dû commencer. Il prit la missive et la déplia. Mais à peine y eut-il jeté les yeux, qu’il poussa un rugissement de colère.

— Eux ! Ah çà, ils se moquent de moi.

Sur le papier s’alignaient ces mots :

« Cher Monsieur Max, rien ne nous empêche d’entrer là où il nous plaît de pénétrer ; nous sommes venus admirer votre sommeil. Le laps fixé par nous n’est point écoulé, sans cela, nous aurions pu mettre à exécution la petite expérience d’hypnose dont nous vous avons parlé.

« Ce n’est que partie remise, soyez-en assuré. Mais nos sentiments sympathiques à votre égard nous font espérer que la délicatesse de notre procédé nous vaudra votre amitié et votre concours.

Signé : « F. du M. J. A. B. C. »

Post-scriptum. — « Vous avez dû bien vous fatiguer, hier. Je vous en prie, ne vous surmenez pas ainsi et ne faites pas complètement fondre ce pauvre sir John Lobster ! »

Dire le malaise que cette lecture causa à Max est impossible. Il acheva de se vêtir en hâte, descendit au Salon de l’hôtel. Violet n’avait pas encore paru. Il lui dépêcha une fille d’étage.

Celle-ci revint annonçant que miss Mousqueterr avait fort bien dormi, qu’elle prenait son petit déjeuner dans sa chambre, et, qu’aussitôt après, elle s’empresserait de rejoindre M. Landroun au salon.

Cette réponse apaisa quelque peu le jeune homme. Elle lui démontrait que Violet au moins n’avait pas été inquiétée par les Masques Jaunes.

Et tranquillisé de ce côté, il reporta sa pensée sur le mystère de cette correspondance mise, de nuit, sur sa table. Il interrogea les domestiques. Aucun n’avait vu le papier.

— Mais alors, grommelait le romancier, on l’a bel et bien apporté pendant que je dormais ? Seulement par où a-t-on pu passer ? Le temps où les génies s’introduisaient dans les domiciles, par le trou des serrures, ce temps est loin, et il n’est pas au pouvoir des hommes, fussent-ils affiliés à tous les Drapeaux Bleus du monde, de le ressusciter.

Ce fut au milieu de ces obsédantes pensées que Violet le trouva. À son récit, elle éclata de rire.

— Aoh ! pauvre ami, vous aviez oublié de fermer votre porte, voilà tout.

Il eut beau affirmer le contraire, la jeune fille ne voulut pas en démordre. Elle était anglaise, son esprit ne pouvait admettre que les événements possibles, explicables.

Max n’insista pas. Il était certain d’avoir fermé, donc il y avait un mystère et il se promit de veiller.

Après le déjeuner, il sortit avec la gentille miss. Cette fois, sir John, pressé de se joindre à eux, refusa net. Son état de santé lui rendait préférable le repos à l’hôtel. Il souhaita bonne fatigue aux intrépides promeneurs et alla s’installer confortablement dans un fauteuil avec une abondante provision de cigares.

À six heures, les jeunes gens rentrèrent. John les attendait, arpentant nerveusement le trottoir devant la façade du Cosmopolitan. Ah ! le gentleman n’était plus aimable, souriant, comme au départ. Toute sa personne replète dénotait une agitation poussée à son paroxysme.

À la vue des promeneurs qui devisaient gaiement, il se précipita.

Shame ! Shame ! mugit-il, vous avez ri contre moi de la plus shocking manière.

Et se dressant devant Max étonné, il gronda les dents serrées :

— Il paraît que vous êtes dans le déguisement, et que vous êtes master Max Soleil.

— Hein ? s’exclamèrent les deux jeunes gens.

— Le Max Soleil, pour rire contre moi, en flirtant tranquillement, dessous mon regard, avec Violet Mousqueterr.

La première, l’Anglaise se remit de sa surprise.

— Qui vous a conté cela ?

— Oh ! un digne voyageur qui est venu fumer le long de moi dans le salon.

— À propos de quoi ?

— Il ne savait pas j’étais fiancé, à mon avis. Il dit : Aoh ! très nice (gentil) ce duo, Miss Violet et le Français Max Soleil. Quand il a dit, moi, je rectifie : Pas Max, César ; pas Soleil, Landroun. Alors lui, il rit le plus fort. No, no, Soleil Max avec, sur le haut, de la tête, une perruque, et contre les joues, des postiches.

Les jeunes gens se regardaient maintenant avec une sourde inquiétude. La même pensée s’était fait jour en leur esprit. L’un des Masques Jaunes excitant la jalousie du gros Anglais, les avait dotés d’un surveillant de plus. Du reste, pour ne laisser subsister aucun doute à cet égard, sir John acheva :

— Mais dorénavant, je ne laisserai pas le champ libre. J’incrusterai ma personne dans vos traces, et je troublerai le conversation. Voilà ce que j’avais à dire ; à présent, venez et dînez, car il est l’heure à l’horloge.

Tous trois se rendirent à la salle à manger. Mais le repas fut triste, silencieux. La gaieté que Max et Violet avaient connue tout le jour, était brusquement tombée. La présence d’ennemis invisibles, introuvables, car le voyageur qui avait renseigné Lobster n’apparaissait plus nulle part, les assombrissait.

Et puis, une idée, née de l’observation de sir John, avait bouleversé l’esprit de Max. Un duo, comme disait son interlocuteur, entre lui et Violet ne pouvait avoir qu’une conclusion, le mariage.

Et songer au mariage avec cette multimillionnaire, lui, auteur distingué certes, mais dont la situation était précaire par comparaison, lui semblait peu digne de lui, peu digne d’elle.

— Décidément, murmura-t-il, il faut que je file au plus vite.

La réflexion jaillit de son cerveau sous un regard des grands yeux bleus. La mignonne Anglaise le considérait avec inquiétude.

Peut-être lisait-elle dans sa pensée ? En tout cas, il fut porté à le croire, lorsqu’elle se pencha vers lui et lui glissa à l’oreille :

— Vous n’êtes engagé vis-à-vis d’aucune jeune dame ?

— Moi, balbutia-t-il surpris par la question audacieuse, non.

— En ce cas, continua-t-elle, tandis que des tons roses montaient à ses joues, si le flirt nous apparaît agréable, il n’y a pas matière à le laisser de côté.

Et comme il fixait sur elle ses yeux troubles.

— Je dis : Il n’y a pas matière. Je veux même signifier davantage. Il y a matière à continuer ; car j’ai peur, tout à fait peur de retomber dans l’ennui dont je suis allée dehors, depuis le départ de Nice.

À ce moment, sir John demandant d’un ton de mauvaise humeur :

— Pourquoi vous chuchotez dans l’oreille de master Soleil ?

Elle riposta sèchement :

— Pour que vous n’entendiez pas probablement.

Ce qui porta la rougeur chronique du gentleman à un diapason d’incendie. Quand sir John, remis de son émotion, voulut se venger par une riposte foudroyante, la jeune fille s’était levée, entraînant Max à sa suite. Elle lui murmura doucement :

— Rentrons dans nos chambres, pour éviter cet insupportable. Demain, nous partirons de bonne heure.

Et dans un serrement de main très doux :

— À propos, mon flirt, — elle rit gentiment, — à propos, ce soir, enfermez-vous bien, que les vilains Masques Jaunes ne puissent pas pénétrer chez vous.

Elle s’interrompit vivement.

— Voici le John, fuyons, je préfère ne pas donner le bonsoir.

Légère, elle s’élança dans l’escalier, et le gros Lobster arriva au bas des degrés, simplement pour voir la silhouette gracieuse de miss Violet disparaître au premier étage.

Cependant, Max s’enfermait dans sa chambre. Avec un soin minutieux, il fit tourner la clef, poussa le verrou, vérifia la fermeture de la fenêtre, regarda sous son lit. Certain d’être bien seul, et absolument clos, il passa un veston de foyer, glissa ses pieds dans des mules, puis s’installa confortablement dans un fauteuil. Près de lui, sur un petit guéridon, il avait disposé son revolver, et plusieurs volumes achetés le jour même.

Il s’installa confortablement dans un fauteuil.

— Là, murmura-t-il, la lecture pour ne pas dormir, le revolver pour quiconque essaiera d’entrer.

L’aube le trouva debout. Rien n’avait paru.

Un bain, une douche sérieuse effacèrent toute trace de fatigue chez lui. Un chocolat acheva de lui rendre son aplomb, et vêtu, prêt à sortir, il se rendit au salon pour y attendre le bon plaisir de Violet.

Lobster était déjà dans le vestibule, en conférence avec un gros homme d’allure vulgaire. Il marqua une surprise en apercevant Max, et prenant son interlocuteur par le bras, il l’emmena dans la rue, non sans avoir lancé au passage dans le bureau, une phrase dont ces mots parvinrent seuls au romancier :

— Vous me préviendrez.

Ceci lui étant indifférent, Max s’assit, rêvant. Mais il était à peine installé qu’un froufrou de jupes lui fit lever la tête. Violet était devant lui, toute pâle, toute bouleversée.

— Ah ! fit-elle d’une voix qui tremblait un peu ; quel bonheur, je vous trouve. Il y a de quoi devenir folle.

— Que vous arrive-t-il donc ?

Son accent aussi tremblait. Il était inquiet de la voir ainsi.

— Ce qui m’arrive ? Tenez, ce billet, ce matin sur ma toilette. Et cependant, je déclare, j’avais fermé ma chambre.

Le jeune homme prit le papier qu’elle lui tendait. Il frissonna en reconnaissant l’écriture. Les caractères avaient été tracés par la même main que l’épître mystérieuse reçue la veille. Celle-ci était brève. Une simple ligne.

« Rien ne peut barrer le passage aux M. J. »

— Eh bien ? murmura Violet.

— Eh bien, fit-il lentement. Vous ne croyiez pas, hier. Cependant j’avais aussi parfaitement fermé ma porte.

— J’avais tort, je reconnais. Seulement on ne peut pas vivre comme cela. Il est intolérable de penser que des personnages, des coquins, entrent chez moi malgré verrous et serrures.

Et lui, secouant la tête sans répondre.

— Sans compter, continua-t-elle, la chose est incorrecte, shocking, et je dois compter sur vous pour y mettre fin…

Oh ! le joli sourire accompagnant les paroles mutines.

Pour la première fois de sa vie, Violet éprouvait le besoin de se placer sous la protection d’un gentleman. Et quoiqu’elle eût un peu peur, au fond, du mystère s’agitant autour d’elle, elle ressentait une petite émotion très douce qui, ma foi oui, lui faisait presque aimer sa peur.

Max, au surplus, échappa à l’embarras d’une réponse impossible. La série ridicule d’explosions, qui annonce la venue d’une motocyclette, retentit, et un instant plus tard, sir John, tout à fait grotesque avec une casquette de cuir, d’énormes lunettes de chauffeur et un veston imperméable, fit irruption dans le salon.

— Déjà ensemble tous les deux. Vous vous préparez à aller dehors, avec l’idée que je ne sais pas marcher aussi longuement que vous. C’est une méprise de votre part. Vous pouvez promener sans gêne, autant qu’il plaira. Je suivrai sans fatigue. J’ai muni mon corps d’une motocyclette, et j’ai du pétrole pour deux cents kilomètres.

Les jaloux ont la spécialité d’arriver toujours à l’heure où ils sont le plus fâcheux.

À l’instant même où Max et Violet auraient eu besoin d’isolement, de tranquillité pour chercher, discuter, trouver la conduite à tenir dans l’étrange lutte engagée contre les Masques Jaunes, Lobster venait jeter son encombrante personne à la traverse de leurs pensées.

— Puisque vous le souhaitez, nous partons, déclara Max en lançant un regard expressif à la jeune Anglaise.

Yes, partons, répéta sir John d’un air goguenard.

Mais tandis qu’il courait enfourcher sa motocyclette, laissée à la porte de l’hôtel, le romancier glissait à l’oreille de sa compagne :

— Je connais bien Marseille ; imitez tous mes mouvements, nous le dépisterons.

— Et après ?

— Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, nous irons déjeuner dans un endroit paisible, et nous chercherons le moyen de vaincre les misérables qui nous tracassent.

Elle fit oui de la tête. Tous deux se mirent à arpenter les trottoirs, tandis que sur la chaussée, Lobster, un rire sardonique aux lèvres, réglait sur leur marche celle de sa machine.

L’idée de Max était simple, et elle lui était venue précisément à cause de la motocyclette dont l’Anglais s’était embarrassé.

Dans toute grande ville, il existe deux réseaux de voies de communication : L’un que l’on pourrait qualifier d’officiel, comprend les rues, places, avenues, boulevards. C’est celui que parcourt l’étranger. L’autre, connu seulement des habitants, se compose de passages, de maisons à deux issues.

Or, le romancier, possédant à merveille son Marseille, s’était dit :

— Nous allons utiliser ce second réseau. Les motocyclettes n’ont accès ni dans les passages, ni dans les immeubles à double sortie. Force sera à sir John de nous laisser disparaître ou d’abandonner son véhicule.

Par malheur, John avait prévu le cas. Il s’était muni d’un excellent plan, emprunté au guide continental Bradshaw, ce guide qui rend de si précieux services aux pick-pockets en villégiature sur le continent.

En effet, sur les plans Bradshaw, non seulement les voies officielles sont tracées impeccablement, mais encore les passages, les maisons à deux faces, sont indiqués par des traits rouges.
Lobster vint tomber sur les genoux des voyageurs stupéfaits.

Si bien qu’à quatre reprises différentes, les jeunes gens s’étant glissés dans ces voies, retrouvèrent à la sortie Lobster, lequel s’était borné à parcourir, à grande allure, les rues enceignant le pâté de maisons à travers lequel avaient circulé les piétons.

Rien n’est pénible comme une plaisanterie qui fait long feu. Les jeunes gens se sentaient gagner par la colère, tandis que la face rubescente de Lobster s’épanouissait de plus en plus. Deux, trois tentatives nouvelles, n’eurent pas un meilleur résultat, et Max, Violet, allaient renoncer à ce sport inutile, quand le hasard bienveillant les prit en pitié.

Dans l’espèce, le hasard se présenta sous la forme d’un tramway à trolley qui déboucha d’une rue latérale, juste devant la motocyclette de sir John, lancée à toute vitesse.

La machine heurta la voiture, désarçonnant le gros Anglais, qui, à la suite d’une voltige imprévue, vint tomber sur les genoux des voyageurs stupéfiés par l’intrusion de ce projectile humain.

Arrêt du véhicule, clameurs, intervention d’agents de police, attroupement… et possibilité pour le romancier d’entraîner sa gentille compagne, sans que John, empêtré en de multiples réclamations, pût les suivre.

En revenant, à l’heure du dîner, les jeunes gens apprirent que Lobster, moulu et dolent, dont le nez outrageusement enflé décelait les chocs subis, avait été frappé d’une contravention pour excès de vitesse.

Le cœur de la femme est pitoyable. Durant tout le repas, Violet se montra si gracieuse, si attentionnée à l’égard du gentleman, que celui-ci déclara, avec de gros soupirs et des regards langoureux, que « il oubliait la victimation de son nez, à raison de la douceur en résultant pour son cœur ».

Le dîner terminé, Violet voulut accompagner l’Anglais dans sa petite promenade digestive quotidienne, ce dont il faillit s’évanouir de joie.

Une fois dehors, elle parla ainsi :

— Cher ami John, vous avez pensé sans doute je marquais une distinction trop flatteuse à master Max Soleil.

John la regarda du coin de l’œil avec une moue significative.

— Oh ! dites-le sans crainte, reprit-elle avec une humilité parfaite. Je conçois que mon allure devait donner matière à défavorable interprétation. J’ai tenu, à cause de cela, à venir en explication avec vous-même.

— Expliquer, balbutia-t-il, tout déconcerté par le ton nouveau de son interlocutrice, expliquer ?

— Un caprice de ma curiosité, je suis possédée du désir de percer l’obscurité qui entoure l’aventure des ladies enfuies de chez le célèbre docteur Elleviousse. Notre auteur français a découvert beaucoup de choses.

Sir John secoua la tête.

— Je demande votre pardon, redit-elle avec plus de force. Aujourd’hui même, nous avons acquis la certitude que les fugitives sont réfugiées soit dans Paris, soit à Livourne en Italie.

— Si bien que… ?

— Si bien que, si vous aimiez cela, nous pourrions quitter master Max Soleil.

La face du représentant à la Chambre des Communes rutila.

— Le quitter ? questionna-t-il d’une voix bouleversée par l’émotion.

— En totalité. Vous, pour vous rendre à Paris ; moi, pour gagner Livourne.

Mais Lobster se récria vivement :

— Oh ! vous considérez ma personne comme une folle tête de bûche. Si je prenais le train de Paris, je laisserais vous deux en tête à tête ensemble à Marseille.

— Erreur !

— Où prenez-vous l’erreur ?

Violet appela à elle toute sa puissance de persuasion pour répondre :

— Dans ceci. C’est que moi-même, je partirai pour Livourne, et que après cela, si le chemin choisi n’était pas le bon, je retournerais directly en Angleterre.

Du coup, Lobster joignit ses mains courtes en un geste de délivrance. Miss Mousqueterr regagnant le sol anglais, abandonnant le romancier à Marseille ; oh ! cela serait le rêve. Toutefois, un sentiment de vague défiance persistant :

Regardez ici, chère petite chose, dit-il gravement. J’exécuterai votre ordre avec obéissance, si, devant mon départ, vous permettez je vous mette dans le train pour l’Italie.

Il entrait certainement dans les plans de Violet de ne pas contrarier le gentleman, car sans s’arrêter au soupçon trahi par la proposition, elle répondit gentiment :

— Mais avec grande joie. Je prendrai le train demain à deux heures après-midi. Vous pourrez, vous, monter dans celui de cinq heures pour Paris.

— Je le ferai, chère fleur, je le ferai, et dans cette ville, quel sera mon objet ?

— Vous rendre 5, rue Palatine, chez Mlle Leonia Caldoveto.

Vite, il nota sur son carnet.

— De ma part bien entendu. Vous la prierez de vous conduire auprès de ces dames de la maison Elleviousse. Et vous les escorterez jusqu’à mon château d’Exeylon-Hill, où je rejoindrai. Seulement, remarquez, je vous donne là une mission de confiance, et aucune personne ne doit être informée.

Durant un quart d’heure encore, les promeneurs échangèrent questions et réponses relatives au voyage, puis ils rentrèrent au Cosmopolitan-Hôtel.

Et tandis que John exultant, désaltérait sa joie, d’un whisky-cocktail, la charmante multimillionnaire put confier à l’oreille de Max, nonchalamment étendu dans un fauteuil et semblant absorbé par la lecture d’un journal :

— Je quitterai Marseille demain, à deux heures, et lui à cinq.

Sans lever la tête, il répliqua :

— Merci, vous êtes un ange.

Quand John, ayant vidé son verre, se retourna vers celle qu’il s’obstinait à considérer comme sa fiancée, il la vit, minaudant à son image, en face d’une glace, et uniquement occupée d’apparence à réprimer les velléités de désordre, des frisons d’or, bouclant sur son front.

Elle l’appela du geste auprès d’elle, et l’entretint longuement de la satisfaction qu’elle éprouverait, si l’événement corroborait ses suppositions, ainsi que de la reconnaissance tout à fait fastueuse qu’elle lui vouerait, à lui, John Lobster, qui se prêtait en complaisance si grande à ce qu’elle désirait.

Ce revenez-y d’amabilité causa au gentleman un enthousiasme indescriptible.

Il était à cent lieues de supposer qu’en cet instant même, où il goûtait un bonheur sans mélange, Max Soleil se livrait à cet étrange monologue :

— Trois Masques Jaunes, c’est trop pour un seul personnage. Ils vont se diviser. L’un se lancera à la poursuite de Miss Violet ; un autre accompagnera le gros Lobster, je n’aurai plus qu’un surveillant, le chef, le magnétiseur. Je l’éloigne de ma gentille petite amie pour commencer. Et pour finir je saurai bien le… distancer.

Tel était le plan ourdi par les deux jeunes gens durant leur promenade de la journée.

Onze heures sonnent à la grande horloge de la cour vitrée, qu’ornent des mandariniers en caisses. Violet et Max échangent un good night (bonne nuit) réservé. Il faut endormir les soupçons de leur compagnon.

Celui-ci ravi, secoue presque cordialement la main du romancier. Avec la présomption habituelle, à un grand nombre d’échantillons de l’espèce homme, il est convaincu qu’il a délogé master Max du cher petit cœur sucré de Violet.

Bref avant de s’endormir, il se fait apporter trois cocktails. Ce sont des cocktails d’honneur qu’il s’offre à lui-même, en félicitation de son succès.

Cependant, Max Soleil avait regagné sa chambre. Un garçon d’étage appelé lui apporta un filtre spécial avec café froid.

Le jeune homme avait résolu de ne pas dormir. Lui aussi partirait en voyage le lendemain. Pour la dernière nuit qu’il passait à l’hôtel, il souhaitait veiller afin de n’être pas surpris sans défense si les Masques Jaunes se résolvaient à tenter l’expérience hypnotique dont ils l’avaient menacé.

Peut-être, la nuit précédente, sa lumière les avait avertis de sa vigilance. Cette fois, il éteindrait. La faction serait plus pénible, plus dure, dans l’obscurité ; mais bah ! il se rattraperait plus tard.

Il disposa donc cafetière, verre et sucre sur la table, à portée de sa main, roula tout près son grand fauteuil, puis clac, il tourna le bouton allumeur : L’obscurité emplit la chambre.

Que dura son attente ? Des heures. Veiller, dans le noir, est la chose la plus ennuyeuse du monde…

Comme distraction, Max absorbait de temps à autre une gorgée de café, et comptait les coups frappés sur le timbre de l’horloge aux heures, demies et quarts. L’occupation même indique à quel point il s’ennuyait.

Il venait de compter trois heures.

— Encore une heure de faction, murmura-t-il, et ce sera fini. Le jour poindra.

Mais il se tut brusquement. Un glissement léger était parvenu jusqu’à lui. Il prêta l’oreille ; plus de doute, on marchait dans le couloir. Celui qui parcourait les corridors de l’hôtel à cette heure indue devait être chaussé de pantoufles feutrées, c’était un glissement doux et non un pas scandé par les semelles dures. Le bruit s’arrêta à la porte.

— Bon, plaisanta le jeune homme. La clef est à l’intérieur, le verrou tiré.

Un petit frisson le secoua, coupant la phrase commencée. Un froufroutement s’était produit. Il n’y avait pas à s’y méprendre, le pêne glissait lentement. Ah ! ça. Ces gens-là avaient donc toutes les habiletés des cambrioleurs. Ouvrir, avec la clef dans la serrure, voilà qui était un peu fort.

Max allongea la main vers son revolver, puis se ravisant :

— Inutile. Ils ne tireront pas le verrou.

Un déclic léger résonna dans le silence.

— Ma parole. On jurerait que ce maudit verrou. Ce serait de la magie !

Une main appuyait au dehors sur le bouton de cuivre, commandant l’ouverture de la porte. Empoignant cette fois son revolver, le romancier se coula sans bruit près de son lit, et saisit le commutateur d’allumage.

Ainsi il attendit un instant.

Il tourna le commutateur.

Peut-être le visiteur nocturne avait-il perçu son mouvement, car une longue minute s’écoula sans que rien ne bougeât. Puis le silence ayant sans doute rassuré l’importun, le bouton de la porte fut manœuvré et Max distingua le frottement léger du panneau pivotant sur ses gonds.

Brusquement, il tourna le commutateur, le plafonnier s’alluma.

Il y eut un cri, un piétinement rapide. Le romancier eut le temps d’entrevoir un visage caché sous un masque jaune, et la porte se referma. Mais cela ne faisait pas le compte du jeune homme. Il voulait corriger celui qui se permettait de pénétrer ainsi chez lui. Il courut vers l’entrée.

Il allait l’atteindre, quand un incident inexplicable le pétrifia littéralement. La clef tournait toute seule, refermant à double tour, et, pour comble de surprise, le verrou glissa lentement, s’engageant de nouveau, dans son anneau-arrêt. Cela devenait surnaturel, incompréhensible.

On a beau n’être pas superstitieux, n’ajouter aucune croyance aux contes fantastiques de la mère l’Oie, il est permis d’être déconcerté devant un phénomène aussi peu coutumier que celui d’une serrure, d’un verrou, manœuvrant sans le secours d’une main humaine.

Toutefois, il n’était pas dans la nature de l’écrivain de rester longtemps sous le coup d’un étonnement sans chercher à se l’expliquer.

— Allons, grommela-t-il, le drôle m’a rendu stupide. Il a eu le loisir de gagner au large. Tout ce que je puis faire est de tâcher de comprendre par quel procédé ingénieux, il se joue des serrures, ce qui n’est rien ; mais des verrous, ce que les voleurs n’avaient pas encore imaginé jusqu’à ce jour.

Sur ce, il vint à la porte. Celle-ci était parfaitement close, le verrou poussé à bloc. Si Max n’avait pas vu, ce qui s’appelle vu, il aurait cru à une hallucination. Mais il avait conscience de n’avoir pas dormi, d’avoir réellement entendu et vu son ennemi.

Dès lors, le Masque Jaune, avait un moyen à lui de lever l’obstacle des fermetures les plus compliquées.

La clef étant restée dans la serrure, l’emploi du « rossignol », cette arme de chevet de tous ceux qui convoitent le bien d’autrui, devait être laissé de côté. Le « rossignol » au surplus fût demeuré impuissant contre le verrou. Mais alors comment avait-il procédé ?

Le jeune homme prit la clef, l’examina. Elle n’avait de toute évidence subi aucun choc, aucun frottement métallique.

Il la posa machinalement sur la table auprès de son revolver, et se livra à un examen attentif du pêne, de la barrette cylindrique du verrou.

Rien, nulle trace d’effort quelconque.

Cela devenait de plus en plus déconcertant. Sarpejeu ! Ce Masque Jaune ne pouvait jouir de la faculté du petit Nain Vert de la légende, lequel ouvrait, et les portes, et les coffres aux trésors, simplement en soufflant dessus. Dans les récits féeriques, on explique les choses inexplicables en ne les expliquant pas. Mais dans la vie réelle, on ne se contente pas à si peu de frais.

— Je vais ouvrir ; peut-être sur l’autre face du panneau, découvrirai-je des traces qui me mettront sur la voie.

Ce disant, Max s’aperçut que la clef ne pointait plus sur la serrure.

— La clef a disparu !

Il s’appliqua une calotte sur le crâne.

— Je deviens idiot. Je l’ai prise tout à l’heure. Où l’ai-je fourrée ?…

Il regarda autour de lui. Dans son désarroi, il avait oublié. Pourtant, il l’aperçut.

— Sur la table, parbleu ! C’est ridicule de se troubler comme cela.

Sa clef, c’était sans doute pour cela qu’il ne l’avait pas vue de suite, touchait le canon de son revolver qui projetait une ombre sur elle.

Il voulut la ramener à lui avec un doigt. Ses yeux exprimèrent une surprise nouvelle. La clef avait résisté. Il recommença l’expérience, même résultat. Cette clef étrange semblait collée au canon de l’arme. Il enleva le revolver par la crosse, la clef ne quitta pas le canon.

— Par tous les diables, s’exclama le romancier, j’ai l’air de me donner à moi-même une séance de prestidigitation.

Seulement, en prestidigitateur qui se respecte, le romancier désira comprendre quelle subite attraction liait les deux objets.

Il saisit la clef et la tira fortement. Elle se sépara du revolver. Il l’apporta sous les ampoules électriques, la tourna, la retourna, dans tous les sens, regarda de même le canon de son arme.

— Pas de poix, pas de colle d’aucune sorte ; cela est extraordinaire !

En prononçant ces mots, il rapprochait inconsciemment les deux surfaces métalliques, et… tac… la clef s’appliqua avec un bruit sec sur le canon.

Un instant Max demeura perplexe, considérant, d’un air ahuri, les deux objets de nouveau unis.

Il se passa la main sur le front, la reporta à la clef qu’il sépara du revolver, puis qu’il remit en contact. Et soudain sa figure s’illumina :

— Mais cette clef est aimantée.

Puis presque aussitôt :

— Le verrou a une tige en fer également. Est-ce qu’il serait aimanté aussi ?

Du coup, il prit une plume dans l’écritoire et bondit vers la porte. Il avait deviné juste, le verrou attirait la plume ; et non seulement le verrou, mais le pêne et toute la surface de la serrure. Max eut un cri :

— Très forts ces Masques Jaunes. Ils ont ouvert avec un aimant, appliqué à l’extérieur parallèlement au pêne et à la ligne de glissement du verrou [4].

Mais il secoua la tête.

— Non. Il y a ici une grosse résistance à vaincre, l’aimant devrait être énorme. Évidemment, le coquin ne se promenait pas, la nuit, dans les couloirs, avec un objet volumineux qui eût attiré l’attention de toute personne qu’il eût rencontrée. Dans un hôtel, on est toujours exposé à des rencontres. Il fallait donc un appareil facile à dissimuler. Très jolie la déduction, le malheur est qu’il n’existe pas d’aimants renfermant une grande force dans un petit volume.

Brusquement, il leva les bras vers le plafond.

— Mais si, il en existe, si on les combine avec l’électricité. Parbleu, pas un aimant, mais un électro-aimant.

Et se persuadant à mesure qu’il parlait :

— C’est cela. Un électro-aimant avec son accumulateur fournissant le courant ; tout cela peut être assez fort et tenir dans une boîte cubique de dix centimètres dans chaque dimension, un décimètre cube.

Il avait fait rentrer la clef dans la serrure, il lirait le verrou, ouvrait la porte au large, de façon à bien présenter la face extérieure aux rayons tombant du plafonnier.

— Je ne me trompais pas. Là, sur la peinture, à hauteur du pêne et de la targette du verrou, cette petite trace plus mate indique le frottement des pôles de l’électro-aimant. Très ingénieux, je le répète. Par malheur, cela produit une aimantation temporaire du fer, et Max Soleil découvre toute l’habileté. Désormais, le petit Max aura sur lui un verrou instantané en cuivre, qui se pose et se dépose en une minute, et tous les électro-aimants du monde ne le feront pas mouvoir, celui-là.

Son visage se rembrunit soudain.

— Pendant que je triomphe comme un niais, les misérables, déçus dans leur espoir de me surprendre, s’attaquent peut-être à Violet.

Il eut un rugissement sourd.

— Pauvre généreuse Violet, il ne faut pas qu’elle soit victime, elle dont le cœur est allé si gentiment à celles qui souffrent.

Il s’empara de sa clef, referma la porte sur lui et s’élança dans le dédale des couloirs.



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CHAPITRE VIII

CORDE ET « FILATURE »


En quelques enjambées, Max atteignit le premier étage, où se trouvait « l’appartement » de la jeune Anglaise pour laquelle il s’inquiétait si fort. Des ampoules électriques éclairaient le corridor « en veilleuse », et il sembla au jeune homme qu’au moment où il arrivait à l’extrémité de la longue galerie, une silhouette humaine se détachait précipitamment se la porte du logis de Miss Violet, et s’engouffrait à quelques pas de là dans une ouverture pratiquée de l’autre côté du couloir.

Dans l’état d’esprit où il se trouvait, il n’hésita pas.

Un Masque Jaune était sans doute occupé à forcer la porte de la blonde voyageuse. Dérangé par son apparition, il s’était blotti dans une chambre voisine, où il attendait qu’il se fût éloigné pour reprendre son opération de cambriolage.

— Si ce drôle se figure que je vais le laisser tranquillement exercer son industrie. Il se trompe étrangement.

Ses yeux n’avaient pas quitté l’endroit où le mystérieux personnage s’était enfoncé dans la muraille. Il se dirigea de ce côté. Il y avait bien là une porte fermée à cette heure, mais ce n’était pas l’entrée d’une chambre de voyageur. Cette porte fermait un local affecté, non à une seule personne, mais à la collectivité.

Parfaitement ! Il y a des instants où les plus enclins au « personnalisme » deviennent collectivistes, tout le monde le reconnaîtra devant cette porte peinte du blanc le plus suave, sur laquelle se dessinaient en bleu tendre, telles des découpures de ciel, les initiales W. C.

La porte était close, mais une vitre d’imposte laissait l’intérieur éclairé. Pour plus de certitude, Max fit fonctionner la poignée. Le battant résista.

— Bien ! le coquin s’est réfugié là, je vais l’attendre.

Mais une seconde réflexion chassant la première.

— Si je le happe à la sortie, je vais réveiller tout l’hôtel. Une explication aurait, pour premier résultat de compromettre Miss Violet. Cela, je ne le veux pas. Il faudrait trouver.

Vingt secondes le romancier demeura absorbé, puis il murmura :

— Tiens ! tiens ! Au fait, pourquoi pas.

Sans doute, ses facultés imaginatives lui avaient suggéré une idée, car il se dirigea, rapidement vers le fond du couloir. Là, se trouvait une sorte d’armoire utilisant une encoignure, où les domestiques serraient les balais, plumeaux, cordes servant à hisser les tuyaux des vacuum cleaner ou autres appareils à enlever la poussière par le vide.

Comme à l’ordinaire, l’armoire était demeurée entr’ouverte. Un instant Max sembla chercher, puis il se redressa avec ces mots :

— Voici mon affaire.

Et il revint presque courant jusqu’à la porte dont la blancheur s’azurait des ineffables majuscules indiquées plus haut.

Le jeune homme apportait un rouleau de corde de la grosseur du petit doigt.

— Avec cela, murmura Max dont la physionomie joyeuse exprimait maintenant une gaieté intense, avec cela, je te défie de sortir sans réveiller tout l’hôtel, ce qui t’empêchera de reprendre tes projets, au moins pour cette nuit.

Il avait déroulé la corde. Il en attachait une extrémité très solidement au bouton-poignée actionnant le pêne de la porte considérée, puis tendant fortement le lien de chanvre dans la largeur du corridor, il en enroula l’autre extrémité autour de la poignée d’une autre porte, située à peu près en face de celle qui avait livré passage au personnage entrevu.

De la sorte, celui-ci se trouvant enfermé, le filin tendu s’opposant à l’ouverture du battant derrière lequel il se cachait, devrait appeler, faire du vacarme, causer dans l’hôtel un remue-ménage, après lequel il n’aurait qu’à se retirer modestement.

Et le sourire aux lèvres, s’assurant par une dernière traction de la solidité de son piège, Max regagna tranquillement sa chambre. Mais il laissa l’entrée sur le couloir entrebâillée. Il voulait entendre, et se délecter de ce qui allait se passer.

Quelques minutes s’écoulèrent. Le silence régnait dans l’hôtel. Tout à coup, une voix apeurée clama :

— On n’entre pas ! On n’entre pas !

Max grommela :

— C’est l’organe d’une dame. Qu’est-ce que cela ? En effet, la voix étranglée, aigrelette, pointue, appartenait évidemment à une personne du sexe gracieux.

Mais aussitôt un timbre plus grave, renforcé par des résonances inexplicables, répondit :

— Je ne demande pas à entrer, mais à sortir.

Et ces répliques effrayées ou colères se croisèrent :

— Alors, cessez de secouer ma porte !

— Cessez vous-même de la retenir.

— Je tiens la porte, vous osez dire ?

— Je m’en aperçois peut-être bien.

Les voix se haussèrent à un diapason plus élevé, plus combatif.

— Vous n’avez pas honte d’épouvanter une pauvre femme qui est dans son lit.

— Dans son lit, dans le couloir ! Cette farce a assez duré.

Et des portes furent secouées avec fracas. Cependant les causeurs glapissaient :

— Lâchez la porte, ou j’appelle.

— Lâchez vous-même, gredin.

— Pécore !

— Canaille !

— Stupide créature !

— Bandit !

Un furieux vacarme, puis un cri :

— Au voleur ! à l’assassin !

Qui réveillèrent tous les habitants de l’hôtel, personnel et voyageurs.

Max jugea le moment venu de se montrer. Il se précipita dans le couloir. Les portes s’ouvraient. Les voyageurs se montraient, drapés à la diable dans leurs robes de chambre, les pieds nus en des pantoufles. Ils s’interrogeaient anxieux, un peu effrayés.

— On a crié au voleur.

— Non, à l’assassin.

— À tous les deux.

— Un drame alors !

— Mais où ? Où donc ?

— On n’entend plus rien.

Comme pour ajouter au désarroi général, tout bruit avait cessé. Mais ce n’était là qu’une accalmie, car presque aussitôt un roulement formidable fit sursauter tout le monde. On frappait à coups redoublés le panneau d’une porte. Une voix d’homme hurlait des jurons, des menaces.

By devil ! Satan vous torde le cou comme un tire-bouchon !

— Au secours ! ripostait l’organe féminin.

— Lâchez la porte, oie ridicule ; vous n’aurez pas besoin d’appeler au secours.

— Vous n’entrerez pas !

— Je sortirai !

Puis un duo de jurons et d’appels éplorés. C’en était trop pour les nerfs sensibles des voyageurs. Tous s’encourageant les uns les autres se précipitèrent en corps dans la direction d’où partaient les cris.

Max suivit le mouvement. Au demeurant, il était aussi intrigué que les autres, bien qu’il se considérât comme l’auteur anonyme de tout le tumulte.

Seulement, il avait attendu un simple solo d’imprécations, lorsque le Masque Jaune s’apercevrait qu’il était enfermé dans un local qui ne semble pas affecté à une villégiature prolongée, et on lui servait un duo.

La troupe héroïque et frémissante s’avança dans le couloir du premier étage. Les clameurs redoublaient.

Une voix mâle rugissait à gauche du corridor, l’autre appelait à l’aide à droite.

Max comprit que sa corde avait fait deux victimes. Lorsque son prisonnier avait voulu sortir, il avait tiré la porte, et la secousse, de par le filin, s’était transmise à la porte d’en face, que lui, romancier, n’avait considérée que comme un simple point d’appui.

On conçoit le reste, le captif brutalisait sans le savoir deux portes à la fois.

L’habitante de la chambre, en vis-à-vis, avait été réveillée par le ballottement du panneau de chêne, derrière lequel elle se croyait jusque-là en sûreté. Tout naturellement, elle avait supposé qu’un voleur quelconque cherchait à pénétrer chez elle, tandis que le prisonnier, lui, s’expliquait la résistance à ses efforts, par la présence dans le couloir d’un plaisant de mauvais goût, retenant le battant que lui-même tenait.

De là leurs invectives, la rage de l’un, l’émoi de l’autre.

Comme bien on le pense, l’écrivain se garda d’éclairer les assistants, et ceux-ci demeurèrent un long moment à regarder tressauter les deux portes, à l’abri desquelles les invisibles interlocuteurs, tels des guerriers sous le couvert d’une redoute, se bombardaient de propos désobligeants.

Enfin un citoyen, plus valeureux que les autres, se précipita intrépidement en avant. Il vint donner dans la corde tendue et s’étala tout de son long avec un rugissement d’épouvante.

Le duo devenait trio.

Mais l’élan était donné. Le peloton de voyageurs, de garçons, de caméristes, bondit en une foulée héroïque, et sous la poussée de vingt personnes brusquement arrêtées par la corde raide, le bouton des W. C. faiblit et sauta hors de son alvéole.

La porte s’ouvrit brusquement.

Le prisonnier, qui se cramponnait frénétiquement à la poignée intérieure, perdit l’équilibre, et Max modestement demeuré à l’arrière-garde fut pris d’un fou rire inextinguible.

Dans l’homme étendu sur le dos, agitant avec désespoir ses bras et ses jambes en l’air, il venait de reconnaître… sir John Lobster !

C’était l’infortuné gentleman, errant de nuit dans le corridor pour un motif des plus légitimes, que le romancier avait pris pour un Masque Jaune et avait emprisonné dans ce cachot à l’anglaise.

La corde démontrait l’innocence du gentleman.

On rassura la dame d’en face ; on maudit les farceurs téméraires et mal élevés qui troublaient le repos des hôtes d’un paisible hôtel, célèbre par son confort moderne. Puis le sujet épuisé, chacun retourna se coucher.

Max constata que l’aube pointait en ce moment. Le jour ! c’était l’assurance que ses ennemis ne pouvaient plus agir. Aussi, tranquillisé pour Violet, pour lui-même, il s’avoua sa très complète satisfaction et n’eut pas la moindre parole de pitié pour l’infortuné Lobster, auquel il venait de faire passer un si mauvais quart d’heure.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Une heure quarante-cinq à l’horloge intérieure de la gare. Dans quinze minutes le train pour Nice et Vintimille va partir.

Les voyageurs se hâtent, affairés, nerveux, précédant de plusieurs mètres les amis ou parents venus pour les accompagner, pour leur jeter le dernier adieu amical au moment du démarrage du train.

Miss Violet Mousqueterr, gentille au possible dans une simple robe d’alpaga, paraît escortée par John plus rougeoyant que jamais et par Max, sur le visage de qui la séparation toute proche met une nuance de mélancolie. Voici un compartiment, avec un coin inoccupé. La jeune fille y monte. John la suit. Il veut disposer dans le filet les menus bagages de la mignonne Anglaise. Et cependant, le romancier, demeuré sur le quai, examine les voyageurs, les employés. Il cherche à deviner lequel est l’espion, le Masque Jaune qui va suivre la jeune fille.

Car, il n’en doute pas, le plan qu’il a élaboré est bon. Trois Masques Jaunes pour trois voyageurs allant dans des directions diverses. Chacun doit donc entraîner dans son orbite un satellite chargé de le surveiller.

Et seulement pour se démontrer qu’il avait raisonné juste, il eût voulu deviner l’ennemi ; mais deviner est difficile, et il en était réduit à cela puisqu’il n’avait aperçu le visage que d’un seul, de ce Félix, cocher improvisé sans doute et qui avait dû se grimer pour la circonstance.

Pourtant Il interrompit un instant son infructueuse recherche. Lobster agenouillé sur la banquette, les bras levés en l’air, arrangeait avec un soin méticuleux le bagage de Violet. Max murmura :

— Vous avez bien emporté le verrou de cuivre que je vous ai rapporté ce matin ?

— L’automatique ? Oui, et je vous remercie.

— N’oubliez pas de le poser chaque soir à la porte de la chambre que vous occuperez.

— Soyez assuré, je n’oublierai pas.

Et Lobster, son installation terminée, se retournant, les jeunes gens ne parlèrent plus. Un employé courait le long du train, clamant :

— Ligne de Vintimille en voiture.

Sir John descendit sur le quai. Dans le bourdonnement des adieux, le retentissement des portières fermées avec fracas, un coup de sifflet strident vibra sous le hall de la gare. Le train partait.

Lentement il se mit en marche. Penchée à la portière, Violet saluait de la main ceux qui restaient.

— Maintenant, mon esprit est en repos, fit joyeusement sir John. Je vais
Les clameurs redoublaient.
retourner à l’hôtel pour disposer mon propre départ, car vous allez rester seul à Marseille, pauvre master Soleil.

Le romancier ne répondit pas. Assombri, il regagna la cour de la gare, toujours flanqué de son compagnon. Une fois à l’hôtel, Lobster donna ses ordres. Préparer sa note, son bagage. Lui procurer une voiture pour le conduire à la station, train de cinq heures. Après quoi, il se retira dans sa chambre.

Un peu désorienté comme il arrive après le départ d’une personne chère, le romancier, obéissant à un désir de solitude, alla s’enfermer dans la sienne.

Mais à peine y fut-il entré qu’il se sentit pris par une émotion soudaine. Sur le guéridon, bien en vue, un petit paquet, soigneusement noué d’une faveur verte, venait de lui apparaître. Qu’était-ce encore que cela ? Il sonna. Au domestique accouru, il montra l’objet.

— Oh ! répondit l’homme. Cela a été déposé au bureau, avec prière de le monter aussitôt que vous seriez sorti. J’ai exécuté l’ordre, voilà tout.

— Ah ! C’est vous qui ?

— Monsieur me blâme-t-il ?

— Non, non, c’est parfait, mon ami, allez.

Du moment que le paquet était arrivé par un moyen naturel, le jeune homme ne s’inquiétait plus. Il congédia le serviteur, et demeuré seul, il développa l’envoi.

Le papier enlevé, il eut en mains une petite pochette de cuir souple, à l’intérieur de laquelle était enclos un carton rigide. Il parvint à l’extraire et il eut une exclamation attendrie. C’était une photographie représentant les traits de miss Violet Mousqueterr.

Au verso, la jeune fille avait tracé ces lignes :

Notre roi, Charles Ier, au moment
de partir pour le plus grand voyage, disait
à la reine, à ses enfants, les choses les
plus chères qu’il eût au monde, ce seul mot :

Remember (Souvenez-vous).

Il me semble très Joli ce mot : Remember,
et je vous prie de l’aimer.


Le chagrin vague de Max s’évanouit. Il n’avait plus à se désoler de la séparation. Avec une tendresse délicate et ingénieuse, Violet Mousqueterr lui avait laissé un peu d’elle-même.

Vers quatre heures, le jeune homme descendit. Sir John s’agitait sous le vestibule, surveillant l’embarquement sur « l’omnibus » de ses colis multiples.

Il accueillit courtoisement le Parisien.

Parbleu ! on ne saurait se montrer renfrogné à un rival… vaincu, surtout lorsqu’on porte en soi l’espérance de le voir pour la dernière fois. Il se laissa secouer les mains par Max. Un peu étonné de cette soudaine cordialité, il en fut touché.

— Au fond, murmura-t-il, c’est un bon vieux garçon. Il prend sa défaite d’une manière tout à fait correcte.

ils choquèrent des verres de cocktail.

Et pour n’être pas en reste de « correction », il pria master Soleil d’accepter de choquer des verres de cocktail à leur rencontre et à l’espoir de rencontres futures.

Et la boisson capiteuse ayant aiguisé encore ses sentiments de sociabilité, il jura que ce lui serait une peine véritable si ce cher vieux garçon de Max ne le conduisait pas à la gare.

Si bien qu’à cinq heures et une minute, Soleil, debout sur le quai, répondait de la main aux saluts que lui adressait le gros Anglais, le corps à demi passé par la portière du wagon qui l’emportait vers Paris.

Mais quand le train eut disparu, Max se redressa.

— À mon tour, maintenant. Le dernier train sur Veynes est à minuit cinquante ! Il croise à Aix le train de sens inverse. Retour, traversée de la ville. Je puis être à quatre heures dix du matin à la gare pour le convoi de Vintimille, et, à travers l’Italie, l’Autriche, la Bohême, regagner la petite ville de Stittsheim, où se sont réfugiées les malheureuses que ces horribles Masques Jaunes ont tant fait souffrir.

Sur ce, il rentra à l’hôtel non sans s’être arrêté un moment dans un bureau télégraphique. Il dîna de bon appétit, puis passa au salon, où il se plongea dans la lecture des journaux.

Vers huit heures vingt, on lui apporta une dépêche qui venait d’arriver à son adresse. Il la déplia gravement, et tout aussitôt, il demanda sa note, une voiture. On lui mandait qu’il devait se rendre sans retard à Veynes, sur la ligne de Marseille-Grenoble.

Bien entendu il s’était expédié lui-même ce télégramme, afin de motiver son départ soudain.

À neuf heures, nanti d’une légère valise, achetée par César Landroun, il se faisait conduire à la gare de Veynes, y entrait ostensiblement, allait déposer son mince bagage en consigne, puis rentrait en ville.

Il allait, tuer deux heures dans un music-hall, puis revenait à la gare et s’installait dans le train de minuit cinquante pour Aix et Veynes.

En prenant son ticket, en traversant les salles d’attente, en parcourant les quais, il avait l’œil aux aguets.

La partie grave de son plan de délivrance allait se jouer. Il fallait découvrir l’espion lancé à sa trace, espion dont il devait se défaire.

D’un regard aiguisé il détaillait les rares voyageurs, cherchant l’indice d’un déguisement, d’un postiche trahissant la curiosité qui se cache. Efforts vains. Ni le public, ni les employés ne lui apparurent suspects.

Est-ce que son intuition, cette intuition sur laquelle il avait basé toute la combinaison, lui ferait défaut à l’instant où il en avait un si pressant besoin ?

Cela était énervant au possible. Mais les minutes passaient. Les lourdes aiguilles noires tournaient lentement sur le cadran énorme, s’ouvrant comme l’œil du temps au fond du hall.

Encore une minute, encore trente secondes. Le train va quitter la gare et Max n’a porté ses soupçons sur personne. Au diable ! Il est toujours possible de dépister un espion qui vous suit ; mais encore est-il bon de le connaître. Dépister une personne, dont on n’a pas le signalement devient un irréalisable tour de passe-passe, car alors, il faut se défier de tout le monde.

Mais un voyageur s’avance en courant sur le quai. Il porte une casquette de voyage enfoncée sur les yeux, un long cache-poussière gris qui flotte autour de lui.

Le romancier ressent un choc. Il lui semble retrouver la silhouette du chef des Masques d’Ambre en sa longue blouse blanche ; il croit voir le retardataire couler vers lui un regard sournois.

Tout cela a la durée d’un éclair. L’homme s’engouffre dans un compartiment, deux voitures en arrière de celle qu’occupe l’écrivain ; le sifflet de la locomotive ébranle l’air ; dans un bruit de ferraille le train démarre lentement. On part, on est parti. Et Max se laisse retomber sur les coussins en murmurant :

— Il a attendu le dernier moment pour se montrer, mais je l’ai reconnu. Maintenant, je sais à qui j’ai affaire.

Dans la nuit, le convoi file remplissant la campagne de son halètement, franchissant les feux rouges des disques qui semblent les yeux de géants surveillant sa marche.

Puis un arrêt. Dans une station morne, endormie, les agents courent le long de la rame de voitures. Max s’est précipité à la portière.

Parfait ! Il ne s’est pas trompé. L’homme au cache-poussière gris est aussi accoudé à l’ouverture de son wagon. Il regarde sur le quai. Pas difficile de se rendre compte de son occupation. Il surveille le romancier ; il s’assure que le Parisien ne quitte pas le train. Une secousse. L’on se remet en marche.

Seconde station… De nouveau le cache-poussière gris apparaît à la portière.

— Aix ! Aix !

Avec un roulement de tonnerre, le convoi pénètre dans la gare de la coquette cité provençale ; à peine a-t-il stoppé, qu’un nouveau fracas retentit.

C’est le train de sens inverse qui arrive se dirigeant sur Marseille.

Les deux trains sont arrêtés sur deux voies parallèles.

L’instant est venu de mettre le plan à exécution. Max lance un coup d’œil du côté du quai sur lequel s’agite la foule des voyageurs rentrant du chef-lieu. Le cache-poussière gris est à la portière, dévisageant évidemment tous ceux qui descendent du train :

— Allons, hop !

Sur ces mots d’encouragement, le romancier traverse son compartiment, ouvre la portière à contrevoie, après s’être assuré qu’aucun agent ne circule entre les deux trains immobiles. D’un marchepied, il passe sur celui d’en face, ouvre la portière qui lui fait vis-à-vis, et disparaît dans le train voisin. Maintenant il va revenir sur Marseille, tandis que l’espion, toujours dans le convoi que lui-même a quitté, continuera sa route dans la direction de Veynes.

Cris, signaux de départ. Les deux trains de sens contraires s’ébranlent presque en même temps. Le jeune homme se baisse, se courbe, afin de n’être pas aperçu au passage, par celui dont il vient de tromper la surveillance, puis il se redresse, s’étale sur les coussins avec une satisfaction évidente. Le train qui le ramène à Marseille a laissé en arrière les bâtiments de la gare d’Aix.

Le Parisien s’était muni au départ d’un billet d’aller et retour, sa rentrée dans la cité phocéenne ne rencontra donc aucune difficulté.

Il gagna la gare de Vintimille-Ligurie, et à quatre heures dix minutes, le « spécial de nuit » l’emportait sur la ligne exquise qui prolonge la Côte d’Azur.

Alors Max Soleil s’étendit de son long sur la banquette, et dans un bâillement, murmura :

— Enfin, je pourrai dormir tranquillement durant quelques heures.

Ce n’était point là une vaine constatation. Cinq minutes plus tard, il s’était enfoncé dans le pays des rêves, et le convoi, filant à toute vapeur, emportait un romancier complètement dégagé des préoccupations terrestres.




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CHAPITRE IX

LES JOUEUSES D’ARC-EN-CIEL.


Trois mille habitants, dont les deux tiers sont occupés dans les Verreries médicales et de précision de la société Herbelar et Starem, forment toute la population du bourg de Stittsheim.

C’est une de ces agglomérations industrielles, qui jaillissent de terre autour des usines. Au moyen âge, le château-fort faisait naître le village, qui venait chercher sa protection. Aujourd’hui, c’est à la cheminée fumante de l’usine que l’on se rallie.

Un hôtel-auberge, propre, gai, aux murs vêtus de plantes grimpantes, à l’enseigne portant fièrement la devise « Aux Vieux Tchèques », est le seul endroit où les voyageurs puissent trouver le gîte et le couvert.

L’enseigne dit les aspirations d’une race. Les Tchèques, autochtones de Bohême, courbés sous le joug de la monarchie austro-hongroise, menacés par les convoitises allemandes, veulent leur autonomie. Ils ont travaillé sans cesse dans ce but, fondé des ligues, remis en honneur la vieille langue nationale tchèque, harmonieuse et souple.

Puisse ce petit peuple réussir à se libérer de ses maîtres. Tout Français le doit souhaiter, au moins par reconnaissance, car, au cours des désastres de l’année terrible 1870-1871, alors que la France, vaincue, ensanglantée, râlait sous la lourde botte des Allemands vainqueurs au milieu de l’Europe terrorisée, la nation tchèque, seule, osa élever la voix en faveur du pays de Gaule. Et ce ne fut point une protestation timide, mais une clameur indignée qui monta vers le ciel de cette boucle montagneuse qui enserre la Bohême.

Max, après avoir entrevu, dans une marche rapide, les plaines italiennes, celles du Danube, salué Vienne entre deux trains, débarqua à Stittsheim, cinquante-deux heures après avoir quitté Marseille.

Avant toute chose, il courut aux usines Herbelar et Starem.

Le directeur le reçut fort aimablement. À ses questions, il répondit qu’il n’avait vu aucune folle ; mais qu’un jeune touriste, qu’il avait soupçonné être une dame vêtue en cavalier, s’était présenté pour acheter une gamme de tubes photothérapiques, c’est-à-dire une série de tubes donnant les sept couleurs du prisme ou de l’arc-en-ciel.

Cette personne avait même demandé quelques modifications inaccoutumées, entre autres l’adjonction aux surfaces radiantes de verres grossissants très puissants, lesquels, concentrant les l’ayons comme la loupe concentre ceux du soleil, devaient permettre de multiplier à l’infini les effets des radiations colorées, voire même, de rendre ces effets, sur un point donné, presque foudroyants.

— Sous quel nom avez-vous effectué la livraison ?

— Au nom de M. Laroche.

— Bien… et en quel endroit, je vous prie ?

Le directeur hésita un instant, Max s’empressa de lui présenter, et sa carte de visite et son carnet de sociétaire de la Société des Gens de Lettres de France, laquelle portait sa photographie.

— Vous voyez qui je suis ; j’ajouterai que votre… client est un de mes parents.

— Oh ! Monsieur, toute explication est inutile. M. Max Soleil, nous le connaissons en Bohême. Rien de ce que produit Paris ne nous est étranger. Votre parent était descendu aux Vieux Tchèques, le seul hôtel de la ville.

Après des remerciements, de cordiales poignées de mains, le Parisien prit congé. Il n’eut pas de peine à trouver l’hôtel indiqué. À l’énoncé de sa nationalité, la servante, jolie fille au teint rose, aux épaisses nattes tombant dans le dos, le planta tout net à la porte d’entrée, et s’élança à l’intérieur de la maison en criant d’un ton joyeux :

— Dame Cvrcek ! Dame Cvrcek ! Encore un Français !

Une voix non moins joyeuse répondit :

— Cela est-il bien vrai, Jos ?

— Oui, dame, oui.

Et une femme d’une quarantaine d’années, opulente et majestueuse, fit son apparition.

Cette entrée en matière fait soupçonner de quelle façon Max fut accueilli. On lui affecta la plus belle chambre, aux deux fenêtres basses enguirlandées de glycines en fleurs… Elle était libre, on aurait bien pu la donner à une jeune dame anglaise arrivée la veille au soir, mais cette chambre-là n’était pas pour les étrangers.

On la réservait pour les Tchèques de marque ou pour les Français !

Cette affirmation gracieuse permit au voyageur de dire tout naturellement :

— Oh ! pas pour tous les Français ?

— Si, si, Monsieur, pour tous. Nous aimons la France.

— Alors pourquoi l’exception que je constate.

— Quelle exception ?

— La belle chambre devrait être occupée, puisque vous avez chez vous un de mes compatriotes, M. Laroche.

Dame Cvrcek cligna malignement des paupières :

— La petite brune.

Et Max ne pouvant réprimer un mouvement, l’aimable hôtesse s’écria :

— Ne craignez pas que je jase. Les secrets de mes clients sont sacrés. Ce que j’en dis, c’est pour vous prouver que, nous autres Tchèques comprenons les finesses françaises.

— Enfin, reprit le romancier, tout égayé par la belle humeur de dame Cvrcek, mot tchèque qui signifie cigale ; enfin, ce personnage n’a point la chambre…

— Il l’a occupée, Monsieur.

— Mais je ne veux point l’en déposséder.

— Aucun risque, Monsieur, c’est lui qui l’a quittée.

— Vous dites ?

— Il est parti hier, avec la pauvre douce créature innocente qui l’accompagnait.

— Parties ?

— Oui, pour une ville d’Italie qui s’appelle Brindisi. Il y a là des navires qui vont dans l’Inde.

Pavel.

Max ne l’écoutait plus. Avoir traversé l’Europe pour joindre ces inconnues, Sara et Mona, et arriver à leur retraite, juste pour apprendre qu’il les avait, selon toute vraisemblance, croisées en route, cela pouvait, à bon droit être regardé comme une déveine fâcheuse.

— Après cela, reprit l’hôtesse, apitoyée par son air piteux, peut-être bien que je parle de travers. Vous pourriez interroger Pavel (Paul), le voiturier, qui a porté leur bagage au chemin de fer.

— Et ce Pavel demeure ?

— La maison voisine, Monsieur. Vous concevez, l’hôtel et le voiturier ont souvent besoin l’un de l’autre.

— Vous avez raison, Madame, j’y vais.

— On dîne (déjeûne) dans une heure, je vous en informe, Monsieur, car je tiens à vous faire apprécier la cuisine tchèque.

Il salua l’excellente femme et sortit.

Dans la maison indiquée, il se trouva bientôt en présence de Pavel, gaillard robuste, aux yeux vifs, qui l’accueillit en souriant par ces paroles hospitalières :

— En quoi puis-je vous servir ?

Et Max ayant expliqué son désappointement d’être arrivé trop tard pour joindre son jeune parent Laroche, Pavel lui répliqua sans hésiter :

— J’ai porté à la station une caisse sur laquelle était une étiquette : Brindisi (Italie), seulement m’est avis que les personnes n’allaient pas de ce côté-là.

— Pas à Brindisi ? Alors pourquoi l’étiquette ?

— Pour qu’on la lise donc, et que l’on renseigne de travers ceux qui s’inquiéteraient de la direction prise.

Puis remarquant un geste étonné de son interlocuteur, le brave homme continua :

— Voyez-vous, Monsieur, la dame, car entre nous c’est une dame, bien qu’elle s’habille en masculin, la dame donc doit avoir des ennemis, elle et la pauvre jeune folle qu’elle conduit. On la sentait inquiète, pressée de partir, ayant peur de tous ceux qui la regardaient.

Le romancier approuva de la tête.

— Aussi, continua Pavel, à un quiconque, j’aurais tranquillement répété l’indication de l’étiquette. Seulement, vous, ce n’est pas la même chose, vous ne lui voulez pas de mal, j’en suis sûr. Pourquoi, je ne saurais pas le dire, mais je suis sûr tout de même. Eh bien, la petite dame brune avait un dictionnaire de poche. Et elle l’a consulté au guichet et elle a demandé : Deux tickets pour Lemberg. La préposée lui a même fait répéter, car elle prononçait mal.

— Lemberg ?

— Oui, dans la province de Galicie ; et comme, à Lemberg, s’embranche une ligne qui, à travers la Bukowine et la Moldavie, gagne la mer Noire, m’est avis qu’elle pourrait bien s’embarquer du côté d’Odessa plutôt que de celui de Brindisi.

Une vigoureuse poignée de mains remercia le digne voiturier de sa confiance.

Max venait de prendre une résolution énergique. Il allait consulter l’horaire de l’Europe centrale et partirait pour Lemberg le jour même. Il arrivait à être dans cette disposition d’esprit du reporter de race, en face d’une affaire à débrouiller.

Il devenait indispensable à sa vie de rejoindre les fugitives de la maison Elleviousse, de les voir, de leur parler, de leur offrir son aide et celle de miss Violet.

Il rentra à l’hôtel des Vieux Tchèques. Dame Cvrcek l’attendait sur le pas de la porte. Son bon regard interrogeait.

— On est bien parti pour Brindisi, crut devoir répondre le jeune homme à cette curiosité plantureuse et bienveillante.

— Alors, fit-elle gaiement, monsieur le Français, veuillez passer dans la salle à manger, on sert à l’instant. Et vous m’en direz des nouvelles.

Docile, Max pénétra dans la pièce indiquée, où s’alignaient de petites tables, couvertes de napperons d’une blancheur éblouissante portant à l’un des angles l’écusson en couleur de la nation Tchèque.

Il était seul. Rien d’étonnant à ce que la petite ville ne comptât point de nombreux voyageurs.

Jos, la servante réjouie, s’empressait, disposant verres, assiettes, couverts, comme si devaient se présenter cinquante convives.

Le romancier remarqua que le siège placé devant l’une des petites tables voisines de la sienne, était incliné, le dossier appuyé sur la tablette. Dans tous les pays du monde, cette disposition signifie : place retenue.

— Vous avez un habitué, fit-il avec l’indifférence du dîneur qui attend.

Jos secoua sa tête rieuse.

— Une dame anglaise descendue hier à l’hôtel.

— Ah !

L’exclamation soudaine fit sursauter Jos, qui pensa lâcher la pile d’assiettes qu’elle tenait. C’était un cri de stupeur, étranglé, ahuri, jailli des lèvres du jeune homme.

La porte venait de s’ouvrir, et sur le seuil se montrait… miss Violet en personne.

Elle, à Stittsheim, alors que Max la croyait en route vers l’Angleterre. Et le plus fort, c’est qu’elle ne parut pas étonnée le moins du monde, en se trouvant en face de Max. Le plus fort, c’est qu’elle marcha à lui, lui tendit la main, et prononça :

— Vous le voyez, dès le reçu de votre télégramme, je suis accourue.

— De mon télégramme ?

Il la regardait avec une surprise si manifeste qu’elle murmura :

— Vous n’avez pas l’air de comprendre.

— C’est qu’en effet, je ne comprends pas.

— Voyons, soyons sérieux.

— Je le suis. Je ne vous ai envoyé aucune dépêche.

L’Anglaise tressauta.

— Aucune ! Alors qu’est ceci ?

De son porte-cartes, elle sortait en même temps un télégramme et le présentait à Max qui lut avec stupeur :

« Marseille, pour Livourne,
« On vous attend à Stittsheim sans retard. Tout changé.
« Max. »

Et avec une rage soudaine :

— Ce n’est pas moi qui ai expédié ceci.

— Qui donc en ce cas ?

Il l’enveloppa d’un regard extrêmement troublé, puis avec un accent où se mêlaient l’irritation et l’anxiété :

— Cela doit venir d’Eux.

Eux ; une soudaine pâleur couvrit les joues de la jeune fille. Le pronom la bouleversait.

Eux, c’étaient les Masques Jaunes, les ennemis mystérieux, insaisissables, contre lesquels elle luttait, depuis quelques jours.

Pourquoi l’avaient-ils attirée dans cette petite ville de Bohême ? Quels desseins servait cette manœuvre ?

Elle avait l’impression qu’un malheur planait sur elle, sur Max ; sur ce Français, dont elle ignorait l’existence un mois plus tôt, et qui, maintenant, elle se l’avouait tout bas, avait pris une si grande place dans sa vie. Instinctivement, elle crispa sa main fine sur le bras de son interlocuteur.

— Enfin, je les remercie. Ils nous ont réunis.

— Hélas, soupira Max.

— Et dorénavant, continua Violet, dédaignant de remarquer l’interruption désolée. Dorénavant, je ne consentirai plus à la séparation.

Il frissonna :

— Que voulez-vous dire ?

— Que maintenant, je ne quitterai plus votre côté. Je serai la compagne

Elle s’arrêta une minute, rougit, puis continua en pressant son débit :

— La compagne de voyage. Car vous ne renoncez pas, j’imagine ?

— Seul, je ne renoncerais pas. Mais vous entraîner, vous, dans une entreprise fâcheuse.

Miss Violet l’interrompit.

— Oh ! tenez votre langue plutôt que de dire des folies.

— J’exprime la fâcheuse vérité.

— Non, pas du tout. Le plus dangereux de tout, c’est l’ennui. Je suis guérie de cela depuis cette affaire. En continuant, je pare aux rechutes. Et puis, et puis…

Elle marqua une pause. Ses grands yeux clairs se voilèrent.

— Et puis ? interrogea le romancier.

— Et puis, à la fin du chemin, il me semble que je rencontrerai le bonheur.

Sa voix s’était subitement faussée. Elle ferma les yeux, restant immobile sous le regard du jeune homme, puis elle releva ses paupières roses, découvrant l’azur brillant de l’iris, et d’un accent tremblé, elle proposa :

— Je pense nous devons déjeuner.

— Comme vous voudrez.

— Et ensuite, on arrêtera la décision dans un conseil.

Elle eut un joli sourire, tendre, lumineux, et Max, lui désignant la table devant laquelle il était assis tout à l’heure, elle répondit au geste en prenant place.

La rieuse Jos, enchantée de voir les clients de l’hôtel se réunir, ce qui simplifiait son service, s’empressa de disposer un second couvert, apporta la cruche de Pilsen mousseux et les hors-d’œuvre.

Par le pied fourchu de Satan, les voici.


Les jeunes gens, silencieux, comme étourdis par cette réunion, grignottaient distraitement. À chaque instant, l’un d’eux levait les yeux et rencontrait ceux de l’autre, souriant avec une petite gêne délicieuse.

Mais il était écrit qu’ils ne goûteraient point paisiblement le plaisir d’être ensemble. Tout à coup, la porte s’ouvrit avec violence. Un organe rauque tonitrua :

— Par le pied fourchu de Satan, les voici bien sous mon regard.

Sir John Lobster, plus rouge que jamais, faisait irruption dans la salle.

Cette fois, les jeunes gens demeurèrent sans voix. La présence du représentant de la Chambre des Communes alors qu’ils le croyaient encore à Paris, devenait fantastique.

Lui, après sa phrase rugie, s’était ressaisi. Il s’approcha gravement de la table, et se plantant devant les convives :

— Violet Mousqueterr, commença-t-il, je remercie du voyage à Paris, je remercie d’autant plus que vous aviez envoyé à une personne qui n’existe pas à l’adresse indiquée.

Comme elle ne répondait pas.

— Vous avez joué la bonne foi d’un gentleman. Mais je ne fâche pas parce que je tiens ma revanche.

Et extrayant de sa poche un papier froissé :

— Voici ce que mes « amis » ont expédié à Paris, au Cambon’s Hôtel, où je descends toujours. Ce document, je le lis, pour que vous compreniez l’inconvenance et le danger de votre conduite à l’égard de ma personne, de ma respectabilité.

Ses auditeurs médusés, s’obstinant à garder le silence, il se prit à lire lentement :

« Sir John Lobster — Cambon’s Hôtel — Paris.

« Violet et Soleil sont en route, chacun de son côté, pour se rejoindre à Stittsheim (Bohême).

« Ces deux fous…

— Fous, se récrièrent les jeunes gens.

Mais sans relever l’interruption, le gentleman poursuivit :

— « Ces deux fous se sont embarqués légèrement dans une affaire qui ne les intéressait en aucune façon. C’est le Français léger qui a entraîné dans son sillage la pauvre charmante Violet, et qui la conduit ainsi aux abîmes.

« Elle reconnaîtra trop tard le péril de prêter l’oreille aux imaginations brouillonnes d’un fils de cette race hurluberlu qui peuple la France.

— Merci, pour elle, merci pour moi, fit Max retrouvant le sourire.

— « Nous voulons protéger la jeune personne malgré elle. Sincères amis de la Très Grande Angleterre, nous prétendons qu’une jeune fille Anglaise ne doit pas être victime d’un Français.

« Nous avons pensé que vous, un parfait correct gentleman, seriez heureux de nous aider à la préserver, et à contrarier ce personnage Max Soleil qui l’a mise en posture dangereuse.

« Si nous n’avons pas fait erreur en ce qui concerne votre esprit loyal, partez immédiatement pour Stittsheim. Vous trouverez les deux voyageurs à l’hôtel des Vieux Tchèques.

« Une fois auprès d’eux, ne les quittez plus. Surveillez tous leurs mouvements.

« Vous nous renseignerez chaque jour, sur leurs faits et gestes que nous n’avons pas le temps de vérifier.

— Chaque jour ? murmura Violet.

— Vous les verrez donc chaque jour, sir Lobster, questionna Max, vraiment très intéressé par l’aventure bizarre qui se compliquait d’instant en instant.

— Je n’ai pas lieu de voir, riposta sentencieusement l’Anglais.

— Pourtant, pour faire votre rapport ?

— Je fais pas avec mes regards, mais avec la bouche et le petit appareil parleur.

— Vous dites ?

— Je dis : Si vous interrompiez pas. Le papier que je tiens vous aurait déjà répondu.

Et reprenant sa lecture :

« Dans la petite boîte ci-jointe…

Le gros bonhomme leva les yeux et expliqua :

— Il y avait une petite boîte, arrivée avec la communication.

Puis, se reportant à sa lettre :

« Dans la petite boîte, vous trouverez un parleur de sans fil, dont le récepteur spécial est entre nos mains. Il vous suffira d’en enfoncer légèrement la pointe dans un poteau télégraphique, un arbre, de le fixer sur un tuyau de gouttière, un conducteur de paratonnerre, et de parler sur le disque vibrant, pour que notre récepteur nous transmette vos paroles, auxquelles nous répondrons.

« Aidez-nous à sauver miss Violet Mousqueterr, malgré elle, et hurrah pour la vieille Angleterre ».

Les jeunes gens se considérèrent avec ahurissement. Les Masques Jaunes leur imposaient un surveillant.

Rien qu’à regarder sir John, ils comprenaient que toute discussion, toute tentative d’explication serait inutile. Le gentleman, brave homme au demeurant, n’en avait pas moins une intelligence plutôt obtuse. Et sa lourdeur d’esprit, sa cécité morale, se trouvaient renforcées à l’infini par sa vanité mortifiée. Il se savait berné par ses interlocuteurs. Sa jalousie d’affection, l’effondrement de ses calculs matrimoniaux, tout cela le transformait en ennemi forcé. Presque violemment, John poursuivit :

« Une remarque : miss Mousqueterr consentît-elle à quitter la compagnie du Français, qu’elle resterait exposée aux plus grands périls, attendu que cet insensé l’a mise en confidence d’un secret mortel. Dans ce cas, il vous serait enjoint de vous accrocher à lui et de procéder ainsi qu’il a été dit ci-dessus.

« Nous confions le salut de la pauvre jeune lady à votre courage, à votre loyauté britanniques.

« Mais surtout ne perdez pas une minute ; sans cela, ils auraient quitté Stittsheim et plus rien ne pourrait être empêché ».

Ces derniers mots, l’Anglais les prononça d’un ton lugubre, puis il eut un regard triomphant, et se posant en face de ses ex-compagnons, devenus ses adversaires, dans l’attitude vengeresse de saint Georges terrassant le dragon, il chercha une phrase terrible, écrasante.

Sans doute elle ne vint pas, car, après un silence, il conclut prosaïquement :

— Et voilà !

Déjà Violet, les yeux brillants de mépris, ouvrait la bouche. Elle allait reprocher à son… fiancé éconduit d’accepter l’emploi d’espion pour le compte de gens qu’il ne connaissait pas, de criminels selon toute apparence ; mais un geste de Max l’arrêta.

Elle regarda le jeune homme. Elle le vit souriant. Dans son regard, elle lut une idée, une espérance, et elle se tut.

Lui cependant faisait virevolter sa chaise, de façon à se placer bien en face de sir John.

— Bon, déclara-t-il, voilà qui est amusant.

— Amusant, gronda l’Anglais furieux du peu d’effet produit par sa communication ; nous verrons si vous jugerez cela aussi amusant par la suite.

Le romancier l’arrêta du geste.

— Sir John, dit-il lentement ; je pourrais vous proposer un duel, vous mettre au lit pour une quinzaine et vous empêcher de nous suivre. Mais au fond, vous êtes un brave homme ; inutile d’augmenter le nombre des victimes des coquins qui vous ont pris à leur service.

— Je suis au service de mon cœur menacé.

— Ne discutons pas sur les mots. Plus tard vous reconnaîtrez la justesse de mes appréciations, pour l’heure, je tiens seulement à m’assurer que votre… crédulité ne met pas vos jours en danger.

— Mes jours ?

— Oui, la science aidant, on obtient la mort d’un homme par des moyens tout à fait inattendus. Voulez-vous me montrer le « parleur » que vous avez reçu ?

Lobster hésita un instant. Évidemment l’argument de l’écrivain l’avait troublé. Toutefois il protesta :

— Oui, c’est cela. Vous le garderiez ou le détruiriez.

Le parapluie s’ouvrit.

Le sourire de Max se fit plus persuasif.

— Vous me calomniez ; montrez-le-moi à distance… simplement.

— Ah ! comme cela.

Le rouge personnage recula de trois pas, s’abrita derrière une table, puis prenant dans sa poche une boîte de carton, il en sortit un objet qui ressemblait à un petit parapluie retourné par le vent.

Il actionna un ressort et le parapluie s’ouvrit, présentant un disque blanchâtre avec, comme axe central, une tige métallique. Le tout avait à peine cinq centimètres de longueur.

Max ne put réprimer un mouvement de joie.

— Qu’est-ce ? questionna Violet qui ne le quittait pas des yeux.

Dans un murmure presque inintelligible, il prononça :

— Identique à celui que j’ai pris dans le bastidou Loursinade. Sir John vient de m’apprendre la façon de m’en servir. On essaiera.

— Qu’est-ce que vous dites ? clama John furieux de ne rien entendre.

— Je dis, répondit imperturbablement le Français, que, rassuré en ce qui vous concerne, je vous demande la permission de continuer mon repas : Et avec une ironie qui fit monter une teinte cramoisie aux joues de son interlocuteur :

— Il existe un tuyau de gouttière au dehors, cher Monsieur. Vous pourriez essayer votre parleur, et annoncer à vos pas honorables correspondants, que miss Violet et moi déjeunons de fort bon appétit.

La jeune fille riait de l’air furibond du représentant de la Chambre des Communes quand la servante Jos reparut. Elle tenait une lettre qu’elle tendit à Max.

— Cela vient d’arriver à l’instant.

— Une lettre maintenant.

Le romancier fit sauter l’enveloppe. Il eut une exclamation de rage. La lettre contenait ces lignes concises :

« Les verrous de cuivre protègent dans un hôtel. Ils sont sans usage en chemin de fer. Dans le trajet de Marseille à Livourne, la jolie miss Violet a dormi. Elle a parlé. Voilà pourquoi, plus personne n’était à Stittsheim. Regrets de ne pas vous avoir prévenu plus tôt. Nous vous aurions évité le voyage à Aix. Vous vous êtes donné une peine inutile pour dépister notre surveillance, car personne ne vous suivait, connaissant le but, peu nous importait l’itinéraire.

« Seulement, prenez garde d’épuiser notre patience. »

Signé : M. J.


· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·


— Ah çà, nous ne sommes plus à l’hôtel. C’est une cabane, une chaumière cela !

Le jeune garçon, qui venait de prononcer ces mots, regardait autour de lui d’un air stupéfait.

Il était assis sur un lit de sangle, simple carré d’étoffe résistante, tendue dans un cadre de fer à pieds bas. Les murailles apparaissaient formées de troncs d’arbres rejointoyés d’argile, et le jour pénétrait parcimonieusement à travers une unique fenêtre carrée, ombragée au dehors par le toit s’avançant en auvent.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? reprit l’adolescent. Là-bas, sur une couchette semblable à la mienne, elle dort, ma chère petite « éprise de lumière ».

En effet, le long de la paroi, une jeune fille dormait, étendue tout habillée sur un second lit de sangle.

Elle était blonde, d’un blond doré ; sa peau transparente, ses traits réguliers offraient le type slave le plus pur. Elle était belle et apaisée comme les Madones des icônes, comme les vierges des Saintes Images russes. Son corps, abandonné dans la pose instinctive du sommeil, se laissait deviner svelte et vigoureux.

Un instant, son compagnon la considéra, puis il eut un geste de résolution et se leva.

Il offrait avec la dormeuse un contraste frappant. Brun de cheveux, le visage irrégulier mais charmant, les yeux noirs, trop petits, mais si vifs, si pétillants, qu’ils semblaient démesurément agrandis par leur mouvement, le personnage se montrait de taille peu élevée. Son corps se mouvait à l’aise dans une blouse de chasse à ceinture lâche ; autour de ses jambes flottait un pantalon bouffant, serré à la cheville.

Mais deux étrangetés appelaient l’attention : Les pieds, mignons, cambrés, aristocratiques, trop jolis pour des pieds de garçon ; sa coiffure, un béret qui emprisonnait la nuque et le sommet du crâne, ne laissant apercevoir que sur le front, des cheveux bruns, frisés, qui, eux aussi, affectaient un je ne sais quoi de singulier chez un représentant du sexe fort.

Il s’approcha de la fenêtre, frotta les vitres embuées de poussière et jeta un coup d’œil au dehors.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? fit-il encore.

Et parlant sans en avoir conscience, comme s’il pensait tout haut :

— C’est de la fantasmagorie ! Je n’ai pas perdu la tête, moi ! — Il coula un regard vers la dormeuse. — Ce n’est pas comme ma douce Mona. Je me souviens parfaitement m’être endormi à l’hôtel de l’Indépendance, à Lemberg, au beau milieu de la ville, avec la cathédrale comme vis-à-vis ; et je me réveille dans une chaumière, en pleine campagne !

C’était vrai. Au dehors s’étendait à perte de vue une plaine grise, uniforme, baignée d’une brume transparente et bleutée. De loin en loin, des groupes d’arbres clairsemés rompaient seuls la monotonie du tableau.

Il y avait une mélancolie, une indifférence pourrait-on dire, dans ce paysage partout semblable à lui-même.

Le jeune garçon demeura un instant immobile, un pli barrant son front blanc, ses yeux noirs exprimant l’effort de la pensée.

— C’est incompréhensible, murmura-t-il enfin.

Puis avec un haussement d’épaules :

— Enfin, une maison suppose des habitants. Ils me diront comment, nous sommes arrivés ici.

Et d’un pas décidé, il alla vers la porte.

Mais dans sa hâte, il ne remarqua pas une corde tendue en travers de la chambre, corde qui sans doute servait, en l’absence des voyageurs, à étendre le linge.

Son béret s’y accrocha et fut jeté à terre, ce qui amena une débâcle inattendue. Un manteau de cheveux noirs se déroula sur les épaules de l’adolescent. Parfaitement, une chevelure luxuriante, cachée jusque-là sous le couvre-chef, profita de l’accident pour se développer en liberté.

— Patatras, s’écria le personnage. Il ne manquait plus que cela. Ah ! ces cheveux. J’aurais dû les couper. Je n’en ai pas eu le courage. Lucien les aimait ; et puis, vraiment, c’était trop dur de les sacrifier.

Tout en parlant, il réparait le désordre, emprisonnait de nouveau la chevelure rebelle dans le béret qu’il fixait solidement.

— Il ne faut pas être trahie par les siens, conclut-il. Et pareille aventure est à craindre quand, ainsi que moi, l’on a quelques cheveux dans l’existence. Allons, allons, ne pensons plus à cela. La duchesse de la Roche-Sonnaille est morte, au moins jusqu’à nouvel ordre, et l’étudiant Laroche veut savoir ce qu’il fait ici.

Ces paroles expliquaient le joli pied, les frisons sur le front.

La duchesse Sara, entrevue dans la nuit au bastidou Loursinade, Sara, l’ex-pensionnaire du docteur Elleviousse, car c’était elle, conservait en dépit des épreuves traversées, sa gaieté primesautière de gentille parisienne.

Comme on l’avait appris au romancier, elle avait quitté Stittsheim, se dirigeant sur Lemberg, ville autrichienne d’où se détachent deux lignes de chemin de fer : l’une courant, vers le sud et aboutissant au grand port d’Odessa, sur la mer Noire ; l’autre piquant droit vers l’est, franchissant la frontière russe, entre les stations de Brody et de Bodzivillier, pour aboutir, onze cents kilomètres plus loin, à Kiev et à Kharkov.

Or, en arrivant à Lemberg, la jeune femme avait appris qu’elle devrait attendre au lendemain pour prendre un train à destination d’Odessa.

Elle avait fait transporter aussitôt la caisse, signalée par le voiturier Pavel, à l’hôtel de l’Indépendance, dont la façade étrange se dresse sur la place de la Cathédrale. Et ayant installé Mona, dont la folie douce s’accommodait de l’obéissance, dans une chambre voisine de la sienne, elle s’était mise à lire.

Jusque-là, tout apparaissait nettement à son souvenir. Mais en ce point, elle constatait une cassure dans ses idées. Elle avait bien ouvert son livre. Elle avait lu ; oui encore. Qu’avait-elle fait ensuite ? S’était-elle couchée ? Probablement ; elle n’en était pas certaine.

Et si elle s’était mise au lit, pourquoi se réveillait-elle toute habillée, et surtout pourquoi la Cathédrale de Lemberg avait-elle disparu ?

Elle ouvrit la porte, retenue par une simple cheville de bois.

Le moujick arriva auprès d’elle.

La voici dehors. Une piste mal tracée passe devant la maison, indiquant une route. Des chiens au poil jaunâtre, ébouriffé, sont couchés sur le sol poudreux. À la vue de la voyageuse, ils allongent le cou, lancent quelques abois brefs, puis s’étendent de nouveau à terre, sans plus s’occuper d’elle.

Ah ! il y a une autre maison de ce côté, plus haute que la chaumière d’où elle sort, mais également construite en bois. Un homme en vient, allongeant le pas.

Il a la blouse du paysan russe, le pantalon large disparaissant dans les bottes, le bonnet. C’est une espèce de moujick.

Et la maison a toutes les apparences d’une isba, comme la vaste plaine qui s’étend jusqu’à l’horizon ressemble au steppe sans limites de la Russie centrale et méridionale, ce steppe que les poèmes doux, attristés des bardes slaves comparent à un océan terrestre, au milieu duquel on se déplace sans trêve, durant des jours et des jours, avec l’impression engourdissante que le mouvement est inutile ; que l’on s’agite sur place, avec l’impossibilité de varier le paysage, de couper par une colline, un accident de terrain, le cercle immuable qui limite la vue.

Elle se passa la main sur le front. Vraiment, il y avait de quoi sentir sa raison chanceler.

S’endormir à Lemberg, en Autriche, et au réveil, avoir la sensation aiguë que l’on a été transporté en plein territoire russe !

Mais l’homme, le moujick arrive auprès d’elle. À trois pas, il s’arrête, croise les mains sur sa poitrine et prononce dévotieusement, en un français pénible, avec un accent chantant :

— Que les saints Anges te soient favorables, Excellence.

La duchesse considéra l’homme. Il avait les yeux bleus, la barbe fauve très longue, les cheveux courts ; toute sa personne exprimait le respect, et aussi cette douceur rusée qui caractérise le paysan russe.

— Qui es-tu, tchellovick (homme) ? dit-elle employant à tout hasard l’appellation russe.

— Je suis Nicolas Petrovitch, pour te servir, Excellence. Ta tarentass (voiture à capote et à quatre roues) est remisée à l’isba.

— Ma tarentass, balbutia la jeune femme stupéfaite. J’ai une tarentass, moi ?

— Oh, ton Excellence veut rire.

— Je ne ris pas le moins du monde. D’où vient la tarentass dont tu parles.

— Du relai d’Ostrow, je pense, ou de relais plus éloignés. Tu dois le savoir mieux que moi, Excellence, car si tu as une voiture, c’est que tu l’as achetée, ou louée.

Sara écoutait. Plus l’homme parlait, plus sa stupeur grandissait. Sans doute possible, Nicolas Petrovitch exprimait ce qu’il croyait être la vérité.

— À moins qu’ils ne te l’aient donnée, acheva-t-il en retirant son bonnet, qu’il replaça ensuite sur sa tête.

Ils, ce pronom avait été prononcé avec une telle déférence, qu’il frappa la jeune femme.

— À quels ils fais-tu allusion ?

L’homme baissa la voix :

— Je ne suis qu’un faible smotritiel (surveillant) et je n’aime pas parler d’eux. Je leur obéis parce que la punition ne se ferait pas attendre. Mais le gouvernement russe n’approuve pas que ses employés s’entretiennent de ceux-là.

Du coup, Sara frappa du pied avec impatience.

— Moi, j’aime comprendre. Qui sont ceux-là ?

Une expression de terreur passa sur les traits du smotritiel. Il regarda autour de lui d’un air défiant, puis dans un murmure :

— Les rouges, fit-il.

— Qui appelles-tu ainsi ?

— Les révolutionnaires.

Et baissant encore le ton, au point de devenir presque inintelligible :

— Ils ont recommandé de t’obéir, de n’accepter aucun argent de toi, de t’amener de bons chevaux et un iamstchik (postillon) habile pour te conduire au prochain relai vers l’Est.

— Vers l’Est, où suis-je donc ici ?

Un gros rire répondit à la question.

— Oh ! Excellence, tu t’amuses encore de moi.

— Non. Réponds. Où suis-je ?

La Parisienne fronçait les sourcils. Son interlocuteur se décida vivement :

— Au relai de Boslav, vingt verstes (la verste vaut 1067 mètres) au delà de la ville de Berditchev.

— En Russie ?

L’homme fut repris pas l’hilarité, toutefois il répliqua :

— Oui, en Russie.

— Et j’y suis arrivée ?

— Cette nuit. Tu dormais, Excellence, ainsi que la jeune dame blonde. Ils avaient recommandé que l’on ne vous éveillât pas. Alors on vous a portées dans l’isba réservée aux fonctionnaires en tournée. La caisse de ton bagage a été serrée auprès de ta voiture, et cela, fit-il avec une nuance de fierté, dans une remise qui ferme à la clef. Un autre n’aurait pu prendre pareille précaution, car à cinquante verstes à la ronde, je suis le seul qui ait une clef. Tous les autres ferment leurs portes à la « cheville ».

La jeune femme n’écoutait plus. Elle se demandait avec angoisse ce que signifiait l’étrange aventure. Les révolutionnaires russes s’occupaient d’elle.

On la menait endormie à Boslav, alors qu’elle était bien certaine de s’être arrêtée à Lemberg. Que signifiait cela ?

Mais se ressaisissant, elle parvint à chasser toute expression anxieuse et d’un ton dégagé :

— Tout cela est fort bien. Quand ma compagne sera réveillée, tu feras atteler.

— Bien, Excellence.

— Seulement ce n’est pas à l’Orient que j’ai affaire, c’est au Sud. Donc un postillon connaissant bien cette direction.

Mais Nicolas fit non du geste, de la tête.

— Impossible. Les rouges ont ordonné, vous agirez sagement en vous inclinant, comme moi, Excellence.

Et persuasif :

— Vous ne savez peut-être pas. Tout le midi, les terres noires, la Crimée, sont révoltés. On pille, on tue, on incendie. Allez, allez, les rouges vous veulent du bien puisqu’ils vous envoient vers la Caspienne. Sans cela, des voyageurs arrivent dans un pays où l’on se bat. Ils sont frappés pendant la bataille. Qui accuser ? Nitchevo, comme nous disons, nitchevo, cela m’est égal !

Sara demeura muette.

Telle une série rapide d’images cinématographiques, elle se remémora l’épopée rouge de la révolution russe. La guerre contre le Japon, les défaites des troupes du Tzar, le peuple réclamant, la paix, puis le grand mouvement pour l’élection d’une assemblée qui serait chargée d’élaborer une Constitution.

Et l’autocratie, harcelée par les partis avancés, terrifiée par les massacres qui ensanglantent la Pologne, la Finlande, Moscou, Odessa, les rives de la mer Caspienne, accorde la création de l’assemblée, la Douma.

Mais la fatalité des révolutions violentes est qu’elles ne peuvent être endiguées. Elles s’épuisent en horreurs et versent inévitablement dans les réactions. L’évolution seule, conforme aux lois naturelles, conduirait plus sûrement et plus vite l’homme vers le progrès. Par malheur, l’évolution demande deux qualités encore bien rares sur terre : la bonne foi, l’intelligence.

La Douma est constituée. Aussitôt éclate un conflit entre ses membres et le parti de la Cour. Et les massacres reprennent de plus belle.

C’est à ce moment troublé que la duchesse, escortant Mona privée de raison, se voyait sans savoir comment, engagée sur le territoire russe et… protégée par les révolutionnaires.

Pourquoi la protégeaient-ils ? Cela lui échappait.

Elle avait beau interroger ses souvenirs ; ni par sa famille, les riches négociants Lillois, ni par son mariage avec le duc Lucien de la Roche-Sonnaille, elle ne distinguait la moindre relation avec les révolutionnaires.

Mais si ces points-là, demeuraient obscurs, il en était un autre qui s’imposait à son esprit de lumineuse façon. Le surveillant Nicolas avait exprimé la vérité. Toute résistance serait inutile, voire même dangereuse.

La jeune femme se montra sous son jour véritable. Être de résolution, elle n’insista pas.

— Tu as raison, Nicolas Petrovitch, fit-elle. Que la voiture et le postillon se tiennent prêts. Je vais inviter ma compagne au départ.

La face de son interlocuteur s’épanouit. On eût dit qu’il éprouvait, un plaisir personnel de cette résolution, et il se dirigea en toute hâte vers le bâtiment principal du relai de poste.

Avec un geste énergique, la duchesse rentra dans la chaumière. Mona dormait toujours. La Parisienne s’approcha de sa couchette, et se penchant sur la dormeuse, couvrit son front de légers baisers.

Les paupières de Mona s’ouvrirent, démasquant ses yeux bleus, profonds et vagues comme l’eau d’un lac. Elle regarda sa compagne, lui sourit.

— Mignonne, murmura doucement la duchesse. Nous allons partir dans cette, direction de l’Est que tu aimes tant.

Une expression joyeuse éclaira les traits de la folle.

— L’Est, redit-elle, l’Orient, la clarté. Oui, oui, là-bas, la lumière ; l’ombre sera chassée.

— Elle le sera, reprit tendrement Sara enlaçant la pauvre enfant et la contraignant doucement à se lever, mais en route, il nous faudra vaincre son ennemi.

— Un ennemi, murmura son interlocutrice d’un ton indifférent.

— Oui.

Et insistant, semblant céder à la pensée insane de la jeune Russe.

— Il veut mettre un écran devant la lumière.

À ces mots, le visage de Mona se durcit ; ses yeux d’azur prirent un reflet d’acier.

— Je ne le veux pas.

— Nous l’en empêcherons, grâce aux tubes où les bons génies ont enfermé l’arc-en-ciel.

Immédiatement la physionomie de la malade s’irradia.

— Oui, oui, on le contraindra. Mais il ne faut pas perdre de temps. Emmène-moi, toi, ma sœur, toi qui me suis vers la clarté.

Et la duchesse tendrement, avec des précautions maternelles, coiffa sa compagne, répara le désordre de sa toilette.

La folle n’avait pas un mouvement de résistance. Elle se laissait faire, un mystérieux sourire sur les lèvres, telle une de ces divinités étranges que les Hindous ou les Kmers d’autrefois taillèrent dans le marbre et le porphyre. Ses lèvres s’agitaient, chuchotant, des paroles incompréhensibles sauf pour l’entendement de sa folie.

— Le jour, bonté ; les esprits de nuit, chauves-souris sombres, vos ailes cotonneuses ne cachent l’étoile qu’un moment.

Elle fut bientôt prête.

— En route, prononça la duchesse.

Et la jeune fille redit :

— En route.

Mais elle s’arrêta, une inquiétude dans le regard. Mme de la Roche-Sonnaille, ou Jean Laroche, nom qu’elle, se donnait sous son déguisement masculin, devina ce qui troublait la blonde vierge Slave. Elle dit à mi-voix :

— L’arc-en-ciel est, dans la voiture.

La bizarre affirmation calma l’insensée qui se laissa entraîner au dehors. Les deux voyageuses gagnèrent le bâtiment principal, devant lequel attendait une tarentass attelée de trois superbes chevaux de l’Ukraine, le postillon déjà sur son siège.

Nicolas Petrovitch, le smotritiel et plusieurs iamstchiks se tenaient devant le seuil. Ils saluèrent les jeunes femmes avec un respect évident. Sans nul doute, des personnes, que protégeait la révolution, leur semblaient dignes d’une considération de première classe.

Tandis qu’elles prenaient place dans le véhicule, ayant à leurs pieds la caisse que Pavel avait signalée à Max Soleil, ces curieux demeurèrent tête nue.

Sara, voulant leur remettre le pourboire, qui tient une si grande place dans les relations en Russie, tous refusèrent.

— La révolution nous récompensera.

Aussitôt le postillon lança son cri de départ :

— Hue ! mes colombes !

Et la tarentass partit, tandis que les moujicks clamaient en chœur :

— Que les saints Anges vous aient en garde !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

— Encore dix-sept verstes, Excellence, et nous entrerons dans Kiiev.

Le postillon s’est retourné sur son siège pour lancer cette réponse au faux étudiant Laroche. Puis il reprend sa position normale.

— Hop ! mes amours !

Et les chevaux semblent accélérer leur allure. Depuis des heures on roule ainsi à travers le steppe. Dix-sept verstes, entre dix-huit et dix-neuf kilomètres, il est temps d’agir. Sara se penche à l’oreille de la folle, qui se laisse cahoter par le tangage du véhicule et dont les yeux bleus regardent sans voir.

— Mona. Je t’ai parlé du méchant qui préparait l’écran pour arrêter la lumière.

La jeune Russe tressaillit.

— Oui, oui… Où est-il ?

Sara désigne le postillon du doigt.

— Il faut le punir.

— Oui, reprend la duchesse, mais, sans lui faire trop de mal, car il n’est qu’un sénateur obéissant à son maître.

Étrange en vérité. La physionomie de l’insensée s’est transfigurée. Comme l’avait remarqué naguère le docteur Elleviousse, elle devient lucide, avec une acuité exceptionnelle de compréhension, dès que l’on parle de lumière.

— Pas trop de mal, répète-t-elle du ton d’une personne parfaitement saine d’esprit. Pas trop de mal, le tube onze bis alors. Jaune : fermentations ; lumière bienfaisante sous verre simple, exaspérant les fermentations sous lentilles concentrant ses rayons.

Elle s’est penchée sur la caisse, l’a ouverte. La boîte est divisée en casiers que capitonne un velours blanc.

Chaque case porte un numéro d’ordre, et chacune contient un tube de dix à douze centimètres de long, mi-partie en bois rougeâtre, mi-partie en verre. La portion de verre est arrondie à son extrémité et renforcée d’une lentille. Au point d’intersection, un bourrelet d’étoffe replié en soufflet. De la case onze bis, la jeune fille extrait le tube qui l’occupe.

Elle tire le soufflet. Celui-ci se tend, recouvrant l’éprouvette de cristal sauf à sa partie supérieure. La lentille seule est à découvert. La jeune fille rit silencieusement, ses yeux pétillent.

— Tu sais, ma sœur, explique-t-elle d’un petit ton doctoral, que les phénomènes de la digestion ne sont que des fermentations. Eh bien ! tu vas t’amuser. Je vais troubler la digestion de l’homme à l’écran. Regarde.

Elle presse un petit bouton qui bossue la portion du tube recouverte de bois. Un léger grésillement se produit. On dirait que de la lentille de verre rayonne une clarté jaune d’or. Et le cylindre disparaît dans la manche de Mona, qui étend la main vers le postillon.

Sara regarde, intéressée par l’expérience. C’est la première fois qu’elle va assister à un « fait ». Et cependant, c’est sur les affirmations de la folle, que naguère elle a combiné l’évasion de la maison Elleviousse.

Oui. Cette jeune femme, saine d’esprit, songeant constamment à retourner en Asie, à chercher la tombe de son mari, à s’agenouiller sur la terre où a été enfoui son cœur, a prêté l’oreille aux divagations de sa compagne, en proie à l’idée fixe-de marcher vers l’Est.

Elle l’écoutait expliquer, avec sa lucidité inexplicable, les phénomènes lumineux, l’action de la lumière colorée sur les êtres [5]. L’insensée, dans son enthousiasme, dépeignait des résultats tels, que la lumière devenait peu à peu, aux yeux de sa compagne, une puissance, une arme terrible.

Et peu à peu, son désir propre aidant, Sara en était arrivée à croire, à espérer. De là, son voyage à Stittsheim. sa commande à l’usine Herbelar.

À cette heure, elle n’était pas maîtresse d’une profonde émotion. L’expérience, annoncée par la démente, allait-elle réussir ; ou bien faudrait-il conclure que la caisse de tubes, projecteurs de rayons de couleur, n’était qu’un simple bagage encombrant.

Elle regardait, une anxiété peinte sur le visage.

Une minute se passa. Le postillon continuait à encourager son attelage du geste et de la voix.

— Hue donc, mes agneaux ! L’écurie sera munie de fourrage. Allons, mes colombes, un peu de cœur.

Les minutes d’attente paraissent interminables. La jeune femme sentait son cœur bondir dans sa poitrine, sa respiration haletante sifflait entre ses lèvres. Et le iamstchik clamait toujours :

— Allongez, mes tourterelles aimées !

Soudain, il eut un mouvement brusque, porta sa main à son estomac, puis à son abdomen.

— Par saint Vladimir, gronda-t-il sourdement.

Sara tourna les yeux vers Mona. La jeune fille souriait malicieusement, la main toujours pointée vers le postillon, lequel, lui tournant le dos, ne soupçonnait point ce geste. L’eût-il remarqué d’ailleurs qu’il fût demeuré incompréhensible pour lui.

Mais le malaise, qu’il ressentait, croissait maintenant de minute en minute. Il se trémoussait sur son siège, des gouttes de sueur perlaient à ses tempes. Des exclamations éperdues jaillissaient de ses lèvres.

— Saint Voronèje m’ait en pitié ! Images sacrées de Moscou-la-Sainte, débarrassez le pauvre postillon du mal qui le torture !

Saint Voronèje, les Images Sacrées, demeuraient sans doute sourds à ces invocations orthodoxes, car l’infortuné se contorsionnait de plus en plus.

Aux abords des grandes villes, le steppe perd un peu de son uniformité. Des propriétés seigneuriales s’entourent de futaies, parcs ou remises de chasse. La route serpentait maintenant entre des bois nombreux alternant avec des champs cultivés.

Soudain, comme on longeait une hêtrée, le postillon arrêta ses chevaux qui plièrent sur leurs jarrets. Il sauta à bas de son siège, clama d’une voix lamentable :

— Pardon, Excellence, c’est un diable qui me ronge les entrailles.

Et à toutes jambes, il s’engouffra sous le couvert.

Paisiblement, Mona fit glisser de sa manche le tube aux rayons jaunes et le replaça dans l’alvéole onze bis de la caisse, qu’elle referma.

— Le voilà en fuite, dit-elle, sois satisfaite, ma sœur.

Sara, radieuse du succès de l’expérience, ne l’écoutait déjà plus. Elle avait bondi sur le siège, rassemblé les rênes et enlevé l’attelage, avec la maestria d’un cocher consommé.

— Cela sert d’avoir parfois conduit à la campagne, murmura la Parisienne.

Et les chevaux bien dans leur train :

— Le Sud est à ma droite. Nous tournerons de ce côté à la rencontre du premier chemin latéral.

En théorie, les décisions de ce genre sont très aisées à prendre, mais des difficultés multiples surgissent aussitôt que l’on veut les faire entrer dans la pratique.

La duchesse s’en aperçut bientôt.

Une route se détacha à droite de celle qu’elle suivait. Et elle hésita, à s’y engager, hésitant si bien qu’elle fit stopper la tarentass. Pourquoi ? Tout simplement parce que la voie en question ne courait pas franchement vers le midi. Elle se détachait de l’artère principale, suivant une oblique Est quart Sud-Est.

Et comme elle se développait en ligne droite, que l’on pouvait ainsi se rendre compte qu’elle conservait inflexiblement la même direction sur une longue distance, le pseudo-étudiant se trouva fort perplexe.

Tandis qu’elle se consultait, une télègue (téléja), emportée en un galop de charge par ses chevaux, dépassa la tarentass.

Au passage, la jeune femme entrevit confusément trois voyageurs

deux hommes, dont l’un avait un teint d’un rouge peu commun, et une charmante jeune fille blonde.

Mais ce qui la stupéfia, ce fut un projectile, lancé de la voiture inconnue, qui vint tomber à ses pieds.

Elle voulut crier, interroger. Inutile. La télègue s’éloignait dans un tourbillon de poussière. Elle reporta ses regards sur le projectile. C’était une boulette de papier serré, du volume d’une balle de tennis.

Une idée traversa son esprit.

— C’est peut-être une communication des révolutionnaires.

Après tout, cela apparaissait plausible. Puisque ces « politiques » la protégeaient, puisqu’ils prétendaient diriger sa marche, rien d’impossible à ce que l’un des agents du parti eût été chargé de lui faire parvenir des instructions.

Bien décidée à ne pas les suivre, il lui importait cependant de les connaître. La désobéissance est rendue plus facile par l’énoncé des volontés adverses.

Le résultat de ces rapides réflexions, fut que la jeune femme ramassa la boulette et la défripa avec précaution. Elle ne s’était pas trompée. Elle avait bien une missive sous les yeux. Seulement, la lettre ne contenait pas du tout ce qu’elle s’attendait à y trouver. Voici ce qu’elle lut :

« Madame,

« J’ai les mêmes ennemis que vous, les Masques Jaunes…

— Les Masques d’Ambre, murmura-t-elle avec un frisson, en prononçant ces mots qui sont l’appellation d’une des plus terribles associations secrètes d’Asie. Les. Masques d’Ambre !

Et revenant à la singulière correspondance :

« Gagnez Kiiev, descendez à l’hôtel de Dimitri, avenue Gregory. Je guetterai votre arrivée. Laissez ouverte la porte de votre chambre, afin que je puisse me glisser auprès de vous sans éveiller l’attention. Je suis tenue
Le pseudo-étudiant était perplexe.
à des précautions, car je suis accompagnée par un ami dévoué et par un ennemi sûr.

Je crois que je pourrai vous être utile et vous prie de me croire

your truly
Violet Mousqueterr.



Violet Mousqueterr !

Comment la gentille Anglaise et ses compagnons étaient-ils parvenus à reconnaître au passage la duchesse et Mona ?

Le plus simplement du monde.

Sir John Lobster ne comprenant pas un mot de tchèque, Max et Violet, tout à fait d’accord à présent l’avaient emmené par chemin de fer jusqu’à Lemberg, en lui laissant ignorer le but du voyage.

Cette réserve prudente s’expliquait de reste, puisque le gentleman se proposait dorénavant de renseigner les Masques Jaunes, au moyen du « parleur » sans fil, qui lui avait été remis à cet effet.

À Lemberg, un attroupement devant l’hôtel de l’Indépendance avait appelé leur attention. Ils s’étaient mêlés à la foule et avaient appris que la police procédait à une perquisition.

Deux voyageurs, qui s’étaient faits inscrire sous les noms de M. Laroche, étudiant, et sa sœur, avaient pris des chambres dans l’établissement. Dans la nuit qui avait suivi leur installation, tous deux avaient disparu sans laisser de traces, avec une caisse formant leur unique bagage.

Et personne n’avait rien vu, rien entendu. Le garçon de veille à l’hôtel déclarait que rien d’anormal ne s’était produit. On donnait sur cet homme les meilleurs renseignements, ses patrons le déclaraient incapable d’une action malhonnête. La police le mit donc hors de cause, ce qui ne diminua pas l’obscurité de l’affaire. Max, lui, n’hésita pas.

— Ce gaillard-là est complice des Masques Jaunes, affirma-t-il à Violet.

— Les Masques Jaunes, répéta la mignonne jeune fille avec étonnement.

— Sans doute. Les malheureuses femmes se rendaient vraisemblablement à Odessa. Elles veulent retourner là, où elles ont été séparées de ceux qu’elles aimaient, qu’elles aiment toujours. Qui a intérêt à les contrecarrer ? J’ignore l’intérêt, mais je connais les intéressés.

— Oh ! moi aussi, je suis renseignée sur ces vilains personnages.

— Donc, nous sommes fixés sur les coupables. Si vous m’en croyez, Miss, je vais courir à la gare. On a dû les expédier dans une direction autre que celle choisie par elles.

Une demi-heure plus tard, le romancier revenait. Dans la nuit, plusieurs personnes avaient amené, en des « fauteuils roulants », deux jeunes voyageurs profondément endormis. On les avait donnés comme des fils de noble famille russe, atteints de la maladie du sommeil, que les coloniaux ont importée d’Afrique en Europe. On les ramenait à leurs parents, car le mal pardonne rarement, et l’on ne voulait pas prendre la responsabilité de les garder. Bref, ces gens s’étaient fait délivrer des billets pour la frontière russe.

Le jour même, Max et ses compagnons avaient pris le même chemin. Miss Violet proposa bien d’abandonner sir John, mais le romancier lui répondit :

— Non ; s’il communique avec nos ennemis, il contera son abandon, et ils lanceront des espions à notre poursuite, espions d’autant plus dangereux qu’ils nous seront inconnus.

— Alors, tâchons de lui enlever son « parleur ».

— Pas davantage ; s’il ne téléphonait pas, les coquins s’inquiéteraient encore.

— Alors, quoi faire ?

— Tâcher de le maintenir dans l’imprécision. Il communiquera avec les Masques Jaunes, mais il ne pourra rien leur affirmer.

Au dîner, Max, exploitant la gourmandise du rouge gentleman, le poussa à tel point sur les victuailles et les bouteilles, que le digne Anglais, dans un état voisin de l’ébriété, se laissa transporter à la gare, installer dans un wagon, sans en avoir conscience. Il s’endormit presque aussitôt. La frontière russe est proche, Max se chargea de toutes les formalités de douane, et sir John roula en territoire russe sans s’être aperçu qu’il quittait l’Autriche.

À Bodzivillier, on l’étendit sur une banquette de salle d’attente, tandis que le romancier retrouvait la piste, au relai de poste.

Secoué, tiraillé, John se trouva installé dans une télègue et emporté en une course folle avec ses compagnons.

Aux relais, on s’arrêtait juste le temps de changer de chevaux et de postillon, mais comme à chaque arrêt, on offrait à l’Anglais quelques verres de vodki (eau-de-vie de grains), son ébriété ainsi entretenue lui faisait effectuer le voyage dans une sorte de rêve éveillé.

Jusqu’à ce moment, les costumes des moujicks n’avaient point jeté en lui la pensée qu’il courait la poste à travers les steppes russes.

Au dernier relai, il lui avait bien paru que le Parisien, après s’être absenté un instant, était revenu à la voiture déjà prête à continuer la route, avec un visage bouleversé.

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Mais cela même, il ne l’eût point affirmé, et pourtant il avait bien vu. Max venait en effet de tenter une expérience, dont le résultat lui avait causé un frisson de terreur.

Portant toujours sur lui le parleur, enlevé dans le bastidou Loursinade, il s’était proposé une gaminerie.

Supposant que ce « parleur », devait constituer une sorte de double de celui mis par les ennemis entre les mains du représentant de la Chambre des Communes, il avait jugé qu’il serait amusant de l’utiliser pour communiquer avec les insaisissables Masques Jaunes, et les renseigner de telle façon qu’ils se crussent certains d’avoir dépisté toute poursuite.

Contournant donc les bâtiments de l’isba, il s’était approché de l’un de ces poteaux télégraphiques qui supportent le fil unique franchissant la solitude des steppes. Son « parleur » développé, la pointe métallique fichée dans le bois, il parla sur la plaque vibrante, non sans qu’une émotion anxieuse fit trembler sa voix.

— Allô ! Allô !

Un instant il attendit. Son appareil était-il faussé, abîmé ; ne fonctionnait-il plus ? Mal disposé par ce contre-temps, il répéta plus fort :

— Allô !

Et son cœur se prit à sauter éperdument. Un organe assourdi venait de répondre :

— D’où communique-t-on ?

— De Kiiev, répliqua le jeune homme à tout hasard.

— Ah ! c’est vous, Felly.

— Felly, murmura-t-il. Un de ces bandits se nomme Felly. Ah çà ! avec qui diantre suis-je en conversation ?

Et audacieusement :

— C’est moi.

— Eh bien, les deux femmes sont avec vous.

La question fut un trait de lumière pour le Parisien.

— Parbleu, je devine. Leurs parleurs ne sont perçus que par certains appareils récepteurs. Je téléphone au chef des Masques Jaunes de Marseille.

Son désir de savoir, surexcité par cette découverte, il lança sur la plaque trépidante :

— Parfaitement.

— Et ces fous qui, à Marseille, ont voulu lire dans notre jeu ?

— Dépistés.

— Aucun n’a soupçonné en vous le faux docteur Rodel ?

— Aucun.

— Cela vaut mieux ainsi… Nul, en Europe, ne doit voir clair dans notre organisation. Pour vous, hâtez la marche… Traversez en ligne droite la plaine russe, puis la Caspienne, le Turkestan. Partout nos agents avertis, vous préparent la route. Vous avez dû voir qu’à Kiiev les trois popes (prêtres orthodoxes russes) n’ont eu qu’à parler.

— Oui, affirma le romancier.

— Surtout, fermez bien la direction du sud. Il faut qu’elles arrivent ici, au temple souterrain des monts Célestes, pour que je venge sur elles la mort du maître Log. Brûlez les étapes vers l’Est, toujours vers l’Est.

La voix se tut. Un instant, Max Soleil attendit encore. Et la plaque vibrante demeurant muette, il la reprit, la serra précieusement dans son portefeuille.

— Log, monologuait-il, Log, c’est le rival de Dodekhan, celui que le brave duc Lucien a tué ; ce que sa femme a vu sur l’écran du bastidou à trois mille lieues de distance. Mon correspondant doit être le géant, son fidèle, ce San dont il m’a été parlé… Je sais encore que le faux Rodel est un nommé Felly, un Européen, son nom l’indique ; il y a aussi des bandits en Europe, et à Kiiev, les trois popes, juste le nombre de nos coquins. C’est un déguisement, trois popes. Je me défierai de ces ecclésiastiques.

Seulement, tant de découvertes à la fois avaient quelque peu troublé la sérénité de Max, d’où son air extraordinaire en rejoignant la télègue.

Et maintenant, le véhicule venait de dépasser la tarentass de Sara, à quelques kilomètres de Kiiev, où le Parisien allait attendre les fugitives, avec l’intention bien arrêtée de faire dévier leur route, de les entraîner vers le sud. Là, devait être le salut, puisque le chef des Masques Jaunes recommandait si chaudement de fermer cette direction.



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CHAPITRE X

À TRAVERS LA RÉVOLUTION RUSSE.


M. le premier conseiller de Kiiev, Peter Kounine hocha la tête, tout en repoussant le samovar vers son épouse Nadja, assise en face de lui.

— Au fond, nous sommes entre nous, ma tourterelle Nadja, je puis l’avouer. C’est plutôt une bonne affaire.

Et comme la femme, aux cheveux jaune-paille striés de mèches blanches, ne répondait pas.

— Cela ne saurait déplaire au gouvernement. Je protège des voyageurs en les empêchant de se diriger vers le midi et de tomber aux mains des révolutionnaires.

— Mensonge, mon doux Peter, car tu agis ainsi pour être agréable à cette association du Drapeau Bleu, qui envoie des subsides et… des ordres à nos révolutionnaires.

Le premier conseiller eut un rire paterne.

— Oui, mon Renard Mauve, mais le gouvernement ne sait pas le fond de ma pensée, c’est le principal en politique, et j’ai touché cinq cents roubles, avec lesquels je pourrai offrir, à la fée chérie de mon foyer, un superbe kokochnik neuf, orné de pierres de la Volga.

Le kokochnik, coiffure nationale, figurant un diadème enrichi de gemmes, qui se porte les jours de fête, excite chez les beautés russes une attraction au moins égale aux chapeaux des modistes parisiennes sur le personnel des élégantes de France.

Nadja daigna couler vers son seigneur et maître un regard bienveillant.

— Tu seras d’autant plus heureuse de le porter, continua celui-ci, qu’il t’aura été donné par ton cher mari, et qu’il aura été payé par les amis de la révolution, que tu ne peux pas souffrir.

— Une femme digne de ce nom, déclara l’épouse d’une voix grave, ne saurait approuver des gens qui, sous le prétexte de faire le bonheur du peuple, commencent par massacrer tout le monde.

— Chut ! chut ! Ces seigneurs ont l’oreille longue.

— Comme les ânes.

Le digne conseiller plongea le nez dans sa tasse de thé, ce qui lui évita l’embarras de répliquer.

Il est, en effet, délicat pour un fonctionnaire de louer les révolutionnaires sans accuser le gouvernement. Le silence est une façon de tourner la difficulté. Le bol étant vide, Peter se leva.

— Enfin, ma douce brebis, tu auras ton kokochnik pour la fête de saint Pierre et saint Paul, où mes collègues de l’Assemblée municipale viennent nous offrir leurs vœux. Mais silence, j’entends le pas de Gelov, mon secrétaire. Il n’a pas besoin de savoir, ce serpent. Pour tenir sa langue maudite, il faudrait lui donner sa part de la gratification des trois popes.

Un coup léger fut frappé, la porte s’ouvrit, laissant apercevoir sur le seuil un petit homme maigre, au teint bilieux, aux cheveux filasse, le nez chevauché par des lunettes, l’attitude obséquieuse et hypocrite.

— Monsieur le premier Conseiller, fit-il d’une voix acidulée. Trois respectables popes de notre sainte Église orthodoxe désirent être reçus par vous.

— Trois popes, eh ! eh ! grommela Peter en se donnant beaucoup de mal pour feindre la surprise, trois popes, as-tu dit ? mon fils.

— Oui, Monsieur le premier Conseiller. Je pense même qu’ils assistaient à la délibération du Conseil de Ville, où vous avez proposé si… charitablement d’acheminer tous les voyageurs vers l’Orient, vers Kharkov, afin de leur éviter de tomber entre les mains des révolutionnaires qui troublent l’ordre aux abords de la mer Noire.

Peter regarda son secrétaire avec inquiétude. Il lui semblait discerner une ironie dans la voix du petit homme. Mais le scribe demeura impassible. Et le conseiller, d’un accent hésitant murmura :

— À ton avis, Gelov, il serait mal de fermer sa porte à des représentants de l’orthodoxie.

— Je n’ai pas d’autre avis que celui de qui m’emploie.

Peter ne put dissimuler une grimace. Dans ce pays du soupçon, où les fonctionnaires tremblent d’encourir les foudres gouvernementales ou les fureurs révolutionnaires, un secrétaire peut, à tout instant, passer de l’état d’espion inhérent à sa fonction, à celui d’accusateur, et le digne magistrat n’eût pas été fâché d’être certain que Gelov approuvait la réception des popes. Toutefois, dans l’impossibilité d’insister, il lui fallut bien prendre un parti tout seul.

— Sans doute, sans doute, mon fils. Mais je sais ta dévotion aux saintes Images et je crois avoir exprimé ta pensée. Sois donc satisfait et introduis ces vénérables personnages.

Le secrétaire s’empressa de sortir pour exécuter l’ordre reçu. Peter, lui, murmura aussitôt :

— Nadja, ma palombe, tu te tiendras dans la salle voisine, afin que ce coquin ne s’y puisse blottir pour entendre mes paroles.

Et comme, avec une inclination de tête, Mme Kounine se dirigeait vers la porte, celle-ci se rouvrit et Gelov annonça :

— Leurs Saintetés, Voldi, Strépann et Yolev, du chapitre de Tsarkoïé.

Les bonzes entrèrent, dignes en leurs longs caftans, sous leurs bonnets de soie tronconiques.

Ils saluèrent gravement, les mains croisées sur la poitrine, et attendirent en silence que l’épouse et le commis du premier Conseiller eussent disparu.

Alors leur attitude changea subitement. Le plus grand demanda d’une voix, dans laquelle Max Soleil, s’il eût pu l’entendre, aurait reconnu celle du misérable qui avait joué naguère le rôle du défunt docteur Rodel.

— Eh bien, maître Peter Kounine, qu’a décidé le Conseil de Ville ?

— Ce que j’avais prévu en acceptant votre libéralité. Il a voté l’approbation de ma proposition.

— Alors tout voyageur arrivant à Kiiev… ?

— Sera dirigé sur l’Est.

— Quoi qu’il dise, quelles que soient ses protestations ?

— On ne l’écoutera pas.

— Même s’il demandait à revenir vers l’Ouest.

Peter eut un gros rire.

— Ah ! c’était là l’objection principale, mais je ne l’ai pas soulevée. Personne n’y a pensé. Maintenant le Conseil a statué. Il est décidé qu’il faut marcher vers l’Orient. Qu’ils le veuillent ou non, les voyageurs iront vers l’Orient.

— Bien ! nous sommes satisfaits de ton zèle. Comme marque de bon vouloir, le Drapeau Bleu double ta prime. Ajoute ces cinq cents roubles à ceux que tu as déjà reçus.

Du coup, le Magistrat municipal devint cramoisi ; dans un geste de soumission et de reconnaissance, il empoigna le rouleau d’or que lui tendait son interlocuteur.

Il empoigna le rouleau d’or.

— Seigneurs, Seigneurs, bégaya-t-il, je suis votre humble serviteur.

Le pope, qui avait porté la parole, l’interrompit.

— Les phrases oiseuses doivent être tues. Les voyageuses dont s’occupe le Maître sont arrivées hier ; elles sont descendues à l’hôtel de Dimitri, avenue Gregory. Il faut que, dans une heure, les gorodovoï (agents de la police) de la cité soient présents à leur départ, et les contraignent au besoin.

— Les gorodovoï vont recevoir mes ordres. En ma qualité de premier Conseiller, c’est moi qui ai charge de la police de la cité.

— Nous le savons. Aussi nous sommes-nous adressés à toi. Puis baissant le ton :

— Les gorodovoï devront être sourds.

— Sourds, s’exclama Peter, avec une évidente stupéfaction ! Mais il n’y a pas de sourds dans la brigade. La surdité serait un cas de réforme.

Son interlocuteur lui imposa silence du geste.

— Par sourds, j’entends qu’ils ne devront pas entendre, eux, ce que pourraient dire les voyageuses.

— Ah ! bien, bien, ne pas vouloir entendre est toujours facile. Au besoin, je les aiderai, oui, c’est cela, je vais ordonner que, pour ce service, les agents se bouchent les oreilles avec de la cire à parquet.

Les trois popes se regardèrent. Le coup d’œil échangé ainsi n’exprimait pas une admiration sans mélange pour l’intellect de leur hôte.

Mais Peter ne vit rien. Il se frottait les mains, tout aise du moyen pratique et inédit qu’il venait de découvrir. Plus lettré, il se fût souvenu que le sage Ulysse, roi d’Ithaque, d’homérique mémoire, avait usé de ce stratagème pour empêcher ses matelots de succomber aux charmes de la voix des sirènes.

Mais Peter n’avait point de lettres. Triomphe des ignorants ; chaque jour, ils découvrent l’Amérique, sans soupçonner que, depuis pas mal de temps, Christophe Colomb a pris soin de leur éviter cette peine.

Il n’eut pas le loisir de se féliciter d’ailleurs. Des chocs répétés ébranlèrent la porte.

— Qu’est-ce ?

Mme Kounine parut, l’air tout ému.

— Que signifie ? Quand je suis en affaires, je n’aime pas être dérangé.

Mais en dépit des sourcils froncés de Peter, qui s’efforçait de prendre une attitude qu’en sa faconde il qualifiait d’olympienne, Nadja ne se troubla pas davantage.

— Peter, fit-elle d’une voix haletante, il se passe des choses étranges dans notre ville.

— Des choses étranges, répéta-t-il avec une angoisse soudaine ! Quelles choses étranges peuvent se produire à Kiiev, sous mon administration.

— Approche-toi de ta compagne, elle te le confiera à voix basse. Je ne saurais jeter au vent les secrets de la municipalité. Les saints Popes m’excuseront.

Sous le respect apparent, on sentait comme une ironie. Peter courut à Nadja, et la voix abaissée :

— Parle.

— Il y a là trois popes, très désireux de te voir.

— Tiens, encore trois.

— Le nombre n’est point leur seule originalité.

— Que veux-tu dire.

— Que leurs noms sont encore plus curieux.

— Leurs noms ?

— Ils prétendent s’appeler Voldi, Strépann et Yolev.

Le premier Conseiller tourna vers son épouse un visage bouleversé par l’ahurissement, et plus bas encore il chuchota :

— Ceux qui sont ici, se firent annoncer sous ces appellations.

— Justement. Il y a donc des imposteurs.

— Juste ciel ! tu m’y fais penser. Ah ! que l’administration devient difficile. Et personne pour nie donner un conseil.

Nadja haussa les épaules, avec cette supériorité de la femme impulsive pour qui tout se résout en solutions simples.

— Pour confondre les menteurs, mets-les en présence.

Dans un grognement joyeux, Peter s’appliqua sur le crâne une tape à assommer un bœuf, mais le digne homme avait le crâne à l’épreuve.

— Tu as raison, ma tourterelle, tu as raison. Eh bien, amène-les, amène-les. Tu resteras près de moi pour me soutenir dans cette passe difficile.

Mais, la retenant par le bras :

— Seulement, si tu restes ici, ce coquin d’espion de Gelov pourra s’établir à côté. Non, tu fermeras la porte au verrou. Va, ma colombe, va, j’attends en frissonnant.

Nadja se précipita au dehors.

Les popes, eux, n’avaient prêté aucune attention au conciliabule des époux. Ils s’entretenaient avec animation. Mais tout à coup, eux aussi connurent la surprise. Mme Kounine venait de rouvrir la porte et elle annonçait :

— Leurs Saintetés Voldi, Strépann et Yolev, du chapitre de Tsarkoïé !

Et derrière elle, pénétraient dans la pièce trois popes aux longs caftans, aux bonnets en tronc de cône renversé.

Les premiers occupants clamèrent d’une même voix :

— Quelle est cette sotte plaisanterie ? On ose prendre nos noms ! Le saint Synode orthodoxe appréciera.

Mais l’un des nouveaux venus riposta :

— Le saint Synode n’appréciera rien du tout, attendu que les noms ne vous appartiennent pas, que vous nous les avez dérobés.

— Dérobés ?

— Parfaitement. Vous vous nommez en réalité : l’un, vous le plus grand, Rodel et Felly ; vous, le petit maigre, Félix ; quant au troisième, je l’ignore encore.

Les Masques Jaunes, transmués en popes, avaient sursauté. Un instant ce nom de Felly, qu’ils pouvaient croire ignoré de tous, les déconcerta. Toutefois, leur trouble fut bref. Ils clamèrent :

Trois nouveaux popes entrèrent.

— Mensonge !

Mais leur accusateur leur lança cette apostrophe virulente :

— Vous êtes des imposteurs, des bandits. Après nous avoir dépouillés, vous essayez de perdre Peter Kounine, cet estimable fonctionnaire, en lui mettant à dos le Drapeau Bleu et les révolutionnaires.

— Ah ! Saintes Images, soupira le conseiller éperdu.

— Et, continua l’orateur, la voix de la vérité est bien puissante, car je vous mets au défi de nier.

D’un geste tragique il tendait les bras vers l’un de ses interlocuteurs. Ses compagnons imitaient ce mouvement.

Et Peter et Nadja, frissonnants, virent les trois premiers popes trembler sous ces doigts accusateurs pointés contre eux. Trembler, oui. Les personnages s’agitaient, comme feuilles secouées par le vent. Leurs bras se tordaient, leurs genoux s’entrechoquaient. Leurs traits exprimaient la souffrance, l’épouvante.

Puis leurs yeux devinrent fixes, une pâleur livide se répandit, sur leurs visages, et ils demeurèrent immobiles, comme figés, avec un sourire stupide sur les lèvres. Le pope qui avait prononcé l’accusation, se tourna vers le fonctionnaire, vers sa femme.

— Vous le voyez. Ces hommes sont des fourbes.

— Oui, oui. Vous l’avez dit, bon pope, la puissance de la vérité éclate dans leur silence.

— Je vais fouiller ces drôles, reprendre mon bien ; mais auparavant, digne Peter Kounine, je veux vous sauver.

— Moi ?

— Et votre compagne, à la beauté si noble.

Nadja eut un sourire à l’adresse du compliment.

— Père, insista le premier Conseiller, suis-je donc en danger ?

— En danger grave. En exécutant les ordres de ces misérables, vous signiez votre arrêt de mort.

— Mon arrêt. Oh ! Voilà une décision regrettable. Priver la ville de mes services ! Mais pourquoi, mais comment ?

— Parce que le Drapeau Bleu et les Rouges veulent que les voyageurs de l’hôtel Dimitri…

Soient expédiés vers l’Est ?

— Pas du tout, vers le Sud.

— Le Sud ? Ils m’avaient dit…

— Le mensonge qui devait vous perdre si nous étions arrivés trop tard.

Le brave Peter se prit les cheveux dans un geste de désespoir.

— Et qui me perdra.

— Non.

— Si. J’ai fait voter l’Est obligatoire, par la municipalité.

— Bah ! vous donnerez des ordres spéciaux pour les personnes en question.

MAX SAUTA À TERRE ET S’APPROCHA.


— Puis-je aller contre un arrêté municipal ?

— Vous, non, mais le gouverneur du cercle le peut, lui.

— Il le pourrait ; seulement, bon pope, vous comprenez que je ne puis pas lui dire que moi, fonctionnaire, j’ai pactisé avec les ennemis du gouvernement.

— Vous ne le lui direz pas.

— Alors, comment lui présenter l’affaire ?

— Inutile de le déranger pour cela. Il vous suffit de donner les ordres nécessaires en les attribuant au gouverneur.

Les époux eurent un grognement d’épouvante.

— S’il l’apprenait jamais ?

— Vous nieriez, ordre verbal, qui ne laisse pas de traces.

Un rugissement de joie fusa entre les lèvres de Peter Kounine. Il saisit la main du pope et la pressa, sur ses lèvres.

— Oh ! saint Orthodoxe, vous êtes l’honnête homme qui enseigne le mensonge quand il conduit au salut, que les bénédictions des élus soient votre lot.

Et affectueux, presque câlin :

— Alors, les clientes du Dimitri ?

— Partiront dans une heure.

— Bien.

— Seulement, leur direction…

— Sera le Sud au lieu de l’Orient.

— C’est cela même. Je signalerai votre droiture, votre intelligence, Peter Kounine, et après vous avoir conservé la vie, je la ferai brillante.

Promettre, c’est conquérir les cœurs. Coupant court aux protestations du ménage transporté d’aise, le pope, avec une allure plus cavalière que monastique, s’approcha de ses ennemis réduits à l’immobilité, fouilla flegmatiquement leurs poches, y prit les papiers et objets divers qui s’y trouvaient. Après quoi, s’adressant au premier Conseiller, qui assistait respectueux et courbé à cette opération, « de restitution » se disait-il :

— Digne et honorable Peter, j’abandonne ces drôles à votre justice.

— Je vais les envoyer en prison.

— À votre guise.

— Sous l’inculpation de port illégal d’habits sacrés et de vagabondage.

Avec un sourire, il ajouta :

— Ce sont des vagabonds, puisqu’ils n’ont plus de papiers.

— Ils avaient les nôtres.

— C’est ce que je dis, saint Orthodoxe. Ah ! un mot encore, vois ma probité. Ils m’ont remis quelques roubles pour les services qu’ils demandaient.

— Gardez-les, Kounine, gardez-les, consentit noblement le pope ; et dans trois quarts d’heure, souvenez-vous. Les dames de l’hôtel Dimitri…

— Seront expédiées vers le Sud.

Courbés, déférents, dans un état voisin de l’adoration, Peter et Nadja accompagnèrent les popes jusqu’au seuil de leur habitation.

Au secrétaire Gelov qui, comme par hasard, assistait à cette séparation, le premier Conseiller ordonna rudement de courir au bureau de la police et de ramener le chef des gorodovoï.

Maintenant, les popes étaient dans la rue. Ils cheminaient modestement, salués au passage par les passants, arrêtés parfois par un enfant, fillette blonde ou gamin au visage grave, qui les saluaient d’un timide :

— Bonjour, père.

Puis sollicitaient une bénédiction, avec laquelle ils s’enfuyaient à toutes jambes, comme des poulets venant de dérober un grain de blé.

Kiiev n’est point une grande ville. En quelques minutes, les popes eurent atteint l’extrémité des faubourgs. La campagne s’ouvrait devant eux. À trois cents mètres environ, un petit bois de trembles se dressait au milieu des terres labourées. Les saints personnages, sans doute attirés par ce coin de verdure, jetant sa tache émeraude sur la plaine dénudée, se dirigèrent de ce côté, et de leur pas lent pénétrèrent sous les arbres, entre les troncs desquels, ils cessèrent d’être visibles.

Dix minutes se passèrent. Puis, trois personnages sortirent de la futaie : un jeune homme et deux charmantes jeunes femmes. Nous disons charmantes, car c’étaient Sara de la Roche-Sonnaille et miss Violet Mousqueterr.

Quant à leur compagnon, Max Soleil, il portait un paquet volumineux.

Et tranquillisés par la solitude de la campagne, certains que leurs propos ne seraient point saisis par des oreilles indiscrètes, ils devisaient gaiement.

— Quelle étrange chose que la folie, déclarait Sara. Ma pauvre Mona, dès que la lumière est en jeu, devient d’une netteté de pensées…

— Tout à fait surprenante, appuya Violet.

Le romancier appuya de la tête.

— Heureusement, car sans elle, j’avoue que je ne vois pas comment nous nous serions débarrassés de ces encombrants Masques Jaunes.

— Ah oui ! les tubes de rayons lumineux.

— Les 27 et 29, si je ne m’abuse.

— C’est cela même, 27 et 29, série bleue…

— Comment saviez-vous donc que les rayons bleus produisaient une anesthésie, un engourdissement aussi profonds ? questionna curieusement l’Anglaise.

Ce fut Sara qui répliqua :

— Dès longtemps, pour les opérations chirurgicales, on s’est aperçu du pouvoir anesthésique de la lumière bleue. M. Elleviousse expérimentait son action sur l’état mental des fous. Grâce à ma chère Mona, j’ai été tenue au courant des expériences. J’ai su que les rayons, comme toutes choses sur terre, sont bienfaisants en quantité minime, dangereux si on les concentre. Or, elle et moi, isolées en face d’ennemis tout-puissants, il nous fallait des armes. La lumière nous en apporterait peut-être une, d’autant plus redoutable qu’elle est encore à peu près ignorée du vulgaire.

— Redoutable est le mot, murmura le Parisien. Avez-vous vu ces drôles, immobilisés, pétrifiés ? J’ai peur qu’ils ne retrouvent jamais…

— Leurs facultés, fit gravement la duchesse. Avec nos lentilles, concentrant le rayonnement bleu sur certains points, nous avons certainement produit des brûlures, lesquelles agissant ainsi que des lésions, les doteront de lacunes de mémoire, de raisonnement.

Les trois popes, qui venaient d’abattre les Masques Jaunes acharnés à leur perte depuis Marseille, rentrèrent en ville et regagnèrent l’hôtel de Dimitri, où Max et sa compagne Violet avaient enfin rejoint les inconnues, au salut de qui ils se dévouaient depuis de si longs jours.

Les trois Masques Jaunes, agents mystérieux de ce terrible pouvoir conféré à un homme par le Drapeau Bleu, se trouvaient réduits à l’impuissance. On allait pouvoir marcher vers le Sud, vers Odessa, but réel de la duchesse. Là, on s’embarquerait pour Calcutta ; l’on s’efforcerait de retrouver la maison luxueuse, où Sara et Mona Labianov avaient dit l’adieu suprême à ceux qu’elles aimaient.

Comme les voyageurs rentraient à l’hôtel, ils aperçurent sir John Lobster, penché sur son parleur de sans fil, qu’il avait accroché au conducteur du paratonnerre. Le gros Anglais parlait, grondait, tout essoufflé par son monologue.

— Allô ; répondez donc, par l’orteil d’Astaroth ! Non, rien. Ils sont atteints de surdité. Ou bien, ils rient encore contre moi, ces gens-là ; non, ils ne rient pas, non. Car ils ont fait retrouver Violet, ma fiancée. Alors quoi ? Allô ! Allô ! La foudre me mette en hachis si je comprends ce qui arrive.

Il se retourna, stupéfait. Un trio d’éclats de rire venait de retentir derrière lui. Violet, Sara, Max étaient là, manifestant une joie dont le représentant de la Chambre des Communes ressentit une colère intense. D’un accent furibond, il grommela :

— Je prie de ne pas moquer de moi.

— Ce n’est pas de vous que nous nous amusons, répartit le romancier avec la plus exquise politesse ; notre hilarité vient simplement de ce que vous ne comprenez pas le silence de vos amis, les Masques Jaunes.

— Vous comprenez peut-être, vous ? Dites un peu.

— Oh ! non, sir John ; l’explication est si simple que j’aurais l’air de vous prendre pour un naïf.

— Prenez-moi naïf, mais expliquez.

— Je n’en ferai rien, je vous estime trop pour vous adresser une pareille injure. Mais si, dans six mois, vous n’avez pas trouvé, je m’engage d’honneur à vous donner la solution du problème.

Sur cette réplique, qui provoqua un nouvel accès d’hilarité chez ses compagnes, Max pivota sur les talons, et entraînant les jeunes femmes dans l’hôtel, laissa John rouge, furieux et décontenancé, devant son parleur qui ne parlait pas.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

— Halte-là ou je fais feu !

Le cliquettement d’un fusil que l’on arme sonna dans la pénombre matinale. Des voix clamèrent sur la route :

— Arrêtez, iamstchiks ; arrêtez !

Les chevaux plièrent sur les jarrets. La télègue et la tarentass devinrent immobiles. À vingt pas, un soldat, portant la longue capote verte, se tenait au milieu de la chaussée, le fusil en joue. Certes, il était impossible de résister. Le Dniepr, large et profond, coulait à la droite de la route qu’un remblai abrupt bordait à gauche.

Depuis la veille, les fugitifs parcouraient à toute allure cette voie longeant le fleuve. Ils avaient quitté Kiiev : Sara, Violet et Mona dans la télègue, tandis que Max surveillait John dans la tarentass. Ils descendaient vers le Sud, plus joyeux à chaque verste parcourue. Ils espéraient atteindre, dans quelques heures, la ligne ferrée de Kichinev à Rostov qui coupe le Dniepr, et par elle gagner rapidement Odessa.

Violet et la duchesse étaient devenues des amies. Le moyen de ne pas adorer la séduisante Anglaise qui, abandonnant l’existence fastueuse, exempte de soucis, s’était lancée dans une aventure où le danger la guettait à chaque détour du chemin. Et voilà qu’en plein rêve, tous se voyaient arrêtés.

— Avancez à l’ordre, cria le factionnaire. Non, pas les voitures. Un voyageur, un seul !

Il fallait obéir. Max sauta à terre et s’approcha. À trois mètres, le soldat lui intima l’ordre de faire halte, puis :

— As-tu des passeports, petit père ?

La question troubla le romancier. Lui, Violet, John, s’étaient munis de ces papiers indispensables lors d’un voyage en Russie. Mais Sara, mais Mona ne portaient rien de semblable. Quant aux parchemins empruntés aux Masques Jaunes, ils étaient contresignés par les autorités révolutionnaires et ne pouvaient prudemment être présentés à des soldats du tzar.

Son hésitation n’échappa point au factionnaire. Celui-ci porta un sifflet à ses lèvres et en tira un son strident.

Deux minutes plus tard, un lieutenant descendait du haut du remblai par une sorte d’escalier grossièrement taillé en plein rocher. Deux hommes le suivaient.

Tandis qu’il conférait avec le soldat de faction, Max avait rejoint la télègue. Il exposa la situation à la duchesse.

— Nous, nous avons des papiers ; vous n’en possédez pas ; mais il me semble qu’il suffira de prononcer votre nom, celui de Mona Labianov…

Elle se récria vivement :

— Non, non.

— Pourquoi ?

— Les affiliés du Drapeau Bleu ont perdu notre trace. Les démarches que l’on ferait pour contrôler nos affirmations, les remettraient peut-être sur notre piste. Tout plutôt que cela.

— Alors, on nous arrêtera.

— Laissons-nous arrêter. En désespoir de cause, il sera toujours temps de recourir au moyen extrême que vous signalez.

— Je pense il faut agir comme le désire notre amie, conclut tranquillement miss Violet. Ce sera très amusant, jamais je n’aurais espéré pareille distraction.

Le résultat de cette décision fut que le lieutenant pria les voyageurs de mettre pied à terre et de le suivre, tandis que ses soldats escorteraient, par la route, les voitures jusqu’au campement.

Tous obéirent. Mona indifférente se laissait guider par Sara. Où allait la duchesse, elle allait.

Bientôt, tous pénétrèrent sous la tente du colonel Markoff, commandant le régiment campé en ce point. L’officier les reçut avec cette politesse souriante qui caractérise l’armée russe, mais sur leur déclaration qu’ils désiraient garder l’incognito, son visage se rembrunit.

— Je dois vous prévenir que mes instructions m’interdisent de le respecter.

— Vos instructions ! s’exclama Sara. Étiez-vous donc averti de notre arrivée ?

— Non, Madame, mais je suis ici avec ma troupe en « cordon sanitaire ». Je dois empêcher de passer.

Tous se regardèrent surpris. Et le colonel baissant la voix :

— Je vois bien que mes prisonniers appartiennent au meilleur monde ; je reconnais même parmi vous des Français et des Anglais ; seulement toute la côte de la mer Noire est au pouvoir des révolutionnaires. Partout on pille, on massacre. Des marins, des soldats se sont mutinés, joints aux rebelles, c’est une peste politique qui sévit, et mon rôle est d’empêcher la propagation vers le Nord, en… isolant le mal. Je vous donne ces explications pour vous bien montrer que je ne puis vous remettre en liberté qu’à bon escient.

Tous considérèrent la duchesse. Sur le visage de la courageuse petite brune, une indécision se peignit, puis brusquement elle parut prendre une décision.

— Colonel, fit-elle, je vous suis reconnaissante de votre courtoisie, mes motifs sont donc bien puissants qu’ils m’empêchent d’y répondre par la plus entière confiance. Je préfère rester votre prisonnière à divulguer mon nom.

Et l’officier faisant un geste de surprise, elle continua :

— Gardez-nous donc. D’un instant à l’autre, je l’espère, le calme se rétablira. Vous serez alors relevé de votre consigne et vous nous permettrez de continuer notre route, non sans nous connaître. Alors, en effet, vous ne serez plus tenu de fournir un rapport, et je serai heureuse, de confier à votre honneur de galant homme, le secret que je ne veux pas révéler en ce moment à l’officier en service commandé.

— Pardon, pardon, moi, je ne consens pas à l’incarcération.

Sir John protestait. Mais sa réclamation s’acheva dans une plainte. Max venait de lui décocher un coup de pied sur le tibia, et il lui glissait à l’oreille :

— Les Masques Jaunes sont d’accord avec les révolutionnaires. Si vous parlez, cet officier du tsar n’a plus qu’à vous faire fusiller.

Ce qui donna au faciès du représentant de la Chambre des Communes une expression d’indécision du plus comique effet. Et le colonel Markoff interrogeant :

— Je vous écoute, Monsieur.

Sir John balbutia :

— C’est que je n’ai rien à dire.

Ce qui fit sourire ses compagnons et parut étonner profondément le Russe, lequel considéra, en haussant les épaules, ce personnage de couleur ardente, qui demandait la parole pour déclarer qu’il n’avait rien à dire.

— Mesdames, Messieurs, reprit-il, mon devoir strict serait de vous faire fouiller… Je n’en ferai rien. Je me bornerai à vous garder au camp, jusqu’au moment où vous croirez pouvoir parler.

Tous le remercièrent de sa courtoisie. Sur l’ordre du colonel, ils furent conduits sous un hangar, ouvert de deux côtés, qui, sans doute avait été édifié pour servir d’abri aux troupeaux.

Les voitures y étaient déjà remisées, les chevaux installés à la mangeoire. Des sentinelles furent postées aux alentours.

Les voyageurs étaient bien prisonniers. Du reste, les soldats qui leur apportèrent leur repas, les traitèrent moins-en captifs qu’en… hôtes forcés : le commandant du détachement, avait dû donner des ordres. Ils causèrent volontiers, répondant aux questions des voyageurs. Seulement, leurs réponses n’eurent rien de rassurant.

La révolution, était maîtresse du littoral de la mer Noire. Les autorités officielles avaient été chassées, à la suite de sanglants désordres. Un Conseil Révolutionnaire administrait Odessa, Sébastopol, et autres cités. Des équipages de la marine de guerre avaient pris fait et cause pour les révoltés. Les navires restés fidèles au gouvernement avaient dû prendre le large, pour éviter un combat naval. Et comme la Russie tout-entière bouillonnait, attendant la naissance d’une constitution qui transformerait l’autocratie en monarchie constitutionnelle, il était à craindre que, de longtemps, l’apaisement ne se produisît pas.

Restés seuls, les prisonniers gardèrent le silence. Il y avait là une complication inattendue dont John traduisit toute l’inopportunité par cette lamentation :

— Pauvre moi ! C’est la condamnation à une longue captivité. Et mon siège à la Chambre des Communes, qui l’occupera ? On portera ma personne morte, et l’on procédera à une autre élection !

La forme semblait burlesque ; le fond ressortait vrai. Mais la duchesse se fit suppliante :

— Amis nouveaux, dit-elle, consentez à attendre quelques jours. Je n’abuserai pas de votre patience. Vous n’avez fait qu’entrevoir la formidable association, à laquelle obéissaient les Masques Jaunes ; moi, j’ai vécu pendant des mois, au milieu de ces misérables. Ils sont des millions et des millions d’adeptes, ils sont partout, en tout lieu. Si nous livrons nos noms, soyez-en certains, ils seront aussitôt autour de nous ; nous aurons à craindre tout le monde, le facteur qui portera notre bagage, le domestique nous servant notre repas, le monsieur qui nous saluera, le matelot nous croisant. Je vous en conjure, accordez-moi quelques jours.

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Comme tout à l’heure, miss Violet appuya aussitôt la prière de Sara.

— On vous accorde beaucoup de jours, chère aimable petite chose. Je vous suis si reconnaissante… Je dépérissais par l’ennui, et je suis, grâce à vous, en entraînement d’aventures tout à fait attractives et de grande sensation.

Puis, fixant sur Max ses doux regards bleus :

— Il ne manque rien à ma satisfaction. Je serais triste que vous ne soyez pas dans le même cas.

Lui ne répondit que par un sourire éloquent, Violet continua :

— Nous sommes donc tous d’accord.

By devil, non, pas moi ! Par les cornes de la Lune, je trouve très impédimentable ce hangar d’où il ne m’est point alloué de sortir !

Et personne ne prêtant attention à sa mauvaise humeur, Lobster s’éloigna du groupe pour aller s’asseoir près de l’une des solives qui soutenaient la toiture du hangar.

La journée s’avançait. Le soleil répandait une chaleur accablante sur la plaine. La plupart des soldats s’étaient mis à l’abri de ses rayons sous leurs tentes. Les factionnaires somnolaient appuyés sur leurs fusils. Sur les êtres et sur les choses pesait un accablement, une torpeur.

Les voyageurs, fatigués par une nuit de voiture, s’étaient assis le long de l’une des parois fermant le hangar sur deux faces. La conversation, languissante au début, avait bientôt cessé. Mona, d’un monologue monotone avait d’abord bercé l’ouïe de ses compagnons. Puis l’insensée s’était tue. Ses yeux s’étaient fermés. Un à un, les captifs, gagnés par le sommeil, étaient passés, sans presque s’en apercevoir, de la veille dans l’anéantissement de la sieste.

Seul, sir John ne dormait pas. La chaleur donnait à son teint rouge un éclat inaccoutumé.

Son mécontentement s’exhalait sans relâche.

Poor me ! Ces ladies sont bien réellement sottes toutes les deux, si elles ne sont pas complètement folles. Et Violet aussi, et le Français de même ! Cela est tout à fait impropre de me contraindre à partager cette captivité. Je suis citoyen de l’Angleterre, et l’Angleterre ne laisse pas molester ses enfants.

Il coula un regard du côté de ses compagnons.

— Aoh ! Tous, ils sont tombés dans le dormir. Le moment serait de faveur, si mon parleur parlait encore, je consulterais mes amis, les Masques Jaunes.

Mais son accent se fit désolé.

— Seulement, le parleur, il est muet.

Il le tira de sa poche et le considéra mélancoliquement.

— Cependant, il n’apparaît point brisé, non plus froissé d’aucune manière. Pourquoi son silence l’autre jour ? Si ce n’était pas lui le coupable…

Lobster ne pouvait deviner que son parleur n’avait pas répondu, pour la raison majeure que ses correspondants habituels, paralysés par les rayons bleus, n’étaient plus en état de correspondre. Mais dans son désir de sortir du mauvais pas où il était fourvoyé, il émit une hypothèse.

— Le coupable pouvait bien être ce conducteur de paratonnerre. Le moyen de s’assurer apparaît très simple.

Ce disant, il déployait le disque vibrant, fichait la pointe de l’arc dans la solive, près de laquelle il se trouvait, et avec une émotion réelle, il murmura :

— Allô ! Allô !

Un instant il attendit, eut un geste découragé ; enfin, par acquit de conscience, il répéta :

— Allô !

Cette fois, il sursauta comme un homme assis sur une fourmilière. Sa face exprima la surprise joyeuse. Un organe inconnu avait répondu à l’appel :

— Qui parle ?

— Sir John Lobster

— Connais pas.

— Ami et allié des Masques Jaunes.

— Ah ! C’est différent. Où vous trouvez-vous ?

— Mal.

— Mais où ?

— Sous un hangar, dans le camp du colonel Markoff, sur les bords du fleuve Dniepr.

— Dans le camp. Taisez-vous, je vais venir vous parler.

John regarda de nouveau du côté de ses compagnons. Ceux-ci, décidément enfoncés dans le pays des songes, n’avaient rien vu. Dextrement, l’Anglais fit disparaître le parleur dans sa poche, puis il grommela :

— Cela est tout à fait usuel pour les relations. Seulement, je n’ai pas songé à demander son nom à ce gentleman qui m’a parlé.

Et, promenant aux environs un regard anxieux :

— Il a dit il va venir. Pourvu qu’il parvienne à mon côté avant que les autres ouvrent les yeux ! Je serais en liberté plus grande pour expliquer ; sans cela cette folle tête de bûche de Max Soleil se permettrait peut-être d’envoyer une seconde ruade sur mon tibia. Oh ! les Français toujours agités. Les peuples raisonnables devraient les tenir à distance. Au moins deux longueurs de jambes. Oh ! oui, en vérité, au moins deux longueurs.

Il s’interrompit :

— Tiens, un officier ; un autre colonel.

Mais se reprenant :

— Non, un lieutenant-colonel. Ah çà ! il vient de ce côté. Aoh ! il ennuie fortement. Mon correspondant n’approchera pas en le voyant. Par les capelines du Salut [6] ! il se dirige vers le hangar.

Aucun doute n’était plus permis. L’officier marchait en droite ligne vers le gentleman. Un instant, il s’arrêta auprès de l’un des factionnaires, échangea avec lui quelques répliques qui ne parvinrent aux oreilles de l’Anglais qu’à l’état de murmure indistinct ; puis il vint sir John qu’il salua de ces mots :

— Prisonnier ? Monsieur.

— Oui.

— Votre nom, je vous prie ?

— Sir John Lobster.

Le lieutenant-colonel baissa de ton :

— Vous pouvez démontrer ?

L’Anglais lui présenta le parleur. Son interlocuteur tira de sa poche un parleur semblable. Les deux hommes se serrèrent la main.

— Je devais communiquer avec les Masques Jaunes, murmura l’officier, de braves gens à qui je suis tout dévoué, car ils ont payé mes dettes et m’ont empêché ainsi de quitter l’armée.

— Moi de même, sauf les dettes et l’armée que je n’ai pas, parce que je suis civil et très riche. Mais comment nos parleurs communiquent-ils ?

— Destinés au même usage, ils ont probablement les mêmes propriétés… Mais venons au fait, que voulez-vous ?

— Retrouver ma liberté.

— Vos papiers ?

— Je n’ai pas l’ombre d’officiels, et il paraît que les sceaux des révolutionnaires…

— Cachez-les bien surtout. Où voulez-vous aller ?

— Vers le Sud. Voici là-bas, nos voitures, chevaux et compagnons. Le lieutenant-colonel parut réfléchir, puis se rapprochant de son interlocuteur, il chuchota :

— Quand vous les verrez, vous leur direz que le lieutenant-colonel Polsky a fait honneur à ses promesses. La nuit prochaine, le bataillon qui occupera cette portion de la ligne est à mon entière dévotion. On vous conduira hors de la zone gardée militairement.

— Oh ! je remercie.

— Non, cela ne vaut pas la peine. Ceux qui vont contre l’Autocratie m’ont sauvé. Ne l’eussent-ils point fait que mon cœur serait avec eux. Je suis Polonais.

Puis, rompant l’entretien :

— Cette nuit, installez-vous pour dormir dans vos voitures et ne bougez pas quoi qu’il arrive. Je n’ai pas besoin de vous recommander le silence, n’est-ce pas ?

Sur ce, l’officier s’éloigna, laissant sir John enchanté mais profondément intrigué. Comment les Masques Jaunes, qu’il se figurait occupés seulement de capturer les évadées de la maison de santé Elleviousse, se trouvaient-ils mêlés à la révolution russe, avoir des bataillons à leur dévotion ?

Plus au courant de la puissance du Drapeau Bleu, il eût compris que l’or de la puissante association fomentait le trouble dans l’empire des Tzars. Tout ce qui pouvait affaiblir l’Europe devait être pour augmenter le pouvoir de l’Asie. Mais son antagonisme avec ses compagnons l’avait tenu à l’écart de toute confidence, et il se tortura vainement l’esprit, ce qui n’eut pour résultat appréciable que de le congestionner un peu plus qu’à l’ordinaire.

Néanmoins, aussitôt ses compagnons de voyage éveillés, il leur conta la singulière conclusion qu’avait eu son appel au parleur. Ceux-ci demeurèrent surpris, vaguement inquiets. Pourtant, assurés d’avoir réduit leurs trois adversaires personnels à l’impuissance, ils finirent par se réjouir, même par féliciter Lobster, tout enorgueilli de son succès.

La nuit vint, Sara, avec Mona et miss Violet, s’installa dans la télègue portant la fameuse caisse aux tubes lumineux ; Lobster et Max Soleil se blottirent dans la tarentass.

Le silence régnant sous le hangar eût pu faire croire qu’ils dormaient. Ce n’était là qu’une apparence. Dans l’ombre leurs yeux restaient ouverts.

Ainsi, ils perçurent la marche du bataillon, remplaçant celui qui avait assuré le service durant le jour. Ils assistèrent à la relève des factionnaires. Puis, de nouveau, la nuit silencieuse plana sur le camp.

Minuit… ! Qu’est cela ? Des ombres se glissent sous le hangar, les chevaux sont amenés dans les brancards, attelés. Les postillons, que l’on n’a point revus de la journée, se hissent sur leurs sièges. Les véhicules se prennent lentement à rouler.

À hauteur des attelages, des hommes marchent. Ils arrivent à la première ligne des sentinelles. Parbleu ! la consigne est donnée. Les soldats n’ont pas l’air de voir.

On franchit cent mètres. Un poste avancé se présente. Ici encore, tous manifestent une cécité volontaire.

Plus loin, c’est une grand’garde. On passe toujours avec la même facilité.

Et Max que la chose amuse, grommelle :

— C’est égal, si tous les « cordons sanitaires » russes fonctionnent de la même manière, on peut appeler cela la « précaution inutile ».

Les mêmes échelons de postes existent au delà de la grand’garde, le « cordon militaire » devant faire face des deux côtés. On approche de la dernière ligne de sentinelles.

Encore cent mètres et l’on sera libre. Au jour, quand on s’apercevra de la fuite des prisonniers, ils auront atteint la ligne ferrée. Un train les emportera à toute vapeur vers Odessa.

Mais le personnage qui escorte la tarentass se rapproche du coffre de la voiture, il saute sur le marchepied. Max le voit bien à ce moment ; à ses insignes, il reconnaît le lieutenant-colonel, dont l’Anglais l’a entretenu. L’officier se penche :

— Votre voiture va prendre la tête et partir au galop.

— Mais les factionnaires.

— Ceux-là, je n’en suis pas sûr. Je les ai placés tout à l’extrémité de la ligne. Ils ne vous arrêteront probablement pas. Vous venez du camp ; si votre sortie n’était pas régulière, vous eussiez été arrêtés plus tôt. Voilà ce qu’ils se diront vraisemblablement. Toutefois le galop s’impose ; au cas où l’on vous hélerait, ne répondez pas. À cette allure, vous serez bien vite hors d’atteinte.

Le postillon enlève ses chevaux.

Le romancier se sent le cœur serré. Il voudrait être auprès de miss Violet, veiller sur elle en ce passage peut-être dangereux. Mais le lieutenant-colonel a sauté à terre, avec ce cri :

— Allez !

Le postillon enlève ses chevaux, qui passent d’un coup du pas au galop. Le sort en est jeté. On est parti.

Les cent mètres sont franchis en quelques secondes. Max aperçoit la silhouette d’un factionnaire qui se dresse sur un petit tertre. Il lui semble que l’homme regarde du côté de la route. Évidemment, il se demande ce que signifie ce galop. Mais il ne fait aucun geste pour ordonner aux attelages de stopper. La tarentass arrive à sa hauteur ; elle le dépasse. Allons, les craintes du lieutenant-colonel étaient chimériques. Les prisonniers sont sauvés. Non ! Une voix résonne lugubrement dans la nuit :

— Halte !

Max se tourne pour regarder en arrière. La télègue suit. Les postillons brandissent leurs fouets, une grêle de coups crépite sur les chevaux qui s’emballent en un galop de charge.

— Halte, répète la voix déjà éloignée.

La course folle continue. Là-bas en avant, à peu de distance, la route s’enfonce dans une tranchée. Une fois là, on sera à l’abri, et le romancier crie :

— Plus vite ! plus vite !

Une détonation ponctue cet ordre. Le factionnaire a tiré.

Les postillons redoublent de coups de fouet. On s’engouffre dans la tranchée. Les verstes succèdent aux verstes.

On ralentit, on écoute. Aucun bruit annonçant la poursuite. Mais à ce moment Sara appelle. Son accent est étranglé, éperdu, surhumain.

— Qu’y a-t-il ?

La tarentass cette fois fait halte. Max se précipite vers la seconde voiture. Il a un grand cri de douleur, de désespoir. Dans les bras de la duchesse, Violet, couverte de sang, livide, le regarde de ses grands yeux bleus, qui semblent agrandis par la souffrance.

— Le coup de feu, bégaie Sara bouleversée par l’émotion. La balle lui a traversé l’épaule. Je n’ai rien compris. Elle ne disait rien. Ce n’est que, tout à l’heure, elle a presque perdu connaissance, j’ai vu le sang.

Et comme Max s’empresse, la blonde Saxonne murmure dans un souffle :

— Si j’avais crié, vous auriez arrêté. Vous seriez repris maintenant.

Sa tête se renverse en arrière. Elle s’est évanouie, à bout de forces et de courage. Un sanglot secoua Max Soleil. Mais une main légère le repoussa doucement.

— Laissez-moi faire, dit-on à son oreille.

Il leva les yeux, Mona était debout devant lui.

L’insensée avait-elle perçu quelques mots. C’est probable, et aussitôt la lucidité spéciale à sa folie s’était fait jour. Elle avait ouvert la caisse de tubes lumineux, choisi le numéro trois… Elle dévissait à ce moment la lentille grossissante fixée au sommet du cylindre transparent, sommet qui se montrait alors tel celui d’une éprouvette ordinaire. Tout en agissant, elle donnait, des ordres :

— Découvrez la blessure, lavez-la bien.

Et Sara, pleine de confiance en sa pauvre amie dès qu’il s’agissait d’une application de lumière, obéissait docilement.

L’épaule blanche de la jeune Anglaise est à nu. Sur la peau satinée, un peu au-dessus de la clavicule, un trou sanglant apparaît. La balle est sortie par là. Elle a frappé la malheureuse Violet, au milieu de l’omoplate et a traversé de part en part son épaule.

Mona gravement approche le tube de la plaie.

Il s’en dégage une clarté violette, qui donne un caractère fantastique à cette scène qu’entoure la nuit.

Les iamstchiks regardent stupéfaits. De temps à autre, ils se signent, Sans doute, cela leur apparaît, magique, et ils prient les Six Cents Figures Saintes de Moscou d’écarter le diable de leur âme.

— Que faites-vous, Mademoiselle ? interroge le romancier incapable de se contenir plus longtemps.

La fille du général Labianov n’a point l’air de l’avoir entendu. Alors Sara répète la question. À elle, la folle sourit doucement. À elle, elle explique sa pensée :

— Ici, au milieu de la campagne, impossible de la soigner. Avant d’arriver au gîte, elle pourrait mourir de la perte du sang.

— Mourir, gémit Max en écho.

Mais la duchesse lui fait signe de se taire, et la démente continue :

— J’arrête la perte du sang.

— Comment !

— Les rayons violets brûlent. Je cautérise seulement, puisque j’ai retiré la lentille. Sans cela, je la carboniserais.

Et le tube verse sa lumière violacée sur la blessure. Sous leur influence, il se produit un travail des cellules. On croirait qu’elles se contractent.

Plus personne ne parle. Tous considèrent, angoissés par une indicible émotion, cette jeune fille privée de raison, dont l’intervention instinctive sauve peut-être l’existence de cette autre jeune fille.

Enfin, Mona écarte l’instrument, elle le garnit de sa lentille, le renferme dans sa caisse.

— Bandez la blessure, et puis en route. Ceci n’est que provisoire. Il faut un médecin dans la première localité que nous rencontrerons.

Elle a refermé le coffre. Elle se rasseoit à sa place dans la télègue et demeure immobile. Elle semble avoir oublié ceux qui l’accompagnent.

À tout autre moment, ceux-ci se fussent étonnés de cette singulière et heureuse manifestation de lucidité entre deux obscurités de l’intelligence. Mais à cette heure, la préoccupation était trop grande.

L’héroïque Anglaise, qui avait supporté stoïquement la douleur pour ne pas retarder la fuite de ses amis par un cri, par une plainte, il la fallait sauver à tout prix. Sara, comme Max, pensait :

— Ce serait monstrueux qu’elle mourût, pour nous avoir sauvés.

Et la jeune fille rhabillée tant bien que mal, installée aussi confortablement que possible dans la télègue, chacun se hissa dans son véhicule, et la marche fut reprise, non plus à grande allure comme au départ, mais au pas afin d’éviter les cahots.

Au jour seulement, on atteignit Berna, petite station de la ligne de Rostov-Kichinev-Odessa, L’aspect en était singulier. Le drapeau rouge flottait à son faîte. Au lieu des employés aux uniformes corrects, des hommes en blouses, en chemises de couleur, portant les coiffures populaires, assuraient le service. La ligne était exploitée par les agents de la révolution.

Ceux-ci d’ailleurs reçurent fort bien les voyageurs, et quand ils eurent appris que la blessée avait été frappée par un soldat, par un projectile sorti d’un fusil d’ordonnance, ils manifestèrent, soudain un intérêt excessif pour la victime. Les uns coururent à la recherche d’un médecin, d’autres disposèrent les boîtes de pharmacie de la gare. D’autres encore aidèrent la duchesse et Max, à porter Violet Mousqueterr dans la chambre de l’ex-chef de gare, actuellement en fuite.

Celui qui remplissait à présent ces importantes fonctions, mettait tout son personnel en mouvement pour satisfaire les hôtes inattendus de la station. Et au milieu de ses ordres, il lançait des phrases joyeuses :

— Je crois bien qu’il faut la guérir ! Maldonetz, va donc au buffet ; de la bière et du vodki. Frappée par un soldat ; une belle jeune fille, par les saints Anges, très belle, et Anglaise avec cela ! Ah ! les tzaristes tirent sur les Anglaises ! Machlov, dans le cabinet de l’ex-inspecteur, une couverture piquée. Ce sera, plus léger pour cette pauvre enfant. Ah ! ah ! l’Angleterre réclamera, elle apprendra aux esclaves de l’Autocrate que l’on ne massacre pas les Anglais comme le peuple russe !

Max, trop douloureusement impressionné, ne prêtait nulle attention à ce flux de paroles dont il percevait seulement le vague bourdonnement. Il se laissait serrer les mains par des hommes à la barbe hirsute, dont les faces énergiques et dures s’éclairaient à son voisinage.

— Et où conduisiez-vous cette jeune fille ? questionna enfin le chef de gare.

— À Odessa.

— Odessa ! J’ai bien entendu ? Ah bien ! vous serez reçus, je vous le garantis, reçus comme le gouverneur ne le sera plus jamais !

Blessée et Anglaise ! Quelle réception !

D’autres aidèrent à porter Violet Mousqueterr…

Puis, se frappant le front :

— J’avertis le Comité directeur. C’est le moins.

Le romancier ne songea pas à le retenir. D’abord, il n’écoutait pas le terrible bavard. Mais ces discours interminables, ces phrases s’enchevêtrant les unes dans les autres, l’agaçaient, lui, dont la pensée bouillonnait, dont le cœur bondissait, tout à coup à l’étroit dans sa prison thoracique. Que lui importaient Odessa, la réception du Comité. La venue du médecin seule l’intéressait.

Enfin, un brouhaha s’éleva dans la gare. Les hommes, envoyés à sa recherche, ramenaient le médecin du pays. Un brave vieillard aux cheveux blancs, mais dont le regard, empreint de douceur, considérait ceux qui l’entouraient avec une autorité étrange.

— Docteur, docteur, dites-moi si elle vivra ?

L’interrogation anxieuse jaillit des lèvres de Max. Son cœur s’exprimait en quelque sorte malgré lui. Et le médecin, avec un sourire paternel, comprenant la douleur qui palpitait devant lui, murmura :

— Il faut espérer… toujours… toujours.

Il s’était fait conduire auprès de la blessée, qui maintenant avait ouvert les yeux et regardait doucement. Au cri du romancier, elle eut, elle aussi, un sourire que le docteur surprit :

— Oui, oui, dit-il, nous vivrons…

Avec une délicatesse, une légèreté de mains que lui eussent enviées bien des gardes-malades féminines, il défaisait le pansage provisoire. Il sondait la blessure, plein de précautions, épargnant, la douleur à la patiente, ne lui imposant que ce qu’il ne pouvait lui éviter. Enfin, il se redressa et s’adressant à Max :

— Une belle blessure, Monsieur. Aucun organe essentiel atteint. Et une chance. La balle a été tirée de tout près. Elle avait donc une grande vitesse de translation. Elle a passé à travers l’omoplate, comme un grain de plomb à travers une vitre. Un trou rond, pas de fracture, et puis un pansement. Avec quoi donc a été fait ce pansement-là ?

— Dans la campagne, loin de tout centre, commença Sara en enjoignant du regard à leur compagnon de n’entrer dans aucune explication…

— Oh ! se récria le docteur ; loin de tout centre. Tant mieux pour la blessée. Dans aucune grande ville, on ne l’eût traitée aussi heureusement. Il y a une certaine cautérisation de la blessure. Avec quoi diable a-t-on obtenu cela ? C’est tout, simplement parfait ; je n’ai jamais rien vu de semblable.

Le docteur avait fini, il sortit sans bruit, suivi de la duchesse.

Le romancier oubliait le monde, et les causes de sa présence à Berna, et les lendemains menaçants. Veillant celle qui était devenue son unique pensée, rassuré sur son sort, il était tout à la douceur des instants présents.

Miss Violet dormit.

De temps à autre, le chef de gare placé par la révolution à la tête du service, venait s’enquérir de l’état de la blessée.

La sollicitude de cet homme farouche, représentant les revendications sanglantes, ne laissait pas de surprendre Max. Mais il en était touché, et se sentait une sorte de sympathie pour ce personnage qui semblait prendre part à ses inquiétudes.

Puis, c’était la duchesse, dont le visage ordinairement rieur, portait la trace de l’angoisse subie lorsqu’elle avait cru en danger la gentille Anglaise, inconnue d’elle, quelques jours plus tôt, et pour qui maintenant, elle ressentait une tendresse à chaque instant plus profonde.

Violet, fermait-elle ses paupières, Max s’installait près de la fenêtre.

Alors, il apercevait sur le quai, Mona, se promenant inconsciente, suivie par un cercle respectueux de révolutionnaires.

Avec la naïve conception des moujicks, ces êtres grossiers voyaient dans la folle une inspirée de la divinité. Ils guettaient ses paroles incohérentes et s’efforçaient de leur attribuer un sens propre à les éclairer sur l’issue des événements en cours.

En somme, tous les voyageurs semblaient calmes, sauf sir John Lobster. Ah ! l’Anglais, lui, le visage en feu, ne cessait de s’agiter, de grommeler. Resterait-on longtemps à Berna ? Cette stupide Violet ; se faire blesser pour des choses qui ne la concernaient pas. On n’a pas idée de pareille aberration !

La journée s’écoula ainsi. La nuit vint, couvrant de son ombre les bâtiments de la gare, la voie et la campagne.

Penché à la fenêtre, le romancier n’apercevait qu’une lumière ; un fanal rouge un peu en dehors de la station et qui semblait un œil sanglant ouvert dans les ténèbres.

C’était un train formé, prêt à partir. Il serait expédié dans quelque vingt minutes, se dirigeant sur Odessa. Et la duchesse ayant pénétré à cet instant dans la chambre, le jeune homme lui désigna le fanal avec ce seul mot :

— Pour Odessa.

Elle secoua doucement sa tête brune.

— Vous y seriez demain matin, insista Max. Vous pourriez songer à ceux qui ne sont plus, à ceux du souvenir desquels nous vous avons détournés.

La, Parisienne eut un profond soupir, et lentement :

— J’ai accepté votre dévouement simplement, sans phrases ; mais en l’acceptant, je me promettais de vouer à votre chère petite compagne une affection de sœur.

— Une sœur comprend la hâte…

Elle l’interrompit :

— Une sœur ne doit pas être abandonnée.

Et changeant de ton :

— Laissons cela. Vu le docteur tout à l’heure. Rentrant de sa tournée, il a fait un crochet vers la gare.

— Eh bien, qu’a-t-il dit ? fit vivement l’écrivain.

— En apprenant de moi qu’elle dormait, il s’est frotté les mains. Parfait ! parfait ! tout va bien. Comme je l’incitais à monter voir la malade, il s’y est refusé par ces mots : Non, non, je la réveillerais peut-être. Pourquoi troubler l’action bienfaisante de la nature ?

La charmante femme marqua une légère pause, et acheva :

— Je vous dis cela, pour bien vous convaincre qu’il faut bannir toute inquiétude.

Il ne trouva rien à répondre. Mais il saisit les mains de cette femme qui avait tant souffert, et qui montrait si douce compassion aux douleurs des autres. Il les pressa longuement, murmurant :

— Ah ! Madame la duchesse, vous avez raison ; attendons qu’elle soit transportable… Et vous qui songez à consoler, alors que vous êtes vous-même inconsolable, je vous jure que nous arriverons à vous donner la suprême consolation que vous cherchez.

Elle remerciait du geste, trop émue au souvenir du passé pour pouvoir s’exprimer. Soudain, tous deux sursautèrent ; un éclatement sinistre venait d’ébranler les bâtiments de la station, suivi d’une explosion violente.

— Quel est ce bruit ?

Violet s’est à demi soulevée sur sa couche. Elle interroge. Ce n’est pas de la peur ; c’est de l’étonnement. Elle a été tirée du sommeil par un bruit dont la cause lui échappe.

Avant que ses amis aient pu répondre, un ronflement caractéristique passe. Puis, sur la voie, juste en face de la fenêtre, un cratère semble s’ouvrir dans le sol. Une gerbe de flammes, une détonation assourdissante. Les vitres volent en éclats.

— Sapristi, s’écrie Max stupéfait, mais c’est un obus !

— Un obus ? répètent les deux femmes stupéfaites.

— Mais oui ; on canonne la gare.

Cependant, des clameurs montent jusqu’à eux. Des cris se croisent, on court sur les quais, dans la nuit. Puis, c’est une ruée de lourdes bottes dans l’escalier accédant à la chambre de la malade. D’un bond, le romancier est à la porte, le revolver à la main. Le battant s’ouvre. Le chef de gare apparaît, portant une lanterne, suivi par plusieurs de ses subordonnés.

— Les troupes de la tyrannie nous attaquent, hurle-t-il d’une voix essoufflée.

— Les troupes ?

— Oui, ceux qui blessèrent la jeune dame ont sans doute reçu des renforts

Le chef de gare apparait.


Ils nous attaquent, mais ils verront de quel bois l’on se chauffe.

Puis, il désigne le lit.

— N’ayez pas peur, matouchka (petite mère, mot affectueux populaire) n’ayez pas peur. Ces braves vont vous transporter, sur votre matelas, dans le train formé pour Odessa. Il vaudrait mieux ne pas vous secouer. Mais quelques secousses sont encore préférables à la rencontre d’un obus.

Une nouvelle explosion ponctue la phrase :

— Vite, vite, ordonne le révolutionnaire.

Et ses compagnons s’empressent. En une seconde, matelas et blessée sont enlevés, emportés. Max approuve.

— Je prends les vêtements. Vous, Mme la Duchesse, entraînez Mlle Mona.

— Et la caisse aux tubes rayonnants.

Sara n’a rien perdu de son sang-froid.

Elle descend sans hâte, en personne qui sait que le calme accomplit plus de besogne que l’agitation. Le romancier, lui, empaquette la robe, les vêtements de miss Violet, Il a tout pris. Il va sortir.

Le plafond s’ouvre brusquement ; quelque chose de noir, de pesant, tombe, broie le plancher, disparaît, et puis en dessous, c’est un vacarme infernal, un tintamarre de cloisons broyées, de vitres réduites en poussière, de hurlements de douleurs.

Comme un fou, Max s’élance dans l’escalier. Il saute quatre marches à la fois. En bas, c’est le chaos. Les salles ont été bouleversées, les banquettes broyées, renversées au milieu de décombres, des silhouettes humaines s’agitent au milieu des platras.

— Sainte Vierge de Kajan, gémit un organe rude, j’ai les jambes coupées.

— À moi ! À moi, répond une autre voix douloureuse, comme étranglée.

Mais au dehors, on appelle :

— M. Max ! M. Max !

Le jeune homme a reconnu ce timbre si cher. Il reprend sa course. Sur le quai, dans l’ombre, il distingue confusément un groupe plus noir qui se meut dans la direction de la lanterne d’arrière du train, cette lanterne rouge qu’il contemplait un instant plus tôt de la fenêtre. Il se précipite à sa suite, rejoint les hommes qui portent Violet. Elle l’aperçoit.

— Oh ! Vous voilà… Mon cœur a résonné de ce dernier projectile tombé sur la gare.

— Et moi, j’ai eu peur pour vous.

— Et la duchesse ?

— Déjà dans le train avec son bagage et sa malheureuse amie.

— Bien, bien, pressons-nous.

Dans un sleeping, la blessée est hissée, toujours sur son matelas. Sara va s’occuper de l’installer. Les révolutionnaires se sont retirés, non sans que Max, ravi de leur concours, leur ait serré amicalement la main.

Soudain, un homme bondit dans le compartiment où s’est réfugié le Parisien. C’est sir John Lobster dont le visage semble incandescent, dont les cheveux rouges se hérissent sur le crâne comme des flammes.

— Le Satan rôtisseur puisse-t-il cuire les gens de mauvaise éducation !

À qui en a-t-il ? Comment peut-il songer à la bonne éducation en un pareil moment. Il continue :

— Tout à l’heure, les mutins ont dit la gare attaquée par les troupes qui gardaient nous-mêmes prisonniers, avant la blessure de miss Mousqueterr.

— En effet.

— Eh bien, j’ai parfois la meilleure idée. J’ai pensé : je vais téléphoner au lieutenant-colonel Polsky, qui nous a mis en évasion.

— Lui téléphoner ?

— Oui, pour le prier d’envoyer ses obus hors de notre direction.

Max ne put se tenir de rire devant l’étrange imagination du gentleman. Puis, se contraignant à redevenir sérieux :

— Votre appareil n’a pas fonctionné ?

— Si, si. Je demande le pardon ; il a répondu…

— Quoi ?

— Ceci. Si vous n’êtes pas un imbécile, ne restez pas une minute de plus dans cette gare de Berna vouée à la destruction.

— Le conseil était excellent.

— Je crois. Mais pourquoi dire en mauvaise convenance. Si vous n’êtes pas un imbécile. Il devait savoir je ne suis pas.

Ma foi, au risque de désobliger fortement son interlocuteur, le Parisien s’abandonna à la plus franche hilarité. Mais un signal vibra au dehors. Une légère secousse indiqua que le train démarrait. Deux minutes après, le train s’enfonçait sous la voûte d’un tunnel. Les voyageurs n’avaient plus rien à craindre de la canonnade.

Ils roulaient à toute vitesse vers Odessa, ce port d’embarquement auquel tendaient leurs efforts, et où ils allaient trouver la révolution triomphante.



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CHAPITRE XI

JOURS D’ANGOISSE


— Adiessa ! Adiessa.

Ce cri retentit tout le long du train qui vient de stopper dans la grande gare d’Odessa.

— Nous sommes arrivés, dit Max, reconnaissant le nom du port commercial, malgré la prononciation russe, si différente de l’orthographe française.

Et, doucement :

— Notre petite malade a besoin de repos ; si elle y consent, nous allons la faire transporter à l’Hôtel de Saint-Pétersbourg ; c’est une maison calme, toute proche du port, à l’angle du Boulevard et de l’Iékatérinskaya.

Violet, pâle et faible, car le voyage l’a terriblement épuisée, retrouva un sourire pour remercier le jeune homme. Mais ses yeux expriment la stupéfaction. Les portières se sont ouvertes, et des hommes du peuple envahissent le wagon. Ils ont des clameurs joyeuses en apercevant la blessée étendue sur son matelas. Ils se poussent en murmurant :

— L’Inglesa ! l’Inglesa !

Ah çà, qu’ont-ils donc ? Quatre des inconnus ont saisi les angles du matelas, ils les fixent sur des perches de bois. Ils font une civière, parbleu.

Et comme le Parisien leur dit péniblement, à l’aide de son manuel russe, le plaisir que lui cause leur idée, ils répondent :

— Lobareff a télégraphié de Berna. L’Inglesa a été frappée par les soldats de l’Autocrate, La révolution la protège ; elle protégera la révolution.

Vaguement, le Parisien comprend cela ; mais une conversation de ce genre est véritablement trop difficile, alors que l’on ne connaît pas la langue du pays. Tout étonné de ce qu’il croit avoir entendu, le jeune homme ne veut pas faire répéter. Il se borne à indiquer la résidence choisie pour sa compagne de voyage.

— Hôtel Saint-Pétersbourg. Hôtel Saint-Pétersbourg, redit-il à plusieurs reprises, ouvrant désespérément la bouche, avec l’impression instinctive qu’ainsi il articule mieux les mots de la langue ignorée.

Et eux, rient à ses efforts. Ils ripostent d’un air bienveillant :

— Nitchevo.

La jeune fille est descendue sur le quai. Les porteurs volontaires appuient l’extrémité des perches sur leurs épaules et se mettent en marche d’un pas cadencé.

La duchesse, Max Soleil et Mona suivent, accompagnés par deux moujicks qui se sont chargés de la caisse aux tubes lumineux.

Sir John Lobster vient le dernier. Il n’a absolument rien compris à ce qui vient de se passer sous ses yeux. Ce qui ne l’empêche pas de crayonner en hâte, sur son carnet, la note que voici :

« À Odessa, je remarque le transport des blessés est parfaitement assuré par le chemin de fer. La tenue des employés laisse à désirer. La convenabilité britannique est choquée. »

Mais il s’arrête en proie à une surprise béate. On est arrivé dans la cour de la grande Gare. La place Touremnaïa, est noire de monde. Une musique attaque l’hymne national anglais, le God Save the King, tandis que les chapeaux, bonnets sont agités frénétiquement, et que des cris enthousiastes montent jusqu’au ciel :

— Hurra pour l’Inglesa ! Hurrah pour l’Inglesa !

Et sir John complète sa note :

« La population semble animée des dispositions les plus affectueuses à l’égard du nom anglais. L’Amirauté devra étudier s’il ne serait pas bon de profiter de cet état d’esprit pour annexer Odessa à la Couronne ».

Max et Sara regardent, écoutent, stupéfaits de cet accueil.

Certes, une jolie jeune fille, qu’une balle malencontreuse a couchée sur un lit de douleur, est intéressante ; mais de là à l’acclamer comme une souveraine, à mobiliser les orphéons pour la recevoir à la descente du train, il y a un abîme.

Que signifie cette exubérance de la population ?

Ils n’ont pas le loisir d’interroger. Les porteurs se mettent en marche, précédés par la musique, suivis par un immense concours du peuple.

On parcourt, ainsi des rues larges ou étroites, aux habitations luxueuses ou modestes. Et les passants joignent leurs cris à ceux des manifestants. Les habitants apparaissent aux fenêtres pour clamer à tue-tête :

— Hurrah pour l’Inglesa !

Vraiment, l’aventure est déconcertante.

Ainsi l’on arrive devant une maison de belle apparence. Sur le seuil se tient un homme jeune, imberbe, vêtu d’une longue redingote noire, ganté de gris perle. Il prononce quelques phrases incompréhensibles pour les étrangers. Aussitôt, la musique cesse, les clameurs s’éteignent. Les porteurs entrent dans la maison, les compagnons de Violet sont invités par signes à faire comme eux, et quand ils sont passés, les portes se referment.

— Mais ce n’est pas un hôtel, grommela le romancier.

La duchesse haussa légèrement les épaules.

— Ils ne vous ont pas compris sans doute. Je me suis laissé dire que le russe était fort difficile à prononcer.

— Mais où sommes-nous alors ?

— Attendez. On finira bien par nous le dire. Tout quiproquo cesse à un moment donné.

Après tout, elle a raison l’aimable femme.

Max s’abandonne à l’aventure. Derrière la civière improvisée, il pénètre dans un salon spacieux. Oh ! pas russe d’ameublement du tout.

On se croirait dans un riche parloir britannique, dont la décoration aurait été confiée aux maisons bien connues Maple, Gillow ou autre. En France, cela n’aurait rien de surprenant ; mais à Odessa, cette prédilection pour le genre « anglais » paraît singulière.

Sir John d’ailleurs n’hésite pas à en tirer argument en faveur de la thèse fantaisiste que son crayon a fixée sur son carnet.

Le matelas a été posé sur le tapis. Max se penche sur la jeune blessée.

Il lui semble que sa pâleur a augmenté, que ses traits se sont tirés, accusant une lassitude pénible. Elle le considère tendrement, lisant son anxiété dans ses regards, et elle murmure :

— Ce n’est rien. Je voudrais dormir, voilà tout.

Mais ils n’ont pas le loisir d’échanger d’autres paroles. Avec un glissement doux une porte s’est entr’ouverte, livrant passage à un nouveau personnage.

Celui-ci, correct, un peu gourmé, le visage complètement rasé, porte un complet gris fantaisie deux tons, indubitablement sorti des magasins de Piccadilly.

L’homme à la redingote noire s’incline, et, en excellent, anglais :

— Monsieur le Consul d’Angleterre, dit-il.

— Le Consul d’Angleterre ! s’exclament tous les voyageurs.

Le nouveau venu les salue de la main.

— Lui-même. M. le Président du Comité révolutionnaire ne vous avait donc pas prévenus ?

Quelle que fût leur présence d’esprit, habituelle, ni Max Soleil, ni Sara ne trouvent une syllabe à répondre. Du reste, le révolutionnaire leur adresse la parole :

— Il vous suffira d’écouter pour comprendre. Ensuite, on vous conduira à l’hôtel de Saint-Pétersbourg selon votre désir. Je regrette de vous imposer ce détour, mais l’avenir d’un peuple qui veut écraser la tyrannie est en jeu.

Puis, revenant au consul :

— Monsieur, reprend-il, sur cette civière, vous voyez une de vos compatriotes.

— En vérité, s’exclame le gentleman soudainement intéressé.

— Oui, oui, appuie Violet. Je suis miss Violet Mousqueterr…

— La riche miss Violet.

— C’est cela.

Du coup, le consul effectue une révérence accusée, qui démontre que l’or lui semble digne de plus grands respects.

Et le révolutionnaire qui a remarqué l’effet produit par le nom de la jeune fille, a un sourire en continuant :

— Une de vos compatriotes… considérable.

— Très considérable, appuie le consul d’un ton pénétré.

— Bien. Or, cette jeune dame, qui voyage pour son plaisir en Russie, qui devait donc se croire sous la sauvegarde du public et des autorités, a été blessée par un de ces misérables à la solde de la tyrannie, qui osent s’affubler du titre de soldats.

— Par un soldat ?

— Un séide du bourreau que l’on dénomme Tzar.

Le consul a un tressaillement.

— Monsieur Varloff, dit-il, je représente les intérêts commerciaux d’un gouvernement ami, je dois vous prier d’éviter tout mot malsonnant à l’égard du souverain.

Sans mauvaise humeur, le révolutionnaire approuve du geste, puis lentement :

— Deux faits n’en subsistent pas moins. Voici une citoyenne Anglaise qui,

ainsi que vous l’avez reconnu vous-même, est une personne considérable. Or, elle a été arrêtée sans raison par les soldats et blessée grièvement.

Cela est impossible, fit le consul.

— Grièvement ?

— Une balle lui a traversé l’épaule de part en part. Celui qui a porté le coup avait l’intention de tuer.

Il y eut un silence embarrassé.

— Enfin, que voulez-vous que je fasse ? questionna le consul entre haut et bas.

— Que vous avisiez votre gouvernement.

— Je le ferai volontiers.

— En lui signalant qu’il prendrait en mains la cause de la civilisation de l’humanité, en intervenant pour mettre fin aux excès d’une soldatesque déchaînée contre le peuple.

— Mais cela est impossible. Ce serait un ultimatum, un casus-belli ! Nous pouvons exiger des excuses, une indemnité.

Varloff fit entendre un ricanement, et avec un accent incisif, exprimant avec l’inconscience la plus complète l’idée antipatriotique de certains révolutionnaires russes :

— Il n’y a pas de casus-belli, lorsqu’un pays est aussi divisé que la Russie. L’Autocrate ne peut pas faire la guerre de longtemps. C’est un éclatant succès diplomatique que nous offrons à l’Angleterre. Nous le savons et nous le faisons sciemment, car nous pensons que la défaite, imposée au gouvernement russe, sera compensée et au delà par le bénéfice qu’en tirera la révolution.

L’état d’âme stupéfiant des apôtres de la révolution slave apparaissait, tout entier dans le cynisme de cette déclaration. Le consul comprit qu’il serait inutile de prolonger le débat. Il fallait avoir l’air de céder pour se débarrasser de l’illuminé qu’il voyait, en face de lui.

— Eh bien ! M. Varloff, je crois que vous avez raison, je vais câbler dans ce sens.

— Je vous en serai obligé, et le Comité tout entier en sera reconnaissant à l’Angleterre. Seulement, je dois vous signaler l’intérêt qu’il y a à agir vite, tandis que Miss Mousqueterr, mise à deux doigts de la, mort par l’Autocratie, est soignée, gardée à Odessa par la révolution. Il y a là une antithèse qui doit frapper les hommes d’État. La révolution protectrice des étrangers malmenés par le gouvernement qui se proclame régulier.

— Très juste. Je ne manquerai pas de souligner la remarque.

— J’en suis heureux. Car cette victime guérie, ayant quitté notre ville, certes, l’Angleterre aurait le même succès de pourparlers ; mais la révolution, elle, n’en bénéficierait pas. Il importe donc que l’affaire soit bien lancée avant la guérison.

— M. Varloff, vous êtes un profond politique. Tout est convenu.

Le président du Comité révolutionnaire fit un geste. Aussitôt, les porteurs qui, durant l’entretien, étaient demeurés immobiles soulevèrent la civière et se dirigèrent vers la sortie. À ce moment, le consul demanda :

— Pardon, Mesdames, Messieurs, où comptez-vous descendre ?

— Hôtel de Saint-Pétersbourg, répliqua vivement Max, démêlant dans l’intonation de l’Anglais un je ne sais quoi qui indique à l’observateur une arrière-pensée.

— Je vous remercie.

Et, souriant à M. Varloff, qui s’était arrêté soupçonneux :

— Quand ma jeune compatriote aura pris un repos qui lui semble indispensable, j’irai l’interroger pour apprendre d’elle le détail de l’aventure qui m’a valu l’honneur de sa… visite.

Son accent très courtois se nuança de fermeté pour achever :

— Comme vous, cher Monsieur, je souhaite le succès des idées que je représente. Mais je serais désolé d’aggraver l’état de la victime qui nous l’assurera. Je vais envoyer de suite le médecin du Consulat pour que la pauvre blessée reçoive tous les soins que réclame son état.

Vingt minutes plus tard le cortège atteignait l’hôtel de Saint-Pétersbourg, et Violet, complètement abattue par la fatigue, était installée dans une chambre claire s’ouvrant sur le boulevard qui domine le port.

Par les croisées ouvertes, entrait le bruissement des feuillages des quatre rangées d’arbres bordant la mer, et de son lit, la jeune fille pouvait apercevoir l’immense horizon de la mer Noire aux flots d’un bleu ardoisé.

Mais elle ne se livra pas à la contemplation du splendide panorama. Le voyage en chemin de fer, la promenade à travers la ville, les clameurs de la foule, tout cela, avait dépassé ses forces.

Une rougeur plaquant ses joues disait l’assaut de la fièvre. Elle ferma les yeux, et tomba dans un lourd sommeil, secoué de sursauts, entrecoupé de rêves qui s’exhalaient en paroles incohérentes.

Vers quatre heures du soir, Violet sortit de l’engourdissement fébrile dont ses amis s’inquiétaient avec raison.

Tous respirèrent, croyant le péril conjuré. Elle s’efforçait d’ailleurs de les apaiser, plaisantant, doucement Max sur ses traits fatigués, sur ses yeux conservant de la douleur, de l’angoisse, quelque chose de hagard.

Mais sa voix se faisait si douce pour railler, que l’ironie se transmuait en caresse.

Sara, et le romancier étaient auprès d’elle, lui interdisant, avec une affectueuse gronderie de se fatiguer en se mêlant à la conversation.

À l’autre extrémité de la pièce, Mona, les yeux vagues, comme absente chantonnait sur un air inconnu, jailli de son cerveau nuageux, une sorte de romance plaintive et désolée :

— C’est une vengeance des dieux,
Qui jeta l’homme sur la terre.
La vie est un exil des cieux ;

C’est la douleur et la misère !
Tout est sombre et tout est alarmes
xxxxxxEt larmes ;
Et tout finit en odieux
xxxxxxAdieux,
Parents-chéris, devenus vieux…
xxxxxxAdieux ;
L’amour, dont on vante les charmes,
xxxxxxDes larmes !


Et Sir John, lassé de la solitude de sa chambre, étant venu rejoindre le groupe, ne put se tenir de s’écrier :

— Par les cornes de Belphegor, cette jeune lady ferait pleurer le sable du désert lui-même !

À ce moment, un garçon sollicita la permission de faire entrer monsieur le Consul d’Angleterre.

Derrière lui apparut le fonctionnaire, lequel s’excusa de forcer ainsi la chambre d’une malade, mais déclara y être presque obligé par le souci de parler à tous les voyageurs réunis.

Si importun que put paraître le consul, il fallait, lui faire bon visage. N’était-ce point du même coup manifester une gratitude aux révolutionnaires, dont le concours intéressé, il est vrai, mais efficace, avait évité aux fugitifs de retomber aux mains des soldats russes. Sara désigna, donc un siège, et le gentleman s’étant installé, commença ainsi :

— Je viens surtout faire appel au patriotisme de miss Violet Mousqueterr.

— À mon patriotisme, répéta la blessée tandis que ses amis échangeaient des regards surpris.

— Oui, vous avez entendu tantôt M. Varloff.

— Le président du Comité.

— Révolutionnaire d’Odessa, lui-même, oui. C’est un personnage auquel il importe de ne pas déplaire.

— Nous n’avons aucune intention semblable.

— Oh ! vous, je le pense bien. Mais moi, en égard à ma fonction, je devrais lui obéir en lui désobéissant.

— C’est, une charade que vous nous proposez là.

— Je vais vous en donner le mot ; car aussi bien, j’ai besoin de votre appui pour sortir de l’impasse où il m’a enfermé.

Le consul prit un temps, puis la voix abaissée, une inquiétude répandue sur sa physionomie :

— Il souhaite que le gouvernement britannique adresse des observations à la cour russe, à cause des sévices dont vous avez été victime.

— Je me souviens.

— Or, vous êtes Anglaise, partant raisonnable.

La duchesse et le Parisien sourirent, à cette affirmation ingénue de l’orgueil saxon. Le consul ne le remarqua pas, il poursuivait :

— Vous comprendrez de suite que Sa Majesté Edouard VII ne saurait donner, à une note, un caractère comminatoire. Il peut réclamer justice, punition du coupable, indemnité, oui ; mais le droit international lui interdit de s’immiscer dans les affaires intérieures du pays, de s’interposer entre l’autorité établie et la révolution.

— Cela me semble évident, Monsieur, seulement, laissez-moi ajouter que je ne vois pas en quoi je puis changer quelque chose à cette situation.

— Vous, mais vous pouvez tout.

— Et de quelle façon ?

— En ne restant pas à portée de Varloff. C’est un terrible homme, voyez-vous, et si le gouvernement anglais ne procédait pas à sa fantaisie, il n’hésiterait pas à recourir aux procédés les plus cruels, pour lui forcer la main.

— C’est-à-dire ?

— Que votre intérêt bien entendu, comme celui du Royaume-Uni, exigerait…

— Exigerait ?

Le consul baissa encore la voix d’un degré.

— Le long du môle de la Quarantaine est amarré le steamer Bakou de la Compagnie de la mer Noire. Il part cette nuit pour l’Hindoustan, escales chinoises et Vladivostok. Des cabines sont retenues pour vous et vos compagnons. Faites-vous transporter à bord et tout est sauvé.

— La faire transporter, dans son état, interrompit nerveusement Max. Vous voulez donc la tuer.

Mais il se tut, Violet prononçait doucement :

— M. le Consul parle droit. L’intérêt supérieur de l’Angleterre est en cause, je dois faire ce qu’il demande.

Et avec une tendresse persuasive :

— La fatigue sera brève, une fois sur ce steamer, durant la longue traversée, ne serai-je pas mieux que dans un hôtel, au milieu de cette cité, au pouvoir de la révolution ?

Le fonctionnaire se répandait en exclamations laudatives ; à lui aussi, elle coupa la parole :

— Vos éloges ne sont pas plus justifiés que les craintes de mes amis. Comme vous l’avez très bien établi, je suis Anglaise et un peu prisonnière du Comité révolutionnaire d’Odessa. Une seule de ces… conditions serait suffisante pour provoquer mon départ ; donc, concluez.

Dans l’encadrement de la porte le révolutionnaire Varloff était debout.

La duchesse de la Roche-Sonnaille approuva du geste. La Parisienne courageuse comprenait la vaillante petite Saxonne. Quant au Consul, enchanté du résultat de sa mission, il prit congé sur ces paroles, où transparaissait la gratitude du fonctionnaire :

— Grâce à vous, je pourrai rédiger mon rapport, conformément aux désirs de ce terrible Varloff, avec le signe convenu qui signifie : Ne pas tenir compte de cet envoi.

Les voyageurs restèrent seuls.

— La peste soit de la révolution, gronda le romancier.

— Chut ! Chut ! riposta Violet avec un gentil sourire. N’en dites pas trop de mal. Elle nous a amenés à Odessa, où celles que nous aimions sans les connaître désiraient arriver.

— Chère petite, murmura la Parisienne.

Mais Max Soleil eut un geste violent.

— Jamais on n’a soigné une blessure de cette façon. On voudrait aggraver votre état, que l’on ne s’y prendrait pas autrement.

— Rassurez-vous, M. le Français, fit une voix sonore, l’état de miss Violet Mousqueterr ne s’aggravera pas, car elle ne sortira de l’hôtel de Saint-Pétersbourg que complètement guérie.

Tous avaient sursauté ; tous tournèrent leurs regards vers la porte. Dans l’encadrement, le révolutionnaire Varloff était debout. Il acheva, sans qu’un muscle de sa face indiquât s’il parlait sérieusement ou s’il se délectait en une froide ironie.

— La révolution ne voudrait pas s’associer au crime de lèse-beauté imaginé par M. le consul d’Angleterre. Miss Mousqueterr ne prendra point passage sur le steamer Bakou.

Et Max, retrouvant la voix, ayant demandé :

— Vous vous y opposerez ?

— Sans doute. Un peu imprudemment, cette, charmante Miss a promis au Consul de sa nation. Moi, qui lui porte un intérêt très grand, je la mets dans l’impossibilité de tenir ses engagements. Comment ? C’est bien simple… Les hôtels, celui de Saint-Pétersbourg comme les autres, sont autorisés à fonctionner, sous le contrôle et la surveillance du Comité. J’ai installé un poste de six hommes, avec lesquels je me tiendrai en permanence. Personne ne quittera la maison sans un laissez-passer de moi.

Et avec un salut dégagé :

— Je regrette de mécontenter peut-être un peu miss Violet, en tant que citoyenne britannique, mais j’espère que, comme blessée, elle me saura gré des mesures prises pour lui éviter tout dérangement.

Sans attendre de réponse, Varloff s’éclipsa.

— Au fond, s’écria Max, je suis enchanté.

Violet lui adressa un regard de reproche.

— C’est mal, puisque cela m’afflige.

— Bah ! les gouvernements s’en tirent toujours. Tandis que les blessés…

— À ma place, seriez-vous d’abord Français ou blessé ?

Le romancier demeura coi sous ce coup droit. Après un instant, il reprit :

— Seulement, voilà. Je ne trouve pas le moyen de vous emmener à bord du Bakou.

La réflexion prouvait à tout le moins qu’il avait totalement changé d’avis, et cela sur un simple mot de la jeune fille. Elle l’en récompensa d’un regard, puis résolument :

— Eh bien, cherchons.

Mais ce fut en vain que les imaginations se cotisèrent. Sir John lui-même, rapproché de ses compagnons par son loyalisme britannique, apporta son contingent de projets. Comme les autres, ils durent être repoussés, après avoir été reconnus impraticables.

Peu à peu, Violet s’énervait à cette poursuite de l’idée introuvable. Max s’inquiétait de la voir, une teinte ardente aux joues, se rebeller contre ses conseils de calme, de patience.

La charmante enfant aimait passionnément son pays. Elle souffrait de songer qu’elle lui pouvait devenir obstacle. Et la fièvre sournoise, ennemie silencieuse toujours prête à fondre sur la souffrance, montait, montait, accélérant les pulsations du pouls, faisant croître insensiblement la température. Vers huit heures du soir, le thermomètre médical, consulté par la duchesse, accusa 39°,7. L’agitation de Violet grandissait avec le temps écoulé.

— Le bateau part à minuit ; à minuit, je devrais être à bord.

Énervée, des larmes jaillissant presque de ses yeux, elle suppliait :

— Monsieur Max, vous qui êtes si imaginatif ; trouvez, je vous en prie, trouvez la voie d’échapper à ce si intraitable révolutionnaire.

Mais la pensée du jeune homme se montrait rétive.

Une anxiété douloureuse la paralysait. Il n’avait qu’une perception nette, traduite sur ses nerfs par une souffrance aiguë, un grelottement insupportable.

— Vont-ils donc me la tuer !

Neuf heures ! À la supplication du Parisien, la duchesse, très désorientée elle-même, consulte de nouveau le thermomètre. L’indication de l’instrument est terrifiante. Il marque 41°,1. Le doux visage de la malade a pris une teinte inquiétante, une sorte de lividité rouge, si l’on peut exprimer ainsi cette couleur inexprimable, étendard de la fièvre victorieuse. Ses grands yeux bleus brillent d’un éclat troublant. Et de ses lèvres sèches sort une voix rauque qui répète :

— Oh ! partir, partir.

Les jours sont longs à ce moment de l’année. Pourtant la nuit est venue. La chambre s’est remplie d’ombre. Nul n’y a fait attention. Au dehors, par les croisées ouvertes, on distingue les guirlandes de lumière du port, les feux des bateaux à l’ancre sur rade.

Là-bas, près du môle de la Quarantaine, les feux de position du Bakou. Une auréole rougeâtre couronne les cheminées du vapeur, indiquant qu’il est sous pression, prêt au départ. Et Max, naguère si opposé à la translation de la chère blessée, donnerait à présent dix années de sa vie pour pouvoir l’emporter là-bas.

Il se retourne. Il lui semble que, sur la couche où gît miss Violet, deux yeux phosphorescents regardent, comme lui, dans les ténèbres épandues sur le port, sur l’horizon de mer.

Il rêve évidemment. Mais sa raison a beau le lui affirmer, la sensation nerveuse subsiste. Elle lui devient insoutenable.

Presque sans se l’expliquer, il ressent le besoin de lumière. La clarté chasse les hallucinations de la nuit. Il va au commutateur qui commande l’éclairage électrique de la chambre. La main tâtonne, trouve le bouton tournant, l’actionne.

Un flot de lumière inonde brusquement la pièce, appelant un léger cri de surprise des autres voyageurs. Mais avant que Max ait pu dire un mot pour justifier son acte, Mona s’est dressée toute droite. Elle parle :

La folle, le bras étendu, répète : l’Orient, clarté, bonheur.

— La lumière ! Vers l’Orient ! Vers l’Orient !

Et à sa voix répond celle de la duchesse de la Roche-Sonnaille.

— La lumière ! Qui sait ! Elle nous a rendu déjà de tels services.

Tous l’interrogent du regard. Sur le visage de miss Violet a passé comme une espérance.

La jeune fille s’est soulevée sur le coude. Comme le romancier, comme sir John Lobster, elle regarde avidement Sara.

L’aimable Parisienne, d’un geste de la main, leur indique que le moment n’est pas propice aux explications.

À cette heure, Mona Labianov est en proie, à ce que l’on peut désigner sous l’appellation de crise lumineuse. Elle a, en de tels instants une curieuse et troublante lucidité scientifique. Cette fois encore, sera-t-il possible de faire servir cet état au bien de tous. Sara se rapproche de la folle qui, le bras étendu, les yeux noyés de vague, répète :

— L’Orient ! Clarté ! bonheur.

La duchesse prononce :

— Ah ! pourquoi ces misérables veulent-ils nous empêcher de marcher vers l’Orient.

Elle se tait. Ses compagnons demeurent muets, retenant leur haleine, stupéfaits de l’effet produit par ces simples paroles.

La jeune Russe s’est brusquement tournée vers son amie. Ses traits expriment maintenant l’intelligence ; ses regards sont vifs, assurés. Elle prend la main de la Parisienne, et interroge :

— Qui donc s’oppose à notre marche vers l’Orient ?

— Des hommes qui veillent à la porte.

Et entraînant la pauvre enfant, démente raisonnable, vers la fenêtre elle lui montre le môle de la Quarantaine, le vapeur Bakou.

— Cette nuit, ce navire quitte le port. Il se dirige vers l’Orient, l’Inde.

Des cabines pour nous sont réservées à bord.

— Eh bien, partons.

Tout l’être de la démente semble illuminé par l’idée du départ. Mais la duchesse répond tristement :

— Impossible. Nos gardiens.

— Ah ! oui, les hommes qui sont à la porte de la maison.

Pour tous, une stupeur. L’insensée cambre sa taille souple dans un accès d’hilarité. Elle prononce enfin :

— La lumière triomphe des volontés. Ceux qui se placent sur son chemin sont des êtres d’ombre, vaincus par avance.

Et, d’un accent de commandement, semblant chercher autour d’elle :

— Où sont donc mes armes de clarté ?

C’est la caisse aux tubes qu’elle réclame. Tous le comprennent. Est-ce que la folle va faire ce qu’eux, doués déraison, considéraient comme impossible.

— Dans une pièce voisine, murmure Sara dont la voix tremble d’espoir.

— Alors, viens.

Mona a saisi la main de sa compagne de douleur. Elle l’entraîne. Elle sort avec elle. Violet, dont la figure exprime une attente anxieuse, montre la porte :

— Allez, allez, M. Max, je vous en prie.

Il ne résiste pas. Il bondit dans le couloir, atteint la chambre affectée à la jeune Russe. La porte en est ouverte. Mona agenouillée devant la caisse aux tubes, en choisit plusieurs dans les cases numérotées de trois à douze… Puis, elle se relève.

— Avec cela, nous passerons.

— C’est que nous avons une jeune malade, qu’il faut porter.

— Ils la porteront, riposte imperturbablement la Russe. Et aussi notre caisse, don précieux de la lumière.

Le cœur de Max bondit dans sa poitrine. Certes, Mona est folle. Et cependant, elle s’exprime avec une telle confiance, qu’il se sent gagné par la certitude émanant d’elle.

On passera, on parviendra sur le Bakou. Et Violet sera sauvée.

Le coffre est refermé. Mona tend un tube à la duchesse. Elle aperçoit le romancier et lui en remet un autre. Comme un officier distribuant des ordres, elle dit :

— Dissimulez dans votre manche ; la lentille supérieure en avant, sous les doigts.

Ils exécutent le mouvement.

— Bien, à mon signal, appuyez sur le-poussoir.

— Et ? demanda curieusement Max pris par la bizarrerie de la scène.

— Et projetez le faisceau orange

— Ah ! c’est la lumière orangée.

— Sur le front de vos ennemis.

La conclusion ne satisfait pas le Parisien. Un faisceau de rayons, même orangés, ne lui semble pas devoir modifier les idées de personnages aussi entêtés que les révolutionnaires. Aussi, il insiste :

— Et que se produira-t-il, je vous prie ?

— L’hallucination.

— Quelle hallucination ?

— Je ne le sais pas. Cela dépend de l’esprit où elle se produit. Mais quelle qu’elle soit, elle tendra à faire agir nos ennemis dans le sens que nous souhaitons.

Et Max secouant la tête d’un air de doute, Sara murmura :

— Obéissons. Moi, je crois. Dès qu’il est question de lumière, elle voit, elle sait, elle comprend des choses qui nous échappent.

Du reste, Mona ne paraît pas avoir remarqué l’indécision du jeune homme. Elle prend la duchesse par le bras.

— Où sont ces fous qui barrent notre route ?

— En bas dans le bureau et le vestibule de l’hôtel.

— Bien, suivez-moi.

Elle passe dans le couloir. Dominés par l’autorité qui se dégage d’elle, ses compagnons la suivent docilement. Elle s’engage dans l’escalier qui relie le premier étage au vestibule d’entrée. Ils l’imitent.

Les voici en face du bureau de l’hôtel. Un homme se dresse devant eux. Armé d’un fusil, il croise la baïonnette avec cet avertissement :

— On ne passe pas.

Le révolutionnaire relève son arme.

La folle riposte par un rire cristallin et étend le bras. On dirait qu’une auréole orangée jaillit de ses doigts délicats ; un disque lumineux se projette sur le front du factionnaire.

Et Max stupéfait, ahuri, assiste à cette scène étrange. Le révolutionnaire relève son arme, puis il rend les honneurs. Une sorte d’extase embue son regard.

— Vierge de Kazan, fait-il doucement sur le ton de la vénération, Vierge de Kazan, merci de te manifester à ton serviteur. Je ne suis qu’un pauvre charpentier, mais je n’ai jamais terminé la journée sans m’agenouiller devant tes icônes, dis tes ordres, Olaf obéira.

— Je les dirai devant tous. Où sont tes camarades ?

— Dans le bureau, avec Varloff, le président du Comité révolutionnaire.

— Montre-moi le chemin.

Et le charpentier Olaf, obéissant, la folle murmure aux oreilles de Max et de Sara :

— Opérez comme je viens de le faire.

Puis, elle franchit le seuil du bureau, aussitôt suivie par ses deux compagnons de voyage.

Là, attablés autour d’une cuvette de porcelaine, dans laquelle flambe un punch au vodki, Varloff et ses compagnons devisaient gravement.

L’entrée du factionnaire, celle des voyageurs provoqua une exclamation générale de surprise :

— Que veut dire cela ?

Les trois visiteurs, avec un ensemble parfait avaient étendu les bras en avant, de leurs doigts s’échappaient des aigrettes orangées, promenant sur les crânes des révolutionnaires des cercles lumineux.

— Quoi ? Qu’est-ce ? balbutia le président du Comité de la révolution.

Mais il cessa d’interroger.

Son visage se transfigura exprimant une exaltation voisine de la démence.

— République, rugit-il, c’est la République !

Et avec une ferveur soudaine, cette ferveur des révolutionnaires russes qui voient en la République une religion nouvelle, il continua :

— Oui, oui, tu ordonnes. Le triomphe ne dépend pas de l’Angleterre, mais de nous ; soit ! nous ne mettrons pas les souverains aux prises. Tu seras satisfaite, République ! Nous ne contraindrons personne, la justice seule guidera nos actions.

Ses compagnons, des ouvriers, écoutaient avec une hébétude surprise. Peut-être chez eux, l’hallucination orangée qui, à leur chef montrait une incarnation de la République, représentait-elle, comme pour leur compagnon Olaf, une Notre-Dame de Kazan ou d’un autre sanctuaire de la Russie.

Qu’importait leur illusion. Toutes tendaient au même but. Agir selon le désir de celle qui distribuait ainsi le rêve.

Dix minutes plus tard, quatre des gardiens, ayant, rétabli la civière de Violet, emportaient la blessée. Deux autres s’étaient chargés du coffre aux tubes colorés.

Violet, John, stupéfiés par le prompt succès des manœuvres de l’insensée, avaient sollicité des explications. Mais Sara, Max lui-même avaient répondu :

— À bord, nous aurons le temps, vous saurez tout.

Et maintenant, balancée au pas rythmé de ses porteurs, la gentille Anglaise assistait à un spectacle qui la remplissait d’étonnement.

Mona, la duchesse, le Parisien, marchaient sur les flancs de la colonne. De leurs mains tendues vers les révolutionnaires s’échappaient des lueurs orangées. Ainsi l’on parcourut le Boulevard, on descendit l’escalier de Quarantaine-Ovrag, on passa au bas de la hauteur que domine le parc Alexandre.

Puis, traversant les voies du chemin de fer maritime, un peu au-dessus de la gare, la petite troupe s’engagea sur le môle de la Quarantaine, à l’extrémité duquel était amarré le steamer Bakou.

À onze heures quarante-sept minutes, treize minutes avant l’heure fixée pour le départ du bateau, les passagers franchissaient la passerelle d’embarquement.

Le consul ne les avait pas trompés. Leurs cabines étaient retenues.

Et comme un consul ne se dérange généralement que pour des personnages d’importance, le commandant du navire s’empressa, autour de ceux-ci.

Violet fut installée dans une cabine du pont. Cependant, Mona confiait à la duchesse :

— Il faut maintenir nos ennemis sous les rayons orangés jusqu’au bout. L’hallucination sans cela serait dissipée avant l’heure du départ.

Et Sara ayant transmis cette indication au romancier, tous deux continuèrent leurs projections orangées, ce qui étonna profondément l’officier du Bakou. Si profondément qu’il risqua cette question :

— Que faites-vous donc là ?

Ce à quoi Max répondit avec un flegme imperturbable :

— De la médecine, nous guérissons ces pauvres diables de l’alcoolisme.

Portant ainsi la surprise du capitaine à une telle intensité qu’elle le réduisit au silence. Cependant, Mona donnait ses ordres aux révolutionnaires :

— Repassez la passerelle.

Et tous, Varloff en tête, ayant obéi.

— Bien, alignez-vous le long du quai.

Tandis qu’ils exécutaient le mouvement, elle appela à elle la duchesse et le Parisien.

— Nous, le long du bastingage, saturons-les de lumière orangée jusqu’au départ.

Les matelots regardaient à distance, impressionnés par la scène incompréhensible. Ils écoutaient les révolutionnaires marmonnant des oraisons bizarres, au milieu desquelles se croisaient des appellations peu accoutumées à marcher de conserve.

— Sainte Dame de Kazan !

— République !

Mais les coups de sifflet des maîtres retentissent.

— À la besogne. Larguez les amarres, disent les sifflements stridents.

Le steamer est délivré des liens qui l’attachaient au rivage. Il a un long frémissement, on croirait qu’il exprime sa satisfaction de se sentir libre, prêt à s’élancer sur la piste liquide, au bout de laquelle il trouvera les merveilleux pays d’Extrême-Orient.

Les coups de sifflet se succèdent, se précipitent. La sirène, au timbre grave, quelque peu enroué, se met de la partie. Elle meugle dans la nuit, en lançant une colonne de fumée blanche. Et puis, toute la coque frémit. À l’arrière du bâtiment se produit un léger remous. On est parti.

Comme attirés par une force invincible, les révolutionnaires escortent le steamer jusqu’à l’extrême pointe de la digue, toujours baignés de lumière orangée.

À l’extrémité, ils s’arrêtent. Ils lancent des adieux tendres, où se mêlent encore la Dame de Kazan et la République. Puis, ils demeurent immobiles suivant des yeux le vapeur qui dépasse le môle et s’enfonce dans la nuit.

— Sauvés ! murmure Max.

— Éteignez les tubes, ordonne Mona.

Ses compagnons obéissent. Ils lui remettent les projecteurs qui ont assuré leur sortie du port d’Odessa. Elle va les remettre dans leurs cases, et après elle retombera dans cette folie douce, contemplative, dont elle ne sort que pour stupéfier son entourage par la clarté, la précision de son esprit, aussitôt qu’il applique ses facultés à la lumière.

Cette même pensée traverse le cerveau de ses compagnons. Ils se la disent dans un regard mélancolique ; mais ils n’ont point le temps de l’exprimer par le langage articulé.

Au loin, du côté du môle, deviné seulement au chapelet de lumière, que ses lanternes tracent dans la nuit, des cris assourdis s’élèvent, viennent mourir aux oreilles des passagers.

— Qu’est-ce ?

C’est Max qui chuchote cela.

— La fin de l’hallucination sans doute, dit la duchesse sur le même ton.

— Ils doivent être furieux.

Certes oui, Varloff, ses subordonnés écument de rage ; ils ont repris possession d’eux-mêmes, ils se sont regardés avec stupéfaction. Qu’est-ce qu’ils font là, au bout du môle de la Quarantaine ? Un mousse qui a été intrigué par les radiations orangées, qui a suivi la petite troupe jusque-là, leur dit ce qu’il a vu.

Alors, il n’y a plus de doute. Les voyageurs les ont joués. Ils poussent des hurlements, ordonnant au navire de rentrer au port. Peine inutile. Le Bakou est trop loin, la voix n’y arrive plus que comme un bruit vain.

Tous ont laissé leurs armes à l’hôtel de Saint-Pétersbourg ; sans cela, ils feraient feu dans les ténèbres, au hasard, pour passer leur colère sur quelque chose. Et cette consolation leur étant refusée, ils s’invectivent, s’accusent réciproquement. La discussion s’aigrit, s’échauffe, toujours à la grande joie du mousse qui excite les hommes, rassemblés là, lui semble-t-il, uniquement pour lui donner la comédie.

Et l’aventure se termine par un pugilat homérique, dont les causes ne furent jamais bien expliquées au Comité Central révolutionnaire d’Odessa.

L’affection de Max s’était trompée. Le départ d’Odessa n’avait point apaisé la fièvre de miss Violet Mousqueterr.

C’est que le mal avait des causes profondes. Tout d’abord, la cautérisation lumineuse opérée par Mona avait vaincu l’élévation de température, consécutive d’une blessure et de la perte du sang.

Il est probable que la jeune Anglaise, si elle n’avait point eu à subir ensuite des secousses, des émotions, des déplacements répétés, aurait connu les joies de la convalescence rapide.

Par malheur, trop d’incidents fâcheux s’étaient répercutés sur son organisme affaibli.

À bord du Bakou, la fièvre s’accentua. La traversée de la mer de Marmara, de l’Archipel, de la Méditerranée, du canal de Suez furent pénibles, avec des alternances d’abaissements et de reprises de température.

Max et Sara se relayaient à son chevet. Le jeune homme mourait à petit feu. L’anxiété le dévorait. Ses joues creusées, ses paupières meurtries, disaient son désespoir.

Mais une fois engagé dans la mer Rouge, ce couloir liquide entre deux déserts, la tristesse du Parisien devint de l’épouvante.

Quiconque a fait le voyage d’Europe en Extrême-Orient, sait que la partie la plus pénible est la traversée de la mer Rouge. C’est là que rendent l’âme, les anémiés, les affaiblis par le séjour des colonies, qui, à quelques jours de navigation de la terre natale, se croyaient sauvés.

Il y fait une chaleur torride. Le vent lui-même n’apporte aucune fraîcheur. Il a été surchauffé sur les plaines désertiques qui bordent la mer, et il sert de véhicule à des poussières d’une finesse telle qu’elles pénètrent par tout. Les voilettes, lés étoffes les plus serrées ne peuvent les arrêter.

On juge de l’effet sur les muqueuses de la bouche et des poumons.

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Violet brusquement avait été reprise par la fièvre. Elle oscillait entre 41° et 42°. Une élévation insignifiante encore, et c’était la mort.

Pour comble d’épouvante, le médecin du bord s’était montré le matin particulièrement soucieux, tandis qu’il renouvelait le pansement de la blessure. Max, ne le quittant pas des yeux, Max, dont l’angoisse avait cette pénétration aiguë de ceux qui aiment, l’avait arrêté hors de la cabine.

— Docteur, vous êtes inquiet ?

À un homme, les médecins pensent généralement pouvoir dire la vérité. Celui-ci répondit donc nettement :

— Oui, très.

— Que craignez-vous… ?

— J’espère encore. Si nous étions sortis de cette satanée mer Rouge, tout irait bien ; mais nous en avons encore pour vingt-quatre heures.

— Enfin, où est le danger ? bégaya le jeune homme dont l’anxiété croissait avec les réticences du médecin.

Celui-ci baissa la voix :

— Je crains la gangrène !

La gangrène, mot atroce, qui d’une blessure légère fait une plaie mortelle ! Max se retint à la cloison pour ne pas tomber. Tout tournait autour de lui. Il lui fallut un prodigieux effort de volonté pour reprendre :

— Mais les antiseptiques ?

— J’ai fait le pansement nécessaire. Je le renouvellerai dans la journée contrairement à l’usage courant, seulement…

— Seulement ?

— Seulement, un rafraîchissement de l’atmosphère me donnerait une confiance plus grande que tous les dérivés du phénol, du sublimé ou des aldéhydes formiques.

Sur ce, le docteur, très ennuyé de ne pouvoir honnêtement consoler le désespoir qu’il voyait palpiter devant lui, s’était éloigné.

Et Max éperdu, avait pleuré comme un enfant, en redisant à la duchesse de la Roche-Sonnaille le terrible arrêt du médecin.

Un peu plus même, dans son désarroi moral, il eût éclaté en reproches contre la pauvre Mona, qui, selon sa coutume, suivait tous les mouvements de Sara et assistait impassible, incompréhensive, absente, à leur douloureux entretien.

Il était remonté sur le pont. Le capitaine l’avait obligé à se blottir dans un coin d’ombre, la station au soleil pouvant, entraîner la mort.

Mais Max était resté immobile, absorbé, à l’endroit où il avait été placé. Il ne parut pas au déjeuner.

Sa pensée, son âme vagabondaient bien loin, se perdant en espoirs impossibles, irréalisables : le nuage jeté comme un écran devant le soleil ; la pluie diluvienne versant sa fraîcheur.

Des nuages, de la pluie ; chimères sur la mer Rouge ! Est-ce que le ciel n’y est pas implacablement bleu ! Est-ce que le soleil n’y brille pas impitoyable !

Soudain, il tressaillit. Une voix avait murmuré près de lui :

— Monsieur Max, voulez-vous venir dans la cabine de miss Violet…

Mme de la Roche-Sonnaille se tenait devant lui. Il lui sembla que le visage de la duchesse était plus grave qu’à l’ordinaire. Une pensée déchirante lui traversa l’esprit.

Violet l’appelait à son chevet. Elle allait mourir. La sinistre prophétie du médecin du bord se réalisait.

Et affolé, ne percevant pas les paroles que Sara continuait à lui adresser, il bondit sur le pont, heurtant les matelots, les passagers anéantis par la chaleur, et courut vers la cabine de la blessée.

À la porte, il s’arrêta une minute.

Ses jambes flageolaient sous lui ; il étouffait. Et puis, dans un mouvement violent, puisant du courage dans l’excès même de son désespoir, il poussa la porte.

Il s’arrêta sur le seuil, stupéfait, hébété. Un courant d’air frais, presque froid, avait frappé son visage.

De l’air frais au beau milieu de cette maudite mer Rouge ; la souffrance avait été trop grande. Il devenait fou.

Mais une douce musique se fait entendre.

— M. Max, murmure un organe doux, argentin.

Violet est à demi soulevée sur sa couchette. Est-ce une illusion, son visage a repris son teint normal, ses yeux purs ont perdu leur éclat fébrile. Elle parle encore :

— C’est notre chère folle qui m’a sauvée.

Sa main fine se tend vers un coin de la cabine. Le romancier suit le geste du regard. Là, près du hublot, il y a une plaque métallique dressée sur un escabeau. En face sont des tubes, rangés en batterie comme de minuscules pièces d’artillerie, et qui couvrent la plaque de leurs rayonnements vert émeraude.

Ah ça, il a la berlue. Il croit voir des glaçons sur la surface du métal. Des glaçons, quand la température est de cinquante-sept degrés à l’ombre !

Miss Violet ajoute :

— J’avais besoin de fraîcheur, Mona m’en a donné avec les rayons verts.

Ceci est une révélation. De nouveau, une heure de lucidité de la folle vient de produire le miracle scientifique. Les rayons verts distillent le froid. Elle a « frappé » la cabine, ainsi qu’une carafe.

Il n’a pas une parole. Chancelant, il marche vers la couchette, il s’abat sur les genoux et prenant la main que la jeune fille lui abandonne, il fond en larmes, murmurant :

— Sauvée ! Sauvée !



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XII

OÙ MAX SOLEIL REPREND SON ENQUÊTE


Sous la rubrique « arrivées et départs » le Bengaloor Review avait publié l’entrefilet suivant :

« Arrivée dans notre cité de la multimillionnaire miss Violet Mousqueterr et sa suite. Nous avons appris, avec un douloureux émoi, que la charmante voyageuse, très affaiblie par une blessure reçue en territoire russe, assure le repos nécessaire à sa convalescence en fermant sa porte à toute interview.

« Nos lecteurs comprendront, qu’en pareil cas le journaliste gentleman, que nous nous piquons d’être, n’essaie point, par une insistance déplacée, de forcer une volonté doublement respectable, puisqu’elle est exprimée par une lady et par une blessée. »

Cette courte note était conforme à la vérité.

Violet et ses amis avaient atteint Calcutta, loué une villa, dite Trefald’s Cottage sur les hauteurs qui dominent le Gange. Là, dans le repos absolu, la jeune fille, faible encore, achèverait de recouvrer ses forces, tandis que Max et la duchesse commenceraient la recherche difficile de l’habitation où la Parisienne, où Mona, avaient prononcé l’éternel adieu en face de ceux qu’elles aimaient.

Sir John pressenti, avait refusé de se joindre aux explorateurs, par cette phrase habile, sentant son « parlementaire » d’une lieue.

— Miss Mousqueterr est blessée ; miss Mona ne jouit point de sa raison ; je craindrais de les laisser seules, sans la protection d’un gentleman.

Ce qui avait fait hausser les épaules à la malade, et sourire Max.

À cette heure, il tenait conseil avec la duchesse à l’ombre épaisse d’ewaguts, sorte de banians sacrés au feuillage touffu.

— Alors, d’après vous, chère Madame, cette villa luxueuse où vous fûtes entraînée avec votre mari, Mlle Mona et M. Dodekhan, se trouverait au nord-ouest de Calcutta.

— À une cinquantaine de kilomètres. Quand on nous y conduisit, nous ne pûmes nous rendre compte de rien, car nous étions tous endormis.

— Endormis ?

Sara affirma de la tête.

— Nos ennemis étaient de puissants forceurs au sommeil. Tous les moyens scientifiques connus de provoquer à dormir leur sont familiers. Mais cela n’a pas d’importance. Au retour, Mona et moi, fûmes transportées en palanquin, en chaise à porteurs plutôt. Or, le voyage de cette habitation à Calcutta dura quatre jours.

— Quatre ! les porteurs hindous parcourent environ vingt-cinq kilomètres par étape.

— Oui, mais ils ont certainement fait de longs détours.

Max se dressa très intéressé :

— Vous vous en êtes aperçue ?

— Oh ! par raisonnement surtout, le pays m’était et m’est inconnu. Seulement, nous n’avons rencontré aucune agglomération… La nuit, nous campions sous des tentes. Or, dans le Bengale, voyager si longtemps en dehors des endroits habités, indique un parti pris de les éviter.

— Très juste.

— C’est pourquoi je n’hésite pas à appliquer aux détours inutiles la moitié du chemin parcouru.

— Ce qui vous amène au chiffre de cinquante kilomètres.

— Vous l’avez dit.

Tous deux se turent, pensifs, ils songeaient à la difficulté de retrouver la propriété en question. Autant chercher une aiguille dans une meule de foin.

— Et pourtant il faut la découvrir, gronda soudain Max, il le faut. Car par elle, nous arriverions certainement au repaire des bandits.

Sara l’interrogeant du regard, il continua :

— Sans doute, le parleur du sans fil que j’ai emporté du bastidou, est réglé de façon à correspondre avec une ligne de postes établie entre Marseille et cette villa mystérieuse.

— C’est vrai.

— De là, nous pourrions nous mettre en communication, surprendre une part du secret, que sais-je.

Et s’ancrant dans son idée :

— Autre chose encore. Les Masques Jaunes craignaient de vous voir arriver dans ce pays. Rappelez-vous leurs efforts pour vous empêcher de descendre au Sud, au Sud où vous souhaitiez vous embarquer pour l’Inde.

— Oui, en effet, mais…

— C’est donc, continua le jeune homme avec ce sens déductif si développé chez lui, qu’une fois à Calcutta, la découverte de la maison mystérieuse n’est pas aussi difficile que nous le pensons.

— Peut-être.

— Sûrement. Et pour qu’il en soit ainsi, que faut-il ? Que la propriété soit, non pas à cinquante kilomètres de Calcutta, car, alors, on aurait une immense circonférence à explorer ; la recherche attirerait donc forcément l’attention ; les Masques Jaunes, dont les ramifications sont innombrables, auraient le temps d’aviser, d’agir.

— D’où vous concluez ?

— Que l’on peut tomber juste sur la propriété, au débarqué dirais-je presque, et que par suite, elle est toute proche de Calcutta.

— Soit ! Alors comment expliquez-vous les quatre jours de marche de mes porteurs ?

— Ils ont décrit un grand cercle aboutissant tout près de leur point de départ.

— Comment n’avons-nous pas eu, durant notre captivité, l’impression du mouvement d’une cité populeuse toute voisine ?

— Question topographique. L’horizon était-il barré ?

La duchesse se leva toute droite, et avec une émotion singulière :

— Oui, oui, des hauteurs boisées.

— Dans quelle direction ?

— Ouest-Sud-Ouest, autant que mes souvenirs se peuvent orienter.

Du coup, Max se prit à sourire.

— Alors, je descends dans le quartier du Commerce. À la première librairie, je me munis d’une carte de la région au cent millième, nous y cherchons des hauteurs masquant Calcutta à l’Est-Nord-Est.

— Pourquoi Est-Nord.

— Parce que de l’autre côté vous les voyez Ouest-Sud ; nous les voyons, nous, à l’envers.

— Ah ! s’écria la Parisienne, je commence à croire qu’avec vous, je réussirai. Quel agent de police vous auriez fait, M. Max.

Celui-ci se prit à rire.

— Il est certain que si les chefs de sûreté pouvaient, décider les romanciers à entrer à leur service, la police serait mieux faite ; mais pour l’instant, continuons à rester policier-amateur et résumons nos découvertes.

Puis, comptant sur ses doigts :

— La résidence cherchée est entre huit ou dix kilomètres de la ville, séparée de celle-ci par des collines boisées. Elle est dans une vallée, boisée également, à distance de grandes routes, desservie seulement par des chemins d’importance secondaire.

— Cela est vrai, murmura Sara stupéfaite, mais comment le savez-vous ?

Il haussa les épaules.

— Trop simple ! Oubliez-vous m’avoir déclaré que vous n’aviez pas eu l’impression de la circulation intense qui s’opère aux abords des cités importantes.

— Sans doute, mais de là à affirmer.

— S’il y avait eu aux environs une grande route, vous auriez perçu des bruits de convois, de troupeaux, de caravanes. La nuit surtout les bruits se propagent fort loin…

— En effet. Comment n’ai-je point pensé à cela ?

— Parce que vous avez préféré me l’entendre dire, répéta Max Soleil avec un regard malicieux.

Mieux que personne, il savait par expérience que l’esprit de déduction est extrêmement rare, mais que ses raisonnements sont si aisés à comprendre que le public ne croit jamais se trouver en face d’une faculté supérieure. Il reprit, du reste, d’un ton enjoué :

— Donc, je vais en ville. J’achète une carte. Je loue une automobile.

— Une automobile ?

— Oui. Pour aller plus vite en nous fatiguant moins.

— Mais le mécanicien…

— Ne nous gênera pas, car ce sera moi. Vis-à-vis du loueur, c’est une simple question d’arrhes. Au surplus, grâce aux annonces des journaux, la suite de miss Mousqueterr doit jouir de la confiance générale.

Cette fois Sara, se mit à rire franchement.

— Heureusement que l’on nous a considérés comme des seigneurs sans importance de la suite de la chère mignonne. Voyez-vous qu’ils aient imprimé mon nom, celui de Mona. Nous n’aurions eu qu’à nous rembarquer au plus vite, sous peine de retomber entre les griffes des misérables.

J’achète une carte.

Le romancier l’interrompit :

— À ce propos, Madame, permettez-moi de vous adresser une question qui a peut-être un certain intérêt.

— Dites, dites, je vous en prie.

— Vous estimez que Dodekhan a été…

Il s’arrêta, hésitant à prononcer le mot qui raviverait la douleur de la duchesse. Mais celle-ci acheva d’un ton grave :

— Je crois qu’il a été massacré, comme mon bien-aimé Lucien. Je les ai vus sous le couteau des assassins.

— Oui, sans doute. Mais vous avez vu aussi leur vainqueur, Log…

— Tomber, le crâne fracassé d’un coup de revolver.

— C’est devant cette vision du téléphote que Mlle Mona a perdu la raison.

— Pauvre amie !

— Oui, cela est atroce. Seulement, si de deux maîtres du Drapeau Bleu, on retranche deux, il me semble qu’il reste zéro. Qui donc s’est substitué à eux et continue à vous persécuter ?

Sara demeura muette, la question si simple, si élémentaire d’apparence une fois posée, elle ne se l’était jamais faite. Elle murmura lentement, d’un air méditatif :

— Log a été tué. J’ai vu, j’ai bien vu, le crâne éclaté, ce corps roulant sur le sol.

Et, avec un vague espoir dans les yeux :

— S’ils avaient fait grâce à Dodekhan ?

Mais Max secoua légèrement la tête :

— Hélas ! Madame, Dodekhan ne serait pas votre ennemi.

Elle ne répondit pas, pencha le front vers la terre, et resta un instant ainsi. Peut-être tout bas se gourmandait-elle de s’être, une fois encore, prise à l’espérance de l’impossible.

— Et pourtant, reprit-elle comme avide de montrer son énergie revenue, la lutte était circonscrite entre eux.

— Absolument ?

— Absolument. Eux seuls avaient Ta clef des signes secrets auxquels obéissaient les Sociétés Asiatiques. Dodekhan surtout, puisque nous avons été renvoyées en Europe sur sa promesse de révéler, à Log, ce que ce dernier ignorait encore :

— Alors, fit le Parisien comme se parlant à lui-même, le chef actuel !

— Je ne le connais pas.

— Il me semble que si.

Du coup, la jeune femme considéra son interlocuteur avec une surprise non dissimulée.

— Expliquez-vous.

— C’est aussi mon intention. Dans votre récit, une chose m’a frappé. Log y apparaît comme une seule de personnage double, toujours flanqué d’un serviteur géant.

— San !

— Précisément. Par ses fonctions, ce San devait en connaître long sur l’organisation de la confédération asiate.

— Je crois que Log n’avait pas de secrets pour lui.

— Eh bien, mais, n’y a-t-il pas là un chef tout trouvé ? Oui, certes, un chef incomplet, et comme intelligence, et comme savoir ; mais un chef possible, par comparaison avec les autres affiliés.

— Au fait, vous avez raison.

— Et puis, cela explique le décousu de ses manifestations. Vous êtes enfermée avec Mlle Mona dans une maison de santé. Un homme de haine, mais d’esprit pondéré doit vous juger suffisamment punies, suffisamment rayées de la circulation. Pas du tout, ses agents ont reçu l’ordre de favoriser votre évasion et de vous pousser vers l’Est. Cette complication est d’un esprit secondaire, banal. Cela est compliqué, hasardeux, et la preuve est que vous l’avez prévenu ; vous avez fui. Sans notre imprudence, à miss Violet et à moi, ils ne vous auraient pas retrouvées.

— Ne parlez pas ainsi.

— Pourquoi ? l’histoire n’est pas du roman. Les choses se sont passées ainsi, il faut le dire. Après tout, nous vous avons aidé de notre mieux à dépister les espions maintenant rayés définitivement du monde pensant. Pour en revenir à nos moutons, j’affirme que San a pris la place des maîtres disparus.

Sans vouloir s’expliquer davantage, le romancier se leva, et paisiblement :

— Vous plaît-il de m’accompagner, Madame ?

Elle répondit affirmativement, tout émue encore, du chemin vers la vérité parcouru durant son entretien rapide avec Max Soleil.

Elle avait compris la terrible puissance du raisonnement de l’auteur. Elle voyait clairement à présent par quel enchaînement logique d’arguments il avait reconstitué le drame du bastidou Loursinade.

Une demi-heure ne s’était pas écoulée, que, ayant pris congé de Violet et de sir John, auxquels ils recommandèrent Mona, tous deux sortaient de Trefald’s-Cottage et descendaient vers les quartiers commerçants avoisinant le Gange.

Chez Broad and Bridd, les grands papetiers-libraires de la métropole hindoue, les touristes se procurèrent sans peine une de ces excellentes cartes de la ville et banlieue, analogues à celles que dresse en France le ministère de l’Intérieur.

Un court séjour dans un Icer. sorte de kiosques ouverts de tous côtés, et dans lesquels des indigènes vêtus de blanc, le turban sick au front, servent des boissons glacées, leur permit de consulter la carte tout à leur aise.

Sous leurs yeux, figurée par des alignements de taches roses, la ville se développait sur la rive gauche du Gange-Hougly. Ils remarquèrent la voie ferrée, sensiblement parallèle au fleuve, voie qui traverse la ville.

Et, suivant une perpendiculaire au chemin de fer, le canal du Gange-Brahmapoutre-delta, lequel a son entrée dans la cité, décrit une longue courbe vers le nord, puis s’infléchit de nouveau à l’ouest pour atteindre le fleuve sacré.

Or, presque aussitôt, Max eut une légère exclamation :

— Tenez, Madame, voici en quel endroit vous étiez prisonnière.

Son index traçait sur la carte une ligne bissectrice de l’angle formé par le canal et le cours de l’Hougly.

À une distance que l’échelle au cent millième, permettait d’évaluer à dix kilomètres environ, semblant former l’embryon du dernier côté d’un triangle dont les cours d’eau eussent figuré les deux autres, une série de hachures soulignait cette inscription Black-Hills (collines Noires) et, en arrière de cette barrière orographique qui l’isolait de la cité, une plaine couverte d’un pointillé indiquant des bois futaie, se montrait avec la dénomination de Hunting-Reserve.

Son index traçait sur la carte une ligne bissectrice.

— C’est dans le Hunting qu’il faut chercher, dit encore le romancier.

Et Sara, l’interrogeant du regard.

— Les précautions étaient bien prises par vos ennemis. À deux pas de Calcutta, ils s’étaient ménagé une retraite sûre. Une propriété cachée au milieu d’une forêt et sans doute fermière du droit de chasse. Un désert boisé au milieu d’une province surabondamment peuplée.

Puis brusquement :

— Quand vous avez quitté votre prison, vous pouviez regarder en toute liberté ?

— Sans doute.

— Je veux dire, aucun moyen de circonscrire votre vue n’avait été employé par vos gardiens, vos porteurs.

— Aucun.

— Et reconnaîtriez-vous le chemin parcouru ?

Sara hésita un instant.

— Je l’espère, fit-elle enfin.

— Voyons, rappelez vos souvenirs. Tout d’abord, vous avez circulé par des chemins bordés de futaies, un chemin forestier.

— Oui, oui, affirma-t-elle.

— Puis, la route, plane au début, a accusé des pentes. Vous avez eu l’impression de franchir une passe au milieu de hauteurs.

— Peu élevées, c’est vrai encore.

Une admiration était en l’esprit de la Parisienne. Elle s’étonnait de la clarté avec laquelle Max lisait cette carte, après avoir deviné à l’avance ce qu’il y trouverait.

— Bien, reprit-il tranquillement, sans paraître soupçonner le sentiment qu’il faisait naître. Vous passiez alors cette seconde ligne de coteaux, qui bordent la plaine au Nord comme les Black-Hills la limitent au Sud.

Et brusquement :

— Avez-vous remarqué le point où la route quittait les fourrés, pour se développer dans la plaine.

— Oh oui, dit-elle ; des plantations de cotonniers, un village à gauche de la route ; un village musulman, le minaret dominant une mosquée de bois l’indiquait. Après les cotonniers, des pâturages, coupés de barrières de bois, entre lesquelles se trouvaient parqués des animaux, chevaux, buffles à bosse, et des moutons même.

— Oui, un paysage agricole, avec ce point très spécial dans cette région presque exclusivement boudhique ou brahmanique, un temple musulman. Eh bien, mais, Madame, je crois que nous n’aurons aucune peine à découvrir la cachette des Masques Jaunes, ou adeptes du Drapeau Bleu, à votre choix. Occupons-nous de notre véhicule.

Le barman soldé, les deux voyageurs se mirent en quête d’un négociant en automobiles. Dans Calcutta, cité de huit cent mille habitants, dont les Anglais, avec leur sens inné du confort, ont fait une ville européenne, tout ce qui touche aux commodités de la vie se rencontre.

Au bout de cinquante pas, une immense devanture, bois et verre, leur offrit ce qu’ils cherchaient.

Tous deux pénétrèrent dans le magasin, où un homme vêtu d’un complet de légère flanelle blanche s’empressa aussitôt à leur rencontre.

— Vous désirez ?

— Louer une automobile pour nous deux, afin de nous promener aux environs.

— Je n’ai pas de mécanicien disponible.

— Tant mieux, car je n’en veux pas.

Le marchand regarda Max, puis Sara. Un sourire aimable entr’ouvrit ses lèvres.

— Bon ! bon ! Je comprends, vous êtes nouveaux dans le mariage.

Et sans prendre garde au haut-le-corps que provoqua sa supposition erronée :

— Alors, dès l’instant où nous supprimons le mécanicien, cela va tout seul. J’ai justement là une voiture admirable pour la promenade, une électrique douce, silencieuse, une véritable auto de dame.

Cinq minutes après, on était d’accord.

En apprenant que ses clients faisaient partie de « la suite » de la multimillionnaire miss Violet Mousqueterr, le négociant voulut refuser les arrhes de garantie offertes par le Parisien.

Celui-ci dut insister pour décider son interlocuteur, tout en le remerciant de la confiance qu’il avait témoignée.

Comme on le voit, l’annonce passée dans la presse avait produit son effet, et tout commerçant sérieux de la bonne ville de Calcutta savait à cette heure que Trefald’s Cottage abritait l’héritière de l’une de ces immenses fortunes que la foule envie avec rage et qu’elle salue avec bassesse.

Les accumulateurs furent chargés.

C’étaient des Shephewpard, d’invention récente, que l’Académie des Sciences a décorés de ce titre louangeur : Liquéfacteurs d’électricité, afin d’indiquer ainsi, qu’à volume égal, les dits accumulateurs emmagasinent dix fois autant de force que tout autre appareil concurrent.

— Avec eux, assura le loueur, la voiture pourrait effectuer un parcours de seize cents kilomètres sans avoir besoin de se réapprovisionner.

— En route !

Max actionna les leviers, en homme pour qui l’automobilisme n’a point de secrets. Puis, les mains appliquées sur la roue de direction, maintenant l’appareil à une allure modérée dans la traversée de la ville :

— Madame, dit-il à sa compagne ; nous allons suivre l’Hougly, nous piquerons ensuite sur les collines Noires. Nous contournerons le Hunting-Reserve, que nous côtoierons sur sa face nord, jusqu’à ce que nous ayons retrouvé le petit village mahométan signalé par vous.

— Et… ?

— Ce village nous indiquera, la route par laquelle vous avez quitté les bois. Il ne nous restera plus qu’à nous y engager et à remonter la piste parcourue par vos porteurs. Si vous vous souvenez, cela sera facile. Sinon, nous tâtonnerons un peu, et nous arriverons quand même, car l’espace à fouiller est assez limité.

La ville noire, après les quartiers du commerce, défila sous les yeux des voyageurs. Puis, les rues disparurent, remplacées par des jardins, des villas de plus en plus espacées. Maintenant, l’Hougly développait son cours paresseux, dont aucun obstacle ne cachait les beautés.

Pagodes fouillées en coffrets précieux, habitations luxueuses, escaliers de marbre descendant au fleuve, végétations fleuries, se côtoyaient, s’amalgamaient en un spectacle féerique.

Les voyageurs, pris par la splendeur du site, oubliaient le but de leur promenade. Mais cette absence de pensée ne dura pas longtemps.

À quelques milles de Calcutta, une route se présenta se détachant vers l’Est.

Max la montra à sa compagne. Celle-ci approuva d’un signe de tête. Et l’automobile, accélérant son allure, fila rapidement.

Très plat tout d’abord, le terrain ne tarda pas à accuser des rampes successives, non point abruptes, mais allongées et peu pénibles à gravir.

À un mendiant fakir, accroupi au bord du chemin, Max ayant demandé :

— Comment se nomment ces hauteurs ?

Le fakir répliqua :

— Black-Hills.

— Alors, nous sommes dans le bon chemin, fit remarquer le Parisien à sa compagne.

L’on s’élevait toujours. Enfin, l’automobile roula sur un plateau d’où la vue s’étendait librement au loin. Ce plateau occupait le sommet d’une colline, au milieu d’une chaîne de hauteurs dont la direction générale semblait être Ouest-Nord-Est.

De ce côté, les éminences apparaissaient dénudées, découpées en carrés, en rectangles par les cultures. Mais vers le Nord-Est, elles se couvraient d’un manteau sombre de verdure.

— La forêt, indiqua le jeune homme.

Sara regarda, mais sans desserrer les lèvres. Une évocation intense la bouleversait à cet instant. Ainsi, c’était là, dans ces taillis cachant la terre qu’elle avait été captive. C’était de là qu’elle était partie confiante pour rentrer en Europe ! Malheureuse ! qui n’avait pas compris le tragique dévouement de son mari.

La sauver, elle, et mourir pour conserver l’honneur à Dodekhan, à ce généreux Maître du Drapeau Bleu qui les avait protégés de tout son pouvoir.

Et elle revenait en ce pays maudit. Une force mystérieuse l’y avait appelée. Oui. Elle voulait découvrir la tombe de son mari. La tombe ! Néant où la sentimentalité humaine s’obstine à voir quelque chose.

À présent, l’automobile descendait des pentes douces. Au-dessous d’eux, les voyageurs distinguaient une large vallée coupée de cultures et de pâturages, et au loin, éclairées obliquement par le soleil descendant vers l’horizon, des collines rougeâtres, avec toujours, à l’Est, la ligne sombre de la forêt.

La plaine fut traversée, la seconde rangée de coteaux fut franchie.

— Maintenant, Madame, prononça Max qui tira ainsi la duchesse de sa rêverie, nous allons marcher parallèlement à ces mouvements du terrain, je vous demande d’accorder toute votre attention au paysage, nous entrons dans la région où votre… mémoire peut nous faire gagner un temps précieux.

Elle promit d’un signe. Et chassant courageusement ses pensées tristes, elle se contraignit à l’observation unique de ce qui l’entourait.

La voiture électrique roulait sans bruit sur un chemin de traverse, épousant étroitement la direction des collines.

Bientôt, les pentes se couvrirent de buissons, de bouquets d’arbres isolés, sentinelles avancées de l’armée forestière des arbres. Puis, les troncs aux panaches de verdure se montrèrent plus serrés ; sous le dôme des feuillages régna la pénombre bleutée des sous bois. Les voyageurs côtoyaient la forêt.

De loin en loin, un chemin, sentier de raccourci, percée d’exploitation, se détachait de la route suivie pour se perdre sous les arbres. Max saisissait alors le levier de réglage. Il ralentissait l’allure de l’appareil. Mais Sara secouait la tête, et l’auto reprenait sa marche rapide.

Cela dura, longtemps ; la route s’éloignait insensiblement de la lisière des bois, tendant peu à peu à redresser son tracé vers le Nord. Elle se bordait de hautes végétations, qui masquaient la bande de terrain comprise entre elles et le pied des collines.

À présent, quand un chemin transversal se présentait, Max devait y engager la voiture, parcourir quelques centaines de mètres, et revenir sur ses pas en constatant l’absence des points de repère indiqués naguère par la duchesse.

Et de plus en plus, la route s’infléchissait vers le Nord.

Une hésitation se peignait sur les traits du romancier. S’était-il trompé dans ses déductions ? Sans doute, le sentier suivi pour sortir de la forêt pouvait rejoindre la route bien loin dans la campagne, mais alors le minaret, la mosquée n’étaient plus des jalons certains ; on ne les apercevrait pas sans doute au passage. Soudain, un cri étranglé de sa compagne le fit sursauter.

— Arrêtez ! Arrêtez !

D’un coup sec du levier, il embraya les freins.

— Qu’est-ce ?

— Cela ! cela ; je l’avais oublié, mais j’ai vu cela, je l’ai vu.

Sa main, se tendait vers un poteau en bois, peint de spires alternées blanches et rouges, et au sommet duquel se contorsionnait une de ces statuettes grimaçantes de Dheera, la sinistre divinité des morts violentes.

— C’est un poteau de Dheera, fit le Parisien.

— Oui, oui : mais cela m’a frappée, car cela se trouvait à l’angle du sentier suivi par mes porteurs et de la route.

Un sourire fut la seule réponse de Max.

— Vous ne croyez pas ? fit-elle saisie.

— Si, si, je crois que vous avez vu une figurine semblable. Il en existe des milliers dans l’Inde. Elles indiquent un endroit où s’est commis un crime, tout comme les croix dressées dans la campagne française.

— Oui, c’est possible, mais celui-ci, je le reconnais.

— Vous vous suggestionnez.

— Non, je vous jure que c’est ce poteau que j’ai vu.

— Alors, comment expliquez-vous que le chemin de la forêt ait disparu ?

La question fit pâlir Mme de la Roche-Sonnaille. C’était vrai ; elle l’avait affirmé elle-même, le sentier devait s’embrancher en ce point sur la route, et elle avait beau regarder, écarquiller les yeux, elle n’apercevait rien qui ressemblât à une voie fréquentée par les hommes.

Des buissons enchevêtrés formaient une barrière verte, à travers laquelle il était évident qu’une chaise à porteurs n’aurait jamais pu passer.

— Et cependant, prononça-t-elle à haute voix, mes sens me disent que je me trompe ; mais je sens que je ne me trompe pas.

— Ma foi, plaisanta l’écrivain, à moins d’admettre que l’on ait supprimé, le sentier, après vôtre départ…

Mais le sourire s’effaça de sa physionomie.

— Tiens, tiens, au fait, pourquoi pas ?

Puis, rencontrant le regard questionneur de sa compagne :

— Ces gens-là disposent de moyens d’une puissance incalculable.
SA MAIN SE TENDAIT VERS UN POTEAU DE BOIS, PEINT DE SPIRES ALTERNÉES.

— Incalculable est le mot, redit-elle avec un tremblement dans la voix.

— Or, quand on n’est limité, ni par la dépense, ni par le nombre des travailleurs, rien n’est aisé comme de supprimer une route. Excellent moyen de dépister ceux qui souhaitent la retrouver, à moins que cela ne les mette sur la piste.

Il avait sauté à terre, s’était porté auprès du poteau Dheeriste, s’était aplati sur le sol, disparaissant à demi sous les feuilles des buissons.

Mais ce qu’il faisait demeurait incompréhensible pour la duchesse. Max avait tiré une cordelette de sa poche et gravement il l’enroulait successivement autour du pied de chacun des arbustes formant la haie.

Ceci terminé, il se retourna vers sa compagne :

— Je reviens de suite. Ce disant, il se coulait à travers les branches. Sara ne l’apercevait plus. Une anxiété lui serrait le cœur. Allait-il se rendre compte que son sentiment ne l’induisait pas en erreur.

Les buissons furent secoués comme par un cyclone. Max en jaillit, les cheveux ébouriffés, la joue déchirée par une épine, mais joyeux, triomphant, il lança cette exclamation :

— Vous aviez raison.

Puis, se rapprochant de la voiture, il continua d’un ton plus prudent :

— Sur la largeur d’un chemin communal, on a planté des arbustes, ma ficelle m’a révélé des tiges plus faibles, plus jeunes que le reste. La taille permet bien d’égaliser les feuillages ; mais on ne saurait truquer les tiges.

— Alors de l’autre côté, murmura Sara palpitante, vous avez aperçu le minaret ?

— Non, un rideau d’arbres doit le masquer ; mais au loin, j’ai reconnu les barrières à bétail que vous m’avez signalées ; quant au chemin…

Il désigna le poteau de Dheera.

— Il aboutissait dans l’axe de la route. En le quittant, les porteurs ont continué tout droit vers le Nord, sans aucun crochet.

— Oui, oui.

— On l’a déplacé ; il court à travers champs ; je suis sûr qu’il rejoint la route, un peu plus loin, mais perpendiculairement à l’axe. Vous comprenez le déguisement, un sentier parallèle à l’axe, ne peut pas être reconnu dans un autre affecté de perpendicularité.

Et gaiement :

— En marche, en marche. Je commence à croire que nous brûlons.

D’un bond, il fut à son poste de mécanicien. L’automobile se reprit à filer. Cinq cents mètres plus loin, Max stoppait devant un chemin s’ouvrant sur la droite, dans la perpendiculaire de l’axe de la route.

— Tenez, Madame, voici notre sentier voyageur. C’est lui qui va nous guider vers l’endroit où vous avez été portée hors de la forêt.

À petite vitesse, le véhicule s’engagea dans le chemin mal entretenu, bossué de protubérances, creusé d’ornières. Max avait besoin de toute son attention pour diriger sa machine sans provoquer un accident.

Cette voie difficile, à l’aspect d’une voie temporaire d’exploitation, s’enfonçait dans les terres, semblant n’avoir d’autre usage que de desservir des champs bornés au fond par un bouquet de grands arbres…

Seulement, quand ce petit bois eut été dépassé, la route tourna sur elle-même dans la direction de la forêt. Elle décrivit à travers la plaine des courbes variées, et soudain, les deux voyageurs poussèrent le même cri :

— Le minaret !

C’était vrai ; à droite du chemin se dressait la mosquée rustique signalée par Mme de la Roche-Sonnaille, tandis qu’à gauche, des parcs à bestiaux entrecroisaient leurs barrières de bois.

Aucun doute ne pouvait subsister. C’était bien dans le Hunting-Reserve que la jeune femme avait dit l’adieu éternel à son mari.

Mais Max ne pouvait longtemps demeurer inactif.

— Madame, je vous en conjure, souvenez-vous. Nous allons entrer sous bois. Efforcez-vous de me maintenir dans la bonne voie.

— Allez. Je ferai tout le possible.

À petite allure, l’automobile s’engagea sous bois. À faible distance de la lisière une fourche se présenta. Sans hésiter, la duchesse désigna l’avenue de droite.

Celle-ci, par une oblique, gravissait les pentes. Au sommet, elle courait à travers une partie de bois moins épaisse, coupée de clairières et d’étendues herbeuses.

Imperturbable, tout à son rôle de guide, Sara se décidait presque sans effort à la rencontre des chemins. Elle ne se souvenait plus de ses douleurs, prise par l’émotion angoissante de cette chasse au souvenir.

L’automobile redescendit, retrouva le terrain plat. Elle roulait à présent dans la vallée intermédiaire, dans ce Hunting-Reserve, où les bourreaux de Lucien, de Dodekhan, avaient caché leur crime. Et brusquement, à un carrefour où deux allées se coupaient en croix, Sara étendit la main vers un des tronçons, en murmurant d’une voix étouffée :

— Là, tout près, la porte où je lui ai dit adieu !

Ainsi, ces deux Parisiens, égarés dans le Bengale inconnu, avaient atteint leur but. Une émotion terrible les étreignit tous deux. À deux pas, derrière les feuillages, les assassins se cachaient peut-être encore, ignorants de la présence de vengeurs.

Une pantoufle gisait sur le plancher.

Vengeurs ! mot prétentieux ! Un romancier, une jeune femme, seraient-ils capables d’entamer la lutte ? L’idée traversa leur esprit. Mais elle s’évanouit devant une curiosité anxieuse, que Sara traduisit presque sans en avoir conscience par ces mots :

— Cachons l’automobile dans le fourré, et cherchons à voir.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Il était près de deux heures du matin, quand l’automobile déposa les voyageurs à la grille de Trefald’s Cottage.

Ils avaient emporté les clefs de la propriété, afin de ne troubler personne, au cas prévu où leur excursion se prolongerait. Ils ouvrirent donc, conduisirent le véhicule à la remise, puis doucement ils gagnèrent l’entrée de l’habitation.

Là, une surprise les attendait. La porte était entr’ouverte.

— Oh ! ces domestiques hindous, grommela le romancier, tous les mêmes, incapables d’un service sérieux !

Mais à l’intérieur ce fut autre chose. Toutes les portes étaient ouvertes au large, et au pied de l’escalier accédant à la chambre de Violet, une petite pantoufle gisait sur le plancher. Max pâlit.

— Que s’est-il donc passé ici en notre absence ?

Tout aussi inquiète, Sara gravissait déjà les degrés. Au premier, les portes se présentaient encore ouvertes au large.

— Mona, Violet.

— Sir John ! sir John !

Ces cris se croisèrent, sans éveiller aucun écho.

Alors les voyageurs se sentirent mordus au cœur par l’épouvante. Ils se ruèrent en avant, firent irruption dans les pièces, affectées aux jeunes filles… Les salles étaient vides. Ils parcoururent toute la maison, appelant, criant, la douleur faussant leurs voix. Rien ne répondit. Leurs compagnons de voyage avaient disparu sans laisser de traces. Les serviteurs hindous semblaient s’être évanouis en fumée.



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CHAPITRE XIII

LES DISPARUS


— Prenez donc la peine de vous asseoir, Mesdemoiselles ; et vous aussi, Monsieur.

Celui qui vient de parler est un homme jeune, coiffé d’un turban de soie blanche, sur lequel se détachent en écusson les cinq rubis, emblème de Siva.

Sa taille souple est serrée dans une blouse de soie de même étoffe, de même couleur, sur laquelle courent en lacis capricieux des soutaches bleues. Il a aussi le pantalon de soie flottant, serré aux chevilles au-dessus de babouches recourbées, brodées bleu et argent.

Miss Violet Mousqueterr, sir John Lobster, à qui le personnage s’est adressé, promènent autour d’eux des regards effarés.

Ils ne reconnaissent pas les salles de Trefald’s Cottage. Comment sont-ils venus dans cette grande salle, dont les larges fenêtres, protégées par des stores de pourpre, s’ouvrent sur un parc luxuriant, avec des pelouses d’émeraude, au milieu desquelles tremblote l’azur mobile d’une pièce d’eau, où s’ébrouent des canards multicolores, des flamants roses.

Et l’attitude de Mona Labianov, qui se trouve aussi en ce lieu ; elle est bizarre, cette attitude.

La douce folle s’est rapprochée de l’une des croisées, elle regarde au dehors. Ses lèvres s’agitent, elle hoche la tête. On dirait qu’elle salue des choses déjà connues.

— Me direz-vous, commence Violet…

L’Hindou l’interrompt.

— Je ne me présente devant vous que pour cela, Miss. Aussi vous ai-je priée de vous asseoir, car je ne voudrais pas vous astreindre à m’écouter debout.

— Ce sera donc long ? fait-elle agressive.

— Long ou bref, Miss. Cela dépendra de vous.

— Alors ce sera bref.

— Je le souhaite de tout mon cœur.

Elle considère son interlocuteur avec étonnement. Que signifient ces paroles ? Enfin, avec un grand geste d’impatience, elle se laisse tomber sur un siège ; John, plus rouge que jamais, l’imite. Et l’Hindou parle :

— Miss, les journaux nous ont appris votre arrivée dans notre capitale. Calcutta s’est émue de pareil honneur ; mais son émotion ne fut rien auprès de la nôtre, à nous, modestes campagnards, pour qui cette venue était un bonheur !

— Un bonheur ? vous vous dites campagnard, serions-nous hors de la ville ?

— Hors, et loin, oui, Miss.

— Loin aussi. Pourquoi ? Comment ?

Le personnage s’incline. Il sourit agréablement :

— Je vous aurais priée de me rendre visite, Miss, qu’il est certain que vous eussiez refusé. Alors, j’ai eu recours à l’habileté. Quand un mur infranchissable coupe votre route, il faut passer à côté.

— Vous voulez exprimer, je pense, que je suis ici par surprise.

— Ah ! s’exclama galamment l’inconnu, la voix est trop charmante pour que je fasse le procès des mots. Disons donc par surprise, à Trefald’s Cottage, vos domestiques indigènes m’obéissaient, car tous m’obéissent. Sur mon ordre, ils mêlèrent à vos aliments un narcotique.

— Un narcotique, se récrièrent d’une commune voix Violet et John.

— Oui, vous savez que l’Inde est la ferre classique de l’opium ; vous concluez ?

— Mais quel est le but ?

— De cette aventure opiacée ? Vous enlever avec vos amis, durant votre sommeil ; vous amener ici, traiter avec vous une petite affaire fort intéressante.

La jeune fille haussa les épaules.

— Je crois comprendre, vous êtes un bandit.

L’Hindou se redressa avec orgueil.

— Les Anglais disent cela ; mais les Hindous me considèrent comme un chef.

— Un chef qui désire une rançon probablement.

— C’est cela même ; seulement, et ceci je tiens à vous l’apprendre, Miss. Cette rançon, je n’en conserverai pas une parcelle. Tout sera versé dans les caisses d’une œuvre géante dont je ne suis qu’un serviteur.

— Aoh ! grommela sir John, voilà des distinctions qui séduisent peut-être celui qui reçoit, mais qui demeurent, indifférentes à celui qui paie.

— Cela est mon avis, appuya Violet.

Et plantant son regard dans celui de l’indigène :

— Finissons-en ; quelle somme ?

— Deux cent mille livres (cinq millions de francs).

— C’est cher !

— C’est proportionné à votre fortune, Miss.

— Peut-être, je ne discute pas. Comment vous plaît-il d’être payé ?

L’Hindou s’inclina respectueusement.

— Ah ! Miss, laissez-moi me féliciter de mon opération. C’est plaisir de causer avec vous.

— Comment ? répéta la jeune fille d’un ton sec.

— Voici. Deux des personnes de votre suite se promènent dans le pays. Elles doivent à présent vous chercher dans Calcutta.

L’Anglaise inclina la tête.

— Veuillez leur écrire ce qui vous arrive ; joindre à votre lettre, un chèque qu’elles encaisseront pour vous… Cinq millions, cela n’est pas pour surprendre avec la signature : Violet Mousqueterr.

— Et elles vous remettront la somme ?

— Justement, Miss.

— Je devrai sans doute leur recommander de ne pas mêler la police à tout ceci ?

L’homme se prit à rire.

— Inutile, Miss. La police ne peut rien contre nous. L’agent qui ferait mine de nous rechercher serait mort avant qu’une heure se fût écoulée.

À cette déclaration formulée d’un ton calme, la jolie Anglaise se sentit parcourue par un léger frisson. Néanmoins, elle fit bonne contenance.

— Veuillez me faire donner de quoi écrire.

— Vous trouverez tout sur cette table, indiqua son interlocuteur, en désignant une sorte de guéridon curieusement incrusté de nacre et d’or, sur lequel s’apercevaient, en effet, l’encrier, la plume et un buvard gonflé de papiers.

Sur ce, il salua encore.

— Quand vous aurez terminé, Miss, vous voudrez bien m’appeler. La sonnerie à côté de la porte, et j’accourrai.

Puis, il sortit laissant seuls les prisonniers. Lobster commençait la kyrielle des récriminations, la jeune fille l’arrêta de suite :

— Tout ce que vous pourrez dire ne changera rien à la situation. La chose utile est de quitter le plus tôt possible la société de ces mauvais garçons (voleurs). En conséquence, je prie de garder le silence et de laisser écrire sans me troubler.

Elle s’installait à la table et se mettait aussitôt à la besogne.

En quelques lignes, la lettre adressée à Max Soleil expliquait la situation, priait de considérer la somme demandée comme une quantité négligeable, mais par contre de mettre toute célérité à la réunir.

Puis, elle prépara un chèque, désigna l’Asiatic-Bank comme la correspondante de ses banquiers de Londres, et par suite, comme celle qui verserait les espèces avec le minimum de lenteurs.

Elle venait de tracer son paraphe coquet et décidé, quand Lobster se pencha à son oreille et murmura :

— Regardez donc vers Mlle Mona.

Elle leva la tête, tourna les yeux vers la jeune Russe. L’insensée avait quitté la fenêtre. À présent, elle se tenait près de la cloison située en face.

Et cette cloison apparaissait différente des autres. De belles boiseries montaient du plancher jusqu’à mi-hauteur, puis du point où elles finissaient jusqu’au plafond, le mur était tendu d’un papier gris clair, sans aucun ornement, aucune fleur, guirlande ou personnage.

À chaque angle, une colonne à demi engagée dans la muraille semblait supporter le plafond.

Et Mona appliquait ses mains sur ces colonnes, sur les circonvolutions des boiseries, le regard fixe, les sourcils froncés ; on eût cru qu’elle cherchait, mais quoi ?

Comme John allait encore parler, Violet appliqua son doigt sur ses lèvres pour lui recommander le silence. Tous deux demeurèrent immobiles, attentifs aux mouvements de la folle. Mona parlait à mi-voix :

— Oui, oui, c’est ici, le papier gris, l’écran, la vision de Marseille. La lumière est fée, mais elle ne peut pas tout. Elle nous a apporté la vue de cette chambre. Donc, le point de départ se trouve ici.

Tout à coup, comme sa main errait sur les boiseries médianes du panneau, un léger déclic se fit entendre, et presque aussitôt, auprès de la jeune fille, une sorte de fleur, au calice blanc, parut jaillir du mur.

— Oh ! un parleur comme celui des Masques Jaunes, murmura Lobster.

— Un parleur, répéta Violet avec surprise.

— Oui, seulement j’ai vu cela en Russie, on ne sait pas toujours avec qui l’on entre en communication.

Mona n’avait fait aucune attention à l’apparition du parleur.

Elle continuait son incompréhensible recherche, la face assombrie, comme si elle s’exaspérait de ne point rencontrer la chose inconnue qu’elle espérait trouver.

— Si je parlais sur le disque blanc ? fit à mi-voix la gentille Anglaise.

Lobster gonfla ses joues d’un air digne, sans répondre. Sans doute, Violet se souciait peu de son avis, car elle vint au mur, se pencha lentement sur le parleur et prononça l’appel usité :

— Allô !

Dix secondes se passèrent, puis Violet, Lobster sursautèrent. Légère comme un souffle, une voix ferme et douce avait jailli du téléphone sans fil, répétant :

— Allô !

Un instant, la jeune fille demeura saisie. Mona avait brusquement interrompu ses recherches, comme si elle avait subi une commotion ; elle regardait avec un effarement dans ses grands yeux fixes.

Cependant, il fallait se décider. De nouveau, la planchette vibrante parlait :

— Allô ! Qui appelle ?

Violet se décida tout d’un coup. Après tout quel danger y avait-il à satisfaire sa curiosité, elle répondit nettement :

— Miss Violet Mousqueterr.

— Vous, vous, qui vous êtes dévouée à deux victimes.

L’Anglaise sursauta. On savait donc cela, en cet endroit d’où on lui répliquait… Mais de nouveau, il fallait écouter.

— Appuyez sur la troisième rose de la boiserie, en comptant de la gauche, la troisième ; cela déclenchera le téléphote pour moi, je vous verrai.

Une sorte de fleur jaillit du mur.

Mona manifestait une agitation inexprimable. Avant que la jeune Anglaise eût obéi, elle avait appuyé sur la rose indiquée. Mais ce mouvement était à peine exécuté, que le parleur apportait une exclamation étranglée, surhumaine :

— Mona ! Mona ! Dans la maison du Bengale !

L’insensée poussa un cri sourd et tomba à genoux, se cachant la figure de ses mains avec un sanglot. Et la voix reprit :

— Elle est prisonnière, prisonnière encore de nos ennemis.

La jeune Russe ne parut pas entendre, mais Violet se penchant sur le disque vibrant :

— Non, ou du moins pas sous son nom.

— Comment ? Que voulez-vous dire ?

— On m’a enlevée, avec ma suite, pour obtenir une rançon, cinq millions. Vous pouvez voir, puisque vous voyez, sur la table, une lettre et un chèque. On nous remettra en liberté après paiement.

Un long soupir répondit, puis la voix reprit :

— Que nul ne soupçonne son nom. Ce serait la mort pour tous. Ce serait l’épouvante.

Puis, plus doucement :

— Mais j’oublie. Je veux qu’elle nous voie, qu’elle comprenne.

Un bruissement passa, et tout à coup le panneau gris s’anima. La teinte neutre se colora, montrant aux yeux ébahis de miss Violet, de sir John, un tableau étrange.

Une sorte de vaste grotte, aux arêtes capricieuses, aux stalactites jetant leur riche ornementation au plafond élevé.

Partout, sur les parois, sur des consoles, trépieds, supports variés, des tableaux semblables aux tableaux électriques de commande usités dans les usines, les grandes administrations ; des appareils inconnus, aux cuivres brillants, aux aciers bleuâtres.

Et debout, au milieu de tout cela, penchés sur des parleurs identiques à celui qu’utilisait la mignonne Anglaise, deux hommes : l’un grand, mince, élancé, aux mouvements souples et nerveux. Son visage de teinte mat, ses lèvres rouges, ombragées d’une fine moustache noire, le nez droit, les yeux bruns, doux et souriants, formaient un ensemble presque idéal de la beauté masculine.

Son compagnon, détaille élevée également, semblait son vivant contraste. Blond, les traits agréables mais imprécis, le regard bleu gris un peu vague, il avait en lui ce je ne sais quoi de las, d’indifférente élégance qui caractérise la fin de race d’une noblesse qui s’en va.

Mais Mona s’était redressée. Elle tendait les bras vers l’écran que tous avaient reconnu être le réflecteur d’images d’un téléphote sans fil, analogue à celui dont il avait été tant parlé à propos du mystère du bastidou Loursinade, et d’une voix ardente, joyeuse, sonnant en fanfare d’allégresse, elle clamait :

— Dodekhan, le duc ! Vivants, vivants, échappés aux assassins.

Violet frissonna. Les morts ressuscitaient donc. Ces hommes, dont on cherchait la tombe, apparaissaient, évoqués par le merveilleux engin scientifique. Ils parlaient, ils se mouvaient. À ce moment même, Dodekhan répliquait :

— On nous a épargnés, mais nous sommes prisonniers de San, le misérable qui avilit notre œuvre, qui en fait une entreprise de pillage. Il voulait vous attirer ici, où nous sommes captifs, dans le temple souterrain des monts Célestes, vous, Mona, et la duchesse.

— Où est Sara ? interrompit alors le duc Lucien.

— Libre, à Calcutta.

— Merci, cela suffit ; parlez, Dodekhan, parlez.

Et le Turkmène, ce Maître du Drapeau Bleu prisonnier de ses adversaires, échappant par un appareil scientifique à la surveillance de ses geôliers, reprit :

— C’est vrai, les minutes sont brèves. Profitons des instants qui nous sont donnés, du miracle qui permet que la communication se soit faite avec nous. Une fois libre, Mona, dites-le bien à la duchesse, quittez l’Inde, de ce côté vous n’arriverez pas jusqu’à nous. C’est par la Chine, par le fleuve Bleu et le Thibet… Mais j’y songe, nous pouvons guider votre marche. Emportez le parleur dont vous vous servez en ce moment. Il est réglé sur le nôtre. N’importe de quel point, vous pourrez communiquer avec nous et nous vous guiderons. Chaque soir, plantez-le sur un arbre, une solive, un poteau fiché en terre ; c’est l’heure où l’on nous surveille le moins ; nous vous parlerons, nous vous dirons…

— Comment, vous vivez encore.

— Oh ! cela, simple chance, une inspiration de Lucien de la Roche-Sonnaille. Il venait de tuer Log, nous étions renversés ; nos assassins cherchaient la place où frapper. Il s’écria : Comme cela au moins, le Drapeau Bleu ne servira plus à personne. Vous comprenez. San est un serviteur, il a une âme d’inférieur. Laisser perdre une puissance ou une somme d’argent, les valets ne savent point s’y résoudre. Bref, on nous épargna, avec l’espoir de m’arracher les secrets de la confédération des Sociétés d’Asie.

Brusquement, le visage du Turkmène exprima l’inquiétude.

— On vient, dit-il, emportez le parleur. Tirez le bouton du téléphote. Au revoir, Mona, ma bien-aimée, au revoir.

Tout s’effaça. Les spectateurs de cette scène inouïe n’avaient plus devant eux que la muraille avec ses boiseries et sa tenture grise. D’un mouvement rapide, Mona enleva le parleur, tira la rose actionnant le téléphote cinématographique sans fil, puis tendant le parleur à Violet.

— Gardez ceci, je n’ai pas confiance en moi. Il me semble que je sors d’un long sommeil. J’étais dans la nuit. Je rêvais que j’étais bien loin d’ici, en France, à Marseille. Et je n’ai pas bougé, je me retrouve là où je m’étais sans doute endormie.

Puis, avec une sorte d’anxiété, d’émotion quasi religieuse :

— Je cherchais la lumière. Oh ! ce rêve douloureux ! Mais il est fini, je vois, je vois, la clarté est autour de moi, elle est en moi. Dodekhan, Dodekhan, nos âmes se sont unies !

Lobster qui avait assisté stupéfait à toute la scène précédente, haussa les épaules en grommelant :

— Elle est folle.

Mais Violet rectifia sèchement :

— Non, elle ne l’est plus ; et je prierai de ne point prononcer cette chose en sa présence. Inutile de troubler un esprit qui semble revenir à la lucidité.

La vérité porte en elle sa récompense.

Le gros Anglais fit une grimace qu’il avait la prétention de hausser au sourire.

— Soit donc, chère Violet, je ne converserai plus sur ce sujet ; mais auparavant que vous sonniez le bandit qui nous tient en cette place, je souhaite vous adresser une petite proposition.

Et la jeune fille le considérant avec étonnement :

— En même temps que jolie, vous êtes très riche et tout à fait appareillée en fortune avec mon personnage.

Elle haussa les épaules :

— Oh ! vous allez encore vous occuper de mon mariage. Remettez cela à un autre moment.

Elle étendait la main vers la sonnerie qui devait appeler le chef des bandits. Mais son interlocuteur arrêta le mouvement commencé.

— Ne sonnez pas. L’instant est tout à fait grave. Dépensez une petite attention, et vous serez du même avis.

Le ton de sir John renfermait une menace. La jeune fille en eut l’intuition, et avec une évidente mauvaise humeur :

— Soit, j’écoute.

— Vous avez remarqué le Français. Vous songez à marier vous-même contre sa personne.

— Je ne vous contredirai pas.

— Je remercie de la franchise. Or, moi, de mon côté, j’avais songé à marier ma personnalité contre vous-même.

— Vous me l’avez déjà dit quelquefois.

— Je le répète. Ce qui est conforme à la vérité ne saurait être répété trop souvent, car la vérité porte en elle-même sa récompense et elle répand sur l’humain troupeau, une clarté aussi brillante que celle du soleil. Psaume XVII, verset 9.

Du coup. Violet allait succomber à l’hilarité. Mais Lobster laissa tomber cette phrase qui glaça le rire sur les lèvres de son interlocutrice :

— Je pensais être vaincu dans ce match à l’hyménée. Seulement, le Seigneur protège les siens. Il étend sa main secourable au-dessus du front des faibles. Il renverse le triomphateur et dirige la pierre de David pour abattre Goliath.

Sous le pathos biblique, miss Mousqueterr avait discerné un danger. Vaillante par nature, elle fit face à l’orage pressenti.

— Ce qui en bon anglais signifie ?

— Que le Seigneur, loué soit-il, vient de m’apporter l’arme qui me permettra de transpercer le Philistin français.

Ridicule était l’expression, et cependant la jeune fille tressaillit. Son cœur se serra comme à l’approche d’un malheur. Lobster continua gravement :

— Et cette arme, je ne la cherchais pas, je n’ai rien fait pour l’obtenir. Le Seigneur qui protège l’Angleterre… et son Droit, m’a tendu le glaive et le bouclier par vos propres mains.

— Que voulez-vous exprimer ?

— Ce que je signifie, c’est que vous allez jurer d’épouser moi-même, aussitôt retournée en Angleterre.

— Jamais.

— Tenez votre langue, chère Violet, jusqu’après mon finissement. J’ai entière confiance en votre serment. Et je pense vous le ferez ; car, sans lui, je puis vous séparer brutalement de ce ridicule Max Soleil, et perdre vos amies, la duchesse et Mona.

Elle le regarda, les yeux agrandis par une épouvante irraisonnée.

— Si vous agissiez ainsi, vous seriez un méprisable drôle.

Il secoua la tête avec bonhomie.

— Dites pas des choses enfantines. Les affaires sont les affaires. Le mariage est l’affaire de mon cœur. Et avant toute chose, un Anglais, digne de ce nom, ne peut admettre une affaire mauvaise.

— La morale du succès, alors ?

Perfectly well ! Le succès est la plus belle chose. Je tiens le succès, je ne le quitte pas. Et cela n’est pas d’un « méprisable drôle » comme vous exprimiez ; mais bien d’un homme pratique, avisé, donnant à sa fiancée la garantie que ses intérêts seront en bonnes mains.

Et, enchanté de sa péroraison, sir John frotta ses mains courtes et rougeaudes, puis reprit :

— Mais nous écartons le sujet. Je n’offre pas une discussion sur ce qu’il convient de faire. La discussion est close dans mon esprit. Je propose vous de choisir entre les deux solutions.

— Lesquelles ?

— Épouser dès le retour en Angleterre, avec promesse formelle et sacrée.

— Jamais, je le répète.

— Ou bien être perdue, séparée de master Max, naturellement, et de causer la mort de miss Mona, de mistress Sara et des deux gentlemen qui ont montré tout à l’heure leur portrait sur le mur.

Et la jeune fille se taisant, devant la terrible vérité entrevue.

— Ah ! vous semblez plus aussi résolue à refuser la main. Vous déciderez tout à fait quand vous serez sûre de mes intentions. J’ai écouté le gentleman du mur. Il disait : Les bandits doivent pas savoir miss Mona est miss Mona, car ce serait la fin pour elle, pour la duchesse. Vous souvenez, il disait ainsi ? Elle courba la tête, incapable de répondre, sentant la terreur grandir en elle.

— Eh bien, moi, j’ai compris la protection divine, le miracle en ma faveur. Vous allez faire le serment que je demande, ou bien quand le bandit, il va paraître, je dirai : Vieux garçon, regarde vers miss Mona, c’est le petit cœur sucré de Dodekhan. Et la duchesse de la Roche-Sonnaille, qui réside à Calcutta, Trefald’s Cottage, est l’épouse de l’autre prisonnier. Et Max Soleil sait vos secrets, et il a travaillé toujours contre vous. Et moi, moi, que les Masques Jaunes avaient choisi en alliance, on m’a empêché de les servir. Peut-être même, on les a détruits, car je n’ai plus entendu parler d’eux.

Il s’arrêta triomphant. Violet le regardait, indignée et vaincue. Elle comprenait qu’en cette minute, sa vie, sa liberté dont elle eût fait bon marché, mais aussi celles de ses amies, de Max lui-même, étaient à la merci d’une parole prononcée par Lobster.

Seule, elle eût préféré la mort à l’union abhorée.

Mais causer la perte de ces jeunes femmes qu’elle avait appris à connaître et à aimer, sacrifier ce brave romancier, ce Français chevaleresque et souriant, qui s’était élancé dans la voie du dévouement, sans effort, sans paraître même avoir conscience de la grandeur de son acte. Oh ! cela ne pouvait pas être, ne serait pas. Plutôt subir ce mariage odieux.

Mais elle n’oublierait pas. Du fond de l’ennui où la plongeait son énorme fortune, Max l’avait tirée. Il lui avait révélé la vie. Est-ce qu’elle pourrait jamais effacer cela de sa mémoire.

Triste sort que le sien. Échapper à l’ennui pour tomber dans la douleur !

— Eh bien ? chère Violet, susurra John avec une amabilité plus cruelle qu’une injure.

Elle balbutia d’une voix blanche, douloureuse, déchirante :

— Je fais le serment que vous souhaitez.

— De m’épouser aussitôt notre retour en Angleterre.

— Oui.

All right ! Je suis le plus heureux des hommes.

Elle le toisa, et le regard dur, une haine s’allumant en ses yeux :

— J’ai fait le serment. Mais vous êtes un lâche !

Sans laisser au gros Anglais, interloqué par l’insulte dont elle le souffletait, le loisir de répondre, elle appuya, sur le bouton de la sonnerie.

Presque aussitôt, l’Hindou au frontal orné des cinq rubis symboliques parut. Elle lui tendit la lettre et le chèque préparés naguère. Et quand il fut sorti, elle fondit en larmes.

La multimillionnaire pleurait sur la cruelle expérience qu’elle acquérait. L’or impuissant à assurer le bonheur !



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XIV

LE VIOLET


Devant la maison, dans le jardin fleuri de Trefald’s Cottage, la duchesse de la Roche-Sonnaille et Max se tenaient l’un près de l’autre.

— Oui, grondait le jeune homme, ce chef de la police est d’une indifférence cynique.

La Parisienne secoua tristement la tête.

— Je cours chez lui, je lui dis la disparition de nos amis. Il me répond en souriant : Oh ! miss Violet Mousqueterr ne court aucun danger. Elle en sera quitte pour payer rançon, et comme elle est fort riche, la rançon sera grosse, ce qui nous assurera une période de tranquillité.

— Quoi, vraiment, il a osé prononcer ces paroles ?

— Je me le demanderais comme vous, si je n’avais entendu de mes oreilles. Vous pensez bien que j’ai bondi à cette réflexion débitée du ton le plus paisible. Je l’ai prié de ne pas plaisanter…

— Et il a répondu ?

— Hélas, Monsieur, je n’en ai pas la moindre envie. Mon devoir strict serait de mettre des agents à votre disposition. Mais cela serait inutile. Aucun ne cherchera la piste. Depuis quelques mois, une bande de brigands insaisissables exploite la région. Au début, la police a fait de son mieux. Dix agents successivement ont péri victimes de leur zèle. Et voyez l’audace des brigands. Chaque victime portait, piqué dans la poitrine par un stylet, un feuillet de papier, avec cette inscription :

« Quiconque nous cherche, trouve la mort. »
« Avis à qui de droit. »

— Oui, je conçois, murmura la duchesse, aucun agent ne se soucie d’être le… onzième.

— Si bien, acheva le romancier, que, selon le conseil… paternel du fonctionnaire aimable qui m’a reçu, nous n’avons qu’à attendre la visite du courtier en brigandage qui nous portera l’ultimatum de son chef.

Max s’était levé, il marchait fiévreusement, écrasant le sol du talon, furieux d’être réduit à l’impuissance.

— Sotte aventure, grondait-il, qui survient juste au moment où tout allait si bien. Nous avions découvert la retraite que nous cherchions. Nous avions pu espionner des adversaires sans défiance. Une demi-douzaine de drôles commandés par un faquin qui se pare de vêtements blancs, se coiffe d’un turban orné de rubis. Nous les aurions mis en fuite sans grande peine. Et patatras, tandis que nous opérons si heureusement dans Hunting-Reserve, il faut qu’un voleur de grand chemin se jette à la traverse.

Il s’interrompit brusquement. La cloche de la grille d’entrée venait de retentir, et la silhouette d’un Hindou se profilait en arrière des feuillages, à l’ombre desquels se tenaient les causeurs.

— Bon ! nous n’avons plus de domestiques, s’écria le jeune homme, moitié riant, moitié fâché, je vais ouvrir. Ce disant, il allait vers la grille. Au dehors, un indigène à la barbe argentée se tenait, dans l’altitude humble et solliciteuse des fakirs mendiants. Sa face basanée, sillonnée de rides, ses yeux mi-clos, l’indifférence de son attitude, tout semblait annoncer un visiteur de cette caste. Pourtant, le romancier s’étant approché, l’Hindou demanda :

— Sir Max Soleil.

— C’est moi, répondit le jeune homme un peu surpris d’entendre son nom sortir de la bouche de cet inconnu.

Le fakir tendait une enveloppe à travers les barreaux de la grille.

— Lis ceci, homme venu de par delà les mers. Lis et réponds selon ta pensée au serviteur que le Seigneur du Gange a envoyé vers toi.

— Seigneur du Gange, marmonna l’écrivain. La voilà bien l’imagination de ces Hindous ; ils s’anoblissent, tout comme les commerçants enrichis de notre Occident. Voyons un peu ce que contient cette missive :

Aurais-tu peur, Sahib ?

Il prit la lettre, et reconnut tout de suite les caractères nets de l’écriture de Miss Violet.

Vite, il déchira l’enveloppe. Celle-ci contenait une lettre assez longue et un chèque. La lettre narrait l’aventure. Le sommeil réduisant, elle et ses compagnons de captivité, à l’impuissance ; son enlèvement dont elle n’avait pas eu conscience ; son retour à la connaissance dans une salle aux fenêtres garnies de stores de pourpre s’ouvrant sur un parc, avec pièce d’eau peuplée de canards, de flamants et autres volatiles aquatiques au plumage multicolore.

— Singulière coïncidence, se confia le lecteur à part lui. Ce lac, ces flamants, ces stores rouges, nous avons vu tout cela dans la propriété de Hunting-Reserve.

Mais, chassant cette pensée :

— Les gens fortunés du pays doivent tous manifester leur luxe de la même façon. Ces détails n’ont pas plus de valeur ni de personnalité qu’une rocaille ou une boule de verre argenté, dans les jardinets bourgeois de la banlieue de Paris.

Et revenant à la lettre inattendue, il arriva de ligne en ligne a la signature.

— Mazette, fit-il encore, cinq millions. C’est une rançon suffisante pour deux empereurs.

Le fakir attendait sans un mouvement, la tête abaissée dans une attitude méditative. Max passa la main à travers la grille pour lui toucher le bras :

— J’ai lu. Je ferai ce qui m’est indiqué.

— Bien Sahib, quand penses-tu avoir les fonds ?

— Cela dépendra de la célérité de la banque. Je crois toutefois que les formalités ne sauraient durer plus de quatre ou cinq jours.

La satisfaction se peignit sur les traits du visiteur.

— Au surplus, le Seigneur du Gange n’est point pressé de la somme. Lorsque tu l’auras réunie, Sahib, daigne simplement attacher un foulard rouge à cette grille.

— Un foulard rouge ?

— Oui la nuit suivante, tu graviras la, route d’Agaafi, qui fait suite aux rues du Limon et des Vanniers… Tu compteras cinq milles à partir de la dernière maison, et tu arriveras ainsi à la lisière de la forêt qui domine les collines Noires.

À ce nom, Max ne put réprimer un léger tressaillement.

— Aurais-tu peur, Sahib, questionna le fakir se méprenant à la cause du mouvement du Parisien.

Celui-ci comprit qu’il fallait ancrer l’indigène dans son erreur, et de l’air le plus naturel il répliqua :

— Ma foi, la nuit, avec pareille somme.

— Rassure-toi. Dès l’instant où le foulard rouge flottera, tu seras sous la protection du Seigneur du Gange. Nul n’aurait l’audace de t’attaquer.

— C’est possible, en tout cas, je n’ai pas le choix ; j’irai donc à l’endroit que tu m’indiques.

— Bientôt, le Seigneur, ou des amis à lui te joindront. Suis-les sans défiance. Ils te conduiront dans un séjour de délices où la rançon sera comptée, puis où l’on te remettra les prisonniers.

Et, clignant des yeux :

— C’est une opération que tu ne regretteras pas, conclut l’Hindou avec une expression de cupidité, car le Seigneur est généreux et il récompense royalement ceux qui le servent bien.

— En ce cas, je ferai de mon mieux pour le contenter.

L’étrange ambassadeur salua en portant la main à son front, puis il s’éloigna, sans tourner la tête.

Max s’en revint alors auprès de Sara, qui n’avait point quitté sa place. De ses grands yeux noirs, elle interrogeait. Il se pencha vers elle et chuchota :

— Nous sommes évidemment entourés d’espions ; donc aucun cri, aucun geste susceptible de trahir notre pensée réelle.

— Convenu.

— Lisez, Madame.

Et quand elle eut parcouru la missive de miss Violet, le romancier lui répéta, mot pour mot, la suite de sa conversation avec le porteur. Sara l’écoutait, une flamme maligne dans le regard.

— Vous croyez ? fit-elle enfin.

— Que les bandits sont de la même troupe qui vous tourmenta autrefois.

— Alors, le lieu de leur retraite serait…

— La maison du Hunting-Reserve. Le lieu du rendez-vous, qui m’a été fixé me le fait supposer… presque avec certitude.

Et, souriant malgré lui :

— Cela devient comique. Tandis que nous poussions une reconnaissance dans leur logis, les coquins opéraient de même dans le nôtre. Seulement, ils se sont montrés moins délicats ; ils ont enlevé les trésors.

— Oh ! plaisanta la duchesse, désignez-vous ainsi sir John Lobster ?

— Pourquoi pas. Il a un ton rouge qui l’eût fait surnommer, par les héros indiens de Fenimore Cooper, Face de Corail ou Œil-de-Langouste.

Rassurés à présent sur le sort de leurs amies, tous deux s’abandonnèrent un instant au rire. Puis, Sara redevenue maîtresse d’elle-même :

— Les drôles ne soupçonnent pas qu’ils tiennent Mona entre leurs griffes.

Sans doute, les chefs, ce San sanguinaire et ses subordonnés, ont regagné la Chine, après le meurtre de ceux que nous pleurons. C’est un parti d’affiliés secondaires qui opère maintenant. Toutefois, il faut craindre une parole malheureuse de la pauvre insensée, une rencontre, une reconnaissance. Donc, agissons au plus vite.

— C’est mon avis, et je vais de ce pas à la banque indiquée.

— Leur demander la somme ?

— Avec pièces à l’appui ; on nous surveille, c’est évident. Il faut donc que nos ennemis nous croient bien obéissants et bien sages.

La duchesse eut un geste de surprise.

— Ne le serons-nous donc pas ?

— Vous peut-être, Madame ; mais moi, certainement non.

— Que comptez-vous donc faire ?

— C’est refaire qu’il faut dire. Je referai cette nuit le chemin que nous parcourûmes hier.

— Vous irez au Hunting-Reserve ? Pourquoi ?

— Pour tenter de sauver miss Violet.

— Mais avec des misérables pareils, vous risquez…

Le Parisien trancha la phrase de son interlocutrice :

— Que voulez-vous, j’ai mauvais caractère. Il me semble insupportable qu’elle doive la liberté à son or et non pas à moi.

Il y eut dans les yeux noirs de la duchesse une buée légère, trahissant un attendrissement, subit, et doucement :

— J’irai avec vous. Moi aussi, je veux travailler à la joie de miss Violet.

Et Max protestant de l’inutilité de s’exposer ainsi, elle lui imposa silence par ces mots :

— À mon tour de vous répondre : Que voulez-vous. J’ai un caractère de femme. Et la femme, quand il ne lui est plus permis de se dévouer à sa propre tendresse, se dévoue à celle des voisins.

Puis, nettement :

— Partez à Asiatic-Bank. Au retour, nous nous mettrons en route avec l’automobile.

— Il sera un peu tôt.

— Oui, mais notre sortie n’éveillera pas l’attention.

— Tandis que, la nuit venue, on s’étonnerait de notre furie d’excursions. Vous avez raison, Madame, et il en sera ce que vous avez si sagement décidé.

La signature de Violet Mousqueterr avait, en banque, une valeur que ses amis n’eussent jamais soupçonnée sans l’aventure présente. L’empressement des chefs de l’Asiatic-Bank permit à Max de s’en rendre compte.

Ces messieurs déclarèrent que le lendemain, à partir de dix heures du matin, les fonds seraient à la disposition du mandataire de la jeune fille. Ils vantèrent incidemment une occasion qui se présentait, un yacht de mer, vapeur de huit cents tonneaux, excellent marcheur, dont un rajah de leurs amis souhaitait se, défaire.

La « petite commission » assurément promise leur donnait probablement une éloquence convaincante, car Max les pria de tenir le yacht sous pression le lendemain. On le pourrait essayer, s’il se comportait bien, on ferait un voyage de quelque durée, donc ses soutes devraient être garnies de charbon.

Ils répondirent que le petit navire se trouvait précisément dans ces conditions. Bref, le délégué de miss Mousqueterr se retira, respectueusement escorté jusqu’à la porte extérieure de la banque par MM. les Directeurs, et suivi par les yeux des employés, stupéfaits de semblable honneur accordé à un étranger par les « patrons ».

La première partie du programme avait été exécutée sans encombre.

En flâneur, à travers les rues que la chaleur du milieu du jour rendait désertes, le romancier reprit le chemin de Trefald’s Cottage. Il longeait les murs, se maintenant dans la zone d’ombre bleutée qu’ils projetaient. Le soleil, en effet, à ce moment de sa course, pique comme une bête méchante, et terrasse le blanc assez imprudent pour braver ses flèches de feu.

Max ressentait cette lassitude physique et morale qui pleut sur la cité en sieste. Avec cela une température d’étuve. Comme les humains, les brises semblaient s’être endormies. Somnolent, alourdi, il parvint cependant à Trefald’s Cottage. La duchesse de la Roche-Sonnaille l’attendait.

— Vous semblez fatigué, dit-elle. Je vous ai bien observé, hier ; à petite vitesse, je crois que je pourrai conduire. Asseyez-vous et dormez un peu à l’abri du dais de toile. Quant à vos opérations de banque, vous me les raconterez en détail à votre réveil.

— Aucune difficulté.

— Cela suffit. Veuillez monter en voiture.

Le jeune homme ne résista pas. Un besoin impérieux de repos, d’oubli de vivre le paralysait. Il s’installa commodément, et ses yeux se fermèrent. Sara, elle, prit place à la direction.

— Comme cela, murmura-t-elle tout bas, les bandits auront encore moins de soupçons. C’est moi qui conduis.

Et l’automobile se prit à rouler doucement, du douze à l’heure à peine, suivant les rues, puis la large avenue qui serpente sur la rive gauche de l’Hougly.

Lorsque le romancier rouvrit les yeux, la voiture était arrêtée à l’ombre d’une épaisse futaie.

Une fraîcheur montait de la terre, et le brouillard gris-ardoise, ténu, transparent, épandu sous bois indiquait que la journée touchait à sa fin.

À quelques pas, Sara qui avait trouvé plus pratique pour le voyage de conserver la blouse, les culottes larges de « l’étudiant Laroche », était allongée sur le sol, semblant s’intéresser fort à un spectacle invisible pour le Parisien, attendu qu’il se passait de l’autre côté d’un rempart de broussailles hérissé d’épines blanches.

Il toussa légèrement pour attirer son attention. Elle tourna la tête de son côté, mit un doigt sur ses lèvres, puis vint à lui.

— Nous sommes dans le Hunting-Reserve ? murmura-t-il, prenant instinctivement le ton prudent du combattant proche de l’ennemi.

— Oui.

— J’ai donc dormi longtemps ?

Elle eut un sourire.

— Plus longtemps que ça, encore ; car, je n’ai pas voulu pénétrer en forêt par le même chemin qu’hier. On aurait pu nous remarquer du village au minaret ; j’ignore si les habitants sont affiliés aux bandits, mais j’ai pensé sage d’agir, comme si cela était acquis.

Il approuva du geste.

— Ah ! Madame, quel batteur d’estrade vous feriez !

— C’est tout naturel. Une petite bourgeoise parisienne, qui a beaucoup lu, beaucoup souffert aussi, ajouta l’aimable femme d’un ton mélancolique, ne peut manquer de réfléchir un peu. Sur la piste de guerre, comme disait Gabriel Ferry, réfléchir conduit à surprendre l’adversaire. Et à ce propos, maintenant que vous paraissez en état de m’entendre, je désire vous soumettre le résultat de mes réflexions.

— Je suis tout oreilles.

Elle reprit :

— Nous sommes entrés sous bois par une avenue parallèle à l’axe du Val de Hunting-Reserve, à peu près à égale distance des collines Noires et de celles qui ferment la dépression du côté nord.

— Parfait ! Seulement nous aurons peut-être quelque peine à retrouver la maison des bandits…

— Erreur de temps…

— Vous dites ?

— Que je l’ai retrouvée…

— Vous ?

Max avait élevé la voix. La duchesse lui saisit le bras.

— Chut ! Ils sont tout près.

— Eux ?

— Oui. J’ai assez facilement découvert leur repaire. Nous l’avons abordé d’un côté, où la clôture court en plein bois. Les buissons à l’abri desquels j’observais tout à l’heure sont la clôture même. Comprenez-vous ?

— Certes, murmura-t-il tout étourdi de l’œuvre accomplie durant son sommeil par sa vaillante compatriote.

— Or, reprit-elle, voici plus d’une heure que… j’espionne, et j’ai acquis la certitude, très importante dans notre situation.

Elle s’interrompit brusquement :

— Mais auparavant, venez voir vous-même.

Il mit pied à terre, se laissa conduire au point où il avait aperçu Sara un instant plus tôt. Tout bas, elle, murmura :

— Couchez-vous sur le sol. Entre les tiges, vous apercevrez l’intérieur du parc et la maison qui sert de prison à nos amies.

— Que nous supposons leur servir de prison, rectifia-t-il.

Mais la duchesse secoua la tête.

— Je ne suppose plus, je suis certaine.

— Comment pouvez-vous ?

— J’ai vu.

— Violet ? Mona ?

— Oui.

Il s’étendit sur le sol, et à travers les interstices des tiges pressées de la haie épineuse, il coula un regard avide.

Un instant, il ne vit rien, mais après la rapide recherche d’un point favorable, il découvrit une petite meurtrière, vide ménagé par le hasard dans l’enchevêtrement des branchages, passage étroit par lequel sa vue put forcer l’entrée du parc.

Une pelouse, ombragée de grands cerisiers de plein vent, au-dessus desquels des palmiers dressaient leur panache ainsi que des parasols [7] ; une pelouse étendait son manteau vert jusqu’à la façade de bois d’une maison spacieuse, un palais comme l’on désigne dans l’Inde ces habitations de rajahs, de riches parsis ou de fonctionnaires.

Mais l’attention du romancier fut détournée par un bruit de voix. Autour d’une table de jardin, formée d’un lattis blanc, quatre hommes hindous de race et costume, étaient assis en cercle, jouant aux garrat, ce jeu bizarre importé du Népaul, et qui est peut-être l’ancêtre de notre néfaste roulette.

Il s’étendit sur le sol.


L’appareil se compose d’une sorte de récipient affectant l’aspect d’un cuveau. Le fond est creusé de vingt-sept godets tangents, portant chacun un numéro. Le godet central, seul, est orné d’une figure ; il correspond au zéro. Les joueurs ont des billes de terre diversement teintées. Ils les jettent tous ensemble dans le cuveau. Les billes roulent, finissent nécessairement par s’arrêter dans l’un des godets. Celui qui amène ainsi le chiffre le plus fort gagne les enjeux.

Si une bille s’immobilise dans le godet central, le joueur doit doubler le gain du gagnant et rembourser la mise des autres partenaires.

— Eh-bien, murmura la voix de Sara, ils sont quatre.

— Oui, mais est-ce là toute, la garnison ?

— Non ; deux autres veillent devant les fenêtres de la salle où sont retenus les prisonniers.

— Vous les avez vus ? demanda Max avec surprise.

La duchesse secoua sa jolie tête brune.

— Non. Ces fenêtres ouvrent sur l’autre façade. J’ai appris cela, en écoutant la conversation de ces hommes. Nos amies sont prisonnières dans cette salle où Mona et moi le fûmes naguère, dans cette salle dont le cinématographe du bastidou Loursinade nous retraça l’image, dans cette salle où nous avons vu la mort s’abattre sur nos aimés.

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Elle demeura un instant silencieuse, le regard trouble, puis se dominant :

— Deux bandits les surveillent. Cela résulte toujours des paroles que j’ai surprises. Donc, six hommes, plus leur chef qu’ils désignent sous le nom de Seigneur du Gange.

— Tiens, remarqua le romancier, le surnom prononcé par le fakir qui m’a apporté la lettre de miss Violet à Trefald’s-Cottage.

Et, reprenant place à son observatoire.

— Mais le coquin est là.

— Le fakir ?

— Lui-même ; tenez, celui qui se lève en ce moment.

L’un des hommes, dans un mouvement machinal causé par la passion du jeu, s’était dressé en poussant des cris :

— La verte, oui, vingt-six, gagné !

Max se mit sur son séant.

— Sept ennemis. Mon revolver nous débarrassera de ces quatre joueurs, trois resteront.

Il s’arrêta ; la duchesse refusait du geste.

— J’irai seul, commença-t-il.

Elle l’interrompit :

— Non, le revolver est bruyant. Voulez-vous que les survivants, se voyant attaqués, tuent leurs prisonniers ?

Toute l’effervescence du jeune homme tomba du coup.

— Mais alors que faire ?

— Ce que la pauvre folle nous a enseigné. Sans bruit, sans rien qui attire l’attention, elle nous a tiré de plus d’un mauvais pas, rappelez-vous. J’ai pensé à cela au départ, et dans la caisse de l’automobile, j’ai placé… le coffre aux tubes lumineux.

— Ah ! Madame. C’est à vous que nous devrons la délivrance…

Mais son visage se rembrunit.

— Seulement, murmura-t-il, seulement, il y a une difficulté.

— Laquelle ?

Mlle Mona n’est point là pour vous diriger, et j’ai grand’peur que les tubes ne soient entre nos mains que des armes inutiles. Nous ne pouvons nous livrer à des expériences.

Sara souriait doucement.

— Vous n’avez jamais examiné la caisse.

— Je l’avoue.

— Vous y auriez vu quelques indications que je pense avoir comprises.

Il interrogeait des yeux, du geste. Sara reprit :

— Venez avec moi, vous jugerez.

Un instant plus tard, tous deux s’arrêtaient près de l’automobile. La duchesse ouvrait le coffre d’arrière, puis la caisse de Mona Labianov, placée à l’intérieur. Elle désigna une étiquette collée à la partie interne du couvercle.

— Lisez cet avis.

Et Max parcourut ces lignes :

AVIS
En aucun cas, ne diriger sur soi-même le faisceau lumineux des lentilles.
Exagérer particulièrement les précautions dans le maniement des tubes des séries trois à douze et trente à trente-cinq… Ils produisent des effets foudroyants.
Éviter pour la série trois-douze les projections sur des surfaces telles que bois, étoffes, laques, ou même sur métaux dorés.

À mesure que le jeune homme lisait, il se sentait envahi par une sorte de terreur superstitieuse.

De la lumière colorée, emmagasinée dans un accumulateur et projetée par un tube de verre, devenait de par la science, un engin de destruction, opérant sans bruit, maniable par l’être le plus faible.

— Vous rêvez, chuchota la duchesse à côté de lui.

Il sursauta :

— C’est vrai, pardonnez-moi. L’étrangeté de ces… armes, m’avait lancé dans des réflexions inopportunes.

— Mais philosophiques, acheva-t-elle dans un sourire.

Puis, redevenue grave :

— Prenez deux tubes de la série trois-douze. Je m’en réserve deux de la série trente-trente-cinq.

Max obéit machinalement.

— Et maintenant, continua la vaillante Parisienne, vous savez quelle, couleur ont les rayons dont vous allez disposer ?

— Ma foi, non.

— Oh ! Chevalier distrait, mais ils sont à la couleur de votre miss : violets. Vous combattez en violet, pour Violet.

Il ne put se tenir de sourire. Il admirait le courage gai de la Française, de sa compatriote.

— Et vous ?

— Oh moi, j’ai choisi la lumière indigo.

— Qui donne…

— Un effet foudroyant, nous annonce l’avis… Seulement, je désire savoir quel est cet effet. Vous le voyez, je suis femme, et la curiosité tient sa place dans mes décisions.

Tout en parlant, elle refermait le coffre de l’auto.

Suivie par le romancier, elle revint à la cachette d’où le jeune homme surveillait naguère les bandits, habitants de la maison du Hunting-Reserve.

Lui et elle maniaient avec précaution les tubes dont ils s’étaient munis. Ils se défiaient, malgré eux de ces engins aux « effets foudroyants », tenant avant tout à en réserver la surprise à leurs ennemis.

Mais à peine à leur poste, ils se regardèrent, retenant avec peine un cri.

Les quatre joueurs étaient debout, et s’avançant vers eux, se montrait un Hindou, tout de blanc vêtu, portant au frontal de son turban des rubis, qui tranchaient sur l’étoffe ainsi que des gouttelettes de sang.

Auprès de lui marchait un jeune paysan, et un peu en arrière, encadrés par deux bandits le revolver au poing, Violet Mousqueterr ayant au bras Mona, et sir John Lobster, plus coloré, plus effaré que jamais.

Que se passait-il donc ? Quelle cause avait fait tirer les captifs de leur prison. Dans l’individu tout de blanc vêtu, Max et sa compagne avaient sans peine reconnu le chef, ce Seigneur du Gange dont ils avaient si malencontreusement appris l’existence.

Le respect des autres personnages le désignait clairement. Et, cet homme éleva la voix. Il ne croyait sûrement pas avoir des auditeurs si rapprochés, car il disait sa pensée du ton d’un homme à l’abri des indiscrétions. Sa main s’appuya sur l’épaule du paysan.

— Adfer, ici présent, m’apporte une nouvelle. Hier, nos amis du village de Mahomet nous ont avertis qu’une automobile avait pénétré dans la forêt de Hunting-Reserve. Elle contenait deux voyageurs.

Tous inclinèrent la tête.

— Nous savons cela, Sahib.

— Eh bien, Adfer a vu aujourd’hui une voiture, la description qu’il m’en fait me donne lieu de croire que c’est la même. Elle a disparu sous bois par le sentier de la plaine.

D’un même geste, les bandits portèrent la main aux poignards suspendus, selon l’usage hindou à leur ceinture.

— Bien ! Vous avez compris. Deux voyageurs ne sont pas pour nous inquiéter, mais ce peuvent être des espions, et les yeux qui auraient vu doivent être fermés pour toujours.

Dans leur observatoire, les Parisiens frissonnèrent, tant l’accent de cruauté du chef leur apparut menaçant. Mais ils tendirent l’oreille ; le bandit donnait des ordres :

— Trois d’entre vous demeureront ici, avec moi. Les autres se répandront dans le Hunting-Reserve, à la recherche de la voiture signalée.

Et tous s’inclinant.

— Nous allons du reste réduire au minimum les chances de surprise.
LE FEU DE VISCHNOU !
La rançon sera payée par miss Violet Mousqueterr. Sa vie est donc seule précieuse ; égorgeons le gros homme rouge et cette demoiselle de compagnie qui l’accompagnent. Nous resterons quatre à veiller sur la riche Anglaise. En cas d’attaque, l’un de nous au moins aura le temps de la frapper. Les ennemis ne nous raviront qu’un cadavre.

Il achevait à peine que soudain, il poussa un rugissement de douleur, ses mains se crispèrent frénétiquement sur sa poitrine, sur son front, et il se renversa sur le gazon, tandis que d’un coup, ses vêtements s’enflammaient dardant des langues bleuâtres vers le ciel.

— Qu’est-ce ?

— Le Feu de Vischnou !

— La colère de Siva !

Tous les bandits se bousculèrent en désordre, lançant ces exclamations terrifiées, cherchant vainement à comprendre l’aventure étrange qui les privait de leur chef.

Et dans le crépuscule commençant, il sembla que des foyers lumineux s’allumaient parmi les ronces de la clôture du parc.

Des rayons violets ou d’un indigo sombre se dessinèrent dans la pénombre, se posant successivement sur les deux gardiens armés des prisonniers, sur les joueurs ; les uns s’abattirent tout net à terre, les autres se prirent à flamber comme leur chef.

Le paysan, les trois survivants, avec des cris d’épouvante, cherchèrent à fuir, mais les rayons terribles dépassaient en vitesse celle des coureurs les plus rapides. L’un après l’autre, les malheureux tombèrent.

Et comme Violet, Mona, John, bouleversés, saisis de terreur, regardaient autour d’eux, incapables de fuir, les pieds rivés au sol par l’horreur, les broussailles de la clôture se divisèrent sous une poussée furieuse, et par la brèche deux formes humaines bondirent, clamant d’un accent de délire :

— Libres ! Libres !

Dix secondes plus tard, Max serrait les mains de miss Violet qui, en le reconnaissant, s’était prise à sangloter.

La duchesse étreignait Mona dans ses bras.

Seul, à l’écart de ces effusions, sir John Lobster considérait les deux groupes d’un air inquiet et soupçonneux.

Un crépitement sinistre se fit entendre dans la nuit venue. Tous se dressèrent, prêts à faire face à l’attaque de nouveaux ennemis. Mais Mona étendit la main vers la maison.

— Le feu, dit-elle.

C’était vrai. Des flammes couraient, telles des serpents, autour des grandes colonnettes, se tordaient alentour des fenêtres.

— Les rayons violets, murmura Sara.

— Ah ! voilà donc ce que signifiait l’avis de… Éviter de projeter les rayons sur surfaces de bois, etc., s’écria, le romancier.

Et changeant de ton :

— Bah ! Nous n’avions pas l’intention de résider ici… À l’auto, mes dames, et en route pour notre Trefald’s Cottage.

Deux heures plus tard, tous réintégraient leur demeure.

Mais là, la douleur attendait Max, la joie était réservée à la duchesse. Rassemblés enfin, l’un et l’autre apprenaient le drame personnel qui était venu se greffer sur l’enlèvement opéré par les misérables sicaires du Seigneur du Gange. Max se sentait étreint par le désespoir. Violet lui confiait en pleurant sans fausse honte, qu’elle s’était engagée à sir John, pour sauver tout le monde. Et comme le romancier, dans une exaspération de douleur, s’écriait :

— Je le tuerai.

Elle répondit, digne et désolée :

— J’ai donné une parole loyale. Lui seul peut me la rendre. Mort, il ne pourrait plus.

Tandis que le jeune homme, vaincu par la voix douce qui sacrifiait les tendres espérances à l’honneur, se retirait dans sa chambre, chancelant, la tête perdue, Sara stupéfaite, entendait, de la bouche de Mona, de Mona à présent raisonnable, de Mona ayant recouvré la lumière dans cet Orient où l’appelait naguère son vague instinct, d’insensée, Sara apprenait que le duc de la Roche-Sonnaille vivait.

Dire l’affolement de son âme est impossible.

Au matin, le romancier se montra, pâli par une nuit d’insomnie. Il entretint d’une voix morne Miss Mousqueterr, aussi blême que lui-même, de la nécessité de passer à Asiatic-Bank, pour toucher les cinq millions demandés la veille. Il exprima aussi la crainte d’un retour offensif d’une partie de la bande du Seigneur du Gange. Il dit la proposition faite par les banquiers touchant l’achat d’un yacht, aménagé pour un long voyage.

— Puisque MM. Dodekhan et de la Roche-Sonnaille ont conseillé à la duchesse, à Mlle Mona, de tâcher de gagner leur retraite des monts Célestes, ce yacht permettrait de gagner l’un des ports.

— Oui, vous avez raison, cela sera plus sûr, plus rapide aussi que les paquebots affectés au service public.

C’est ainsi que le même jour, vers trois heures, au moment de la marée qui se fait sentir bien en amont de Calcutta, un joli steamer de huit cents tonneaux le Mabel s’éloigna du quai du Commerce, prit le milieu du courant de l’Hougly et cingla vers la mer.

Sur le pont, Mona et la duchesse se tenaient à l’écart. Elles ne pouvaient dissimuler la joie qui chantait en elles, et elles sentaient qu’en la montrant elles auraient redoublé la tristesse de Max et de Miss Violet.

À l’arrière, sir John Lobster se tenait seul. De la place choisie par lui, il apercevait les deux jeunes gens accoudés à quelque distance sur le bastingage. Fort de la promesse de Miss Violet, il souriait en les regardant. Peut-être eût-il été moins satisfait s’il avait pu, en ce moment même, distinguer le visage du romancier.

La physionomie du jeune homme s’était brusquement éclairée. Un sourire ironique et volontaire distendait ses lèvres.

— Violet, fit-il doucement. Vous avez bien promis d’épouser sir John dès votre retour en Angleterre ?

— C’est cela, répondit-elle surprise de la question, surprise du ton dont elle avait été prononcée.

— Et vous estimez que lui seul peut vous délier de cet engagement ?

— J’estime, je crois, une chose désolante, mais droite.

— Eh bien, souriez-moi, chère Violet, je crois qu’il vous rendra votre liberté.

Et comme elle s’étonnait.

— Ne m’interrogez pas, je vous en prie. Il faut que vous restiez en dehors ; sans cela vous seriez ma complice, et il ne le faut pas pour la droiture de notre pensée ; seulement, exaucez une prière.

— Une prière, répéta-t-elle tout bas.

— Oui, dites-moi que vous faites des vœux pour que je réussisse.

— Oh ! vous le savez bien, ami !

Et le Mabel, accélérait sa vitesse. Il débouchait de l’estuaire sablonneux de l’Hougly. Son étrave effilée tranchait les flots du golfe du Bengale.



DEUXIÈME PARTIE

UN ENFER SCIENTIFIQUE


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I

QUI EST-CE ?


Un malaise pesait, sur l’Asie. Des dépêches anxieuses s’échangeaient entre les consulats européens ou américains.

De Vladivostok, de Yokohama, Peking, Wey-Haï-Wey, Canton, Hong-kong, Shanghaï, Hanoï, Hué, Saïgon, Singapour, Bangkok, Calcutta, Bombay, Bagdad, Irkoustk, Tobolsk, Ispahan, Samarcande, partait incessamment, lancée aux quatre coins du continent jaune, une même question, d’autant plus angoissée, d’autant plus angoissante que personne n’y pouvait, donner la réponse implorée.

Un frisson révolutionnaire semblait secouer les immenses territoires asiates, et nul n’en reconnaissait la direction, le but.

Des manifestations contradictoires déroutaient toute déduction logique.

Ainsi, au début de décembre, un avis mystérieux était parvenu aux Légations d’Occident dont l’enceinte fortifiée forme un îlot dans Péking.

« Vous serez attaqués dans la nuit du 7 au 8, disait cet avis ; tenez-vous sur vos gardes. »

Les détachements militaires, affectés par les puissances à la garde des ambassades, avaient pris les armes, et, dans la nuit annoncée, nuit consacrée par les rites chinois, aux Dragons Libérateurs, l’attaque s’était produite, furieuse, effroyable.

Comme par enchantement, des nuées d’Asiates fanatiques avaient surgi des ruelles, des jardins, des yamens (palais), des pagodes de la vieille cité du Fils du Ciel, et s’étaient ruées à l’assaut des concessions européennes.

Un feu meurtrier avait accueilli les assaillants sans briser leur élan. Escaladant les monceaux de morts et de mourants, la vague humaine arrivait aux murailles, parvenait au sommet, décourageant la résistance par le nombre.

— Ils sont trop à tuer, avait crié un assiégé las de frapper.

Tout semblait perdu ! Soudain, sur les remparts de la Ville chinoise, une flamme azurée s’était allumée. Dans la foule des assaillants, un murmure avait passé… et puis, les assiégeants, brusquement dispersés, fondus dans la nuit, avaient dédaigné une victoire que leurs adversaires jugeaient certaine.

Au matin, on avait constaté avec stupeur que les cadavres eux-mêmes avaient disparu.

Comment les avait-on enlevés ? Personne n’avait rien vu, rien entendu.

Le 15 du même mois de décembre, un incident analogue s’était produit, dans le port de Shanghaï.

Des jonques, venues on ne savait d’où, avaient nuitamment pénétré dans le port, jetant à bord des navires européens, ancrés sur rade et endormis dans une sécurité trompeuse, des milliers de pirates qui n’avaient eu aucune peine à réduire à l’impuissance les équipages surpris.

Au moment où ceux-ci attendaient la mort, les Asiates, sur un mot d’ordre mystérieux, avaient précipitamment regagné leurs jonques, abandonnant leur butin. L’aube venue, aucune trace des navires. Ils semblaient s’être dissipés en fumée.

Le 24, alors que la garnison anglaise de Llaça, capitale du Thibet, célébrait la fête de Christmas, des fanatiques s’étaient introduits dans le fortin où les militaires se croyaient en sûreté.

Ceux-ci furent massacrés, sauf deux jeunes engagés qui parvinrent à s’échapper et rapportèrent la nouvelle du désastre.

Seulement, le gouvernement hindou n’eut pas à intervenir pour punir les coupables.

Le lendemain même, le fortin occupé par les meurtriers sautait, projetant au loin hommes et bastions. Explosion inexplicable, puisque l’ouvrage, non armé encore, ne contenait aucun explosif.

Enfin, le 28 décembre (15 de l’année russe), un escadron d’éclaireurs de Bokhara, campé sur l’un des premiers plateaux montant vers les régions glacées du Pamir avait, lui aussi, été surpris nuitamment, par des ennemis inconnus.

Cette fois, les cavaliers, attachés sur leurs chevaux, avaient été entraînés dans la montagne par leurs ravisseurs.

Ils se désolaient, se croyant déjà réservés aux supplices les plus cruels, quand tout à coup le ravin encaissé parcouru parla colonne s’était éclairé de lueurs rouges ; une détonation formidable avait retenti, et le sommet d’un pic rocheux, brusquement détaché de sa base, était venu obstruer le chemin, non sans écraser sous sa masse le peloton qui ouvrait la marche.

Alors, parmi les ennemis une panique s’était produite. Avec des clameurs d’épouvante, ils avaient fui dans toutes les directions oubliant leurs prisonniers, lesquels s’entr’aidant avaient réussi à se débarrasser de leurs liens et à ramener leurs montures au campement.

Que signifiaient ces incidents étranges, incompréhensibles, dont aucun fonctionnaire ne parvenait à donner une explication logique ?

Et, sur les fils frémissants, les dépêches couraient laconiques et troublantes, chacune apportant un fait nouveau, une anxiété nouvelle.

Du Nord, du Midi, de l’Orient, du Couchant, un vent de mystère soufflait sur la terre d’Asie. Aux quatre incidents très graves rapportés plus haut, des centaines de petites aventures s’ajoutaient.

Ici un résident enlevé. Là, deux soldats allemands du Chan-Toung découverts ligotés et noyés au fond d’une citerne. Puis, un paquet mystérieux arrivait au gouverneur de la colonie avec, à l’intérieur, deux kilogrammes d’or en barre « afin, disait une brève notice, d’indemniser les familles des militaires défunts ».

Et ainsi de suite.

On eût cru que, de par toute l’Asie, les bons et les mauvais génies se livraient bataille sur le dos des Européens, ainsi que le déclaraient de façon triviale mais juste, les autorités n’y comprenant goutte.

Un instant, on avait cru tenir le mot de l’énigme.

Un Hindou, de la caste vile des parias, enivré à l’éther par un policier, avait confusément désigné une volonté unique, émanant des monts Célestes

Un instant, on avait cru tenir le mot de l’énigme.

et vers laquelle se tournaient attentifs les yeux de tous les indigènes ; mais sans doute, ce genre de racontars déplut à ceux qui en étaient l’objet, car le paria bavard fut trouvé mort, le col cerclé du lacet rouge des étrangleurs, dans la prison, où on l’avait enfermé.

Geôliers, gardiens, n’avaient rien vu, rien entendu. On se perdit en vaines conjectures, mais désormais aucun indigène ne parut comprendre les interrogations plus ou moins adroites de ceux qui tentaient d’élucider la situation.

Cependant, les incidents se multipliaient. La terreur planait sur les établissements européens. Négociants, journalistes, industriels, tous ceux que l’honneur professionnel n’attache pas au pays, se décidaient peu à peu à quitter des contrées aussi dangereuses.

Ç’allait être un exode général, la ruine de toutes les colonies européennes.

Agir devenait urgent. Mais que faire ? Comment engager la lutte contre un ennemi dont on constatait l’ubiquité, mais dont on ignorait la nature, les projets, l’organisation ?

Les différentes nations intéressées se consultèrent. Elles décidèrent que, pour rassurer l’opinion, il convenait au moins d’avoir l’air d’agir.

Les gouvernements anglais et russe, plus particulièrement installés sur la terre asiate reçurent mission de défendre la civilisation menacée.

Des contingents saxons de l’Inde, d’autres des provinces sibériennes et du Turkestan russe se groupèrent, formèrent une imposante armée, dont l’objectif fut… la chaîne des monts Célestes désignée par le paria défunt.

Les instructions demeurèrent un peu confuses, il est vrai. La mort de l’Hindou démontrait que ses renseignements vagues contenaient une part de vérité. Il y avait quelque chose dans les monts Célestes. Quoi ? on n’en savait rien. Il fallait trouver ce quelque chose et le détruire.

Ainsi, les gouvernements mettaient à l’abri leur responsabilité, et si les officiers chargés de diriger cette expédition bruineuse ne réussissaient pas, on en serait quitte pour les taxer d’incapacité et les frapper dans leur avancement, dans leurs intérêts.

C’est de la sorte que la civilisation comprend la justice distributive.

Or, le quinzième jour du mois d’avril suivant, les troupes combinées anglo-russes campaient sur les rives marécageuses du lac Balkhach, la troisième mer intérieure du Turkestan.

À perte de vue s’alignaient les tentes de feutre, dont le tissu épais peut seul défendre les hommes contre le froid des nuits glaciales.

À peu près au centre, sur une extumescence de terrain dominant les rives basses d’une dizaine de mètres, s’élevait une yourte, grande cabane de bois et de terre foulée, naguère sans doute abri de gardiens de troupeaux du steppe, aujourd’hui honorée du titre pompeux de quartier général.

Dans l’unique salle du rez-de-chaussée, des officiers anglais et russes étaient réunis.

Rangés en demi-cercle, ils écoutaient les chefs suprêmes de l’armée alliée, qui, debout auprès d’une table sur laquelle s’étalait une carte de l’Asie centrale, expliquaient, ce que l’Europe attendait de ses fils rassemblés en ce lieu.

Le commandant des forces russes avait nom Stanislas Labianov.

Le généralissime anglais portait dignement le nom respecté d’Aberleen.

Le premier, grand, robuste, le teint coloré, montrait un visage énergique, assombri par une teinte de mélancolie.

Durant plusieurs mois, il avait disparu, puis soudainement, il s’était présenté à la Cour de Saint-Pétersbourg refusant de donner aucune explication sur son absence. Aux questionneurs, il répondait invariablement :

— Certaines paroles tuent plus sûrement qu’une épée. Je ne veux pas prononcer ces paroles.

De guerre lasse, on se l’était tenu pour dit ; mais on avait remarqué que les cheveux, les favoris du général, naguère grisonnants, étaient devenus complètement blancs durant sa disparition.

Lord Aberleen, lui, présentait le type accompli de l’Anglais distingué.

De haute taille, sec sans être maigre, la figure caractérisée, il marquait à son collègue slave une déférence voulue, semblant rendre hommage à une souffrance ignorée de tous, ignorée de lui-même sans doute, mais que son regard gris, inquisiteur et perçant, avait peut-être devinée dans l’âme fermée de Stanislas Labianov.

Le Russe parlait, l’index pointé vers la carte, désignant les régions dont il entretenait les auditeurs.

— Messieurs, disait-il, des bandits, soucieux de se dérober aux représailles, ne pouvaient choisir repaire plus sûr que les monts Thian-Chan, que nous dénommons Célestes. Voyez, entre le lac Balkhach, dont nous occupons actuellement la rive orientale, et les hauteurs dont il s’agit, s’étendent cent kilomètres de montagnes enchevêtrées, de passes difficiles, sans arbres, presque sans eau. Et cependant, c’est la route que suivra notre colonne, car elle est de beaucoup la plus aisée.

Un léger murmure approbatif ponctua la phrase. Lord Aberleen appuya du geste les affirmations de son collègue.

— J’ai dit la plus aisée, reprit ce dernier ; un simple regard sur la carte vous démontrera que nul doute ne saurait exister à cet égard. À l’Est, en plein empire chinois, le désert aride du Gobi oppose à toute armée l’obstacle de sa lande stérile, plus de deux cents kilomètres privés d’eau. Je ne parle pas des difficultés qui viendraient des Célestiaux, lesquels, étant de race jaune, se montreraient vraisemblablement sympathiques à l’ennemi que nous voulons combattre.

Et lentement :

— Au Sud, au Sud-Ouest, c’est pire encore, le Pamir, les plateaux du Thibet, la chaîne de l’Himalaya déjoueraient toutes les tentatives de passage d’une armée aussi nombreuse que la nôtre. Ce sont là de Hauts Plateaux d’une altitude moyenne de cinq mille mètres, déserts glacés où le thermomètre descend la nuit à trente et quarante degrés au-dessous de zéro, où le mal des hauteurs, produit par la raréfaction de l’air, terrasse les hommes et les animaux.

Un court silence suivit. Les officiers s’entreregardaient, se demandant à quoi tendaient ces constatations décourageantes. Stanislas Labianov comprit ces regards, et d’un ton net, empreint d’une autorité irrésistible :

— Si je vous rappelle ces choses, Messieurs, c’est afin de vous préparer au courage, à l’abnégation, au dévouement surhumains que j’attends de vous. Nos soldats subiront la dépression des longues marches dans un pays désolé, pénible ; ces longues marches après lesquelles, lorsque l’on arrive brisé à l’étape, on apprend avec une stupeur découragée que l’on a progressé à peine de quatre ou cinq kilomètres. Il faut sans cesse soutenir le moral de nos hommes, inaptes à comprendre les particularités d’une guerre dans ces montagnes. Vous devez être non seulement leurs chefs, leurs conducteurs, leurs guides, mais leurs frères aînés. En pareilles circonstances, chez l’officier, la défaillance équivaut à la désertion.

Tous les regards brillèrent, les mains se tendirent dans un geste de serment.

Le général arrêta les paroles sur les lèvres.

— Je sais que je puis compter sur vous. Je veux que vous sachiez pouvoir compter sur moi ; je veux que le devoir, si pénible qu’il soit, vous devienne plus facile par l’exemple de vos supérieurs. Lord Aberleen et moi, nous nous contenterons de la simple tente de feutre de nos soldats, nous partagerons la nourriture de nos hommes. Il ne faut pas seulement qu’ils nous obéissent par un sentiment de discipline ; il faut qu’ils nous aiment, qu’ils aient en nous la confiance aveugle. Leur demandant l’impossible, nous devons leur prouver que l’impossible est faisable. Je compte que vous ferez comme nous.

Le hurrah des Anglais se mêla au ourra des Slaves.

Mais Labianov leva la main. Le silence se rétablit aussitôt.

— Nous lèverons le camp demain au petit jour, prononça-t-il lentement : une fois engagés dans le dédale des montagnes, il nous deviendra à peu près impossible de reconnaître notre route en avant de nous, et cela d’autant plus sûrement que la géographie de détail des régions à traverser nous est totalement inconnue. Ce sont donc nos aérostiers qui, chaque après-midi, des nacelles de leurs captifs, traceront la route du lendemain dans la direction générale Est-Sud-Est.

Et désignant deux officiers :

— Je vous prierai donc, sir Efflot, et vous Thomas Albarine, de procéder aujourd’hui à une ascension. Vous filerez autant de câble qu’il sera possible, et vous dresserez le plan topographique du pays avoisinant.

— Un seul ballon ? demanda le Russe Albarine.

— Non pas, deux. Vous vous enlèverez aux deux extrémités du camp. De la sorte, vous n’apercevrez pas les hauteurs sous le même angle, et vos plans se corrigeront, se contrôleront l’un par l’autre. À l’avenir, du reste, nous procéderons ainsi toutes les fois que le terrain le permettra. Allez, ne perdez pas de temps.

Les aérostiers saluèrent et quittèrent aussitôt la salle du conseil, suivis peu après par leurs camarades demeurés pour recevoir les instructions afférentes à chaque arme.

Stanislas Labianov et lord Aberleen restèrent seuls.

Le Russe s’était laissé tomber sur un escabeau grossier. Accoudé à la table, la figure cachée par ses mains, il semblait avoir oublié son compagnon.

Celui-ci le regardait, une pitié adoucissant ses traits énergiques.

Soudain, il tressaillit.

Un mouvement, des épaules de Labianov avait trahi un sanglot. Vite, Aberleen vint à lui et lui appuyant amicalement la main sur le bras :

— Mon cher collègue, fit-il d’une voix attendrie, encore cette désespérance dont la cause m’échappe.

Il ne continua pas. Son interlocuteur s’était dressé, démasquant sa face convulsée ; comme en rêve, il balbutiait :

— Je tue ma fille, ma petite Mona.

Puis, il eut un cri étouffé :

— Non, non, je suis fou. Je ne sais plus ce que je dis. N’allez pas croire au moins.

Tranquillement, lord Aberleen coupa la phrase :

— Si, je crois que vous souffrez atrocement, mon pauvre ami. La simple parole qui vient de vous échapper et que j’oublierai, je vous le jure, si vous le souhaitez ; cette parole a été un trait de lumière, qui m’explique l’étrangeté de votre conduite depuis que j’ai l’honneur de vous connaître. Vous souffrez parce que vous êtes tiraillé entre votre devoir de soldat et votre tendresse de père.

Mon cher collègue, fit-il d’une voix attendrie.

Un frisson parcourut le corps de l’officier russe. Il courba le front. Mais Aberleen se rapprocha de lui, et la voix abaissée :

— J’oublierai, mon ami, à moins que vous ne jugiez la douleur adoucie par le partage, par la confiance en un camarade qui va taquiner la mort à vos côtés.

Comme malgré lui, obéissant à la force attractive d’affection émanant du chef suprême du contingent anglais, Labianov murmura :

— Si je parle, ils la tueront.

— Qui saura que vous avez parlé, puisque je vous promets le silence ?

Et persuasif, Aberleen continua :

— Aucune curiosité sotte ne me guide. Je sens en vous une douleur géante, au-dessus des forces humaines. Je pense que moi, désigné par mon pays pour partager avec vous les dangers de l’expédition, je remplirais incomplètement ma tâche, si je ne partageais pas tous les dangers. Le péril, qui menace le chef d’une armée, plane sur l’armée tout entière. Voilà pourquoi je ne vous prie pas de m’apprendre votre secret, pourquoi je vous dis : J’ai le droit de le connaître ; parlez.

Un combat se livra visiblement dans l’esprit du Slave, mais l’énergie calme du gentleman avait impressionné le père de Mona de façon dominatrice. Le correct général lui apparaissait comme un allié indispensable, plus que cela encore, comme un défenseur, et brusquement avec un geste d’abandon :

— Vous avez raison. Vous saurez ce que j’ai caché à tous. Ce secret est à l’étroit dans mon cœur. Il me semble qu’il le ferait éclater. Ouvrez le vôtre pour en recevoir la moitié.

Tous deux maintenant étaient assis près de la table, accoudés sur la carte de l’Asie Centrale qu’ils semblaient étudier, et Stanislas Labianov tout bas, dans un murmure qui arrivait à peine aux oreilles de son interlocuteur, disait ceci :

— Il existe en Asie une puissance formidable et inconnue, le Drapeau Bleu.

— Le Drapeau Bleu, se récria lord Aberleen, cela existe donc ?

— Hélas !

— J’en ai entendu parler, il y a quelques mois en Europe, lors de l’internement…

L’officier anglais s’arrêta brusquement, l’air embarrassé. Mais son interlocuteur acheva la phrase commencée :

— Lors de l’internement à la maison de santé Elleviousse, près Marseille, de ma fille Mona et de sa compagne, la duchesse de la Roche-Sonnaille.

— Oui, balbutia le lord, visiblement contrarié d’avoir ravivé ce douloureux souvenir.

Son trouble fut bref. Il se mua en stupéfaction quand Labianov poursuivit :

— Elles furent réputées folles, surtout parce qu’elles contaient le pouvoir sans bornes du Drapeau Bleu. La conception des formidables groupements asiates pénètre difficilement dans l’esprit des Occidentaux, individualistes par essence. Moi, je suis certain qu’elles disaient vrai.

— Vous ?

— Et vous partagerez ma manière de voir dans un instant.

Le général exhala un long soupir, puis d’une voix où tremblotait l’émotion :

— Vous vous souvenez qu’au dernier Congrès de la Paix, tenu à La Haye, je représentais le gouvernement russe, l’amiral comte Ashaki étant le délégué du Japon.

— Oui, sans doute.

— Ashaki m’a informé dernièrement qu’un message, venu à lui par des voies inconnues, lui avait annoncé la mort de sa fille Lotus Nacré. Et moi, moi, je vais causer le trépas de Mona.

Il se passa brusquement la main sur le front.

— Il ne s’agit pas de cela. Le père n’existe plus. Il ne doit y avoir ici que le général ayant charge de la vie de ses soldats, ayant le devoir impérieux de vous apprendre, à vous, son collègue, son collaborateur dans la plus dangereuse des aventures, quel ennemi nous allons combattre.

Et, comme apaisé par ce rappel sévère au devoir :

— Le Drapeau Bleu n’est point un mythe. Au Congrès, Ashaki et moi avions reçu de nos gouvernements respectifs l’ordre de suivre sans hésitation les instructions qui nous parviendraient sous le couvert de cet emblème.

— Quoi, vous deviez obéir ?

— Nous le devions. À la séance mémorable où nous votâmes contre les propositions anglo-françaises si humaines, si hautement inspirées par la conscience de deux grandes nations, un incident, que l’on considéra comme sans importance, fut la cause de nos votes négatifs.

— Un incident" ? interrogea curieusement le compagnon du vieil officier slave.

— Oui, un ballonnet, descendit de la coupole de la Salle des Séances. On crut y voir un jouet d’enfant. C’était une erreur. À l’arrière de la nacelle de l’esquif aérien flottait, un pavillon bleu portant deux signes d’or. Ces signes nous ordonnaient de voter : non.

— Quoi, cet objet… ?

— Décelait, la prodigieuse variété de moyens dont disposent celui ou ceux dont l’étendard bleu est la signature. À ce moment même, mon enfant, celle du comte Ashaki étaient enlevées. Une missive, déposée à notre hôtel par un watman inconnu, nous avisait de l’événement et concluait par cet avertissement menaçant :

« Soumis à mes ordres, la fortune et les honneurs vous attendent. Je ne veux pas envisager une autre hypothèse pour vous. J’ai des otages dont la vie me répond de votre souplesse. »

Un grondement jaillit des lèvres de lord Aberleen.

— Des misérables !

— Depuis ce jour, encouragés d’ailleurs par nos gouvernements, le comte Ashaki et moi fûmes les serviteurs de la volonté du Drapeau Bleu. Sur son ordre, nous traversâmes l’Asie, nous gagnâmes la concession allemande de Kiao-Tcheou. Là, nous pûmes embrasser une fois encore nos enfants. Et puis, on nous enjoignit de reprendre la mer. Des mois s’écoulèrent. Plus de nouvelles, plus rien. Ma Mona est ma seule enfant. Elle était la lumière, la vie pour moi. Négligeant mes intérêts les plus pressants, j’errais à travers le monde, cherchant, cherchant toujours la disparue. Un jour, à Nagasaki, où je me lamentais auprès d’Ashaki aussi abattu, aussi désolé que moi-même, un journal du Tonkin français tomba entre nos mains. Il relatait une attaque de pirates exécutée aux passes de Ki Lua, l’explosion des mines souterraines préparées pour un cas analogue. Que me faisait cela ? Dans l’article, un mot avait brillé à mes yeux comme un éclair, Mona ! Mona, ma fille était à Haïphong, en danger de mort, soignée par Mme de la Roche-Sonnaille, qui apparaissait pour la première fois dans ma vie. De Mlle Ashaki, pas un mot.

Néanmoins, le comte s’embarqua avec moi. Nous arrivâmes au Tonkin trop tard. Mona et sa compagne avaient disparu. On supposait qu’elles avaient repris le chemin de l’Europe.

Nouvelles perplexités ! Nouvelles indécisions !

Puis, une information incroyable. Les malheureuses femmes sont en prison à Calcutta sous l’inculpation de piraterie.

— De piraterie ? répéta l’Anglais au comble de la stupeur.

— Oui, ma fille pirate. Comment ? Pourquoi ? Je n’en sais rien. Avec Ashaki toujours, je me rends dans l’Inde. Trop tard encore. Les prisonnières se sont évadées malgré toutes les précautions prises. Plus de traces, plus rien.

Au hasard, sur de fausses pistes, trompés par des ressemblances, des signalements tronqués, nous allons jusqu’à Bombay, poursuivant les images chères sans parvenir à les joindre. Nous réintégrons Calcutta. Nous allons retenir nos places à une Agence de Navigation, et là nous apprenons que six jours plus tôt, Mona et la duchesse ont pris passage sur l’Oxus, paquebot des Messageries Maritimes à destination de Marseille.

— Elles n’étaient donc plus considérées comme pirates ?

Labianov leva les bras vers le ciel en un geste découragé :

— Est-ce que je le sais ? Est-ce que je puis comprendre l’incompréhensible ? Ne nous adressons pas des pourquoi inutiles. Ashaki et moi nous embarquons sur le premier steamer en partance. Nous les joindrons bien à la fin ! Oh ! la lente traversée de l’Océan Indien, de la mer Rouge ! Nous faisons escale à Port-Saïd. Une légère avarie de machine exige un arrêt de trente-six heures. Nous descendons à terre. Vous connaissez Port-Saïd, une ville anglaise jaillie du sol égyptien. Nous nous promenons lentement, avec la badauderie ennuyée de voyageurs qui tuent le temps. Une querelle de fellahs nous arrête. Des gens de même condition les entourent, excitant les adversaires ; c’est un vacarme assourdissant. Un remous se produit. Je suis séparé du comte Ashaki. Une étoffe de laine m’encapuchonne, m’aveugle, vingt mains me saisissent, me poussent dans une chaise à porteurs. Lié, à demi étouffé, je ne puis faire un mouvement. Je sens que l’on m’emporte. Où ? Pendant combien de temps. On m’extrait enfin de ma prison, on me débarrasse de mes liens. Je suis au seuil d’une délicieuse villa égyptienne. Autour de moi un riant jardin. Des serviteurs s’empressent à mes ordres. Seulement, ils refusent de répondre à mes questions. Je suis prisonnier. De qui ? Pour quelle cause ? Des semaines, des mois s’écoulent sans que je découvre le mot de l’énigme. La surveillance de mes laquais-geôliers ne se dément pas une minute. J’ai acquis la conviction désolante que je ne recouvrerai la liberté que si mon persécuteur inconnu le veut, et je me désespère à la pensée qu’il ne voudra peut-être jamais.

— Stupéfiant, murmura lord Aberleen.

Comme s’il n’avait pas perçu l’exclamation, Stanislas Labianov continua :

— Un matin, le chef de mes serviteurs m’apprend que je suis libre, si j’accepte les conditions du Maître. Je suis étourdi par la soudaineté de cette modification à mon existence. Je demande : Quel maître ? L’homme répond : Le Drapeau Bleu.

Le général anglais eut un cri :

By devil ! encore ce chiffon bleu !

— Encore, oui.

— Il est donc partout : à La Haye, en Asie, en Égypte !

— Il est partout, répéta le père de Mona d’un accent lugubre. Pas un instant, il ne m’a perdu de vue, et moi je ne le connais pas.

Un silence suivit ces paroles.

Lord Aberleen n’interrogeait pas. Les sourcils froncés, son visage énergique contracté par l’effort de la réflexion, il semblait coordonner les éléments du problème étrange synthétisé par ces trois mots d’apparence inoffensive : Le Drapeau Bleu.

Enfin, il eut un geste impatient, et d’une voix nette :

— Les conditions de votre liberté ?

Le Russe haussa les épaules :

— C’est pour arriver à vous les faire connaître que j’ai commencé ce long récit. Voici les paroles qui me furent répondues :

« Mlle Mona Labianov, durant votre captivité, était enfermée comme folle. Ce que disait sa compagne, la duchesse Sara de la Roche-Sonnaille, eût pu nuire au Drapeau Bleu, sur lequel les deux femmes avaient appris certains détails. Le Maître n’a pas voulu que quelques-unes des allégations de la Française pussent être confirmées par vous et par le comte Ashaki. Aujourd’hui, les captives sont délivrées ; elles sont retombées, sans le savoir, sous la main du Maître. Rien ne s’oppose à ce que vous-même soyez rendu à la liberté. Le Maître vous impose une seule condition. Vous vous rendrez à Saint-Pétersbourg ; vous solliciterez le commandement d’une expédition qui se prépare en Asie. Vous l’obtiendrez parce que le Maître veut qu’il en soit ainsi. Aucune parole relative à votre captivité ne sortira de vos lèvres. Une fois chef de la colonne militaire en formation, vous ferez avorter l’entreprise. »

— Oh ! s’exclama l’Anglais, voici une proposition indigne d’un gentleman, indigne d’un officier. Vous avez refusé, je pense ?

Tristement, l’interlocuteur du lord secoua la tête.

— Attendez. Le messager du Drapeau Bleu ajouta : « Dès ce moment, la mort plane sur votre fille Mona, une mort lente, horrible, accompagnée de tortures sans nom. Obéissez et elle vivra. Essayez de secouer notre joug, vous la condamnerez. »

Les joues d’Aberleen tremblotaient. Il comprenait l’atroce souffrance morale de son collègue ; mais il garda le silence. Quels mots pouvaient consoler pareille infortune ? Et Labianov reprit :

— J’ai accepté. J’ai pensé qu’en trompant ce Maître insaisissable, je faisais naître une chance de le démasquer. J’ai accepté. J’ai refusé tout éclaircissement touchant mon absence. Et aujourd’hui…

Il s’arrêta un instant, puis, avec effort :

— Aujourd’hui, je confie la vérité entière à votre honneur. Je vous supplie, Milord, de veiller sur moi, d’empêcher que le père triomphe de l’officier.

Il disait cela d’une voix tremblante, comme faussée, les mains tendues vers son interlocuteur en un geste d’ardente prière.

Celui-ci l’étreignit dans ses bras.

Dear me ! Mon brave ami. Nous étions deux alliés. Nous devenons un seul esprit en deux corps. Oui, je veillerai sur vous. Et s’il est un ordre décisif à donner, by Heaven. Par le ciel ! dussé-je encourir toutes les colères de l’enfer, je ferai en sorte d’en prendre toute la responsabilité.

— Non, non, pas cela, balbutia le père de Mona.

— Si bien, et avec plaisir encore. Il n’y a point matière à me féliciter. J’accomplis mon devoir d’officier tout simple, tout droit. Je risque ma vie pour mon pays. Tandis que vous, vous, on vous écartèle. L’honneur militaire, l’amour paternel. Si ces coquins tuent votre chère petite enfant, au moins ce ne sera pas vous-même qui aurez donné le signal de sa mort.

À la situation effroyable, le lord apportait d’instinct la seule atténuation possible. Parbleu ! Ces hommes, perdus en plein centre asiatique, accompliraient stoïquement tout leur devoir. Le père perdrait sans doute sa fille ; mais il ne se trouverait pas en face du dilemme monstrueux : Trahir son pavillon ou désigner l’heure du supplice de Mona.

Et comme ils restaient là, pâles, mal remis encore de l’émotion poignante de cet entretien, on heurta légèrement à la porte.

— Asseyez-vous, général Labianov, dit doucement l’Anglais. Absorbez-vous dans la lecture de la carte, pour dissimuler l’altération de vos traits.

Son compagnon ayant obéi docilement, Aberleen prononça d’une voix ferme :

— Entrez.

Les officiers aérostiers pénétrèrent dans la salle.

Ils venaient communiquer les résultats de l’ascension des ballons captifs, ayant très complètement reconnu la route que la colonne expéditionnaire devait parcourir le lendemain.

De leurs nacelles, ils n’avaient rien observé de suspect. Dans leur champ visuel, ils avaient seulement remarqué une petite caravane traversant un plateau éloigné. Troupe sans importance : quelques yaks porteurs, six ou sept personnes.

Ce compte rendu terminé, le lord allait les congédier, quand l’officier russe, Thomas Albarine, s’adressant au général Labianov, dit :

— Excellence. En traversant le camp, l’un de ces marchands bouriates, qui vendent des vivres à nos soldats, m’a prié de vous remettre une missive de nature à vous intéresser, m’a-t-il affirmé. Je n’ai pas cru devoir refuser.

Un de ces marchands m’a prié de vous remettre une missive.

En campagne, tout avis peut être bon. Voici le papier en question.

Il présentait à son chef un pli, enfermé dans une enveloppe de soie.

Labianov le prit, déploya la feuille.

Mais à peine y eut-il jeté les yeux, qu’il pâlit affreusement. Sans un mot, il la présenta à lord Aberleen, et ce dernier, avec une stupeur profonde, déchiffra, cette laconique missive.

« Premier avertissement :

« Les voyageurs, signalés par les aérostiers dans la montagne, escortent Mlle Mona Labianov qui se rend, sans le savoir, au lieu où le Maître a décidé qu’elle se rendrait.

« La rejoindre vous est impossible, car les chemins sont maintenant fermés.

« Chaque pas en avant vous éloignera d’elle. Chaque pas en avant rapprochera d’elle l’ange de la mort aux ailes noires. »

C’était tout.

Un instant, le gentleman lui-même demeura étourdi. Des questions pressées affluaient à son cerveau.

Comment le mystérieux ennemi avait-il l’audace de pénétrer dans le camp ? Comment pouvait-il savoir ce que les aérostiers avaient vu. Que signifiaient ces chemins fermés, soulignés dans l’étrange épître ?

Mais se ressaisissant, il se tourna vers les officiers :

— Lequel de vous a reconnu une caravane au loin ?

— Nous l’avons aperçue chacun de notre côté, répondirent-ils sans hésiter.

— Bien. Qui était avec vous en ballon, sir Efflot ?

— Mon équipage habituel.

— Pas d’étranger ?

— Aucun. En pareil cas, ce serait d’une naïveté !

— Et vous, Albarine ?

— Même chose. Mes aérostiers et rien de plus.

— Passons. En redescendant, vous vous êtes concertés.

— À voix basse, général, en nous dirigeant vers cette maison, avec le désir de ne pas vous faire attendre nos renseignements.

— Vous n’avez pas remarqué qu’un… ou des espions vous observassent ?

— Non.

— Mais l’homme qui vous a remis la lettre, Albarine ?

— Il m’avait abordé avant que j’eusse rencontré sir Efflot.

— Ah !

L’exclamation jaillit des lèvres d’Aberleen comme malgré lui. Il supposait que le correspondant mystérieux avait surpris la conversation des officiers aérostiers, et il acquérait la certitude qu’il n’en était rien.

Une seule ressource lui restait. Interroger le bouriate lui-même.

— Vous reconnaîtriez l’homme, Albarine ?

— Certainement, général.

— Allez le chercher. Vous me l’amènerez.

Le général laissa ses subordonnés se diriger vers la porte, les enveloppant en quelque sorte de ce dernier avis :

— Surtout, soyez discrets. Nous sommes en Asie, le pays des espions. La terre, l’eau, le ciel ont des oreilles.

À présent, les généraux demeuraient seuls.

— Par saint Georges, gronda l’Anglais, ce coquin de bouriate nous donnera le mot de l’énigme, ou bien…

— Ne le menacez pas, interrompit tristement Labianov. La menace impossible à exécuter est une manifestation inutile.

— Et pourquoi, je vous prie ?

— Parce que cet homme, à l’heure présente, est sûrement hors de notre atteinte.

Et comme Aberleen, exaspéré par cette affirmation découragée, se livrait à un discours interminable pour convaincre son compagnon d’erreur, la porte fut heurtée de nouveau par une main impatiente.

— Entrez, mille diables, gronda le gentleman décidément hors de lui.

Albarine parut aussitôt, l’air penaud, consterné.

— Général, le bouriate. Introuvable, disparu ; personne n’a remarqué son départ.

— C’est, trop fort.

L’aérostier s’essuya le front, où perlaient des gouttes de sueur, et les yeux à demi fermés, avec le courage désespéré de l’homme qui roule dans un abîme, il prononça :

— Le plus fort est, qu’à l’endroit même où je l’avais rencontré…

— Achevez donc, morbleu !

— Ce papier était accroché à une baguette fichée en terre.

Aberleen piétina.

— Un papier ! Encore un papier ! Mais il est ouvert celui-ci.

— Oui, Général. Si bien que j’ai pu lire.

— Continuez, vous avez donc juré de m’exaspérer par vos phrases suspendues !

— Ceci, Général.

Et d’une voix sourde, Albarine gémit :

« Cherche l’oiseau au plus haut des airs, cherche le poisson au fond des eaux profondes. Ils sont plus aisés à trouver que le messager de Celui gui veut être obéi. »



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II

CEUX QUE LES AÉROSTIERS AVAIENT APERÇUS.


— Vous semblez enfoncé dans la tristesse, master Soleil.

Le romancier eut un sourire mélancolique, et répondit, par cette phrase de tournure anglaise :

— Je suis, en effet.

Sous la grande tente de feutre, ces courtes répliques sonnèrent comme une plainte. Violet, Max, Sara, Mona, Lobster étaient là, rassemblés autour d’un feu, dont les fumées semblaient aspirées par un tuyau de toile ignifugée, qui les emmenait au dehors.

Après la journée de marche, la petite troupe campait dans une dépression de la montagne.

Au dehors, le froid régnait ; un froid intense (-18°). Pas un bruit, pas un souffle dans l’air. Un ciel noir, où les étoiles scintillantes paraissaient grelotter. Un sol nu, sans un buisson, sans une herbe ; des rocs, des cailloux éclatés, aux arêtes crûment éclairées par la lune, donnant elle-même l’impression d’un disque glacé, palet monstrueux décrivant sa trajectoire infinie.

À quelques mètres de l’abri des voyageurs, une tente plus petite servait de refuge aux quatre indigènes, guide et conducteurs des yaks (bœufs à longs poils), bêtes de somme des hauts plateaux, porteurs des provisions et impedimenta.

De temps à autre, un des habitants de la grande tente prononçait quelques paroles, moins pour exprimer une idée, que pour jeter un murmure de vie dans cette nuit muette et sépulcrale.

Ainsi, la gentille Anglaise venait de parler.

Max se passa la main sur le front comme pour chasser une pensée douloureuse, et sans répondre directement à la question qu’on venait de lui adresser, avec un regard expressif à l’adresse de la jeune fille, prononça d’un ton ferme :

— Dormons. Soyons ménagers de nos forces, car nous ignorons quelles fatigues nous réserve demain.

Obéissante, elle ferma les yeux. Sous la tente de feutre, on ne perçut plus que la respiration des voyageurs, dominée de temps à autre par le crépitement du foyer…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

— Ich ! Evo !… Yachini ! Evo ! Evo !

Tous se réveillent en sursaut. Ils se dressent, étirent leurs membres engourdis.

Les cris des conducteurs de yaks annoncent le jour, la mise en marche prochaine. Car les serviteurs parlent ainsi aux bœufs des hauts plateaux tandis qu’ils les harnachent, qu’ils assujettissent sur leur échine robuste les bagages des voyageurs.

Une fumée odorante emplit la tente. C’est le thé bouillant que le guide apporte, le thé qui chassera le frisson matinal.

Ce guide est un grand garçon sec, anguleux, taciturne, à la face brune trouée par des yeux noirs.

— Quel temps ? interroge Sara.

— Sec, Syka (noble dame). Ciel pur et soleil.

La Parisienne sourit. Maintenant, à petites gorgées, chacun absorbe sa ration du breuvage parfumé, dont la chaleur les pénètre, assouplit leurs muscles. Puis, tous s’emmitouflent de leurs fourrures, ne laissant exposés à l’air que le bout du nez et les yeux.

Au bref appel du guide, les trois bouviers, robustes paysans de la montagne, se précipitent, démontent la tente de feutre, en roulent les panneaux, les amoncellent sur le yak affecté à cette charge.

— Où est donc Leddin ?

À la question, tous se regardent.

Leddin est le guide. Il se trouvait là un instant plus tôt. Il a disparu.

Mais l’un des montagnards étend le bras. Il désigne le sommet de la dépression au fond de laquelle le camp a été dressé.

Leddin est debout sur la crête. Sa silhouette se découpe sur le ciel.

Mais que fait-il ? Il regarde vers l’Ouest, comme prodigieusement intéressé par un spectacle invisible pour les voyageurs.

Certes, dans une ville, dans une région populeuse, son attitude ne surprendrait personne ; mais ici, au milieu du désert montagneux, quelle chose peut donc attirer son attention ?

Curiosité, inquiétude mêlées, Max, suivi de ses compagnons, s’élance sur la pente. Leddin a entendu les pas sonnant sur la terre durcie. Il se retourne, fait signe aux voyageurs de se hâter, et leur crie :

— Navire de l’air ! Navire de l’air.

Une exclamation de stupeur lui répond. Navire de l’air ! Tous ont compris. C’est ainsi que l’indigène désigne un ballon. Il doit rêver. Quelle apparence qu’un ballon flotte en ces régions désolées.

Ils arrivent auprès de l’homme. Ils regardent dans la direction que marque son geste, et ils demeurent muets, stupéfaits. Ce n’est pas un, mais deux ballons qu’ils distinguent au loin, se profilant sur l’azur pâle du ciel.

— Deux ballons militaires, ma parole… et captifs encore. Deux ballons opérant une reconnaissance.

Max s’adresse au guide :

— Il y aurait donc des troupes de ce côté ?

Leddin inclina la tête.

— Soldats nombreux, leurs tentes couvrent les rives du Balkhach.

— Une armée, alors ?

— Oui, Hïnglizé (Anglais) et Ourousk (Russe).

Le romancier sursauta.

— Tu dis qu’il y a là des Anglais et des Russes ?

— Je dis bien cela. Tes oreilles ne t’ont pas trompé.

— Mais ce n’est pas possible.

La face de l’indigène s’empreignit de gravité.

— Leddin n’affirme rien qui ne soit vrai. Il s’étonne que toi, Seigneur,

NAVIRE DE L’AIR, NAVIRE DE L’AIR !


qui viens de traverser les bas-pays (plaines du Turkestan) tu n’aies pas entendu parler de l’expédition entreprise par les Anglais et les Russes.

Tous écoutent bouche bée. Ils ne sauraient expliquer à leur guide qu’ils ont gagné le point où ils sont arrivés par les voies les moins fréquentées, évitant les villes, les villages importants, dans leur désir d’échapper aux espions du Drapeau Bleu, dont, ils ont pu mesurer la puissance. Max Soleil traduit, l’anxiété de tous par cette question :

— De quelle expédition s’agit-il ?

À quoi Leddin répond, avec un geste vague :

— Je ne sais pas au juste. Des bandits qu’abritent les monts Célestes.

Aucun des voyageurs ne peut réprimer un tressaillement. Les bandits des monts Célestes. Mais ce sont leurs ennemis, ceux à qui ils vont tenter d’arracher Dodekhan, le duc de la Roche-Sonnaille.

Et une armée anglo-russe va opérer contre les fanatiques.

Ils se considèrent indécis, ne sachant s’ils doivent se réjouir ou s’effrayer de ce concours inattendu. Des idées contradictoires se heurtent dans leur cerveau. Peut-être cette force militaire absorbera toute l’attention des séides du Drapeau Bleu et leur permettra d’atteindre plus aisément le but qu’ils visent. Mais peut-être aussi les misérables geôliers de ceux près desquels sont les âmes de Sara, de Mona, redoubleront-ils de précautions.

Les visages des voyageurs s’éclairent et s’assombrissent tour à tour, tandis que, sans qu’ils y prennent garde, Leddin les observe de son regard perçant.

Soudain, une douce voix s’élève. Mona parle comme en rêve :

— Mon père commande là-bas. Je le vois. Allons vers lui. C’est de notre réunion que doit sortir le salut de tous.

Elle est toute droite, comme figée en une attitude d’extase. Ses grands yeux bleus se perdent dans l’espace, semblant lire l’avenir au delà du voile qui tend la voûte du ciel. Elle répète doucement :

— Allons vers lui.

Et comme tous hésitent, irrésolus, Sara subit une impulsion subite.

— Elle a raison, dit-elle. La puissance de nos ennemis n’a rencontré jusqu’ici que des adversaires faibles, sans défense. Elle se brisera, contre une armée aguerrie, vaillante, conduite par un père qui va retrouver son enfant.

— Ma foi, je me range à votre avis, déclare aussitôt miss Violet.

Avec un sourire, la gentille Anglaise ajouta :

— Marchons vers eux, car je sens le froid entrer dans ma personne ainsi qu’en un moulin.

Personne n’a remarqué le sourire ironique qui a flotté une seconde sur les lèvres du guide. Il a été si bref, du reste, que l’on conçoit qu’il ait passé inaperçu.

Toutes les voix sont joyeuses ; l’espérance illumine les esprits. Un clappement de langue du guide donne le signal du départ. Les conducteurs de yaks encouragent les animaux par des onomatopées gutturales.

Les jeunes femmes dédaignent de se hisser sur leurs bœufs de selle. Elles marcheront. L’étape leur sera légère, car, au bout, elles trouveront une armée de défenseurs.

Cependant, la petite troupe marche depuis pas mal de temps déjà. Les pentes succèdent aux pentes. Autour des voyageurs des hauteurs se dressent, masquant l’horizon. Les ballons ont disparu. Aucun point de repère ne signale la présence de l’armée anglo-russe.

Le guide maintenant semble inquiet, hésitant. Il va de droite, de gauche, se hisse au sommet de rochers, interroge l’horizon, puis revient en tête de la caravane, une expression de mauvaise humeur creusant ses traits.

Parfois, il coule un regard sournois vers les Européens. On croirait qu’il se dépite de n’être point interrogé sur les motifs de son allure étrange.

Mais Sara converse avec Violet, Mona rêve ainsi que Max Soleil, et John Lobster mordille un cigare en pestant contre les pentes, contre le froid qui oblige à porter de lourdes fourrures, contre les fourrures sous lesquelles il étouffe. Enfin, le guide paraît prendre une décision. Il s’approche du romancier, l’air cauteleux, peiné.

— Seigneur, prononce-t-il la voix abaissée.

— Hein ? Qu’est-ce ? riposte Max brusquement tiré de sa rêverie.

Du geste, l’indigène le supplie de ne pas faire de bruit.

— Sahib ! Il ne faut pas inquiéter les nobles dames.

— Les inquiéter. Pourquoi ?

L’embarras du guide devient plus apparent.

— Seigneur, j’ai un aveu à te faire. Je ne reconnais plus ma route.

C’est dans un chuchotement que les mots parviennent aux oreilles du jeune homme. Non sans étonneraient, il considère son interlocuteur.

— Bon, reprend-il légèrement, dans pareil pays, cela peut advenir à tout le monde. Cherche ton chemin.

Leddin l’interrompt :

— Je le cherche depuis deux heures. Il faut que les Mauvais Esprits aient bouleversé la montagne, car je ne reconnais rien. Les pics qui nous entourent me sont inconnus.

Puis, humble, se courbant en deux devant son interlocuteur :

— Seigneur, je ne sais plus où nous sommes. Seigneur, je n’ose prendre sur moi de vous entraîner vers une direction quelconque.

Dans l’accent du guide se devinait un frisson de terreur. Max comprit que l’incident présentait une gravité exceptionnelle. Il saisit le poignet de Leddin, et les dents serrées :

— On retrouve sa route quand on le veut.

L’homme secoua la tête.

— Allons, reprends ton sang-froid. J’ordonne la halte du déjeuner. Pendant le repas, explore les environs sans faire part de tes craintes à personne.

— J’obéirai.

En effet, durant que voyageurs et conducteurs d’animaux se réconfortaient, Leddin s’éloigna. Une heure après, il était de retour.

Le romancier courut à lui, mais l’interrogation anxieuse se figea sur ses lèvres. Toute la personne du guide exprimait le découragement le plus complet. Il étendit les bras à droite et à gauche, et d’un ton sourd :

— Les Mauvais Esprits sont contre nous.

Sur un geste d’impatience de l’auteur, il reprit avec volubilité :

— Ils m’ont frappé d’aveuglement, Seigneur, ou bien la contrée a brusquement changé d’aspect. Les paysages familiers à ma vue ont disparu, remplacés par d’autres que jamais je n’ai aperçus. Des pics se dressent là où je jurerais qu’existaient des dépressions. Plus loin, des hauteurs se sont abaissées creusant des vallées.

Max piétina, répondant :

— Tu deviens fou !

Mais Leddin se récria, avec énergie :

— Cela, vaudrait mieux pour toi, pour tous ceux qui nous accompagnent. Ma folie n’atteindrait que moi seul. Hélas ! Ma pensée reste claire. Ce n’est point ma raison qui s’est envolée, c’est le chemin qui devait nous conduire hors de ces montagnes maudites.

— Le chemin ?

Du coup, le jeune homme se prit à rire.

— Parbleu ! le drôle a trop fêté la gourde de rak (alcool du pays). Ce dernier trait le prouve surabondamment. La route disparue. Comment ne me suis-je pas aperçu de suite de l’état du coquin.

Ce disant, Max scrutait la physionomie du guide. L’examen ne le satisfit point. Rien dans l’expression des traits, rien dans l’altitude de Leddin n’indiquait l’ivresse. L’indigène semblait en proie à l’épouvante, mais son regard restait clair, et ce fut gravement, sur un ton de reproche, qu’il laissa tomber ces mots :

— Je n’ai bu que le thé au départ. Ma gourde est parmi mon bagage.

Puis, la voix abaissée et comme assourdie :

— Tu ris, Seigneur, tu ris parce que tu ignores les choses de la montagne. Nous, qui y sommes nés, nos pères nous ont enseigné ses dangers.

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Et plus bas encore :

— Dans chaque famille, les Esprits des Hauteurs ont fait des victimes.

Chaque cabane, dans nos pauvres villages, conserve le souvenir d’un aïeul qui jamais ne fut retrouvé, parce que les chemins conduisant vers lui avaient été effacés par les Gilds (génies) [8].

Max n’était pas homme à se laisser impressionner par de pareilles superstitions. Ses doigts se crispèrent sur l’épaule du guide.

— Trêve de sornettes, fit-il rudement, nous sommes égarés, soit ; mais nous savons que nous rencontrerons les soldats en marchant vers l’Ouest. Dirigeons-nous de ce côté, et nous sortirons des montagnes.

— Si les Gilds le permettent. Les sentiers montagneux serpentent. Ils ont des caprices continuels. Ils conduisent où il plaît aux pentes et non pas où l’on souhaite se rendre.

— En tout cas, il convient d’essayer.

— Nous essaierons, Seigneur.

— Et songe, Leddin, que mon revolver est plus proche de toi que les esprits dont tu troubles ta cervelle.

La menace provoqua un haussement d’épaules de l’interlocuteur du Français.

— Tu es injuste, Seigneur. Tu te défies d’un pauvre homme pour qui le sentier retrouvé serait le salut autant que pour toi-même.

— Enfin, mange et reprends tes fonctions de guide.

— Je ferai de mon mieux.

— Surtout, garde le silence. Inutile d’inquiéter tout le monde de tes terreurs imaginaires.

— Je me tairai, Seigneur, puisque tu l’ordonnes.

De fait, Leddin se mêla au groupe des serviteurs, mais ne prit aucune part aux conversations des montagnards.

Il mangeait gravement, le visage redevenu calme. Max, qui l’observait de loin, lui adressa un signe d’encouragement. Il ne pouvait soupçonner qu’à cet instant même, derrière le masque rigide de Leddin, cette pensée grosse de menaces se formulait :

— Le Maître ne veut pas que tu joignes les soldats d’Europe. Qu’est ton revolver auprès de la volonté du Maître.

Un quart d’heure plus tard, il s’approchait du romancier et se déclarait prêt à continuer sa route.

La petite caravane quitta aussitôt son campement provisoire. Max marchait en tête auprès du guide.

Ce dernier avait dit vrai. Il était impossible de se maintenir dans une direction déterminée ; à chaque instant, des amoncellements rocheux, des crevasses béantes, des ravins qu’il fallait franchir, contraignaient les voyageurs à des détours déconcertants, après lesquels le jeune homme constatait avec stupeur, avec agacement, avec une angoisse grandissante, que l’on n’avait pas progressé d’un pouce vers l’Ouest.

Vraiment, la montagne semblait se rire des efforts de ce petit groupe d’êtres déambulant sur ses flancs.

Max Soleil gourmandait Leddin :

— Cherchons ! cherchons ! Nous devons rencontrer le sentier libérateur.

Il critiquait le choix fait par le guide de tel ou tel chemin pour contourner un obstacle ; lui-même voulait diriger la marche. Puis, en présence de la soumission fataliste de l’indigène à ses ordres, il lui reprochait de ne point discuter, de ne pas défendre son opinion propre.

Alors, il s’attirait, une réponse, toujours la même :

— Qu’importe la route. Nous rencontrerons la mort au bout, si les Gilds l’ont décidé.

Ces mots empreints de la résignation orientale pénétraient en son crâne ainsi que des griffes. Il s’efforçait de faire oublier à Leddin ses impatiences, ses reproches. Durant quelques centaines de mètres, il s’attachait à laisser à son compagnon toute liberté de conduite. Mais ce calme ne durait pas.

À plusieurs reprises, les voyageuses l’avaient appelé auprès d’elles pour lui adresser ces questions banales chères à tous les touristes.

— Arriverons-nous bientôt ?

— À quelle distance sommes-nous des troupes anglo-russes ?

— Les joindrons-nous avant la nuit ?

Et le cœur tenaillé d’angoisse, il s’efforçait de sourire pour leur jeter une indication vague sans les inquiéter.

Une remarque de la duchesse augmenta encore son trouble.

La courageuse femme s’était arrêtée net devant trois monolithes dressés au bord d’un escarpement ainsi que les pointes d’un trident.

— Voyez donc, dit-elle. Il me semble reconnaître ces rochers. Nous les avons déjà rencontrés dans la journée.

Elle devait avoir raison. Max eut l’impression que, lui aussi, reconnaissait les pointes de granit.

Mais Leddin lui affirma qu’il était victime d’une illusion.

— Le paysage sur les Hauts Plateaux, expliqua-t-il, est fréquemment semblable à lui-même. Les roches de même nature, soumises à l’influence d’un climat identique, se désagrègent de même façon, reproduisant des formes semblables.

Et pour le romancier seul, il ajouta à voix basse :

— C’est l’un des nombreux pièges de la montagne.

Parfois, on croit repasser par un endroit où l’on passe pour la première fois ; parfois l’on ressent la conviction contraire. Les Gilds s’amusent ainsi à troubler l’intelligence de ceux qu’ils ont condamnés.

Son attention appelée sur ce point, Max Soleil ne tarda pas à se rendre compte qu’en effet les mêmes aspects se représentaient sans cesse à ses yeux [9].

Comme si ces hautes terres sans végétation, sans eau, où l’air se fait moins dense, où le gel règne en maître, n’étaient point assez désolées, la nature, dans une névrose de cruauté, a voulu que les intrépides pionniers du désert glacé connussent la décevante, la décourageante certitude apparente qu’ils marchaient tout le jour sans réussir à changer de place.

À l’aube, on a quitté un sommet. Au prix d’efforts surhumains, de fatigues inexprimables, on a réussi à descendre dans une vallée sombre, à gravir les pentes opposées. Au crépuscule, on atteint le sommet vers lequel on tend depuis le matin.

Et là, la joie de la route parcourue, le triomphe de la difficulté surmontée, tout, se dissipe, s’évapore, disparaît au premier regard jeté autour de soi.

On se croit au même endroit qu’au début de l’étape. C’est le même sol craquelé par la gelée, la même teinte grise et terne, les mêmes formes de terrain, les mêmes cimes arrêtant la vue. On a marché, grimpé, sauté tout le jour pour entraîner avec soi le paysage du départ.

Le soleil s’abaissait vers le couchant, éclairant encore les sommets, tandis que du fond des vallées, tel un brouillard sombre, montait le crépuscule, annonciateur de la nuit.

Il allait falloir s’arrêter, dresser les tentes, car, avec les ténèbres, le froid s’accentuerait, deviendrait intolérable.

À ces affirmations de Leddin, le romancier ne trouva rien à répondre.

Sur lui pesait une tristesse invincible. Il avait conscience de se trouver dans une de ces situations où l’énergie, le courage, la volonté se heurtent à l’impossible. On ne lutte pas contre le vide, contre le néant.

D’un geste las, il acquiesça à la proposition du guide. Celui-ci désigna une dépression, en forme de cuvette, que dominaient à cet instant les voyageurs.

— Dans ce creux, nous serons abrités du vent.

Max inclina la tête, et lentement l’indigène s’engagea sur la pente. Le jeune Français le suivit machinalement. Brusquement, des exclamations le tirèrent de sa méditation. Il regarda. Ses compagnons, les montagnards penchés vers le sol échangeaient des phrases brèves avec des gestes de surprise. Il perçut confusément :

— Voici les empreintes des yaks.

— La trace des piquets des tentes.

— Les cendres du foyer.

Il se rapprocha, cherchant à comprendre. À ce moment même, miss Violet se tourna de son côté, le vit, et gaiement, en personne chez qui l’incident ne faisait naître aucune inquiétude :

— Oh ! vous êtes un guide tout à fait précieux. Nous avons marché en cercle, pour revenir à notre campement de ce matin.

Inconsciente du danger, la mignonne Anglaise plaisantait.

— Je ne veux pas être en grand mécontentement ; seulement je pense vous devrez nous conduire admirablement demain pour faire oublier la distraction de ce jour.

Et le visage souriant, elle menaçait son interlocuteur du doigt.

Les montagnards qui s’occupaient à dresser les tentes de feutre, furent-ils traversés par le souvenir des récits légendaires de la montagne ; furent-ils aidés à se les remémorer par une parole imprudente du guide ? Personne, n’eût su le dire. Mais soudain, ils suspendirent leur travail, et avec l’apparence de la plus vive terreur, ils se jetèrent la face contre terre, marmottant des supplications aux Gilds, Veneks, et Tralgies, mystérieux lutins dont la fantaisie populaire a peuplé les Hauts Plateaux.

Du coup, Sara, Lobster, Violet s’étonnèrent, sollicitèrent des explications.

La vérité ne pouvait être célée plus longtemps. Appelant à lui toute sa force de volonté, le romancier expliqua la situation. Oh ! en l’atténuant, en déguisant ses inquiétudes sous un ton léger.

— Un simple ennui, un retard de quelques heures, disait-il. Demain, tout sera réparé. La terreur des indigènes vient de superstitions auxquelles nous ne sommes pas accessibles.

Leddin appuya ses dires. Le guide semblait avoir recouvré son sang-froid, et Max lui sut gré d’épargner aux voyageurs les inquiétudes dont lui-même souffrait.

Donc, les tentes enfin dressées, les feux allumés, on dîna gaiement.

Les jeunes femmes plaisantaient de l’aventure. Après tout, quand on vient de France au cœur du continent asiate, pareil déplacement ne se peut accomplir sans quelque anicroche.

Le temps perdu en ce jour se rattraperait le lendemain. L’armée anglo-russe était en marche ; elle se rapprochait. On aurait pour la joindre moins de chemin à parcourir.

Bref, la chaleur du thé aidant, la veillée n’eut rien de morose, et, vers onze heures, tous s’endormirent du sommeil lourd de gens qui se sont livrés à l’alpinisme pendant la journée.

Au milieu de la nuit, Max se souleva bien sur son séant. Il lui semblait, qu’au fond de, son engourdissement, un bruit insolite avait frappé son oreille.

Mais il s’était trompé sans doute, car il eut beau écouter, il n’entendit plus rien. Sur le plateau, c’était le silence morne des solitudes.

Il souleva le panneau de feutre.

Rassuré, il se recoucha sur la natte feutrée, se gourmandant lui-même de ses appréhensions chimériques.

Et comme il avait subi un surmenage physique et moral, il se rendormit bientôt, reconquis par cette torpeur qui abat l’être harassé.

Une sensation désagréable le rappela au sentiment. Il avait froid. On eût cru que des étuis de glace emprisonnaient ses membres. Au prix d’un violent effort, il parvint à secouer le sommeil et à se redresser.

Cette fois, il ne rêvait pas. Le feu s’était éteint, et la respiration de ses compagnons endormis retombait en poussière de neige.

— Nos conducteurs ont négligé d’entretenir le foyer, maugréa-t-il. — Puis, redevenu indulgent par réflexion. — Après tout, les pauvres diables devaient être las comme nous de cette marche inutile. Seulement, il faut l’allumer et vite, sans cela nous allons être transmués en glaçons.

Il se dirigea vers le panneau de feutre servant de porte. Il le souleva, et demeura un instant ébloui.

— Le jour.

Oui, il faisait grand jour. Un jour triste, gris, fatigant au regard, qui tombait de nuages bas dont le ciel s’était couvert durant la nuit.

Comment les montagnards n’avaient-ils pas encore donné le signal du réveil ?

Pour répondre à la question formulée mentalement, Max promène autour de lui un regard curieux, et brusquement une remarque nouvelle imprime une autre direction à sa pensée.

— La neige !

Il a neigé pendant la nuit. Les pentes, les cimes sont toutes blanches. Le décor a changé du tout au tout. Plus de rochers aux arêtes vives. Sur toutes choses, les délicats cristaux de glace se sont amoncelés, adoucissant les angles, arrondissant les pointes. Les lignes précises sont devenues d’un flou troublant.

— Les sentiers, murmure le romancier. Les sentiers ! Comment les découvrir sous ce tapis blanc.

Il a parlé haut. Sa voix lui paraît assourdie, étouffée. Il tremble. Un ennemi de plus vient d’entrer en scène. La neige qui cache les chemins, la neige qui scelle définitivement la caravane dans la montagne, qui brise l’ultime espoir des voyageurs égarés.

— Mais où sont Leddin, les bouviers, les yaks ?

Seule, la tente des Européens bossue le fond de l’entonnoir où le camp fut établi. L’abri des serviteurs, les bœufs porteurs ont disparu.

Le romancier s’élance au dehors. Il cherche. Il gravit les pentes, arrive au sommet. Rien. Il ne voit rien.

Aussi loin que ses regards peuvent s’étendre, les sommets sont uniformément recouverts d’un linceul immaculé. Tout est glacé, muet, immobile. Aucune apparence de mouvement ou de vie.

Le romancier se sent froid au cœur. Il n’y a plus de doute. Obéissant vraisemblablement à leurs terreurs superstitieuses, les indigènes ont fui pendant la nuit, abandonnant les voyageurs qui, dans leur jugement borné, ont soulevé la colère des Gilds.

Et pillards comme tous leurs pareils, ils ont emmené les yaks, les bagages, les vivres.

La faim va se joindre au froid pour détruire les infortunés qu’un dévouement sublime a conduits sur les plateaux désolés.

Max demeurait là, les pieds dans la neige, accablé par ce coup du sort. Pourquoi rentrer sous la tente puisqu’avec lui entrera le désespoir !

Une voix bien connue l’arrache à ses réflexions :

— Qu’est-ce que vous faites-là ? Auriez-vous l’intention de dresser un bonhomme de neige ?

Il sursaute violemment. C’est la voix de miss Violet. La portière de la tente s’est légèrement soulevée, et par l’ouverture se montre le doux visage de la jeune fille.

— Il fait un froid terrible, dit-elle encore. Faites-nous vite porter le thé et rentrez. Je grelotte à vous voir ainsi dehors.

La bande de feutre retombe. Violet a disparu. Et Max reste là, chancelant, éperdu.

Le thé ! Elle a demandé le thé. En reste-t-il seulement ? Ah oui, une boîte entamée est sous la tente. Pendant quelques heures encore, la boisson aromatique permettra de lutter contre la température glaciale.

Allons, la lutte suprême est commencée. Max doit à ses amis, à lui-même de lutter jusqu’au bout. Il tend ses nerfs, parvient à se dominer, et d’un pas ferme, regagne la tente.

Son entrée cause une stupéfaction. Il est si pâle ; ses yeux expriment une résolution si désespérée que tous se figent en l’attitude du moment. Et c’est dans un silence angoissant qu’il parle :

— Mes amis, nous avons devant nous quelques heures à peine pour atteindre l’armée ou pour mourir.

— Que dites-vous ?

Tous chuchotent cette interrogation anxieuse.

— Je dis ce qui est malheureusement trop certain. Notre guide, nos serviteurs nous ont abandonnés cette nuit, emmenant avec eux les bêtes de somme et les bagages.

— Les misérables, glapit John Lobster. L’Angleterre tirera une vengeance éclatante…

— L’Angleterre ignorera le trépas de voyageurs perdus sur les Hauts Plateaux, et auxquels la neige voile les sentiers, répondit douloureusement le romancier.

Puis d’une voix plus ferme :

— Il nous reste un peu de bois, de thé, de biscuit ; rallumons le feu, reprenons des forces, et tenons conseil, afin d’employer le plus utilement possible le petit nombre d’heures que, selon toute probabilité, nous avons encore à vivre.

Cependant, Sara, un peu pâle, mais les gestes précis et fermes, avait rallumé le feu. Violet se mit en devoir de préparer le thé.

Et tandis qu’une bouilloire chantait doucement sur la flamme dansante, des répliques définitives s’échangèrent entre ces malheureux perdus dans le désert de neige.

Max possédait une petite boussole.

Grâce à cet instrument, il s’efforcerait de guider ses compagnons vers l’Ouest, dans la direction du lac Balkhach. Atteindre les plaines basses où dort la vaste nappe d’eau serait le salut.

Certes, les rives marécageuses sont peu habitées, mais quelques familles de pêcheurs y résident néanmoins. On trouverait là du secours, des vivres, et probablement un guide pour mener les voyageurs dans les traces de l’armée anglo-russe.

Le thé ayant été versé, chacun absorba sa part du bienfaisant breuvage. Puis, la tente de feutre démontée, fut divisée en morceaux, dont tous prirent leur part.

Ainsi chargée, la petite troupe se mit en marche, précédée par Max, qui consultait fréquemment sa boussole.

Hélas ! le jeune homme dut bientôt reconnaître qu’il lui était impossible de suivre la direction convenue.

On eût pensé que, pendant la nuit, les obstacles avaient été amoncelés par des géants. Des masses rocheuses branlantes, des cavités infranchissables barraient la route à chaque instant, contraignant les voyageurs à d’incessants détours, et le romancier, avec une rage désolée, constata que, en dépit de tous ses efforts, il était sans cesse rejeté vers l’Est, c’est-à-dire vers l’opposite du point à atteindre.

Il lui était inutile d’exprimer sa déconvenue. Ses sourcils froncés, l’altération de son visage, renseignaient suffisamment ses compagnons, leur communiquant l’angoisse dont il était étreint.

Et cette angoisse se changea en abattement quand, après plusieurs heures de marche, tous ayant gravi une pente relativement douce reconnurent, au sommet, qu’ils dominaient la dépression qu’ils avaient quittée le matin.

Malgré eux, de par l’inconsciente poussée des obstacles amoncelés devant leurs pas ; ils avaient tourné sur eux-mêmes, ils étaient revenus à leur point de départ.

Ils se regardèrent, hébétés, quelque chose de hagard dans les yeux. Leur raison chancelait devant l’hostilité des objets. Dans leurs cerveaux une même pensée passa, souvenir des contes dont on berce la jeunesse chez tous les peuples. La montagne les tenait prisonniers, ils se voyaient enfermés dans un cercle de précipices, et ils songeaient aux perfides enchantements des légendes.

Le soleil atteignait le zénith. Ses rayons pâles versaient une vague tiédeur sur le groupe déconcerté. Enfin, d’une voix blanche, sans accent, le romancier dit :

— Une heure de repos. Ensuite, nous tenterons encore la chance.

Ses paroles s’éteignirent dans le silence. Ses compagnons se débarrassèrent de leurs charges et se laissèrent tomber sur le sol, où ils demeurèrent sans mouvement !

Lui s’éloigna de quelques pas et parut s’absorber dans la contemplation du pays environnant. Regardait-il ces cônes, ces renflements de terrain s’étendant à perte de vue, et entre lesquels se devinaient des abîmes ?

Ou bien en s’isolant ainsi, cherchait-il seulement à cacher sa souffrance, à s’empêcher de crier son désespoir.

Il avait parlé de faire encore un effort. Avant de le commencer, il le jugeait inutile.

Quelques instants plus tard, les voyageurs, se remettaient en route.

Ah ! ils iraient jusqu’au bout du courage. La neige s’était remise à tomber, et au milieu de ses tourbillons floconneux, serrés les uns contre les autres pour ne pas se perdre de vue, les infortunés avançaient, épuisant leurs dernières forces dans ce combat contre les éléments.

La lutte n’était plus voulue ; elle devenait machinale, instinctive ; ainsi que des bêtes forcées, ils fuyaient éperdûment devant la mort.

Et brusquement, une clameur déchirante jaillit de leurs lèvres.

Pour la troisième fois, ils étaient revenus à la dépression où ils avaient campé la nuit précédente.

Le sort en était jeté. Invinciblement, ils se trouvaient ramenés là, en cet endroit que la fatalité semblait leur désigner pour y mourir.

Après le cri de détresse, involontaire, presque inconscient, il y eut un lourd silence. Les voyageurs ne pensaient même plus. Ils restaient écrasés par l’horreur de leur destin. Et Lobster ayant murmuré :

— La nuit vient. Le froid commence à piquer.

Max, vaguement rappelé à ses fonctions de guide, ordonna d’un ton machinal :

— Dressons la tente.

Lui s’éloigna de quelques pas.

Personne ne protesta. L’instinct, seul survivant à cette heure, invitait les malheureux à se terrer pour ne plus apercevoir le paysage morne, pour se dérober à la vue des invisibles ennemis qu’ils croyaient entendre rôder autour d’eux.

Épuisés par la fatigue, ils avaient peur de… cet imprécis qu’aux instants de désespérance, on sent autour de soi.

À présent, la tente de feutre dressait sur la neige son cône sombre, et comme des regards ironiques, les premières étoiles scintillaient au ciel.

Ils s’étaient adossés en cercle, autour de la perche centrale soutenant le frêle édifice. Les genoux ramenés sous le menton, leurs mains crispées serrant sur eux les fourrures, ils ne faisaient plus aucun mouvement.

Dormaient-ils ?

Oui et non. Ils avaient la sensation d’un engourdissement bienfaisant, ralentissant la circulation, arrêtant la pensée, remplaçant la douleur et l’angoisse, par une indifférence paisible.

Soudain, tous subirent une commotion violente, qui les ramena au sentiment. On eût cru que leur support venait de céder, car tous se heurtèrent, se cramponnèrent les uns aux autres pour se remettre en équilibre.

Des voix faibles interrogent :

— Qu’est-ce ?

Mais le pan de la tente formant porte se soulève. Max Soleil paraît dans l’ouverture.

— D’où venez-vous ?

Il réplique doucement :

— Vous n’avez donc rien entendu ?

Son organe résonne étrangement. On y sent le grelottement d’une émotion extraordinaire.

— Entendu quoi ?

— Le rauquement du tigre.

La phrase provoque une stupeur générale.

— Un tigre à pareille altitude !

La chose apparaît folle. Le terrible félin habite les jungles à la température d’étuve, mais les sommets neigeux, les glaciers ne sauraient le tenter. Cependant, le romancier reprend :

— Cela ne vous étonne pas plus que moi. Tout à l’heure, du fond de mon engourdissement j’ai cru entendre un rauquement sourd. J’ai armé mon revolver et suis sorti.

— Eh bien ?

— La nuit est claire, au dehors la neige a conservé les empreintes…

— D’un tigre !

— Ou d’un grand félin quelconque. L’animal a tourné autour de la tente. Il s’est éloigné ensuite, a gratté le sol au pied de la pente qui nous domine, et là, là…

Le jeune homme s’arrêta une seconde.

— Achevez donc ?

— Il a mis ainsi à découvert un tas de bois et d’argol [10], nous pouvons allumer un feu.

— Un feu !

Ce fut une clameur presque joyeuse. L’espoir ne meurt jamais au cœur de l’homme, à l’idée de voir pétiller la flamme, tous se reprenaient à la vie. Impétueusement, ils s’élancèrent à l’extérieur, malgré l’avertissement prudent de Max :

— Ne vous éloignez pas. Le tigre rôde aux environs, sans aucun doute.

Ah ! le tigre, cela les préoccupait bien vraiment !

À ces êtres qui sentaient déjà en eux le froid de la mort, une seule idée apparaissait intéressante. Faire du feu. Exposer leurs chairs crispées à la chaleur. Réjouir leurs yeux de la clarté d’un foyer.

Et cependant, ils constataient l’exactitude des affirmations du jeune homme. Des traces très nettes, toutes fraîches encore, serpentaient aux abords de la tente, puis, elles se dirigeaient vers la pente orientale de la cuvette naturelle abritant le campement des égarés.

— Par le diable, grommela. Lobster, si ce n’est un tigre, c’est du moins un bien gros chat.

— Une panthère, prononça doucement la duchesse de la Roche-Sonnaille.

L’inflexion de sa voix surprit ses compagnons. Dans son accent, ils démêlaient quelque chose d’étrange, de joyeux.

— Oui, peut-être une panthère ; les dimensions sont de nature à faire supposer. Mais panthère ou tigre, la présence de l’animal sur ces sommets reste inexplicable.

À la, stupéfaction de tous, Sara murmura :

— Non, non, une panthère pourrait être mieux expliquée.

Et ses amis l’interrogeant du geste, du regard, la vaillante Parisienne reprit :

— Tout à l’heure. Faisons le feu d’abord, je suis gelée. Et puis, je ne suis pas sûre. Le feu est plus pressé. Ensuite, je vous dirai ma pensée.

L’œil et l’oreille aux aguets, craignant à tout instant de voir reparaître le terrible fauve signalé, chacun s’empressa d’emporter une part du combustible si miraculeusement découvert.

Dix minutes plus tard, dans l’atmosphère attiédie de la tente, un feu clair flambait, crépitant, projetant des gerbes d’étincelles. Et les cinq voyageurs se pressaient autour de la flamme, et la duchesse parlait doucement :

— Je vous ai dit les pénibles incidents qui m’ont séparée de mon mari, qui ont obscurci la raison de Mona, mais dans mon récit trop bref, j’ai omis quatre êtres : deux enfants, deux panthères, quatuor vivant de dévoués, par lesquels nous aurions été sauvées, si nous avions pu l’être.

— Deux enfants, deux panthères ? redirent les auditeurs avec une surprise évidente.

— Oui, deux petits abandonnés, comme il en est tant dans l’empire chinois, Tzé et Peï, surnommés par les Européens master Joyeux et miss Sourire. Un garçonnet, une fillette, vagabonds, sans famille, jadis recueillis par Dodekhan, et lui ayant voué un culte, ainsi qu’à tout ce qui lui était cher ou ami.

— Mais les panthères ?

— Étaient leurs compagnes. Deux belles panthères noires, Fred et Zizi, qu’ils avaient apprivoisées et qui leur obéissaient avec une intelligence étonnante. Et tout à l’heure, la pensée m’a traversé que peut-être…

— Un des fauves… ?

— Rôdait autour de nous ; oui, c’est cela. Alors, mes amis, leurs jeunes maîtres ne seraient pas loin.

— Vous croyez ?

— Je ne crois rien ; je n’ose pas croire. Mais ne trouvez-vous pas étrange ce combustible si inopinément mis à notre portée ?

Lobster secoua la tête.

— Il a pu être oublié par les coquins qui nous ont abandonnés.

— Sans doute, et pourtant, ce n’est point de ce côté qu’ils avaient dressé leur tente. Le parc des yaks était établi au pied de l’escarpement ouest.

— C’est vrai ! Et vous en concluez que des alliés…

— Veillent peut-être sur nous.

Dire l’effet de la communication de la duchesse est impossible. C’était comme, un phare lointain apparaissant à des êtres aveuglés par la nuit. C’était l’espérance ramenée, le désir de vivre renaissant chez ceux qui avaient déjà consenti le sacrifice résigné de l’existence. Et les interrogations se croisaient, chassant bien loin le sommeil.

— Comment étaient les petits compagnons des panthères ?

— Leur figure ?

— Leur taille ?

Doucement, Sara, une teinte rose revenue à ses joues, un rayonnement dans ses yeux meurtris, disait les jeunes Chinois, de treize à quatorze ans, petits, frêles, mais nerveux, la face anguleuse avec des regards noirs et vifs.

Elle contait leur dévouement, leur courage, leur inlassable abnégation [11].

Puis, venait le tour des panthères, tour à tour messagères, gardes du corps, semblant comprendre les « gavroches chinois », être, selon l’expression du philosophe, un prolongement de leur entité.

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Les heures passèrent, l’aube vint. Le ciel s’était débarrassé des nuages qui le ouataient la veille. Son azur pâle se dora des premières lueurs du soleil. Et les voyageurs, encore qu’ils sentissent la faim contracter leur estomac se portèrent, en dehors de la tente.

Les traces leur apparurent, nettes, précises.

Ils n’avaient point rêvé ; sur la neige, les pattes d’un digitigrade se creusaient, les doigts, les griffes s’étaient finement modelés dans la couche molle.

Max Soleil suivit la piste, les yeux rivés au sol, penché en avant.

Que cherchait-il ? Rien, sinon un détail confirmant les suppositions consolantes de Mme de la Roche-Sonnaille, transformant, l’hypothèse en certitude.

Tandis que ses compagnons, rassemblés auprès de la tente, devisaient, il atteignait le pied de l’escarpement, il s’engageait sur la pente, toujours guidé par les marques imprimées sur la neige.

Il arrivait au sommet. Là, il s’arrêta brusquement, comme pétrifié. À deux pas de lui, il venait d’apercevoir une petite baguette de bois, plantée en terre. Dans l’extrémité, fendue à l’aide d’un couteau, un carré de papier était pincé.

L’aventure se précisait.

L’homme se décelait à côté de la panthère, à laquelle on ne pouvait raisonnablement, attribuer la plantation de la baguette mystérieuse.

Mais chez Max, la surprise ne pouvait longtemps empêcher l’action. D’un geste brusque, il parut écarter ses pensées, et se pencha sur le papier qu’il saisit.

Nouvel étonnement. Trois mots étaient tracés sur la feuille, trois mots griffonnés sans doute avec un morceau de braise, et ces vocables appartenaient à la langue française :

« Suivre la piste. »

La protection inconnue se matérialisait en quelque sorte. Un instant, le romancier fut comme abasourdi, son cœur battant à grands coups les parois de sa poitrine, et puis, il promena autour de lui un regard aigu.

Il s’attendait à discerner des traces humaines.

Celui qui avait apporté en ce lieu l’avis laconique qu’il tenait à la main, avait dû, de toute nécessité, laisser des empreintes sur la croûte neigeuse.

Ce lui fut une désillusion de ne rien distinguer de semblable.

— Sapristi ! Les mystères de la route d’Aubagne vont-ils recommencer !

Mais il se gourmanda.

— Allons du calme. Il est impossible que la neige ne trahisse pas la présence, du personnage ; qu’il use d’un traîneau, de skis (raquettes à neige), ou de tout autre moyen de transport, l’homme a, dû marquer une piste.

Cela est évident. Cherchons.

Mais les regards du jeune homme eurent beau explorer les environs, rien ne se montra qui fût de nature à corroborer son raisonnement.

À moins de supposer que l’inconnu eût réalisé la question du vol aérien, l’incident demeurait inexplicable.

Le jeune homme marmonnait des phrases agacées.

— C’est trop fort. Si l’idée de la duchesse est juste ; le compagnon de la panthère serait un gamin célestial, et ce gamin aurait trouvé moyen de dérober sa trace ! Allons donc. Pour l’honneur des romanciers, il faut que je découvre la vérité.

Il regarda du côté de ses compagnons. Ceux-ci étaient occupés à abattre la tente de feutre.

— Bon, murmura Max Soleil, cela m’assure quelques instants de tranquillité !…

Et brusquement, la phrase se coupa sur ses lèvres.

— Tiens ! Tiens ! répéta-t-il avec des inflexions différentes !

Il s’était baissé ; il considérait avec attention les empreintes de la panthère.

— L’animal a stationné ici, près de ce piquet de bois. Au delà j’aperçois quatre pistes parallèles, deux indiquent que le félin se dirigeait de ce côté, les deux autres qu’il s’éloignait. Pourquoi ces allées et venues ?

Il eut, une nouvelle exclamation :

— L’une, dans chaque sens, est beaucoup plus accentuée que l’autre. On croirait qu’elle a été laissée par un fauve sensiblement plus lourd.

Il se pencha encore.

— Pourtant, je n’ai affaire qu’à un seul félin. L’une des griffes de la patte antérieure droite est cassée. Je retrouve cette cassure sur les quatre pistes. Singulier animal, tantôt plus, tantôt moins pesant.

Le Français eut un sourire :

— Je brûle, dit-il, faisons la preuve.

Sur ce, il se prit à marcher le long d’une série de traces plus accentuées que les autres. Les pas de la panthère contournaient une extumescence de terrain. À peine le jeune homme eut-il dépassé l’obstacle, qu’il se frotta joyeusement les mains, laissant tomber ce seul mot :

— Compris !

Sur un espace circulaire de deux pieds de diamètre, la neige avait été déblayée, rejetée en dehors, et formait un liseré en remblai.

Là encore, le fauve avait stationné, ainsi qu’en faisaient foi des empreintes profondes.

— Ah ! Ah ! fit Max, notre correspondant voyage à dos de panthère, joli sport. La duchesse a raison, c’est un des gamins Peï ou Tzé ; maigres, petits, d’un poids léger, celui qui nous occupe a pu arriver sur le dos du fauve, qui n’aurait pu porter ainsi un individu de taille et de corpulence moyenne. Il a gagné avec sa monture l’endroit où j’ai trouvé son billet. Puis, il s’est fait ramener ici, a mis pied à terre, a déblayé la neige pour effacer ses traces, tandis que sa compagne à la fourrure noire allait envelopper notre tente de traces qui devaient forcément attirer notre attention. Après quoi, la bête est revenue prendre son étrange cavalier, et tous deux se sont éloignés.

Par réflexion, il ajouta :

— En pleine nuit, sur ces hauteurs ! La panthère est bien dévouée et le gamin a une stupéfiante résistance au froid.

À grands pas, il revint vers ses compagnons de route. La tente était abattue, ses diverses parties divisées en « charges » que tous avaient déjà fixées sur leurs épaules.

— Que-voulez-vous donc faire ? demanda-t-il.

— Suivre à la piste l’être qui a rôdé autour de nous, cette nuit, riposta Sara d’une voix claire, pour arriver là où la « messagère » s’est rendue.

— Vous la considérez comme une messagère ?

— Oui, oui, le passé me donne la signification du présent.

Max eut un franc éclat de rire.

— Eh bien, Madame la Duchesse, le présent s’explique aussi de lui-même.

— Vraiment.

— Veuillez lire ce mot que j’ai découvert à l’instant.

Et mettant le papier sous les yeux de son interlocutrice, il prononça lentement :

— Suivre la trace.

Un murmure accueillit ces paroles.

— Oui, reprit le jeune homme, suivre la trace. Le billet ne dit que cela ; mais je crois pouvoir ajouter : et vous serez sauvés.

Son regard se fixa sur miss Violet avec une tendresse infinie. Elle rougit légèrement, puis d’un accent indécis :

— Nous désirons le salut ; mettons-nous donc en route.

— En route, répétèrent les assistants.

Et la petite troupe, ranimée par l’espérance, quitta la dépression où elle avait pensé s’anéantir dans la mort.



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III

DE SURPRISE EN SURPRISE.


— Un mur de rochers.

— Oui, mais un mur percé. Voici l’entrée d’une grotte et les traces disparaissent à l’intérieur.

— Brrrr ! Pénétrer là-dedans, c’est noir !

Devant une falaise aux tons rougeâtres, indiquant la présence de minerais de fer, les voyageurs échangeaient ces répliques.

Depuis deux heures, ils suivaient la piste de la panthère, et celle-ci les avait conduits par d’étranges chemins.

À tout instant, il leur avait fallu escalader des éboulis, se glisser par des coupures étroites des rocs, s’engager sur des corniches surplombant des abîmes. Et durant la fatigante poursuite, tous avaient compris pourquoi, la veille, il leur était impossible de marcher dans une direction déterminée.

Ils avaient choisi les passes les plus praticables d’apparence ; l’animal qui les guidait à présent, semblait au contraire, préférer les plus malaisées. Et ils avaient conscience de l’utilité de ce choix bizarre, car ils progressaient vers l’Est, presque en droite ligne.

Mais à cette heure, devant le couloir sombre s’enfonçant dans la masse de la falaise, une hésitation les prenait. Quels dangers pouvaient se cacher dans les ténèbres de ce tunnel ?

Mona, seule, ne paraissait point partager l’anxiété de ses compagnons.

Elle s’élança en avant, s’engouffra dans l’ombre, disparut.

L’indécision cessa aussitôt. Tous se précipitèrent à la poursuite de la fille du général Labianov, se heurtant aux parois du couloir.

Mais une clarté brilla, dissipant les ténèbres. John Lobster, toujours pratique, venait d’enflammer une allumette. À quelques pas, tous discernèrent la silhouette mouvante de la jeune Russe.

Elle-même parut impressionnée par le rayon lumineux. Elle se retourna et avec un geste d’appel :

— Venez, dit-elle, venez, nul obstacle ; aucun danger.

Au point de vue de la logique pure, l’affirmation était sans valeur. Pourtant, personne n’hésita. On la suivit docilement, enflammant successivement des allumettes, afin d’éviter les contacts vraiment trop rudes avec les murailles entre lesquelles courait le conduit souterrain.

Le parcours ne devait, du reste, pas être long. Au bout de cinq cents mètres à peine, la galerie marqua un coude brusque. Le romancier qui marchait immédiatement derrière Mona, s’écria joyeusement :

— Le jour !

En effet, en avant de la petite troupe, assez loin encore, mais nettement perceptible, une baie lumineuse trouait l’obscurité.

La galerie était sans doute un de ces passages mystérieux, à l’aide desquels les gens de la montagne communiquent entre eux, traversent les hautes solitudes, avec une rapidité, une sûreté, qui déconcertent les explorateurs de ces contrées désolées.

Là-bas, ils retrouveraient le sol tourmenté, neigeux, stérile, mais la lumière les environnerait, jetant sur eux son encouragement. Et Max traduisit l’impression générale par cette boutade :

— Lumière et chaleur, toute la vie est dans ces deux choses. Nous aurons au moins l’une à la sortie, si bien que nous ne serons plus qu’à moitié défunts.

Telle est la vérité de l’idée exprimée par le romancier, que ses compagnons privés de nourriture depuis trente-six heures, dans ce climat inclément où les basses températures rendent indispensable une alimentation substantielle, trouvèrent la force de rire.

La clarté grandissait à mesure qu’ils approchaient.

Des traînées lumineuses pénétraient dans le couloir, accrochant des scintillements aux angles de la roche ; inconsciemment, tous hâtaient le pas. Ils parvinrent à l’orifice, demeurèrent un instant la vue troublée par le soleil qui dardait sur le sol des rayons sans chaleur, puis regardèrent autour d’eux.

Un gémissement désappointé suivit cet examen.

La galerie, se terminait à l’air libre sur une plateforme rocheuse, large de quelques mètres, et au-dessous de laquelle des pentes abruptes, impraticables, descendaient avec une raideur vertigineuse vers un ravin encaissé, dont le fond disparaissait sous des entassements de rocs, fragments de la montagne détachés au cours des siècles en ce site inconnu.

Les voyageurs s’interrogèrent du regard. Ce chemin leur apparaissait sans issue.

Un félin peut-être avait pu sauter de roc en roc… et encore. Si Max se fût trouvé seul avec le membre de la Chambre des Communes, il aurait pu à la rigueur tenter l’aventure, mais évidemment une manœuvre aussi difficile devenait impossible de par la présence de Sara et des deux jeunes filles.

— Pourtant, grommelait-il, si notre guide invisible est un ami, il ne nous a pas fait quitter notre campement pour nous entraîner dans une impasse.

Ce disant, il se tournait vers ses amis réunis, anxieux, à l’orée même du passage souterrain. Dans ce mouvement, ses yeux rencontrèrent les rocs encadrant l’ouverture, et, il sursauta.

— Là ! Là !

Son doigt désignait une pierre sur laquelle une main inconnue avait tracé au charbon :

« Échelle pour gagner grotte supérieure ».

Tous considérèrent l’inscription avec une surprise joyeuse. L’artisan de leur salut se laissait pressentir. Il jalonnait leur route.

Mais avant qu’ils eussent pu formuler une réflexion, une échelle de fibres tressées se déroula en raclant le rocher, et son extrémité vint balayer la plate-forme qu’ils foulaient.

Leur protecteur était donc tout proche, à quelques mètres au-dessus de leurs têtes, car lui seul pouvait leur envoyer l’échelle annoncée par l’inscription. Et, mue par une soudaine impulsion, la duchesse lança dans l’air ces appels :

— Peï, Tzé, master Joyeux, miss Sourire, est-ce vous ?

La voix fut répercutée par les échos de la gorge. Ils s’enflèrent, puis décrurent, moururent en confuses résonnances, sans qu’aucune réponse parvint aux oreilles des voyageurs.

— Ils ne veulent, ou ne peuvent pas se faire reconnaître, murmura Mme de la Roche-Sonnaille avec une expression de regret.

Mais coupant court à son émotion, Max déclara simplement :

— Nous avons un moyen de les rejoindre, montons.

La manœuvre était plus difficile à exécuter qu’à conseiller. Il s’agissait de se hisser le long de la paroi à pic, avec au-dessous un abîme sinistre.

Et cependant, Sara, toujours courageuse, entreprit délibérément l’ascension ; miss Violet, sportive comme toute véritable Anglaise, stimulée d’ailleurs par cette pensée qu’une jeune fille saxonne devait faire ce qui n’avait pas été impossible à une Française, la suivit.

Un instant plus tard, toutes deux prenaient pied à l’entrée d’un couloir, dominant, le premier d’environ trente pieds.

Elles annoncèrent leur succès à leurs compagnons avec des paroles d’encouragement. Alors, Max conduisit doucement Mona au pied de l’échelle, et, montant derrière elle, la soutenant, il parvint sans trop de peine à l’amener saine et sauve auprès de ses amies.

Lui-même, se penchant à l’orifice, cria, au représentant de la Chambre des Communes :

— Quand il vous plaira, sir John.

Ah ! il n’eut pas conscience de l’ironie terrible de ce : Quand il vous plaira. Mais cela ne plaisait pas du tout au corpulent Lobster.

Depuis le début de la manœuvre, le visage du gros bonhomme, généralement écarlate, avait passé à une teinte violette. L’Anglais avait tiré son mouchoir et s’en épongeait le front sur lequel ruisselait une sueur d’angoisse.

Personne n’y avait pris garde.

Mais à l’avertissement du Français, tous eurent conscience de la situation morale de John. Celui-ci clama piteusement :

— Elle est solide cette échelle ?

— Certainement.

— C’est que mon poids est double au moins de celui du plus lourd d’entre vous.

— Nous sommes montés par groupes de deux. Allons, pressez-vous, je vous prie. Des amis bienveillants travaillent à nous sauver ; encore faut-il que nous les aidions un peu.

L’argument frappa sans doute l’interpellé, car il s’approcha de l’échelle et saisit les montants. Mais aussitôt, il se rejeta en arrière, en clamant d’un ton piteux qui, en d’autres circonstances, eût provoqué le rire :

— Je ne peux pas.

— Essayez au moins.

— Inutile. Je me sens pris de vertige. Je tomberais dans le trou.

Du coup, Max mâchonna un juron.

Est-ce que l’obèse gentleman allait les arrêter en cet endroit. Car il le faut reconnaître, à l’éloge des voyageurs, aucun ne songea à abandonner Lobster, bien qu’il se révélât comme un dangereux impedimentum.

Et le lourd personnage s’étant assis sur le rocher, geignant, pleurant presque, jurant de par Satan et ses cornes qu’il mourrait là plutôt que de se suspendre comme une araignée à un fil, le romancier éclata de rire.

— L’araignée-futaille en ce cas, fit-il.

Calmé parla plaisanterie, il se glissa vers l’échelle :

— Je vais le chercher.

Cependant, le Parisien se laissait glisser sur le rebord où le gros Lobster continuait à gémir. Il secouait le lourd personnage, lui prodiguant les objurgations.

Peine inutile. L’Anglais ne bougeait pas ; étendu sur le roc ainsi qu’une loque humaine, il redisait d’un accent lamentable, l’excès de la peur lui faisant perdre jusqu’au souci de sa respectabilité :

— C’est la chose impossible que vous demandez à ma personne. Mes mains n’auraient pas la force de serrer la corde, ni mes jambes de gravir les échelons.

On ne pouvait demeurer éternellement en cet endroit désolé. Puisque, d’autre part, Violet et Max étaient fermement résolus à ne pas abandonner John, quelque douleur que son existence leur réservât dans l’avenir, il fallait à tout prix trouver le moyen de l’obliger à gagner la caverne supérieure.

— Sarpejeu, grommela le romancier, cela me paraît aussi compliqué que de guider un hippopotame sur une échelle de sauvetage.

Puis, avec un haussement d’épaules :

— Non, j’exagère, l’hippopotame y mettrait plus de bonne grâce.

Des voix claires tombant du ciel, questionnèrent :

— Eh bien ?

Le jeune homme leva la tête. À trente pieds plus haut, il distingua les traits de miss Violet et de Sara. Penchées sur l’abîme, les gracieuses créatures cherchaient à se rendre compte de ce qui immobilisait les deux hommes. Max eut un frisson à les voir ainsi inclinées au-dessus du vide, où le moindre mouvement les eût précipitées.

— Reculez-vous, ordonna-t-il d’un organe où vibrait son anxiété. Je vais attacher Lobster à l’échelle, Je remonterai auprès de vous, et nous essaierons de le hisser.

Mais un beuglement affolé accueillit ses paroles :

— M’attacher ! Je ne veux pas. Je défends, au nom de l’Angleterre !

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Sir John protestait, grelottant d’émoi à la pensée de se balancer le long de la paroi à pic du gouffre.

Il avait mal choisi son moment. La patience de son interlocuteur était à bout. Brusquement, un disque glacé s’appliqua sur la tempe du gentleman. Il ouvrit des yeux effarés. L’objet froid était le canon d’un revolver, dont son compagnon le menaçait.

— À l’échelle, et vite !

Influence persuasive d’une arme à feu ! Sir John retrouva incontinent la faculté de se mouvoir. Bien plus, il se découvrit une agilité insoupçonnée. En deux bonds, il fut auprès du mouvant escalier de fibres, assis sur le dernier échelon, les mains cramponnées convulsivement aux montants.

Ahuri, bouleversé, pitoyable et grotesque, il ne résistait plus. Il obéissait passivement.

— Croisez les mains au-dessus de l’échelon qui domine votre crâne, ordonna Max.

Lobster exécuta docilement le geste commandé. Le jeune homme, à l’aide d’une courroie lui attacha les poignets, non sans lui meurtrir un peu les chairs.

De la sorte, le bedonnant personnage ferait corps avec l’échelle, et s’il était incapable de tenir celle-ci, ce serait elle qui le retiendrait. Puis, un avertissement bref :

— Pas un mouvement, où je vous loge une balle dans la tête, ce qui vous guérira du vertige à tout jamais.

Tandis que sir John, médusé, se pelotonnait sur son échelon autant que sa rotondité le lui permettait, le romancier enjamba son corps. Leste comme un écureuil, il eut bientôt rejoint les jeunes femmes qui poussèrent un soupir de soulagement en le voyant revenir auprès d’elles.

Après quoi, Violet demanda :

— Et sir Lobster ?

— Attaché à l’échelle. Et comme il est fort lourd, je me vois obligé, Mesdames, à vous prier de vouloir bien m’aider à tirer ce gros Monsieur jusqu’à nous.

En dépit de la gravité des circonstances, la requête bizarre du Français amena un sourire sur les lèvres de ses interlocutrices.

D’un même mouvement, Mona, Sara et la jolie Anglaise saisirent, les cordes tressées, dont l’extrémité d’ailleurs était solidement fixée, à une saillie du rocher. Mais après de vains efforts pour les tirer à elles, toutes deux se relevèrent, une teinte chaude aux joues.

— Trop lourd !

— Personnage de poids, sinon de marque, persifla le romancier. Permettez que je sois de la partie, et nous vaincrons, j’imagine, la résistance de sir John à s’élever vers les cimes.

La gaieté n’abandonnait jamais le spirituel auteur. Derechef, ses amies sourirent, puis tous trois, réunissant leurs forces, halèrent sur l’échelle.

Celle-ci céda. Un gloussement éperdu, montant du ravin, leur apprit que Lobster avait quitté le sol et commençait sa périlleuse ascension.

De nouveau, ils s’arcboutèrent, ramenant peu à peu, par saccades régulières, l’échelle de cordes dans le couloir.

Un cri de douleur les arrêta. Au-dessus du rebord rocheux, se montraient les mains ligotées de l’infortuné gentleman. Ces mains avaient frotté un peu rudement la pierre, ce qui expliquait la plainte du patient.

— Ne ralentissons pas le mouvement, chuchota Max. Peu importe de l’égratigner un peu, pourvu que nous l’amenions sur le sol ferme.

Et s’attelant à l’échelon à portée de sa main, le Français marcha vers le fond du couloir, traînant après lui et la corde et celui qui y était fixé. Si bien que sir John pénétra dans la galerie en exécutant une pirouette, qui mit ses côtes et ses épaules en contact plutôt désagréable avec le sol raboteux.

Il était en sûreté, au prix de quelques écorchures et contusions. Il put, grâce à elles, renoncer à toute expression de reconnaissance, et se borner à, récriminer contre le traitement brutal et vexatoire, indigne de gens civilisés, qui l’avait fait tirer le long d’une muraille ainsi qu’un sac de plâtre.

Au surplus, ses discours, auxquels il mêlait les shérifs, constables, lord-maire et Banc du Roi, personnes et cérémonie d’une actualité douteuse sur les Hauts Plateaux asiates, ses discours n’émurent personne.

Un nouvel objet avait accaparé l’attention de tous. Une lettre sans adresse laissée bien en vue sur le sol par le mystérieux protecteur de la petite troupe, une lettre, ramassée par Sara et qu’elle lut à haute voix :

« Suivre la galerie. Faire attention. La descente est rapide par endroits. »

— Une véritable affiche du Touring-Club, remarqua le romancier. Attention, descente dangereuse. Comme je possède encore quelques allumettes, ce que notre aimable guide ignore sans doute, je les brûlerai sans compter, notre marche en deviendra plus sûre et plus rapide.

La galerie s’enfonçait dans la montagne, d’abord en ligne droite ; puis, au bout d’une cinquantaine de mètres, elle tournait brusquement, affectant de suivre une direction parallèle à la face extérieure de la falaise.

Et la déclivité se marquait aussitôt, devenant bientôt si rapide que, nonobstant toutes les précautions, des chutes et des glissades fréquentes ralentirent la marche des voyageurs.

Durant plus de trois heures, ils allèrent ainsi, suivant cette faille souterraine aux accidents incessants.

Tous se sentaient brisés de fatigue, mais l’espoir du salut soutenait leur courage.

Seul, sir John Lobster se lamentait sans trêve. Le gros gentleman, plus maladroit sans doute que ses compagnons, multipliait les chutes, dont chacune amenait de douloureux contacts entre sa personne et le rocher.

À dix reprises, il jura qu’il renonçait à l’excursion, qu’il ne ferait pas un pas de plus. Mais la crainte de demeurer seul dans les ténèbres le forçait bientôt à se remettre sur ses pieds, à rejoindre ses compagnons.

Eux ne s’inquiétaient plus de lui.

Une dernière rampe difficile, raboteuse, les amena à la lumière.

Tous eurent une exclamation. Ils avaient atteint le fond du ravin qu’ils jugeaient naguère infranchissable. Devant eux, contournant les rocs amoncelés, une sente étroite, couverte de neige, se montrait, et sur la surface blanche, apparaissaient de nouveau les traces légères de la panthère.

Ils ne perdirent pas de temps à se demander où la piste les conduirait.

Harassés, l’estomac tenaillé par la faim, ils avaient hâte d’arriver au but, quel qu’il dût être. Et Max, regardant ses compagnons, répéta une fois encore :

— Allons.

Tous s’élancèrent derrière lui sans un mot. À quoi bon des paroles, le mouvement était la plus éloquente des réponses.

Étroit, encombré de cailloux aux arêtes aiguës, le chemin serpentait au milieu des blocs éboulés. Parfois, les parois de la montagne se resserraient, à ce point, que la petite troupe se demandait si elle était engagée dans un couloir sans issue ; puis, brusquement, la gorge s’élargissait en cirques dominés par des falaises abruptes, et dont le sol glacé se hérissait de blocs, détachés des flancs de la montagne et se dressant sinistres, donnant au paysage l’apparence lugubre d’un cimetière de géants.

La marche devenait de plus en plus pénible. Miss Violet, en dépit de son éducation sportive, se sentait elle-même à bout de forces. Sara et Mona avançaient lentement, appuyées l’une à l’autre. Et John Lobster, pâli par la lassitude, accompagnait chaque pas d’un gémissement.

Quel que fût son désir d’atteindre le refuge auquel aboutissait certainement la piste de la panthère, Max Soleil se rendait compte que l’instant approchait où il faudrait s’arrêter.

Déjà l’effort accompli dépassait les forces humaines. Les voyageuses se déplaçaient à présent par mouvements mécaniques, presque inconscients.

D’un instant à l’autre, leurs membres refuseraient le service. Elles tomberaient là, au fond de ce ravin désolé. Le lourd sommeil des Hauts Plateaux aux éternels frimas, fermerait leurs yeux.

Une fois encore, Max se ressaisit. Il trouva la force d’encourager, de sourire, de promettre le gîte tout proche. Bref, il décida ses compagnes à le suivre.

Mais ce dernier élan dura peu. Les jeunes femmes n’avançaient qu’avec peine ; leurs pieds, meurtris par l’étape surhumaine, ne les portaient qu’au prix de souffrances de plus en plus insupportables.

Soudain, miss Violet eut un léger cri et tomba sur les genoux.

Elle avait heurté un caillou dissimulé par la neige, et trop faible désormais pour résister à un choc même léger, ses jambes avaient plié sous elle.

D’un bond, le romancier fut auprès d’elle. Il la releva, la soutint dans ses bras.
LA GORGE S’ÉLARGISSAIT EN UNE VASTE PLAINE.

— Oh ! je vous en prie, un peu de courage encore.

Et comme elle secouait la tête, à bout d’énergie, à bout d’espérance, il désigna une haute muraille de rochers qui semblait barrer la route.

— Venez, jusque-là.

— Je ne puis plus, gémit-elle.

— Si, vous vous appuierez sur moi. Qui sait si cette falaise de granit ne cache pas l’abri où notre mystérieux guide a désiré nous conduire.

Il avait dit cela au hasard, sans croire lui-même à la possibilité de ce qu’il affirmait, poussé seulement par la volonté d’entraîner ses amies un peu plus loin. Telle est cependant la force de l’espérance, que celle-ci, toute vague qu’elle fût, galvanisa l’Anglaise, la duchesse, Mona elle-même.

D’une allure rapide, tous parcoururent la sente, sur laquelle apparaissaient toujours les traces indicatrices de la panthère ; ils atteignirent le cap rocheux qui obligeait le chemin à un long détour. Ils parvinrent à l’extrême pointe. Et là, ils eurent un cri éperdu, stupéfait.

La gorge s’élargissait en une vaste plaine, cernée d’un rempart granitique. Au centre, un lac étendait sa nappe liquide, au-dessus de laquelle flottaient des vapeurs blanchâtres.

— Un lac qui ne gèle pas à cette température, murmura Sara.

— Oui, répliqua le Français, un lac aux eaux chaudes sans doute. Il en a été signalé plusieurs, dans cette région, par les voyageurs qui l’ont traversée. Mais ne nous occupons pas de cela. Regardez là-bas, sur la rive, que voyez-vous ?

Il y avait là une cabane basse, au toit surchargé de grosses pierres, afin de lui permettre de résister aux vents qui balayaient ces hauteurs.

Et tout à l’entour, le sol se montrait couvert d’une herbe verte. Évidemment, le voisinage immédiat du lac aux eaux tièdes entretenait sur la rive une température clémente, propice à la germination.

Mais ce qui attira surtout l’attention des voyageurs, ce fut la légère colonne de fumée qui montait tout droit dans le ciel, au-dessus de la chaumière.

Du feu ! c’est-à-dire la chaleur, la vie.

L’étape douloureuse était accomplie. Le port se présentait à quelques centaines de mètres.

— Un dernier effort, mes amis, et nous serons là où nous a guidés notre protecteur inconnu, s’écria Max.

— Non pas inconnu, riposta doucement la duchesse. Mon cœur me le dit. L’être qui, à travers ce désert de glace et de granit, est venu à notre secours, est master Joyeux, ou sa petite compagne miss Sourire…

Mais elle s’interrompit.

— Au surplus, gagnons cette cabane. Nous verrons bien.

La piste, laissée par le félin qui précédait les voyageurs, se dirigeait d’ailleurs en droite ligne vers la construction isolée.

Oubliant leur fatigue, tous se mirent en route.

La petite troupe arriva au point où commençait l’étroite bande de prairie dont s’ornait la rive du lac.

Un instant encore, et l’on parvenait à la cabane, fermée seulement par une porte tournant sur des charnières de peau.

Point de clef. Point de loquet. Évidemment, les propriétaires savaient que les voleurs ne sont point à redouter sur les Hauts Plateaux.

Et une curiosité saisit tout à coup Max et ses amis. Quels humains habitaient là, si loin des agglomérations où bourdonne l’essaim des hommes. Des chasseurs, des philosophes épris de liberté, de solitude.

D’une main impatiente, le romancier heurta la porte. Ses coups redoublés sonnèrent comme renforcés par le silence environnant. Mais aucune voix ne répondit à ce bruyant appel.

— Ah çà ! grommela-t-il. Ils sont muets. Car la cahute est habitée, la fumée le démontre. Il n’y a point de fumée sans feu, et le feu ne s’allume pas tout seul.

Brusquement, il se décida, poussa la porte qu’aucune serrure ne garnissait, et il se précipita à l’intérieur.

Ses compagnons l’y suivirent.

Une même exclamation de surprise fusa de toutes les lèvres. Il n’y avait personne. Seulement, entre les pierres formant foyer flambait un feu clair, au-dessus duquel une marmite était suspendue.

Et sur le couvercle du récipient, un papier s’étalait, portant ces mots, tracés de la même main que les billets précédents :

« Vous êtes chez vous.

« Mangez, prenez du repos, réchauffez vos membres glacés, je vais chercher du secours. »

Un instant, les voyageurs demeurèrent muets, déconcertés par l’absence du guide mystérieux qu’ils avaient espéré trouver là.

Pourquoi l’être inconnu ne les avait-il pas attendus ?

Qu’importait qu’il partît une heure plus tard. En cette cabane close, l’attente n’eût pas été pénible. Dans un angle, ils apercevaient une abondante provision de combustible. Aux poutres du plafond se balançaient des tranches de venaison boucanée, des poissons séchés et fumés. Le vivre était assuré pour de longs jours.

Et de la marmite, chantant sur le feu, s’échappaient des fumées odorantes qui chatouillaient agréablement l’odorat des touristes affamés.

— Bah ! s’écria le premier John Lobster. Le brave personnage, il disait :

Mangez. C’est le conseil de l’esprit sage, et je pense nous devons le suivre.

Pour une fois, le représentant de la Chambre des Communes exprimait une idée que tous pouvaient accueillir favorablement.

Max souleva le couvercle de la marmite. La cabane s’emplit aussitôt d’une odeur que chacun déclara délicieuse.

— Mais c’est un consommé, s’écria Violet.

— Un consommé… au poisson fumé, riposta gaiement Max.

Sara, elle, avait ouvert sans façon un coffre grossier dont la masse lourde s’appuyait au mur, et elle en tirait des ustensiles étranges, que saluaient les rires de ses compagnes.

— Des assiettes de bois !

— Des bâtonnets à riz.

— Une cuiller à pot !

Tout cela était naïf, tourmenté, taillé en plein bois par des mains inexpertes ; mais, tels quels, ces instruments allaient permettre aux voyageurs de se mettre à table incontinent.

À table, parfaitement, car le meuble était figuré par une planche non rabotée, fixée sur quatre pieux enfoncés dans le sol.

Ses amis ayant pris place, Max plongea la cuiller à pot dans le récipient et servit à la ronde. De nouveau, des exclamations ravies se croisèrent :

— Des légumes.

— Des ignames du Thibet.

— Des carottes blanches des plateaux.

C’était vrai ; le bouillon était abondamment pourvu de végétaux comestibles.

Le bonheur est toujours proportionnel aux douleurs qu’il suit. Pour tous, il y avait un plaisir enfantin, c’est-à-dire immense, à ne plus sentir sur la peau la morsure cuisante de la bise glacée, à déguster cette soupe sauvage, mais dont la chaleur les remplissait d’un bien-être qu’il leur semblait n’avoir jamais connu auparavant.

Quelques semaines plus tôt, chacun eut fait la grimace devant ce brouet, produit d’un art culinaire à l’état d’embryon.

Maintenant, ils s’exclamaient sur le velouté du bouillon, la saveur des légumes. Le poisson même fut déclaré exquis. Ah ! la faim, quel merveilleux assaisonnement. Aucun condiment, aucun Vatel ne la saurait remplacer.

Chacun dévorait. On eût cru assister à un match. C’était à qui exterminerait le plus rapidement sa portion.

Cependant, il n’est fringale qui ne s’apaise. Les yeux obstinément fixés au fond des écuelles de bois, se relevèrent ; les lèvres s’ouvrirent pour parler.

Chose étrange. Personne ne ressentait trace de fatigue. Les aliments, en satisfaisant l’estomac, avaient en quelque sorte remplacé les forces perdues.

Effet momentané d’ailleurs, et qu’ont ressenti tous ceux qui pratiquent les sports violents.

Dans un délai fort court, les voyageurs éprouveraient l’engourdissement précurseur du sommeil : leurs paupières s’alourdiraient, tendant à voiler leurs regards, et ils céderaient au besoin de dormir.

Mais pour l’instant, ils devisaient, inventoriant le mobilier (si l’on peut employer cette expression prétentieuse) de la chaumière.

Ils souriaient en constatant la simplicité de la construction même : deux troncs d’arbre fichés en terre, colonnes de soutènement sur lesquelles s’appuyait tout l’édifice.

Ces poutres verticales se dressaient, partageant l’habitation en trois compartiments inégaux. Dans la partie située au nord s’entassaient le combustible, le coffre aux ustensiles et un énorme sac empli de légumes empilés pêle-mêle avec du riz.

La salle médiane contenait le foyer, la table et quelques blocs de pierre servant de sièges.

Enfin, le sol du dernier compartiment disparaissait sous un fouillis de pelleteries : peaux de loups rouges du Pamir, peaux de yaks aux poils rudes, fourrures plus souples de renards tachetés ou de chevrotains blancs des hauts sommets, indiquant que, dans l’esprit des propriétaires inconnus de la rustique demeure, c’était là, le coin destiné au repos.

Les remarques plaisantes se succédaient, quand la duchesse de la Roche-Sonnaille s’exclama soudain :

— Tiens ! Monsieur Max, regardez donc ce pilier.

Elle désignait la poutre élevée entre le dortoir et la salle à manger, ainsi qu’elle avait pompeusement baptisé les alvéoles ad hoc. Le romancier tourna la tête dans la direction indiquée.

— Eh bien ?

— Vous ne voyez pas.

— Voir quoi ?

— Ce renflement, à mi-hauteur.

— Ah si, pardon, je distingue à présent.

Et la voix abaissée, comme s’il craignait que ses paroles fussent perçues par d’invisibles auditeurs :

— On croirait qu’il y a là un mécanisme analogue à celui des colonnes de la maison de la route d’Aubagne.

— Alors, Madame, vous pensez…

— Qu’avec votre parleur, il vous serait peut-être possible…

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Sara n’avait pas achevé, que le Français était debout.

Mais plus prompt encore que lui, le gros Lobster avait bondi près de la pièce de bois et fouillait nerveusement dans ses poches, tout en bredouillant :

— Un parleur. Mais moi aussi, j’ai un parleur, qui m’a été confié par ces excellents Masques Jaunes, et je vais parler, demander leur aide. All right !

Déjà, l’auteur fronçait les sourcils. L’occasion attendue se présentait. Il allait pouvoir traiter son rival à sa guise, et cela sans crainte des reproches de sa conscience, car il s’agissait, non plus du triomphe de ses affections, mais de la sécurité de tous.

Il n’en eut pas le temps.

Sir John avait tiré de sa poche le petit carton où il enfermait le parleur, et un rugissement de dépit jaillissait de ses lèvres.

Que lui arrivait-il donc ? Un coup d’œil l’apprit à ses compagnons. Ce que le représentant des Communes tenait à la main n’avait plus forme de boîte. C’était un objet aplati, froissé, chiffonné.

Sans doute, dans l’une de ses nombreuses culbutes, le lourd gentleman avait porté de tout son poids sur le fragile objet, lequel, incapable de résister à si formidable pression, s’était recroquevillé, brisé, réduit en miettes.

Le parleur était devenu inutilisable.

Pour ajouter encore à la déconvenue de l’Anglais, un éclat de rire général salua l’aventure. Mona elle-même, si étrangère, en général, à ce qui se passait autour d’elle, s’associa à l’hilarité de ses compagnons.

Et tandis que sir John, rendu aphone par la fureur, passait par tous les tons du rouge exaspéré, roulait des yeux furibonds, frappait du pied à ébranler le sol, Max Soleil, qui venait de retrouver son disque parleur en parfait état, en fichait la pointe dans la colonne de bois, constatait par le déclic du ressort qu’il était bien fixé, et se disposait à lancer ses interrogations vers des oreilles inconnues.

L’étrangeté de la situation pesa à cet instant sur tous. Il se fit un grand silence. Les cœurs battirent plus fort à la pensée de l’entretien bizarre que le romancier allait engager avec des hommes ignorés. Quels seraient-ils ? Amis ou ennemis ? Nul n’était en état de le prévoir.

C’était l’ironie de la science se mêlant à ses résultats magiques. La communication a des distances inappréciables, et à côté de cette merveille, l’impossibilité angoissante de savoir avec qui s’établirait cette communication.

Le Français aussi était devenu grave. Il marqua comme une hésitation, puis ses yeux se posèrent sur chacun des assistants, et enfin, avec un geste résolu :

— Après tout, si nous ne faisons pas connaître notre… emplacement, nous ne risquons rien.

Sur cette remarque, il se pencha sur le parleur ; d’une voix nette, il lança :

— Allô ! Allô !

Tous étaient anxieux d’apprendre qui serait touché par l’appel, Peut-être que Violet, Sara livrées à elles-mêmes, eussent hésité à mettre en action le prestigieux appareil.

Mais Max ayant pris la décision, ce leur fut un malaise de ne recevoir aucune réplique. Est-ce que cette fois la vertu du téléphone sans fil serait annihilée ?

— Cela est droit, plaisanta Lobster retrouvant la voix. Votre parleur, il n’a pas l’air cassé comme le mien, mais il ne parle pas davantage.

Un regard menaçant du romancier l’engagea à reculer de quelques pas. Retraite inutile, car déjà Max ne s’occupait plus de lui. Il se penchait de nouveau sur l’appareil, répétant de toute la force de sa volonté :

— Allô !

Une seconde, un siècle se passa, et brusquement, les assistants sursautèrent. Une voix lointaine prononçait :

— Qui ? Le réduit central ne parle qu’aux numéros.

— Le réduit central ! les numéros ! balbutièrent les voyageurs contrariés par ce nouvel obstacle.

Mais ils se turent subitement. Mona s’était avancée dans le cercle, et la face rayonnante, elle disait :

— C’est lui. C’est Dodekhan. Sa voix chère a résonné dans mon cœur.

Elle s’arrête. Ses paroles ont été un trait de lumière pour Max Soleil. Il s’est incliné plus bas, ses lèvres touchant presque la membrane vibrante du parleur, et il dit :

— M. Dodekhan, est-ce vous ?

Il a perçu une exclamation étouffée que le téléphone indiscret transmet, certes, contre la volonté de celui qui est à l’autre extrémité de la ligne, et vite, il ajoute :

— Oui, c’est vous. Votre voix vous a trahi, sans danger. Je n’ai pas de numéro, je suis Max Soleil, romancier français et…

Le jeune homme saisit brusquement le poignet de Mona, il attira la jeune fille près de lui, et lui montrant le parleur :

— Dites votre nom.

Il n’a pas à répéter l’ordre. Elle a compris.

— Je suis Mona. Je vous entends.

— Mona, chère Mona, répond l’appareil étrange, avec un frémissement. Où êtes-vous ? Je pourrais vous voir, moi, si je savais.

Mona fixa sur Max un regard questionneur.

— Nous ne savons exactement ; à environ deux journées de marche à l’Est du lac Balkhach, sur la rive d’une nappe d’eau chaude, que le froid des Hauts Plateaux ne parvient pas à congeler.

Et comme la jeune Slave s’apprêtait à répéter ces paroles, le téléphone sans fil apporta cet avertissement :

— J’ai entendu. Attendez un instant.

Il y eut un silence. Tous s’entreregardaient, incapables de formuler leurs pensées, que l’incroyable aventure jetait en un désordre tumultueux. Et de nouveau l’appareil parle :

— Je vois, vous êtes au poste B.

— Au poste B ? redisent les voyageurs sans comprendre.

— Qui vous a amenés là ?

Cette fois, Mona réplique de son propre mouvement :

— Les traces de la panthère.

— Ah ! C’est vrai. San, qui, depuis la mort de son maître Log, dirige la confédération du Drapeau Bleu, San a entraîné avec lui Joyeux, Sourire et leurs fauves. Obéissez à ces enfants, des dévoués. Quoiqu’il arrive, ayez confiance en eux.

Mais le ton de l’organe de Dodekhan se modifia soudain.

— Une armée anglo-russe est partie, elle aussi, du lac Balkhach. Il faut la rejoindre pour que je puisse la protéger ainsi que vous-mêmes. Elle est actuellement… Silence, au nom du ciel !

La communication finit brusquement sur ces syllabes, prononcées d’une voix angoissée.

D’un geste machinal, le romancier ramena à lui le parleur avec le geste d’un enfant qui craint d’être surpris.

Inquiets, les regards se tournaient vers la porte, comme si chacun s’était attendu à voir, paraître un ennemi. Seule, Sara conserva son sang-froid.

— Remettez le parleur en place, Monsieur Max, dit-elle. De même que Dodekhan, ceux qui ont interrompu notre entretien sont sans doute à des centaines de lieues d’ici. Dodekhan nous appellera dès qu’il sera seul. Car il doit nous indiquer le moyen de joindre l’armée anglo-russe. Il le doit, je le sens. Le salut peut-être est à ce prix.

— Vous avez raison, acquiesça le Français remettant la tige du parleur dans l’alvéole de la solive. L’intérêt même de la réunion est indiqué par les précautions prises pour l’empêcher. Notre abandon sur les Hauts Plateaux ; les chemins effacés comme par un mauvais génie.

Mais à la surexcitation consécutive d’un premier repas après un long jeûne succédait à présent l’abattement. La fatigue reprenait ses droits.

Un à un, les membres lourds, le cerveau empli de vague, les voyageurs allèrent s’asseoir sur les pelleteries disposées dans le compartiment sud de la cabane. Le dernier, Max Soleil se laissa tomber auprès de ses amis, son énergie jugulée enfin par la surhumaine fatigue supportée durant les heures précédentes. Des mots clairsemés, de plus en plus rares, s’échangèrent encore pendant quelques minutes. Puis, tous demeurèrent silencieux, anéantis dans un sommeil profond.



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IV

UN DUEL ÉTRANGE


— San ! nous sommes retombés entre ses mains !

La duchesse se tordit les mains en lançant cette exclamation d’une voix déchirante.

Et ses compagnons saisis, encore engourdis par les longues heures de sommeil, regardaient assis sur les fourrures qui leur avaient servi de couchettes.

Sara ne se trompait pas. Debout devant les voyageurs, un géant jaune, à la face bestiale, les considérait de ses yeux cruels. À ses côtés, des hommes armés semblaient n’attendre qu’un signe pour égorger les Européens, surpris dans la cabane où ils avaient pensé trouver un refuge.

Comment leurs ennemis étaient-ils arrivés là ?

— Ah ! murmura encore Sara, la piste de la panthère…

— Une idée à moi, ricana l’athlète jaune ; je voulais vous amener ici, à bout de forces, exténués, afin de vous prendre sans combat. Le sang de mes guerriers ne devait pas couler pour une capture de si mince importance.

Et narquois :

— Causons, Madame la duchesse.

Il fit un signe. Aussitôt chacun des captifs se trouva encadré par deux séides du sinistre successeur de Log, jadis son serviteur. Celui-ci approuva le mouvement d’un sourire, puis lentement :

— Je ne vous apprendrai rien, Madame, en vous disant que mon maître Log, — sa voix se fit rude et frissonnante, — que mon maître Log, à qui j’appartenais comme le riz à l’eau, est mort assassiné par votre mari, ce frêle fils d’Europe auquel nous avions eu la sottise de laisser la vie.

Sara affirma du geste. La vaillante femme, le premier moment de stupeur passé, se ressaisissait. Elle tendait toutes ses facultés à bien comprendre le géant asiate, à deviner sa pensée derrière le rideau de ses paroles.

Et puis, elle venait de songer que San n’était point un jouteur comparable à son chef défunt.

Serviteur, lieutenant, esclave hier encore, ce malandrin, qui détenait à présent le titre magique de Maître du Drapeau Bleu, n’avait point appris les subtilités du dire. Il trahirait sa volonté peut-être en croyant la cacher.

Mais bientôt, elle dut abandonner cette espérance. San parlait, et elle se rendait compte qu’elle ne surprendrait rien, car il ne cherchait à rien cacher.

Avec l’audace instinctive des esprits simples, il suppléait à la finesse qui enveloppe les volontés adverses, par la brutalité qui les brise.

— Le maître mort. Que faire ? reprit sourdement l’athlétique personnage. Honorer sa dépouille, convoquer la confédération asiate tout entière sur sa tombe. Et après ? C’était jeter dans les esprits un ferment de crainte. Pourquoi crier aux soldats : Le chef, celui que vous vénériez à l’égal d’un dieu, a vécu. Pour faire de lui la chose inerte que contient le sépulcre, il a suffi d’un revolver manié par la main débile d’un Européen chétif, d’un être sans force, sans grandeur, de moins que rien.

Il eut un soupir menaçant.

— Ah ! le Drapeau Bleu ; la liberté de l’Asie. Que m’importe cela ! Seule me reste la piété adorante que je ressens pour le maître. L’honorer, comme il eût voulu l’être. Tel devenait le but de ma vie. Qu’avait-il rêvé ?

La voix du bandit se fit plus âpre, en ses yeux noirs flambèrent des lueurs rouges.

— C’est du sang qu’il lui faut, un fleuve de sang, et surtout, avant tout : celui des Européens qui ont causé sa perte, le vôtre, Madame la duchesse, celui de Mona, du duc, de Dodekhan !

S’il avait pensé effrayer la jeune femme, il dut être déçu.

— Eh bien ! répondit-elle avec une vaillance tranquille. Je suis votre prisonnière ; rien de plus simple que de me tuer.

Certes, l’herculéen San avait autant de cruauté, plus peut-être, que son ancien chef Log, mais son cerveau ne possédait point la même souplesse. Il pouvait comprendre et exécuter les ordres ; il était incapable de diriger.

Aussi le serviteur, devenu maître par un hasard sanglant, demeura-t-il un instant déconcerté par le courage tranquille de son interlocutrice. Un flot de sang monta à ses joues safranées ; ses yeux se durcirent, et enfin il gronda :

— Vous ne comprenez pas. Je vais m’expliquer. Oui, vous mourrez. ; mais pas maintenant. Pas maintenant, répéta-t-il avec force, car le sacrifice ne serait pas complet, car l’esprit du vénéré Log, qui erre entre ciel et terre, réclame d’autres victimes, beaucoup d’autres, un peuple de victimes.

Il parlait les dents serrées ; les mots semblant avoir peine à franchir ses lèvres. Pourtant, il s’apaisa peu à peu.

— Madame la duchesse, reprit-il d’un ton plus calme, vous ne savez pas ce qui s’est passé au temple souterrain des Graveurs de Prières des monts Célestes. Je veux vous le dire.

Et férocement narquois :

— Pour vous démontrer que vous êtes ici de par ma volonté, que mes décisions se sont accomplies, qu’elles s’accompliront, jusqu’au bout…

Il prit un temps, comme pour laisser à son affirmation le loisir de bien pénétrer dans le cerveau de ses auditeurs. Puis, avec une lenteur calculée.

— Vous vous souvenez du bastidou Loursinade, sur la route d’Aubagne, près de Marseille, dans le pays des Francs ?

Sara tressaillit violemment. Mais les mots prononcés avaient secoué bien autrement la blonde Mona.

Elle fit un pas en avant, et la voix ferme elle répliqua.

— Nous nous souvenons. L’écran nous a montré le duc de la Roche-Sonnaille punissant un bandit.

De la bouche de San jaillit un rugissement ; mais la fille du général Labianov n’y prit pas garde. Elle continua :

— Nous avons vu les couteaux des assassins levés sur le duc, sur Dodekhan, puis plus rien. Et ceux que nous croyions morts, sont vivants. Pourquoi vivent-ils ? Voilà ce qu’il nous importe de savoir. Le reste n’a point d’intérêt pour nous.

La face du géant s’était transformée. À présent, ses traits exprimaient l’ahurissement. Encore malgré lui, il balbutia :

— Vivants. Elles savent cela ! Comment le savent-elles ?

La réflexion involontaire causa un malaise subit à Max Soleil qui jusque-là, avait assisté impassible à la scène.

Brusquement, il se souvenait d’avoir laissé, fiché dans le poteau soutenant la toiture, le parleur grâce auquel, lui et ses amis avaient pu communiquer avec ceux dont la jeune Russe venait de prononcer les noms.

Il coula un regard angoissé vers le poteau.

Le léger instrument, s’il était découvert, renseignerait l’ennemi. Qui sait, il lui donnerait peut-être le moyen de surprendre la confiance de ces deux hommes qui vivaient, prisonniers sans doute, dans la caverne inconnue, d’où leur voix, leur pensée, s’évadaient sur les vibrations insaisissables du téléphone sans fil ?

Mais il eut beau regarder, il ne vit rien. Le parleur avait disparu. Cela le surprit à tel point, qu’il ne put retenir une sourde exclamation. Sur lui se posa un instant l’œil dur du gigantesque San, mais cela ne dura qu’une seconde. L’héritier du terrible pouvoir du Drapeau Bleu ne pouvait songer à cet homme inconnu de lui, alors que Mona venait de poser à son intellect, cet insoluble problème :

— Comment sait-elle l’existence de Dodekhan, de son compagnon ?

Une anxiété pesait sur les captifs. Tous se rendaient compte que l’affirmation de Mona pouvait mettre leur farouche adversaire sur la voie du secret surpris par eux. Mais comme San redisait encore :

— Ils savent cela.

Mona eut un rire joyeux, et avec un à-propos inattendu :

— Sans doute, je sais que nos amis vivent.

— Comment ? qui vous l’a appris ?

Elle rit plus fort.

— Vous-même, Monsieur San.

Et le géant esquissant un geste d’énergique dénégation, la fille du général Labianov reprit, toujours riante :

— N’avez-vous pas affirmé tout à l’heure que vous vous proposiez de nous massacrer.

— Je l’ai affirmé, et cela sera, gronda l’Asiate avec un éclair dans les yeux.

— Je n’en doute pas, Monsieur San. Je suis certaine que pour massacrer, on peut compter sur vous. Mais dès l’instant où vous avez l’intention de tuer, avec nous, MM. Dodekhan et de la Roche-Sonnaille, — ce sont vos propres paroles de tout à l’heure, — j’ai cru pouvoir en déduire qu’ils sont vivants. Car, conclut-elle avec une ironie légère, vous reconnaîtrez que s’ils étaient défunts, il vous serait impossible de les tuer encore.

Le faciès de San se dérida. L’homme fit entendre un bruyant éclat de rire.

— Maintenant, reprit la blonde Slave, si je ne m’abuse, Monsieur San, vous alliez nous expliquer pourquoi le duc Lucien et M. Dodekhan, que l’écran du docteur Rodel nous montra renversés, sous le poignard de vos serviteurs, ont échappé au trépas.

— Ils n’ont pas échappé, interrompit l’Asiate d’une voix rauque, je les ai graciés.

— Graciés, vous ?

— Oh ! temporairement, voilà tout, et je l’ai regretté jusqu’à l’instant où j’ai pénétré dans cette cabane, où vous voyant endormis, sans défense, absolument en mon pouvoir, j’ai compris.

Sa phrase se suspendit brusquement.

— Mais, procédons par ordre. Vous entendrez tout à l’heure pourquoi vous avez chassé mes regrets.

Et ricanant :

— Donc, vous disiez bien ; mes serviteurs tenaient vos amis renversés sur le sol. Une seconde encore, et les poignards vengeaient le maître Log, traîtreusement frappé par ce duc maudit. Alors, une pensée traversa mon cerveau ; une lueur d’éclair… S’ils meurent, il n’y a plus de Drapeau Bleu.

— Plus de Drapeau Bleu, clamèrent les captifs d’une seule voix.

San les couvrit d’un regard sombre, puis, haussant les épaules :

— Je vous tiens à présent, je puis ne rien cacher. Non, il n’y avait plus de Drapeau Bleu. Log, lui, était un vaste esprit ; lieutenant de Dodekhan, il avait pu lui succéder sans à-coup, parce qu’il avait percé à jour le réseau des signes, des secrets ; il avait la science qui conçoit toutes les applications scientifiques ; l’éloquence qui entraîne les foules ; il était né chef et maître.

Avec une mélancolie dont on ne l’eût pas cru capable, l’athlète jaune poursuivit, la voix abaissée :

— Moi, je ne suis que le serviteur fidèle, le bras qui exécute la pensée du maître. L’instruction, l’intelligence me manquent. Les secrets passaient à travers mon crâne, comme sable dans un crible. Le Réduit Central où une machinerie compliquée permettait au chef de correspondre, sans bouger de son fauteuil, avec l’Asie entière, de jeter des ordres aux points les plus éloignés du continent… Ce réduit m’apparaissait à moi comme une demeure magique. Pas assez de science pour évaluer cette création de la science ! L’ignorant juge impossible ce que son cerveau étroit ne s’explique pas. Je n’avais même pas cette ressource. J’avais vu, de mes yeux vu, la possibilité de l’incroyable, de l’invraisemblable. Le Réduit Central me faisait peur.

San s’arrêta un instant, les yeux mi-clos, comme absorbé par ses souvenirs.

Puis, redevenu maître de lui :

— J’avais besoin de ces hommes que j’aurais déchirés avec joie. J’avais besoin d’eux, non pas pour continuer l’œuvre du Drapeau Bleu. Peuh ! Je devais le venger, je devais répandre à flots le sang, afin que les peuples apprissent par la douleur que les yeux d’un Maître s’étaient fermés à la lumière. Et pour frapper, pour entasser les ruines, je devais conserver l’existence aux meurtriers, qui seuls, désormais, connaissaient les ressorts de l’organisme géant établi dans le Réduit Central des monts Célestes.

Il disait ces choses sans colère, avec l’insouciance de l’Asiate barbare, cruel par instinct atavique.

Évidemment, rien ne le révoltait dans les cérémonies sanglantes, qui accompagnaient autrefois les funérailles des Khans conquérants et dévastateurs.

Dans son raisonnement effroyablement simpliste, il croyait logique d’immoler d’innombrables victimes sur le tombeau de Log, puisque, lors du trépas d’un simple chef de tente, les Mongols arrosent la sépulture du sang de ses femmes, de ses serviteurs et de son cheval préféré. Lentement, il continua :

— Et j’étendis la main. Les couteaux levés ne s’abaissèrent pas. À Dodekhan, à son compagnon, j’exprimai ma volonté. Je les conduirais au Réduit Central. Ils m’indiqueraient la manœuvre de ces appareils diaboliques demeurés lettre close pour moi ; ils me donneraient le moyen de bouleverser l’Asie. En échange, je leur promis la liberté, la joie de vous rejoindre, Madame la duchesse de la Roche-Sonnaille, Mlle Mona Labianov.

— Ils ont refusé ? s’écrièrent impétueusement les deux femmes.

San secoua la tête :

— Non, ils ont accepté.

— Accepté, eux, ce n’est pas vrai !

À ce cri, le géant regarda alternativement les deux jeunes femmes. Une surprise se lisait dans ses yeux. Enfin, il murmura :

— Ah ! ah ! Vous n’auriez donc pas cru à leur sincérité, vous ?

Elles secouèrent énergiquement la tête.

— Eux, se faire complices du crime. Impossible !

C’était Mona qui prononçait ces mots, avec une assurance dont l’athlète jaune parut déconcerté.

— On dit les femmes d’Europe expertes en perfidie, murmura San ;
LES COUTEAUX LEVÉS NE S’ABAISSÈRENT PAS.
moi, j’ai pensé, le maître Log avait cru en leur parole, ils l’ont trompé. Mais il demandait à Dodekhan de lui livrer le pouvoir du Drapeau Bleu. L’ambition était trop haute peut-être ; moi, je ne sollicite rien de semblable. Que veux-je ? Apprendre à me servir d’appareils mystérieux, et cela, non pas pour régner, non pas pour dominer le monde, mais seulement pour jeter sur une tombe les flots de sang qui honorent un chef. Ils promirent. J’eus confiance en eux. J’eus tort.

Son talon frappa rudement le sol.

— Vous souriez, Mesdames. Vos yeux disent le triomphe. San a été battu, berné. Jouissez de votre reste, riez. Vous tremblerez tout à l’heure.

Et s’apaisant soudain :

— Fort de leur promesse, je parfis avec eux. Nous arrivâmes au temple souterrain des Mad. C’est là qu’est établi le Réduit Central. En arrière du temple des Padmé Om, centre de la foi boudhique, il existe une vaste caverne. Elle affecte une forme circulaire, et n’a d’autre issue que le sanctuaire lui-même. Là, Dodekhan, après son père, avait dressé des machines étranges qui leur permettaient de voir, de parler, d’entendre à distance. Celui qui en connaît le maniement peut donner des ordres aux fakirs de Singapoor, aux bonzes de Péking, aux pêcheurs qui errent sur les bords de l’océan Glacial, aux pachas d’Asie Mineure. Et puis, et puis, il y a plus effrayant que cela. Comment, par l’enchaînement de quels prodiges cela est-il possible ? Je l’ignore, moi ; mais le Maître des Machines peut, à mille lieues de là, par l’abaissement d’un levier, d’une minuscule tige de fer, déterminer des explosions, des ruines, des hécatombes.

Il respira fortement avant de poursuivre :

— C’est ce pouvoir de destruction que je voulais.

Plus personne n’avait envie de rire, à présent. Dans l’accent du géant, tous sentaient l’obstination presque démente de l’atavique cruauté. San se montrait sincère. Le Drapeau Bleu, sa tâche émancipatrice lui importaient peu ; son rêve était celui d’une bête féroce. Il souhaitait détruire pour détruire, devenir le souverain d’une anarchie gigantesque, jamais lassée de ruines. Son idéal vertigineux aspirait à se dresser sur les décombres, au milieu du sol asiate couvert de flaques sanglantes et de cités détruites.

— Avec eux, reprit-il, la voix sifflante, je pénétrai dans la souterraine basilique de Mad Padmé Om. Nous traversâmes le sanctuaire ; nous contournâmes l’autel sur lequel ne se dresse aucun dieu, mais qui supporte seulement une invocation, le Mad, Lad, Ghad Padmé Om des Graveurs de Prières. La crypte ronde aux appareils s’ouvrait devant nous. Les parois du rocher disparaissaient sous des machines : écrans du téléphote, postes du téléphone sans fil, clavier de l’association, sur lequel deux cents boutons mobiles, de couleurs, de substances différentes, mettent le Maître en communication avec les chefs des sociétés secrètes d’Asie. Et puis des cylindres de fonte, des tuyaux de cuivre aux coudes serpentins, des leviers, des manettes. Que sais-je ! Une usine formidable et infernale, d’où il suffit de vouloir, pour déchaîner la mort et les désastres sur les immenses territoires d’Asie.

Une fois encore, San respira fortement, et pensif, comme se parlant à lui-même :

— Il suffit de vouloir, disais-je. Je me trompe. Il faut aussi savoir. Si j’avais su !

Puis, pressant son débit, comme s’il avait hâte d’arriver au terme de son récit :

— Dodekhan se tourna vers moi : San, me dit-il, demeure un instant auprès de l’Autel. Les appareils n’ont pas fonctionné depuis longtemps ; je vais les essayer d’abord. Un accident se peut produire, et toi, qui n’es pas au courant de la manipulation, tu risquerais d’en être victime. J’ai vu là une attention délicate. J’ai obéi.

De nouveau, des lueurs rouges flambèrent dans les yeux de l’Asiate.

— Je m’étais adossé à l’autel. Tout bas, je murmurais : Maître, le sang coulera abondamment sur ta tombe. Il réjouira tes mânes courroucés. Soudain, je sursaute. La voix railleuse de Dodekhan vient de s’élever dans le silence.

Elle me crie :

— Merci, brave San. Tu viens de me rendre la puissance. Désormais, tu seras sans force pour le mal !

Qu’est-ce ? Que signifient ces paroles railleuses ? Je me précipite vers l’entrée de la caverne aux machines. Une force invisible me repousse, me projette violemment contre terre, et Dodekhan parle encore :

— Ni toi, ni aucun des tiens ne franchirez le seuil. L’électricité le garde.

— Il paraît, poursuivit le sinistre personnage, il paraît, je ne saurais expliquer ces choses, que le fourbe peut projeter de l’électricité ; que le sol, les rochers, l’air, en sont saturés, et qu’ainsi se crée une barrière aussi invisible qu’infranchissable.

— Électrisation par influence, murmura Max Soleil avec un sourire entendu.

Mais San avait perçu les dix syllabes. Il couvrit le romancier d’un regard étrange :

— Ah ! tu comprends, toi…

Il ne put en dire davantage. Mona avait fait un pas en avant, la main tendue, son index touchant presque la poitrine du Graveur de Prières, et la figure rayonnante, une exaltation mystique auréolant son front pur, elle disait :

— Loués soient les Esprits du Bien ! Dodekhan est de nouveau Maître du Drapeau Bleu !

Le rugissement du tigre blessé donnerait à peine une idée du cri effroyable qui jaillit de la bouche du géant.

Il leva ses poings formidables. Un instant on eût pu croire qu’il allait broyer la jeune fille. Il n’en fut rien. Il se calma tout à coup ; un sourire féroce stria son visage de mille rides. Il se courba, amenant sa figure à hauteur de celle de Mona, puis lentement, d’un accent qui retentit dans le cerveau des assistants, ainsi qu’un glas funèbre :

— Oui, oui, un maître ; tu l’as dit, jeune fille ! Un maître ! Seulement, ce maître est prisonnier dans la Caverne des Machines. S’il en sort, je le déchirerai de mes propres mains.

Et ses traits s’assombrissant encore :

— J’aurais pu le laisser mourir de faim. Il ne l’a pas permis. Je veux, a-t-il dit, que l’on nous apporte chaque jour nos repas avec régularité. Sinon, je détruis le temple. Cela m’est égal, répondis-je, tu t’enseveliras sous ses ruines.

Alors, il se prit à rire.

— Je te poursuivrai de mes coups, toi et tes aides.

— Hors d’ici, je ne te crains plus.

— Tu as tort, car je réduirai en poussière, les restes de Log ; je bouleverserai son tombeau, j’en effacerai la trace.

Oh ! toucher à celui qui fut mon maître, ma raison de vivre. Une rage folle me secoua, je me ruai en avant ; mais l’obstacle électrique m’arrêta derechef, et me jeta sur le sol. Moi, moi, dont la vigueur est celle de cinq hommes ordinaires, j’étais terrassé, roulé par cette force incompréhensible, comme le fétu de paille qu’emporte la tourmente.

Et puis, une peur me prit. Est-ce que l’on sait jamais avec ces hommes de science ! J’avais vu déjà tant de choses merveilleuses que tout me semblait possible. J’eus peur pour le sépulcre de mon maître Log. Je cédai ; seulement, la nuit venue, je fis prendre le cercueil, déposé à l’arrivée dans la crypte du temple, un souterrain creusé dans le roc au-dessous de l’autel. Ce cercueil, on l’emporta au dehors. À dix li (mesure chinoise) on l’abrita sous un amoncellement de roches.

Le pouvoir de Dodekhan est terrifiant. Le lendemain, je me rendis au sanctuaire ; je voulais le braver. Or, il m’accueillit par ces paroles :

— San, tu t’es donné une peine inutile. Je puis détruire la tombe que tu as creusée cette nuit près des Cinq Femmes Rouges.

C’est là le nom des rochers sous lesquels j’avais pensé abriter la dépouille du maître.

— Comment sais-tu cela ? m’écriai-je sans réfléchir que j’avouais.

— Je t’ai vu, répondit-il avec un rire insultant.

Vu ? Il se moquait de moi. Des guerriers avaient veillé toute la nuit dans l’enceinte du temple, gardant l’unique ouverture. Il n’avait pu sortir pour m’espionner.

La nuit suivante, je déplaçai encore le cercueil.

Au matin, Dodekhan me dit où je l’avais transporté. Il avait vu. Comment ? Je l’ignore. Il avait vu, car il me citait des détails, des répliques, qu’il n’avait pu saisir qu’en étant sans cesse auprès de moi.

— Le téléphote sans fil, murmura Max, si bas cette fois que le géant ne l’entendit pas.

Celui-ci continuait d’ailleurs, entièrement accaparé par son sujet :

— Alors, je songeai à le tuer durant son sommeil. Il lui faudrait bien à un moment déterminé, céder à la fatigue, s’endormir. La balle d’une carabine ne serait pas arrêtée par un rempart électrique.

J’attendis, pas longtemps. Le soir même, caché par un pilier du temple, je vis Dodekhan et son ami, ce duc, que Boudha confonde, s’étendre sur leurs nattes. Ils fermèrent les yeux.

Une longue heure, je les regardai dormir.

Je craignais une feinte, mais il n’en était aucune. Ils dormaient paisiblement, comme si nul danger ne les pouvait atteindre.

Ma carabine chargée gisait, près de moi. Je la saisis sans bruit, j’épaulai et visai avec soin. Enfin, sûr de mon coup, j’appuyai lentement sur la gâchette. Une détonation, un sifflement, et j’ai un cri étranglé. Un prodige s’accomplit, là, en face de moi.

La balle n’a pas dépassé le seuil de la Caverne aux Machines.

Elle est devenue incandescente, décrivant dans l’air des courbes sinueuses, tel un gros insecte de feu [12].

Au bruit, Dodekhan s’est soulevé sur sa couche. Il regarde de mon côté, aperçoit la balle lumineuse. Il hausse, les épaules et lance dédaigneusement :

— Imbécile !

Puis, il se lève, va vers l’un de ses appareils maudits, abaisse un levier. La balle s’éteint aussitôt, tombe à terre et roule presque à mes pieds.

La balle décrit dans l’air des courbes sinueuses.

Lui, imprime un nouveau mouvement au levier, un déclic m’en avertit, puis, il revient en se dandinant jusqu’au seuil que, ni moi, ni les projectiles ne sauraient dépasser, et d’un ton qui redouble ma rage impuissante :

— Tu ne peux rien contre moi, San. Assassin vulgaire, renonce à tes tentatives vaines ; contente-toi de me conserver prisonnier.

Cette parole est une lueur pour mon esprit. Elle me console, me réconforte.

— Ah ! Prisonnier. Tu reconnais au moins que tu n’as pas le pouvoir de sortir d’ici.

Il incline la tête :

— Était-il besoin de le reconnaître ? Serais-tu obtus à ce point de ne pas avoir pensé que, sous peine de retomber entre tes mains, sans défense possible contre tes hordes, je devais demeurer sous la protection des machines, créées par mon père pour délivrer l’Asie.

— Et qui servent seulement à défendre ta vie ; celle du Français damné.

Il m’interrompt :

— Prisonnier volontaire, je garde l’Asie contre tes entreprises criminelles. Cela encore serait approuvé par mon père.

Et sans hâte, il regagne sa couche, s’y étend comme s’il avait oublié ma présence.

Personne ne parlait. Les captifs de San, le considéraient, les yeux agrandis par l’anxiété, leurs idées bouleversées par ce duel étrange dont les péripéties leur étaient contées par l’un des acteurs.

L’athlète reprenait son récit :

— Ah ! duchesse Sara, jeune Mona, et vous insensés qui vous êtes attachés à leur fortune, vous triomphez. Vous vous leurrez de cet espoir que je suis vaincu par la science infernale de votre ami Dodekhan. Réservez voire joie, réservez-la. Je vous ai affirmé, il n’y a qu’un instant, que vous deviez trembler. Écoutez, et dites si je me suis trompé.

Une pause ; puis il poursuivit :

— Il faut que Dodekhan, que Lucien de la Roche-Sonnaille, quittent la Caverne des Machines qui les abrite de mes coups. L’esprit du maître Log est entré en moi. Il m’a soufflé l’art des subtiles tortures. La souffrance de Mona avait arraché au fils de Dilevnor la promesse de livrer les secrets de la confédération des Sociétés secrètes de la terre d’Asie. La souffrance de Mona le fera sortir de son refuge.

La voix du colosse s’enflait maintenant, semblant rythmer un chant de triomphe barbare.

— Voilà pourquoi, avec l’aide de fidèles, j’avais préparé votre évasion de la maison Elleviousse ; un moment, j’ai craint que vous échappiez à mon étreinte. Vous vous étiez évadées avant l’heure fixée par moi. Mais ce qui est écrit aux pages du destin ne saurait être empêché. Vous vous êtes jetées dans la toile d’araignée tissée à votre intention. En vain, vous avez lutté. En vain, vous avez cru dépister la poursuite. En vain, près de Calcutta, un allié inconnu a incendié la propriété, votre prison d’autrefois, fatalement vous veniez à ma rencontre. À présent, vous êtes captives, au milieu de mes guerriers. Nous reprendrons ensemble le chemin du Réduit Central, et votre sang, celui de ceux qui sont votre âme, réjouiront l’esprit du maître dont je fus, dont je reste le serviteur.

Tout ce qui est menaçant, impitoyable, vibrait dans l’accent de l’athlétique Graveur de Prières. Cependant, ses prisonniers oubliaient presque l’horreur de leur situation, devant la grandeur farouche de son dévouement à Log.

Cela était un dévouement de bourreau, de fauve, mais c’était du dévouement. Les cœurs généreux admirent la grandeur n’importe où. Le criminel leur inspirait à la fois terreur et respect.

Nulle ambition, nul intérêt personnel en cette brute sanguinaire qui les dominait, de sa haute taille. Non, une sorte de fou, hypnotisé par le souvenir du chef dont il avait été l’esclave. Un rêveur de massacres, atteignant le paroxysme des épouvantes, par une déviation inattendue du plus noble sentiment humain : la mémoire de l’ami disparu.

L’organe hésitant de John Lobster les arracha à ces pensées philosophiques.

Le membre de la Chambre des Communes s’était incliné correctement devant San, et il prononçait, avec le flegme le plus britannique :

— Gentleman, je ne permets pas à mon personnage d’apprécier les contestations de Votre Grâce avec plusieurs de ceux qui sont le long de moi. Je serais obligé simplement de convaincre que je suis étranger, au degré le plus haut, à tout cela ; je dirai même davantage, j’ai agi en ami de vos envoyés en Europe.

— Honte sur vous, sir Lobster, murmura miss Mousqueterr. Vous êtes méprisable d’oser afficher vanité d’une conduite aussi peu louable.

— J’affiche le désir de ne pas voir mon corps divisé en petits segments, dear Violet, et ce désir est complètement respectable.

Tout en parlant, il tirait de sa poche les débris de son parleur, et, les présentant au géant :

— Vous voyez cette chose. Vos agents d’Europe l’avaient donné pour correspondre avec eux, pour dire la direction de la marche. Je ne saurais justement devenir responsable, d’une part, de ce qu’ils ont tenu le silence depuis quelque temps, et d’autre part, d’une chute dans la montagne, qui a fait peser toute ma personne sur ce fragile instrument et l’a réduit en aplatissement.

Sans doute, Violet allait exprimer la colère que trahissait son joli visage ; mais San lui imposa silence du geste, et s’adressant au gros gentleman avec toute l’affabilité dont il était capable :

— Alors, vous êtes l’Anglais, dont Felly m’avait parlé.

— Je suis, en effet, s’empressa de répondre John.

— Il a dû arriver malheur à Felly. On meurt beaucoup en Russie par ces temps de révolution, et l’Asiate souligna d’un rire grinçant sa funèbre plaisanterie. — mais il m’avait entretenu de ton bon vouloir, Inglise ; ainsi, je te traiterai autrement que tes compagnons. Tu seras libre après m’avoir rendu un service que je t’exposerai tout à l’heure.

— Oh ! il est rendu, noble San, soyez-en assuré. Je dépenserai tous mes efforts à vous être agréable.

— Alors, suis-moi.

Ce disant, le Graveur de Prières se tournait vers la porte. Lobster l’arrêta.

— Une minute, Gentleman.

— Quoi, que veux-tu encore ?

— Je souhaiterais la liberté encore pour une autre personne.

Les sourcils de San se froncèrent. Vite, bredouillant dans sa hâte, sir John continua :

— Oh ! la, personne n’est pas en grande importance dans vos projets ; c’est le hasard, sa folle tête qui l’a introduite dans toute cette affaire, et comme je dois marier contre elle, si elle est prisonnière, et moi en liberté, le mariage deviendra, l’impossibilité.

— Qui est celle-là ?

Lobster désigna miss Violet. Son interlocuteur inclina la tête.

— C’est bien. Elle sera libre en même temps que toi. Maintenant, suis-moi sous ma tente ; je te dirai ce que j’attends de toi.

Le géant avait gagné la porte. L’Anglais se précipitait dans ses traces, quand une main fine s’appuya sur son bras. Il se retourna vivement. Violet Mousqueterr était auprès de lui.

— Sir Lobster, fit-elle.

Il n’y avait plus de colère chez la jeune fille. Ses yeux étaient voilés de larmes ; elle suppliait.

— Vous voulez me remercier, s’exclama-t-il avec un absolu contentement de lui-même.

— Non, commença-t-elle, mais se reprenant aussitôt, c’est-à-dire si, je vous remercie, bien que le mariage contre vous… Enfin, je vous remercie. Seulement, votre devoir est de réclamer aussi la liberté pour un autre.

— Quel autre ?

— Sir Max Soleil.

Le romancier fit mine de se récrier, mais Violet d’un regard arrêta la parole sur ses lèvres.

— Eh bien ? reprit-elle, implorant Lobster, Celui-ci avait gonflé ses joues, pointé un doigt sur son front. À la question de la blonde Miss, il répondit en secouant négativement la tête :

— Quoi, vous refusez ?

— Totalement.

— Vous oubliez donc que, dans la montagne, M. Max vous a sauvé, au péril de sa vie. Que, sans lui, vous seriez resté sur le rocher, au-dessous des galeries, où vous n’aviez d’autre alternative que de mourir de faim ou de vous jeter dans le précipice.

— Je n’oublie pas.

— Alors, vous seriez ingrat ?

Lobster esquissa un geste noble :

— Pas du tout. Je suis rempli de reconnaissance. Si master Soleil se trouvait dans le besoin, je donnerais la forte somme pour payer la reconnaissance.

— Alors ?

— Alors, il est le rival de moi-même. L’entraîner en liberté ne serait pas pratique ; un Anglais ne fait pas une chose pas pratique.

Sur cette conclusion, le gentleman se déroba prestement à l’étreinte de son interlocutrice et bondit vers la porte qui retomba sur lui.

Miss Mousqueterr eut un mouvement de désespoir, puis revenant à ses amis, elle s’écria :

— Je ne serai libre qu’avec vous.

— C’est de la folie, commença la duchesse. Vous, vous pouvez être sauvée…

— Oui, interrompit résolument Violet ; je le pourrais, mais je ne le veux point.

Et elle s’assit sur les pelleteries, où le sommeil l’avait livrée au mortel ennemi de Dodekhan et de celles dont elle s’était improvisée le champion.



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V

LE VOILE DU BROUILLARD


— Jamais sans vous !

Violet murmura ces mots en fixant son regard bleu sur celui de Max Soleil. Le Français voulut répondre. Elle l’en empêcha en appuyant sa main fine sur le bras du jeune homme. Et ce fut tout. Les quatre personnages, enfermés dans la cahute du poste B, étaient désormais décidés à mourir.

Sara, Mona, Violet, Max s’étaient tus, chacun s’enveloppant de sa pensée assombrie.

Cela dura longtemps ainsi.

Par les baies servant de fenêtres, et dont l’ouverture était obstruée de vitres communes, luxe inexplicable en ce désert, les captifs pouvaient suivre la marche du jour.

Les heures s’égrenaient une à une. Vers midi, des guerriers de San parurent, apportant une sorte de brouet, fait de languettes de viande séchée et de riz. Ils invitèrent par signes les voyageurs à manger, puis ils se retirèrent. Et Max prononça lentement :

— Mangeons.

— Pourquoi ? fit doucement miss Mousqueterr.

— Pour conserver nos forces. Il faut être fort jusqu’au bout. Vivre, c’est attendre la réalisation d’un rêve. Vivre, c’est espérer quand même. Renoncer à soutenir la vie serait déserter.

Elle inclina doucement sa jolie tête aux frisons dorés et elle prit place devant la table. Déjà Sara y avait conduit sa compagne de douleur. Sans doute la courageuse femme pensait ainsi que le romancier.

La chère était piteuse ; mais telle quelle, on y pouvait trouver un soutien physique. Les prisonniers de San mangèrent vite. Après quoi, ils demeurèrent inactifs, de nouveau repris par leurs pensées.

Deux heures. Les guerriers, geôliers au teint safrané, reparaissent. Ils desservent et s’éloignent, laissant les voyageurs à leur solitude douloureuse.

Agacé, secoué par un besoin irrésistible de mouvement, Max se lève. Il parcourt le poste B de long en large.

Parfois, il s’arrête près d’une des fenêtres, il promène au dehors un regard distrait.

Vingt grandes tentes de feutre se dressent autour de la cabane, formant un double arc de cercle, dont la rive du lac est la corde. Il y a aussi de nombreux yaks. Et soudain, le Français lance une exclamation qui fait accourir Violet auprès de lui.

— Qu’avez-vous ?

Pour toute réponse, il lui désigne un groupe agité, rieur, à une quinzaine de mètres. Elle regarde :

— Ah ! le guide, les porteurs qui nous ont abandonnés dans la montagne.

— Oui, et près d’eux, ces yaks…

— Les nôtres.

— En effet, je reconnais nos bagages.

— La caisse de Mlle Mona, cette caisse aux tubes de lumière. Ah ! si nous les avions encore !

Il ne continue pas. La caisse, qui a suivi la fille du général Labianov depuis Stittsheim, est au pouvoir des séides de San.

L’espoir léger, que sa vue a peut-être fait naître dans l’esprit de l’écrivain, s’évanouit aussitôt, remplacé par la colère.

— Celui qui nous a joués, gronda-t-il. Celui que nous avons qualifié de sauveur.

De l’une des tentes vient de sortir un gamin, maigre, efflanqué, aux joues creuses, et sur ses talons bondit une panthère noire.

La panthère dont les traces ont entraîné les voyageurs jusqu’à la cabane où ils sont à présent prisonniers.

Mais Violet, son compagnon n’ont pas le loisir de se communiquer leurs réflexions. Une seconde panthère parait.

— Une seconde panthère, murmurent-ils.

— Et un second gamin, continue l’Anglaise. Elle se reprend, pour rectifier : — non, une gamine, cette fois ; c’est une fillette.

C’est vrai ; une petite Chinoise maigre et menue, la face d’un ton d’ambre pâle, s’est précipitée hors de la tente et rejoint son camarade.

— Madame la Duchesse, appelle doucement le romancier.

Et Sara s’étant rapprochée.

— Veuillez regarder, Madame. Les reconnaissez-vous ?

Mme de la Roche-Sonnaille coula un regard au dehors. Et son visage s’éclaira.

— Oui, oui, balbutia-t-elle ; ce sont les braves petits qui naguère se dévouaient pour nous : master Joyeux, miss Sourire, et ces bonnes bêtes : Fred, Zizi.

— Mais ils sont au mieux avec nos geôliers.

La remarque du Français est motivée par l’attitude des étranges petits bonshommes.

Ils se sont mêlés au groupe des guides ; ils semblent leur parler avec animation. Leurs interlocuteurs résistent évidemment, mais ils cèdent enfin. Le sujet de l’entretien n’est point difficile à deviner.

Les bagages dérobés aux voyageurs sont portés dans la tente qui abritait tout à l’heure les deux gamins. Et le guide, les porteurs retournent auprès des yaks, qu’ils caressent avec des gestes de propriétaires.

— Sapristi, grommela Max, ces jeunes bandits ont pu jadis montrer du dévouement ; aujourd’hui, je les crois seulement dévoués à leurs intérêts.

— Que voulez-vous dire ? interroge Sara avec une nuance de mécontentement.

— La scène qui vient de se jouer sous nos yeux est claire, Madame. Ces dignes brigands ont partagé nos dépouilles. Aux gamins, à ceux qu’ils représentent, nos bagages ; aux traîtres qui nous ont perdus, nos bêtes de somme.

Mais la duchesse secoua la tête.

— Attendez avant de juger.

Max ne répliqua pas. À quoi bon dire à la duchesse qu’il ne partageait pas son espérance.

Et songeur, il restait auprès de la fenêtre, suivant distraitement des yeux les allées et venues des bandits dans le camp.

Ainsi, il aperçut San traînant à sa suite John Lobster, plus cramoisi que jamais. Il les vit sortir de la tente du chef, reconnaissable au Drapeau Bleu flottant à son sommet, gagner la tente sous laquelle Sourire et Joyeux s’étaient enfermés, en revenir, chargés d’un volumineux paquet et réintégrer l’abri de feutre du géant.

Puis le jour baissa.

On eût cru que des gazes grisâtres flottaient sur les hauteurs environnantes et descendaient peu à peu vers la plaine resserrée entre les falaises granitiques et la rive du lac.

À ce moment, la voix de Mona attira l’attention de tous.

— Le brouillard, murmurait la jeune fille, le brouillard. Nos contes slaves prétendent que les génies des sources chaudes empruntent cette forme changeante. Les génies ! Lequel viendra à notre secours ?

Avec un serrement de cœur, les assistants percevaient ces étranges paroles.

Est-ce que la folie, chassée du cerveau de Mona, avait repris possession de l’esprit de la pauvre enfant. Mais elle les rassura d’un sourire.

— Je rêve tout haut, fit-elle d’un ton empreint d’une douceur pénétrante, je me remémore les légendes dont fut bercée mon enfance, et savez-vous pourquoi ? Je ne vous forcerai point à chercher, je m’explique. J’ai le pressentiment, l’impression si vous préférez ce mot moins prétentieux, que ce brouillard qui s’épaissit sur le lac, qui commence à déborder sur la rive, contient notre salut.

Elle remarqua les sourires sceptiques de ses auditeurs.

— Vous me plaisantez tout bas, je le comprends. Souvent ainsi, un secret instinct m’a avertie des choses prochaines. Quand j’ai éprouvé cette sorte de… prévision, je n’ai jamais été trompée dans mon attente. J’aime ce brouillard et je le salue avec joie.

Un instant, son intonation avait eu quelque chose de sybillin, dont Sara et Violet s’étaient senties frappées.

D’une impressionnabilité nerveuse plus grande que l’homme, la femme est plus volontiers croyante en ces phénomènes inexpliqués de la télépathie, de la prescience. Peut-être, selon l’heureuse expression d’un maître de la Physique moderne, sont-elles tout simplement meilleurs conducteurs des fluides informulés, qui charrient le mystère de la vie sur notre planète.

Quoi qu’il en soit, lentement, comme malgré elles, la brune duchesse, la blonde Anglaise, marchèrent peu à peu vers la fille du général Labianov. Elles vinrent se placer auprès d’elle, et ainsi qu’elle, regardèrent du côté du lac.

Le brouillard s’étendait toujours.

Mona avait dit vrai. Le rideau de vapeurs, qui flotte constamment sur les eaux tièdes, s’épaississait à vue d’œil. Les volutes blanches roulaient les unes sur les autres, telles des vagues se succédant, à l’assaut des grèves.

Elles commençaient à voiler la rive, à se répandre sur l’étroite zone de terre, où la tiédeur de la nappe liquide entretenait la végétation. Et le lac semblait grandir, déborder, s’avancer lentement mais sûrement vers la cabane, vers les tentes.

L’obscurité se fit complète. Des feux s’allumèrent devant les tentes des guerriers de San. La chaumière devint le centre d’une demi-circonférence de brasiers rougeâtres, dardant vers le ciel des flammes dansantes et des fumées rousses.

Le brouillard s’étendait toujours. La cabane fut atteinte, dépassée. Aux yeux des captifs, les foyers s’embuèrent, perdirent leur netteté, devinrent des halos rougeâtres de moins en moins perceptibles, semblables bientôt à de vagues réverbérations dans la teinte blanchâtre, presque opaque des vapeurs.

Les mêmes geôliers que le matin, vinrent poser sur la table rustique le ragoût sauvage destiné au repas des captifs. À neuf heures environ, ils procédèrent à la desserte. L’un d’eux prononça un seul mot, avec le ton d’un ordre :

— Dormez !

Une curiosité irraisonnée entraîna les prisonniers vers la fenêtre. Ils distinguèrent les guerriers s’éloignant, devenant des ombres imprécises, disparaissant dans le brouillard compact.

Partout, autour d’eux, un mur de vapeurs mouvantes. C’était la réalisation naturelle de ces épisodes féeriques où, du fait d’un enchantement, les mortels persécutés sont enfermés en des châteaux de brume, séparés de l’univers par d’infranchissables remparts de fumées.

Une impression accablante d’isolement pesa sur les captifs.

Ils ne voyaient plus rien, et leur raison leur disait avec une précision cruelle que dans cette nuit brumeuse, en avant, le gouffre des eaux du lac, en arrière, la ligne des tentes, s’opposaient à toute tentative de fuite.

Avec un geste dépité, Max conseilla :

— Dormons !

Et prêchant d’exemple, il alla s’étendre sur les pelleteries, témoins insensibles du cruel réveil de cette journée lugubre.

Le silence, l’ombre emplissaient la cabane. Que dura ce repos réel ou apparent ? Aucun des intéressés ne l’aurait pu préciser ; mais soudain, tous quatre tressaillirent, leurs regards convergèrent vers la porte.

Un léger grincement s’était produit de ce côté.

Étrange. Le panneau s’était entr’ouvert, et se découpant en noir dans l’entrebâillement, une silhouette se glissait à l’intérieur.

Le battant retomba, ramenant la nuit complète. Les prisonniers ne distinguèrent plus.

Mais si leurs yeux devenaient impuissants, leurs oreilles conservaient leurs facultés. Ils crurent entendre une sorte de glissement. On eût dit que quelqu’un rampait avec précaution sur le sol, cherchant à se rapprocher des dormeurs. Puis un sifflement imperceptible passa dans l’air.

— Qui va là ? questionna Max d’une voix prudente.

Pourquoi cette prudence ? Elle fut instinctive. La raison n’y contribua aucunement. La prudence apparaît comme l’instinct de la conservation. Le captif inconsciemment éteint les éclats de sa voix. Un organe assourdi, un souffle presque répondit :

Mme de la Roche-Sonnaille veille-t-elle ?

— Qui me parle ? balbutia dans l’obscurité la duchesse.

— Pas une exclamation, pas un cri. Les autres veillent. Je suis Joyeux.

— Joyeux ! Ah ! je savais bien, petit, que, toi présent, nous n’étions pas abandonnés.

Un chut énergique rappela la duchesse aux dangers de la situation, et ce fut d’un ton plus bas qu’elle reprit :

— Que veux-tu, mon enfant ?

— Vous conduire en sûreté.

— Le peux-tu vraiment ?

— Oui, le brouillard couvre la terre et les eaux. Nul ne vous verra gagner la rive. Le bateau vous conduira, là où le Maître a décidé que vous iriez.

Pendant dix secondes, personne ne répliqua.

Une émotion indicible paralysait les lèvres des captifs. Le brouillard favorisait leur évasion : n’était-ce point ce que Mona avait exprimé naguère ?

Toutefois, Max Soleil se ressaisit, et d’un ton dur, quoique peu élevé :

— Nous mettre en sûreté, certes, la pensée est excellente ; mais il eût été préférable de ne pas commencer par nous livrer à cette grande bête jaune qui a nom San.

Mais Sara l’interrompit :

— Cela sans doute était nécessaire, n’est-ce pas, Joyeux. Notre ami ne te connaît pas ; sans cela, il n’aurait point de soupçon.

Dans l’ombre, la voix chuchota :

— Oui, c’était nécessaire, le Maître a voulu qu’il en fût ainsi pour deux raisons. D’abord, le téléphote sans fil lui avait montré que le seul chemin permettant de rejoindre l’armée anglo-russe, vous obligeait à croiser San et son escorte.

— Ah ! s’exclama le romancier.

— Ensuite, continua l’interlocuteur des captifs, je devais paraître vous livrer à San, afin de lui donner toute confiance et de pouvoir ainsi exécuter jusqu’au bout les ordres de celui que je sers.

— Tu as des ordres. Il lutte, et le duc Lucien ?

C’était Sara qui, la voix, frémissante, lançait ces phrases interrogatives. Et l’organe étouffé de Joyeux répondit :

— Le duc Lucien est auprès du Maître. Il l’appelle son frère. Il combat comme lui.

Puis, l’accent brusquement changé. :

— Mais la volonté de sahib Dodekhan est pour l’instant que je vous conduise au milieu des soldats.
ON FLOTTE DANS DES VAPEURS ÉPAISSES.

— Au milieu… ? Le peux-tu vraiment ?

— Le brouillard du lac jamais glacé rend aveugles vos ennemis.

— Êtes-vous prêts ?

— Oui, murmurèrent-ils.

— Munissez-vous de fourrures, car, hors du brouillard, le froid est terrible.

Des bruissements, des froufrous indiquèrent que l’on suivait le conseil du gamin.

— Maintenant, suivez-moi à la file, et pas de bruit. La brume porte le son mieux que le temps clair. Si nos ennemis avaient le moindre soupçon, nous serions perdus. Le Maître lui-même ne pourrait nous sauver.

Le Maître lui-même ! Ces mots firent frissonner les voyageurs, en ramenant leur pensée sur les dangers de leur situation, un instant oubliés.

Leur prison occupait le centre d’un cercle de feux auprès desquels des sentinelles veillaient, les yeux fixés sur la chaumière enveloppée de brouillard.

La fuite leur sembla un mythe, et peut-être eussent-ils perdu un temps précieux à interroger encore master Joyeux ; mais déjà celui-ci s’était glissé au dehors, et le vent froid entrant, par la porte ouverte les invitait à suivre le gamin.

Max saisit miss Violet par la main. Sara et Mona enlacées suivirent.

Le seuil est franchi. Dans la brume qui impressionne leurs visages ainsi qu’une buée tiède, ils distinguent confusément une grêle silhouette mouvante.

C’est leur guide.

Il va d’un pas silencieux. On croirait qu’il glisse sur l’herbe. Ses contours rendus imprécis par le brouillard ont quelque chose d’insolite, d’extra-humain.

Tous marchent cependant sur ses traces, avec l’impression troublante qu’un lutin de la nuit les entraîne vers un but inconnu.

Ils vont, posant lentement les pieds, frissonnant aux sons qui leur rappellent la proximité du campement de leurs ennemis : murmures de conversations, appels des factionnaires, craquements du combustible des foyers.

Mais leur guide a fait halte. Il arrête brusquement la petite troupe. Pourquoi ? Parce que l’on a atteint le bord du lac. L’eau est là, à leurs pieds, perfide, à peine distincte de la brume qui la voile. Mais cette tache plus sombre, là, à un mètre de la rive, qu’est-elle donc ?

Comme pour répondre à la question pensée, Joyeux se livre à des gestes étranges. La tache sombre se rapproche, vient s’appuyer à la berge.

Tous comprennent. L’enfant a halé sur l’avant d’un bateau.

Et lui, évitant même de chuchoter, arrêtant la parole sur leurs lèvres, il les invite par gestes à entrer dans l’embarcation. Il aide les jeunes femmes. Sa crainte du bruit est si clairement exprimée par tous ses mouvements que, tous, malgré eux, imitent ses précautions.

Ils rampent, se glissent à l’arrière de l’esquif grossier.

Joyeux a détaché la barque, il l’a poussée sur les flots. La berge a disparu presque soudainement dans le brouillard. On flotte à présent dans des vapeurs épaisses, qui permettent à peine de discerner le gamin, débouta l’avant, et brandissant une perche.

Où les mène-t-il sur cette onde noire, parmi ce nuage qui semble rendre impossible toute direction ?

Lentement, à intervalles rythmés, l’enfant enfonce la perche dans les eaux. La marche du bateau s’accélère.

Ah ! le petit sait ce qu’il fait. Il reconnaît sa route dans cette buée. On prolonge la côte. Là-bas, au milieu des vapeurs, se dessinent des halos rougeâtres, dénonçant les derniers foyers des ennemis qui gardent toujours la cabane vide de ses prisonniers.

Et puis ces lueurs s’éteignent. La nuit noire est partout maintenant. Plus un point de repère. L’embarcation s’enfonce dans un tunnel d’ombre interminable.

Cela dura une demi-heure à peine, et tous pensaient que plusieurs heures s’étaient écoulées depuis leur départ.

Un choc léger, le grincement du fond du bateau sur le sable. Joyeux saute à terre, amarre l’esquif, et à mi-voix :

— Descendez, nous sommes arrivés !

— Où donc ?

— À l’origine du chemin qui vous mènera au camp des Anglais et des Russes.

Des exclamations, des remerciements se croisent. L’enfant les interrompt :

— Les minutes sont brèves. Le sentier s’ouvre entre ces deux rochers. À cinq cents mètres d’ici, le brouillard cesse. Vous suivrez facilement le chemin tracé qui escalade les pentes. Au sommet, vous trouverez des grottes, un feu allumé. Vous y attendrez votre compagnon, celui que San a retenu dans sa tente.

— John Lobster, se récria Violet.

— C’est le nom qu’il se donne. Il viendra là, escorté ; mais il restera seul. Alors, emparez-vous de lui. Il porte le sauf-conduit, avec le sceau du Maître. Sans cela, vous ne traverserez jamais les lignes d’espions qui entourent le camp des soldats d’Europe.

Et, après un silence que nul ne songea à troubler :

— Une fois parmi vos compatriotes, poursuivit Joyeux du ton monocorde d’un écolier récitant une leçon, vous verrez le chef. Vous lui direz qu’il reste avec ses troupes, là où il est campé.

— Il ne nous écoutera pas, s’exclama le romancier. Voyez-vous un général qui prendrait conseil !

— Il suivra votre conseil, affirma le gamin d’un ton pénétré.

Et comme Max, stupéfait de l’assurance de son interlocuteur, demandait :

— Pourquoi le suivrait-il ?

Le petit répliqua :

— Je ne le sais pas.

— Alors, tu ne saurais être assuré ?

— Si, j’ai la certitude ; car le Maître a déclaré qu’il vous suffira, pour être obéis, de dire ces paroles : En méprisant cet avertissement, vous paralyseriez le bon vouloir de ceux qui prétendent vous protéger, et vous condamneriez à mort vous-même et tous ceux dont vous êtes entourés.

— Vous croyez que cela suffira ? plaisanta le Français.

— Je suis certain que cela suffira, riposta sèchement Joyeux. Le Maître l’a dit, donc cela sera.

Quoi qu’ils en eussent, les voyageurs se sentirent impressionnés par le ton du petit. Après tout, pourquoi douter ?

Depuis des semaines, les aventures inexplicables ne se multipliaient-elles pas autour d’eux. Après tout ce qu’ils avaient vu déjà de la puissance irrésistible du Drapeau Bleu, il se pouvait bien que cet emblème mystérieux agît également sur le commandant en chef d’une armée anglo-russe. Et ce fut d’un accent soumis, que le Français questionna :

— Aux cavernes, serons-nous loin du camp ?

— Quatre heures de marche, par une route facile.

— Bien. Une fois au camp, nous nous acquittons du message dont on nous charge. Et après ?

— Après, vous attendez les ordres du Maître.

— Les ordres. Nous recevrons ses ordres au milieu du camp. Est-ce cela que vous voulez exprimer ? master Joyeux.

— C’est cela même.

— Mais comment, comment ?

— Par le moyen qu’il a déjà employé pour s’entretenir avec vous.

— Ah ! s’écria Max en s’appliquant une maîtresse tape sur la tête. Inepte de n’avoir pas pensé à cela. Le parleur, mon parleur pris dans le bastidou Loursinade.

— Oui, oui, appuyèrent les compagnes du romancier. Le visage du jeune homme, s’était rembruni.

— Seulement, il y a un léger obstacle. Ce parleur, je ne l’ai plus.

— Le voici.

Ce disant, master Joyeux tendait son bras vers l’écrivain. Entre les doigts de ses gants fourrés, il tenait délicatement l’objet annoncé.

— Je l’ai enlevé lorsque nous vous surprîmes avec San, expliqua le gamin, et sur l’ordre du Maître, je vous le rends. Chaque jour, vous appellerez. Le Maître répondra.

Puis, coupant brusquement l’entretien, le petit bondit dans sa barque.

— Joyeux, Joyeux, crièrent la duchesse et Mona.

D’un coup de perche, l’enfant écarta l’embarcation du rivage, et se perdant dans le brouillard :

— J’ai dit tout ce que je devais dire. Maintenant, je dois assister au départ de celui que vous attendrez dans les grottes. Et après, je ferai disparaître les traces de votre fuite.

Les vapeurs s’étaient refermées sur lui. Debout sur le bord, les fugitifs ne voyaient plus trace de leur petit sauveteur.

Et pourtant sur les volutes du brouillard, sa voix leur parvint encore :

— Il ne faut pas que San me soupçonne, car le Maître aura encore besoin de moi.

Que signifiaient ces paroles ? Impossible d’obtenir un éclaircissement du gamin qui était bien décidément parti. Seul dans sa barque, glissant sur l’eau aux tons d’encre, manœuvrant la perche dans la ouate fragile de la brume, il allait joyeux ainsi qu’en faisait foi le léger bruissement modulé par ses lèvres. Oh ! bruissement prudent qui était au sifflement ce que la phrase chuchotée est au ton de la conversation.

Puis, il s’arrêtait pour monologuer :

— Reste à savoir si Sourire aura réussi.

Il eut un mouvement d’épaules :

— Je suis bête. Elle a réussi, puisque le Maître a téléphoné. Il sait tout. Ces tubes étranges fabriqués à Stittsheim, les bagages de Mlle Mona que j’ai réclamés comme ma part de butin. Qui pourrait croire ? Moi, certainement je crois, le Maître affirme. Mais un autre me raconterait la même chose que je ne le croirais pas.

La perche poussait toujours l’esquif avec régularité. Mais bientôt son mouvement se ralentit.

— Quel vilain brouillard, reprit master Joyeux. Pourvu que je ne manque pas l’endroit convenu.

La crainte exprimée était pleinement justifiée.

Dans les vapeurs de plus en plus opaques, il devenait presque impossible de se diriger. Les yeux ne pouvaient rendre aucun service au milieu de ce nuage couvrant les eaux.

À diverses reprises, le gamin fit pointer l’embarcation du côté où il savait être la terre. Il arrivait ainsi contre la rive sans presque l’apercevoir, puis de nouveau, il s’efforçait de naviguer parallèlement à la côte.

Soudain, il s’arrêta net. Le sifflement bref de l’alouette blanche des hauteurs avait retenti à peu de distance. Introduisant l’extrémité de ses doigts entre ses lèvres, le rameur répondit par une modulation semblable. Du fond de la brume, le signal s’éleva de nouveau.

— C’est Sourire, fit joyeusement le gamin. Ouf ! Tout a réussi comme le Maître l’avait promis.

Et faisant évoluer l’esquif sur lui-même, il le poussa tout droit à la côte.

Ici, l’action des eaux avait usé la berge, formant à sa partie inférieure une sorte de voûte, sous laquelle le bateau disparut tout entier.

Joyeux tâtonna un instant dans l’obscurité, rencontra sous sa main un anneau, y fixa l’amarre de la barque, puis, prenant pied sur un étroit rebord rocheux, il le suivit. Ainsi, par une pente raide, il atteignit le sommet de la berge.

— Joyeux, c’est toi, chuchota une voix anxieuse à son oreille.

— Oui, ma chère Sourire.

— J’étais inquiète, tu as tardé. Je craignais que les Esprits de la nuit t’eussent entraîné au fond du lac.

— Ah ! ce n’est pas commode de suivre son chemin par ce brouillard.

La fillette répondant au nom de Sourire était aussi frêle, aussi maigre que son jeune compagnon.

Tous deux avaient connu la même misère, les mêmes privations. Tous deux portaient les traces des souffrances qui assaillent les abandonnés.

Mais vraiment, ils ne songeaient pas à ces choses douloureuses du passé, non plus qu’au froid cinglant de la nuit ; Joyeux demandait anxieusement :

— Et les ordres du Maître ?

— Exécutés.

— Comme ça ?

— Oui. J’ai ouvert la caisse de Stittsheim. J’ai pris un tube bleu. Et puis, je suis sortie de la tente ; j’ai gagné le feu près duquel était en sentinelle Dog-Nin.

— Ah oui ! le grand Graveur de Prières qui nous appelle les rats, à cause de notre taille chétive.

— Lui-même. J’étais très émue, mais il ne l’a pas vu, très émue, tu comprends. Si le tube n’avait pas agi, tu n’aurais pu à la fois rentrer au camp sans être vu, et cacher le bateau.

— Et il a agi ?

L’accent du petit trahissait une curiosité aiguë. Sourire répliqua :

— Oui. Il a agi.

— Le Maître avait raison.

— Il a toujours raison. Tandis que Dog-Nin tournait la tête, j’ai dirigé la petite lueur bleue sur son crâne.

Elle s’arrêta un instant.

— Achève, achève, gronda l’organe impatient de Joyeux.

— Eh bien, il s’est, affaissé tout doucement sur le sol. Il dort depuis ce moment. Mais ne perdons pas de temps ; rentrons au camp. À son réveil, il doit me retrouver seule devant son feu.

Les deux enfants se prirent aussitôt par la main et filèrent rapidement dans l’obscurité brumeuse. Bientôt, un rougeoiement tremblota devant eux. Leur démarche se fit plus circonspecte, mais leurs précautions leur apparurent immédiatement inutiles. Auprès du foyer un grand corps gisait sur le sol.

— Dog-Nin, susurra Sourire.

Le guerrier dormait profondément. Il avait laissé échapper sa carabine qui s’allongeait dans l’herbe auprès de lui.

— Va, murmura encore la fillette en se glissant devant le foyer où elle fit mine de s’endormir.

Joyeux ne se fit pas répéter l’invitation.

Ainsi qu’une ombre, il traversa en courant la zone éclairée, puis disparut dans le manteau de brume couvrant le camp.

Il avait franchi la ligne des factionnaires sans avoir été remarqué. Deux minutes plus tard, il se coulait sous la tente de feutre réservée à lui et à sa petite compagne.

Deux panthères noires, sveltes, souples, câlines, bondirent auprès de lui. Il les caressa doucement.

— Bonjour, Fred, bonjour, Zizi. Pas de ronrons éclatants, mes chéries ; la prudence est de rigueur. Le plus fort est fait ; mais nous n’avons pas fini.

Les fauves semblaient le comprendre. Ils se courbaient, s’arcboutaient sous ses caresses, mais ne poussaient aucun de ces rauquements satisfaits dont leurs congénères ne sont point avares en pareil cas.

Cela dura quelques minutes. Le gamin s’étendait sur les nattes amoncelées au centre de la tente, quand le panneau d’étoffe servant de porte se souleva, livrant passage à miss Sourire.

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— Toi, s’exclama master Joyeux.

Elle rit silencieusement.

— Oui, Dog-Nin s’est éveillé. Et il m’a secouée, il m’a grondée, en disant qu’il était absurde à un rat comme moi de dormir en plein air, quand on peut s’abriter sous une bonne tente de feutre.

— Il n’a eu aucun soupçon ?

— Non, non. Ces guerriers si hauts sont moins défiants que les rats. Il est convaincu que je ne me suis pas aperçue de son sommeil sous les armes. Ce n’est pas lui qui nous trahira, sois tranquille.

Mais changeant de ton.

— En revenant, je me suis aperçue que l’on harnachait les yaks.

À ces mots, Joyeux se dressa sur son séant :

— Les yaks ! Alors l’envoyé de San et son escorte ne vont pas tarder à partir.

— Je le crois.

— C’est vrai. Il faut arriver auprès des soldats d’Europe avant qu’ils aient levé le camp.

Le gamin se mit sur ses pieds.

— En ce cas. Il faut guetter. Eux partis, le poste B doit disparaître. Soit ! je dormirai une autre nuit.

Miss Sourire ne s’était pas trompée. De sourdes rumeurs couraient dans le campement.

Auprès du parc des yaks, — des hommes s’agitaient, fixant sur l’échine des animaux, seules montures des Hauts Plateaux, les bâts de charge, ou des selles destinées à leurs cavaliers.

Sous la tente spacieuse du chef, deux personnages échangeaient les dernières répliques d’un entretien qui durait depuis longtemps, ainsi qu’en faisaient foi les gourdes d’eau-de-vie de riz et les timbales alignées sur une petite table pliante, bijou d’ébénisterie chinoise égaré en ce désert.

C’étaient San et sir John Lobster.

— Ainsi, disait l’athlète, tu as bien compris ?

— Parfaitement, me donner comme un voyageur. J’ai rencontré, à deux jours de marche, une armée chinoise, envoyée par le Fils du Ciel au-devant des troupes européennes, afin de coopérer à la capture des bandits du Drapeau Bleu. J’indique la position des Chinois. C’est de ce côté qu’il convient de se diriger pour opérer la jonction.

— C’est bien cela. Une fois dans cette direction, aucun ne reverra l’Europe. Cela découragera un peu ces blancs si prompts à se mêler de nos intérêts.

Ces derniers mots, San les prononça à voix basse. Évidemment, ils n’étaient point destinés à son interlocuteur. Mais de nouveau son organe s’éleva :

— Oui, ce que je veux, c’est que les troupes chinoises entraînent les soldats anglo-russes loin de mon Réduit Central.

Puis, souriant :

— Service pour service, John Lobster. Tu lances mes ennemis sur une fausse piste. En échange, je te remets la prisonnière que tu m’as demandée.

— Miss Violet.

— Elle-même. Quant à mes autres captifs…

Le gros gentleman haussa les épaules.

— Je ne tiens pas à connaître leur sort. Voyez-vous, digne master San, ne m’en parlez pas, je ne vous en parlerai jamais.

Ce qui provoqua chez le Graveur de Prières un accès d’hilarité.

— Couvrez-vous donc bien, sir John, reprit-il, une fois sa gaieté calmée ; car la nuit est effroyablement froide. Le moment de vous mettre en route est venu.

Lobster attendait sans doute ce moment avec impatience, car il s’empressa de s’emmitoufler de fourrures, tout en disant d’un ton jovial :

— Je prends la route à l’instant même. J’ai souci de partir vite pour revenir rapidement.

— Oh ! la petite miss Violet vous attendra.

— Je suis sûr. La sagesse est de ne pas courir plus loin que son souffle. Mais la sagesse et le désir d’entrer en matrimoniale société ne marchent pas du même pas ; vous comprenez cela, vieux garçon. Vous comprenez, très certainement.

San écoutait, clignant des yeux, sa face safranée exprimant un incommensurable dédain, mais si telle était sa façon de voir, il n’éprouva aucun besoin de la faire connaître à son interlocuteur, lequel put continuer tout à son aise à développer l’enchaînement de ses idées :

— Parfaitement ! Ce Français diabolique vient se jeter à la traverse de mon hymen. Je ne l’ai pas prié de cela. Vous pensez ainsi, vieux garçon, je ne l’ai pas prié. Un homme sensé n’invite jamais l’obstacle à sa quiétude. Et je suis sensé ; j’ai même la réputation, puisque les électeurs du cercle de Beggingbridge m’ont envoyé siéger à la Chambre des Communes. Vous me direz : Les électeurs ne savent pas toujours ce qu’ils font. Oui, très vrai pour de nombreux collègues ; mais pour moi, ils savaient très bien. Je suis un parfait gentleman, et, dans ma tête, j’ai rangé des idées fortes et pratiques.

Le discours du représentant de Beggingbridge eût peut-être duré longtemps ; mais San, s’apercevant qu’il avait terminé son ajustement, l’interrompit par ces mots :

— Vous êtes prêt ?

— Totalement, master San, répartit Lobster avec autant de sang-froid qu’un orateur parlementaire en peut montrer en présence d’une interruption préparée à l’avance.

— Votre escorte doit vous attendre.

Et l’athlète jaune fit entendre un coup de sifflet strident.

Un homme parut aussitôt à l’entrée de la tente. Lobster poussa un cri d’étonnement. Il reconnaissait le guide qui, naguère, l’avait abandonné dans la montagne avec ses compagnons.

— Il m’est fidèle, à moi, prononça le seigneur San comme pour répondre à la pensée de son interlocuteur.

Puis, rapidement :

— Ils t’escorteront jusqu’au sommet des hauteurs, aux grottes, d’où le chemin devient aisé. Ensuite, tu as la plaque d’or que je t’ai remise.

— La plaque avec la figure gravée du Drapeau Bleu.

— À quiconque prétendrait entraver la marche, tu présenteras cette image, et tu passeras.

— Tous ceux de la montagne vous obéissent donc ?

— Tous, oui, et bien d’autres encore, gronda orgueilleusement l’herculéen successeur de Log.

Mais, changeant de ton :

Le bedonnant gentleman se hissa.

— Assez causé, reprit-il, l’heure s’avance. Il ne faut pas que les guerriers d’Europe aient commencé leur étape, dans une direction que je ne veux pas leur voir prendre. Viens.

Le guide s’étant effacé, le gentleman et son hôte sortirent. Une douzaine de yaks, montés par autant de guerriers, stationnaient devant la tente.

L’un des hommes tenait en main un quadrupède sans cavalier. San le désigna à John Lobster.

— Pour toi.

Non sans peine, le bedonnant gentleman se hissa en selle.

— Va, fit encore le chef des Graveurs de Prières. Va, réussis, et reviens chercher celle que tu considères comme le prix de tes services.

Il y avait une ironie aiguë dans l’accent du géant jaune. Lobster n’eut pas le temps de répliquer. Le guide avait fait entendre un cri guttural, et toute la troupe s’était ébranlée à ce signal.

Au milieu de son escorte, sir John s’enfonça dans la brume toujours intense.

En dehors de ceux qui escortaient l’Anglais, aucun des séides de San n’avait bougé. Aucun n’avait déserté sa tente pour se rendre compte du tapage insolite qui troublait leur repos.

Et quand le chef eut laissé retomber le panneau de feutre fermant son abri, ce fut de nouveau le silence et les ténèbres.

Alors Joyeux et Sourire se glissèrent hors du cône feutré qui leur servait de logis. Sans se montrer, ils avaient assisté au départ de la troupe. Qu’allaient-ils faire à présent ? Tous deux chuchotaient avec animation. C’était une succession de répliques pressées, frémissantes :

— Je vais avec toi, disait Sourire.

— Non, répondait le gamin, à quoi bon doubler les chances de se faire prendre.

— Pour courir le même danger.

— Il n’y en a pas.

— Si. Tantôt, je t’ai laissé partir seul. Tous dormaient. Maintenant beaucoup sont éveillés dans le camp. Si l’on te prend, tu es mort. Pourquoi resterais-je dans la vie ?

Ah ! le mot profond et doux de l’affection éclose entre ces deux parias de la société, de ces deux abandonnés.

C’était le cri du dévouement absolu, de la misère commune, une chose grande comme l’infini jaillissant de cette petite âme d’enfant.

Joyeux ne résista pas.

— Viens donc, ma pauvre Sourire. Au fait, tu as raison. Celui qui resterait serait trop malheureux.

Et se tenant par la main, ombres minuscules parmi les immenses ombres de la nuit, les petits se dirigèrent vers la chaumière qualifiée naguère par Dodekhan de poste B.

Ils allaient à pas furtifs, s’arrêtant pour prêter l’oreille au moindre bruit, repartant vite pour s’arrêter un peu plus loin.

Cependant, ils arrivent auprès de la cabane. Ils gagnent la porte, la poussent. Ils sont dans la place.

Au centre, brille une lueur rouge. Ce sont les tisons du foyer, naguère allumé pour les captifs évadés, qui achèvent de se consumer.

Mais ils s’en approchent. Ils choisissent des charbons bien rouges, vont les porter sur les fourrures laissées par les fugitifs, parmi la provision de combustible. Ils en introduisent entre les poutrelles du toit, entre les troncs formant les murailles. Et puis, ils soufflent éperdument, ravivant la flamme expirante. En quelques minutes, ils ont établi ainsi dix brasiers, imperceptibles encore, mais qui avant peu enceindront la chaumière d’un mur de flammes.

— Vite, retournons à la tente, fait gaiement Joyeux. Le dernier ordre du Maître est exécuté. Incendier le poste B, afin de laisser subsister, dans l’esprit de San, un doute quant à ses prisonniers.

Tous deux ont bondi à l’extérieur.

Déjà à travers les croisées, ils discernent les lueurs de l’incendie qui va éclater. Le tout est d’arriver à la tente, avant que le rougeoiement du feu ne soit découvert par ceux qui entourent le poste.

Ils se pressent… Ils se hâtent. Soudain, un grand cri passe dans la nuit comme un hululement d’orfraie.

C’est la clameur terrifiante des Yakoutes annonçant le feu. Et des hurlements se font entendre de toutes parts. Mais les deux frêles créatures sont parvenues à leur tente. Ils s’y engouffrent, pour reparaître presque aussitôt en clamant d’une voix ensommeillée :

— Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Des ombres qui filent en courant près d’eux, leur jettent cette réponse :

— Le feu ! Les prisonniers ! Le poste B.

Ah ! la flamme a bien travaillé ; à travers la brume, on aperçoit un flamboiement énorme ; la nuit s’éclaire. San apparaît hideux, terrible, furieux, rugissant d’une voix de tonnerre :

— Les prisonniers ! Qu’on les fasse sortir.

Il court. Les enfants se regardent, échangent un regard narquois, puis s’élancent dans ses traces, en lançant des cris aigus.

Avec le chef, ils reviennent vers la cabane. Toute la troupe est là, essayant en vain de maîtriser les flammes. Peine inutile ! L’incendie a été préparé avec trop de soin. Tout flambe à la fois. En deux heures tout est consumé, et parmi les débris noircis, fumants encore, San, une lance à la main, cherche rageusement une trace des prisonniers qu’il pense avoir péri dans le sinistre.

Naturellement, il ne trouve rien ; pas le moindre squelette calciné. Les enfants à deux pas s’amusent énormément en écoutant son soliloque :

— Ils y étaient pourtant. Ils n’ont pas pu s’échapper. D’un côté, mes soldats ; de l’autre, le lac. Ils y étaient donc. Ils y sont. Alors pourquoi ne les trouvé-je pas ?



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VI

LES MÉSAVENTURES D’UN AMBASSADEUR


— Par le pied fourchu, c’est vraiment une fatigante escalade.

C’est ainsi que sir John Lobster, représentant de Beggingbridge à la Chambre des Communes, exprima son opinion sur le voyage nocturne, qui l’avait amené à l’entrée des cavités rocheuses, occupant le sommet des hauteurs, au sud du lac aux eaux tièdes.

Le chef du détachement s’approcha de lui.

— Seigneur, dit-il, ici nous devons te quitter. Un feu est allumé où tu pourras attendre les trois serviteurs qui ont été prévenus et qui t’accompagneront chez les Européens.

Lobster inclina la tête d’un air important. Et de fait, son rôle à cette heure lui apparaissait tout à fait confortable. Il était l’Ambassadeur du Drapeau Bleu !

Il eût pu se dire qu’il se préparait à tromper ses compatriotes. Les explications de San ne lui laissaient aucun doute à cet égard, encore que le farouche Asiate ne lui eût pas dévoilé toute sa pensée.

Mais Lobster avait un trop vif désir d’assurer son bien-être personnel, pour s’incommoder de raisonnements capables de compliquer son état d’âme.

Un feu était là, allumé à l’abri de roches surplombantes. Sir John alla s’asseoir auprès de la flamme, après avoir attaché son yak à côté de trois autres, destinés, lui dit-on, aux serviteurs qui le rejoindraient en cet endroit.

Tout à ses pensées, le gentleman ne remarqua point la nuance d’étonnement vibrant dans la voix du guide qui lui donnait cette explication.

Ce fut un malheur pour lui. S’il l’avait perçu, il eût interrogé. Le guide lui eût avoué sa surprise de ne pas rencontrer les serviteurs attendus au rendez-vous. Pareille inexactitude n’était point de mise parmi les hommes enrôlés sous le Drapeau Bleu.

Et Lobster se fût inquiété ; il eût probablement retenu son escorte jusqu’à l’arrivée des retardataires. Mais il ne fit rien de semblable.

Les guerriers le saluèrent, ainsi qu’il convient de saluer l’hôte d’un chef illustre, et reprirent le chemin par lequel ils étaient venus.

Sir John Lobster demeura seul, assis en face du foyer, dont le rayonnement l’enveloppait d’une atmosphère rouge.

Frileusement engoncé dans des fourrures, ne laissant passer que le bout de son nez, penché vers le feu, le gentleman se confiait qu’il faisait un froid de chien, et qu’il recevrait de verte manière les domestiques qui le faisaient ainsi patienter, quand il eut l’impression que quelque chose avait bougé à la limite du cercle lumineux entourant son foyer.

Qu’est-ce que cette chose ?

Un animal peut-être. Quel animal pouvait rôder dans cette nuit glaciale, au milieu de ces montagnes désolées. Sans hésiter, il se répondit :

— Un ours.

Pourquoi un ours, animal à peu près inconnu dans le Pamir ? L’Anglais avait naguère parcouru les Pyrénées où l’on rencontre parfois ce plantigrade, qu’il considérait depuis comme le complément indispensable de toute montagne qui se respecte. Beaucoup d’associations d’idées reposent sur une logique aussi boiteuse.

11 eut un cri étouffé, tourna la tête.

Une masse, couverte d’une épaisse fourrure, se dressa à ses yeux.

Plus de doute, c’était l’ours, l’ours debout sur ses pattes postérieures.

Bien plus, derrière celui-ci trois autres profilent leur silhouette inquiétante. L’imminence du danger dote sur-le-champ le gentleman d’une élasticité dont il se croyait dépourvu.

Il se lève d’un bond, échappant à l’étreinte de l’intrus. Mais, ô stupeur ! Le premier des plantigrades s’incline respectueusement devant le représentant de la Chambre des Communes, et d’une voix qui n’a rien de carnassier prononce :

— Un éboulement nous a obligés à un long détour. De là, notre retard. Il serait bon de nous mettre en marche vers le camp des hommes d’Europe, ainsi que l’a ordonné le maître San.

Les ours n’ont des ours que la fourrure. Ce sont les serviteurs qu’il attendait. Une joie ineffable envahit le gros Anglais. Ils sont là pour le servir et non pas pour se servir, à ses dépens, les portions les plus délicates de son individu.

Les forces lui reviennent comme par enchantement. Il se relève, ferme sur ses jambes. D’une voix assurée, il commande :

— En selle, mes vieux garçons.

Et il se réjouit de voir ces braves gens s’empresser pour lui obéir. Ils courent vers l’endroit où sont entravés les yaks, les détachent.

Mais à ce moment une remarque s’impose à l’esprit du gentleman. Il y a quatre bœufs de la montagne : un pour lui, les autres pour les trois serviteurs qu’on lui a annoncés. Et il compte quatre serviteurs.

— Pourquoi quatre ? interroge-t-il.

— C’est l’ordre du Maître.

— Il s’est trompé, alors ?

— Le Maître ne se trompe pas.

— Cependant.

— Sans doute, l’erreur est de ton fait, homme de l’Ouest.

Du coup, Lobster hausse les épaules. À quoi bon discuter avec des fanatiques. Aussi, il reprend d’un ton indifférent :

— Oh ! cela m’est tout à fait égal. Ce que j’en disais, visait simplement, le nombre des yaks.

— Qu’a-t-il ce nombre ?

— Il est inférieur à celui des cavaliers. Quatre yaks, cinq cavaliers. L’un des cinq devra faire la route à pied.

— Celui-là, c’est toi.

À cette réplique, sir John ne peut réprimer un haut-le-corps.

— À pied, moi, l’ambassadeur, le chef.

— C’est ainsi que les Graveurs de Prières honorent leurs souverains.

L’Anglais ne trouve rien à répondre. Il se laisse attacher aux bras des rubans de soie, dont chacun de ses compagnons tient une extrémité entre ses mains. Il ne résiste pas lorsque deux de ses serviteurs, montés sur les yaks, le placent entre eux. À leur signal, il se met en marche.

À cet instant seulement, la faculté d’exprimer sa pensée se réveille en lui, et il grommelle :

— San ne m’a pas prévenu de cela. Certes, je lui suis le plus obligé d’avoir songé à m’honorer, mais s’il m’avait consulté, j’aurais exprimé le désir d’un honneur moins pédestre.

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Puis, il s’apaise peu à peu. La route est aisée. Elle déroule ses sinuosités sur un plateau peu accidenté. À plusieurs reprises, des guerriers armés semblent sortir de terre pour barrer le passage à la petite caravane. Alors, Lobster exhibe, avec un geste noble, la plaque d’or du Drapeau. Bleu. Le chef des groupes de surveillance la prend, la porte à son front avec respect, puis la rend au gentleman.

Un appel guttural, et les hommes jaunes disparaissent, se fondent dans la nuit.

— Ah ! San, au moins sur ce point, n’a pas induit son hôte en erreur. Sans le sauf-conduit de métal, il serait impossible de passer à travers le réseau serré des éclaireurs, disséminés autour du camp des Anglais et des Russes.

Deux heures, trois heures, se sont écoulées depuis le départ. Une teinte pâle, annonce de l’aube, se répand dans l’air, sur le sol. L’obscurité paraît reculer, et les formes, les reliefs s’accusent, indéterminés encore, mais déjà perceptibles.

Brusquement, les cavaliers tirent sur les rênes. Les yaks s’arrêtent. Lobster fait halte également, avec un cri satisfait :

— L’armée !

Oui, le campement anglo-russe est là, devant lui. Avec ses serviteurs, il a gravi un bourrelet de terrain, qui maintenant s’abaisse en pente douce vers une vallée de forme circulaire, au centre de laquelle se dresse une petite colline, dont le sommet porte les tentes des chefs de l’expédition, ainsi qu’en font foi les pavillons du Royaume-Uni et de l’Empire Russe.

Sans doute, la dépression est le cratère comblé d’un ancien volcan éteint. Elle affecte la forme régulièrement arrondie des puys d’Auvergne. Oh ! elle est infiniment plus spacieuse. Les soixante puys auvergnats réunis, lui seraient inférieurs en superficie. Les puissances plutoniennes qui ont produit le monstrueux soulèvement de l’Asie centrale, qui ont projeté le plateau du Pamir à cinq mille mètres au-dessus du niveau de la mer, les pics de l’Himalaya à plus de huit mille, feraient presque sourire des petites convulsions volcaniques arvernes, qui ont hissé péniblement, à dix-sept cents mètres, l’extrême sommet du cône éruptif du Puy-de-Dôme ; mais l’effort de la nature est un dans ses manifestations. Puissant ou faible, il reproduit les mêmes effets. Les dimensions varient, les formes demeurent identiques.

Et dans ce fond de cratère, les tentes s’alignaient. On distinguait les divers services, les fronts de bandière, les grand’gardes, la chaîne des sentinelles perdues.

Sur cette dernière ligne, du reste, se produisait un mouvement.

Les factionnaires se rapprochaient les uns des autres, se parlaient, avec des gestes désignant le point où la petite troupe venait de faire son apparition.

Elle était signalée. Le mieux serait donc maintenant de marcher droit sur le camp. Si évidente apparaissait la conclusion que, sans avoir échangé un mot, les cinq personnages poussèrent les yaks en avant.

Seulement, une légère modification s’était produite. La caravane ne comptait plus de fantassin.

L’un des serviteurs avait sauté en croupe d’un autre de ses camarades, et sir John avait été invité à enfourcher le yak devenu disponible.

— Les Européens ne savent point honorer leurs dignitaires comme nous, avait expliqué celui qui semblait porter la parole au nom de tous ; tu nous pardonneras, Seigneur, de t’imposer une monture.

Je crois bien que Lobster pardonnait. Il eût pardonné pareille liberté depuis longtemps.

Enfin, on atteignait le but. Pourquoi ressasser les fatigues passées ?

Les animaux eux-mêmes devaient avoir conscience de la fin de l’étape, car ils dévalèrent la pente du cratère éteint à une allure accélérée.

Arrêtés par les sentinelles, les voyageurs, grâce à la nationalité de sir John, furent dirigés de poste en poste jusqu’au quartier général, c’est-à-dire jusqu’à la tente spacieuse où les généraux en chef du corps expéditionnaire s’abritaient avec leurs officiers d’état-major.

L’annonce de leur venue les y avait déjà précédés.

Lord Aberleen et Stanislas Labianov attendaient le représentant à la Chambre des Communes voyageant pour son agrément, (ainsi se présentait sir John) qui prétendait avoir à faire des communications de la plus haute importance.

En face du quartier général, Lobster et ses compagnons mirent pied à terre.

Les soldats préposés à la garde avaient des ordres. Ils s’écartèrent en indiquant par gestes que les visiteurs pouvaient passer.

L’air fier, la tête penchée en arrière, le jarret tendu, le gentleman franchit le seuil de la tente, suivi respectueusement par ses serviteurs.

Quel effet produisit la vue des généraux sur l’escorte de l’Anglais. Il est impossible de le dire. Mais l’un des serviteurs ayant poussé une légère exclamation, les trois autres s’empressèrent autour de lui.

Cela fut rapide, autant que subit. Quand Lobster, mû par le vague sentiment qu’un fait insolite se produisait derrière lui, se retourna, ses compagnons avaient déjà repris leur attitude correcte et indifférente.

Lord Aberleen, d’ailleurs, adressa la parole à sir John, l’empêchant ainsi de s’abandonner à de longues réflexions.

— Vous avez souhaité entretenir les commandants en chef, prononça lentement le lord.

— Oui, répliqua aussitôt l’interpellé, et spécialement mon compatriote, Lord Aberleen.

— Vous n’avez pas invoqué en vain la qualité d’Anglais. Je suis celui que vous désirez voir, et je vous écoute.

Le gros Lobster s’inclina cérémonieusement, puis, avec toute la dignité qu’il put appeler sur sa ronde personne :

— On vous a dit, Milord, que j’ai pour appellation, sir John Lobster ; comme référence, le titre de député de Beggingbridge.

— On me l’a dit, en effet.

— Permettez que je complète et corrobore ce renseignement en mettant sous vos yeux ma carte de Représentant, ornée de ma photographie ; car il me paraît d’utilité judicieuse d’appuyer mon dire de la plus mathématicale démonstration.

Il tendait en même temps à Lord Aberleen la pièce d’identité indiquée. Le général anglais y jeta un coup d’œil, la présenta à son collègue russe, puis la rendant au gentleman.

— Cela est droit, sir Lobster. Nous nous connaissons à présent, la présentation est correcte. Je suis donc prêt à recevoir votre communication.

Un feu clair, flambant dans une cheminée de campagne, appareil démontable en briques réfractaires, répandait une douce chaleur dans la tente. Lobster éprouva le besoin d’entr’ouvrir les fourrures qui le couvraient, et qui, excellentes en plein air, lui devenaient pesantes en cet endroit tièdement clos. Pour faire glisser son capuchon, pour déboutonner la patte de son collet, il cessa un instant de fixer son regard sur les généraux. Quand il le reporta de ce côté, il resta bouche bée.

Les deux officiers ne semblaient plus s’occuper de lui. Stanislas Labianov tenait à la main un papier plié en forme de lettre, et, soudainement devenu très pâle, il en désignait la suscription à son collègue Aberleen.

Qu’y avait-il donc de nouveau ? Une chose bien simple. Ce papier venait de tomber sur la table. D’où avait-il été lancé ? Nul des assistants n’eût pu le dire avec précision. Instinctivement, le Russe avait saisi l’étrange correspondance. La suscription l’avait ébloui, comme paralysé.

Bien simple cependant, cette adresse ainsi conçue :

« À Son Excellence le Général Stanislas Labianov.
« À mon père.
« Lisez sans un mot, et suivez l’avis. Ainsi nous serons sauvés. »

Et Stanislas Labianov, se penchant vers Aberleen, murmura de manière à être entendu de lui seul :

— L’écriture de ma Mona.

On juge de l’émoi des deux collègues. Pas un instant la vérité ne se présenta à leur esprit. Mona et ses amis ayant pris la place des serviteurs désignés par San, lesquels gisaient à présent, soigneusement ligotés, dans les cavernes où Lobster avait eu si grand peur d’ours imaginaires ; Mona,

méconnaissable dans ses fourrures, ayant hâte de se trouver seule en face de son père.

Cependant, Labianov dépliait la missive. Lord Aberleen et lui la parcouraient d’un œil anxieux. Ils lisaient :

« Sir John Lobster est un niais qui, sans le savoir, est l’agent des bandits que vous voulez châtier. Ses avis vous conduiraient à un désastre. Ayez l’air de le croire. Renvoyez-le du camp en gardant ses compagnons comme otages. Aussitôt votre Mona sera dans vos bras. Elle vous dira comment elle a échappé à ses terribles ennemis ; comment ils pourront être vaincus. »

Sir John, de plus en plus courroucé de l’inattention inexplicable des commandants en chef de la colonne anglo-russe, les vit s’interroger du regard. Aberleen exprima un doute, auquel Labianov riposta par un geste d’affirmation vigoureuse.

Puis, le lord haussa les épaules ainsi qu’un homme qui se résigne et sembla dire à son collègue :

— Faites ainsi que vous le jugerez convenable.

Certainement, Labianov attendait cet acquiescement, car il se redressa, dirigea son regard sur l’ambassadeur de San, et doucement :

— Parlez donc, Monsieur John Lobster. Nous sommes tout à votre récit.

Enfin, la distraction de ces militaires prenait fin. Le gentleman se rengorgea.

— Je vais donc parler dans la clarté la plus grande.

Puis, s’avançant d’un pas, arrondissant les périodes, risquant même quelques gestes oratoires, il exposa que faisant du yaking (équitation sur yaks) dans l’Asie centrale, pour son propre contentement, il avait donné, deux jours avant le présent, dans une armée chinoise, nombreuse il le pouvait certifier. De quel nombre, cela n’était pas dans sa possibilité de le préciser, vu qu’il n’avait pas eu le temps assez pour en faire le compte exact.

Le bouton de corail, commandant cette force militaire, apprenant qu’il se dirigeait vers le lac Balkhach, pour rentrer en Europe et rejoindre son siège à la Chambres des Communes, avait aussitôt pensé que sa route croiserait celle de l’armée anglo-russe, et l’avait prié, de la plus honorable manière, de vouloir bien être son messager auprès des chefs de ladite colonne.

Après quoi, vinrent les instructions versées par San dans l’esprit égoïste du gentleman. Les Chinois poursuivaient le même but que les Européens ; saisir et exterminer les bandits du Drapeau Bleu.

Il y aurait tout avantage pour les deux forces à se réunir. Les troupes célestiales connaissaient certainement la région bien mieux que les gens d’Europe. Ceux-ci, par contre, avaient des talents militaires très supérieurs.

À sa grande surprise, Lobster fut écouté dans le plus profond silence.

Pas une interruption, pas une marque d’approbation.

Très gracieusement, Labianov s’inclina devant lui.

— Mon collègue et moi, vous savons gré du sentiment qui vous a fait troubler votre voyage d’agrément pour nous apporter des nouvelles. Maintenant, nous allons vous offrir les vivres, munitions, dont vous pouvez avoir besoin pour continuer votre route.

— Continuer ma route, bredouilla sir John abasourdi de ce résultat de sa démarche.

— Excusez-nous, reprit le général plus gracieusement encore. Mais aucun étranger ne doit séjourner dans le camp.

— Je ne suis pas étranger, se récria le gentleman, je suis Anglais.

— Anglais, oui ; mais étranger à l’armée.

— Cela je l’avoue.

— Nous devons donc vous exiler du camp, où un personnage civil ne saurait résider qu’à un seul titre.

Le visage de l’ambassadeur de San se rasséréna.

— Un seul titre… Je l’ai certainement.

— Je doute qu’il vous convienne, repartit ironiquement le père de Mona, le titre en question est celui de prisonnier ou d’otage.

Cette fois, John n’insista pas.

Très digne, se perchant sur la pointe des pieds, afin de donner plus de majesté à sa stature plus étendue en largeur qu’en hauteur, il étendit le bras vers ses serviteurs en un geste de commandement :

— Demi-tour, mes braves. Nous ferons halte en dehors de ce camp, puisque la prudence militaire nous interdit de prendre, en son enceinte, le repos bien gagné pourtant par une longue marche de nuit.

Mais décidément le digne membre des Communes vivait un mauvais jour.

La dignité ne lui réussit pas plus que l’éloquence. En effet, Labianov prononça ces mots :

— Un instant.

— Vous raviseriez-vous, interrogea sir John déjà ravi à la pensée d’un repas plantureux suivi d’un repos prolongé.

— Qu’appelez-vous me raviser ?

— J’entends m’accorder l’hospitalité.

Le Russe secoua la tête.

— Non, non. Les instructions de nos gouvernements sont formelles.

— Alors, à quoi bon retarder mon départ ?

— Je ne retarde pas le vôtre, cher Monsieur.

— Cependant…

— Seulement, vous semblez avoir l’intention d’emmener avec vous les personnes de votre suite.

— Naturellement, car elles sont aussi étrangères à l’armée que moi-même.

— Erreur, cher Monsieur.

— Où prenez-vous l’erreur ?

— En ceci. Qu’à cette heure, je leur décerne le titre que vous avez refusé tout à l’heure, et que je les garde comme otages.

La bouche du grassouillet gentleman s’ouvrit en 0 ; ses sourcils affectèrent la forme d’accents circonflexes, ce qui, chacun le sait, exprime l’ahurissement le plus complet ; mais on ne lui laissa pas le loisir de développer oralement les sentiments nés en sa personne de la soudaine conclusion de l’audience.

Sur un signe d’Aberleen, deux capitaines encadrèrent le représentant de la Chambre basse, lui empoignèrent, courtoisement les bras, et avec une énergie, persuasive quoique exempte de violence, l’entraînèrent hors de la tente.

À l’extérieur, sir John tenta de s’expliquer.

Ses conducteurs le laissèrent parler, prendre à témoin l’orteil de Satan, la pipe de Bull et la lance de saint Georges ; seulement, ils ne lui répondirent pas une syllabe.

Toutefois, si leurs langues se condamnaient à la plus stricte immobilité, leurs jambes ne restaient pas inactives.

Irrésistiblement tiré par ces jambes privées d’oreilles, comme les désignait le gentleman, celui-ci traversa le camp, suivi de son yak tenu en main par un soldat. Il repassa à la grand’garde, puis aux divers échelons de protection du camp. Enfin, il franchit le cordon des sentinelles extrêmes.

Là, ses guides le saluèrent, toujours sans une parole ; après quoi, pivotant sur leurs talons, ils reprirent le chemin du camp, abandonnant à lui-même Lobster entièrement médusé.

— Par les cornes de Béelzébuth, soupira le gros homme, je suis fâché pour
DEUX-CAPITAINES L’ENTRAÎNÈRENT HORS DE LA TENTE.
une armée qui contient bon nombre d’Anglais ; mais je suis persuadé que tous sont fous.

Comme pour ancrer encore cette idée en son crâne rougeoyant, le factionnaire le plus proche arma son fusil, en criant d’une voix menaçante :

— Passez au large, ou je fais feu.

— Encore un fou ! soupira John.

Nonobstant cette remarque, il saisit par la bride son yak demeuré auprès de lui, l’air aussi penaud que son cavalier, et il s’éloigna, retournant vers le campement de San, avec l’espoir d’y être mieux accueilli.

Tout en déambulant, il monologuait :

— Cela est tout à fait renversant pour mes idées. On dit les jaunes des sauvages et les blancs des civilisés. Les jaunes m’ont fait un accueil de gentleman, les blancs me traitent ainsi qu’un mendiant. De quel côté la civilisation ? De quel côté la convenabilité ?

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Tandis que l’envoyé de San subissait cette expulsion, Aberleen, sur la prière de Stanislas Labianov, invitait les officiers de leur état-major à « disposer », façon militaire de dire :

— Mes amis, vous êtes libres.

Les ex-serviteurs de sir John restèrent seuls en face des commandants en chef.

Alors, d’un même mouvement, tous quatre firent tomber les fourrures qui les encapuchonnaient, découvrant ainsi leurs visages.

Et Stanislas Labianov d’une voix brisée, lança ce nom :

— Mona !

Sa fille bien-aimée, qu’il n’espérait plus revoir était là devant lui. Elle bondit vers son père, l’enlaça. Durant quelques instants, la tente s’emplit du bruit des baisers, des mots doucement gémis.

— Mon père, mon bon père !

— Ma petite Mona chérie !

Aberleen regardait, gagné par l’émotion, son visage maigre parcouru par les ondes d’un tremblement intérieur.

Lui qui avait reçu la confidence douloureuse de son collègue, il comprenait la joie éperdue dont l’âme paternelle était remplie à cette heure.

Puis, la curiosité se présenta, autoritaire, à son esprit. Comment Mona arrivait-elle ainsi au camp, sous ce déguisement de serviteur d’un homme réputé envoyé du Drapeau Bleu ?

Par quel concours de circonstances avait-elle été amenée dans ces atroces solitudes des Hauts Plateaux ? Quels étaient ses compagnons ?

Aberleen voulait savoir, poussé à questionner, non par une curiosité banale, mais par le sentiment net, précis, que la venue de la jeune fille se rattachait étroitement à l’œuvre générale que lui, que Labianov, délégués de la civilisation européenne menacée, venaient accomplir dans ces solitudes de l’Asie centrale. Et brusquement, il demanda :

— Que signifie tout ceci ?

Il avait parlé à mi-voix, un peu gêné de troubler les effusions de son collègue.

Mais ces seuls mots rappelèrent Labianov à lui-même. Il desserra son étreinte, éloigna doucement Mona, et d’un accent tout vibrant encore de l’intense émotion ressentie, il prononça à son tour :

— Oui, oui. Cela semble un songe. Tu es là, ma douce enfant, et je n’ose croire à la réalité de ce que je vois. J’aurais traité de fou celui qui m’eût dit : « C’est parmi les cimes abruptes du Pamir que tu verras celle que tu pleures. » Enfant ! ma petite Mona ! Pourquoi, comment est-ce ainsi ?

La vaillante jeune fille s’était ressaisie. Elle comprenait qu’avant de songer à la douceur de la réunion, il fallait assurer le salut de cette armée dont les tentes l’environnaient.

Elle se fit grave. Son visage ne conserva plus trace de son émoi filial, et comme le général Labianov, comme lord Aberleen, surpris de ce changement, l’interrogeaient du regard, elle dit lentement :

— Mon père, oubliez un instant que je suis votre enfant, pour ne voir en moi que la messagère du Drapeau Bleu.

— Allons, toi aussi !

— Miss aussi, s’exclama Aberleen, se départissant de son flegme habituel.

— Oui, mais pas du même.

Peindre la stupeur des officiers généraux est impossible. D’une même voix, ils murmurèrent.

— Pas du même ! Ah çà ! Il y a donc plusieurs Drapeaux Bleus.

Elle secoua mélancoliquement la tête :

— Il n’en est qu’un, seulement, deux influences adverses se le disputent. L’une qui m’a torturée, qui veut votre perte, que je hais ; l’autre de bonté, de loyauté, l’autre que j’aime.

Ce dernier mot jaillit de ses lèvres sur l’aile d’un soupir… L’aveu du sentiment qui dominait son âme en présence du général anglais, tout à l’heure inconnu d’elle, lui avait coûté infiniment, mais elle avait tendu sa volonté, l’aveu lui paraissant nécessaire pour donner plus de poids à ce qu’elle allait dire ensuite.

Et vite, comme désireuse de détourner l’attention de ses interlocuteurs.

— Je m’aperçois que j’ai négligé une chose des plus importantes : Vous présenter mes amis, mes compagnons de souffrance.

Elle désigna successivement chacun des personnages.

— Madame la duchesse de la Roche-Sonnaille.

— Vous, vous, Madame, s’écria impétueusement Labianov, vous que mon cœur appelait aussi ma fille, vous qui fûtes pour Mona la plus tendre des sœurs.

Mais Mona l’interrompit encore, et continua :

— M. Max Soleil, un écrivain français ; miss Violet Mousqueterr, la riche Australienne ; deux âmes de dévouement… Sur la lecture d’un journal, ils ont résolu de prêter aide à deux victimes… Sara… et moi, qu’ils ne connaissaient point… Ils ont couru mille dangers pour ces inconnues, et peut-être la tristesse sera-t-elle la, récompense de leur bonté.

Brusquement, elle secoua sa tête blonde comme pour chasser une pensée importune.

— Pourquoi prédire le malheur… J’ai tort ! Il faut espérer, espérer toujours.

Puis, la voix changée :

— Vous savez quels sont ceux qui se tiennent devant vous, Messieurs les généraux, chefs responsables de la vie des soldats qui vous furent confiés par vos gouvernements. Cela était indispensable. Il faut que vous ayez la même confiance que nous, car le salut ne peut être atteint qu’à ce prix. Écoutez donc ce que j’ai à dire au nom du Drapeau Bleu.

Elle se tut une seconde, parut réfléchir. Enfin, elle poursuivit :

— Non, pas ainsi… Il convient d’abord que vous sachiez comment est venue, comment a grandi notre foi en Dodekhan, le Maître du Drapeau Bleu dont je vous apporte la parole.

Et, dans le silence elle parla.

Elle dit brièvement l’aventure étrange qui l’avait jetée avec Sara dans la formidable intrigue dont l’Asie entière était secouée.

Elle dit la séparation brutale, le retour en France, alors que Dodekhan, que Lucien de la Roche-Sonnaille demeuraient aux mains du traître qui avait volé le pouvoir ; l’aventure du bastidou Loursinade, celle de la maison de santé Elleviousse, la fuite à Stittsheim, la poursuite obstinée des Masques Jaunes. Puis, l’arrivée à Calcutta, la découverte du palais où naguère elles avaient vécu prisonnières.

Là, la joie surhumaine. L’écran du téléphote apportant la preuve que ceux dont les jeunes femmes cherchaient la sépulture, vivaient.

Enfin, l’ensemble de faits qui les avaient amenées dans cet horrible dédale montagneux, la trahison de leurs guides, l’entrée en scène de la panthère, l’arrivée au poste B, l’évasion.

Labianov, Aberleen écoutaient. Ils ne songeaient point à interrompre la narratrice.

Bien que fort instruits l’un et l’autre, ils étaient des hommes de cette petite Europe, où l’on se préoccupe de controverses étriquées, où l’on ignore les gigantesques courants d’opinion qui agitent les autres parties du monde terrestre.

Et la révélation de ces choses les plongeaient dans une stupeur profonde.

Ils avaient le sentiment d’être emportés dans les circonvolutions d’un rêve géant. Leur raison européenne se refusait à croire.

Ils voulaient que tout cela fût un conte, et ils ne pouvaient échapper à la vérité émanant des personnages, qui avaient été ballottés par les formidables remous causés par la confédération des Sociétés secrètes Asiates.

Mona s’était tue.

— Eh bien ? firent les officiers comme malgré eux.

Elle parut s’évader avec peine d’une préoccupation absorbante, et d’un ton hésitant :

— À cette heure, j’ai peur, fit-elle.

— Peur ? redirent-ils.

— Oh ! peur que vous vous refusiez à obéir.

Les généraux eurent un haut-le-corps.

— Obéir ?

— Oui, au Drapeau Bleu de bonté, de droiture.

Ils allaient protester. Eux, se soumettre à cet emblème qu’ils devaient combattre. Ils n’en eurent pas le temps. Mona avait joint les mains.

— Père, père, croyez-moi. Il faut obéir. Vous entendez. Il le faut. Sans cela vos soldats, vous, moi, nous périrons.

Puis, se calmant par un brusque effort, que trahit la contraction de son visage, la jeune fille reprit lentement :

— San, cet esprit de haine, au nom duquel sir John Lobster vous parlait, San veut que vous portiez votre camp à deux jours de marche vers l’Est. Comme appât, il annonce la présence d’une armée chinoise. Il n’en existe pas, j’en suis certaine. Pourquoi veut-il que vous alliez là ? Je l’ignore. Pourtant, je sens qu’il médite une traîtrise, que là-bas il a préparé un guet-apens.

— Un chef militaire, ne peut régler sa conduite sur des suppositions aussi vagues. Notre rôle est de progresser vers l’Est, de nous efforcer de découvrir le repaire…

Mona s’agenouilla.

Mona s’agenouilla.

— Que fais-tu ? mon enfant, balbutia Labianov coupant net l’exposé de son devoir.

— Je vous supplie d’écouter le conseil que Dodekhan nous a commandé de vous apporter. Croyez en lui, général. C’est l’être le plus noble que la terre porta jamais. Et puis, continua-t-elle d’un accent abaissé, frémissant de toutes les pudeurs révoltées, souvenez-vous qu’il est celui qui vous sauva à Sakhaline, qui risqua cent fois sa vie pour me protéger, qu’il est celui que mon âme a reconnu entré tous. Père, écoutez celui qui, de par la tendresse, est votre fils.

L’accent de cette prière impressionna les deux officiers généraux. Ils s’entre regardèrent, hésitants. Enfin, Aberleen, avec un geste vague, laissa tomber ces paroles :

— Et que conseille-t-il ?

Un cri de joie fusa entre les lèvres de la jeune fille. Sa voix se fit haletante, reproduisant les battements pressés de son cœur.

— Il vous demande de rester campés en ce lieu.

— Pourquoi ?

— Je l’ignore ; mais le luit seul que San a essayé de vous faire porter votre campement plus à l’Est, indique que Dodekhan compte contrecarrer ses projets. Il est au courant, lui, des intentions de l’ennemi. Il le vaincra.

Ce fut Aberleen qui répliqua :

— Je ne doute pas de la probabilité de vos affirmations, Mademoiselle. Mais veuillez un instant songer aux responsabilités qui pèsent sur nous. Quel accueil nos gouvernements réserveraient-ils à des officiers, venant leur dire : Je me suis tenu dans l’inaction, parce qu’un gentleman vraisemblablement bien intentionné m’a conseillé d’agir ainsi.

Elle ferma les yeux, atteinte en plein cœur par la logique indiscutable de la question.

— Vous ne répondez pas, Mademoiselle, reprit le lord. C’est donc que vous estimez comme nous, qu’à pareille déclaration, nos gouvernements répondraient par celle-ci : Nous vous avons confié des soldats, parce que nous avions foi en votre initiative, en vos talents militaires. En obéissant aussi facilement au premier venu, vous avez trahi notre confiance, vous avez trahi l’espoir de la nation tout entière.

— Alors, alors ? interrogea Mona frissonnante, incapable de prononcer un mot de plus.

— Alors, acheva Aberleen, nous devons, comme il nous a été enjoint, marcher vers l’Est. Si nous y rencontrons la mort, nous la rencontrerons en accomplissant tout notre devoir. La Russie et l’Angleterre citeront nos noms avec honneur.

— Père, supplia la jeune fille tendant les bras vers Labianov.

Mais celui-ci détourna la tête, et d’un ton ferme :

— Lord Aberleen a pleinement raison.

Éperdument, Mona se passa les mains sur le front, comme si elle avait tenté de chasser un brouillard soudainement épandu sur sa pensée. Il lui semblait qu’elle allait tomber, que le sol se dérobait sous elle.

Du faîte de l’espoir, elle tombait en pleine désespérance. Elle avait cru réussir, étendre à son père, à ses soldats, la protection de Dodekhan, et, tous ses efforts venaient se briser contre la conscience étroite mais héroïque de ses interlocuteurs. Tout à coup, elle frissonna toute. La voix de Max Soleil venait de se faire entendre.

— Ces Messieurs, disait le Français, sont dans le vrai. Leur position ne leur permet pas de céder sans être pleinement informés.

Elle fit un geste de douloureuse dénégation. Max poursuivit néanmoins :

— Je suis certain que M. Dodekhan penserait comme moi. Aussi, avec la permission de ces Messieurs, nous pourrions nous mettre en communication avec lui. Il consentira sans doute à compléter nos explications un peu trop sommaires, je le reconnais.

Les traits de Mona s’étaient rassérénés. Quant aux deux officiers, ils écoutaient avec une expression voisine de l’ahurissement.

Entrer en communication avec le Drapeau Bleu ? Ah çà ! que prétendait donc exprimer ce Français ? Et Mona avait l’air de comprendre. Elle s’était redressée, riant au milieu de ses larmes ; elle bredouillait :

— Oui, oui, excellente idée. Le parleur, n’est-ce pas ? Où pourrait-on le fixer ?

L’écrivain, lui, promenait sous la tente un regard circulaire, puis, désignant la perche centrale soutenant l’édifice :

— Cette perche, dit-il.

— Essayez.

— Oui, essayez, essayez, murmurèrent miss Violet et Sara.

En présence de cette scène inexplicable pour lui, Stanislas Labianov n’y tint plus. Il s’approcha vivement du romancier, et interrogea :

— Que voulez-vous donc faire ?

Tandis qu’Aberleen, tout aussi intrigué que lui-même, traduisait une question analogue, par ses gestes, par ses regards, par toute son attitude.

Et souriant, Max dépliait le parleur que lui avait rendu le petit Joyeux. Il en plantait la pointe dans la perche centrale, puis, attirant Mona auprès de l’appareil :

— Appelez, Mademoiselle, votre voix sera plus agréable aux oreilles de notre ami.

Les généraux pétrifiés virent Mona se pencher.

— Allô ! allô !

Une seconde s’écoula, — un léger grésillement se produisit, précédant une voix lointaine mais nettement perceptible qui prononçait :

— C’est vous, Mona. Votre parole ne saurait être confondue avec aucune autre. Que désirez-vous de moi ?

— Vous prier de convaincre mon père.

— Votre père ? Vous êtes donc auprès de lui ?

— Oui, Sous sa tente même. Il est là, il écoute. Voulez-vous lui inspirer cette confiance aveugle que j’ai en vous.

L’étrange dialogue bruissait sous la tente. Lord Aberleen se tenait penché en avant, comme s’il cherchait à happer au vol les mots s’échappant du parleur. Labianov se tenait la tête à deux mains. Tous deux étaient livides.

Certes, ils étaient vaillants. Tous deux en leur carrière avaient montré le courage le plus ferme. Mais affronter la mort, en soldat, est chose précise, tandis que la conversation dans cet appareil, avec un interlocuteur dont la résidence même restait ignorée, avait quelque chose de fantastique, dont ils se sentaient bouleversés.

— Dites, y consentez-vous ? reprit Mona d’un accent suppliant.

— Je veux tout ce que vous souhaitez, Mona, répartit doucement l’organe lointain. Mon silence vient de ce que j’actionnais mon téléphote. Je vous vois. Je vois Son Excellence Labianov. Priez-le d’abandonner son air troublé. La science ne doit point être accueillie ainsi. Qu’il approche, qu’il interroge : je répondrai comme à vous-même qui êtes le meilleur de mon âme.

Prié par sa fille, poussé par Aberleen, le père de Mona se trouva devant le parleur sans trop savoir comment.

Il était interdit à ce point qu’il demeurait immobile, aucune idée nette ne se faisant jour en son cerveau. Mais sans doute, bien loin, au fond de ce Réduit Central, où il était à la fois prisonnier de San et maître de l’inexprimable puissance scientifique mise en réserve par son père, Dodekhan se rendait compte de ses moindres mouvements, car son accent se fit presque rieur, pour lancer :

— Excellence, je suis à vos ordres.

Cela fut pour le père de Mona comme un appel de clairon.

Sa contenance se modifia instantanément. Toute la fierté du soldat brilla en lui. Son interlocuteur le regardait, il l’avait entendu tout à l’heure, il ne fallait pas que son trouble pût être discerné au dehors.

Et dominant son émoi, comprimant le frémissement de sa voix, il prononça d’un accent ferme :

— Pourquoi San veut-il que je me porte à deux jours de marche à l’Est ? Pourquoi souhaitez-vous au contraire que je séjourne où je suis en ce moment ?

— Deux questions, deux réponses, répliqua le parleur. La première ; San souhaite vous amener au lieu dit le Val des Gilds, par la raison toute simple que le sous-sol est parsemé de mines dont l’explosion peut être déterminée à distance.

— Quoi, dans ces régions ?

— Désertes d’apparence seulement, jeta l’organe de Dodekhan, ne l’oubliez pas. Des centaines d’yeux sont ouverts sur votre campement. Des centaines d’oreilles sont attentives aux rumeurs qui s’en échappent : En cet instant, sir John Lobster, chassé par vous, a été recueilli par une des patrouilles de San ; on le dirige rapidement vers l’endroit où le traître San attend le résultat de ses manœuvres perfides.

— Comment savez-vous cela ? s’écria l’officier comme malgré lui.

— Je le vois, riposta son invisible interlocuteur. Mais je reprends. San va apprendre que vous avez gardé en otages ceux que sir John se figure toujours être ses serviteurs ; il sera bien étonné quand on lui annoncera que lesdits serviteurs ont été retrouvés étroitement garrottés dans les anfractuosités, où ceux qui sont auprès de vous les ont surpris, réduits à l’impuissance, afin de se substituer à eux et d’arriver près de vous.

Aberleen et son collègue tournèrent vers les fugitifs un regard interrogateur. Il leur fut répondu par un signe affirmatif.

Ce petit incident pesa plus que tout le reste sur la conviction des officiers. Ainsi l’homme, dont la voix leur parvenait, avait la possibilité scientifique d’assister de loin à ce qui se passait dans le camp, aux alentours, à des lieues de là.

Les immenses avantages de son alliance se précisèrent dans leur esprit, et la voix de Labianov marqua une nuance respectueuse quand il reprit :

— San va donc supposer ?

— Que ses prisonniers ont atteint votre quartier-général au lieu et place de ses bandits. Il constatera que, bien loin de lever le camp, vous prenez vos dispositions pour séjourner ici.

— Je n’ai pas dit cela.

— Vous le direz, général. Je lis sur votre visage loyal. Vous avez confiance en moi.

Comme pour s’excuser, le Russe se tourna vers son collègue, mais Lord Aberleen s’empressa de murmurer :

— Cela me paraît très explicable ; moi également, je me sens venir en confiance vis-à-vis de ce gentleman.

Mais le parleur reprit :

— C’est donc ici que San et ses bandes vous attaqueront ; ce à quoi ils se résoudront dès qu’ils croiront avoir la certitude que vous comptez y demeurer.

— Nous attaquer. Mais alors, il nous faut occuper les crêtes environnantes.

— N’en faites rien.

— Il serait trop imprudent de rester au fond de ce cratère éteint.

— Point ! Je vous promets que nul n’approchera à plus de cent pas de votre ligne de sentinelles.

— Hurrah, grommela lord Aberleen, s’ils nous attaquent sans approcher davantage.

— Ils seront repoussés. Une panique épouvantable les dispersera vers les quatre coins de l’horizon, je m’en charge.

— Vous ?

— Moi-même. Seulement, pour ne pas vous obliger à un travail de chercheurs de logogriphes, je vais vous expliquer. Vous savez que, dans le voisinage de machines électriques, le sol souvent s’électrise à la façon d’un véritable accumulateur [13]. Eh bien, grâce à l’utilisation de certains courants électriques, je suis parvenu à électriser ainsi certaines bandes de terre. Or, toute la face externe du cratère que vous occupez est dans ce cas. Une zone infranchissable vous sépare de vos ennemis, des miens. Voilà pourquoi je vous prie de ne pas vous transporter ailleurs.

Il y eut un long silence. Enfin, l’organe de Dodekhan se fit entendre de nouveau :

— Resterez-vous, Général ?

Yes, s’écria vivement Aberleen, se décidant plus promptement que son collègue.

Un sourire distendit les traits de Stanislas Labianov ; il eut un long regard sur sa fille, et lentement affirma :

— Nous resterons.



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VII

LES CAPTIFS DU RÉDUIT CENTRAL


— Vous le comprenez, ami, le dilemme est celui-ci : D’une part, nous sommes prisonniers ici, et n’en pouvons sortir que si l’on vient nous délivrer ; d’autre part, je veux que l’outillage auquel mon père a consacré sa vie ne tombe au pouvoir d’aucun gouvernement.

— Diable ! Diable ! Alors, nous n’en sortirons jamais !

Dodekhan et le duc de la Roche-Sonnaille échangèrent des répliques, qui avaient à tout le moins le mérite d’exposer clairement leur situation fâcheuse et compliquée.

Tous deux se trouvaient dans le Réduit Central, naguère dépeint par San, lors de son entrevue avec Mona au poste B.

C’était bien cette salle circulaire aux murailles de granit, visibles seulement dans leur partie élevée, toute la partie inférieure disparaissant sous des appareils étranges, ornés de manettes, de leviers, de roues dentées, de boutons aux formes variées.

Une seule ouverture s’ouvrait sur cette espèce de laboratoire gigantesque, et par la baie allongée en ogive, on distinguait au dehors, dans une sorte de pénombre violacée, le sanctuaire du temple souterrain, avec ses rangées de colonnes alternées, se dressant vers la voûte comme les troncs d’une futaie de pierre.

Faisant face à cette porte unique, l’écran d’un téléphote, encadré de baguettes de cuivre couvrait la paroi de sa toile grisâtre. Mais cet écran devait se mouvoir autour d’un axe à charnières très apparent. Des roues, leviers, tout un dispositif d’horlogerie fixé le long du cadre de cuivre, indiquent par quels moyens s’opérait la manœuvre.

— Enfin, reprit le duc avec un enjouement affecté, je vous remercie, mon cher Dodekhan, de m’avoir présenté la situation avec autant de clarté. Vous avez désiré me préparer à un long bail avec cet appartement, pas désagréable en somme, s’il était permis d’en sortir.

— Nous en sortirons.

— Croyez-vous ?

— Vous ne me croyez pas sur parole, murmura son interlocuteur.

— Pardonnez-moi un doute. Soyez persuadé qu’il n’a rien de blessant à votre égard. Mais je vous ai vu, ces jours derniers, préoccupé de conduire ma femme, Mona et leurs amis au poste, où les devait rencontrer ce coquin de San. Ensuite, vous avez travaillé à les amener au camp de l’armée anglo-russe.

— Me le reprocheriez-vous ?

— Vous ne le pensez pas. À cette heure, vous prenez toutes les dispositions utiles pour protéger ladite armée contre une attaque des bandes de San disséminées dans la montagne. Ceci encore m’apparaît louable, seulement… cela m’apparaît aussi n’avoir qu’un rapport très lointain avec notre liberté.

Un sourire voltigea sur les lèvres de Dodekhan.

— Cependant, fit-il d’un ton assuré, la réunion de Mona avec son père, le salut de cette troupe de braves Anglais et Slaves, sont autant d’étapes indispensables à la réalisation de notre émancipation définitive.

Et Lucien marquant un mouvement de surprise.

— Vous allez le comprendre. Mais pour ce, je dois vous apprendre certains détails que vous ignorez.

Dodekhan pencha un instant le front vers la terre avant de continuer :

— Ni mon père, ni moi, n’avions envisagé la possibilité de la trahison, et de ce fait, notre œuvre est demeurée inachevée.

— Inachevée ?

— Jugez-en. Nous pouvons atteindre d’ici des ennemis résidant à deux mille lieues de nous. Que faut-il pour cela ? Abaisser un levier, abattre une manette ; nous déchaînons les courants électriques, serviteurs rapides et discrets. Nous pouvons cela, et notre pouvoir s’arrête au seuil de ce temple. À quelques mètres de distance, je deviens impuissant. Ni mon père, ni moi, je le répète, n’avions supposé que la trahison nous environnerait ; que nous aurions à nous défendre contre des amis de la veille, des soldats d’hier, devenus les plus ardents adversaires.

Lucien acquiesça du geste. Il comprenait.

— Voilà pourquoi, continua lentement son interlocuteur, nos gardiens échappent à ma colère. Certes, je puis suivre tous leurs mouvements sur l’écran du téléphote, mais il m’est impossible de les frapper, de les punir. Au seuil de ce Réduit Central, je ne suis plus qu’un homme qui se briserait contre l’obstacle infranchissable de centaines de gardiens.

Il s’arrêta. Lucien le considérait avec une amicale pitié. Il eût voulu à cet instant trouver la parole qui réconforte, qui apaise ; mais aucune ne se présentait à son esprit. L’originalité de la situation même le mettait en dehors de tous les intérêts dont s’entretiennent habituellement les humains. D’ailleurs, le Maître du Drapeau Bleu rompit de nouveau le silence.

— Tomber dans un suprême combat ne serait rien, mon cher duc, mais ce deviendrait un désastre de tomber en laissant l’œuvre géante, édifiée pour l’émancipation d’une race, soit aux mains de brutes sanguinaires, soit en celles de nations d’Europe qui, les unes et les autres, en feraient un instrument d’oppression.

Et, avec un profond soupir, Dodekhan conclut :

— Or, les dispositifs, qui permettraient d’effacer la seule route d’accès au temple, sont à un kilomètre d’ici, dans une casemate que nous appelons le poste A. Mille mètres de galerie nous en séparent à peine, et je ne les saurais parcourir, parce que de nombreux geôliers veillent sur le parcours. Telle est la raison qui m’attache en ce lieu, qui me fait agir en dehors de façon à soulever vos railleries. Ah ! duc ne raillez plus, je cherche la personne qui nous sauvera peut-être, qui de l’extérieur atteindra le poste A. Puissè-je, en la trouvant, ne pas briser mon cœur !

Sa tête s’était penchée sur sa poitrine. Ses traits exprimaient un découragement profond.

D’un mouvement instinctif, Lucien le prit dans ses bras. Le gentilhomme se sentait touché par la souffrance mal définie de son compagnon. Dodekhan était pour lui un frère d’élection. La communauté des dangers, des épreuves, avait en quelque manière fusionné les âmes des deux hommes.

Mais sa bouche, ouverte déjà pour les mots affectueux et dévoués, ne leur livre point passage.

Des voix rauques retentissent sous les voûtes du temple.

Ce sont des Graveurs de Prières, des Asiates, qui insultent l’homme dont le rêve fut d’émanciper l’Asie.

Pourquoi ? Eh parbleu, parce que les hommes jaunes ne sont pas plus clairvoyants que leurs congénères blancs. Ils blasphèment leurs bienfaiteurs, et acclament ceux qui se jouent de leur sottise.

Ces Asiates, San leur a dit :

— Dodekhan voulait traiter doucement les Européens, voleurs de nos territoires. Moi, je veux répandre leur sang, car ce serait trahir nos pères, que ne point les venger.

La phrase creuse a sonné dans les cerveaux obscurs. La barbarie atavique a fait le reste.

Il n’est pas un de ces hommes qui ne massacrerait volontiers Dodekhan. Et comme la barrière infranchissable d’électricité qui obture l’entrée du Réduit Central ne le permet pas ; comme elle repousserait les assaillants, comme naguère elle repoussa le projectile lancé par San, ces stupides créatures se tiennent prudemment dans le sanctuaire, mais elles clament leur haine à l’homme qu’elles devraient chérir, car il représente la seconde génération se sacrifiant à la liberté asiate.

Ils rugissent :

— Mort à Dodekhan, le valet des Européens !

— À mort le traître !

Les injures se croisent, s’enflent sous les voûtes.

Lucien s’énerve. Il sent monter en lui la colère contre l’injustice, contre l’idiotie de ces braillards, porte-paroles de la sottise des foules.

C’est qu’il a appris à aimer son compagnon si loyal, si juste. Il se figure sa souffrance en face de ce déchaînement d’ingratitude.

Il se tourne vers lui. Il est frappé de l’expression de tristesse de son visage. Il lui prend les mains, et s’écrie :

— Que vous importent les grondements de ces fous ! Votre conscience vous crie, elle, votre dévouement, votre abnégation.

Il ne continue pas, son interlocuteur a eu un sourire douloureux :

— Ce n’est point là ce qui m’afflige, dit-il.

— Quoi. Cela vous est indifférent ?

— Oui et non. Indifférent en ce qui me concerne personnellement ; mais atrocement pénible en ce qui touche les projets légués par mon père.

— Je ne saisis pas.

Dodekhan étendit les bras dans la direction des forcenés.

— Vous voyez ces hommes.

— Et je les entends, essaya de plaisanter M. de la Roche-Sonnaille.

— Croyez-vous qu’ils soient mûrs pour la liberté ?

— Certes non.

— Et ces Graveurs de Prières sont une élite parmi les Asiates.

— Pas flatteur pour les autres.

— Et désespérant pour moi, car ils me font comprendre que mon père, que moi, avons cru trop tôt à la possibilité de leur émancipation. Notre signal de liberté serait traduit par un signal de massacres. Et je souffre de penser que ce n’est pas moi qui aurai la sublime joie d’appeler l’Asie à l’indépendance.

Un moment, les deux amis demeurèrent muets, les yeux dans les yeux, puis Dodekhan se passa la main sur le front, comme pour le débarrasser d’un voile flottant sur sa pensée, et d’une voix redevenue ferme :

— Aussi dois-je être ménager du patrimoine légué par mon père. Il faut qu’à l’heure fixée par le destin, celui qui conduira l’Asie à la liberté trouve intactes, les forces accumulées par le génie de Dilevnor.

D’un grand geste, il embrassa les choses qui l’entouraient.

— Ceci est l’arsenal de la liberté. Ceci doit échapper aux Asiates barbares, aux Européens cupides.

Les cris avaient cessé dans le sanctuaire.

Sans doute, les insulteurs, sans en deviner la cause, avaient constaté l’indifférence des prisonniers volontaires ; rien ne décourageant l’injure ou la taquinerie comme l’inattention de qui en est l’objet, ils avaient pris le parti de quitter le temple et d’aller porter ailleurs les manifestations de leur bruyante ineptie.

Dodekhan remarqua la solitude de la salle sacrée.

Il s’approcha de l’entrée du Réduit Central, sans en franchir le seuil toutefois. Avec une attention inquiète, il s’assura que nul Graveur de Prières n’était resté autour de l’autel, des piliers, dans le voisinage des niches brûle-parfums, évidées dans l’épaisseur du roc.

Revenant alors vers son compagnon.

— La petite manifestation quotidienne est terminée. Personne ne viendra nous troubler. Par l’illusion du téléphote, allons faire une promenade parmi nos amis et nos adversaires.

Ce disant, il s’approchait de l’écran gris du téléphote.

Un déclic, un léger cliquetis métallique résonna dans le silence.

Le Maître du Drapeau Bleu venait d’actionner le mécanisme du cadre de cuivre du téléphote.

Et soudain, l’écran s’éclaira. Un paysage montagneux se dessina à sa surface. Puis la toile fut balancée par une vibration oscillatoire régulière, qui donnait au spectateur l’illusion d’être emporté rapidement par une locomotive.

Le panorama sembla se précipiter au devant de l’opérateur.

Les hauteurs succédèrent aux hauteurs, les vallées aux crevasses, les mamelons pelés aux pics dénudés. La stérile horreur des Hauts Plateaux défilait sous les yeux de Dodekhan.

Sa main s’étendit vivement, fit tomber un petit taquet entre les pointes d’une roue dentée. L’écran redevint immobile, fixant l’image qu’il reflétait à ce moment.

Cela représentait la rive d’un lac, sur les eaux duquel des volutes de vapeurs glissaient, paresseusement.

À quelques mètres du bord, un monceau de ruines noircies par le feu, découpait une tache noire dans un gazon d’un vert pâle.

— Le poste B, murmura le Maître ! San a levé le camp. Voici les traces laissées par sa troupe. Naturellement, elles se dirigent vers le camp anglo-russe. Il se décide à l’attaque, parfait !… Voyons un peu quelles dispositions prend ce fourbe.

D’une pichenette, il fit sauter le taquet d’arrêt, tourna d’un quart de cercle une poignée d’acier, et l’écran pivota autour de ses charnières, décrivant un arc d’environ quarante-cinq degrés.

Puis, l’oscillation se produisit de nouveau. De nouveau, le panorama des Plateaux se déroula ; d’abord désert, il se peupla bientôt.

Sur des sentiers à peine perceptibles, des bandes d’hommes se déplaçaient, convergeant toutes vers une même direction. C’étaient des hommes jaunes, couverts de fourrures, montrant des faces sinistres et cruelles.

— Tous sont en route, murmura encore le jeune homme. L’attaque est proche.

L’écran se mouvait toujours.

Maintenant les détachements se montraient plus nombreux, plus importants. Puis, tout à coup apparut une large cassure de la montagne, une vallée sauvage, encaissée entre des falaises à pic. Ici, il y avait un grouillement indescriptible d’hommes, d’animaux, de tentes de feutre.

Au centre de la cohue, dominant tous les autres, l’abri conique de San
DES BANDES D’HOMMES SE DÉPLAÇAIENT.
se dressait, surmonté du Drapeau Bleu, rudement secoué par le vent s’engouffrant dans le ravin.

— À quelle distance est le camp anglo-russe ? prononça encore Dodekhan, sans que sa voix trahît la moindre émotion.

L’écran poursuivait son mouvement.

Le ravin où se concentraient les séides de San avait disparu. C’étaient derechef des solitudes qui se profilaient sur la toile grise.

Soudain, deux sentinelles, l’une anglaise, l’autre russe apparurent.

Vite, le jeune homme manœuvra le taquet d’arrêt. Le paysage s’immobilisa. Dodekhan se pencha sur un cadran fixé à la partie inférieure du cadre. Il consulta l’aiguille mobile qui tremblotait sur un pivot.

— Cinquante-cinq secondes, dit-il. Les deux armées sont à six kilomètres l’une de l’autre. San ordonnera l’assaut pour cette nuit.

Puis se tournant vers son compagnon, qui était allé jeter un coup d’œil à la porte ouverte sur le temple.

— Lucien, appela-t-il.

Le duc se tourna vers lui.

— Sans nul doute, nos amis seront attaqués la nuit prochaine.

M. de la Roche-Sonnaille eut un léger tressaillement.

— La nuit prochaine ? répéta-t-il d’une voix assourdie.

— Oui, San a concentré ses forces à six kilomètres à peine de la ligne des factionnaires anglo-russes, cela indique l’assaut imminent. Vous connaissez mes projets aussi bien que moi-même. C’est vous qui les ferez connaître à votre courageuse femme, lorsque le sans-fil nous apportera l’appel du parleur.

— Ah merci de cette bonne pensée, Dodekhan.

— Pourquoi me remercier, vous qui vous êtes sacrifié pour moi.

Et Lucien ouvrant la bouche pour protester, le Maître du Drapeau Bleu l’interrompit par ces mots :

— Prenez ma place. Voyez ce que fait à cette heure celle que vous aimez. La voir vous sera doux, en attendant la minute où il vous sera permis de lui parler.

Doucement, il avait rejoint le duc et le poussait vers l’écran. Lucien ne résista pas. À son tour, il déclencha la roue dentée, mais en modérant la vitesse de la projection aboutissant à la surface grise.

Les factionnaires furent dépassés, puis les divers échelons de garde. Le camp des troupes européennes se montra, occupant le fond du cratère ; le mamelon central se dessina, fut escaladé. Son plateau supérieur parut portant le quartier général, résidence des commandants en chef, les abris de l’état-major, et enfin une tente spacieuse.

Là le duc arrêta l’appareil.

Cette tente servait de demeure à Sara, à Mona, à miss Violet. Il le savait bien, lui qui, depuis huit jours, l’amenait sur l’écran toutes les fois que la viduité du sanctuaire le permettait. Oh ! il n’ignorait rien de l’existence de ceux que la volonté de Dodekhan avait conduits au milieu des régiments d’Europe.

Ne savait-il pas aussi que Max Soleil partageait une tente voisine avec le chef d’état-major, que tout le jour, le vaillant romancier rejoignait les jeunes femmes, qu’il les encourageait, qu’il les contraignait à des promenades dans le bivouac ; qu’à midi exactement, il piquait son parleur dans la perche centrale, et lançait à l’intention de Dodekhan un allô retentissant, quitte à recommencer d’heure en heure, si pour une raison quelconque, gardiens présents dans le temple, fanatique, priant devant l’autel privé de représentation divine, le Turkmène ne répondait pas.

Depuis huit jours, la captivité lui était devenue plus pénible. Il voyait Sara ! Elle ne pouvait le voir, elle. Et il songeait avec amertume que jamais plus elle ne le reverrait, s’il ne parvenait à échapper à ses innombrables geôliers.

Mais tout à l’heure, le Maître avait laissé tomber des mots d’espoir.

— La protection de l’armée anglo-russe était une étape de la libération des captifs du temple souterrain.

Lucien n’avait certes pas compris la corrélation existant entre les deux choses, mais il ressentait une confiance absolue dans son compagnon. La vague promesse incluse dans ses paroles l’avait réconforté. Voir Sara sur l’écran lui apporterait aujourd’hui une satisfaction sans mélange.

Il desserra de deux spires un pas de vis, et soudain les parois de la tente semblèrent se fondre, se volatiliser, permettant de discerner ce qui se passait à l’intérieur.

Sara était assise sur une couchette de campagne, enlaçant Mona Labianov dont le front s’appuyait sur l’épaule de la jeune femme.

Devant elles, Max Soleil et miss Mousqueterr se tenaient debout, parlant avec animation, autant que l’on en pouvait juger par le frémissement de leurs lèvres, par leurs gestes. Sur tous les visages passaient la crainte, la surprise, l’ennui.

— Qu’est-ce donc qui peut les émouvoir à ce point ?

La réflexion jaillit sans que le duc eut l’intention de la prononcer. Il peut voir, grâce au téléphote mais il ne peut entendre… Pour percevoir les sons, il faut que le parleur soit mis en action.

Ce lui est une inquiétude lancinante de deviner par le regard, que la duchesse, ses amis sont en proie à des idées désagréables, et de se sentir impuissant à préciser quelles idées les tiennent en éveil.

Mais Max Soleil tire sa montre. Inconsciemment, Lucien consulte la sienne.

— Midi moins cinq.

Le duc a clamé ces trois mots : Midi moins cinq : cela signifie pour lui :

— Dans cinq minutes, le parleur demandera la communication ; dans cinq minutes, je pourrai interroger Sara, savoir pourquoi ses yeux noirs si rieurs, décèlent à présent l’anxiété.

Dodekhan surpris, par ce subit éclat de voix, questionne :

— Qu’avez-vous ?

Il répond :

— Ils sont ennuyés, je le vois. Il me tarde de savoir pourquoi ?

— Vous n’attendrez pas longtemps. M. Max Soleil dispose le parleur.

Le Maître ne se trompe pas. Dans la perche centrale, le romancier plante le petit appareil qui va relier à travers l’espace toutes les victimes de San.

Une seconde, le silence règne, puis, d’une large plaque vibrante formant un angle droit avec le cadre de l’écran, un appel jaillit :

— Allô !

— Je suis là, répond Lucien d’une voix frémissante.

Sara s’est dressée d’un bond. Elle est auprès du parleur. Elle supplie :

— C’est Lucien, laissez-moi lui parler.

Mais Max Soleil s’est écarté devant la duchesse. Elle se penche sur le parleur. Avec une intonation impossible à rendre, elle prononce :

— Lucien, rassure-moi, car j’ai peur.

— Peur ?

— J’attendais midi avec une angoisse terrible. Depuis huit jours, on était bien tranquille. Cette nuit, l’incompréhensible a recommencé.

— Que veux-tu dire ?

— Les aérostats, bien gardés cependant, ont été lacérés, mis hors de service.

— Cela indique que San attaquera le camp avant peu, répliqua le duc avec un soupir de satisfaction. Les ballons eussent pu signaler les mouvements de ses bandes. C’est là ce qui vous inquiétait tout à l’heure ?

La plaque vibrante apporte une exclamation étonnée :

— Comment sais-tu notre inquiétude ?

— Par le téléphote. Je te regardais, chère âme, et je m’affligeais d’ignorer la cause de ton trouble.

À ce moment, l’organe de Dodekhan se fit entendre.

— Pressons-nous, mon cher Lucien ; nous pouvons être interrompus d’un moment à l’autre. Il importe que nos instructions soient données.

— C’est juste.

Et rapidement, le duc reprit :

— Dodekhan pense que le camp subira l’attaque la nuit prochaine. Que Stanislas Labianov et Aberleen donnent les ordres les plus sévères pour qu’aucun soldat ne bouge. Que tous les réflecteurs électriques soient prêts à fonctionner dès le début de l’assaut, mais que l’on ne bouge pas. L’armée assistera à un beau spectacle ; qu’elle demeure spectatrice, pour ne pas partager le sort des ennemis.

— Ce qui les concerne, vite, ordonna Dodekhan. Voilà bien longtemps que nos geôliers n’ont rôdé par ici.

Obéissant, Lucien poursuivit :

— Sans avertir personne, tu entends, bien, la bataille terminée, toi et Mlle Mona vous gagnerez la chaîne des factionnaires. Si l’on vous interroge, vous feindrez la curiosité. Soyez tranquilles, personne ne s’en étonnera. Vous vous dirigerez vers le petit pic rouge qui domine le cratère au Sud-Est et sur lequel le soleil brille vers quatre heures.

— Je sais, je sais.

— Là, Joyeux et Sourire vous attendront. Vous les suivrez. Ils vous diront ce qu’il y a à faire pour nous réunir enfin et à jamais.

À présent, Mona était auprès de la duchesse. En même temps qu’elle, la jeune fille murmura :

— Nous irons.

— Eh ! moi aussi, lança joyeusement Max Soleil.

Le duc consulta Dodekhan du regard, le Turkmène répondit par un signe affirmatif que M. de la Roche-Sonnaille traduisit aussitôt :

— Si vous le voulez, Monsieur Max Soleil, bien qu’il y ait danger.

— Cela me décide, répliqua le romancier.

— Nous vous savons brave. Si nous croyons devoir vous signaler le danger, c’est uniquement parce que miss Violet Mousqueterr restant au camp…

La phrase fut coupée net.

— Moi, je pars avec mes amies.

Violet exprimait ainsi sa volonté. Avec volubilité, elle continua :

— M. Max et moi avons commencé le voyage pour aider deux inconnues Elles sont nos amies maintenant, ce n’est donc point le moment de les abandonner.

Sur un signe de Dodekhan, Lucien s’empressa de clore l’incident.

— Comme il vous plaira. Ne cherchez plus à communiquer aujourd’hui. Vous ne communiquerez plus qu’une fois en route. Il serait trop terrible qu’une malchance bouleversât tous nos plans. Au revoir, Sara, au revoir.

— Au revoir.

Ce fut tout, le romancier, frappé par le dernier argument du duc, avait enlevé le parleur et le remettait soigneusement dans son portefeuille.

— Le téléphote, on vient, ordonna Dodekhan.

Manettes et roues cliquetèrent.

L’écran redevint gris, s’appliqua au mur, et quand une demi-douzaine de fanatiques pénétrèrent dans le sanctuaire avec des cris de mort à l’adresse des prisonniers, protégés par le rempart électrique du Réduit Central, il ne restait pas trace de « l’entrevue ».

La scène violente du matin se reproduisit.

Les Asiates, dans leur rage impuissante, jetèrent à leurs insaisissables adversaires les imprécations, les malédictions, dont les langues orientales sont si riches. Après quoi, enroués à force de crier, ils se retirèrent.

Dodekhan n’avait pas même paru s’apercevoir de leur présence. Le silence revenu, il dit seulement :

— Tout est prêt maintenant. Mangeons et dormons jusqu’au repas du soir. Nous veillerons la nuit prochaine.

Sur ce, il embraya le commutateur, qui déterminait la formation du rideau protecteur électrique contre lequel les efforts de San s’étaient naguère brisés, puis il franchit le seuil.

Au pied du cube de marbre de l’autel, une corbeille, avait été déposée.

Le jeune homme la souleva, la rapporta près de l’écran et replaça le commutateur dans sa position première.

Les insulteurs de tout à l’heure étaient les gardiens chargés de remettre la nourriture aux prisonniers. Lucien et son compagnon mangèrent de bon appétit la nourriture grossière mise à leur disposition, après quoi, ils s’étendirent sur les nattes, et s’endormirent.

À l’heure où allait se jouer une partie dont dépendait leur existence, bien plus encore leur bonheur, ils trouvaient le sommeil calme, sans rêves. C’était la préparation à la veillée des armes de deux héros.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

— Neuf heures, dit lentement Lucien.

Dodekhan opine du geste.

— La veille va commencer. Actionnons les appareils électro-telluriques qui mettront le camp anglo-russe à l’abri de toute surprise.

Les deux hommes se serrent la main, en proie à une émotion qu’ils ne peuvent dominer.

La partie suprême, ils l’espèrent du moins, va s’engager. Ils vont au téléphote, l’actionnent. Sans doute l’écran a été repéré déjà ; car, dans un paysage de nuit, paraît aussitôt le cratère éteint où dort le camp des régiments, envoyés d’Europe.

Mais soudain, Dodekhan prête l’oreille. Lucien écoute également.

Des pas, éloignés encore, résonnent dans les galeries accédant au sanctuaire.

Que signifie cela ? Qui vient à cette heure tardive ?

À l’ordinaire, les geôliers font trêve après le repas du soir. Pourquoi donc ce changement à leurs habitudes ?

Un tour de roue, les images s’effacent sur l’écran. Il était temps. Un groupe de Graveurs de Prières, de Masques Jaunes, fait irruption dans le temple, escortant un gros homme, rouge de teint, incandescent de cheveux, qui souffle, s’agite, se presse, sanglé en un complet de coupe européenne.

Les Asiates ne crient pas, ne profèrent nulle invective à l’adresse des prisonniers.

Ils sont respectueux, empressés autour de l’étranger. Ils lui désignent l’autel, le Réduit Central, la baie de communication.

Puis, sur un geste de lui, ils se retirent processionnellement, le laissant seul, éclairé par une lourde lampe dont le bronze se contorsionne en forme de dragon.

Les prisonniers se regardent interdits.

Évidemment, ils se demandent ce que veut ce personnage inconnu, s’il va demeurer là, s’il va les troubler par sa présence importune dans l’accomplissement de leur œuvre de protection.

Mais la réponse leur arrive aussitôt.

L’inconnu s’assure qu’il est bien seul dans le sanctuaire, puis il s’approche de la baie ouverte sur le réduit, en homme averti qu’il ne fait pas bon en être trop près, et avec un accent britannique des plus prononcés :

— Je donne le bonsoir, gentlemen, je dois dépenser ma vie le long de vous quelques jours durant. Aussi je présente, pour la correction des relations.

Se figeant en une attitude burlesque qu’il juge sans doute avantageuse, le singulier visiteur ajoute :

— Sir John Lobster, Représentant du Collège électoral de Beggingbridge à la Chambre des Communes, présentement ambassadeur et ami du noble San, Maître du Drapeau Bleu.

Dodekhan, le duc tressaillent. John Lobster. Les jours précédents, le parleur de Max leur a appris le rôle joué par l’Anglais.

— Je suis chargé, reprend sir John, de remettre en vos oreilles un message verbal de l’illustre San, et je remets avec le plaisir le plus grand, car en séparant le digne San de deux ladies qui l’intéressent, vous avez opéré la séparation de moi-même avec ma fiancée.

Il s’absorba dans la confection d’un grog.

Il marqua une pause. Ses auditeurs ne faisant pas mine de répondre, il reprit :

— Les deux ladies et mon doux cœur ont entraîné elles-mêmes en évasion. San est convaincu que vos artifices ne sont point étrangers à cela. Comme il est très occupé par une petite affaire, il a expédié mon corps en avant vers vous : primo, pour vous avertir qu’il allait revenir bientôt et en finirait avec vos personnages. Secundo, il a dit, parlant à mon honorable personnalité : Sir John, vous êtes Anglais ; vous connaissez donc les machines, un Anglais connaît toujours les machines. Vous surveillerez de près mes prisonniers et découvrirez le maniement des appareils diaboliques grâce auxquels ils me tiennent en échec.

Gonflant ses joues d’un air satisfait, John conclut :

— Je pense l’explication vous semble claire, et aussi loyale. Vous savez à présent que deux yeux anglais sont ouverts sur vous.

Ceci dit, il retourna s’asseoir à l’endroit où il était tout à l’heure ; d’une corbeille que les captifs n’avaient point remarquée à son arrivée, il tira un flacon, un verre, une cruche, une lampe à esprit de bois, et s’absorba dans la confection savante d’un grog.

C’est là sans doute ce qu’il appelait ouvrir des yeux anglais sur les prisonniers.

Hélas ! Ceux-ci n’étaient point en train de faire des réflexions railleuses.

Lui présent, impossible, d’agir. Et s’ils se résolvaient néanmoins à l’action, lui découvrant le secret du téléphote, il leur était impossible de prévenir Mona, Sara, leurs compagnons de la complication inattendue ; San annonçant son retour. Ainsi elles quitteraient le camp, guidées par master Joyeux, par miss Sourire, et soudain le géant surgirait sur leur chemin. Pourquoi avaient-ils prescrit, à leurs amis de ne plus utiliser le parleur avant d’avoir obéi à leurs instructions ?

Pendant quelques instants tous deux demeurèrent atterrés. Puis Dodekhan murmura si bas que le duc l’entendit à peine :

— Nous devons en tout cas assurer à l’armée européenne la protection sur laquelle elle est en droit de compter.

Des commutateurs claquèrent ; des manettes martelèrent des heurtoirs, puis un bruissement emplit la salle, le sanctuaire. On eût cru entendre une chute d’eau.

Le bruit tira Lobster des délices de sa préparation. Il regarda à droite, à gauche, non sans inquiétude, puis, ne découvrant rien, il grommela :

— Qu’est-ce que cela ?

— C’est une cascade dont je viens de déterminer l’intrusion dans les galeries du temple, répliqua Dodekhan avec un flegme déconcertant.

— Une cascade. Justement. Il me semblait, reconnaître le son.

— Dans une demi-heure, l’eau envahira le sanctuaire jusqu’à la voûte.

— Jusqu’à la voûte, hurla John affolé. Mais alors je ne pourrai plus respirer.

Puis une réflexion lui venant :

— Eh ! vous serez noyés aussi.

— Non.

— Comment, non ?

— Le circuit électrique qui empêche d’entrer chez nous, arrêtera la nappe liquide, comme il a arrêté naguère la balle que San me destinait. Il a dû vous conter cela.

— Oui, oui, bredouilla l’apoplectique personnage dont la terreur augmentait de minute en minute. En ce cas, je me sauve. San n’avait pas prévu la cascade.

En hâte, il replongeait lampe à alcool, verre, flacon, cruche dans la manne. Il saisissait le récipient en vannerie, il courait vers l’entrée du sanctuaire qui tout à l’heure lui avait livré passage.

La voix de Dodekhan l’arrêta net.

— Inutile, disait le jeune homme. À cette heure, les galeries sont impraticables. Un torrent les parcourt. Dans dix minutes, les eaux bouillonnantes envahiront la salle où vous êtes.

Un râle d’épouvante jaillit de la gorge de sir John. Ses jambes tremblèrent sous lui. Dans son désarroi, il lâcha la manne qui roula sur le sol avec un tintamarre de verre brisé.

— Comment échapper, comment ? balbutia le malheureux d’un accent étranglé.

— Réfugiez-vous près de nous. J’ai voulu vous donner une leçon, je ne souhaite pas votre mort.

— Mais le rideau électrique ?

— Je l’interromps un moment.

Une manette abaissée, et Dodekhan s’avance vers la baie, la franchit sans peine. Mais en le voyant approcher, une nouvelle défiance prend le gros Anglais. Il tire son revolver, il rugit :

— Si vous faites un pas, je tire.

— Inutile, riposte son interlocuteur en faisant demi-tour, je ne prétends pas sauver les gens malgré eux.

11 est rentré dans le réduit. Il est revenu auprès des appareils électro-telluriques. Quelques touches savamment poussées, et le vacarme redouble. On croirait qu’un torrent bondit tout proche.

Portée à son comble, la terreur de Lobster l’aveugle. Ce n’est plus de l’effroi, c’est la panique qui se déchaîne en son cerveau. Sans réfléchir, il se rue vers l’entrée du Réduit Central ; il le passe. Il est dans le réduit. Un claquement sec résonne. L’Anglais se retourne le revolver au poing.

— N’approchez pas.

— La peur vous trouble, Monsieur, réplique froidement Dodekhan ; je viens de l’établir le courant qui nous mettra à l’abri de l’eau.

Confus, l’Anglais-abaisse le bras, le laissant pendre le long de son corps ; mais le Maître du Drapeau Bleu actionne un mignon engrenage à crémaillère. Lobster répond à ce geste par un hurlement effaré.

Son revolver lui a été arraché des mains par une force irrésistible.

John tourne sur lui-même. Il aperçoit l’arme appliquée sur les deux pôles d’un électro-aimant, dans lequel Dodekhan a envoyé le courant.

Affolé, le gentleman se précipite pour reprendre l’arme. Il ne réussit qu’à recevoir une violente commotion qui le projette a trois pas et le fait rouler à terre.

Froissé, contusionné, il tente de se relever. Impossible… Dodekhan, Lucien qui a compris le but de son compagnon, se sont jetés sur le bedonnant personnage. Ils le ligotent, lui voilent la bouche et les yeux d’un lambeau d’étoffe. Ils le portent sur l’une des nattes, le couchent la face tournée vers le mur. Puis, Dodekhan avec un soupir de soulagement, s’écrie :

— Maintenant, il est aveugle et, sourd ; rien ne nous empêche plus de regarder ce qui va se passer là-bas, au cratère.

Mais son ton s’abaisse, devient mélancolique.

— Mon cher duc, prenez le revolver de cet homme. Une arme nous sera peut-être utile plus tard.

Et tandis que Lucien interrompt le courant, cueille le revolver sur l’électroaimant, le Maître du Drapeau Bleu actionne de nouveau le téléphote.

Sur l’écran se reflètent le cratère, les tentes.

La nuit est noire là-bas. De lourds nuages traversent le ciel, poussés par un souffle de tempête. Aucune lumière. Quelques feux achèvent de se consumer. Dans les tentes, des brasiers doivent entretenir la chaleur, mais toutes sont hermétiquement closes. Les généraux se sont scrupuleusement conformés aux instructions que Sara leur a transmises.

Il est dix heures. Les deux hommes se tiennent devant l’écran, attendant la venue de l’ennemi dans ce décor de ténèbres.

Et le jeune homme songe avec amertume que lui, le propagandiste de l’émancipation asiate est prisonnier, seul contre tous les fils d’Asie. Ironie des choses ! Ses seuls amis maintenant sont un petit groupe d’Européens : C’est grâce à eux qu’il vaincra peut-être San.



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VIII

OÙ RUSSES, ANGLAIS, GRAVEURS DE PRIÈRES ET SAN LUI-MÊME, NE COMPRENNENT RIEN.


C’était bien l’intérieur de la tente que le téléphote du Réduit Central avait révélé à Dodekhan et au duc de La Roche-Sonnaille. Sara, ses compagnons de voyage s’y trouvaient encore réunis.

Après leur communication avec le Maître du Drapeau Bleu, ils avaient transmis au quartier général les avis de leur mystérieux correspondant ; en omettant bien entendu ce qui avait trait à leurs personnes.

Puis, en proie à une émotion, faite de l’angoisse d’attendre et de l’ignorance de ce qu’ils devraient faire une fois hors du camp, ils avaient déambulé parmi les tentes, cherchant vainement à s’intéresser aux menus détails de la vie du camp. Ils souhaitaient échapper à l’idée fixe, se soustraire aux suppositions incessantes de leur imagination.

Hélas ! quand la folle du logis se donne carrière, rien ne saurait enrayer sa course fantaisiste. Tous en avaient fait la cruelle expérience, et, vers la nuit tombante, alors que les ténèbres et le froid allaient s’appesantir sur la terre, les voyageurs s’étaient dirigés vers le quartier général.

Les généraux les y attendaient à dîner.

Depuis huit jours qu’ils séjournaient au camp, les voyageurs et leurs hôtes avaient appris à penser de même. À présent, Labianov, lord Aberleen lui-même, mis par de fréquentes conversations au courant des moindres aventures de la duchesse, en étaient venus à croire en Dodekhan aussi ardemment que la charmante Parisienne.

Aussi les promeneurs furent-ils accueillis par ces paroles de Labianov :

— Toutes les dispositions prescrites par le Drapeau Bleu sont prises.

— À la bonne heure, s’exclama joyeusement Mona, tout heureuse de l’alliance établie entre son père et celui que, tout bas, elle nommait son fiancé.

— Nous avons reporté notre ligne de factionnaires en arrière du rebord circulaire du cratère.

— Bien encore.

— Seulement, comme il convient d’être prêt à tout événement, toute l’armée sera sous les armes. Nous avons concentré l’artillerie sur l’éminence qu’occupe le quartier général, ce qui lui permettrait, le cas échéant, de pointer ses feux dans toutes les directions. Mais les ordres les plus sévères ont été donnés, pour que les troupes ne fassent pas un mouvement, ne brûlent point une cartouche, tant qu’une fusée rouge ne s’élèvera pas au-dessus du mamelon que nous occupons.

— Et les projecteurs électriques ?

— Disposés sur le front de bandière, ils pourront être actionnés au premier signal.

Les généraux se mirent à rire, et le père de Mona acheva :

— Il fera clair comme en plein jour sur ce plateau ; m’est avis qu’il y aura là une surprise désagréable pour les assaillants.

Durant le repas, les officiers se montrèrent d’une humeur joyeuse. Rien, en effet, ne met en gaieté des conducteurs d’hommes, autant que la pensée d’avoir assuré la sécurité de leurs subordonnés et la déconfiture de l’ennemi.

S’ils avaient été moins préoccupés par les événements prochains, ils auraient remarqué chez Mona, chez la duchesse, une sorte de contrainte. De toute évidence, celles-ci faisaient effort pour cacher leurs réflexions intérieures.

Elles songeaient qu’après la victoire, un chagrin frapperait le général Labianov, si heureux à cette heure. Sa fille quitterait secrètement le camp pour aller vers un but fixé par le Maître du Drapeau ; un but qu’il n’avait point désigné.

Enfin, le dîner se termina. Les officiers allèrent parcourir le camp, afin de s’assurer une dernière fois que leurs ordres avaient été complètement exécutés.

Mona et ses amis regagnèrent leur tente.

C’est là qu’ils étaient réunis. La duchesse, toujours tendre aux tristesses de sa compagne, lui parlait à voix basse.

— Mona, disait-elle, pourquoi ne laisseriez-vous pas un mot à votre père ?

— Pourquoi ?

Une lueur s’était allumée dans les yeux bleus de l’interpellée.

— Mais, reprit-elle après un court silence, le puis-je ? Cela ne serait-il pas contraire aux désirs de…

— De Dodekhan. Je ne le pense pas. Tout dépend des termes de votre missive.

Et doucement, Sara ajouta :

— Voyons, raisonnez, ma chérie. Quelle douleur voulez-vous éviter à votre excellent père ? Celle de constater votre disparition sans savoir à quoi l’attribuer, n’est-ce pas ?

— Sans doute.

— Alors, ne suffit-il pas de l’avertir que vous quittez volontairement le camp, pour travailler à l’écrasement définitif dès ennemis de la civilisation européenne. Recommandez-lui de garder le secret. Ordre de Dodekhan. Vous n’aurez rien dit de ce que notre ami nous a confié, et cependant vous aurez rendu l’espoir au général Labianov.

Pour toute réponse, Mona embrassa la duchesse, puis elle rédigea une lettre brève dans les termes indiqués par sa vaillante amie.

Ce soin pris, tous se sentirent désœuvrés. Ils subissaient ce malaise indéfinissable de ceux qui attendent un événement à la production duquel leur volonté, leur action doivent rester étrangères.

Et puis, une crainte vague. La manifestation scientifique, annoncée par Dodekhan, se réaliserait-elle ? Certes, les quatre personnages groupés sous la tente se débattaient depuis de longs mois au milieu d’une véritable féerie de la science. Toutefois, jamais encore phénomène aussi puissant n’avait frappé leurs yeux. Un homme, grâce à une machinerie inconnue, arrêtant à distance l’élan furieux de hordes barbares.

Le doute, ce bourreau subtil des heures d’attente, s’infiltrait en eux, picotait leurs cerveaux, jetait en leur esprit les ferments du découragement.

Dans le camp, tout bruit avait cessé. Sous la vague clarté tombant des étoiles, les tentes alignées se distinguaient confusément. Sur le plateau du quartier général, les canons, débarrassés de leurs enveloppes protectrices, allongeaient leurs gueules d’acier vers l’horizon sombre qui cachait les mouvements de l’ennemi attendu.

Tantôt l’un, tantôt l’autre des voyageurs allait lever le panneau d’entrée, jetait un regard au dehors, puis revenait en branlant la tête.

Aucun ne songeait qu’à cette heure même, au fond de leur prison du Réduit Central, Dodekhan et Lucien, penchés sur l’écran du téléphote, regardaient le même paysage, attentifs, eux aussi, au mystère de cette nuit angoissante.

Minuit, une heure du matin.

Au début de la veillée, Max avait à diverses reprises, entraîné ses compagnes dans les méandres d’une conversation, dont le principal mérite était d’apporter une diversion aux pensées générales. Mais peu à peu, il avait rencontré une résistance plus grande. Peut-être aussi s’était-il fatigué de l’effort. Le silence régnait maintenant.

Aux soldats, aux officiers, aux généraux, cette nuit de veille devait paraître interminable. Le danger en lui-même est peu de chose ; ce qui est pénible, ce qui émousse les courages, c’est la proximité du péril et l’ignorance de l’instant où il se manifestera.

Tout homme devient brave quand il est dans le feu de la bataille. Presque tous tremblent alors que, l’arme au pied, ils attendent l’ordre qui les précipitera dans la fournaise.

Et vraiment, San paraissait se faire un malin plaisir de prolonger l’incertitude de l’armée : Un long silence encore, et la voix de Violet s’élève :

— Deux heures.

À cette minute précisément, Max Soleil, penché à l’entrée de la tente feutrée, regarde au dehors. Au son des paroles, il se retourne :

— Chut !

Ses compagnes sont aussitôt debout. Elles se glissent vers lui.

— Entendez-vous quelque chose ?

Il murmure :

— Écoutez.

Les jeunes femmes s’immobilisent. Elles tendent l’oreille.

Le froid est cinglant cette nuit. Il semble qu’il fouille le sol de ses griffes glacées. De la terre montent des grésillements, coupés parfois d’un éclat bref, strident. Il gèle à pierre fendre. Sous l’action de la température exceptionnellement basse, les rocs se désagrègent lentement en impalpables poussières, que les dégels des étés futurs entraîneront vers les plaines, vers les océans, déposeront en terrains d’alluvion à l’embouchure des fleuves.

— Eh bien ? interroge Sara après un moment.

Le romancier l’interrompt du geste.
LES ASSAILLANTS ONT ÉTÉ JETÉS VIOLEMMENT SUR LE SOL.

— Il me semble que là-bas, par delà le cercle de nuit qui nous entoure, j’entends des bruits, autres que ceux de cette nature désolée.

Ses interlocutrices écoutent avec plus d’attention. Leurs oreilles se sont accoutumées au bruissement des roches au travail. Elles pensent percevoir d’autres sons lointains. Et soudain, Violet étend le bras :

— On marche de ce côté.

C’est vrai ! On discerne le pas prudent d’une troupe. Cela n’est point le rythme régulier d’un détachement discipliné ; c’est le bourdonnement confus d’une horde irrégulière, où chacun progresse à sa fantaisie, sans se préoccuper de l’allure du voisin.

— De ce côté également, murmure Mona, désignant une direction opposée. Elle aussi a raison. Le même piétinement confus grouille dans les ténèbres. C’est l’ennemi enfin ! Oui c’est lui. Une rumeur légère monte du camp. Un mouvement, soudain vient de s’y produire. Les hommes sortent des tentes… Ils se portent sur la ligne qui leur a été assignée ; les régiments prennent leurs formations de combat.

Maintenant, du fond des ténèbres, le bruit de troupes en marche arrive de tous côtés. Un vaste cercle d’Asiates se resserre incessamment autour du cratère qui abrite la petite armée européenne. On devine des bandes innombrables accourant à la curée. Où, San a-t-il enrôlé tous ces combattants ? Comment a-t-il pu les amener jusqu’ici ? Nul Européen ne le saurait dire. Le mystère des étapes, du ravitaillement sur les Hauts Plateaux a été bien gardé.

Et cependant, dans ces solitudes où un homme meurt de faim, San a trouvé le moyen de nourrir, de maintenir ses sauvages guerriers en force et en santé.

Le bruit s’enfle, devient tumulte. À la limite de l’ombre, des formes sombres se montrent, mobiles. Puis, un hurlement terrifiant s’élève vers le ciel, cri de guerre qui enclôt le camp de sa menace circulaire. Les pas d’une multitude ébranlent la terre ; c’est l’attaque.

Et brusquement, les ténèbres se dissipent. Une lumière éclatante inonde les abords du camp d’une clarté blanche. Tous les projecteurs ont été mis en action à la fois. Cette subite illumination étonne l’assaillant. Les masses ainsi révélées subissent un flottement ; mais l’hésitation est brève. La cohue humaine reprend sa course.

Elle est à deux cents mètres à peine du rebord du cratère. Elle avance toujours. La voici à cent cinquante, à cent vingt-cinq mètres. Est-ce que Dodekhan s’est mépris sur la puissance de ses appareils électro-telluriques ? Est-ce que la barrière qu’il prétendait créer sur le passage des Asiates est illusoire ?

Les ennemis progressent toujours.

Les généraux qui, du quartier général, observent également, ont la même impression de doute que les voyageurs. Une fusée rouge s’élève en sifflant au-dessus du monticule.

À ce signal, le fond du cratère prend l’aspect d’une fourmilière… Les bataillons se croisent, les commandements vibrent dans l’air. Autour du quartier général, les artilleurs pointent les pièces, les mettent en batterie.

Mais les mouvements commencés ne s’achèvent pas.

Une sorte de grésillement se propage tout à l’entour du cratère, et une clameur, d’épouvante au delà, de joie délirante en deçà, ébranle l’atmosphère. Un invisible ennemi vient de faucher net les premiers rangs des assaillants.

Des centaines d’Asiates ont été jetés violemment sur le sol, où ils se tordent avec des hurlements de damnés. Ceux qui les suivent veulent reculer. Cela leur est impossible ; les derniers rangs poussent invinciblement en avant, les obligent à s’engager sur le terrain chargé d’électricité.

L’arme au pied, les Russes regardent, les Anglais plaisantent. Une joie formidable, délirante, secoue les rangs.

Elle ne connaît plus de bornes, lorsque des étincelles électriques pointent ainsi que des lances de feu sur le terrain infranchissable.

Cela dure quelques minutes à peine. De la multitude lancée à l’assaut par San, il reste deux ou trois cents hommes épars autour du camp, affolés, ahuris, qui s’enfuient dans toutes les directions, avec des hurlements d’épouvante. Tout le reste a été couché par la prodigieuse manifestation électrique.

La panique des survivants enivre les soldats. Leurs officiers tentent en vain de les retenir. Ils se ruent en avant, en un mouvement instinctif, irrésistible.

Ils ne vont pas loin. Les premiers qui atteignent le sommet de l’entonnoir du cratère sont projetés en arrière, roulent sous les pieds de leurs camarades.

Ce seul fait brise l’élan belliqueux. Évidemment, en s’obstinant à passer sur le terrain chargé d’électricité, les Européens auraient le même sort que les Asiates.

On relève les hommes culbutés. Ils n’ont aucun mal, quelques contusions, et voilà tout.

Du haut du mamelon dressé au centre du cratère, Stanislas Labianov et son collègue anglais ont assisté à toute la scène.

Les canonniers, prêts à servir leurs pièces, ont interrompu les manœuvres commencées. Cette bataille où la terre a brisé, anéanti une armée, leur fait l’effet d’un rêve. Et Aberleen exprime ainsi la morale qu’il tire de l’aventure :

— Ce Drapeau Bleu ! S’il lui plaisait, pas un de vous ne sortirait d’ici.

Parole grave dans la bouche de l’un des commandants en chef. Elle constate l’inutilité de l’expédition envoyée par l’Europe ; l’impossibilité de vaincre un adversaire qui, protégé par une ceinture presque infranchissable de déserts montagneux, dispose en outre de la plus effrayante puissance scientifique que possédât jamais un humain !

Labianov ne répond pas. À quoi bon ? N’est-il pas évident qu’il pense comme son collègue. Tous deux à cet instant comprennent que les trônes, les couronnes, sont irrémédiablement condamnés par la logique même du progrès.

Qu"est le pouvoir impérial, royal, auprès de celui-ci ? Une convention admise, que la volonté d’un peuple peut dénoncer à toute heure.

Tandis que la science, elle, est une vérité palpable, terrible ou douce, à l’étreinte de qui nul ne se peut soustraire.

Tous deux éprouvent le besoin d’échapper aux regards des officiers, des artilleurs qui les entourent. Il leur faut être seuls, sans témoins, pour exprimer leur prodigieuse stupeur. La victoire foudroyante les laisse moralement meurtris, brisés, sous une impression absorbante de cauchemar.

Une dernière fois, leurs yeux parcourent le champ de bataille. Sans doute, l’électrisation du sol a pris fin. Les soldats maintenant circulent sur le terrain qui naguère se couronnait d’éclairs. Leurs clameurs passent dans l’air. Ils font la moisson d’armes étranges, de coiffures baroques, d’objets aux formes inusitées, que les morts de cette hécatombe électrique brandissaient une heure plus tôt.

Ce spectacle fait frissonner les généraux. Ils se prennent par le bras, et muets, les jambes chancelantes, s’appuyant l’un sur l’autre, ils reviennent lentement vers le quartier général.

Au passage, ils soulèvent la portière de la tente de leurs hôtes, de Mona, de Sara, de Max Soleil, de miss Violet, de ces êtres amis qui leur ont apporté l’alliance de ce Dodekhan, dont ils ont constaté le pouvoir. La tente est vide. Stanislas Labianov a un grand geste vers l’horizon.

— Ils sont là-bas, sans doute. Ils ont voulu voir.

Et plus bas, il ajoute :

— Ils se sont accoutumés à ces merveilles. Dans tout courage entre une part d’habitude.

Aberleen incline la tête, sans parler, et tous deux pénètrent dans le quartier général, salués au passage par le factionnaire réjoui, qui s’écrie :

— Ah ! petit père, quelle belle bataille !

C’est un fantassin russe. Ce simple exprime la pensée de tous les soldats en liesse dans le camp.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Dès le combat engagé, Mona avait laissé en évidence sur le piquet de la tente, la lettre d’adieu préparée pour son père, puis se tournant vers ses compagnons, elle avait dit :

— Descendons au camp. Le moment venu, il sera bon de se trouver aussi près que possible du rocher rouge, désigné comme lieu du rendez-vous avec master Joyeux et miss Sourire.

— Très juste, appuya Sara, j’allais proposer la même chose.

Max et Violet se dirigèrent aussitôt vers la sortie, mouvement démontrant leur parfait accord avec leurs compagnes.

Oh ! ils n’eurent besoin d’aucune précaution pour dissimuler leur marche.

Toute l’armée, à ce moment était en quelque sorte hypnotisée par le spectacle qu’elle avait sous les yeux.

Aussi, Mona et ses amis gagnèrent-ils sans encombre le fond du cratère. Ils circulèrent entre les rangées de tentes, vides de leurs habitants, car les malades mêmes s’étaient portés sur le front de bandière afin de mieux voir.

Mais en approchant du « front », les jeunes gens durent s’arrêter. Les curieux présentaient un obstacle infranchissable.

Obstacle qui se dissipa bientôt, car quelques militaires, plus audacieux que les autres, s’étant assurés que le terrain ne foudroyait plus, les soldats entraînant leurs officiers s’éparpillèrent ainsi qu’une volée d’oiseaux sur le champ de bataille.

— Avançons, murmura le romancier. L’instant est favorable. Tous sont occupés à ramasser des armes, des harnachements. On ne nous remarquera, même pas.

L’événement devait lui donner pleinement raison.

La petite troupe traversa le champ de carnage sans éveiller l’attention de quiconque. Et cependant, ce fut pour les jeunes femmes un instant d’atroces émotions. Partout des cadavres ; ici, isolés, plus loin, amoncelés. Sous la clarté crue des projecteurs, les morts apparaissaient hideux, contractés, les membres raidis en d’invraisemblables convulsions. Certains portaient des traces d’affreuses brûlures. C’était le tableau sinistre d’une électrocution géante.

Max allait de l’une à l’autre de ses compagnes ; il leur traçait la route entre les morts. À différentes reprises, il dut les soutenir pour escalader de véritables remparts de cadavres.

Seules, les jeunes femmes eussent renoncé à cette marche sinistre.

Mais le romancier les encourageait. Et puis, autour d’elles, des Russes, des Anglais riaient, lançaient des plaisanteries macabres, chacun en sa langue maternelle, avec cette indifférence du soldat devant la mort, cette compagne de la guerre, qui fauche aujourd’hui l’un, demain l’autre.

Enfin, le terrain meurtrier est traversé. À cent pas peut-être, se dresse le rocher rouge indiqué par Dodekhan. Ce rocher apparaît comme le but le plus riant aux voyageuses dont les yeux sont encore pleins de visions lugubres.

Elles se hâtent vers lui. Elles vont l’atteindre, quand brusquement, l’obscurité se fait. Les projecteurs se sont éteints tous à la fois, et des sonneries de clairons, de fifres, rappellent les soldats au camp.

Aveuglées par l’obscurité soudaine, Violet, Sara, se sont arrêtées sur place. Mona chuchote d’une voix tremblante :

— Où êtes-vous ?

Tandis que le romancier qui, lui, a déjà gagné le rocher, appelle d’un ton contenu :

— Par ici. Je tiens le roc rouge.

Il s’interrompt pour jeter un cri :

— Qu’est-ce que c’est ?

Une main vient de saisir sa main. Mais à sa question, on répond vite :

— Master Joyeux.

— Ah !

Le romancier n’a pas le loisir d’ajouter quoi que ce soit à cette onomatopée. Celui qui vient de se faire reconnaître l’a déjà quitté. Max distingue confusément, une, puis deux silhouettes falotes bondissant vers l’endroit où sont restées ses compagnes. Il se confie :

— Joyeux et sa petite amie Sourire.

Mais qu’est-ce encore ? D’autres ombres passent, suivant la même direction que les gamins. Celles-ci sont souples, sveltes, on dirait des félins. Et le Parisien, un instant surpris, se gourmande :

— Bon ! Leurs panthères noires. J’ai suffisamment suivi la piste de l’une de ces jolies bêtes pour ne pas être surpris en la voyant.

Mais un groupe s’approche de lui. Ce sont ses compagnes, que guident les gamins, auxquelles les fauves prodiguent des marques d’amitié. La duchesse, Mona, flattent les panthères sans la moindre crainte.

— Bonjour, ma belle Zizi.

— Bonjour, bon Fred.

Et miss Violet, un peu déconcertée tout d’abord à l’apparition des fauves, se rassure à voir ses amies si paisibles. Elle aussi flatte les panthères, qui semblent très honorées de cette caresse d’une inconnue. Tous parlent à la fois, interrogeant. Mais master Joyeux répond gravement :

Au-dessus du feu ronronne une marmite.


— Tout à l’heure, quand nous serons hors de vue du camp.

Miss Sourire ajoute :

— Un campement dans les rochers. Bon feu. Des yaks. De la venaison. Du thé !

Tous ont compris. Si l’on constatait leur départ, les projecteurs fouilleraient le plateau de leurs rais lumineux. Ils seraient aperçus, poursuivis, ramenés au camp. Jamais Labianov ne consentirait à laisser sa fille s’enfoncer de nouveau dans les solitudes glacées des Hauts Plateaux.

Ils se souviennent, de la lettre d’adieux laissée par la blonde Slave. D’une minute à l’autre, elle peut être découverte, cette lettre, que personne n’aurait eu le courage d’empêcher Mona d’écrire. Et la peur d’être pris les talonne. Tous pressent le pas dans les traces des gamins. Ceux-ci ont pris par la main la duchesse et la fille du général Labianov. Ils les guident, leur signalent les aspérités du chemin.

Autour de la petite troupe, Fred et Zizi bondissent. Les panthères sont joyeuses. Elles se lutinent, se poursuivent, se perdent dans l’ombre, puis en jaillissent brusquement. Des montagnards les prendraient pour des gilds, pour des lutins des plateaux.

Et l’on monte, l’on descend, pour remonter encore.

Tout à coup à quelque distance, une légère lueur rougeâtre se montre. Sara retient Joyeux qui s’est fait son conducteur.

— Quoi ? questionne le gamin.

— Un feu là-bas.

— Oui, le nôtre. C’est là que nous allons.

La marche est reprise. On contourne un amoncellement de rocs énormes que l’on supposerait entassé par la main de géants. Une sorte de chambre a été réservée au centre de l’amas, un feu clair y brille, au-dessus duquel ronronne une marmite.

— Mais c’est une véritable installation, s’écrie joyeusement la duchesse, seulement, master Joyeux, ne crains-tu pas que la flamme attire quelques rôdeurs ?

L’interpellé rit silencieusement.

— Des soldats de San ? prononce-t-il avec une indicible ironie.

— Précisément.

— Ne vous inquiétez pas, Madame la duchesse. Ils sont loin d’ici. Ils courront jusqu’à ce qu’ils tombent, ils ont cru que les génies de la montagne les frappaient de leurs lances de feu. San ne les réunira plus jamais.

En quelques mots, le petit vient d’expliquer la panique qui a dispersé les survivants des bandes de San.

Avec leur propension au merveilleux, leur ignorance scientifique absolue, les combattants rassemblés autour du camp européen, ont attribué aux esprits de la nuit les manifestations électriques que leur intellect ne pouvait comprendre.

Ce sont les Génies qui les ont battus, dispersés, exterminés. Dès lors, les Génies n’approuvent pas les projets de San. Ils protègent les gens d’Europe, dont San voulait la destruction. Ils se sont retournés contre l’athlétique Graveur de Prières. Ils lui ont refusé obéissance. Ils l’ont abandonné. Et partout, au loin, ils porteront la nouvelle de la défaite du chef par les puissances extra-terrestres. Partout, ils communiqueront leur indiscipline, leur découragement.

Les gamins expriment ces faits avec des mines si drôles que les voyageurs se laissent aller à partager leur gaieté communicative.

Ils prennent place autour du foyer, qui répand dans la chambre de pierre une douce chaleur.

On est bien là, sous l’influence de la tiédeur, du ronron de la marmite dont le chant monotone promet le repas chaud, réconfortant, l’on s’oublierait presque dans la jouissance physique de l’instant.

Mais master Joyeux, lui, ne saurait oublier les ordres de Dodekhan, du seul homme vraiment bon à sa faiblesse qu’il ait rencontré. Puis, les jours de misère ont blasé le gamin, tout comme sa petite compagne, miss Sourire.

— Tandis que Sourire veillera sur la marmite, prononce le gamin, je vais dire à Mlle Mona et à Mme de la Roche-Sonnaille, ce qu’attendent d’elles ceux qui m’ont envoyé.

Ces simples mots suffisent à chasser l’accès de sybaritisme du petit groupe. La réalité de la situation leur réapparaît.

Tous regardent Joyeux, dont la face maigre, les yeux vifs, s’éclairent étrangement à la flamme rouge du foyer. Lui aussi a l’air d’un lutin de la montagne. Mais il parle.

Il conte d’abord comment Dodekhan et le duc, qui, du Réduit Central, peuvent bouleverser l’Asie à deux, trois mille kilomètres de distance, sont impuissants sur l’unique kilomètre séparant leur prison du poste A.

Et tous sont impressionnés par cette lacune. Ainsi, Dodekhan a pu détruire les bandes de San ; il a pu réaliser ce prodige électrique dont les voyageurs ont été témoins. Et à deux pas de lui, à portée de sa main presque, il ne saurait se libérer de l’étreinte de quelques geôliers.

Il dit la tristesse du Maître à constater combien l’état mental des Asiates est éloigné de celui qui permettrait l’émancipation pacifique, préparée par Dilevnor, tentée par lui-même.

L’heure de la délivrance doit être reculée. Mais Dodekhan ne veut pas la destruction de l’admirable et irrésistible force emmagasinée par son père dans les entrailles de la montagne.

Il veut que cette force soit mise hors de l’atteinte de tous. Il veut qu’elle attende, ignorée mais intacte, les temps où l’Asie jaune sera apte à concevoir l’alliance de la liberté et de la bonté.

Pour cela, il faut dissimuler l’abri des appareils électro-telluriques, fermer la sente unique conduisant au temple. Le secret sera gardé par Dodekhan, par ses descendants, transmis de génération en génération jusqu’à l’être prédestiné qui aura la joie d’accomplir l’œuvre géante.

C’est du poste A seulement que l’on peut déterminer les explosions, les bouleversements du sol susceptibles d’effacer le chemin sacré, d’isoler du monde le temple et le Réduit Central.

Et Dodekhan, captif en ce dernier point, ne saurait gagner le poste A.

Tous écoutaient sans un mot, sans un geste, pétrifiés par l’évocation du rêve gigantesque, évocation faite par ce gamin, ce gavroche asiatique, avec accompagnement de gestes baroques, inattendus. Nul n’échappa à un petit frisson, quand Mona demanda d’une voix hésitante :

— Qu’attend de nous le Maître du Drapeau Bleu ?

— Il attend que nous lui ouvrions le chemin entre le poste A et le Réduit Central ; que nous débarrassions d’ennemis, les mille mètres de galeries qui relient ces deux points.

— Nous. Comment le pourrions-nous ?

— Nous le pourrons, dit tranquillement le gamin, si Mlle Mona connaît bien la valeur des verres colorés.

La phrase énigmatique laissa bouche bée les interlocuteurs du petit.

— Que veux-tu dire, Joyeux ?

— Quels verres colorés ?

— Ceux qui faisaient partie de votre bagage, la caisse de Stittsheim.

— Oui, je sais l’usage, je le sais bien.

— Alors, Mlle Mona, voulez-vous nous dire lesquels, parmi ces tubes, ont causé la mort des gens de San à Calcutta ?

— Les violets.

— Ce sont les seuls qui tuent ?

— Non, les indigos, ou bleus-noirs sont également mortels. Mais tandis que les violets brûlent, déterminent l’incendie des matières combustibles, les bleus-noirs arrêtent la circulation sans laisser de traces.

— Cela vaut mieux. Alors, les tubes violets et indigos sont ceux que nous prendrons.

— Que nous prendrons, se récrièrent les assistants secoués par ces dernières paroles, ils ne sont donc pas restés au pouvoir de San ?

Les enfants se prirent à rire.

— Il ne les a même pas soupçonnés. Nous nous sommes fait donner la caisse comme part du butin. Elle est là, entre les pierres.

Tous se retournèrent vivement, plongeant leurs regards dans la fente que le gamin désignait du doigt.

Il ne les avait pas trompés. Remplissant l’écartement de deux des énormes pierres formant l’édifice naturel sous lequel la petite troupe s’abritait, les voyageurs reconnaissaient la caisse de chêne enfermant la « gamme » des tubes de lumière colorée.

Sans se faire part de leurs pensées, chacun avait plus d’une fois déploré la perte de cet « arsenal lumineux ». Une joie intense les envahit à le savoir là, à portée de la main. Mais ils sursautèrent en entendant le gamin déclarer :

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— Nous enterrerons ce coffre sous les pierres pour le retrouver plus tard.

— Pourquoi l’enterrer ?

— Parce que nous ne possédons pas de yaks et que nous ne pouvons nous charger de pareil poids.

Les auditeurs de Joyeux baissèrent la tête. L’argument était sans réplique.

— Seulement, continua le petit, puisque les tubes violets et indigos donnent la mort, nous les partagerons. Ces armes inaccoutumées n’inspireront aucune méfiance à nos adversaires. Ils sont peut-être deux cents ; nous sommes huit, en comptant nos braves panthères. Elles se chargeraient bien d’une vingtaine de ces serviteurs de San ; mais après ?

Il exposait cette situation avec la plus absolue tranquillité. On n’eût point supposé que ce gamin maigre, à la taille exiguë, songeait dans ces conditions à engager la lutte contre les Graveurs de Prières, si supérieurs numéri