Miss Nella, souvenirs des mers de l’Inde

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MISS NELLA
SOUVENIRS DES MERS DE L'INDE


I. — LE BUNGALOW

La petite île de Colabah forme comme un appendice de l’île plus étendue sur laquelle s’élève la ville de Bombay. Bien qu’elle soit presque partout environnée de rochers noirs, battus par les vents de la mousson, elle offre des parties assez fertiles, et les Anglais y ont bâti un certain nombre de ces maisons de plaisance, — nommées dans le pays bungalows, — où ils aiment à passer la saison des chaleurs. Le capitaine Josuah Mackinson habitait, en 1840, l’une de ces villas, construite sur le bord même de la mer. Vers la fin de l’été, s’étant levé un peu avant l’aurore selon son habitude de chaque jour, le capitaine se mit à se promener dans son jardin. La brise du matin frémissait dans les longues feuilles des cocotiers qui ornaient les quatre coins de sa maison, comme les panaches d’un dais. Les fleurs odorantes au large calice, dont nous admirons dans nos serres chaudes les pâles reproductions, exhalaient leurs parfums enivrans et les oiseaux, parés des plus vives couleurs, se jouaient en gazouillant à travers les branches des figuiers. De toutes parts la mer, dorée par les premières lueurs de l’aube, se couvrait de voiles pointues comme l’aile du goéland. Les lourdes barques arabes s’éloignaient aux cris des équipages, penchés sur leurs avirons, dans la direction de Mascate et d’Ormuz, tandis que les canots élancés des pêcheurs malabars regagnaient lentement la terre. Les milans affamés planaient le long du rivage, le cou tendu, suivant d’un œil attentif le retrait de la marée, qui laisse toujours à sec sur le sable et dans le creux des rochers des myriades de mollusques et de petits poissons. Sur la chaussée qui joint Colabah à Bombay couraient d’un pas rapide, les jambes nues et la poitrine découverte, les vendeurs de légumes et les pêcheurs, empressés d’arriver à la ville avant que la chaleur et la poussière eussent flétri leurs marchandises. Bientôt la brise, qui gardait encore l’empreinte des fraîcheurs de la nuit, cessa de souffler. Le bourdonnement des insectes devint plus intense à mesure que le chant des petits oiseaux s’apaisait dans les buissons, et les gouttes de rosée, qui avaient un instant brillé comme des milliers de perles sur les tiges de toutes les plantes, se fondirent comme les étoiles qui s’éteignent devant la splendeur du jour. Le soleil, qui s’élevait victorieusement au-dessus des montagnes de la côte, commençait à embraser l’atmosphère. Alors le capitaine Mackinson vint s’asseoir dans son salon, dont les larges fenêtres ouvertes permettaient à l’air de circuler librement. Par un côté de l’appartement sortit, en portant la main à son turban rouge, le jardinier malabar, qui venait de déposer sur le guéridon un vase de Chine rempli de belles fleurs ; par l’autre entrèrent deux-serviteurs, qui offrirent respectueusement à leur maître le café et le narguilé.

Boire à petites gorgées une tasse de fin moka et aspirer par larges bouffées la fumée du tabac de Perse au milieu d’un jardin planté des plus magnifiques arbres, en face de la vaste mer, c’est à coup sûr savourer l’une des plus complètes jouissances de l’épicurisme oriental. Le capitaine Mackinson le comprenait ainsi : tout entier à ses pensées, ayant conscience du bien-être dont il jouissait, il laissait ses regards errer vers les caps lointains ombragés de palmiers, au milieu desquels surgissaient çà et là les cimes des pagodes, comme chez nous on verrait la hutte d’un pâtre apparaître au milieu des fougères. Il dormait pour ainsi dire les yeux ouverts, quand le frôlement d’une tunique de soie l’arracha à sa rêverie. Une jeune fille, vêtue à la manière des femmes du pays, s’avança vers le capitaine Mackinson.

— Bonjour, Nella, dit le capitaine en lui tendant la main.

— Salut à vous, cher père, répondit la jeune fille, qui déposa un baiser sur le front du capitaine.

Celui-ci contempla silencieusement pendant quelques minutes la jeune filles qui s’était blottie en un coin du canapé. À demi couchée sur les coussins, Nella ressemblait à l’une de ces divinités hindoues, au visage sérieux, aux pieds desquelles les brahmanes placent chaque jour leur offrande de fleurs et de fruits.

— Eh bien ! Nella, dit le capitaine en faisant bouillonner l’eau dans le tube de son narguilé, qu’avons-nous ce matin ?… Que veut dire ce petit air boudeur ?

— Mon père, répondit la jeune fille, j’ai du chagrin, beaucoup de chagrin…

— Quinze ans et beaucoup de chagrin ! répliqua le capitaine, c’est chose rare assurément.

— Mon père, j’ai du chagrin, et vous savez bien pourquoi…

— Hein ? fit le capitaine. Tu es entêtée, Nella !

— Soit ; mais enfin je veux voir l’Europe, je meurs d’envie de connaître…

— De connaître… quoi ? reprit vivement le capitaine ; les brouillards de Londres, l’ennui qui donne le spleen, la contrainte à laquelle nous condamnent les exigences de la vie occidentale…

— Et les plaisirs, les fêtes, ces réunions charmantes, où la civilisation de l’Europe se manifeste dans tout son éclat, vous n’en dites rien, mon père ! C’est là ce que je veux voir…

— Ah ! l’inconnu, voilà ce qui nous attire et nous fascine tous tant que nous sommes, murmura le capitaine Mackinson ; puis, s’adressant à sa fille : — Pauvre enfant, lui dit-il, ces fêtes et ces plaisirs ne sont pas pour nous !… Crois-moi, Nella, restons ici, restons dans ce pays où nous avons la vie large et facile. En Angleterre, nous ferions une pauvre figure ; ici au contraire, nous marchons de pair avec les radjas

La jeune fille ne répondit rien ; laissant tomber sa tête sur sa poitrine, elle poussa de gros soupirs.

— Écoute-moi bien, reprit le capitaine Mackinson, je ne veux pas, je ne puis pas aller m’établir dans cette Europe que tu brûles de connaître. Lequel de nous deux doit se soumettre à la volonté de l’autre ?

— Ah ! mon père, si vous m’aimiez bien ! s’écria la jeune fille…

Nella, répliqua gravement le capitaine Mackinson, tu viens de prononcer une parole qui m’afflige.

— Non, non, reprit avec vivacité la jeune fille, vous ne m’aimez plus… Vous voulez que je meure d’ennui et de langueur dans la petite île de Colabah !… Menez-moi en Europe, je vous le demande en grâce, je vous le demande à genoux !

Elle s’était agenouillée et baisait les mains de son père en les mouillant de ses larmes. Le capitaine Mackinson la releva doucement : — Mon enfant, tu as des désirs impétueux qui te dominent, des volontés désordonnées que tu exprimes sans réflexion… Si je t’avais fait élever en Angleterre, dans un pensionnat…

— Dans un pensionnat, enfermée entre quatre murs, et contrainte d’obéir, moi !… s’écria Nella. J’y serais morte au bout d’un mois, de colère et de dépit…

— Si je t’avais fait élever dans un pensionnat, tu serais plus sage, Nella, reprit le capitaine ; mais tu n’aurais pas pu vivre sous ce froid climat, et je ne voulais pas me séparer de toi… Je t’ai trop aimée, chère enfant, et j’en suis puni.

— Oh ! non, vous n’êtes pas puni de m’avoir trop aimée, répliqua la jeune fille. La petite Nella ne fait-elle pas la joie de son père par son affection et par ses caresses ?… Eh bien ! je veux être sage aujourd’hui, mais sage comme une miss anglaise, et ne plus vous parler de ce qui vous fait de la peine. C’est à moi de céder, j’en conviens, jusqu’à ce que vous m’accordiez ce que je vous demande en récompense de ma soumission…

Le capitaine Mackinson essuya les larmes de sa fille et la pressa dans ses bras avec les marques de la plus vive tendresse. Celle-ci avait dit vrai : le père ne pouvait se passer des caresses de la chère enfant qu’il aimait jusqu’à la faiblesse, et s’il lui refusait de la conduire en Europe malgré ses pressantes sollicitations, c’est que de puissans motifs le retenaient en Asie. Issu d’une famille écossaise respectable, mais pauvre, le capitaine Mackinson n’aurait pu vivre honorablement en Angleterre avec la demi-solde d’un officier en retaite. Bien qu’il n’espérât guère obtenir un grade plus élevé que celui qu’il avait conquis à la pointe de son épée, le service actif convenait à sa nature entreprenante. Il était en 1840 le plus ancien officier de l’armée des Indes, et depuis vingt-cinq ans qu’il guerroyait en Asie, jamais il n’avait eu la pensée de retourner en Europe. Les congés qu’il obtenait à des intervalles réguliers, il les employait à chasser dans les jungles et dans les montagnes. Peu à peu l’Inde était devenue pour lui une seconde patrie ; il en aimait la végétation exubérante, les aspects à la fois séduisans et sauvages, les habitudes de vivre agréables et faciles, et jusqu’au climat torride dont sa sobriété et sa constitution robuste lui permettaient de braver les influences pernicieuses. On le regardait comme un excellent officier, plein de bravoure et d’expérience ; mais on l’oubliait au war office, où il ne se trouvait personne qui parlât en sa faveur. De plus, il avait commis une faute qui devait nuire beaucoup à son avancement. Ennuyé du célibat et entraîné par une passion irréfléchie, il avait épousé, à l’âge de trente-cinq ans, une femme née dans l’Inde, et ce mariage, contracté en dehors des usages reçus, l’avait éloigné de la société de ses frères d’armes. La femme du capitaine Mackinson était cependant Européenne par son père : elle descendait d’un des aventuriers français qui prirent du service, vers la fin du siècle dernier, chez les princes de la confédération mahratte ; mais par sa mère elle appartenait à la race indigène et conquise. « Malgré les grâces de sa personne, la femme du capitaine Mackinson dut vivre à l’écart et ne point se montrer parmi les dames anglaises. Son mari, qui se vantait à bon droit d’être du plus pur sang écossais, n’en coula pas moins des jours heureux avec celle qu’il avait choisie pour sa compagne : il soutint généreusement son rôle et ne regretta jamais la résolution qu’il avait prise ; mais son bonheur devait être de courte durée. Après cinq années d’une union paisible et d’autant plus douce que les bruits du monde ne la vinrent jamais troubler, il perdit l’épouse à laquelle il avait eu le courage de sacrifier une partie de sa considération personnelle. Celle-ci lui laissait en mourant, comme souvenir d’une félicité trop vite envolée, une fille qui devint l’unique joie de son père.

Nella, élevée sur les genoux du capitaine Mackinson,— qui changeait fréquemment de résidence et vivait souvent sous la tente,— ne fut point initiée aux secrets de l’éducation européenne. Sa seule gouvernante avait été sa nourrice indienne, Gaôrie, née dans les montagnes du centre de l’Inde. Nella était donc ce que la nature l’avait faite : elle joignait à la noble fierté de son père la pétulance de son aïeul l’aventurier français ; de plus elle tenait de sa mère ces élans impétueux, ces accès de langueur et de vivacité, de paresse et d’énergie que, dans son langage sévère, la prude Europe a qualifiés du nom de caprices.

Depuis que le capitaine Mackinson était veuf, aucun obstacle ne s’opposait à ce qu’il reprit sa place parmi les gentlemen anglais ; mais soit qu’il eût gardé le goût de la solitude, soit qu’il désirât jusqu’à la fin de sa vie rester fidèle au souvenir de la femme qu’il avait perdue, il continua à se tenir en dehors du monde officiel ; seulement il recevait de temps à autre la visite de quelques jeunes officiers qui trouvaient du profit à s’entretenir avec lui, et prenaient plaisir à causer avec Nella. Il y avait dans la nature peu cultivée, mais intelligente de cette enfant, une spontanéité charmante ; elle aimait singulièrement à interroger les Européens et écoutait avec une avidité extraordinaire tout ce qu’on disait autour d’elle de la société et des usages de l’Occident. De là naissait en elle un désir immodéré de voir le pays d’où venaient les jeunes gens qui visitaient son père, et de se mêler elle-même à ce monde civilisé dont elle se faisait une idée aussi imparfaite qu’attrayante. Fidèle à sa double origine, elle avait les instincts naïfs des femmes de son pays et les aspirations mondaines des jeunes filles élevées pour briller. Personne, pas même son père, n’aurait eu le courage de l’avertir que la couleur incertaine de sa peau pourrait bien lui interdire l’entrée de ces salons dorés dont la pensée troublait la paix de ses rêves. Au milieu de ces illusions et dans cette ignorance des mœurs de l’Occident, Nella croissait en âge et en beauté sous le radieux soleil de l’Inde.


II. — LA DJADOUGAR.

Au mois de décembre de la même année, par une belle nuit toute resplendissante d’étoiles, deux palanquins stationnaient à la porte du bungalow habité par le capitaine Mackinson.

— Sir Edgar, dit celui-ci en s’adressant à un jeune homme qui se tenait debout près de l’une des fenêtres du salon, tout est prêt. Si vous le voulez, nous allons partir.

— A vos ordres, capitaine, répondit sir Edgar. La brise du large commence à souffler, et la lune ne tardera pas à paraître.

En un instant, les deux gentlemen eurent endossé leurs jaquettes de flanelle et serré les boucles de leurs longues guêtres de coutil blanc. Il s’agissait d’une partie de chasse dans les marais de Panwell, qui s’étendent sur la côte mahratte, à quelques lieues de l’île de Bombay. Pendant tout l’hiver, les canards et les bécassines s’y réunissent en grand nombre. Au signal donné par le capitaine, les serviteurs furent sur pied ; les cuisiniers et leurs aides prirent les devans, emportant avec eux la vaisselle et les provisions de bouche ; puis vinrent les boys, chargés d’avoir soin des narguilés, puis enfin le konsamah (maître d’hôtel), qui fermait la marche. Les porteurs de palanquin s’élancèrent bientôt au petit trot, et tout le cortège disparut derrière les arbres du jardin.

Quoiqu’il fût tard déjà, Nella ne dormait pas. À peine son père était-il parti qu’elle se sentit possédée du désir de l’aller rejoindre. Rejetant avec vivacité la babouche qu’elle balançait nonchalamment au bout de son petit pied, elle réveilla sa nourrice Gaôrie, qui sommeillait, étendue tout de son long sur un tapis.

— Gaôrie, lui dit-elle, lève-toi vite ; appelle mes porteurs, et partons !

— Où veux-tu aller à pareille heure, petite Nella ? demanda la nourrice en se frottant les yeux.

— Je veux accompagner mon père dans son excursion sur la côte… Allons, dépêche-toi !…

— Mais le capitaine grondera ; d’ailleurs il n’est pas seul…

— C’est précisément parce qu’il y a un étranger avec lui que mon père ne nous grondera pas. Vite, vite, fais venir mon palanquin avant qu’il ne soit trop tard.

Pendant que Gaôrie se résignait à obéir aux ordres de Nella, celle-ci était allée s’asseoir sur la dernière marche du perron qui conduisait du salon au jardin. Impatiente de partir, elle chantait à demi-voix en frappant le sable du talon, lorsqu’une forme noire se dressa à ses côtés. Nella, effrayée, poussa un cri ; il y avait là, près d’elle, une vieille femme presque nue, à la peau ridée, au crâne osseux couronné de cheveux gris.

— Qui es-tu ? que me veux-tu ? demanda Nella.

— J’ai faim ; donne-moi une poignée de riz pour remplir mon ventre [1] répondit la vieille femme.

— Il n’y a plus de riz à cette heure ; va plus loin, pauvre vieille, va, tu me fais peur… Gaôrie ! Gaôrie !…

Aux cris de sa jeune maîtresse, Gaôrie arriva, suivie de près par le palanquin. Quand elle aperçut, à la clarté des étoiles, la hideuse femme, hâve, décharnée, dont la peau noire était à demi décolorée par l’âge, Gaôrie fut frappée d’épouvante : — C’est une djâdougâr [2], dit-elle en tremblant ; regarde, petite Nella, comme elle secoue sa chevelure dans l’allée que nous devons suivre. De chacun de ses cheveux blancs il sortira une sorcière comme elle… Oh ! si nous traversons le cercle maudit, il nous arrivera malheur, petite Nella !… Restons, restons ici et tâchons de lui trouver une poignée de riz ! — Le temps presse, répliqua Nella ; si nous tardons, le bateau qui attend mon père aura mis à la voile. — Puis, s’adressant aux porteurs de palanquin : — Djaldi, djaldi, daôro toum ! (vite, vite, courez, vous autres !)…

Les porteurs s’élancèrent au pas de course dans l’allée que venait de quitter la djâdougâr. Gaôrie, qui tremblait pour sa maîtresse plus encore que pour elle-même, se tenait à la portière ; mais la vieille sorcière ne se montra plus, soit qu’elle fût sortie du jardin ou qu’elle demeurât blottie derrière le tronc d’un figuier multipliant, dont les branchés pendantes formaient, en s’implantant de toutes parts dans le sol, une immense tonnelle. Quand Gaôrie traversa l’endroit où elle croyait que la djâdougâr avait secoué sa chevelure. il lui sembla sentir comme le souffle d’une ronde invisible tournoyant au milieu de l’obscurité. Elle se mit, elle aussi, à presser le pas des porteurs, et dans son effroi elle regardait avec une douloureuse anxiété le palanquin où était couchée sa chère Nella. La lune commençait à se montrer et projetait le long de la route des ombres fantastiques. Deux ou trois de ces grosses chauves-souris dont l’envergure égale celle d’une corneille voltigeaient autour des arbres en agitant sans bruit leurs ailes crochues. La mer battait le rivage avec un murmure mélancolique, la brise gémissait dans les cocotiers, dont les feuilles en se froissant rendaient un sou pareil à celui de la grêle tombant sur les tuiles d’un toit. Il n’y avait dans tout cela rien que de très ordinaire ; mais l’esprit prévenu de Gaôrie y voyait des présages de mauvais augure. Nella au contraire ne songeait qu’au plaisir d’une excursion sur la côte, faite en compagnie de son père, dont elle ne se séparait jamais. La présence d’un étranger l’inquiétait bien un peu ; mais Nella était fille d’Eve, et la curiosité lui donnait de la hardiesse.

Quand elle approcha du rivage, la barque, qui portait son père, sir Edgar et toute leur suite allait prendre le large. C’était un grand bateau du genre de ceux que l’on nomme bholia, et gréé de deux voiles latines comme les canges du Nil. L’équipage, composé de Malabars païens, avait suspendu sous la proue une couronne de petites fleurs afin de se rendre propice le dieu des eaux. Tout étant prêt à bord, il ne restait plus qu’à livrer au vent les voiles pointues qui frissonnaient le long des vergues.

Langar out’haô (levez l’ancre) ! cria le capitaine Mackinson. Les matelots malabars allaient obéir lorsque le konsamah, portant la main à son front dit tout bas au capitaine : — J’entends une voix qui appelle… C’est celle de Gaôrie.

En effet, Gaôrie, toujours obsédée par l’image de la vieille femme aux cheveux blancs et craignant de voir le bholia s’éloigner avant l’arrivée de sa maîtresse, jetait de loin et d’une voix essoufflée cette phrase sonore : — Sabar karo, sabar karo, sahebi ati hai (attendez, attendez, voici mademoiselle qui vient).

Le capitaine Mackinson sauta vite à terre, et il se trouva face à face avec sa fille qui sortait de son palanquin appuyée sur le bras de Gaôrie. Nella portait de longs pantalons à la turque et un grand châle qui l’enveloppait de la tête aux pieds.

— Eh bien ! Nella, lui dit son père un peu surpris de la voir paraître, tu veux donc être de la partie ?

— Sans doute, répondit la jeune fille ; si vous ne voulez pas me conduire en Europe, c’est bien le moins que vous m’emmeniez dans vos promenades sur la côte… Qui donc vous accompagne dans cette partie de chasse ?

— Un jeune homme débarqué depuis peu et qui m’a été recommandé, sir Edgar Tideforth…

Nella avait pris le bras de son père, qui la fit monter à bord du bholia. Une lampe éclairait imparfaitement la cabine, assez vaste pour contenir dix personnes. Sir Edgar se leva, fort étonné de voir arriver en pareil lieu et à pareille heure cette jeune fille, dont il ignorait l’existence et qui se montrait sous un costume aussi étrange. Lorsque le capitaine Mackinson le présenta lui-même à Nella, qu’il appelait sa fille, la surprise de sir Edgar fut à son comble ; il lui semblait avoir devant les yeux le type d’une de ces gracieuses figures si finement dessinées que les artistes hindous aiment à peindre sur le vélin de leurs manuscrits. Les lueurs incertaines de la lampe donnaient à la couleur mate des joues de miss Nella comme des reflets d’or bruni, et les petites perles qu’elle portait à ses pendans d’oreilles ne lançaient pas un éclat plus vif que ses noires prunelles. Un peu gênée elle-même de se trouver là, dans cet étroit espace, devant un inconnu dont elle n’avait fait qu’entendre la voix à travers la porte du salon, Nella demeura silencieuse pendant quelques instans. Peut-être aussi le visage distingué, la taille noble et élégante, l’œil bleu doucement sévère de sir Edgar, lui inspiraient-ils un peu de crainte. Le capitaine Mackinson s’aperçut bien que ces deux jeunes gens, nés et élevés sous des climats si différens, cherchaient à s’étudier et ne se comprenaient pas. Il n’eut pas de peine non plus à s’expliquer l’embarras de sir Edgar lorsque celui-ci l’avait entendu nommer Nella sa fille. Quoiqu’il lui en coûtât de raconter les détails de sa vie passée, il fallait qu’il en fît connaître à son jeune ami les principaux épisodes. S’adressant donc d’abord à sa fille : — Chère Nella, lui dit-il, tu as été un peu hardie de venir nous rejoindre en pleine nuit.

— Mais, mon père, répondit-elle, vous m’aviez oubliée, et j’ai cru vous faire plaisir en vous montrant que je pense toujours à vous…

— Très bien, Nella, reprit le capitaine, tu seras de la partie, puisque tu l’as voulu… D’ailleurs je t’ai un peu habituée à faire tes volontés… Ah ! sir Edgar, les pères sont toujours faibles… Cette enfant est mon unique consolation ; sans elle, je serais seul au monde… Le capitaine poussa un soupir et ajouta : — Ma chère Nella, il est tard, bien tard ; retire-toi dans ta cabine et va prendre du repos…

Nella obéit ; après qu’elle eut affectueusement pressé la main de son père, sir Edgar lui fit un profond salut auquel elle répondit en inclinant doucement la tête.

— Maintenant montons sur le pont, reprit le capitaine Mackinson, et causons. Vous voyez comme l’air est doux ! Les habitans de l’Inde, ces enfans gâtés du soleil, ont nommé l’hiver cette saison délicieuse où les matinées sont fraîches, les journées chaudes et les soirées tièdes…

— Nos étés pluvieux ne valent pas ce mois de décembre, répliqua sir Edgar ; le ciel est d’une profondeur merveilleuse. Des millions d’étoiles scintillent comme autant de perles suspendues à la voûte du firmament, et voici que la lune, brillante comme un miroir d’acier, semble se pencher au-dessus des montagnes pour contempler son image dans la transparence des flots.

— Eh bien ! sir Edgar, il y a dans ces climats choisis un charme qui captive, et l’esprit le mieux trempé finit par en subir l’influence à un certain moment. Les exigences du service nous exposent parfois à des périls imprévus contre lesquels le plus brave officier de l’armée se trouve sans force. Dans ces contrées mystérieuses que nous parcourons en vainqueurs, de l’Himalaya à Ceylan, de l’Indus au pays des Birmans, montagnes, fleuves, végétation, tout est grandiose ; partout règne en despote ce soleil terrible dont les rayons troublent nos pauvres têtes. Les populations au milieu desquelles il nous faut vivre, toutes dégénérées qu’elles sont, n’en gardent pas moins l’empreinte d’une civilisation antique et respectable ; on sent que sur elles a passé le souffle de cette poésie immense, profonde, qui fut la gloire des peuples primitifs. Leurs croyances et leurs monumens, marqués au coin d’une imagination exaltée jusqu’au délire, sont comme autant de problèmes qu’un esprit curieux s’efforce de comprendre, et celui qui s’aventure dans le dédale de leurs légendes court risque de s’y perdre… Figurez-vous, sir Edgar, un officier dont la jeunesse se passe au centre même de l’Inde, loin de tout ce qui lui rappelle l’Europe : il pourra bien prendre en pitié les rêves monstrueux du génie hindou, il pourra certes mépriser ces milliers d’hommes courbés sous le joug d’un polythéisme grossier ; mais il ne demeurera peut-être pas insensible aux formes extérieures de cette société qui a encore son prestige. Fier de parcourir en maître ces contrées fameuses où régnèrent tant de dynasties puissantes, de gouverner ces radjas captifs dans leurs palais dorés, il s’abandonnera sans doute à des rêves d’orgueil ; mais le hasard peut faire passer devant lui un visage de femme dont le profil, modelé avec grâce, semble calqué sur celui d’une médaille bactrienne, et l’Européen, ému, fasciné, essaiera vainement de lutter contre la passion qui le subjugue… Cette femme, dans toute la fraîcheur du premier âge, portera un costume oriental, parsemé d’étoiles d’or ; il y aura dans ses veines juste assez de sang européen pour imprimer à son visage cette fermeté qui manque au type hindou. On est loin, bien loin de son pays, que l’on ne reverra peut-être jamais ; on n’a ni parens ni amis à qui demander conseil ! La passion d’ailleurs parle haut sous la zone torride ! On oublie qu’il y a des résolutions dans lesquelles on doit mettre moins de poésie que de réflexion. Tout gentilhomme écossais que l’on soit, on est entraîné vers cette image, qui a passé comme une vision, comme une personnification de cet Orient féerique dont les Mille et Une Nuits ont rempli nos jeunes imaginations !… Tenez, sir Edgar, il y a dans ces unions disparates, et que nos préjugés condamnent, un prestige singulier, un charme mystérieux comme la pâle clarté que répand autour de nous ce ciel lumineux…

Le capitaine Mackinson avait prononcé ces dernières paroles d’une voix émue ; les souvenirs que d’ordinaire il tenait discrètement cachés au fond de son cœur venaient de s’éveiller en lui et l’obsédaient comme un essaim d’abeilles dont on a heurté la ruche d’une main imprudente. Après un moment de silence : — Vous comprenez maintenant, sir Edgar, poursuivit-il, ce qu’est ma fille, pourquoi je l’aime jusqu’à la faiblesse, pourquoi je la laisse s’épanouir librement au grand soleil, comme une plante du tropique… Jamais je n’en pourrais faire une miss anglaise ; d’ailleurs pourquoi essaierais-je de la contraindre ? Je me plais à retrouver en elle l’image vivante de sa mère. La voilà grande cependant, et Dieu sait ce que deviendra cette pauvre enfant, qui aspire déjà à connaître ce monde de l’Europe pour lequel elle n’est pas faite !

Tandis que le capitaine Mackinson parlait ainsi, la barque s’éloignait rapidement du rivage ; poussée par la brise qui gonflait ses grandes voiles pointues, elle se berçait mollement de droite à gauche, et derrière le gouvernail se creusait un sillon d’écume tout scintillant de lueurs phosphorescentes. Les matelots malabars étendus à la proue veillaient à demi endormis. Avec leurs grands corps noirs enveloppés dans les longues pièces de coton blanc qu’ils portent d’ordinaire roulées autour de la tête, ils ressemblaient à des fantômes. Sir Edgar, assis à la poupe, à côté du capitaine Mackinson, songeait aux confidences que celui-ci venait de lui faire. La jeune fille à moitié Asiatique, au pittoresque costume, qu’il avait aperçue à la lueur d’une lampe, commençait à occuper son imagination : il lui tardait de la voir à la clarté du jour ; mais il s’en fallait de plusieurs heures que l’aube ne parût, et le capitaine Mackinson, frappant sur l’épaule de sir Edgar, lui dit à voix basse : — Tout dort sur la terre et sur les eaux, mon jeune ami. Au lieu de rêver ici, descendons dans la cabine et tâchons de dormir tout de bon. La journée qui se prépare sera fatigante, et nous avons besoin de nous reposer ayant de commencer la chasse.

Sir Edgar et le capitaine Mackinson allèrent se coucher sur les lits de repos disposés dans la cabine, et ils avaient fermé les yeux, lorsque les vibrations d’une mandoline indienne se firent entendre dans la petite chambre située derrière celle qu’ils occupaient eux-mêmes. Aux préludes un peu grêles de l’instrument se joignirent bientôt les accens d’une voix limpide et métallique. C’était Nella qui répétait cette chanson si connue dans l’Inde :

Are touti, kidar guya [3] ?

Son chant ressemblait moins à de la musique vocale qu’au gazouillement du bengali. Mêlé au murmure des flots contre les flancs de la barque, il était mieux fait pour provoquer le sommeil que pour l’éloigner. Le capitaine Mackinson ne se crut donc point obligé d’interrompre l’innocente récréation de sa fille. D’ailleurs il s’endormit presque immédiatement. Quant à sir Edgar, il écoutait ces accens singuliers, ces notes fines, saccadées, qui semblaient rouler comme des gouttes de rosée sur les pétales d’une fleur, et il croyait entendre les refrains que chantent les péris des contes persans. Tout en s’abandonnant à sa rêverie, il se disait avec surprise : Ce charme indéfinissable répandu sur toutes les choses de l’Orient serait-il donc un reflet des âges primitifs dont les peuples occidentaux n’ont jamais goûté la sereine grandeur ?


III. — LE BHOLIA.

Le jour parut enfin ; les rochers arrondis de l’île d’Élephanta, qui se dressaient comme une masse informe vaguement éclairée par les pâles reflets de la lune, commencèrent à se colorer d’une teinte rose. Les montagnes de la côte mahratte, dont les cimes dentelées ressemblent à des forteresses flanquées de tours et de donjons, laissaient passer par leurs brèches profondes les premiers rayons du soleil. La brise du large soufflait avec moins de force, et les palmiers, plus abondans sur le sable de ces rivages que les ajoncs sur les falaises de la Bretagne, n’agitaient plus que faiblement leurs vastes éventails. Sur le ciel d’un bleu d’azur, dont aucun nuage n’altérait la pureté, planaient quelques grands vautours aux ailes rondes ; des troupes innombrables d’oiseaux aquatiques, bécassines, courlis et pluviers, qui s’.élevaient tout à coup dans les airs, effrayées par le passage d’un faucon, annonçaient le voisinage des marais de Panwell. Nella, son père et sir Edgar prenaient sur le pont de la barque le café du matin.

— Vous voyez cette anse pleine de roseaux qui s’enfonce là-bas à notre gauche sous des masses de verdure ? dit le capitaine Mackinson. C’est là que nous allons aborder. Nous y serons avant une heure, pour peu que nos marins consentent à se servir de l’aviron… Et s’adressant aux Malabars qui se tenaient accroupis à la proue, mangeant à pleines mains leur riz plus blanc que la neige : — Serrez vos voiles, leur dit-il, et penchez-vous sur les rames.

— Pourquoi nous presser ? répliqua sir Edgar. Laissez-moi jouir de cette matinée splendide ; les vallées silencieuses qui se déroulent aux flancs de ces montagnes abruptes, toutes parées d’une végétation luxuriante, me font songer à la première aurore éclairant le monde au lendemain de la création. Elles me rappellent les tableaux que les vers de Milton ont inspirés au peintre Martin… N’admirez-vous pas comme moi, miss Nella, cet immense paysage ?…

— Oui, répondit Nella avec un sourire, tout cela est beau ; mais tenez, ce qui me fait rêver, moi, c’est ce gros navire qui s’en va là-bas, toutes voiles dehors !… Dans trois mois, il abordera en Europe.

— Sans doute c’est un bienfait de la Providence que d’être né en Europe, répliqua sir Edgar, et celui qui a vu le jour sur cette terre de la civilisation doit souhaiter d’y fermer les yeux ; mais il y a dans nos régions septentrionales des saisons maussades et dures qui nous font trouver délicieuses vos contrées, que le soleil réchauffe toujours.

— Les Parsis, fils des Guèbres, prétendent que le soleil est l’âme du monde, et ils lui élèvent des temples. Seriez-vous donc de leur secte, sir Edgar ? Ah ! vous ignorez que le soleil de l’Inde fane et brûle en peu d’instans tout ce qu’il y a de plus délicat sur la terre ?

— Soit, repartit sir Edgar ; mais croyez-vous, miss Nella, que la vie se développe dans sa plénitude là où l’ombre règne trop souvent aux dépens de la lumière ?

— Mais c’est à une lutte incessante contre un climat hostile que vous devez votre brillante civilisation, et c’est à vos longues nuits que vous devez l’éclat de ces fêtes brillantes…

— Où l’orgueil et la vanité se donnent rendez-vous, interrompit le capitaine Mackinson. Ici la nature est perpétuellement en fête, et tous ont part à ses splendeurs, le pauvre autant que le riche !

— Miss Nella, reprit sir Edgar, en fixant sur la jeune fille des regards pénétrans, la fleur qui s’épanouit au grand air n’a rien à envier à ses sœurs condamnées à éclore dans les serres chaudes : celles-ci paraissent plus belles peut-être, parce qu’elles brillent sous un ciel sombre ; mais celle-là possède plus de vitalité, et son parfum est plus suave.

— Vous parlez par images comme les Orientaux, dit Nella avec un sourire ironique ; je suis trop habituée à ce langage pour prendre plaisir à l’entendre…

— Eh bien ! je vais parler plus clairement, puisque vous le voulez, miss Nella…

— Je vous écoute, dit la jeune fille, et elle se tint debout, appuyée contre un des mâts de la barque, dans une attitude à la fois gracieuse et attentive.

— Vous êtes jeune, bien jeune, miss Nella, reprit sir Edgar, et déjà une curiosité ardente entraîne votre esprit vers l’inconnu, par-delà les mers ! Dédaignant cette puissante nature qui vous entoure, vous, fille du soleil, vous rêvez un monde brumeux qui vous semble bien beau, parce que vous le colorez avec les reflets de votre imagination…

— Encore des images ! interrompit miss Nella ; vous aimez trop la poésie, sir Edgar…

— J’accepte le reproche, répliqua celui-ci, à la condition que vous le partagiez avec moi. Il y a en vous beaucoup de poésie, miss Nella, il n’y a même guère que de la poésie, et je vous en félicite, car c’est par elle que se font jour les élans d’une âme généreuse. Les poètes d’ailleurs ont le mérite de la discrétion ; ils savent cacher dans leurs vers et exprimer sous des formes figurées ce qu’il y a de plus intime et de plus vrai dans le cœur humain.

— Prenez garde, sir Edgar, vous allez faire de la philosophie comme un brahmane de Bénarès.

— Vous avez raison, miss Nella ; je m’égarerais, si vous n’aviez soin de me remettre dans la droite voie. Ce que je voulais vous dire se borne à ceci : en face de cet immense panorama qui se déroule autour de nous, devant cet horizon merveilleux où les montagnes abruptes baignées par une lumière éblouissante semblent surgir du sein de l’océan, une seule chose, avez-vous dit, attire vos regards : c’est ce navire qui cingle à pleines voiles vers l’Europe… Et moi je vous répondrai, miss Nella : En désirant avec trop d’ardeur ce qui est loin de vous, en rêvant un bonheur imaginaire dans un monde inconnu, ne vous exposez-vous point à ne pas discerner un bonheur réel qui passerait à votre portée ?…

Ces paroles avaient été prononcées avec un accent ferme et affectueux à la fois. Nella ne répondit rien ; elle semblait agitée par les réflexions qui se présentaient à son esprit. C’était la première fois qu’elle trouvait l’occasion de soutenir une conversation suivie, et elle y avait pris plaisir. Jusqu’ici, les jeunes officiers qui visitaient son père s’étaient amusés à la faire jaser comme un oiseau babillard. Ils tenaient la petite Nella pour une enfant gâtée, dont l’éducation avait été fort négligée et qui possédait, à défaut de jugement, une imagination vive et enjouée. Sir Edgar, au contraire, venait de s’entretenir avec elle sur un ton sérieux, comme s’il eût été en présence d’une jeune fille élevée en Europe. Cette prévenance de sa part avait touché Nella ; elle se sentait plus timide devant sir Edgar, dont les manières réservées lui inspiraient le respect, et cependant elle était disposée à l’écouter avec confiance. C’est qu’il y a un moment où toute jeune fille, ennuyée des vains et futiles propos qui se tiennent autour d’elle, souhaite sans le savoir les entretiens moins frivoles où les grandes questions de la vie sont discrètement traitées, et ce moment était peut-être arrivé pour miss Nella.

Cependant la barque approchait du rivage, et le capitaine Mackinson, qui était descendu dans la cabine pour y prendre son attirail de chasse, reparut sur le pont. — Sir Edgar, dit-il à son jeune ami, voici le marais où nous allons chasser. Ce soir nous reviendrons dîner dans la barque, et nous repartirons au lever de la brise pour Colabah…

— Je vous suis, capitaine, dit sir Edgar. Et se tournant vers la jeune fille : — Miss Nella, lui dit-il, nous allons courir comme des fous à la poursuite des innocentes bêtes qui nagent paisiblement dans les eaux de ce marais ! Et pourquoi ? Pour nous repaître de leur chair à la manière des sauvages ! L’homme civilisé a de ces retours déraisonnables vers la vie primitive… Combien les femmes sont plus sages !…

— Oh ! répliqua gaîment Nella, elles sont moins hardies, et voilà leur seul mérite… Il y a pourtant des instans où elles vous valent bien, messieurs !

— Vraiment, dit le capitaine Mackinson, il ferait beau voir une jeune fille aller à la chasse, surtout dans ces pays où l’on est exposé à de dangereuses rencontres !

— Vous êtes toujours braves, vous autres, poursuivit Nella, parce que votre courage part de là, — elle portait la main à son front en parlant ainsi,— et nous, nous avons de la bravoure à certains momens, parce que chez nous le courage part du cœur… Bonne chasse, messieurs ! Du pont de la barque, j’assisterai à vos glorieux exploits.

Le capitaine Mackinson, ayant serré la main de sa fille, sauta à terre, accompagné de sir Edgar, qui marchait à pas lents comme s’il eût quitté la barque à regret. Au même instant débarquèrent le maître d’hôtel et les cuisiniers, qui allèrent disposer le déjeuner sous un groupe d’arbres, au fond de la baie ; à quelques pas des chasseurs venaient deux serviteurs chargés de recueillir le gibier. Bientôt les coups de fusil retentirent à travers les joncs, au grand déplaisir des indigènes, qui ont horreur de voir répandre le sang des créatures vivantes. Assise sur le pont de la barque, miss Nella suivait du regard les évolutions des oiseaux du marais, qui volaient en troupe serrée au-dessus de la tête des chasseurs. À chaque instant, quelque volatile à l’aile rapide tombait mortellement atteint, en tourbillonnant comme la feuille sèche que le vent arrache à la branche touffue d’un vieil arbre. À côté de miss Nella se tenait sa nourrice Gaôrie ; elle abritait sous un vaste parasol de bambou le front de sa jeune maîtresse. Un peintre eût pris plaisir à représenter ces deux femmes si différentes d’âge et de physionomie, enveloppées dans une même ombre, tandis que tout était lumière autour d’elles. Le visage de Gaôrie, — de ce noir foncé que les Hindous comparent au reflet luisant de l’aile du corbeau,— exprimait la tranquillité passive que donne l’habitude d’obéir. Avec ses pieds et ses bras nus chargés de bracelets d’argent, ses cheveux abondans nattés derrière la tête, ses boucles d’oreilles démesurément larges et ses flancs découverts, elle ressemblait à ces statues étranges que l’on place dans des niches sous le péristyle des pagodes. Elle ne songeait à rien ; ses grands yeux demeuraient fixés sur la jeune fille confiée à ses soins, et dont elle épiait jusqu’au moindre désir. Nella, au contraire, se tenait dans une attitude méditative ; enveloppée dans les plis de son châle, dont le fin tissu dessinait ses épaules arrondies, la tête penchée en avant, le menton appuyé sur la paume de sa main, elle semblait s’interroger elle-même. Son visage régulier, — dont les traits un peu courts reproduisaient le type le plus accentué des femmes de l’Inde qui appartiennent aux castes supérieures, — portait l’empreinte de cette mélancolie rêveuse propre aux races de l’Occident : il y avait en elle de l’étonnement et de la souffrance.

— Petite Nella, lui ditGaôrie, le soleil est déjà bien haut, descendons dans la cabine…

— Je me trouve bien ici, répondit Nella, la chaleur ne m’effraie pas… Si je l’avais osé, j’aurais suivi les chasseurs…

— Petite Nella, reprit Gaôrie, tu parais fatiguée. Oh ! si cette méchante femme t’avait jeté un sort !…

— Ne m’appelle plus petite Nella, répliqua la jeune fille ; je ne suis plus une enfant, entends-tu !…

— Qu’est-ce que cela fait, puisque nous parlons une langue que les étrangers ne comprennent pas ?…

Tchoup rao (tais-toi) ! dit Nella avec impatience, tes paroles me fatiguent et m’ennuient.

— Ah ! oui, murmura Gaôrie, Nella n’est plus une enfant, la voilà bien changée, et c’est la djâdougâr qui a fait cela !… La pauvre nourrice ne sera plus qu’une humble servante qui n’a qu’à se taire et à obéir…

Bê-âdâb o bé-oûkoûf bour’ki (vieille mal élevée et sans esprit) ! s’écria Nella, qui perdait patience.

— C’est vrai, je ne suis qu’une pauvre femme des montagnes du Kandeish, répondit Gaôrie ; mais ta mère, qui avait vu le jour dans ce même pays, me traitait avec affection… Quand elle ferma les yeux, tu n’étais qu’une enfant, une jolie petite fille, douce et bonne comme elle… Hier encore tu te montrais bienveillante envers moi ; mais voilà que la djâdougâr t’a touchée de son doigt maudit, et tu me parles durement, comme ferait une miss anglaise débarquée d’hier…

Nella s’éloigna de quelques pas, mais Gaôrie la suivit ; elle tenait toujours le parasol ouvert au-dessus de la tête de sa jeune maîtresse, et continuant de donner un libre cours à ses pensées : — Nella, dit-elle, un mauvais esprit a soufflé sur toi… Tu me repousses, tu as honte de moi, honte de ce pays où tu es venue au monde… T’imaginerais-tu par hasard que les Anglaises sont plus belles que toi parce que leur peau est aussi blanche que le disque de la lune ?

— Ma bonne Gaôrie, interrompit Nella en faisant un effort pour se contenir, tu n’as pas bien dormi cette nuit, et tu parles comme quelqu’un qui rêve.

Al-battah ! oui, vraiment ! reprit Gaôrie, tu crois que je rêve ! Oh ! non ! Est-ce que je ne vois pas que la vieille aux cheveux blancs a versé dans ton cœur le poison de la jalousie ? Sans doute cet étranger qui chasse avec ton père a des yeux plus bleus que le fond du ciel ; la soie n’a pas plus de souplesse que ses cheveux bouclés ; il a la taille d’un prince… Mais toi, Nella, n’es-tu pas la perle des filles de l’Inde ? Tes tempes ont plus d’éclat que l’or de tes bracelets, et l’antilope de nos montagnes pleurerait de dépit à la vue de tes grands yeux…

Nella essaya de sourire, mais une larme s’arrêta sur ses paupières. — Gaôrie, dit-elle, je suis venue ici comme une folle, et je voudrais être restée à la maison.

— J’avais donc raison de te dire : A quoi bon courir après ton père ?… Encore si nous n’avions point rencontré cette hideuse vieille !…

— Chacune de ses paroles vibre encore à mes oreilles, murmura Nella en cachant sa tête dans ses mains.

— Que t’a-t-elle donc dit, pauvre petite ? s’écria Gaôrie avec effroi.

— Ce n’est pas de la vieille que je parle, répliqua Nella, mais de l’étranger qui accompagne mon père… Il a dit des choses sensées et qu’il exprimait avec convenance. J’éprouvais du dépit de voir qu’il avait raison, et pourtant j’étais fière de ce qu’il prenait la peine de parler sérieusement avec moi… Ah ! ma bonne Gaôrie ! je ne suis plus ce que j’étais hier, car je me sens inquiète et soucieuse ; mais je serai toujours ta petite Nella ! Descendons dans la cabine, et ouvre-moi tes bras, afin que je m’y jette pour pleurer.

Gaôrie aida sa chère miss Nella à descendre l’escalier, et, la prenant sur ses genoux, elle se mit à la bercer pour l’endormir. Pendant quelques instans, la jeune fille versa des larmes mêlées de sanglots ; mais les caresses de sa fidèle nourrice finirent par calmer son émotion, et elle tomba dans un profond sommeil.


IV. — LE COBRA-DI-CAPELLO.

Quand Nella rouvrit les yeux, il pouvait être midi. Le bholia se trouvait amarré à l’embouchure d’un petit ruisseau qui prend sa source dans les montagnes voisines ; là se rassemblait, pour obéir aux préceptes de la loi brahmanique, une population bruyante et heureuse de son sort. Les hommes, assis sur la plage, faisaient leurs ablutions avec la scrupuleuse exactitude qu’exige l’accomplissement d’un devoir religieux. Les femmes, dans l’eau jusqu’à la ceinture, lavaient leurs longs cheveux noirs, tandis que les enfans gambadaient autour d’elles, pareils à des tritons. À quelques pas de là, des buffles à la peau rugueuse, aux cornes aplaties, broutaient les tiges des plantes aquatiques, surveillés de loin par de petits pâtres mollement couchés à l’ombre de vieux arbres. C’était une de ces scènes de la vie primitive, — comme on en rencontre à chaque pas dans l’Inde, — qui reposent l’esprit et réjouissent le regard. Nella venait de remonter sur le pont du bholia : elle se mit à contempler silencieusement ces familles de laboureurs hindous qui, dans leur ignorance naïve, croyaient purifier leur âme en purifiant leur corps, et, tout habituée qu’elle fût à ce spectacle, elle le considérait attentivement, comme s’il eût été nouveau pour elle.

— Gaôrie, dit-elle à sa nourrice lorsque celle-ci parut à son tour sur le pont, allons faire une promenade à terre… Il y a longtemps que je ne suis sortie de l’île de Colabah, et j’ai besoin de revoir la campagne. Nous irons manger des fruits là-bas, derrière ces touffes de bambou… Il fait si bon se mêler en passant à ces pauvres gens, qui vivent tranquilles et joyeux parce qu’ils ont le cœur simple !

Miss Nella et Gaôrie descendirent à terre ; celle-ci portait une corbeille sur sa hanche gauche à la manière des femmes de son pays, et de la main droite elle tenait le parasol ouvert au-dessus de la tête de sa jeune maîtresse. Il ne fut pas difficile de trouver dans les petits jardins attenant aux cabanes des laboureurs des bananes, des mangues et de ces oranges grosses comme des melons, auxquelles les créoles français ont donné le nom de pamplemousses. Quand la corbeille fut remplie, Gaôrie conduisit miss Nella dans le lieu que celle-ci avait désigné. C’était un terrain inculte, traversé par un torrent desséché qui ne coulait qu’à la saison des pluies ; de grosses roches lisses et propres formaient comme des bancs sur le bord du ruisseau, et par endroits s’élevaient d’immenses bambous, dont les tiges, robustes à la base et élégantes au sommet, s’étendaient en gerbes colossales. L’ombre était opaque au pied de ces bambous et la place parfaitement choisie pour une collation champêtre. Après avoir mangé quelques fruits, Nella se leva pour suivre le lit desséché du ruisseau dans la direction du rivage ; elle marchait lentement et cueillait d’une main distraite les fleurs auxquelles le tiède hiver de ces climats permet de s’épanouir sur les lianes toujours ventes.

— Ma petite Nella, lui cria Gaôrie, où vas-tu ainsi toute seule ! Attends, je vais te rejoindre, attends-moi !…

— Laisse-moi, répondit la jeune fille, je ne m’éloignerai pas ; le lit de ce ruisseau fait des circuits qui me ramèneront toujours à la portée de ta voix.

Elle continua d’aller ainsi, suivant les méandres capricieux du ruisseau, et toujours enveloppée dans l’ombre des arbres que les pluies de la mousson avaient fait croître sur ses rives. Les lézards inoffensifs couraient sous ses pieds, les insectes bourdonnaient autour de son front et les oiseaux gazouillaient au-dessus de sa tête. Tout vivait autour d’elle de cette vie douce et pleine qui, sous les tropiques, anime les créatures à l’époque de l’année où le soleil n’est plus assez rapproché pour les brûler de ses feux. De temps à autre Gaôrie criait : — Nella ! Nella ! — Et la jeune fille répondait à cet appel par un cri qui rassurait sa fidèle nourrice. Peu à peu celle-ci cessa de s’inquiéter, tandis que Nella, emportée par le désir de rêver à son aise dans la solitude, s’enfonçait de plus en plus dans les bambous. Quand elle se vit trop éloignée, la jeune fille voulut revenir sur ses pas, et pour aller plus vite elle quitta le lit du ruisseau, qui l’eût facilement ramenée à son point de départ. Un peu effrayée de se trouver seule, Nella n’osa plus appeler : elle craignait d’attirer près d’elle quelque Hindou aux allures suspectes. De son côté, Gaôrie, ayant vainement jeté son cri d’appel par trois fois, partit à la recherche de Nella ; mais, trop agitée pour réfléchir à la route qu’elle devait prendre, elle courut au hasard dans une direction opposée à celle qui pouvait la conduire sur les pas de la jeune fille.

— Qu’est-ce qu’elle a donc à s’en aller ainsi toute seule ? Disait à dmni-voix Gaôrie. En vérité la djâdougâr lui a donné un mauvais sort. Ah ! si jamais cette maudite vieille me tombe sous la main !…

Tandis que Gaôrie, en proie à la plus vive anxiété, cherchait de tous côtés sa jeune maîtresse, celle-ci, non moins inquiète, marchait avec précaution, comme la gazelle qui tremble de voir la crinière du lion se dresser au milieu des sables du désert. Son pied effleurait la poussière et l’herbe sans y imprimer sa trace ; le silence qui l’environnait lui permettait d’entendre les battemens de son cœur. Arrivée non loin d’une cabane de pâtre, dont la vue lui rendit un peu d’assurance, Nella. s’assit sous un épais buisson pour s’y reposer. En allongeant la tête par-dessus le feuillage, elle aperçut, à sa grande surprise, sir Edgar, qui dormait près de là, sous un groupe de palmiers sauvages. Le jeune chasseur paraissait accablé de fatigue ; il avait appuyé sa tête sur une racine, et ses cheveux, d’un blond soyeux, flottaient en désordre autour de ses tempes. Troublée par cette rencontre inattendue, Nella resta immobile, contemplant à travers les branches épineuses le visage noble et gracieux de sir Edgar. La crainte de l’éveiller et d’être découverte par lui tenait Nella clouée à la même place ; elle se glissait sous le buisson, en s’y cachant comme le faisan de l’Himalaya, qui se blottit contre terre pour éviter le regard de l’aigle aux serres puissantes. Tout à coup la voix lointaine de Gaôrie, qui se rapprochait d’elle en la cherchant toujours, fit tressaillir la jeune fille ; elle se retira doucement de sa cachette, et s’appuya sur ses mains pour faire le moins de bruit possible en se relevant. Quand elle fut debout, elle ne put résister au désir de jeter les yeux une fois encore sur le jeune chasseur endormi ; à ce moment, un serpent de l’espèce la plus redoutée, un cobra-di-capello, roulant ses anneaux avec cette lenteur défiante qui caractérise les reptiles, se mit à ramper vers sir Edgar. L’animal n’avait point sa vigueur habituelle. La température n’était pas assez chaude pour lui ; cependant il flairait une proie et s’avançait résolument vers le chasseur. Nella vit le danger et elle se sentit prise de vertige. Le reptile touchait presque le visage de sa victime ; une minute encore, et sa dent pointue allait verser dans les veines de sir Edgar un poison mortel, éveiller le chasseur, c’était l’exposer à faire un mouvement qui l’eût perdu ; il pouvait heurter du front ou toucher de la main la tête menaçante du reptile, qui, s’animant par degrés, gonflait son cou et l’élargissait d’une façon démesurée. Alors, faisant appel à son courage, — à ce courage de femme, qui part du cœur, — Nella s’élança vers le cobra-di-capello ; elle l’excita en agitant son mouchoir, et attira sur elle son attention et sa colère. Surpris de cette brusque attaque, le reptile, qui s’était dressé sur sa queue, bondit vers la jeune fille. Celle-ci recula, mais la bête furieuse s’attachait à sa poursuite ; épouvantée, transie de frayeur, Nella poussa un cri. Sir Edgar, subitement arraché à son sommeil, se leva et saisit son arme ; il comprit bien vite le danger que courait la jeune fille, le coup partit, et le serpent criblé de plomb expira sur la poussière.

— Grand Dieu ! s’écria sir Edgar en saisissant la main de Nella, quel bonheur que je me sois égaré en chassant ! C’est la Providence qui m’a conduit ici tout exprès pour vous délivrer de la dent de cet affreux reptile !

Trop, émue pour répondre, Nella s’inclina sous le regard triomphant de sir Edgar. Sa frayeur ne tarda pas à se calmer ; mais elle se sentait profondément humiliée de voir que sir Edgar n’avait pu être témoin de l’acte courageux qu’elle venait d’accomplir. Elle avait risqué sa vie pour lui, et lui n’avait pas couru le moindre péril pour elle ; cependant il devait se croire le héros de la journée.

— Sir Edgar, lui dit-elle en faisant un effort sur elle-même, vous ne parlerez pas à mon père de ce qui vient de se passer…

— Soyez tranquille, miss Nella, repartit sir Edgar ; il ne me conviendrait pas de me vanter devant le capitaine Mackinson du petit service que j’ai été assez heureux pour rendre à sa fille.

— Je vous suis infiniment obligée, répondit Nella. Mon père doit être dans le fond de la baie, vers les grands arbres que vous apercevez là-bas.

— En un instant j’irai le rejoindre, dit sir Edgar ; mais vous, miss Nella, puis-je vous laisser seule dans cette campagne déserte ?

— Vous pouvez partir, répliqua Nella ; voici ma fidèle Gaôrie qui accourt vers moi… Tenez, ne la voyez-vous pas qui s’arrête à causer avec un petit pâtre ?… à ce soir, sir Edgar, et surtout pas un mot sur notre rencontre !

Sir Edgar, se retira dans la direction que Nella lui avait indiquée, et celle-ci marcha vers Gaôrie, qui accourait avec empressement.

— Ah ! ma petite Nella, dit la nourrice en serrant sa jeune maîtresse entre ses bras, tu veux donc me faire devenir folle aujourd’hui !… Mais qu’as-tu donc à me regarder ainsi sans répondre ?

— J’ai le cœur serré !… De ma vie je n’avais eu aussi grand’peur.

— Quelle imprudence aussi d’attirer à toi ce serpent ! Nella redressa la tête. — Qui t’a dit cela, Gaôrie ?

— Le petit pâtre, qui a tout vu… Il se tenait là tout près, étendu sur l’herbe, caché par l’ombre des arbres. Au coup de fusil, il a été effrayé et s’est mis à fuir. Je l’ai arrêté pour lui demander ce qui se passait, et il m’a dit que tu avais…

— Chut ! fit Nella ; retournons vers la barque, et qu’il ne soit jamais question de cela.

Miss Nella et Gaôrie étaient rentrées à bord du bholia plusieurs heures avant que le capitaine Mackinson et sir Edgar fussent revenus de. la chasse. À la tombée du jour, l’ancre fut levée, et pendant que le konsamah était occupé à faire servir le dîner, les deux grandes voiles de la barque se déployèrent au vent. La journée avait été bonne ; deux ou trois douzaines d’oiseaux aquatiques, canards, bécassines et pluviers, étendus sur le plancher de la cabine, attestaient l’adresse des chasseurs. Sir Edgar s’était éloigné du marais après avoir tiré quelques coups de fusil seulement ; la plus grande partie du gibier avait donc été abattue par le capitaine Mackinson. Celui-ci se montra très gai pendant le dîner, et il se mit à plaisanter son compagnon sur sa fuite.

— En vérité, sir Edgar, dit-il en offrant à celui-ci un verre de porto, les sportsmen de Bombay vont rire de vous ! Quoi ! vous fuyez devant le gibier ?

— Je voulais explorer l’intérieur du pays, repartit sir Edgar.

— Et qu’avez-vous rencontré dans votre exploration ? demanda en riant le capitaine Mackinson.

— Des choses curieuses et nouvelles pour moi… J’avoue que, me sentant fatigué, je me suis endormi sous des palmiers… Je dormais donc d’un profond sommeil, quand un bruit m’a soudainement éveillé… Je me lève, et voilà que j’aperçois devant moi une gazelle de la plus charmante espèce qu’un serpent allait enlacer de ses replis.

— Et vous avez tué le serpent ! Voilà une action chevaleresque et héroïque, sir Edgar ; mais ce n’est pas là ce qui s’appelle chasser. Demandez à Nella le nombre des buffles que j’ai abattus dans les monts Neilgerrhies, et combien de tigres j’ai tués avec ma carabine dans les jungles de Kandeish.

Nella tourna ses grands yeux noirs vers sir Edgar, et, fixant sur lui un regard attristé : — Croyez-moi, répondit-elle, ne vous endormez jamais à la chasse dans notre pays, à moins d’être sûr qu’il y a dans le voisinage quelque ami dévoué qui veille sur vous.

Ayant ainsi parlé, la jeune fille se retira dans la petite chambre qui lui était réservée à l’arrière du bholia. Elle s’y tint renfermée jusqu’au moment où le bruit que firent les matelots malabars en carguant les voiles lui apprit que la barque venait de toucher le rivage. Sir Edgar prit congé du capitaine Mackinson et monta dans son palanquin pour retourner chez lui. Nella et son père regagnèrent leur villa de la même manière. Les porteurs avaient soin de maintenir les palanquins côte à côte. Le capitaine Mackinson, qui était en train de causer, adressait souvent la parole à sa fille. — Voilà une belle et bonne journée, Nella, dit-il quand on fut près de la villa, une partie de chasse comme on n’en fait que dans ces contrées… Je me suis terriblement amusé. Et toi, ma chère enfant ?

— Je suis toujours heureuse de vous accompagner, mon père !

— Notre ami, poursuivit le capitaine, a besoin de se former. Un vrai sportsman ne doit pas avoir ces manières sentimentales, ces élans poétiques… Il faudra que je le mène à la grande chasse pour l’habituer à la fatigue et au danger.

— Pensez-vous qu’il reste encore quelque temps ici ?

— Au moins jusqu’après la mousson, répondit le capitaine, et d’ici là nous avons six mois devant nous… Holà ! vous autres, arrêtez, nous traverserons le jardin à pied pour donner au kohsamah le temps de faire allumer les lampes.

Les porteurs de palanquins firent halte à la porte du jardin. Gaôrie aida sa jeune maîtresse à descendre et marcha à ses côtés, tandis que le capitaine s’élançait d’un pied leste à travers l’allée principale. La lune brillait d’un vif éclat, et les bosquets, plantés d’arbustes aux larges feuilles, de la famille des aloès et des dragonniers, se coloraient d’une lumière plus blanche que l’argent. Au milieu de cette douce et limpide clarté parut la hideuse vieille femme qui avait épouvanté Gaôrie la nuit précédente et dans le même lieu. Elle fit un pas en avant, tourna sur elle-même, et secoua sa chevelure grise en murmurant quelques paroles inintelligibles. Gaôrie frissonna, et, entraînant Nella vers la porte du salon, qui s’ouvrait toute grande pour recevoir le capitaine Mackinson, elle répéta d’une voix étouffée : — Malheur, malheur à nous, Nella !


V. — LA MOUSSON.

Le capitaine Mackinson avait promis à sir Edgar de lui faire connaître tous les genres de chasse qui se pratiquent dans l’Inde. Il tint si bien sa parole que son jeune ami, fatigué outre mesure par cette série non interrompue de fêtes cynégétiques, ne tarda pas à ressentir les effets du climat dangereux de Bombay. Un jour qu’il se promenait lentement dans le jardin du capitaine Mackinson, miné par la fièvre et se soutenant avec peine, miss Nella s’approcha de lui. Elle avait renoncé à son costume de fantaisie et suivait les modes anglaises avec une rigoureuse exactitude.

— Sir Edgar, dit-elle d’une voix affectueuse, vous avez bravé notre soleil, et il se venge… Prenez garde !

— Oh ! répliqua le malade, j’observe fidèlement les prescriptions du docteur auquel votre père m’a confié.

— Voulez-vous me croire ? Eh bien ! je vais vous parler avec… courage.

— Suis-je donc perdu ? demanda sir Edgar en levant sur elle un œil que la fièvre rendait étincelant.

— Vous êtes très malade, et les médecins n’ont point encore trouvé le secret de guérir tous ceux qu’ils traitent. Croyez-moi, sir Edgar, partez !… Embarquez-vous sur le premier navire qui fera voile pour l’Europe ; le changement d’air peut seul vous sauver.

— Vous me chassez ? dit sir Edgar, essayant de sourire.

— Oui, je vous chasse d’un pays où vous n’avez peut-être pas un mois à vivre ; je vous chasse des ombres de la mort qui bientôt s’étendraient sur vous…

— Quand il en serait ainsi, croyez-vous que la mort me fait peur ? Eh bien ! j’aime ce pays, ce climat funeste, ce soleil terrible…

— Le papillon aime aussi la flamme de la bougie, et il s’y brûle ! Partez, sir Edgar, je vous donne là un conseil… d’ami. Retournez près de votre mère, qui ne vous survivrait peut-être pas !… Elle ignore sans doute que vous êtes malade, et vous la trompez en le lui cachant.

Sir Edgar laissa tomber une larme ; Nella reprit : — Oh ! votre mère, songez à votre mère !… Ne pensez-vous pas quelquefois avec tristesse aux lieux qu’elle habite, où vous l’avez laissée seule ?…

— Sans doute j’y pense, et bien souvent, repartit sir Edgar. Le pays de Galles, toujours battu des flots, enveloppé pendant l’hiver de sombres brouillards, est la contrée où elle réside. Je l’y vois d’ici se promenant seule sur les rochers où je lui ai dit adieu… Elle habite un manoir d’un aspect assez morne, bâti au fond d’une anse profonde que des chênes noueux ombragent pendant l’été. C’est un site pittoresque et sauvage qui porte à la mélancolie…

— N’importe, retournez-y, sir Edgar ; les climats brumeux conviennent aux teints blancs et délicats. La Providence, qui nous a destinés, nous autres, à vivre sous un ciel de feu, a donné à notre peau des nuances foncées que le soleil ne peut altérer…

— Et parmi les pâles filles d’Albion, combien vous envieraient cette riche coloration dont vous semblez vous plaindre, miss Nella !

— Mais je ne me plains de rien, repartit Nella avec dignité ; allez, retournez parmi ces pâles filles d’Albion, comme vous les appelez… Quand vous serez au milieu d’elles, vous leur direz qu’elles ont plus d’éclat que le lis des vallées… Chut !… pas un mot, s’il vous plaît ; vous vous fatiguez à parler, et vous augmentez l’intensité de la fièvre.

Nella laissa sir Edgar réfléchir au conseil qu’elle venait de lui donner. Celui-ci tint pendant quelques instans ses regards fixés sur la jeune fille, dont les paroles retentissaient encore à ses oreilles. Il se demandait si miss Nella n’avait point voulu l’effrayer pour avoir une occasion de rire de sa crédulité ; mais il écarta aussitôt cette supposition et n’hésita point à regarder comme très sérieux l’avis qu’il avait reçu d’elle. Il lui en coûtait de quitter si vite et en vaincu ce pays de l’Inde qu’il se promettait d’explorer en tous sens. Malgré les frissons de la fièvre qui parcouraient ses membres affaiblis, il ne pouvait croire que sa vie fût menacée. Pendant une heure, il flotta indécis, ne sachant s’il devait rester ou partir. Lorsque enfin, fatigué de cette indécision même qui le tourmentait et aggravait son mal, il vint trouver le capitaine Mackinson, celui-ci, effrayé de la couleur livide de son visage, lui dit en lui serrant la main : — Mon ami, il en est temps, partez !

Deux jours après, sir Edgar, assis sur le pont du trois-mâts l’Euphrate faisant voile pour l’Europe, jetait un regard d’adieu vers la terrasse de la maison hospitalière où il avait trouvé un accueil si cordial. Le capitaine Mackinson se promenait à cheval sur le rivage ; près de lui, sa chère fille Nella galopait, montée sur un poney fringant Le voile bleu de la jeune amazone, agité par la brise, la rendait plus visible encore. Lorsque le navire, après avoir doublé la pointe de l’île de Colabah, mit le cap au large, miss Nella lança son cheval dans la mer, lui fit faire une courbette, et, exécutant une volte hardie, courut rejoindre son père. Sir Edgar, qui tenait une longue-vue dirigée vers elle, se sentit ému et attendri ; il maudit la fièvre qui le forçait à quitter ce rivage, et bénit la jeune fille qui avait eu la loyauté de l’en chasser. Comme il arrive toujours quand on s’éloigne d’un pays qu’on ne doit plus revoir, le souvenir des jours qu’il y avait passés se retraçait à son esprit comme un doux rêve. Il lui sembla qu’il laissait sous les palmiers de Colabah une partie de lui-même. Tant que ses yeux purent distinguer miss Nella, il les tint fixés sur la plage, et il se rappelait le jour où, pour la première fois, elle lui était apparue sur le pont du bholia, vive, alerte et comme reflétant en elle tout ce qu’il y avait de grâce et de fraîcheur dans cette matinée d’hiver sous le ciel des tropiques. Peu à peu le navire qui l’entraînait vers la haute mer déroba à sa vue miss Nella ; mais celle-ci apercevait encore la masse blanche des larges voiles glissant comme un nuage au-dessus des eaux. Cette fois ce n’était plus le vague désir de connaître l’Europe qui faisait battre son cœur ; ce navire, qui allait bientôt s’effacer dans l’espace, emportait celui en qui elle avait cru trouver l’idéal du gentleman accompli, et désormais pour elle l’Europe, avec le prestige de sa civilisation brillante, se résumait dans la personne de sir Edgar.

Le soleil était couché, et Nella se promenait toujours le long du rivage, suivant de loin son père, qui faisait galoper son cheval sur le sable. La brise avait cessé de souffler ; les voiles des grands navires et des petites barques demeuraient immobiles à travers l’immensité de la mer, qui poussait vers la rive de petites vagues gémissantes. Quand la nuit fut arrivée, le capitaine Mackinson et sa fille rentrèrent pour prendre le thé. Celle-ci se plaça devant la tablé sans rien dire ; elle était triste et distraite. La bonne Gaôrie, qui se tenait debout derrière elle, lui disait tout bas : — Mange donc, petite Nella ! — Mais la jeune fille secouait doucement la tête et laissait le chaud breuvage se refroidir sans y toucher.

— Tu es lasse, Nella, dit le capitaine ; je crois que notre promenade a duré trop longtemps… Enfin sir Edgar est parti, et le cimetière de Colabah ne gardera pas sa dépouillé. Pauvre jeune homme ! il n’est pas de force à chasser dans les jungles !

— Vous l’avez traité sans pitié, dit Nella ; toujours à cheval à travers les plaines et les montagnes…

— Je voulais lui faire les honneurs du pays, mon enfant ; il paraissait se plaire avec nous… Bah ! dans quinze jours l’air de la mer l’aura rétabli, et il arrivera en Angleterre gros et gras comme un fils de famille qui sort du collège… Eh bien ! qui donc se glisse là derrière la table ?

Gaôrie avait jeté un cri d’effroi ; elle entourait Nella de ses deux bras comme pour la défendre contre un ennemi redoutable. La vieille djâdougâr, qui deux fois déjà s’était montrée au milieu du jardin, se dessinait dans l’ombre comme un noir fantôme ; ses cheveux blanchis par l’âgé donnaient à son visage ridé une expression sinistre. Elle avançait vers la table ses bras décharnés, pareils aux branches rugueuses d’un arbre calciné par la flamme.

Dja, yahan sê nikal tou (va, sors d’ici, toi) ! cria le capitaine Mackinson. En vérité, c’est le comble du cynisme de se présenter ici dans cet état de nudité !… Gaôrie, mets-la dehors et porte-lui à manger dans le jardin…

Gaôrie hésitait à obéir ; elle n’osait toucher ce corps défiguré par la vieillesse et qui semblait sortir de dessous terre. Il fallut que le capitaine prît la main de la mendiante et la conduisît lui-même hors du salon. Arrivée à la dernière marche du perron, la vieille femme se laissa choir de toute sa hauteur.

— Holà, vous autres, dit le capitaine à haute voix, emportez-la dans l’écurie et donnez-lui quelque chose à manger…

Les serviteurs arrivèrent avec des lumières ; à la vue de la vieille femme affaissée sur elle-même et comme pliée en deux, ils demeurèrent frappés de stupeur. — Mar jati haï (elle se meurt) ! dit le konsamah… — Et toute la troupe des domestiques se retira à quelque distance, craignant de se souiller au contact d’un cadavre. Ils étaient là tous, faisant grand bruit, gesticulant et se démenant autour de la vieille djâdougârbqui expirait. La vie quittait sans effort ce corps usé par près d’un siècle d’existence, et qui, depuis vingt années, ne recevait des passans qu’une nourriture insuffisante.

— Allez chercher le mater [4], dit le capitaine Mackinson, ennuyé de voir tous ses gens s’agiter bruyamment autour de la vieille femme, qui avait cessé de vivre.

Ils coururent tous vers le hangar où le mater se tenait blotti avec sa femme, loin des regards du maître, à l’extrémité du jardin. C’était un petit homme au teint noir, aux cheveux épais, aux formes grêles, mais élégantes ; ses moustaches relevées en crocs et son bonnet de mousseline blanche posé sur l’oreille lui donnaient un certain air de crânerie. Il se leva avec la dignité d’un homme qui va accomplir une action dont il a le privilège exclusif. Le cercle des serviteurs s’étant élargi pour lui faire place, le mater saisit à deux bras le corps inanimé de la vieille femme et l’emporta sur son dos avec autant d’indifférence que s’il eût été chargé de jeter sur la grève celui du chien favori de son maître. Le cadavre de la mendiante fut placé sur le bord de la mer, de manière que le flot l’enlevât à la marée montante. Après avoir rempli sa mission, le mater revint s’asseoir auprès de sa femme dans sa demeure solitaire et se mit à fumer tranquillement le reste d’un cheerout qu’il avait trouvé sous ses pieds dans l’allée du jardin.

Troublée par cet incident, Nella, que le départ de sir Edgar avait émue profondément, passa toute la nuit sans dormir. Gaôrie, couchée aux pieds de sa maîtresse sur un tapis, ne pouvait pas non plus fermer les yeux ; elle voyait toujours se dresser devant elle le noir fantôme couronné de cheveux gris auquel elle attribuait le pouvoir d’attirer sur toute la maison les plus grands malheurs. Vers le matin, un violent coup de tonnerre éclata du côté du midi ; c’était l’annonce de la saison des pluies. Il faisait une chaleur accablante, et des nuages amoncelés se dressaient tout autour de l’horizon comme des montagnes aux reflets cuivrés. Les arbres, fatigués par huit mois d’une sécheresse brûlante, laissaient pendre leurs feuilles roussâtres, et quoique la brise du large ne soufflât que faiblement à des intervalles irréguliers, il se formait çà et là, sur les routes et sur la grève, des tourbillons qui enlevaient à de grandes hauteurs des masses de poussière et de sable. Pendant plusieurs jours, les nuées, gonflées comme des outres, montèrent vers le firmament et se dissipèrent dans l’espace sans verser sur le sol altéré une seule goutte de pluie ; seulement chaque soir des éclairs violets déchiraient leurs flancs, et les roulemens de la foudre ébranlaient les collines voisines. Il semblait que la mousson, avant de se déchaîner sur la côte, avertît les habitans de se tenir en garde. Toutes les maisons de toile établies autour de Bombay, et dans lesquelles les officiers anglais passent la saison sèche, avaient été enlevées ; les balles de coton, disposées sur les quais comme des forteresses, venaient d’être emmagasinées sous des hangars. Les hommes, les animaux, les plantes surtout, attendaient avec impatience ces mois pluvieux qui rendent la vie à la nature entière, mais qui parfois aussi lancent sur la côte, depuis le golfe de Cutch jusqu’à Geylan, des tempêtes désastreuses.

Enfin tombèrent les premières gouttes de pluie, et les oiseaux firent retentir l’air de leurs gazouillemens joyeux. Les coteaux changeaient de couleur à vue d’œil, le feuillage, roussi par les feux du soleil, reprenait partout sa teinte verte. Il s’exhalait de la terre de chaudes vapeurs qui accéléraient encore la végétation, et mille plantes délicates, qui étaient tombées par l’effet de la sécheresse, comme ailleurs elles s’affaissent par l’intensité du froid, couvrirent de nouveau le sol rajeuni, Puis avec les averses sans cesse renouvelées arriva le vent du large, qui soulevait devant lui de grosses vagues et secouait avec violence les branches des arbres. Bientôt ce fut un ouragan, réveil terrible de cette nature placide qui semblait sommeiller depuis si longtemps. Les cocotiers échevelés se courbaient sous les efforts de la tempête ; l’écume des flots, qui bondissaient sur le sable, passait par-dessus la terrasse du jardin au milieu duquel s’élevait la villa du capitaine Mackinson. Les brisans qui marquent l’extrémité de la petite île de Colabah disparaissaient sous les vagues monstrueuses qui venaient les assaillir avec un bruit formidable, et toujours la foudre éclatait à travers les hautes montagnes qui hérissent la cote mahratte. La splendeur habituelle du jour avait fait place à une obscurité profonde ; le soleil, qui poursuivait sa marche caché derrière les nuages accumulés, réchauffait leurs masses opaques et les forçait à se résoudre en torrens.

Aucun navire ne se montrait sur la mer en fureur ; les barques arabes qui n’avaient pu partir avant la mousson s’étaient retirées dans les parties les mieux abritées de la rade, et les bateaux pêcheurs, cachés au fond des criques, attendaient la fin des gros temps pour reprendre le large. Le capitaine Mackinson hasardait de rares promenades hors de chez lui ; il passait habituellement ses jours à fumer son narguilé et à parcourir les journaux que les bateaux à vapeur apportaient par le Golfe-Persique. Captive dans l’intérieur de sa maison, Nella s’appliquait à lire des livres d’histoire : elle avait honte d’être encore si peu instruite à son âge ; mais souvent, tandis que son regard était fixé sur les feuillets ouverts devant elle, son esprit inquiet s’envolait à travers l’espace, et elle songeait aux périls que courent les navigateurs durant la mousson. Un matin, le vent soufflant avec moins de violence et le ciel s’étant un peu éclairci, elle partit à cheval avec son père pour prendre l’air sur la grève. Gaôrie, appuyée sur la terrasse faisant face à la mer, considérait sa jeune maîtresse qui manœuvrait avec grâce son poney favori ; tout ce que faisait Nella pour sa nourrice un sujet d’admiration et d’orgueil

— Allons, Nella, dit la capitaine à sa fille, un temps de galop !… Ton cheval est impatient et tu lui serres la bride !… Ah ! tu n’es plus cette jeune folle hardie jusqu’à la témérité qui voulait toujours courir ventre à terre.

— C’est vrai, mon père, dit Nella, je suis devenue plus sage ; ne me l’avez-vous pas maintes fois recommandé ?

— Sans doute, mais il ne faut pas devenir craintive… Tu es toujours excessive, Nella ; tantôt gaie jusqu’à l’extravagance, tantôt triste jusqu’à l’abattement… Voyons, es-tu prête ? Au galop.

Nella lança son poney et galopa à côté de son père l’espace de deux cents pas, puis, s’arrêtant tout à coup :

— Assez, assez comme cela ! Mon cheval a fait un faux pas et a failli s’abattre…

— Tu ne l’avais pas en main, reprit le capitaine ; c’est ta faute…

— Peut-être, répondit Nella ; mais vous voyez que mon poney cloche un peu ; il s’est foulé un pied de devant, et je ne veux pas le forcer…

— Eh bien ! rentrons puisqu’il en est ainsi, dit le capitaine ; tu m’avoueras, Nella, qu’il est désagréable de perdre une aussi belle matinée dans cette saison, où l’on en trouve si rarement de pareilles.

Nella ne répondit rien ; elle tenait ses regards fixés sur le mât de signaux établi vers l’extrémité de l’île de Colabah. Un pavillon venait d’y être hissé, et la jeune fille désirait impatiemment connaître la signification de ce signe télégraphique. À peine revenue dans le salon, elle prit le livre des signaux, le feuilleta avec attention, et en interrogea tous les numéros jusqu’à ce qu’elle tombât sur cette phrase : « Navire en détresse et cherchant à gagner le port. » Une vague inquiétude traversa son esprit, et son premier mouvement fut d’appeler près d’elle Gaôrie.

— Ma bonne nourrice, lui dit-elle, il y a au large un navire en détresse… Eh bien ! tu ne réponds pas !… Qu’as-tu à me regarder ainsi ?…

— Oh ! chère petite Nella, j’ai vu du haut de la terrasse une masse noire battue par les flots… Les requins en ont dévoré une partie ; mais je l’ai reconnue, ce sont les restes de la djâdougâr

— Tu as vu un paquet d’algues arrachées du fond de la mer par la tempête et rien autre chose, reprit Nella ; mais moi j’ai vu le signal qui correspond à ce numéro : navire en détresse et cherchant à gagner le port !

— Non, non, continua Gaôrie, je ne puis éloigner de moi cette pensée : un grand malheur nous menace…

— Je le crois aussi, reprit Nella ; je sens là quelque chose qui me l’annonce… Ecoute !… N’as-tu pas entendu comme l’écho d’un coup de canon ?… Oh ! je n’y tiens plus, Gaôrie ; courons sur la plage…

Le capitaine Mackinson parut sur le perron au moment où sa fille allait sortir avec Gaôrie. — Mon père, dit Nella, je vous en conjure, venez avec moi !…

Un second coup de canon se fit entendre d’une manière plus distincte. — Vous le voyez, reprit Nella, il y a près d’ici un navire en grand péril… Nous devons lui porter secours…

— Tu as perdu la tête, Nella, dit le capitaine en prenant la main de sa fille. Ce navire est encore loin de la côte ; que pouvons-nous faire pour le sauver ?… Sans nul doute, des embarcations sont déjà parties du bureau de la marine pour l’aider à rentrer dans la rade.

— Mais enfin, répliqua Nella, qui cherchait à échapper à son père, si ce navire était celui sur lequel s’est embarqué sir Edgar ?…

— Cela est possible ; les coups de vent qui ont régné au large peuvent l’avoir démâté et rejeté dans ces parages…

— Mon père, mon père ! s’écria la jeune fille, laisserez-vous périr si près de vous des malheureux qui implorent notre assistance ?… Je vous en conjure, allons vers eux, quels qu’ils soient !…

— Terrible enfant ! Murmura le capitaine Mackinson. La voilà reprise de ses accès de témérité juste au moment où je l’accusais de poltronnerie… Eh bien ! partons, Nella et moi, Gaôrie, suis-nous…

Nella et son père montèrent dans leurs palanquins et se firent conduire à l’extrémité de l’île. Avec le flot de la marée montante, les nuages avaient reparu à l’horizon, et la brise recommençait à souffler ; bientôt la pluie tomba, et à travers les grosses vagues qui se soulevaient en roulant, Nella aperçut la coque d’un navire démâté.

— Le voilà, mon père ! le voilà ! dit la jeune fille, qui bravant la pluie, courait sur les rochers rendus glissans par les eaux de la mer.

— Sait-on le nom de ce bâtiment ? Demanda le capitaine Mackinson à l’employé des signaux.

— D’après son tonnage et la couleur de ses pavois, ce doit être l’Euphrate, répondit l’employé.

— L’Euphrate ! interrompit Nella ; vous le voyez, mon père, je n’ai que trop bien deviné… Oh ! mon Dieu ! pourvu que les chaloupes parties à son secours puissent le conduire au port !…

— Ses plats-bords sont défoncés, et il a perdu toutes ses embarcations, reprit l’homme des signaux.

— Nella, dit Gaôrie, qui faisait de vains efforts pour maintenir un parapluie sur la tête de sa jeune maîtresse, Nella, chère petite, reste donc tranquille, ou je ne pourrai jamais t’abriter….

— Un steamer ! voilà un steamer qui va le rejoindre ! cria Nella ; les chaloupes n’auraient jamais pu le remorquer… Oh ! qu’il va lentement, ce steamer !

— Il a contre lui le vent et la marée, objecta le capitaine Mackinson.

— C’est un vieux bateau à basse pression, répondit l’homme aux signaux ; il aura du mal à mener au port ce gros ship.

Le steamer, après bien des efforts, put enfin recevoir le câble que ; lui lança l’équipage de l’Euphrate. Pendant quelque temps, on vit le navire désemparé suivre le sillon d’écume tracé par la quille du steamer, malgré les secousses violentes que lui imprimaient les vagues profondément creusées. En approchant de la pointe de l’île de Colabah, le courant, rendu plus rapide par le rétrécissement de la passe, commença à rejeter le steamer et sa remorque plus près du rivage. Vainement, celui des deux navires qui conduisait l’autre essaya de reprendre le milieu du passage ; l’Euphrate, dont le gouvernail démonté ne redressait plus la marche, se traînait comme une masse inerte sur laquelle le courant avait trop de prise. Le câble qui l’attachait à son remorqueur se rompit dans un coup de tangage, et le gros navire, après avoir dérivé l’espace de cent mètres, vint s’échouer en plein sur les brisans. La secousse avait été si forte qu’il se pencha sur le côté et se remplit en un instant.

Tout ce qu’il y avait sur le pont de créatures humaines fut précipité par-dessus le bord. Une partie des lascars [5] de l’équipage gagna à la nage les chaloupes de secours qui s’étaient maintenues dans les eaux du navire ; l’autre s’efforça de gagner la terre en s’appuyant sur des baquets et sur des avirons. On voyait ces derniers lutter contre les grandes lames, pêle-mêle avec les officiers et les passagers qui n’avaient pu être recueillis dans les chaloupes trop chargées. Il fallut que le capitaine Mackinson mît la main sur l’épaule de sa fille pour l’empêcher de se plonger dans l’écume des flots.

— Nella, Nella, disait-il, reste ici ; c’est à moi de me risquer pour lui.

— Non, non, reprit Nella, je ne souffrirais pas que vous exposiez votre vie… à cause de moi… Je le vois, je le vois,… sir Edgar !

À ce cri, le naufragé éleva la tête à travers les vagues, et Nella se précipita vers lui ; il se soutenait à peine au-dessus des eaux, que ses bras fatigués fendaient avec effort. Derrière sa fille, qui s’élançait dans l’abîme avec la témérité du désespoir, le capitaine nageait vigoureusement, et Gaôrie, debout sur le rivage, poussait des gémissemens douloureux.

— A moi, mon père ! cria Nella, qui se sentait vaincue par la force du courant ; aidez-moi, je touche sa main, je le tiens.

Le capitaine Mackinson était excellent nageur ; il soutint d’un de ses bras sa fille, qui commençait à s’enfoncer sous la vague : — Je le tiens ! criait toujours Nella, je le tiens,… il est à moi !

Mais le capitaine dut enlever par un brusque mouvement sa chère fille que la main défaillante de sir Edgar entraînait dans l’abîme. Celui-ci, n’étant plus soutenu, coula et disparut aussitôt, sans avoir le sentiment de sa mort, et comme s’il descendait au fond de l’eau pour s’endormir sur un lit d’algues. À ce moment, Nella évanouie était rapportée par son père sur le rivage ; la pluie qui se mêlait à l’écume des flots inondait le corps transi de la jeune fille, et Gaôrie, agenouillée près d’elle, faisait entendre des cris lamentables…

Lorsque Nella reprit ses sens, elle était couchée dans son palanquin, et son père veillait à ses côtés.

— Tout est fini ! dit-elle d’une voix entrecoupée de sanglots. Fuyons ces tristes rochers !…

Le retour au bungalow avait la tristesse d’un convoi funèbre. Quand Nella fut placée sur son lit, elle cacha sa tête dans le sein de sa fidèle Gaôrie, et, fondant en larmes, elle laissa échapper ces paroles : — Deux fois j’ai risqué ma vie pour sauver la sienne. La première fois, il ne l’a pas su, et j’en ai été bien malheureuse ; la seconde, il a vu, il a compris ce que je tentais pour lui, et j’ai senti à travers les flots les étreintes de sa main glacée…

— Hélas ! répliqua tout bas Gaôrie, il fallait que ce malheur arrivât !… La djâdougâr avait choisi sa victime, elle l’a emportée : qu’elle nous laisse en paix désormais !…

À partir de ce jour, Nella perdit à jamais son enjouement et sa pétulance. Désolé de voir sa fille en proie à une si profonde tristesse et craignant qu’elle ne pérît de langueur, le capitaine Mackinson lui offrit à plusieurs reprises de la conduire en Europe.

— Merci, mon père, lui répondit Nella : l’Europe, telle que je la rêvais, n’est point où vous croyez, par-delà les mers : elle est dans le cimetière de Colabah !


TH. PAVIE.

  1. Pét’h bharrâna (remplir son ventre) est une phrase consacrée que les mendians hindous emploient toujours en demandant l’aumône.
  2. Magicienne, sorcière, celle qui pratique des incantations ; au Bengale, on nomme ces bohémiennes daïnas.
  3. « Hé ! perroquet, où donc es-tu allé ?… »
  4. Le mater, ou plutôt le metor, comme on l’appelle au Bengale, est le serviteur chargé des plus vils détails de la maison.
  5. Nom que l’on donne dans l’Inde aux matelots indigènes.