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Moïse Joessin/09

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L’auteur éditeur (p. 59-64).

ÉPILOGUE

Comme le soir tombait laissant courir sur les ondes rêveuses quelques voies de lumière, à l’heure où le clocher perlait son chant d’airain ; le fils de la veuve et moi quittâmes la contemplation de l’horizon fluvial dans sa grandeur épique, pour longer, bientôt, en une marche lente, le vieux champ des morts. Quelques croix de métal ou de marbre accrochaient les derniers rayons du jour.

Ayant tourné à angle droit, à l’autre bout, sous l’ombrage d’un saule vert, et par de là l’encerclement de pierre d’un peuple absent pour une éternité, dans un enclos de bois aux herbes incultes, nous découvrîmes, aux trois petits cailloux par nous jadis y déposés, l’endroit de la tombe déserte de l’homme fier qui ne ploya jamais que sous les coups redoublés de la grande faucheuse qu’est la mort. Le clocher vibrant dans l’Angelus du soir doucement s’était tu ; la brise rafraîchit soudain, et, retournant comme des cheveux en sueur, les hautes herbes sur la tombe de Moïse Joessin, fit passer son frisson vespéral dans le silence et sur la paix des os engloutis. Par delà le mur gris, des croix aux bras toujours tendus s’endormaient en prière.

Et nous comparions, sans nous le dire, et dans notre pensée, les morts qu’un souvenir veille, enrichis de la main de protecteurs généreux et sensibles, aux morts que l’oubli et l’abandon accablent.

Moïse Joessin dormait triste et las, surveillé un instant par nous seuls, rares et presque accidentels visiteurs, venus dans une heure de caprice saluer la cendre oubliée d’un être brave dans sa vie, mais aujourd’hui isolé, et toujours isolé. Mais parce que Joessin avait été brave et amoureux de la justice, nous demeurions respectueux sur sa tombe et devant sa mémoire perdue.

Nous fîmes une courte prière à l’intention du dormeur éternel ; et mon ami, dans un geste païen peut-être, mais non sans mérite, et à la manière des anciens sacrificateurs sur les mânes des ancêtres, lentement et avec dignité, debout dans une pose sincère, versa vis-à-vis le crâne du mort, fier comme un dernier Abencérage, versa un demi flasque de bon vin. À cet instant la brise du soir venue des pins sonores et du côté de la Grand’Pinière, apporta dans ses ondes évocatrices une senteur de bois résineux et plein d’arome. Une voix chanta au loin le refrain familier :

Beau marinier, beau marinier,
Quelles nouvelles de France !

De nouveaux les herbes hautes se retournèrent comme une chevelure épaisse et, coïncidence capricieuse et gentille, à l’endroit ou la libation de bon vin avait été répandue, apparurent trois fleurs remarquables par leur fraîcheur et leur beauté ; chaque fleur avait trois pétales aux trois couleurs, bleu, blanc, rouge. Il n’y a en moi aucune superstission, mais si j’avais une signification gratuite à donner aux trois fleurs du tombeau abandonné de Moïse Joessin, je dirais que ce vieux mort est content d’avoir un vaillant petit fils dans la légion étrangère combattant pour la France, cette grande patrie de tous les cœurs bien nés !

Et nous réprimes le chemin de ligne et marchâmes jusqu’à la côte de la Grand’Pinière, heureux dans un amour de vivre, de respirer l’air pur et vivifiant et dont s’était rassasié, jadis, l’imparfait mais si vaillant Moïse Joessin.

Car la grandeur des hommes n’est pas toujours dans la réussite de la vie : les grands hommes se rendent vainqueurs de bien des circonstances ; mais il arrive aussi que de grandes circonstances soient maîtresses des meilleurs lutteurs.

Moïse Joessin, je te salue, je suis heureux d’évoquer au moins ton souvenir ! Toi le renié, l’abandonné dans ta vie, et l’oublié et l’ignoré dans ta mort, c’est vers toi et vers tes pareils que je me retourne quand les tristesses de l’heure, les renoncements de l’époque, les reniements de la race, et des religions nous accablent. Oui, c’est vers les obscurs que vont mes pensées, quand la cruauté des circonstances font les cœurs se serrer.

Quand les grands diminuent, il est temps, il est bien temps de grandir les petits.