Modernités/Modernisantes/Darling

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E. Giraud et Cie, éditeurs (p. 90-91).



DARLING

La moustache soyeuse et rousse, bien en chair ;
Une chair de beau blond à l’œil appétissante,
Carrant les reins nerveux et l’épaule puissante
Dans le tricot foncé sur le pantalon clair,
Le darling se promène en face de la mer,
Indolent…
Et la troupe affreuse et médisante
Des dames en chapeaux rubis, effervescente,
Détaille son costume et sa marche et son air.
 
« C’est un grec
— Un escroc !
— « Pis, la vieille duchesse
« D’Athys l’entrenait —
 
« Il est du cercle exclus. »
— « La juive madame Irb est, dit-on, sa maîtresse.
 
« Voyez, c’est indécent… la petite comtesse
« D’Orseuil, elle s’arrête et lui rend son salut ? »

— « La comtesse, sa mère, était une drôlesse…
« Après tout, et la fille aura de qui tenir… »
 
Et c’est un flux montant de cris, d’aigres paroles,
Une rumeur d’oisons et de perruches folles,
En délire, écorchant l’homme à n’en plus finir.
 
« Je l’ai connu jadis, j’en ai bon souvenir,
« Il était gondolier, à Venise, en gondole,
« Oui, madame, et chantait le soir la barcarolle ! »
 
« Chanteur !
— « Un tel passé répond de l’avenir. »
 
Et le darling aimé, ravi de tant de haine,
Beau, sans tempérament, lentement se promène,
Serti dans son tricot anglais.
Son seul orgueil
Est d’avoir mis le clan des laiderons en deuil,
Tandis que, dédaigneux, en marchant, il égrène
Des aveux non sentis dans l’oreille mondaine
De quelque madame Irb ou comtesse d’Orseuil.