Molière, Shakspeare, la Comédie et le Rire/La Comédie/Notes sur la comédie

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (p. 274-286).

NOTES SUR LA COMÉDIE[1]



HISTOIRE DE MON SENTIMENT DU COMIQUE.
SOURCE FÉCONDE DE COMIQUE PARFAITEMENT INTACTE[2].



Les ridicules de l’état militaire sont sacrés pour nos poètes comiques. Comme ils sont mélangés de force, ils sont très choquants, et comme ils sont protégés par le souverain, la comédie est la seule arme avec laquelle on puisse les attaquer. À vingt ans j’adorais les vertus militaires. Plus tard je me suis laissé surprendre à trop d’admiration pour la force du caractère. La description du caractère du sauvage dans le voyage de Volney aux États-Unis (le même que celui des Grecs d’Homère que nos critiques à la tête forte veulent nous faire uniquement admirer au théâtre français au 19e siècle). Le sauvage chantant pendant qu’on brûle ses entrailles et des histoires comme celles de l’Heptarchie[3] m’ont guéri de cette admiration qu’il faut laisser aux femmes pour lesquelles un uniforme de houzard[4] est le premier des arguments, et aux hommes (like my uncle) pour lesquels l’air colonel de l’ancien régime est le nec plus ultra de la louange (my uncle speaking of Préfet Fauvin).

*

Unité de lieu[5]. — Loi bête, imposée par un public à idées étroites et qui heureusement se contente des plus grossières apparences. Voyez Cinna et les salons communs de toutes nos comédies.

*

L’art de la Comédie[6] ne consiste pas, ce me semble, à faire faire des choses extraordinaires au protagoniste, mais à rendre au spectateur très aimables, très haïssables ou très ridicules, les auteurs d’actions dont il voit chaque jour le matériel dans le monde. Cela en montrant que les motifs qui les poussent à des actions qui semblent indifférentes les pousseraient aux actions les plus odieuses, ridicules ou aimables si les circonstances les leur présentaient à faire.

2º À montrer les vicieux malheureux, et les vertueux heureux.

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Le 24 thermidor, an XII[7]. [12 août 1804].

Une comédie étant un plaidoyer tendant à faire reconnaître au spectateur que l’auteur de telle action est aimable ou haïssable, elle devient ennuyeuse pour lui dès qu’elle lui prouve une chose dont il convient entièrement.

Pour faire une comédie digne d’un grand succès il faut donc

1º Choisir des caractères dont la bonne compagnie ne soit pas encore entièrement désabusée et qui tiennent au fond des mœurs de la nation.

2º Donner aux personnages autant d’esprit que possible à l’erreur près qui fonde leur ridicule.

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Pour les Français pour qui Molière a fait ses pièces, les hommes entièrement livrés à la société ne trouvaient point leur bonheur dans eux-mêmes, ni dans leur famille, la manière dont on était dans le monde, à la cour, était tout pour des hommes qui [n’avaient] d’influence sur les autres (ou de bonheur) que de la portion de crédit[8] que le tyran voudrait bien leur désigner.

Ce crédit qu’on ne considérait que pour les choses futures (dont les marques présentes n’étaient aimées que comme gages des futures) ne flattait presque que la passion de la vanité, passion qui mettait sa plus grande satisfaction dans les preuves de crédit.

Plus éclairée aujourd’hui (l’objet de vanité étant changé [dans le] cœur du français de 1804 par l’amour des plaisir réels, j’entends dire de tous côtés même par des sots que 25 mille livres de rente valent mieux que 100 mille livres de place et tous les honneurs possibles). Plus éclairée, dis-je, elle n’estime plus les honneurs que par ce qu’ils promettent d’argent.

*
8 fructidor XII [26 août 1804][9].

Nous n’estimons jamais les hommes qu’en fonction de nous-même, seulement notre attention ayant été longuement fixée sur les moyens, nous prenons souvent ces moyens pour la chose même.

Lorsque nous sympathisons parfaitement avec quelqu’un, nous nous identifions tellement avec lui que nous allons jusqu’à approuver dans sa conduite des actions qui nous seraient nuisibles si nous vivions avec lui. Cela vient de ce que nous ne le considérons point sous ce rapport.

Nous ne voyons plus que nous, dans l’homme que nous voyons tel que nous croyons être.

Pour produire le maximum de sympathie il faut offrir à un homme un personnage qui soit exactement tel qu’il croit être. Voilà le maximum.

Cet intérêt se subdivise à l’infini, au point que longeant une côte inconnue et sauvage et voyant deux insulaires qui se battent nous prenons involontairement intérêt à l’un d’eux.

Pour qu’une représentation avec laquelle nous croyons n’avoir de rapports que ceux que nous établissons volontairement en la regardant fasse une impression autre que celle de simple curiosité, il faut que nous espérions plus de bonheur de la vue du spectacle que de toute autre chose que nous pourrions faire dans cet instant.

Un corollaire de ce principe est qu’il faut que nulle douleur ne nous tienne attentif ailleurs.

Le poète ou la nature peuvent nous présenter des personnages de telle sorte qu’au lieu de sympathiser complètement avec eux, nous ne les considérions que par les rapports qu’ils pourraient avoir avec nous.

Il ne faut pas prendre pour sympathie le désir de mieux connaitre ces rapports, qui nous fait entrer dans leurs motifs et qui faisant que nous les reconnaissons nous fait dire : C’est naturel.

Voilà les principes de la tragédie et de la comédie. Le poète tragique nous fait considérer nous-même dans les autres. Le comique : les rapports des autres avec nous.

Dans la tragédie nous n’avons besoin des actions qui intéressent le protagoniste auquel nous nous intéressons, qu’en canevas. Nous n’avons que faire de considérer les motifs qui portent Pyrrhus à accorder Astyanax, à Oreste, ce mot seul : je vous accorde Astyanax, suffit. Nous exigeons seulement que Pyrrhus ne vienne pas détruire notre illusion, mais qu’au contraire il l’augmente autant qu’il est en lui en étant très naturel, mais nous n’exigeons pas que son caractère se développe.

On peut nous présenter un caractère qui soit la copie exacte de ce que nous croyons être, comiquement ou tragiquement. Ce n’est encore là que la moitié du travail du poète. Il faut maintenant qu’il fasse agir ces caractères et que par là il nous apprenne quelque chose de nouveau sur nous.

Le poète comique me présente un jeune homme semblable à moi qui, par l’excès de ses bonnes qualités devient malheureux et qui par ces mêmes qualités devient heureux. Cela me procurant la vue du bonheur m’intéresse et me fait sourire. Tom-Jones est un exemple. Plus le malheur du personnage avec qui je me suis identifié est grand, plus je réfléchis profondément pour trouver les moyens de m’en sortir, plus il m’intéresse.

Dorante le menteur est encore un exemple. Un petit défaut de son cœur, défaut qui nous est d’abord présenté, lorsqu’il ment à Clarisse, comme venu pour vouloir trop plaire, lui donne occasion de développer son esprit.

Le poète comique outre cela a la ressource de nous présenter les caractères comiques. Et c’est bien outre cela, car il faut remarquer que Dorante n’est jamais ridicule, tout au plus est-il exposé à quelques plaisanteries de son valet.

Le poète comique fait donc rire et sourire. Le tragique pleurer, frémir et admirer.

Il ne faut pas perdre de vue que toute comédie étant un plaidoyer contre une mauvaise manière d’agir, elle cesse d’avoir de l’intérêt pour nous dès que nous sommes pleinement d’accord que la manière d’agir est mauvaise. Exemple : les Visionnaires de Desmarest.

Pacé recevant le billet du peintre Ouin et s’écriant d’un air piqué : le fat, le sot, qu’il est bête, etc. (deux lignes à peu près) peignait parfaitement son caractère à qui aurait parfaitement connu ses rapports avec le peintre Ouin.

Lorsqu’on commence à ne plus tant craindre un ridicule, on trouve longs les développements de la comédie qui le peignait. C’est ainsi que nous trouvons longs les développements de l’École des Femmes.

Me figurer le monde infatué du ridicule des Précieuses ridicules et des Femmes savantes, et examiner la manière dont Molière a su tirer ses comédies.

Le caractère de mon protagoniste est-il de ceux qui développés sont capables de faire rire le public longtemps[10] ?


7 fructidor XII [26 août 1804][11].

Une pièce qui fait rire constamment est une pièce qui nous montre sans cesse notre excellence. Nous sommes distraits de notre excellence dès que nous apercevons le moindre danger, voilà pourquoi dès que l’odieux paraît le rire se retire comme on peut le sentir dans le Cocu imaginaire lorsque Sganarelle vient pour tuer bravement Lelio par derrière. Si on croyait ce projet sérieux on cesserait de rire à l’instant, mais l’âme agréablement occupée repousse bien vite cette idée d’assassinat. Molière dans l’analyse du Misanthrope qui lui est attribuée dit que tout trait qui fait rire est l’opposé d’une chose raisonnable et convenable. Il suit de là que pour faire sentir que le ridicule que l’on voit tous les jours est l’opposé de la chose raisonnable, il faut commencer par connaître la chose raisonnable.

L’homme aimable qui rit d’un ridicule (Pacé sur l’Étoile de Dugazon) s’il sait lire dans ses sensations et faire en sorte que les gens qui lui ressemblent aient dans le même ordre les mêmes sensations que lui pourra bien les faire rire du même ridicule qui l’a fait rire.

Le poète comique outre ce premier travail peut encore en faire deux autres : le premier sublimer les ridicules, le deuxième faire trouver ridicule dans le monde une chose que par sa connaissance de l’homme il a découvert devoir paraître ridicule aux gens du monde dès qu’elle leur sera développée. C’est ce que fit Molière dans les Précieuses ridicules.

Le ridicule exige donc une connaissance profonde de ceux que l’on vient faire rire pour leur proportionner le développement de la chose qu’ils doivent trouver ridicule.

Y a-t-il quelque exemple que le public soit revenu d’un développement ? C’est-à-dire qu’il ait cessé de rire d’un ridicule toujours existant ? Je ne crois pas. Je vois que jusqu’ici les comédies sont tombées 1º ou parce que les vices sont tombés, 2º ou parce qu’on en a fait de meilleurs sur le même sujet (Philinte meilleur que l’Homme du jour).

Plusieurs comédies ont plus ou moins tombé dans l’estime du public selon qu’il conçoit moins ou plus la possibilité d’un mieux. (Par exemple on conçoit que Philinte pourrait donner de meilleures raisons au Misanthrope contre sa manière d’être avec les hommes.

Muralt dit que toutes les fois qu’un homme affiche des prétentions, il rend sérieux.

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10 fructidor XII [29 août 1804][12].

Ceux qui écoutent une comédie ne sont pas des gens de génie. Ce sont des gens qui trouvent ridicule ce qu’ils voient, et qui lient le ridicule de l’homme à la chose, qui par exemple s’ils voyaient un Picardeau dire que la religion n’est bonne que pour le peuple, trouveraient ensuite ce propos également ridicule dans la bouche de Montesquieu.

Je ne sais si l’on peut en croire Voltaire, mais il dit que les ridicules dont Pascal dans ses lettres provinciales affuble les Jésuites appartenaient également à la plupart des autres moines, et cependant l’on sait le tort que ces lettres firent aux Jésuites et quelle différence pour la matière et la grandeur de la sévère attention qu’on y devait apporter. Celà me démontre que le public est bien plus enfant que je le crois.

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20 messidor an XIII [9 juillet 1805][13].

Rien n’est si aisé que de tracer un caractère comique. Suivre franchement la théorie. Le père (M. G[agn]on) préférant sa vanité à la vie de sa petite fille. Il faut suivre les développements du propre intérêt, tout naturellement avec autant de franchise qu’un calculateur dit : j’aime mieux gagner vingt-quatre francs qu’acquérir cette assurance dans le comique et dans les effets de passion :


They are a noble race of horse days.

Othello.

(En écrivant cette note j’étais indigné de l’inhumanité of great father G.)

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23 mars 17[14] : Il n’y a plus d’acteurs depuis qu’il n’y a plus de sifflets.
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Lisant Gozzi le 20 février 1818 :

« Les comédiennes italiennes vivant avec de la canaille ou des amoureux qu’elles trompent ont une manière de parler ampoulée et affectée même dans leur chambre. Il est impossible qu’elles s’en corrigent au théâtre. Dans la vie l’affecté réussit dix fois contre le naturel une, car l’affecté est modelé sur le goût de la majorité des hommes. Il déplaît à l’âme sublime, au grand artiste, etc. Mais les âmes tendres et sublimes sont accoutumées aux mécomptes. Ces gens-là ont trop de plaisir dans le fond de leur cœur pour aller faire du tapage au théâtre. Donc il est impossible de trouver une actrice en Italie qui ait du naturel. Pour le naturel il faut une capitale qui ait au moins dix millions de sujets. »

  1. Je place ici quelques fragments et pensées qui se rapportent étroitement à la Comédie et qui sont comme perdus sur des feuilles isolés dans les manuscrits de Grenoble. N. D. L. É.
  2. Cette note se trouve dans les manuscrits de Grenoble R. 5896, tome 25. N. D. L. É.
     
  3. Dans Hume.
  4. La cavalerie.
  5. Se trouve dans R. 5896, tome 25. N. D. L. É.
  6. Note sur un feuillet détaché de R. 5896, tome I. N. D. L. É.
  7. Cette page se trouve à Grenoble au tome 17 de R. 5896. N. D. L. É.
  8. Je pensais mettre d’autorité et de crédit. J’ai bien mieux fait de réduire tout aux forces agissant directement sur les hommes et disant crédit qui est la résultante.
  9. Ce fragment se trouve dans R. 302. N. D. L. É.
  10. Beyle relit cette composition le mardi-gras 20 février 1806 et écrit en marge : Très-bon.N. D. L. É.
  11. Cette note se trouve dans R. 5896, tome 7.N. D. L. É.
  12. Feuillet détaché de R. 5896, tome 27. N. D. L. É.
  13. Cette note se trouve dans R. 5896, tome 25. N. D. L. É.
  14. Ces deux dernières notes sont extraites des manuscrits R. 5896, tome 2. N. D. L. É.