Molière, Shakspeare, la Comédie et le Rire/Préface de l’Éditeur

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (p. i-xxi).

PRÉFACE DE L’ÉDITEUR



Le titre de ce volume n’appartient point à Stendhal. Mais il indique clairement, et sans trahison envers les textes non plus qu’envers l’écrivain, le sujet des quatre chapitres que l’on a pu sans trop d’arbitraire rassembler sous la même couverture. Le premier a déjà fait l’objet d’une publication d’Henri Cordier ; le second et le troisième sont presque entièrement inédits, ainsi que quelques pages du dernier. Celui-ci réunit différents essais sur le rire. L’un provient des Mélanges donnés par Colomb en 1867. Un autre reproduit un manuscrit autographe de Stendhal qui, ces dernières années, a changé plusieurs fois de propriétaire. Je l’ai eu sous les yeux et Ad. Paupe l’avait déjà mis au jour. Le reste a été tiré des bibliothèques de Grenoble et de Chantilly.

Tout compte fait, on ne saurait, je pense, nier l’unité de ce petit ouvrage : il représente bien les idées de Stendhal sur les sources et les conditions du comique, sur l’art de Molière et de Shakspeare, sur les nécessités propres à l’œuvre théâtrale. Ces questions durant plus de la moitié de son existence préoccupèrent presque uniquement l’ambition d’Henri Beyle.

Passionné de gloire littéraire et pensant bien devenir un jour le successeur de Molière, Stendhal a longtemps réfléchi sur ces problèmes complexes : « Depuis qu’à douze ans, a-t-il lui-même confessé, j’ai lu Destouches, je me suis destiné to make comedy. La peinture des caractères, l’adoration sentie du comique ont fait ma constante occupation. »

Dès les premiers instants où il prend l’habitude de s’étudier avec tant de minutie et de noter scrupuleusement le fruit de ses méditations il admet qu’il est né pour devenir un grand peintre des passions. Il ressasse avec obstination : « Quel est mon but ? D’être le plus grand poète possible. Pour cela connaître parfaitement l’homme. Le style n’est que la seconde partie du poète[1]. » Et il arrive aussitôt à ce corollaire : « L’étude de la comédie est à peu près celle du monde la plus propre à me former[2]. »

Le plus ancien peut-être des nombreux papiers de sa main que possède la bibliothèque de Grenoble est un travail appliqué d’une dizaine de pages où du 9 au 19 floréal an VI (28 avril au 8 mai 1798), le jeune écolier, qui n’avait alors guère plus de quinze ans, résuma très probablement le sujet d’un des cours de l’École centrale, sur la tragédie et la comédie.

Son Journal, un peu plus tard, et les abondants cahiers de notes qu’il intitulait tour à four Pensées diverses ou Filosofia nova, sont en revanche tout remplis de remarques plus personnelles sur la comédie et de jugements plus mûris sur les auteurs comiques. Le tout sans ordre ni méthode, suivant le hasard de ses lectures, des spectacles auxquels il assistait, suivant aussi la pente des réflexions où le menaient ses propres recherches, et les ébauches de pièces qu’il accumulait sans se lasser.

Lorsqu’ayant ensuite à peu près abandonné ses projets de théâtre, Beyle se lança à corps perdu dans la guerilla romantique et qu’après le succès d’estime des pamphlets qu’il avait intitulés Racine et Shakspeare, il forma le projet de les réunir et de les compléter, il dut se rendre compte que parlant de la comédie en France il avait un peu trop glissé sur l’importance de Molière. Il lui consacra tout aussitôt quelques pages qui ne furent imprimées qu’après sa mort, lorsque Romain Colomb, fidèle exécuteur testamentaire, réédita dans les Œuvres Complètes chez Michel-Lévy les deux plaidoyers romantiques de 1823 et 1825 en y joignant tous les fragments que son cousin avait un jour pensé y incorporer[3].

Beyle était en effet depuis longtemps préparé à écrire sur Molière. Il l’avait étudié toute sa vie et souvent, comme nous le verrons bientôt, la plume à la main. Son jugement sur ce maître comporta toujours un curieux mélange d’admiration et de sévérité. Il ne lui refusait pas la première place dans la comédie ; mais il traçait durement ses limites, lui reprochant avant tout son style et le peu d’ampleur et de variété de ses peintures. C’est ce que résument à merveille trois lignes de son écriture jetées sur un feuillet perdu au milieu des manuscrits de Grenoble : « Mais en général [Molière] me paraît jusque dans sa prose ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions[4]. »

En dépit de ses défauts, de ses lacunes, Molière ne lui paraissait pas moins un sujet fructueux d’étude. Pourquoi ? Il va nous l’avouer sans fard. Les grands hommes ont tout intérêt à bien connaître les travaux, même imparfaits, de leurs prédécesseurs : « Chaque homme de génie doit brocher pour soi une poétique ou un commentaire de Molière. Mais pour les autres, à quoi est-il bon ? À rien, absolument à rien : qu’un sot croie en Helvétius ou au catéchisme, il n’en est pas moins également sot. Mais si Collé eût lu jeune ce commentaire, peut-être eût-il fait quelque bonne comédie de plus. Un poète comique est un Collé greffé sur un Machiavel[5]. »

Trois ans avant de tracer ces lignes, Beyle avait à Milan fiévreusement broché ce commentaire de Molière qu’il jugeait indispensable à son propre génie et qui, à l’en croire, eût donné du machiavélisme au jeune Collé. C’était en 1813, au début de novembre, dans l’intervalle des trop rares rendez-vous que lui accordait sa maîtresse Angela Pietragrua. Il trompait alors son oisiveté et sa jalousie, en relisant les Précieuses ridicules, le Tartuffe, le Misanthrope… et ses remarques nouvelles, qui ne sont pour la plupart que l’aboutissement d’un travail déjà en partie élaboré, il les amalgamait patiemment avec les notes laissées au cours de précédentes et nombreuses lectures en marge du Molière qui l’avait suivi depuis plusieurs années dans tous ses déplacements[6]. L’ensemble de ce travail critique constitue une sorte d’explication de texte[7], une analyse détaillée, à peine précédée et suivie de temps à autre de réflexions plus générales.

Sous l’empire des circonstances et d’une fièvre qu’il prétendait calmer en dérivant sa pensée vers un projet différent de celui qui le tourmentait, Beyle rassemblait en quelques jours le gros des jugements sur Molière qu’on pourra lire plus loin. Encore faut-il réunir ceux-ci, comme je l’ai déjà indiqué, à de nombreux autres fragments çà et là dispersés, pour se faire une idée complète de ce que pensait Stendhal sur un des sujets les plus chers à son esprit.

Mais ses études ne s’étendaient pas aux seuls auteurs comiques, elles englobaient tous leurs commentateurs. Beyle goûtait tout particulièrement les feuilletons de Geoffroy qui, il l’a rapporté, lui faisaient trouver meilleur son déjeuner les jours où il pouvait les lire dans les Débats. Plus tard, les retrouvant en volume, il lui arriva d’imaginer qu’après sa propre mort on pourrait peut-être publier les réflexions critiques qu’il s’était lui-même amusé à tracer.

L’avenir sur ce point encore devait se charger de lui donner raison. Et nous aimons en lui cette prescience, aussi exempte de fausse humilité que de vanité tapageuse.

Lorsqu’il y a quelques années, de dévoués admirateurs cherchaient où accrocher dans Paris son médaillon, il fut un moment question du péristyle de la Comédie-Française. Mais on pensa sans doute que d’en avoir assidûment fréquenté la salle de spectacle n’était pas pour Beyle un titre suffisant d’un honneur aussi éclatant. Si cependant tout ce qu’il écrivit sur Molière avait été mieux connu, aurait-on pu ne pas lui accorder des mérites au moins égaux à ceux de feu Gustave Larroumet, éphémère administrateur du Théâtre-Français, qui, lui, ne se vit pas marchander cette gloire ? Ne le plaignons point toutefois. À la fin de sa vie, la Comédie-Française l’assommait, tandis qu’il a toujours aimé les ombrages, les grisettes et la jeunesse : son modeste monument est mieux à sa place dans les jardins du Luxembourg.

Parmi les différents commentateurs de Molière que Beyle lut à l’époque de sa ferveur théâtrale, il faut faire une place spéciale à Claude-Bernard Petitot, né à Dijon en 1772, mort à Paris le 6 avril 1825. Auteur de quelques tragédies médiocres, Petitot, chef de bureau à l’Instruction publique, avait rétabli l’enseignement du grec et le concours général. Il dut à Fontanes un peu plus tard d’être nommé inspecteur général des Études. Sous la Restauration, nous le retrouvons secrétaire général de la commission de l’Enseignement public, conseiller de l’Université, et directeur de l’Instruction publique. Il est surtout connu de nos jours pour avoir dirigé avec Monmerqué la précieuse collection des Mémoires pour servir à l’Histoire de France. Il édita encore de nombreux classiques français et étrangers. Entre autres, il avait donné chez Nicolle, en six volumes, les Œuvres de Molière précédées d’un Discours préliminaire sur la vie de l’auteur, avec des réflexions sur chacune de ses pièces. Cette édition portait la date de 1812, mais peut-être ne fut-elle mise en vente que dans les premiers jours de 1813. Toutes les biographies s’accordent en effet sur cette dernière date.

C’est en tout cas le 15 février de cette année-là que Beyle l’acheta pour la somme de quarante-deux francs. En bas de la première page de l’avertissement, il a soin de noter ce qui l’a tenté dans cette acquisition : « For the sight édition plus nette que la mienne de 1804. » Cette édition qu’il désignait ainsi parce qu’il l’avait achetée à cette date, Beyle se l’était procurée alors que, féru de déclamation, il fréquentait chaque soir la Comédie-Française et prenait chaque matin une leçon chez La Rive ou chez Dugazon. C’était, nous l’avons vu, l’édition stéréotype Didot choisie sans doute, en dépit de son caractère microscopique, parce que son petit format la rendait aisément portative. Pendant neuf ans, Beyle y avait au hasard des circonstances jeté les premiers linéaments de ses commentaires sur Molière. Il allait la négliger désormais pour l’édition Petitot.

Prévoyant qu’il aurait à consigner sur celle-ci de longues réflexions, il y avait fait relier, au début et à la fin de chaque volume, un fort cahier de papier blanc en même temps qu’il leur faisait confectionner, une solide couverture en basane. Il ne s’est point contenté, en effet, d’y inscrire les raisons de son achat : on y peut relever de fort nombreuses annotations manuscrites. En premier lieu avant que de relire Molière il s’en prit à son préfacier. Tous les biographes de Petitot qui affirment avec autorité que ses commentaires sont estimés, ne connaissent probablement pas l’existence de ces notes. Il n’est guère de pages du Discours préliminaire et des réflexions imprimées qui ne contiennent en marge quelques annotations de ce genre : « Qu’en sais-tu, bête ? » — « Plate bête ! » — « Est-on plus bête ? » — « Ce Petitot passe le dernier degré de la sottise ! » — « Au contraire, sot. » — « Plat écrivain. »

Petitot avançait-il quelque part que Molière avait justement marqué la différence du peuple de Paris à celui des provinces, Beyle de s’écrier : « Qui a raconté cela à M. Petitot ? C’est écrire l’histoire comme le roman. » Plus loin, il revient encore sur ce même reproche : « Toujours l’assurance du romancier. Il est tout content d’avoir arrondi sa phrase. »

Au reste, dès les premières pages, Beyle avait bien montré ses préventions. Il écrivait : « Serait-il indiscret de désirer que ce sot eût le mérite de son état, qu’il fût un compilateur exact et eût imprimé le morceau de Hobbes sur le rire et le Discours XXXV du Spectateur, la page de Saint-Lambert[8] sur Molière, l’éloge de Molière par Chamfort[9], quelques phrases de Duclos chapitre IX[10], le morceau de Voltaire cité par Cailhava, I, 474, quelques alinéas de Collé (Mémoires), quatre ou cinq articles de Marmontel. »

Ces lignes nous sont d’autant plus précieuses qu’elles dressent un inventaire plus complet des auteurs où le théoricien de Racine et Shakspeare a puisé et puisera toute sa vie de quoi illustrer ses propres idées sur le comique. Quant à son sentiment circonstancié sur l’éditeur de Molière, s’il était besoin d’y insister, nous le trouverions résumé dans cette dernière apostrophe : « Animal ! qui non seulement ne connaît rien au cœur humain, mais qui ne sait pas même sa langue[11] ! »

Ces jugements catégoriques sur l’infortuné Petitot ne sont pas toutefois le seul attrait de ce curieux exemplaire. On y peut lire encore une copie des commentaires de Beyle sur Molière.

Les analyses des pièces de Molière, écrites à Milan en novembre 1813 et dont j’ai rappelé la genèse, avaient été tracées par leur auteur d’une écriture hâtive sur de grands cahiers de papier blanc qui se trouvent aujourd’hui à la bibliothèque municipale de Grenoble, tome 18 des volumes cotés R. 5.896. Il semble bien que ce soit là le manuscrit original. D’autres cahiers contiennent ensuite une première copie, assez souvent infidèle, de ces analyses. Cette copie, conservée dans les manuscrits de Grenoble au tome 10 de R. 5.896, a l’avantage d’avoir été relue par Beyle qui l’a annotée par endroits et a écrit en tête : « Qui m’eût dit en novembre 1813 qu’en décembre 1814 (le 19) je viendrais corriger ceci, ou le lire pour me distraire of a crossed love, à une portée de pistolet de la chambre où je le composai ! »

C’est une nouvelle copie de ces mêmes réflexions qui se trouve dans les marges et sur les pages de garde du Molière édité par Petitot. Elle n’a pas, quoi qu’en ait dit H. Cordier, été écrite par Crozet. Elle est de la même main que la copie de Grenoble, et sans doute due à ce Monsieur Fougeole dont Stendhal nous a laissé le nom en quelque autre endroit, celui-là même qui a recopié à cette époque un grand nombre de ses manuscrits et tout particulièrement l’Histoire de la peinture en Italie. Beyle ne dut pas relire souvent cette dernière copie et en tout cas il ne l’a point corrigée. Quelques passages même et des plus importants des feuillets conservés aux tomes 18 et 10 de R. 5.896 n’y figurent pas. Crozet a bien ajouté de temps à autre des remarques de son cru[12], mais elles se résument d’ordinaire en de simples réflexions telles que celles-ci : « That is the question » ; ou « Féconde, grande vérité. » Et l’on ne voit pas bien ce que cela peut ajouter aux idées de Stendhal.

Henri Cordier, qui le premier a décrit minutieusement dans sa brochure sur Stendhal et ses amis (1890) les six volumes du Molière annoté dont il avait eu connaissance grâce au vicomte Spoelberch de Lovenjoul qui en était propriétaire[13], est le premier également qui quelques années plus tard y a relevé les jugements de Beyle sur Molière et les a publiés dans un petit volume : Molière jugé par Stendhal paru sans date et sans nom d’éditeur, imprimé en 1898 chez Charles Hérissey, à Évreux.

Quelques mois auparavant, Jean de Mitty avait publié de son côté dans son Napoléon, quelques pages isolées des réflexions de Stendhal sur les Femmes savantes qu’il avait empruntées aux manuscrits de Grenoble. Il l’avait fait avec le sans-gêne et l’absence de scrupules qu’il apporta à toutes ses publications stendhaliennes[14].

H. Cordier par contre a suivi avec fidélité la version que lui avait fait connaître le vicomte de Lovenjoul, car s’il lui fut donné de parcourir et d’inventorier le manuscrit original (celui du tome 18 de R. 5.896) auquel il ne prêta malheureusement pas une attention suffisante, il semble avoir tout à fait ignoré d’autre copie (celle du tome 10), et bien entendu tous les addenda et corrections de Stendhal. Il affirme du reste qu’en reproduisant la copie du Molière-Petitot il a puisé à la bonne source parce que celle-ci est postérieure à la version originale de Grenoble. Sur la question des dates il n’y a pas en effet de discussion possible. Mais sur la valeur des sources je suis d’un avis opposé au sien. Car tandis que le manuscrit de novembre 1813 est presque en entier de la main de Stendhal, les notes recopiées sur les gardes du Molière de 1812 sont, nous l’avons vu, de la main d’un copiste, qui malheureusement était assez ignorant. Il n’a manifestement pas toujours su déchiffrer l’écriture de Beyle et bien souvent n’a pas compris ce qu’il copiait. Stendhal par exemple avait écrit : « C’était à Henriette à faire, a parte, cette plaisanterie », le copiste a lu « C’était à Henriette à faire apporter cette plaisanterie. » Ailleurs, le copiste écrit : Gênes alors que Stendhal avait tracé Gina. Et ce ne sont là que quelques bévues relevées au hasard.

Pour ma part j’ai lu et collationné les uns avec les autres les trois manuscrits. Ils s’éclairent et se complètent mutuellement. Aussi la présente édition des réflexions de Stendhal sur Molière est-elle non seulement moins fautive que celle de Cordier, mais elle est encore plus complète.

Le Molière de la bibliothèque de Chantilly contient en outre d’autres notes excessivement curieuses sur la comédie et le style. Les notes sur le style ont paru en appendice de l’édition de Racine et Shakspeare due à Romain Colomb[15]. Celles sur la comédie n’ont pas été publiées en librairie jusqu’à ce jour : à peine H. Cordier en a-t-il cité quelques lignes. Elles forment un véritable essai rédigé par Beyle dès son retour à Paris en 1813 alors que, finissant d’étudier Molière, il se trouvait naturellement amené à dégager de ses observations quelques lois générales, pour codifier en quelque sorte le fruit des méditations auxquelles il se livrait depuis tant d’années.

Avec la fougue qui lui était habituelle quand un projet nouveau lui souriait, il traça d’un jet le plan d’une composition d’ensemble. Il en ordonna les chapitres, en développa les idées maîtresses. Le tout en quelques jours de décembre 1813. Il comptait bien y revenir afin d’améliorer et de compléter ce premier monstre, aussi avait-il laissé entre les diverses parties de son texte maintes pages blanches. Ce premier manuscrit, premier par ordre d’importance mais non en date, se trouve presque en totalité de la main de Beyle, à la bibliothèque municipale de Grenoble, tome 10 des volumes R. 5.896.

Comme il le reconnaissait en prenant la plume, Beyle se proposait surtout de mettre en ordre des idées anciennes dont il avait déjà confié les premières rédactions à divers cahiers aujourd’hui perdus et dont quelques feuillets nous ont seuls été conservés. Quelques pages de copie se rencontrent ainsi au tome 15 de R. 5.896 et portent la date de février 1813. D’autres sont rassemblées dans un grand désordre au tome 25. Elles doivent dater également de 1813, mais elles ont été corrigées et annotées par Stendhal en 1816. Tout mutilés qu’ils soient, ces derniers feuillets sont cependant fort précieux pour compléter et éclairer les autres versions. Eux seuls contiennent l’ébauche d’un chapitre malheureusement déchiré et inutilisable mais dont le titre révèle tout l’intérêt : « Que la Comédie ne peut pas exister dans la République, que dans tous les Gouvernements à mesure que la République entre la Comédie sort. » Nous reconnaissons bien là un thème familier à Stendhal. Il l’a exprimé souvent, mais jamais plus clairement peut-être que dans une des notes manuscrites relevées par M. Édouard Champion sur un exemplaire des Promenades dans Rome qui appartient au marquis de la Baume : « Ce qui est indispensable pour toucher le vulgaire choque les hommes bien nés. De là difficulté et peut-être impossibilité du drame en 1834 et le règne du roman. Idée à méditer. Quand Dominique faisait des drames, on lui disait toujours : Cela est trop fin. Les spectateurs n’y comprendront rien[16]. »

Cette remarque montre assez que Stendhal s’était rendu compte du caractère de son génie et explique pourquoi ayant renoncé au théâtre il écrivit des romans. Elle est confirmée par cette autre réflexion manuscrite qu’il traça sur un exemplaire du Rouge et Noir qui appartient à la bibliothèque Bucci de Civita-Vecchia : « Depuis que la démocratie a peuplé les théâtres de gens grossiers, incapables de comprendre les choses fines, je regarde le Roman comme la Comédie du 19e siècle[17]. »

Cette même idée reprise, élargie, développée, formera encore tout le fond de ce fameux article des Mélanges : Pourquoi la Comédie est impossible en 1836.

Mais il est temps de revenir aux réflexions générales sur la comédie. En dehors des trois manuscrits de Grenoble plus ou moins complets, je devrais dire plus ou moins incomplets, que je viens de signaler, on retrouve, comme il a déjà été dit, ces mêmes notes copiées à nouveau sur les feuillets de garde du tome 2 des Œuvres de Molière (édition Nicolle de 1812, en six volumes). Elles figurent là sans grand ordre non plus, assez fragmentées el sans qu’on y puisse reconnaître le moins du monde l’idée d’un plan général.

Aussi en publiant pour la première fois l’ensemble du petit travail de Stendhal sur l’art de faire des comédies, ai-je suivi le manuscrit le plus copieux et le seul en ordre, celui qui est autographe et qui est daté de décembre 1813, me bornant à le compléter sur les points où les copies, tant de Grenoble que de Chantilly, y apportent un éclaircissement utile ou un développement intéressant.

Entre les remarques sur Molière et les notes sur l’art de la comédie, j’ai cru logique de placer quelques réflexions sur Shakspeare qui relèvent bien des mêmes préoccupations de Stendhal. On sait quel culte jamais renié il a voué à Shakspeare depuis les années de l’École centrale. Il suffit d’ouvrir le Journal et de voir comment il en parle :

« 11 février 1805. — Je passe sans cesse pour ce grand homme du plus tendre amour à la plus vive admiration… C’est pour mon cœur le plus grand poète qui ait existé ; en parlant des autres, il y a toujours un alliage d’estime sur parole ; sur lui j’en sens toujours mille fois plus que je n’en dis. »

« 15 mai 1806. — Je sens que j’aime de plus en plus Shakspeare ; pour moi, c’est le plus grand des poètes ; Molière, le seul à lui comparer. »

Les réflexions détaillées que lui a inspirées le grand poète anglais ont donc ici leur place toute naturelle. Le lecteur n’aura qu’à les compléter par les pages nombreuses que Stendhal consacre encore à Shakspeare dans le Journal, la Filosofia nova, Racine et Shakspeare, etc.

La publication de ces notes sur Shakspeare n’a pas d’histoire. Elles proviennent toutes des manuscrits de Grenoble où elles sont disséminées et elles sont toutes de l’écriture de Beyle. Pour chaque fragment j’ai indiqué la cote précise du manuscrit où je l’ai relevé. Seules quelques lignes sur le rire des jeunes filles de Shakspeare reproduites sur l’exemplaire du Molière de Chantilly ont figuré dans l’introduction de Cordier à son Molière jugé par Stendhal, alors que l’étude sur Cymbeline, recopiée par Crozet, avait fourni une note de l’Histoire de la Peinture en Italie.

Enfin les pages sur le rire complètent cet ensemble dont la réunion, l’ordre, et même le titre, pour n’avoir point été indiqués par Beyle présentent, me semble-t-il, un caractère assez stendhalien pour me valoir, aux yeux mêmes d’un lecteur sévère, des excuses à défaut d’assentiment.


Henri Martineau.
  1. Manuscrits de Grenoble, R. 302, 23 floréal an XI (13 mai 1803).
  2. 26 août 1804.
  3. Racine et Shakspeare, édition du Divan, préface de l’éditeur, p. XX–XXIV et quatrième partie de l’Appendice, p. 287.
  4. R. 5896, tome 1.
  5. Écrit le 8 mars 1816 sur les feuillets de garde du Molière édition Petitot, qui lui appartenait.
  6. C’était un exemplaire de la petite édition stéréotypée Didot, 1799, en huit volumes.
  7. Il ne faisait que réaliser un projet ancien. Il avait pensé étudier ainsi tous les classiques et nous trouvons dans ses papiers (Manuscrits de Grenoble, R. 302) à la date du 18 nivôse an XII (9 janvier 1804) : « J’ai fait 18 vers aujourd’hui, j’en suis à 305, dès que j’aurai flni les Deux hommes faire pour mon usage seulement un commentaire vers à vers d’Andromaque, Phèdre, Cinna. » Et dès le 6 floréal de la même année (26 avril 1804), il jette sur quelques feuillets des « remarques sur le style de l’immortel Racine ». Mais celles-ci sont trop succinctes et elliptiques pour que nous ayons cru devoir les retenir.
  8. Jean-Jacques dit, à ce qu’il me semble, que dans Molière, les passions vicieuses sont les instruments du rire qu’il excite, et les défauts de la tête les objets dont on rit : en un mot, les méchants attrapent les sots et nous font rire à leur dépens. Lire la note de Saint-Lambert sur Molière. (Note sur un feuillet du manuscrit R. 302 de la bibliothèque de Grenoble.)
  9. Un peu plus loin, Petitot parlant de l’absence des financiers dans les pièces de Molière, Stendhal ajoute en note : « Chamfort, je crois, dont ce nigaud eût dû réimprimer l’Éloge, dit que Molière eut là-dessus des ordres de Colbert. »
  10. Ce chapitre IX de Duclos n’ajoute rien à la science. Il ne se doute même pas de l’idée de Hobbes. Ce sont des raisonnements en épigramme bons dans la conversation. Dans la science cela fait un peu l’effet de l’histoire romaine en madrigaux. (Note de Stendhal.)
  11. Vingt-cinq ans plus tard, dans son Voyage dans le midi de la France Beyle parle encore de « cet ignare de M. Petitot ».
  12. Celles-ci sont parfois signées de son pseudonyme : Seyssins, que Cordier a le tort de prendre pour un pseudonyme nouveau de Beyle.
  13. Spoelberch de Lovenjoul en a fait don à la bibliothèque du château de Chantilly, où l’amitié de M. Marcel Bouteron m’a permis de les consulter à mon tour.
  14. En plus des pages sur les Femmes savantes, Jean de Mitty avait aussi donné quelques lignes d’une note sur les Amants magnifiques qu’après lui j’ai reprise et que je publie en entier à la fin du chapitre sur Molière. Cette note, ne se trouve pas dans le livre de Cordier, car elle ne figure que sur les manuscrits de Grenoble.
  15. On les trouvera aux éditions du Divan, dans les Mélanges de Littérature.
  16. Édouard Champion : Un nouvel exemplaire annoté des Promenades dans Rome. Édition du Stendhal-Club, no 19.

    Une autre note tracée également par Stendhal sur l’exemplaire des Promenades dans Rome qui est la propriété de M. Serge André reprend encore la même idée bien que d’une façon plus succincte.

  17. Publiée par M. Paul Arbelet dans Stendhal relu par Stendhal, Revue de Paris, 15 Novembre 1917.