Molière, Shakspeare, la Comédie et le Rire/Shakspeare

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (p. 195-198).

SHAKSPEARE




Les livres dont les auteurs avaient la tête aussi bonne et meilleure que la mienne m’amusent, tous les autres m’ennuient. Voilà pourquoi Shakspeare me charme, il a une excellente tête et il m’émeut[1].

*

Mon admiration[2] pour Shakspeare croît tous les jours. Cet homme-là n’ennuie jamais et est la plus parfaite image de la nature. C’est le manuel qui me convient. Il ne savait rien : n’apprenons donc pas le grec. Il faut sentir et non savoir.

*

Dans Juliette[3] tout est teint de l’esprit de galanterie qui régnait au XVIe siècle. Cette pièce ne me touche pas du tout. Ce qui m’en devrait être le plus touchant, étant le plus taché du goût du siècle, m’en paraît le pire (les entretiens de Roméo et Juliette).

Il n’y a qu’un paragraphe qui me touche parce qu’il est écrit dans le goût de mon siècle.

En disant simplement ce qu’on sent, sans comparaisons, peut-on vieillir ?

Cependant la tragédie de Roméo et Juliette de Shakspeare est très mauvaise, cependant elle me semble moins mauvaise que nos mauvaises tragédies françaises, et cela en ce qu’elle n’offre point de ces fades caractères de courtisans que nos poètes emploient sans cesse pour confidents.

Lope de Vega a traité le même sujet que Shakspeare sous le nom des Montezes et des Castelvins. D’après l’analyse qu’en donne Le Tourneur cette pièce me paraît très supérieure à celle de Shakspeare. Elle est pleine d’une piquante originalité.

Voici l’ordre dans lequel je range les pièces de Shakspeare que j’ai lues : 1º Othello ; 2º César, le king Lear, Hamlet ; 3º Coriolan ; 4º Macbeth ; 5º Cymbeline ; 6º La Tempête ; 7º Roméo et Juliette, les tragédies historiques, la vie et la mort du roi Jean.

La tragédie de Shakspeare intitulée : La vie et la mort du roi Jean, est de l’histoire dialoguée qui doit plaire beaucoup au peuple à qui elle retrace ses Annales, et ne plaire que comme histoire aux autres peuples.

J’y trouve de digne du génie tragique de Shakspeare le désespoir de Constance après que son fils Arthur a été pris par Jean et le dialogue de ce fils Arthur avec Hubert chargé par le roi Jean de lui brûler les yeux[4].

Il y a dans cette pièce un trait semblable à celui d’Hermione à Oreste : « Qui te l’a dit ? »

Tout le dénouement d’Adélaïde du Guesclin et d’une manière plus probable.

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Les personnages de Shakspeare[5] ont peut-être un défaut qui est très brillant, mais qui n’en est pas moins un défaut : ils sont trop éloquents.

De cette éloquence poétique qui parle à l’âme en exerçant le moins possible la tête, telle qu’il la fallait à un peuple grossier. L’éloquence est une fausseté de passion. Non, si vous supposez que le personnage ait ce talent naturel. Belles images de Shakspeare, grandes et gracieuses : celle de la guerre dans le premier monologue de Richard III.

[Cette] observation me conduit à cette demande : jusqu’à quel point faut-il fatiguer la tête du spectateur qu’on veut émouvoir le plus possible ? Il me semble que Shakspeare ne fatigue pas du tout la mienne, tandis qu’Alfieri la fatigue beaucoup.

  1. Cette note non datée est extraite comme toutes les pages qui suivent des manuscrits de Grenoble. Celle-ci se trouve dam le recueil coté R. 302. Elle doit être de la fin de 1803 on du début de 1804, environ le temps où le jeune Beyle écrivait : « Je lis Shakespeare que l’admire de plus en plus. » N. D. L. É.
  2. Note de la même époque que la précédente, extraite de R. 5896, t. I. N. D. L. É.
  3. Cette page est extraite d’un feuillet de R. 302. Elle est datée du 1.V.12, ce qui peut se lire 1er vendémiaire XII (24 septembre 1803), ou 1er ventôse (24 février 1804). N. D. L. É.
  4. La scène où le roi engage Hubert à le défaire d’Arthur, la manière dont il le reçoit lorsqu’il vient lui annoncer son crime.
  5. Fragment écrit par Stendhal le 6 thermidor XII (25 juillet 1804). Se trouve dans R. 5896, dossier supplémentaire. N. D. L. É.