Molière (Anatole France)

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A. Lemerre (p. 97-136).




Molière







Molière est Parisien. Jean Poquelin, tapissier, fils et frère de tapissiers, ayant épousé Marie Cressé, fille de tapissier, eut d’elle un fils avant neuf mois révolus. Né près des halles, dans la maison de la rue Saint-Honoré où Poquelin tenait boutique, l’enfant fut baptisé le 15 janvier 1622 et reçut le nom de Jean qu’avait reçu son père[1]. Après la cérémonie, Marie Cressé, sa mère, fit mettre dans un coffre de tapisserie, pour les conserver précieusement, les langes dans lesquels son fils avait été tenu sur les fonts[2].

Jean Poquelin comptait bien que ce fils deviendrait tapissier : ce devait être le prince des poètes comiques.

En l’an 1631, le frère cadet de Jean Poquelin, Nicolas Poquelin, tapissier ordinaire de la maison du roi, se démit de son office au profit de son aîné[3]. Les tapissiers du roi n’étaient que huit en charge et servaient deux à deux par quartier. Leur service était d’aider tous les jours les valets de chambre à faire le lit du roi ; ils avaient en garde, pendant leur quartier, les meubles de campagne dans les châteaux où séjournait la cour, et ils faisaient les meubles de Sa Majesté. Ils étaient de plus préposés à la tenture des maisons sur le passage des processions. Ils recevaient trois cents livres de gages, plus trente-sept livres dix sols de récompense[4]. C’était donc une charge honorable et lucrative. Jean Poquelin prit soin d’en assurer la survivance à son fils aîné.

Ce Jean Poquelin fit à sa femme, en moins de onze ans, six enfants, dont deux moururent en bas âge. La maison était bien pourvue de linge et d’argenterie, abondante en meubles recouverts de tapisserie. Marie Cressé portait des cotillons en gros de Naples, en ratine de Florence ou en moire. Elle se parait de bijoux fort beaux, bracelets, colliers, pendants d’oreilles en perles fines, chaînes d’or, deux montres, l’une en or émaillé, l’autre en argent ciselé, quatorze bagues ornées de diamants, d’émeraudes et d’opales. À son chapelet de nacre pendait un petit Saint-Esprit orné d’un diamant. Le signet qui servait à marquer les pages de son livre d’heures était garni de perles fines.

Le père de Mme Poquelin, Louis de Cressé, avait dans la grande rue de Saint-Ouen une belle maison de campagne, avec cour, étables et jardin. Jean Poquelin et sa femme y allaient passer le dimanche, dans la belle saison. Et ils, y emmenaient les enfants. Ils y avaient tout ce qu’il leur fallait, même une paire de verges à corriger les petits garçons et les petites filles[5].

Marie Cressé mourut au mois de mai de l’an 1632, en sa trente-deuxième année, laissant après elle en ce monde quatre enfants, trois fils et une fille, dont l’aîné, Molière, avait à peine onze ans. Un an après, en mai 1633, Jean Poquelin épousait en secondes noces Catherine, fille d’Eustache Fleurette, marchand et bourgeois de Paris. Catherine fut-elle Elmire ou Béline ? On ne peut le dire. Mais elle passa vite. Elle donna deux filles à son mari : Catherine en 1634 et Marguerite en 1636, et mourut en couches le 12 novembre 1636. Sur la jeunesse de Molière on sait peu de chose avec certitude. Ayant appris à lire et à écrire, il fut mis dans la boutique, et il y était employé en attendant qu’il fût d’âge à succéder à son père dans la charge de tapissier et de valet de chambre du roi, dont la survivance lui était assurée. Son grand-père maternel, Louis de Cressé, était, dit-on, amateur de théâtre. Il n’y avait rien d’extraordinaire à cela. « Tout ce que la rue Saint-Denis a de marchands, dit Boursault,… se rendent régulièrement à l’hôtel de Bourgogne pour avoir la première vue de tous les ouvrages qu’on y représente[6]. » Un des personnages de la comédie de Zélinde tient ce propos : « La plupart des marchands de la rue Saint-Denis aiment tous la comédie, et nous sommes quarante ou cinquante qui allons ordinairement aux premières représentations de toutes les pièces. » La rue Saint-Denis est une façon de parler pour désigner tout ce quartier du commerce où se trouvaient les boutiques des Poquelin et des Cressé. En 1636, la boutique et le logis de Jean Poquelin étaient au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue des Vieilles-Étuves, dans la maison où pendait pour enseigne le Pavillon des Singes. Non loin de là, rue Mauconseil, se trouvait l’hôtel de Bourgogne, construit en 1 f48 par la confrérie de la Passion. Le sieur Cressé et son petit-fils avaient donc la comédie tout proche, et probablement ils pouvaient l’entendre gratis. En effet, le sieur Pierre Dubout, tapissier ordinaire du roi, comme Poquelin, était le doyen des maîtres de la confrérie de la Passion. En louant leur salle, les confrères se réservaient, tant pour eux que pour leurs parents et amis, une loge et les places de paradis qui étaient au-dessus de cette loge. Si, comme on suppose, le sieur Dubout était en bons termes avec Poquelin, le jeune Molière put, de la loge des confrères de la Passion ou du Paradis, admirer tout son saoul Gros Guillaume, Gaultier Garguille et Turlupin.

Rappelons encore que le père de Jean Poquelin possédait deux loges dans l’enclos de la foire Saint-Germain et que le petit-fils a bien pu y aller voir les bouffons.

L’héritier des Poquelin ne fit pas voir sans doute de suffisantes aptitudes à l’état de tapissier, puisque son père se décida à lui faire donner cette éducation coûteuse qui ouvrait aux jeunes bourgeois l’accès aux charges de robe et aux bénéfices. On dit que ce fut le grand-père, Louis de Cressé, qui intervint en cela[7].

À quinze ans, le jeune Poquelin suivit comme externe le cours du collège de Clermont, où les Jésuites instruisaient les enfants des plus nobles familles du royaume. On sait que les pères faisaient jouer des pièces latines par leurs écoliers. Mais c’est se hasarder beaucoup que de prétendre, comme on l’a fait, que Poquelin prit dans ces exercices le goût et la connaissance de la scène. L’auteur ingénu de la préface de 1682 nous fait paraître l’excellence de Molière dès les bancs du collège. « Le succès de ses études, dit-il, fut tel qu’on pouvoit l’attendre d’un génie aussi heureux que le sien. S’il fut fort bon humaniste, il devint encore plus grand philosophe. L’inclination qu’il avoit pour la poésie le fit s’appliquer à lire les poètes avec un soin tout particulier : il les possédoit parfaitement, et surtout Térence[8]. »

À cette époque, le cours de philosophie était de deux ans, après quoi l’étudiant soutenait une thèse latine. Mais cette cérémonie entraînait à d’assez grandes dépenses, et il est possible que Poquelin, à l’exemple de beaucoup de pères, n’ait pas trouvé à propos que son fils prît ce grade onéreux. Après les deux années de philosophie on faisait une année de théologie, puis une année ou deux de droit canon. On allait ensuite à Orléans, non pas pour étudier, puisqu’on s’y rendait ordinairement pendant les vacances, mais pour prendre ses lettres de licence en l’un et l’autre droit. Là encore, l’essentiel était de payer, et l’on était toujours assez savant quand on acquittait les droits. Le jeune licencié revenait à Paris pour s’y faire recevoir avocat.

Poquelin suivit, dit-on, le prince de Conti dans toutes ses classes. Mais les mœurs d’alors ne permettaient pas qu’ils fussent camarades. Le fils du tapissier se lia au contraire très intimement avec son condisciple Chapelle. Chapelle était fils naturel du maître des comptes Luillier, à qui ses contemporains trouvaient l’air qu’on donne à Rabelais, et chez qui Gassendi descendait dans ses voyages à Paris. Le bon prêtre finit même par se loger dans cette maison opulente et libérale. Si Poquelin, comme on le croit, fréquenta chez le maître des comptes Luillier, il y vit sans doute, avec Gassendi, Bernier, Cyrano, Henault, un petit groupe de libertins ainsi que Chapelle. Poquelin y devint quelque peu gassendiste et épicurien. C’est à cette époque qu’il commença, à ce qu’on dit, une traduction en vers du poème de Lucrèce, dont il subsiste un fragment intercalé dans le Misanthrope.

Il est admis par les premiers biographes de Molière qu’il suivit les écoles de Droit et se fit recevoir avocat. Le Boulanger de Chalussay fait dire à Molière dans Élomire :


… En quarante ou quelque peu devant,
Je sortis du collège, et j’en sortis savant ;
Puis, venu d’Orléans où je pris mes licences,
Je me fis avocat au retour des vacances.
Je suivis le barreau pendant cinq ou six mois,
Où j’appris à plein fond l’ordonnance et les lois.
Mais quelque temps après, me voyant sans pratique,
Je quittai là Cujas et je lui fis la nique[9].

Faut-il en croire Grimarest lorsqu’il dit qu’après avoir achevé ses études Molière fut obligé, à cause du grand âge de son père, d’exercer pendant quelque temps la charge de tapissier ordinaire de Sa Majesté et fit le voyage de Narbonne à la suite de Louis XIII ? Le biographe a tort de parler du grand âge de Poque-lin père, qui n’avait pas plus de quarante-sept ans alors. Mais, comme on a par ailleurs la preuve qu’en 1642, lors du voyage du roi Louis XIII dans le midi de la France, Jean Poquelin ne quitta point Paris, on peut croire que son fils, qui avait la survivance de sa charge, fit le voyage à sa place. Et c’est peut-être dans ce voyage que Molière, aux environs de Nîmes, dans une troupe comique qui jouait devant le roi, rencontra la Béjart[10].

Madeleine Béjart était fille d’un sous-officier de justice, d’un huissier audiencier à la grande maîtrise des eaux et forêts. Elle ne fut pas tenue, ce semble, par ce père, obéré de dettes et d’enfants, avec une sévérité excessive. On lui a découvert, à dix-huit ans, alors que la famille était sur le pavé, de bien précoces économies. Elle avait eu, en 1638, d’une sorte d’aventurier, le chevalier de Modène, une fille reconnue par le père, dont la femme légitime était encore vivante. Marie Hervé, mère de Madeleine, servit de marraine à l’enfant[11].

Madeleine Béjart était une grande et belle rousse. Molière l’aima, quitta tout pour la suivre et se mit de la troupe.

Agé de vingt et un ans, il fonda l’Illustre-Théâtre. La fière Madeleine, qui avait des planches, fut le chef de l’entreprise. C’est dans la maison de sa mère que l’acte fut signé le 30 juin 1643.

Il fallait à la nouvelle troupe un théâtre. Rien ne convenait mieux qu’un de ces tripots où l’on jouait à la courte paume. Les comédiens louèrent le jeu de paume des Métayers, près de la porte de Nesle[12]. Encore fallait-il transformer le jeu de paume en salle de spectacle. En attendant que les travaux fussent terminés, la troupe alla jouer à Rouen pendant la foire du pardon de saint Romain.

L’Illustre-Théâtre, où l’on jouait la tragédie plus souvent que la comédie, n’attira guère de spectateurs à la porte de Nesle. Les sociétaires, attribuant leur mauvais succès à la situation de leur salle trop éloignée des quartiers bourgeois, en louèrent une autre, mieux avoisinée, sur le port Saint-Paul, à l’enseigne de la Croix-Noire. La malchance les y suivit. Dans le théâtre vide, les tréteaux s’affaissaient sous les dettes. Molière, qui répondait de tout en qualité de directeur, fut poursuivi en payement d’une somme de cent quarante-deux livres, somme d’ailleurs contestée. Toutefois, faute de la payer, Molière, à la requête du maître chandelier Fausser, fut mis dans la prison du Châtelet, mais il ne tarda pas à en sortir, grâce à la caution du sieur Léonard Aubry, paveur du roi[13].

Les infortunés débris de l’Illustre-Théâtre s’allèrent fondre dans la troupe qu’à cette heure le duc d’Epernon emmenait dans son gouvernement de Guyenne.

Tantôt dans son château de Cadillac, sur la Garonne, tantôt à Agen, le duc donnait la comédie à sa cour. La duchesse assistait aux représentations, mais c’est pour Nanon de Lartigue qu’on allumait les chandelles. En 1650, les troubles de Bordeaux chassèrent le duc d’Epernon de son gouvernement. Dès lors ses comédiens eurent tout loisir de courir les foires et les réunions des États. Il est difficile de les suivre dans leur vie errante. On trouve Molière à Nantes au mois d’avril de 1648. On sait qu’il passa à Vienne en Dauphiné, mais on ignore à quelle date.

En 1653, il est à Lyon, et en cette même année il retrouve à Pézenas le prince de Conti, avec qui il s’était trouvé sur les bancs du collège. Il ne souvenait guère au prince du tapissier devenu comédien. Mme de Calvimont, maîtresse du prince de Conti, étant logée à la Grange, proposa d’envoyer chercher les comédiens. Le prince de Conti en chargea M. de Cosnac, qui avait l’argent de ses menus plaisirs. Ayant appris que Molière et la Béjart étaient en Languedoc, M. de Cosnac leur manda de venir à la Grange. Pendant que la troupe se disposait à venir sur ces ordres, il en arriva une autre à Pézenas, celle de Cormier. L’impatience naturelle du prince de Conti l’engagea à retenir cette troupe. Et il paraît que Cormier avait fait des présents à Mme de Calvimont. M. de Cosnac fit de respectueuses représentations au prince : « Je me suis engagé à Molière, sur vos ordres. » A quoi le prince répondit : « Je me suis moi-même engagé depuis à la troupe de Cormier, et il est plus juste que vous manquiez à votre parole que moi à la mienne. »

Cependant Molière arriva. Et, ayant appris qu’on ne voulait pas de lui, il demanda qu’on lui payât au moins les frais qu’on lui avait fait faire pour venir. M. de Cosnac trouvait cette demande fort juste. Mais il ne put obtenir que le prince y fît droit. Ce mauvais procédé échauffa à ce point M. de Cosnac qu’il résolut de faire monter les comédiens de Molière sur le théâtre de Pézenas et de leur donner mille écus de son argent plutôt que de leur manquer de parole. A la vérité, il espérait que le prince, en apprenant qu’ils allaient jouer à la ville, se piquerait d’honneur et les ferait jouer une fois sur le théâtre de la Grange. C’est en effet ce qui arriva. « Cette troupe, dit Cosnac, ne réussit pas dans sa première représentation au gré de Mme de Calvimont, ni, par conséquent, au gré du prince, quoique, au jugement de tout le reste des auditeurs, elle surpassât infiniment la troupe de Cormier, soit par la bonté des acteurs, soit par la magnificence des habits. » Mais, peu de jours après, ils donnèrent encore une représentation, et Sarrazin, qui était secrétaire du prince de Conti, parla si bien et fit tant que le prince retint la troupe de Molière et congédia celle de Cormier[14].

Du 16 décembre 1653 au 31 mars 1654, les États de Languedoc étant assemblés à Montpellier, les comédiens de Molière allèrent jouer dans cette ville devant messieurs des États.

Molière et sa troupe passent la plus grande partie de l’année 1654 à Lyon. L’année suivante, ils sont de nouveau à Montpellier pour les fêtes données au prince et à la nouvelle princesse de Conti, lors de la tenue des États. Pendant le carnaval, Molière et Joseph Béjart, avec les acteurs d’une autre troupe et quelques-uns des seigneurs qui siègent aux États, y dansent le ballet des Incompatibles, en présence de Leurs Altesses. Dans une des entrées, Molière représentait un poète, Béjart un peintre ; dans une autre, Béjart un ivrogne, Molière une harengère.

Après la clôture des États, Molière et ses camarades retournèrent à Lyon, leur séjour préféré. C’est probablement à cette époque qu’il fit jouer l’Étourdi, sa première pièce. L’Étourdi attira les spectateurs, et la recette fut bonne, si l’on en croit le sieur d’Assoucy, qui partagea l’aubaine et ne put se résoudre à quitter les comédiens qui le défrayaient. Quand ils partirent pour Avignon, l’empereur du burlesque s’embarqua sur le Rhône avec eux et leur paya son écot en bouffonneries. « Comme un homme, dit-il, n’est jamais pauvre tant qu’il a des amis, ayant Molière pour estimateur et toute la maison des Béjart pour amie, en dépit du diable,… je me vis plus riche et plus content que jamais[15]. »

La troupe jouait à Avignon, quand elle reçut l’ordre de se rendre aux États convoqués par le prince de Conti pour la session qui s’ouvrit le 4 novembre 1655, à Pézenas.

Le prince et la princesse de Conti logeaient dans l’hôtel de M. d’Alfonce, grand prévôt de Guyenne, où l’on avait dressé le théâtre. « Les évêques de Béziers, d’Uzers et de Saint-Pons, en rochet et camail, les barons de Castries, de Villeneuve et de Lanta, députés par les États pour complimenter S. A. R. le prince de Conti, se rendirent à l’hôtel de M. d’Alfonce, où logeoit ledit seigneur. Le prince de Conti les reçut à la porte du vestibule qui regarde la cour et, après les avoir fait entrer, leur dit qu’il étoit forcé de les recevoir en cet endroit, parce que la chambre étoit en un extrême désordre, à cause de la comédie ; sur ce, les compliments furent faits[16]. »

Les prélats, qui se morfondent en grand habit de chœur, dans le vestibule, tandis que les comédiens occupent les appartements, sauront bien prendre leur revanche. En même temps que Molière, l’évêque d’Aleth, Pavillon, est à Pézenas. Il profite de la tenue des États, où il siège, pour alarmer la conscience du prince et lui inspirer un éloignement total des compagnies dangereuses. Or, le janséniste Pavillon estimait qu’il n’était pire compagnie que celle des comédiens. Il refusait l’absolution non seulement à ceux qui donnaient la comédie, mais encore à ceux qui l’entendaient. Heureusement pour Molière et sa troupe, la conversion du prince de Conti ne s’accomplit pas tout de suite. Les comédiens, en attendant qu’opérât la grâce, mangeaient abondamment aux frais des États. Mais ils devaient bientôt éprouver les effets des sentiments que l’évêque d’Aleth inspirait insensiblement au prince.

De Pézenas, vrai pays de Cocagne, la troupe comique, avec ses bagages et d’Assoucy, s’en fut à Narbonne. Elle demeura à Béziers pendant la session des États qui s’ouvrit le 17 novembre 1656, et Molière y fit représenter son Dépit amoureux, imité de l’Intéresse de Nicolo Secchi.

Par Montpellier, Nîmes, Avignon, Orange (selon toute vraisemblance), les comédiens gagnent Lyon, où ils retrouvent le prince de Conti, leur protecteur. Mais, depuis Pézenas, l’évêque d’Aleth a fait du chemin dans l’âme pécheresse. « Il y a ici des comédiens, écrit le prince à l’abbé de Ciron, qui portoient mon nom autrefois. Je leur ai fait dire de le quitter, et vous croyez bien que je n’ai eu garde de les aller voir. »

Tout n’est qu’heur et malheur dans la vie. La troupe répudiée, s’étant rendue à Dijon, y retrouva son premier protecteur, le duc d’Épernon, alors gouverneur de Bourgogne. De Dijon, elle retourna dans le midi de la France et donna des représentations à Avignon. Dans cette ville, Molière rencontra le peintre Mignard, qui revenait de Rome, et se lia d’amitié avec lui.

Les comédiens passèrent à Grenoble le carnaval de 1658. C’est alors que les amis de Molière (il en avait déjà de puissants) lui conseillèrent de se rapprocher de Paris. Il vint après Pâques s’établir à Rouen, pour donner à ceux qui lui voulaient du bien le temps et le moyen de l’introduire à la cour. En vue de son établissement à Paris, il fit secrètement quelque séjour dans cette ville. Madeleine Béjart travaillait dans le même dessein. Le 12 juillet 1658, un acte fut passé à Rouen entre elle et le comte Louis de Talhouet, par lequel celui-ci lui cédait son bail de location du jeu de paume des Marais, à Paris, avec toutes ses loges et décorations de théâtre. Dans cet acte, la Béjart déclare élire domicile à Paris, « en la maison de M. Poquelin, tapissier, valet de chambre du roi[17] ». C’est donc que le père avait pardonné à son fils de s’être fait comédien et auteur.

« Le sieur de Molière et sa troupe, écrit La Grange en tête de son registre, arrivèrent à Paris au mois d’octobre 1658 et se donnèrent à Monsieur, frère unique du Roi, qui leur accorda l’honneur de sa protection et le titre de ses comédiens, avec 300 livres de pension pour chaque comédien. » Et le registre porte en manchette : « Nota, que les 300 l. n’ont point été payées[18]. » La protection de Monsieur avait pourtant son prix. Elle permit à Molière de paraître, le 24 octobre 1658, devant la reine-mère et le roi sur un théâtre dressé dans la salle des gardes du vieux Louvre. On y représenta Nicomède.

Les nouveaux acteurs, dit la Préface de 1682, ne déplurent point, et on fut surtout fort satisfait de l’agrément et du jeu des femmes. La tragédie jouée, Molière « vint sur le théâtre, et, après avoir remercié Sa Majesté, en des termes très modestes, de la bonté qu’elle avoit eue d’excuser ses défauts et ceux de toute sa troupe, qui n’avoit paru qu’en tremblant devant une assemblée si auguste, il lui dit que l’envie qu’ils avoient eue d’avoir l’honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avoit fait oublier que Sa Majesté avoit à son service d’excellents originaux, dont ils n’étoient que de très faibles copies ; mais que, puisqu’Elle avoit bien voulu souffrir leurs manières de campagne, il la supplioit très humblement d’avoir agréable qu’il lui donnât un de ces petits divertissements qui lui avoient acquis quelque réputation et dont il régaloit les provinces. » (p. xiv.)

Ce compliment fut si agréablement tourné et si favorablement reçu que toute la cour y applaudit, et encore plus à la petite comédie, qui fut celle du Docteur amoureux… Elle divertit autant qu’elle surprit tout le monde. M. de Molière faisait le Docteur.

Ce Docteur amoureux, que l’auteur laissa perdre, était une de ces farces composées pendant le séjour en Languedoc. Ce ne devait être une farce médiocre, puisqu’elle était de Molière et que Boileau en regretta la perte.

Le roi fut content de la troupe de Monsieur et, pour la récompenser, lui fit donner la salle du Petit-Bourbon, où elle devait jouer alternativement avec les comédiens italiens. Cette salle, très vaste, communiquait avec le Louvre ; on y était presque chez le roi.

Les représentations données par la nouvelle troupe aux spectateurs de la ville commencèrent, le a novembre, par une tragédie de Corneille, et ce n’est pas là le seul exemple que nous ayons du goût de Molière à chausser le cothurne. Mais un hoquet dont il était affligé le rendait mal propre à exprimer les héros, et le succès de sa troupe ne fut pas très bon jusqu’au jour où il eut donné son Étourdi et le Dépit amoureux, encore inconnu à Paris. C’est du moins ce que Chalussay se donne le plaisir de nous apprendre quand il fait dire à Elomire :



… Tel étoit déjà le bruit de mon renom,
Qu’on nous donne d’abord la salle de Bourbon.

Là, par Héraclius, nous ouvrons un théâtre
Où je crois tout charmer et tout rendre idolâtre.
Mais, hélas ! qui l’eût cru ? Par un contraire effet,
Loin que tout fut charmé, tout fut mal satisfait ;
Et par ce coup d’essai, que je croyois de maître,
Je me vis en état de n’oser plus paraître.
Je prends cœur toutefois, et d’un air glorieux
J’affiche, je harangue, et fais tout de mon mieux.
Mais inutilement je tentai la fortune.
Après Héraclius, on siffle Rodogune.
Cinna le fut de même, et le Cid, tout charmant,
Reçut, avec Pompée, un pareil traitement.
Dans ce sensible affront, ne sachant où m’en prendre,
Je me vis mille fois, sur le point de me pendre.
Mais, d’un coup d étourdi que causa mon transport,
Où je devois périr, je rencontrai le port :
Je veux dire qu’au lieu des pièces de Corneille
Je jouai l’Étourdi, qui fut une merveille ;
Car à peine on m’eut vu, la hallebarde au poing,
A peine on eut oui mon plaisant baragouin,
Vu mon habit, ma toque, et ma barbe, et ma fraise,
Que tous les spectateurs furent transportés d’aise[19]

Ce méchant est bien obligé de convenir que l’Étourdi fut écouté avec plaisir et que Molière y fut applaudi comme auteur et comme acteur.

En 1659, à Pâques, la troupe, en visite chez le maréchal de la Mailleraye, au château de Chilly, donna le Dépit amoureux devant le roi, Monsieur, les nièces de Mazarin et les filles d’honneur de la reine. Le roi se plut à cette représentation, puisque le 10 mai Molière jouait l’Étourdi au Louvre[20].

Quelques mois plus tard, sur la fin de cette année 1659, Molière donna les Précieuses ridicules, le premier ouvrage dans lequel il eût montré les mœurs du temps. Car jusque-là il n’avait mis sur la scène que des masques. Pour son coup d’essai, il s’attaquait à des coteries puissantes. « La pièce parut friande, dit Loret, à plusieurs, tant sages que fous. » Et le gazetier ajoute :




Pour moi, j’y portai trente sous ;
Mais, oyant leurs fines paroles,
J’ay ri pour plus de dix pistoles[21].


Un personnage, qui fréquentait les ruelles, eut assez de crédit, paraît-il, pour faire suspendre pendant quelques jours les représentations. Mais la pièce, reprise le 2 décembre, alla aux nues. Les ennemis de Molière, pour se consoler, juraient que tout le succès était dû aux bouffonneries du comédien ; et Saumaise, dans sa préface des Précieuses ridicules nouvellement mises en vers, accordait à Molière « la vanité d’être le premier farceur de France ».

L’enthousiasme du public pour les Précieuses fut vif et durable. Il n’était pas encore attiédi à la rentrée de Pâques 1660. Le 29 juillet, on les joua pour le roi à Vincennes, et, le 30 août suivant, pour Monsieur au Louvre. Le roi la vit de nouveau au Louvre le 21 octobre. Il la revit encore, cinq jours après, chez le cardinal Mazarin. Voici comment Loret rend compte de cette représentation :


… De Monsieur la troupe comique
Eut, l’autre jour, bonne pratique ;
Car monseigneur le Cardinal,
Qui s’étoit un peu trouvé mal
Durant un meilleur intervalle,
Le fit venir, non dans sa salle,
Mais dans sa chambre justement,
Pour savoir le contentement
De voir, non pas deux tragédies,
Mais deus plaisantes comédies,
Savoir celle de l’Étourdi
Qui m’a plusieurs fois ébaudi,
Et le marquis de Mascarille,
Ison vrai marquis, mais marquis drille,
Où l’on reçoit à tous moments
De nouveaux divertissements.
Jule et plusieurs grandes personnes
Trouvèrent ces deux pièces bonnes ;
Et par un soin particulier
D’obliger leur auteur Molier,
Cette généreuse Éminence
Leur fit un don en récompense,
Tant pour lui que ses compagnons,
De mille beaux écus mignons[22]

Le cardinal était malade dans sa chaise. Appuyé sur le dossier de cette chaise, le roi resta debout.

Il fit remettre à la troupe une gratification de trois mille livres.

Molière donna son Cocu imaginaire le 28 mai 1660. Puis il advint aux comédiens de Monsieur une disgrâce que La Grange appelle une bourrasque, et qui fut, si l’on veut, une disgrâce en manière de bourrasque. M. de Ratabon, surintendant des bâtiments du roi, fit démolir le théâtre du Petit-Bourbon, sans en avoir averti les comédiens, qui en éprouvèrent une pénible surprise.

Leurs doléances furent portées au roi. Mais M. de Ratabon répondit que « la place de la salle étoit nécessaire pour le bâtiment du Louvre, et que, les dedans de la salle, qui avoient été faits pour les ballets du roi, appartenant à Sa Majesté, il n’avoit pas cru qu’il falloit entrer en considération de la comédie pour avancer le dessein du Louvre ». Sur quoi La Grange nota dans son registre que la « méchante intention de M. de Ratabon » était manifeste. Mais Monsieur, désireux de réparer le tort fait à ses comédiens, demanda pour eux la salle du Palais-Royal. Le roi la leur donna, et M. de Ratabon reçut ordre exprès de faire les grosses réparations.

La Grange consigna dans son registre une autre bourrasque qui, comme la première, devait tourner bientôt en bonace. Le mauvais vent venait cette fois des comédiens de l’hôtel de Bourgogne et du Marais, qui faisaient à certains comédiens de Monsieur des propositions pour les attirer chez eux. « Mais, dit La Grange, la troupe de Monsieur demeura stable : tous les acteurs aimoient le sieur de Molière, leur chef, qui joignoit à un mérite et une capacité extraordinaires une honnêteté et une manière engageante qui les obligea tous à lui protester qu’ils vouloient courir sa fortune et qu’ils ne le quitteroient jamais, quelque proposition qu’on leur fît et quelque avantage qu’ils pussent trouver ailleurs[23]. »

Cela est bien à a louange de Molière, et l’on ne peut pas plus douter de la bonté de son cœur que de la grandeur de son esprit.

Pendant que M. de Ratabon démolissait la salle du Petit-Bourbon et aménageait la salle du Palais-Royal, la troupe délogée donnait des représentations chez le maréchal de la Mailleraye, chez La Basinière, trésorier de l’épargne, chez le duc de Roquelaure, chez le duc de Mercœur, chez le comte de Vaillac.

La salle du Palais-Royal fut livrée aux comédiens dans les premiers jours de l’année 1661. Elle était vaste et très belle. Le cardinal de Richelieu y avait fait jouer la tragédie de Mirame et donné des spectacles magnifiques. La troupe de Monsieur l’inaugura le jeudi 20 janvier i<56i avec le Cocu imaginaire, qui réussit très bien. On reprit ensuite les Précieuses, qui firent beaucoup d’argent.

Le 4 février, Molière donna Don Garcie, prince de Navarre, dont le su]et est tiré soit d’une comédie italienne de Cicognini, soit directement de la comédie espagnole, imitée par Cicognini. De l’un ou de l’autre de ces exemplaires, Molière avait tiré une tragi-comédie qui tomba. À la septième représentation la recette était descendue à soixante-dix livres. Molière retira sa pièce. Il lui fallut renoncer à Melpomène et cesser de se mesurer avec l’auteur de Don Sanche, ce qui dut lui être sensible, car il aimait le tragique. Il rechaussa les brodequins et fit jouer l’ École des Maris le 24 juin 1661. Thalie le vengea bien des dédains de Melpomène. L’École des Maris fut donnée sans interruption du 24 juin au 11 septembre. Loret parle dans sa gazette « du sujet si riant et si beau » qui fit le « charme de tout Paris[24] ». Cette fois Molière, comme dit Nicolas, gagna tous les suffrages. Aussi fit-il imprimer sa pièce. L’École des Maris est le premier ouvrage qu’il ait mis de lui-même au jour, ainsi qu’il le dit dans l’épître à Monsieur, placée au-devant de cette comédie.

Deux mois après il donna une nouvelle pièce qui lui avait été demandée pour la fête que le surintendant Fouquet offrait au roi. « Jamais, dit le poète dans l’avant-propos des Fâcheux, jamais entreprise au théâtre ne fut si précipitée que celle-cy ; et c’est une chose, je croy, toute nouvelle, qu’une comédie ait esté conceuë, faite, apprise et représentée en quinze jours. »

À vrai dire, ce que le surintendant avait demandé à Molière, c’était moins une comédie qu’une suite de scènes propres à amener plusieurs de ces ballets dont Louis XIV raffolait. Les divertissements auxquels la pièce servait de cadre furent réglés par Beauchamps. Le Brun quitta les victoires d’Alexandre pour peindre les décorations de la scène. Torelli construisit les machines. Pellisson composa le prologue.

Les Fâcheux furent représentés le 17 août 1661, dans les jardins de Vaux, devant le roi. La reine, qui était grosse, ne put accompagner son époux. Mais une foule de seigneurs et de princes, Monsieur, Madame et la reine mère assistaient à cette fête. Molière raconte lui-même, dans son Avertissement, que, « d’abord que sa toille fut levée, il parut sur le théâtre en habit de ville et, s’adressant au roy avec le visage d’un homme surpris, fit des excuses sur ce qu’il se trou-voit là seul et manquoit de temps et d’acteurs pour donner à Sa Majesté le divertissement qu’elle sembloit attendre ». En même temps, du milieu de vingt jets d’eau naturels, un rocher se changea en coquille d’où sortit la Béjart en naïade. Elle fut trouvée charmante et l’on en fit des chansons.


Peut-on voir nymphe plus gentille
Qu’étoit Béjart, l’autre jour ?
Lorsqu’on vit ouvrir sa coquille,
Tout le monde disoit à l’entour,
Lorsqu’on vit ouvrir sa coquille :
Voici la mère d’amour.

Cette nymphe, cette Vénus avait, en sa vie mortelle, quarante-trois ans. Elle récita le prologue de Pellisson. Puis les Fâcheux furent rendus avec un parfait ensemble et reçurent de fréquentes marques d’approbation. Le roi fut ravi, paraît-il, de voir moqués dans cette pièce ses courtisans venus avec lui et qui applaudissaient leur naturel contrefait sans s’y reconnaître.

La Fontaine, qui assistait à ces fêtes de Vaux, écrivait cinq jours après à son ami Maucroix une lettre mêlée de prose et de vers où Molière est estimé à son prix :


        Cet écrivain par sa manière
        Charme à présent toute la cour.
        De la façon que son nom court,
        Il doit être par delà Rome.
        J’en suis ravi, car c’est mon homme.
        Te souvient-il bien qu’autrefois
        Nous avons conclu d’une voix
        Qu’il alloit ramener en France
        Le bon goût et l’air de Térence ?
        Plaute n’est plus qu’un plat bouffon,
        Et jamais il ne fit si bon
        Se trouver à la comédie ;
        Car ne pense pas qu’on y rie
        De maint trait jadis admiré
        Et bon in Mo tempore.
        Nous avons changé de méthode,
        Jodelet n’est plus à la mode,
        Et maintenant il ne faut pas
        Quitter la nature d’un pas.

Le roi avait indiqué au poète un original dont le portrait manquait à la galerie des Fâcheux, le terrible chasseur. C’était, dit-on, M. de Soyecourt, maître de la garde-robe. Molière ne manqua pas de travailler sur les avis d’un si grand prince, et Louis, le 25 août, jour de sa fête, revit avec plaisir, à Fontainebleau, les Fâcheux enrichis du portrait qu’il avait tracé.

La ville attendit assez longtemps les Fâcheux, après l’arrestation du surintendant. Ainsi le conseillaient les convenances. Une autre cause de retard, c’était qu’il n’était pas facile de monter, au Palais-Royal, une pièce comme celle-là, avec « c ballets, violons, musique et machines[25] ». Les Fâcheux furent donnés à la ville le 4 novembre et firent pendant trois mois de très grosses recettes.

Le Registre de La Grange nous apprend, par une petite note, que « M. de Molière épousa Armande-Claire-Elisabeth-Gresinde Béjart, le mardi gras de 1662[26] ».

Le père de Molière signa au contrat.

Quelques-uns ont pris plaisir à remarquer que, pendant les fiançailles, Molière se faisait applaudir dans l’École des Maris. L’accordée avait environ vingt ans, et le mari un peu plus de quarante.

Sur cette Armande Béjart on ne sait rien de certain, et les actes publics qui se rapportent à elle, contrat de mariage, acte de décès, loin de nous instruire, nous remplissent d’incertitude.

Les ennemis de Molière ont, dans cette obscurité, conçu de noirs soupçons. La vérité est comique et dans le goût de ces imbroglios italiens : enfants supposés, enlèvements, reconnaissances tardives, tuteurs, amoureux, pupilles effrontées, toutes les folles intrigues du répertoire italien et espagnol que Molière fit passer dans ses premières pièces. Armande Béjart est probablement cette « petite non baptisée » comptée, dans un acte, au nombre des enfants mineurs de Joseph Béjart, mais en réalité fille de Madeleine Béjart. Pourquoi Madeleine attribua-t-elle ce fruit de sa galanterie à la tardive fée fécondité de sa mère ? Pour quelle raison voulut-elle que sa fille fût sa sœur ? Elle ne reniait pas ses enfants quand le père en était le seigneur de Modène. Peut-être Armande était-elle sortie d’une aventure moins qualifiée. L’auteur de la Fameuse Comédienne dit que Madeleine « faisoit la bonne fortune de quantité de jeunes gens du Languedoc dans le temps de l’heureuse naissance de sa fille[27] ». En cette confusion, la petite Armande ne pouvait être tenue par sa mère pour le gage précieux d’une illustre faiblesse.

Toutefois, si l’on en croit l’auteur de la Fameuse Comédienne, qui paraît bien informé, la petite fut nourrie en Languedoc chez une dame d’un rang élevé. Il faudrait croire alors que l’enfant avait pour père un homme de qualité. Molière, quand il se rendit à Lyon, la prit avec lui. Et ce serait cette petite Menou, dont parle Chapelle dans une jolie lettre à Molière. Chapelle, qui sent bien agréablement l’avril aux champs, écrit à son ami :

Toutes les beautés de la campagne ne vont faire que croître et embellir, surtout celles du vert, qui nous donnera des feuilles au premier jour, et que nous commençons à trouver à redire depuis que le chaud se fait sentir. Ce ne sera pas néanmoins encore sitôt ; et pour ce voyage il faudra se contenter de celui qui tapisse la terre, et qui, pour vous le dire un peu plus noblement,



         Jeune et faible rampe par bas
         Dans le fond des prés, et n’a pas



         Encor la vigueur et la force
         De pénétrer la tendre écorce
         Du saule qui lui tend les bras.

         La branche amoureuse et fleurie,
         Pleurant pour ses naissants appas,
         Toute en sève et larmes l’en prie,
         Et, jalouse de la prairie,
         Dans cinq ou six jours se promet
         De l’attirer à son sommet.

Et Chapelle ajoute :

Vous montrerez ces beaux vers à Mlle Menou seulement ; aussi bien sont-ils la figure d’elle et de vous[28]

Menou suivit la troupe comique et joua de petits rôles.

Ce qui est certain c’est que, du temps de Molière, personne ne doutait qu’Armande ne fût fille de Madeleine.

Je ne citerai pas la lettre de Racine à son ami Le Vasseur. On ne sera pas embarrassé de la trouver. Je me contenterai de rapporter cette note de Brossette : « M. Despréaux m’a dit que Molière avoit été amoureux premièrement de la comédienne Béjart, dont il avoit épousé la fille[29]. »

Armande était gracieuse et jolie. Les malveillants qui lui refusent d’avoir jamais été belle sont réduits à reconnaître qu’elle ne s’était pas étudiée en vain à plaire, « La petite Béjart, est-il dit dans la Fameuse Comédienne, n’avoit pas encore, dans sa grande jeunesse, ces manières qui, sans aucuns traits de beauté, l’ont rendue si aimable au goût de bien des gens. » Et l’on fut d’accord qu’elle « représentait Psyché à ravir ».

Molière marié créa Arnolphe et donna l’École des Femmes, qui fut représentée pour la première fois au Palais-Royal le 26 décembre 1662. Mlle du Parc y joua Agnès. Ce fut de toutes les pièces de Molière la plus applaudie et la plus suivie. Le Registre de La Grange fait connaître les extraordinaires recettes des représentations données de suite depuis la première jusqu’à la clôture de Pâques 1663, et après la rentrée jusqu’au 12 août de la même année.

Elle fut jouée devant le roi et chez Madame. Ce fut à Madame qu’il dédia cette comédie, quand il la fit imprimer. Il pensait que le nom d’une si grande princesse protégerait son œuvre furieusement attaquée. Les dévots avaient senti l’ennemi. Ils dénonçaient le serment d’Arnolphe comme une abominable impiété. Mais le roi était jeune, amoureux, il adorait la comédie. Il laissa les bigots crier.

Molière avait d’autres ennemis que les dévots. Il avait tous ceux que donne la célébrité. Et ceux-là sont innombrables. A leurs attaques il répondit par une comédie, transportant ainsi, à son avantage, la dispute sur la scène. La Critique de l’École des Femmes fut représentée pour la première fois le 1er juin 1663.

Donneau de Visé, dans sa comédie de Zélinde[30], qui ne fut pas représentée, et dans la Critique de la Critique, répliqua comme il put. Boursault écrivit le Portrait du Peintre. Il faut excuser la témérité d’un auteur de vingt-cinq ans. Le Portrait du Peintre fut représenté à l’hôtel de Bourgogne. Molière l’alla voir jouer et se tint hardiment en face de son portrait. À un curieux qui lui demanda ce qu’il en pensait il répondit, à ce que l’on rapporte, par ce vers de l’École des Femmes :


        Moi j’en ris tout autant que je puis.

Pourtant il répliqua par l’Impromptu, joué vers la mi-octobre. Il prit grand soin d’annoncer, dans la pièce même, qu’il l’avait composée par ordre du roi. Il mettait ainsi Louis au nombre de ses défenseurs. Dans le fait Louis fut content de l’Impromptu, puisqu’on trouve sur la liste des pensions de 1663 : « Au sieur Molière, excellent poète comique, mille francs. »

Le 19 janvier 1664 Mlle Molière, la femme du poète, mit au monde un garçon, qui fut nommé au baptême « Louis » par le duc de Créqui, tenant pour le roi parrain, et par la maréchale du Plessis, pour Madame marraine. Après quoi ceux que scandalisait le mariage du comédien n’eurent qu’à se taire.

Dix jours après la naissance de ce fils, qui ne vécut pas, Molière composa le Mariage forcé pour huit entrées de ballet dans l’une desquelles le roi parut lui-même en Egyptien. Molière n’était encore, dit-on, Sganarelle qu’au théâtre.

Du 7 au 14 mai il y eut de grandes fêtes à la cour.

Des divertissements furent donnés devant la reine pour Mlle de la Vallière, relevée depuis cinq mois de ses premières couches. « Le dessein de l’action où le roi figuroit étoit de M. de Saint-Aignan ; cela s’appeloit le Palais d’Alcine ou les Plaisirs de l’Ile enchantée. Le second jour des fêtes, 8 mai, Molière joua la Princesse d’Élide, où Armande Béjart fut charmante. Le cinquième jour, 11 mai, il donna les Fâcheux ; le 12 mai, après la loterie, il fit entendre les trois premiers actes du Tartuffe. A ce qu’il semble, le roi n’y trouva rien à reprendre, mais son ancien précepteur, M. de Péréfixe, archevêque de Paris, mit un grand zèle à l’éclairer sur ce point. Il le supplia de protéger la religion et de mériter son titre de fils aîné de l’Église. Les dévots poussèrent des cris aigus, et le roi, tout en reconnaissant les bonnes intentions de l’auteur, défendit pour le public la comédie de Tartuffe. »

Le poète lut cette comédie au cardinal Chigi, légat du pape, qui se trouvait alors en France. Le prélat n’en fut pas scandalisé. Au rebours, un curé de Paris, nommé Pierre Roullé, estima que l’auteur de cet ouvrage, « démon vêtu de chair et habillé en homme », méritait un supplice exemplaire et le « feu même, avant-coureur de celui de l’enfer[31] ».

La pièce, interdite à la ville, ne l’était point à la cour. Les trois premiers actes furent représentés une seconde fois, le 2f septembre, à Villers-Cotterets, où le roi était allé visiter son frère, et la pièce entière fut donnée, le 29 novembre, au Raincy, chez le prince de Condé. Mais Condé n’était pas une caution en matière de foi.

Neuf mois après le Tartuffe et son interdiction, Molière donna le Festin de Pierre.

Ce fut jugé pis que le Tartuffe. Le prince de Conti, devenu dévot et casuiste, s’écrie dans un livre de sa composition : « Y a-t-il une école d’athéisme plus ouverte que le Festin de Pierre, où, après avoir fait dire toutes les impiétés les plus horribles à un athée qui a beaucoup d’esprit, l’auteur confie la cause de Dieu à un valet à qui il fait dire, pour la soutenir, toutes les impertinences du monde ? Et il prétend justifier à la fin sa comédie, si pleine de blasphèmes, à la faveur d’une fusée qu’il fait le ministre ridicule de la vengeance divine[32] ? »

Le prince de Conti n’a pas tout à fait tort, et le Festin de Pierre n’est pas une œuvre édifiante. Elle mit le roi dans un grand embarras. Il aimait les spectacles, mais il était pieux. Il avertit discrètement le poète de ne point prolonger les représentations de la pièce incriminée. En même temps il lui accorda six mille livres de pension et prit à sa charge la troupe de son frère, qui devint la troupe du roi. Par ordre du maître, Molière donna Y Amour médecin, « proposé, fait, appris et représenté en cinq jours ».

Il s’y moquait des médecins, que Don Juan, impie en médecine comme dans le reste, avait déjà assez malmenés. Il était malade ; ils ne l’avaient pas guéri. C’était leur tort à ses yeux. Molière, atteint de la poitrine, toussait sans répit. Les malades vulgaires croient aux médecins qui ne les guérissent pas. Mais Molière était un impie. Après avoir été très souffrant au commencement de 1666, il écrivit le Misanthrope, qu’il donna au Palais-Royal le 4 juin de la même année. Le chef-d’œuvre, à sa naissance, parut un peu austère. La recette alla baissant de jour en jour. Après la vingt et unième représentation, le Médecin malgré lui ramena le public. Molière alors travaillait aux divertissements royaux. Il fit entrer Mélicerte, la Pastorale comique et le Sicilien dans le ballet des Muses. Le prince fut content de cet ouvrage : il fit compter aux comédiens deux années de leur pension et envoyer aux demoiselles Molière et de Brie deux riches mantes[33].

En l’absence du roi, qui déployait en Flandre les pompes de la guerre, Molière risqua son Tartuffe sur la scène du Palais-Royal, le 5 août 1667. « Le lendemain, sixième, dit le registre de La Grange, un huissier de la cour du Parlement est venu, de la part du premier président M. de la Moignon, défendre la pièce… Le huitième, ajoute le registre, le sieur de la Torillière et moi, de la Grange, sommes partis en poste de Paris, pour aller trouver le roi au sujet de ladite défense… Nous fûmes très bien reçus. Monsieur nous protégea à son ordinaire, et Sa Majesté nous fit dire qu’à son retour de Paris il ferait examiner la pièce de Tartuffe et que nous la jouerions. Après quoi nous sommes revenus. Le voyage a coûté mille livres à la troupe. » Dans le placet dont il les avait chargés pour le roi, le poète faisait valoir qu’il avait changé sa pièce en plusieurs endroits[34].

Elle ne s’appelait plus Tartuffe, mais l’Imposteur. Tartuffe devenu Panulphe y paraissait en homme du monde avec l’épée, grand collet et dentelles.

Le roi, qui aimait ses comédiens et craignait de perdre Molière, disposé à se retirer « si les tartuffes avaient l’avantage », était près de céder quand l’archevêque de Paris publia son ordonnance du 11 août 1667. Il y faisait défense à toutes personnes de son diocèse « de représenter, lire ou entendre réciter ladite comédie, soit publiquement, soit en particulier… sous peine d’excommunication ». Le roi n’était plus libre d’autoriser la pièce, et Molière s’alla retirer à Auteuil.

Il n’y demeura pas longtemps. Rengagé par « la faveur d’un coup d’œil caressant[35] », il rouvrit son théâtre, le 25 septembre, avec le Misanthrope.

Le 16 janvier 1668, il fit jouer aux Tuileries, devant le roi et sa cour, la comédie d’Amphitryon, déjà représentée au Palais-Royal les 13 et 15 janvier. La même année il donna George Dandin et l’Avare. Le 5 février 1669, le roi accorda la permission de jouer le Tartuffe. Il profitait de la « paix de l’Église », nouvellement conclue, pour abroger l’ordonnance de l’archevêque de Paris. Toute la ville courut au Tartuffe, et la pieuse reine Marie-Thérèse ne se fit pas scrupule de l’entendre dans ses appartements.

Appelés aux fêtes de Chambord, qui eurent lieu en septembre et octobre 1669, les comédiens du roi y donnèrent une comédie nouvelle du chef de la troupe, Monsieur de Pourceaugnac.

Cette pièce, jouée à la ville le 1 f novembre, eut le meilleur succès. Il est vrai qu’elle est joyeuse. Quatre mois après, les comédiens du roi sont à Saint-Germain, où ils donnent les Amants magnifiques, dont le roi avait lui-même fourni le canevas. Et ce n’était pas un canevas sur lequel on pût beaucoup broder. Pour ce voyage et celui de Chambord, Louis XIV gratifia la troupe de douze mille livres, qui furent partagées en douze parts, en comptant une part pour l’auteur[36].

« Vendredi 3me octobre [1670] dit le registre de La Grange, la troupe est partie pour Chambord par ordre du roi. On y a joué, entre plusieurs comédies, le Bourgeois gentilhomme, pièce nouvelle de monsieur de Molière. » La pièce plut et les turqueries firent beaucoup rire. E les avaient été mises là, au gré du roi, pour tourner en ridicule un envoyé extraordinaire du Grand-Seigneur que la pompe d’une cour illustre n’avait pas ébloui. Représentée pour la première fois au Palais-Royal le 23 novembre 1670, la pièce fit la joie de la ville.

Cependant il y avait au garde-meuble du roi un décor des enfers qu’on ne savait comment employer. Cela fit que le roi demanda une Psyché à Molière, et, comme le roi était pressé, on attela Corneille à la besogne. C’est ainsi que fut produit un chef-d’œuvre.

Les Fourberies de Scapin furent représentées pour la première fois à la ville le 24 mai 1671.

À l’occasion du mariage de la Princesse Palatine, le 21 novembre de la même année, le roi voulut qu’on lui fît un pot-pourri de tout ce qui avait plu dans les bal ets de l’année. Molière eut la charge de relier les pas de ce Ballet des Ballets. Le 11 mars 1672, les Femmes savantes parurent sur le théâtre du Palais-Royal.

Vers la fin de cette année il lui naquit un fils, qui, comme l’aîné, ne vécut point. Il lui restait une fille, Esprit-Madeleine.

Il était malade et triste. Au rapport de Grimarest[37], il confia ses chagrins à son ami Rohault dans les termes que voici :


« Avec toutes les précautions dont un homme peut être capable, je n’ai pas laissé de tomber dans le désordre, où tous ceux qui se marient sans réflexion ont accoutumé de tomber… Oui, mon cher monsieur Rohault, je suis le plus malheureux de tous les hommes… et je n’ai que ce que je mérite. Je n’ai pas pensé que j’étais trop austère pour une société domestique. J’ai cru que ma femme devoit assujettir ses manières à sa vertu et à mes intentions ; et je sens bien que dans la situation où elle est elle eût encore été plus malheureuse que je ne le suis si elle l’avoit fait. Elle a de l’enjouement, de l’esprit ; elle est sensible au plaisir de le faire valoir ; tout cela m’ombrage malgré moi. J’y trouve à redire, je m’en plains. Cette femme, cent fois plus raisonnable que je ne le suis, veut jouir agréablement de la vie ; elle va son chemin ; et, assurée par son innocence, elle dédaigne de s’assujettir aux précautions que je lui demande. Je prends cette négligence pour du mépris ; je voudrois des marques d’amitié, pour croire que l’on en a pour moi ; et que l’on eût plus de justesse dans sa conduite pour que j’eusse l’esprit tranquille. Mais ma femme, toujours égale et libre dans la sienne, qui serait exempte de tout soupçon pour tout autre homme moins inquiet que je ne le suis, me laisse impitoyablement dans mes peines ; et occupée seulement du désir de plaire en général, comme toutes les femmes, sans avoir de dessein particulier, elle rit de ma faiblesse… » M. Rohault étala à Molière toutes les maximes d’une saine philosophie, pour lui faire entendre qu’il avait tort de s’abandonnera ses déplaisirs. « Eh ! lui répondit Molière, je ne saurais être philosophe avec une femme aussi aimable que la mienne ; et peut-être qu’en ma place vous passeriez encore de plus mauvais quarts d’heure. »

Au mois de février 1673, des amis, à ce que dit Grimarest, essayèrent de rétablir l’union entre Molière et sa femme et Je les faire vivre avec plus de concert. Il était bien tard. Molière employait le peu de force qui lui restait à composer une farce qui, malgré l’effort du plus grand des comiques, n’est pas gaie, le Malade imaginaire. Cette pièce fut jouée, pour la première fois, au Palais-Royal, le 10 février 1673. Tout ce qui va suivre n’est pas très certain. Je le donne sur l’autorité de Grimirest, ayant trouvé partout ailleurs bien plus d’incertitudes et de faussetés.

Le 17 février, jour de la quatrième représentation du Malade imaginaire, le poète se plaignit en présence de sa femme.


« Tant que ma vie, dit-il, a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux ; mais aujourd’hui que je suis accablé de peine sans pouvoir compter sur aucuns moments de satisfaction et de douceur, je vois bien qu’il me faut quitter la partie ; je ne puis plus tenir contre les douleurs et les déplaisirs, qui ne me donnent pas un instant de relâche. Mais, ajouta-t-il en réfléchissant, qu’un homme souffre avant de mourir ! Cependant je sens bien que je finis[38]. »


Sa femme et Baron, vivement touchés, le supplièrent de ne pas jouer et de prendre quelque repos, « Comment voulez-vous que je fasse ? leur répondit-il. Il y a cinquante pauvres ouvriers qui n’ont que leur journée pour vivre : que feront-ils si l’on ne joue pas ? Je me reprocherois d’avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument. »

Ce jour-là Molière joua son rôle avec beaucoup de difficulté. En prononçant Juro dans la Cérémonie, il eut un spasme. Au sortir de la scène, il prit sa robe de chambre, fut dans la loge de Baron et lui demanda ce que l’on pensait de la pièce. Baron lui fit compliment sur le succès de tous ses ouvrages et, voyant sa mine, lui dit qu’il semblait plus mal que tantôt. « Cela est vrai, lui répondit Molière. J’ai un froid qui me tue. » Baron lui toucha les mains et, les trouvant glacées, les mit dans son manchon pour les réchauffer. Car alors c’était la mode que les hommes eussent des manchons. Baron envoya chercher des porteurs pour porter le malade et accompagna la chaise du Palais-Royal à la rue Richelieu, où logeait Molière.

Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont M1’" Molière avait toujours provision pour elle, prenant grand soin de sa personne. Molière refusa : « Les bouillons de ma femme, dit-il, sont de vraie eau-forte pour moi ; vous savez tous les ingrédients qu’elle y fait mettre. Donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan. »

La Forest sa servante, lui en apporta ; Molière en mangea avec un peu de pain. Puis il se fit mettre au lit.

Il y était depuis un moment quand il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d’une drogue qu’elle lui avait promis pour le faire dormir. « Tout ce qui n’entre pas dans le corps, dit-il, je l’éprouve volontiers. Mais les remèdes qu’il faut prendre me font peur. Il ne faut rien pour me faire perdre ce qu’il me reste de vie. » Un instant après, il lui prit une toux extrêmement forte, et, après avoir craché, il demanda de la lumière. « Voici, dit-il, du changement. » Baron, voyait le sang vomi, poussa un cri de frayeur. « Ne vous épouvantez pas, lui dit Molière. Vous m’en avez vu rendre bien davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez dire à ma femme qu’elle monte. »

Baron alla chercher Mlle Molière. Et Molière resta assisté de deux religieuses.

« C’était, dit Grimarest, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le carême et auxquelles il donnoit l’hospitalité. Elle lui donnèrent à ce dernier moment de sa vie tout le secours édifiant que l’on pouvoit attendre de leur charité, et i ! leur fit paroître tous les sentiments d’un bon chrétien et toute la résignation qu’il devoit à la volonté du Seigneur. Enfin il rendit l’esprit entre les bras de ces deux bonnes sœurs ; le sang, qui sortoit par sa bouche en abondance, l’étouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort. »

Le mardi 21 février 1673, sur les neuf heures du soir, on fit le convoi de Jean-Baptiste Poquelin-Molière, tapissier, valet de chambre du roi, illustre comédien. Quatre prêtres portèrent le corps dans une bière couverte du poêle des tapissiers ; six enfants bleus portaient chacun un cierge dans un chandelier d’argent. Des laquais tenaient des flambeaux de cire blanche allumés. Le corps fut ainsi porté au cimetière Saint-Joseph et mis au pied de la croix sous un peu de terre bénite, « obtenu par prière ».


  1. E. Despois et P. Ménard dans Molière, Collection des grands écrivains de la France, t. X, pp. 1 et suiv.
  2. Recherches sur Molière, par Eud. Soulier, p. 16.
  3. Recherches sur Molière, document II, pp. 146 et 147.
  4. A. Bazin, Notes historiques sur la vie de Molière, p. 7.
  5. Eud. Soulier, Recherches sur Molière, p. 17.
  6. Boursault, Artémise et Poliante.
  7. Grimarest, la Vie de M. de Molière, pp. 6-9.
  8. À la p. xiii.
  9. Élomire hypocondre ou, les méchans vengés, 1670, p. 75.
  10. Despois et Ménard, Notice, p. 64.
  11. H. Chardon, M. de Modène, ses deux femmes et Madeleine Béjart, pp. 123-127.
  12. A. Vitu, le Jeu de Paume des Mestayers.
  13. Recherches sur Molière, pp. 185-190.
  14. Mémoires de Daniel de Cosnac, publiés par la Société de l’Histoire de France, t. I, pp. 126-128.
  15. Les Aventures de Monsieur d’Assoucy, 1677, 1.1, ch. ix, p. 315.
  16. Procès-verbal en date du 4 novembre, aux archives de Pézenas.
  17. Voir dans le Moliériste de janvier 1886 le texte complet de cet acte découvert par M. Ch. Robillard de Beaurepaire.
  18. Registre, p. 3.
  19. L’Élomire hypocondre, sc. 11 du Divorce comique, pp. 78, 80.
  20. Registre, p. 5.
  21. La Muse historique, lettre du 6 décembre 1659.
  22. La Muse historique, lettre du 30 octobre 1660. C’est la première fois que le gazetier nomme le poète, et la façon dont ce nom est écrit dans cette pièce de rers montre qu’on le prononçait Molié.
  23. Registre de La Grange, pp. 25 et 26.
  24. La Muse historique, lettre du 19 juillet 1661.
  25. La Muse historique, 19 novembre 1661.
  26. Le Registre de La Grange retarde d’un jour le mariage, qui fut célébré le lundi 20 février à Saint-Germain-l’Auxerrois.
  27. La Fameuse Comédienne, p. 7.
  28. Lettre écrite de la campagne à M. de Molière, dans Recueil des plus belles pièces des poètes français… depuis Villon jusqu’à M. de Benserade, t. V.
  29. Ms. de Brossette, p. 38.
  30. Voici un endroit de Zèlinie où Molière est peint sous le nom d’Élomire :
    « Depuis que je suis descendu, Élomire n’a pas dit une parole. Je l’ai trouvé appuyé sur une boutique dans la posture d’un homme qui rêve. Il tenoit les yeux collés sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandoient des dentelles ; il paraissoit attentif à leurs discours, et il sembloit par le mouvement de ses yeux qu’il regardoit jusques au fond de leurs âmes pour y voir ce qu’elles ne disoient pas. Je crois même qu’il avoit des tablettes, et qu’à la faveur de son manteau il a écrit sans être aperçu ce qu’elles ont dit de plus remarquable… C’est un dangereux personnage : il y en a qui ne vont pas sans leurs mains ; mais l’on peut dire de lui qu’il ne va pas sans ses yeux ni sans ses oreilles… »
    Zélinde, acte V.
  31. Le Roi glorieux du Monde.
  32. Sentiments des Pères de l’Église, à la suite du Traité de la Comédie, p. 24.
  33. Registre de La Grange, p. 86.
  34. Registre, p. 89.
  35. Amphitryon, sc. 1, v, 186.
  36. Registre, p. 86.
  37. Grimarest, Vie de Molière.
  38. Grimarest, pp. 284 et 285.