Mon bien-aimé

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Muse populaire. Chants et Poésies
(p. 34-36).


MON BIEN-AIMÉ


1849


Où t’en vas-tu, mon bien-aimé,
Pendant que je travaille et pleure,
Solitaire dans ma demeure
Comme un rossignol enfermé ?

Tu fuis la ville, ardente arène
Que se disputent les partis :
Tu cherches la claire fontaine
Où boivent les myosotis ;
Tu vas pleurer sur ta patrie
Et sur tes amis en prison,
Devant l’herbe de la prairie,
En face du grand horizon,
Tu vas pleurer sur ta patrie !

Où t’en vas-tu, mon bien-aimé,
Pendant que je travaille et pleure,
Solitaire dans ma demeure
Comme un rossignol enfermé ?

Je te suis sur toutes les pentes,
Dans les ravins, sur les hauts lieux
Où tu gîtes, où tu serpentes,
Cachant ton cœur à tous les yeux.
Que ne suis-je brin d’herbe ou rose
Dans les jardins où je te vois,
Ou le bel oiseau qui se pose
Pour te faire écouter sa voix :
Que ne suis-je brin d’herbe ou rose !

Où t’en vas-tu, mon bien-aimé,
Pendant que je travaille et pleure,
Solitaire dans ma demeure
Comme un rossignol enfermé ?

Je ne crains pas qu’une autre grâce
Prenne en ses lacs ton cœur troublé ;

Je sais pourquoi ton pied se lasse
À travers la vigne et le blé.
Tu vas implorer la nature,
Pour qu’elle donne chaque jour
À tous ses enfants la pâture,
La paix, le sommeil et l’amour.
Tu vas implorer la nature.

Où t’en vas-tu, mon bien-aimé,
Pendant que je travaille et pleure,
Solitaire dans ma demeure
Comme un rossignol enfermé ?

Entends-tu les accents du cuivre
Inviter les pâles humains
À se tuer, au lieu de vivre,
Adonnés au travail des mains ?
Oh I ne t’en vas pas à la guerre
Pour y gagner des hochets d’or,
Ou bien que ce soit la dernière
Si tu devais te battre encor ;
Oh I ne t’en vas pas à la guerre !

Où t’en vas-tu, mon bien-aimé,
Pendant que je travaille et pleure,
Solitaire dans ma demeure
Comme un rossignol enfermé ?

Viens plutôt, quand la nuit sereine,
Semant dans l’air ses blancs pavots,
Assoupit dans les cœurs la haine,
Près de moi goûter le repos.
Oh ! rien qu’une heure, heure furtive,
Sur nous l’étoile veillera ;
À l’aube, l’alouette active
Du sein des blés t’appellera :
Oh ! rien qu’une heure, heure furtive.

Où t’en vas-tu, mon bien-aimé,
Pendant que je travaille et pleure,

Solitaire dans ma demeure
Comme un rossignol enfermé ?