Mon village/Ce qu’il vous plaira

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Mon villageMichel Lévy frères (p. 167-175).
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X

CE QU’IL VOUS PLAIRA.


L’hiver a passé.

D’autres et moi nous avons fait de la toile dans nos caves ; d’aucuns ont battu en grange et semé les mars.

Tout de même, c’est merveille de voir au printemps pointer les feuilles et lever les graines.

Présentement, nous coupons le foin. Les bonnets blancs, le râteau sur l’épaule, viennent le faner au soleil. Ce n’est pas un travail fatigant ; l’année est sèche ; on dort tranquille, rien ne presse : le temps ne menace pas.

Deux jours avant l’accouchement de la Rose, on a appris la mort de Pierre ; il a péri glorieusement sur le champ de bataille. La Rose est accouchée d’une petiote fille qui a nom Pierrette ; le maître d’école et sa femme l’ont reconnue.

La Rose commence à sortir ; elle paraît calme et grandement attachée à sa petiote.

Ce que c’est que d’être éduquée ! Elle est devenue, la gouailleuse fille à Norine, douce et complaisante, aimable, avenante avec un chacun. L’ouvrage ne lui manquera pas. Madame la mairesse lui a loué une maison où elle soignera les mioches pendant les grands travaux de l’été.

On n’entendra au moins plus parler d’enfants brûlés, mangés à cochons ou à rats, étouffés par des chats, ou tués en tombant de leurs berceaux. Et les pauvres parigots auront comme ça, chaque jour, quelques heures de bon temps. M. Céran semble vraiment réjoui de cette idée-là.

Jean-Claude a été piqué d’une mouche charbonnière ; sans la pharmacie de madame la mairesse, comme a dit notre médecin, l’oncle de la Rose aurait aisément passé de vie à trépas.

Madame la mairesse, du coup, a obtenu de notre maire un arrêté par lequel il est enjoint à l’écorcheur du village d’enterrer ses bêtes, ce qu’il ne faisait guère jusqu’à présent. C’est des charognes que sortent aux grandes chaleurs, à ce qu’a prétendu M. Céran, les mouches qui donnent le charbon.

Une autre nouvelle un brin plus égayante, c’est que le père Roux, berger, la grande Jacqueline et Gaspard ont été voir Paris, la grande ville. Ça leur a coûté pour eux trois, en tout, en tout, le voyage compris, dix-huit francs ; ils avaient emporté dans leurs poches quelques saucissons, et, pour le logement, ils l’ont trouvé chez un de leurs cousins.

Sitôt qu’on a appris le retour du père Roux, de Gaspard et puis de la grande Jacqueline, comme bien vous pensez, on est allé les assaillir de questions. Mais on n’a jamais pu leur arracher la moindre chose. Gaspard et la grande Jacqueline ne veulent rien conter avant les veillées prochaines, et le père Roux nous a remis au dimanche suivant.

Pour lors donc, comme nous étions réunis chez Clarisse Manot, le père Roux a commencé par dire :

— À Paris qu’on fait si grand, mes camarades, les maisons ne sont pas en nombre innombrable : il y en a fameusement moins que de feuilles à nos arbres ; et m’est avis que les plus belles illuminations n’ont, malgré bien des dires, jamais pu surpasser en beauté un fin matin, quand le soleil se lève sur les saules de la montagne blanche.

— En ce cas-là, que je dis, ça n’est pas vraiment rare.

— Satané imbécile ! dit le vieux berger, je te soutiens qu’un fin matin, c’est ce qu’il y a de plus rare.

— Bah ! que je reprends en manière de taquinerie, ce qu’on voit au jour le jour ça ne saurait être une rareté.

Faut pas entamer ce chapitre-là avec le père Roux, on le met dans des fureurs à n’en point finir. Les bergers, voyez-vous, j’ai souvent entendu raconter que ça devise avec les étoiles et le soleil ; une preuve, c’est qu’ils savent l’heure rien qu’à les regarder.

— As-tu vu la colonne Vendôme ? demanda Manot. Est-elle fort haute ?

— Comme environ les peupliers de notre cimetière, a dit le père Roux ; peut-être les dépasserait-elle ; il se pourrait faire même que ça serait parce qu’elle aurait poussé sur plus d’os de morts !…

— Et la cathédrale des gens de Paris est-elle mieux décorée en dedans que notre église ? demanda Clarisse ; je me suis laissé dire qu’on voyait le ciel à travers.

— Je m’attends, répondit encore le père Roux, que ça n’est point les imitations d’étoiles que j’ai reluquées au plancher qui auront pu donner une pareille idée ; j’opine que ces étoiles-là, auprès des nôtres, c’est une espèce de dérision. Pour décorée, elle l’est, Clarisse.

— As-tu vu le Palais-Royal et les boulevards ? demanda Jean-Claude.

— Les boulevards, c’est un endroit où il passe autant de monde que dans les rues de Morlincourt le jour du tirage au sort, et même les gens qu’on y rencontre m’ont eu un air, comme nous ce jour-là, de n’être que curieux ou inquiétés. Tu me parles du Palais-Royal ? J’y ai vu beaucoup de boutiques de beaucoup de sortes, d’horlogerie surtout, une miette plus brillantes que celles de Morlincourt. M’est avis qu’il ne s’agit pas, d’ailleurs, de dire Paris pour rien. Mais il y en a une de boutique qui m’a rudement interloqué ; je n’ai jamais pu parvenir à savoir ce qu’il en retournait.

— Quoi ! un malin comme toi, dit Jean-Claude ; tu as déshonoré Saint-Brunelle ? Fallait demander.

— Ainsi j’ai fait, dit le vieux berger, parce qu’en vérité, à force de tourner alentour de cette boutique-là, je commençais à m’ahurir. C’était une boutique où on ne voyait que des piles de pièces d’or et puis du papier d’argent. Il n’y avait qu’un monsieur dedans, et il me parut bien honnête au travers de ses carreaux. Adonc, voilà que je me décide à entrer.

— Qu’est-ce vous voulez, mon brave homme ? qu’il m’a demandé tout de suite que j’eus ouvert la porte.

— Excusez, Monsieur, que je lui dis honnêtement ; je suis en peine de savoir comme ça simplement ce que vous vendez ?

— Je vends des têtes d’ânes, mon brave homme, qu’il me répond d’un ton de malhonnêteté pour se gausser de moi.

Sans m’ébaloufrer et tout en reprenant le chemin de la rue, je dis au Parisien :

— À mon idée, Monsieur, vous devez en avoir un cruel débit, de vos têtes d’ânes, car je n’en vois plus qu’une dans votre boutique.

— Bien ! cria Jean-Claude, tu as joliment répondu ! Fallait prouver aux Parisiens qu’on n’est pas si bête qu’on est mal habillé ; et tu l’as prouvé, père Roux, mon camarade !