Mon village/Les Parigots

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Mon villageMichel Lévy frères (p. 57-72).


III

LES PARIGOTS[1].


Le parigot de Thérèse, la femme à Jean-Claude, avait toussé la nuit d’une toux qui ne semblait pas naturelle.

Dès le fin matin, le frère de Norine s’habilla pour aller quérir le médecin.

— Hé ! cousin, lui cria Toinon, l’épicière, en le voyant passer. Tournez-vous d’ici à Morlincourt ? Vous marchez bien fier. Ne sauriez-vous trouver un bonjour pour les gens ? Qu’est-ce donc qui presse si tellement que vous ne prenez pas le quart d’heure de regarder autour de vous et de deviser un brin avec les amis ?

— Je m’en vas vite et vite à Morlincourt, dit Jean-Claude, chercher M. Céran ; notre parigot est dangereusement malade.

Toinon se posa sur sa porte et, dans le but de mieux goguenarder, elle mit les deux poings sur ses hanches.

— Voilà du nouveau, dit-elle. Oui-da ! Claude le lettré, tu portes ton argent au médecin pour un parigot. Avec tes quinze francs par mois, tu peux bien, en vérité, payer des visites. Ne faut-il pas être fou à lier ?

M’est avis qu’il serait bon de vous expliquer le saisissement de Toinon en voyant Jean-Claude aller à Morlincourt, rapport à son parigot. Je me vois donc forcé de vous dire que chez nous les parigots ne sont guère mieux traités, en parlant par respect, que des habillés de soie. Ils sont nourris d’ordures, couverts de pièces et de morceaux ; d’aucuns vivotent, queussi-queumi ; mais ceux qui réchappent du froid, de la saleté, du mauvais lait, des maladies, il n’est besoin d’un tas de cailloux pour les compter.

À mon dire, quand le fossoyeur passe avec une petiote boîte sous le bras, il répond, un brin trop souvent, aux questions des bonnets blancs de droite et de gauche : « C’est rien, c’est un parigot ! »

Jean-Claude coupa dans les terres ; il voulait arriver à Morlincourt tôt et tôt, avant la tournée de M. Céran. Il rencontra, par un pur hasard, notre médecin au droit des Feuillants.

— Je suis plus aise que de droit, à ce moment-ci, lui dit Jean-Claude ; j’ai là une fière chance de vous attraper comme ça ; je ne vous lâche point ; faut que vous veniez tout de suite voir notre parigot, qui est bien malade. Thérèse et puis moi, nous sommes dans de grandes inquiétudes.

M. Céran tomba de son haut, il prit la main de Jean-Claude, et un vrai contentement se montra sur sa brave figure.

— C’est bien, ami Jean-Claude, dit-il, tu devais être le premier à me donner ce bonheur, oui bonheur. Croirais-tu que je n’ai jamais été appelé pour un parigot ?

Le frère de Norine repassant dans son idée les paroles de Toinon et un tas d’autres choses, dit tristement :

— Le fait est que d’aucuns pourraient être pris plus en pitié.

— Oui, va, on s’émeut au récit des misères, des souffrances de gens inconnus, d’esclaves étrangers, on crie haut son dévouement à des causes lointaines, on affiche sa charité à jour convenu ; et, s’il s’agissait d’arracher par milliers d’innocentes créatures à des tortures sans nombre, peut-être hésiterait-on ? Des gens les nient ces tortures, quand, le cœur navré, je les raconte. Mais elles ne sont que trop réelles, hélas ! je les constate à toute heure ; les palpant sans cesse, je n’ai pu m’y endurcir. Je suis impuissant a les soulager, moi, pauvre chirurgien de campagne. Si l’on savait pourtant les haines qui germent en l’âme de ces petits misérables, refoulés, abaissés, repoussés, détestés, on aurait peur ou pitié. Ah ! mes chers parigots, qui donc avec moi vous aimera ?

Et Jean-Claude et M. Céran se détournèrent l’un de l’autre, craignant de se laisser voir qu’ils pleuraient.

Quand Jean-Claude eut repris haleine, il dit comme ça :

— À propos de parigots, je me ramentevrai toujours ceux que votre beau-père apporta chez nous.

J’étais tout petiot encore, et il gelait à pierre fendre ; la famille se tenait tout près, tout près du feu, le sarment flambait sec, il se faisait tard. Voilà qu’on bûche à la porte, tant que c’est assez. Notre mère se dérange en criant : Ouvrez ! et votre beau-père entre portant dans ses bras deux parigots entortillés avec son manteau. Il les avait trouvés dans les pays de bois, tout nus, les pauvres petiots, sur des feuilles sèches, en plein mois de janvier. On ne savait leur voir figure humaine, et ils criaient comme de vrais bêtes. Mes frères et sœurs, moi comme les autres, nous nous reculions de peur. Notre mère, pour lors nous dit :

— Mes petiots, ne vous détournez pas, c’est des créatures du bon Dieu, pareilles à vous.

— Chaque jour, nouveau fait, dit M. Céran, comme pensant à beaucoup de choses. Ces temps-ci, j’entrais chez le berger de Favette, sa femme était un peu malade, je l’examinais. Tout à coup j’entends des cris affreux sortir d’une chambre voisine. — Qu’est-ce ? demandai-je ? — « C’est rien, me répondit la bergère ; c’est un parigot ! »

— Oui, mais, dit Jean-Claude, depuis notre mairesse, on ne voit plus tant de misères.

— Allons donc ! elle n’arrive à rien. Les nourrices se moquent d’elle ; le mois passé, n’a-t-elle pas essayé de reprendre le parigot de la femme Jeacquet ? une misérable qui le laissait brûler pour la sixième fois. Il a fallu rendre le parigot. La Jeacquet, une dévote, a fait intervenir M. le curé et menacé le maire d’une plainte aux gendarmes ; le maire a eu peur, comme toujours.

— Je l’abomine, moi, cette Jeacquet, dit Jean-Claude, c’est une paresseuse. Hier, en plein jour, ne se promenait-elle pas dans le village avec son petiot en grandissime toilette ! Figurez-vous que le meneur[2] lui avait remis, pour son parigot, un paquet de nippes, et qu’elle s’en allait montrant ces nippes-là sur le dos de son propre enfant, tandis que le nourrisson se traînait, tout en loques, devant sa porte. Afin de reparler de madame la mairesse, ce n’est point de sa faute si elle n’arrive pas à bien.

— C’est vrai, dit M. Céran ; mais que peut une femme, de quel droit userait-elle ?

— Du droit que lui donne sa grande bonté, dit Jean-Claude ; vous ressouvenez-vous de ce qu’elle a fait pour la parigote ?

— Oh ! cela, dit le médecin d’une voix émotionnée, c’est un de ces actes qui illuminent toute une vie.

Assuré que vous ne connaissez pas l’histoire de la parigote. Pendant que Jean-Claude et M. Céran devisent, faut que je vous la raconte :

La parigote, nourrissonne de Maria, la sorcière, s’était trouvée orpheline de mère et abandonnée de son propre père, au bout de trois mois de nourrice. Maria l’avait gardée tout de même, l’utilisant le mieux possible dans ses sorcelleries, et l’envoyant mendier son pain sur les grandes routes. Brûlée de tout un côté, boiteuse, mal nourrie, mal nippée, sale à plaisir, les petiots du village la huaient sans cesse. Les grandes gens se détournaient d’elle comme en manière de dégoût.

Elle passait, la parigote, à bon droit, pour paresseuse, voleuse, hargneuse, cherchant mal à faire en tout et partout.

Madame la mairesse, le croiriez-vous ? la soutenait hardiment, l’appelait dans sa propre maison, et lui disait à chaque rencontre des mots d’amitié.

— Vous perdez votre temps, notre mairesse, répétait un chacun, elle se moque de vous par derrière. Une parigote, d’ailleurs, ça ne saurait être rien de bon. Notre mairesse ne se décourage pas pour si peu ! Elle moralisait la petiote, sans se soucier des dires.

Or, elle avait obtenu de la placer chez le cordier de notre village comme tourneuse de roue ; mais la parigote, le second jour, planta là le cordier et s’en retourna vagabonder de plus belle.

Madame la mairesse ne s’avoua point battue, elle monta jusqu’aux carrières, reprit la fuyarde. Ce qu’elle mit dans l’esprit de la parigote, je ne peux vous le dire ; tout ce qu’on raconte, c’est qu’elle se sentit le courage d’embrasser une pareille saleté, ce que voyant, la petiote, émotionnée de fond en comble, se jeta aux genoux de notre mairesse et lui promit monts et merveilles. Au jour d’aujourd’hui on a bel et bien vu que la parigote a un cœur comme les autres, et on se demande en catimini s’il était juste de la tant rebuter. Madame la mairesse parlait, ce dernier soir, de la marier à temps et heure avec le petiot Savoyard.

M’est avis qu’il est bon que vous appreniez aussi l’histoire de ce Savoyard-là :

Au village, de même qu’à la ville, il est d’usage de ramoner les cheminées. On voit venir, autour de l’hiver, les ramoneurs des pays lointains ; ils travaillent sous les ordres de ceux qu’ils appellent leurs maîtres : mauvais maîtres souvent ! qui les battent comme plâtre, les laissent geler de froid et crever de faim. Le métier est vraiment dur, dans nos villages surtout, car il n’y a pas de gendarmes pour défendre les pauvres petiots.

Celui dont je vous parle, c’est encore notre mairesse qui l’a réchappé. Il se mourait de lassitude et de faim dans une grange, seul, comme un lépreux. Notre mairesse eut la charité de le racheter à son maître, moyennant la somme de cinquante francs ; puis elle l’a soigné, guéri. Le garçon a bon cœur, il est honnête, fort au travail et des plus rangés.

Ne vous semble-t-il pas que la parigote et le Savoyard seraient bien unis ensemble ?

Pour en revenir à Jean-Claude et à M. Céran, ils devisaient toujours, marchant côte à côte.

— Allez, monsieur Céran, disait Jean-Claude, vaudrait mieux que notre mairesse soit le maire de la commune.

— Ce n’est pas à elle, dit notre médecin, de présider votre conseil municipal, ni de surveiller la réparation de vos chemins ; mais, à la vérité, elle aurait dans la commune mille autres choses à faire et tout aussi utiles, si elle était mairesse pour de bon.

— Vous parlez de nos chemins, monsieur Céran, dit Jean-Claude, avec ça qu’ils sont réparés ! et puis que nous pouvons nous vanter d’être gouvernés par un maire bien avisé. À ce propos-là, faut que je vous redise une question que nous avons entreprise hier avec lui en plein conseil. Nous sommes, depuis l’année passée, en bisbille avec ceux de Morlinval pour une source qui traverse leur terroir. N’eurent-ils pas l’idée, il y aura tantôt un an, de nous couper le tuyau de notre fontaine ! Vous savez qu’au jour d’aujourd’hui les femmes vous consultent, rapport aux grosseurs qui poussent à leurs cous. Vous observez que l’eau de Saint-Brunelle est nuisible. Tout ça, c’est la faute de notre maire. Il ne veut à aucun prix de procès, et de plus il s’amuse à prétendre que l’eau de nos puits est préférable à l’eau de notre source.

Je reviens sur nos chemins. Ce vieux huguenot de père Roux, berger, soutient que d’aucunes fois il a perdu des brebis dans les ornières. D’autre part, tous les riverains des communaux empiètent à la queue-leu-leu. Ah ! nous sommes emblavés d’un fameux maire ; et ma foi, un bonnet blanc, quelque peu malin, ne serait pas de trop pour nous débrouiller de nos embrouillages. Nous voilà arrivés.

Comme M. Céran sortait de chez Jean-Claude, on s’en venait le prier de monter par la maison de Norine. La Rose était, à ce qu’on disait, tombée dans les convulsions.

Je vas vous confier, ne vous déplaise, mon sentiment sur M. Céran. M’est avis que je peux le montrer tel qu’il est. Il jure de bon cœur, à propos de rien, et ne se gêne guère pour vous traiter du haut en bas. Sa première parole, quand on le dérange, surtout la nuit, n’est pas toujours celle qu’on désirerait entendre. Mais fût-ce ! le cher brave homme ! si je devais vous raconter tout ce que je sais de lui, je n’en finirais point ; j’aime mieux vous récidiver qu’il est de la pure crème des hommes. Comme il se dévoue au pauvre monde ! Allez, allez ! il ne vous ruinera pas en drogues, prenez-le ; ses écritures vous conduisent plutôt chez le boucher que chez l’apothicaire ; on ne s’en plaint jamais, car souvent c’est par faiblesse qu’un chacun tombe malade au village.

Notre médecin est grand ami de madame la mairesse, et presque aussi charitable qu’elle, ce qui n’est pas peu dire.

Elle et lui, s’il vous manque quelque chose, sauront bien vous le trouver, soyez tranquilles. Ce pauvre M. Céran, on l’aime fort à Saint-Brunelle, à cause de beaucoup de raisons.

C’est un homme capable, je vous l’assure, quoi qu’il dise. À l’entendre, ce n’est guère de sa faute quand nous guérissons. Madame la mairesse nous a prévenus de la modestie de notre médecin, et Jean-Claude dit que le mot de madame la mairesse signifie qu’il ne faut jamais donner de louanges à M. Céran.


  1. Nourrissons de Paris, sortant pour la plupart des bureaux de nourrices.
  2. Celui qui amène les nourrissons de Paris et les y remène.