Mon village/Texte entier

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Lamber - Mon village, 1868 p.7.png


À DANIEL STERN


Puisse-t-il voir dans la Dédicace de ce livre une preuve de ma profonde sympathie !

Puisse-t-il aussi reconnaître, dans les récits villageois de mon ami le tisserand, la finesse gauloise et le naïf bon sens des paysans de Saint-Brunelle !

Nous nous sommes entretenus si souvent de ces chers compagnons de mon enfance, qu’en les lui montrant aujourd’hui tels qu’ils sont quand ils agissent et parlent eux-mêmes, je crains de l’entendre s’étonner et me dire : « Ce n’est plus cela ! »


Juliette LAMBER.



Chauny, janvier 1860.



Quand notre curé dit la messe, il n’oublie jamais la préface. Je vas faire comme monsieur le curé : une fois n’est pas coutume.

M’est avis qu’il y a trop longtemps qu’on raconte des histoires de furolles, de loups-garous, de voleurs et puis de revenants.

Je m’illusionne à croire que ce que nous faisons et disons au village pourrait intéresser quelque peu les gens lettrés et bien intentionnés à l’égard de nous autres paysans. Assuré que je m’illusionne ; mais fût-ce[1] ! il en sera ce qu’il en sera.

Je commence d’abord par apprendre à un chacun que je ne passe point, dans notre pays, pour être ce que nous appelons un homme de plume ; d’autre part, que je suis né en pleine Picardie. Fût-ce encore ! je prétends être Français comme personne, et je me charge, à moi tout seul, de le prouver avant une heure d’ici.

Pour finir, je fais savoir que j’ai toujours été tisserand de mon état, et que je reste dans la maison où restait mon père, à Saint-Brunelle, près Morlincourt, Oise ; de plus, que Fructueux Cellier est mon nom.



I

UNE VEILLÉE.


Depuis un nombre innombrable d’hivers, c’est dans la maison de Norine Duclos qu’ont lieu les plus égayantes veillées de notre village. Adonc, certain soir, comme j’entrais chez Norine, je la trouvai en train de prêcher ses trois petiotes.

— Hé ! Mandine, criait-elle, dépêche-toi de balayer la maison ; plus vite que ça ! Surtout n’oublie pas le coin où la femme de Jean-Claude a épluché une pomme ce matin. Toi, la Rose, prends mon couvet et emplis-le. Habile[2], habile. Désirée ! Monte sur l’escabeau et décroche une chandelle à la poutre ; trouve le chandelier. Bon ! voilà du cuivre qui terluit comme le dos d’une citrouille. Frotte, frotte ; là !… Faites excuse, Cellier, dit Norine, mais des fillettes, ça ne s’avise de rien, il faut tout leur commander.

Quand on doit parler d’une ménagère, en voilà une ! Elle passe, à bon droit, pour la plus regardante de Saint-Brunelle ; on se mirerait dans son armoire en noyer de même que devant un miroir, et je vous avertis que les couverts d’étain qui pendent à sa potière, brillent comme du pur argent.

Il paraît difficile de rencontrer dans les palais, savez-vous, trois brins de filles comme Armandine, la Rose et puis Désirée. À réserve de la Rose, qui me semble une miette trop rétue pour une jeunesse de campagne, les petiotes de Norine sont capables sur beaucoup de points.

Tandis que ses sœurs mettent leur gloire à regarder cliqueter le feu[3], la Rose met sa gloire à se promener suivie d’un tas de galants.

Si mioche qu’elle ait été, elle a toujours passé pour garçonnière ; mais fût-ce ! comme son oncle Jean-Claude, ce n’est pas la plus bête de chez nous.

À la fin des fins, la maison s’emplit ; les couseuses se placent le plus près possible de la chandelle, les fileuses derrière les couseuses, et les tricoteuses n’importe où. On devise de choses et d’autres, on glose à tort et à travers, et les langues tournent, tournent pareillement aux rouets des meilleures fileuses.

— L’hiver viendra sans oraisons, dit le père Roux, berger, en faisant trotter ses aiguilles plus vite que ses moutons[4].

— Taisez-vous, vieux huguenot, dit la petiote à Perpétue, vous ne savez qu’offenser le bon Dieu.

— Qu’est-ce que tu chantes là ? des psaumes ? Garde-les pour monsieur le curé. Tiens ! voilà Jean-Claude. Bonsoir, Jean-Claude !

— Bonsoir, mon frère, dit Norine.

— Bonsoir, la compagnie, dit Jean-Claude. Devinez par qui je me suis laissé suivre ? Par Basset et sa femme, qui s’embrassent à la porte comme s’ils étaient du pain blanc.

— Voilà une preuve qu’on peut s’aimer tout de même dans le mariage, dit le fieu du père Roux, berger, à l’oreille de la Rose. M’est avis pourtant que la Bassette est rabotée dans le genre des planches de défunt ton père, qui était charron ; ce n’est pas comme toi.

Et, par manière de flatterie, il prit la fillette à bras-le-corps.

Assuré que le moment se trouvait mal choisi. La Rose n’a jamais passé pour endurante ; elle se détourna par devers Gaspard et lui fit cadeau d’une belle paire de giroflées à cinq feuilles.

— Combien de chandelles ? dit la malicieuse en montrant ses petiotes dents.

— Trente-six ! dit Gaspard sans broncher. Tant de chandelles, tant de baisers, et payés comptant, ça se doit.

Un chacun se leva de sa chaise pour voir celui des deux qui l’emporterait.

— Défends-toi, la Rose ! criaient les bonnets blancs.

— Hardi, Gaspard ! criaient les fieux.

La fille à Norine eut beau se débattre, Gaspard, qui était fort comme un batteur en grange, lui compta sur le cou, sur les yeux, sur la bouche, trente-six bons baisers sonnants.

Tout le monde prit le parti de rire, hormis la grande Jacqueline, parce qu’elle se sent comme une manière de faiblesse envers ce rien qui vaille de Gaspard.

Le gars Denis, tout en tenant par la taille une des filles à Norine, Désirée, sa promise, dit, pour parler de quelque chose, à la mère Leroy :

— Hé ! la vieille, chante la conscription ; faut chanter, sans ça on ne finira pas de se faire endêver.

— Non, non, dit bien vite Désirée, en coupant la parole à son promis ; nous la chanterons toujours assez vite, cette chanson-là. Ne tires-tu pas au sort à l’année ?

— Je défends qu’on chante la conscription, dit le père Roux, ça me ferait songer à mon Gaspard pour le même motif.

— Vous avez raison, dit la grande Jacqueline, en fixant le fieu du père Roux.

Mais Gaspard fixait la Rose, et la Rose fixait la porte pour voir si le fieu du maître d’école, Pierre, le dragon, n’entrerait pas.

Pierre est un grand bel homme, brillamment attifé, et revenu de l’armée de la guerre pour quelque temps, en permission.

— Chante, toi, la Rose, dit Jean-Claude ; le dragon viendra pendant ce temps-là.

— Je veux, au contraire, l’attendre pour chanter, dit la Rose d’un ton piqué.

— Chante, dit Gaspard, ou sinon…

— Tu deviens par trop bravache, petiot Roux, dit Norine ; tâche un peu de te tenir tranquille.

— Je vas chanter, moi, dit le vieux berger.

— En ce cas-là, je me sauve, dit la petiote à Perpétue.

— Non, dit le fieu de Toinon, son promis ; si c’est trop fort, tu te boucheras les oreilles. Reste.

— Méchante bigote, dit Jean-Claude, tu en écoutes bien d’autres en latin.

Voilà donc, s’il vous plaît de l’apprendre, la chanson du vieux berger :


Jeanneton prend sa faucille
Et s’en va couper du jonc,
Mais quand sa botte fut faite
Elle s’endormit tout du long.

Las ! pourquoi s’endormit-elle,
   La petiote Jeanneton ?
Las ! pourquoi s’endormit-elle,
   La petiote Jeanneton ?


Mais quand sa botte fut faite,
Elle s’endormit tout du long.

Voilà qu’il passe près d’elle
Trois cavaliers de renom.

Las ! pourquoi s’endormit-elle,
   La petiote Jeanneton ?


Voilà qu’il passe près d’elle
Trois cavaliers de renom.
Le premier mit pied à terre
Et regarda son pied mignon.

Las ! pourquoi s’endormit-elle,
   La petiote Jeanneton ?


Le premier mit pied à terre
Et regarda son pied mignon.
Le second fut moins timide,
Il l’embrassa sous le menton.

Las ! pourquoi s’endormit-elle,
   La petiote Jeanneton ?


Le second fut moins timide,
Il l’embrassa sous le menton.
Mais ce que fit le troisième…
N’est pas dit dans la chanson !

Las ! pourquoi s’endormit-elle,
   La petiote Jeanneton ?


— Retiens celle-là, hé ! petiote Perpétue, dit le père Roux, berger ; tu la chanteras au mois de Marie.

— Avez-vous bientôt fini ? dit la mère Remblay. Dans notre pays, on ne vous laisserait pas détruire comme ça la religion.

— Dans ton pays, la mère, dit le vieux berger, on est encore plus renie-Dieu que par ici ; il n’y a-t-il pas de quoi se rengorger ! un pays où on ne parle pas d’à-seulement français.

— Comment ! on ne parle pas français chez nous ? Je ne suis mi déjà de si loin : Vermand, ce n’est jamais qu’à vingt lieues d’ici.

— Je soutiens que Vermand c’est hors de France ! Tiens, puisqu’on chante, chante dans ton parler, la mère, et on verra, dit le père Roux.

— Chantez, chantons, qu’on chante ! dit le dragon en refermant la porte. Bonsoir à un chacun.

— Bonsoir, Pierre[5], dit la compagnie :

La mère Remblay se mit à chanter, d’une belle voix perçante, une chanson. En voilà le refrain ; comprenez si vous pouvez :


       Ch’ solé y r’luit, ch’ moinet y cainte,
       Ch’ mouguet flourit, ch’ lépène s’épanouit ;
V’nez, m’tiote caille, v’nez, n’eussiez pau de crainte,
V’nez dans nos bous, tout y sourit,
V’nez dans nos bous sous leu n’ombrache,
V’nez donc bachelette, v’nez aveu nous ;
Eussiez une tiote miette d’courache,
Y foët rud’ment dous dans ché bous
[6].


C’est pourtant de cette manière-là qu’ils devisent du côté de Saint-Quentin ; mais fût-ce !

La retraite sonne, pour bien dire, neuf heures. Les bonnets blancs tirent de leurs poches des noix, des pommes et puis du pain. Filles et garçons, à qui mieux mieux, font claquer leurs mâchoires.

Le père Nom-de-Nom, l’ancien braconnier, au jour d’aujourd’hui notre garde champêtre, entra sur le même moment.

— Bonsoir, les autres, dit-il.

— Faut lui faire raconter son histoire du renard, dit le père Roux à Jean-Claude, ça nous amusera ; de plus, ça engagera peut-être le dragon à se ramentevoir quelque chose.

— Allez, des histoires de guerre, dit Jean-Claude, on en sait toujours suffisamment pour attrister le pauvre monde.

— Fût-ce ! dit le vieux berger ; et puis il cria : Hé ! père Nom-de-Nom, avance ici ; on demande ton histoire du renard.

— Ah ! c’est toi, sorcier, dit le garde champêtre, tricoteur du diable, père Chausson-Chaussette ; je veux bien, mon camarade, si ça peut être agréable à la société.

M’est avis qu’il serait bon de vous apprendre qu’on se risquait, de Sylvain qu’il s’appelait, à le surnommer le père Nom-de-Nom, parce que, au milieu de ses paroles, ce juron-là revenait à tout instant.

Il fallait de la place au garde champêtre quand il racontait son histoire du renard, un chacun le savait. Dans maintes et maintes joyeuses compagnies on l’avait entendue, l’histoire en question ; on l’avait entendue, et on aimait à l’ouïr de renouveau, rapport à l’action et à l’air de vérité qu’y mettait le père Nom-de-Nom.

Adonc, les chaises se rapprochèrent si bel et si bien que les fillettes et leurs galants ne s’en plaignirent point, à réserve de Gaspard, qui voyait, à son idée, le dragon trop près de la Rose.

— Nous pouvions, dit le garde champêtre, nous trouver aux environs de la Toussaint ; il faisait un froid de loup. Fût-ce ! que je pense, faut s’hiverner, nom de nom ! Je siffle Médor, je prends mon fusil, je le charge à balles, j’allume ma pipe, une pipe culottée, il n’y a pas de ça (pauvre pipe ! je me la ramentevrai jusqu’à la fin de mes jours). Me voilà donc parti. Il s’ensuit qu’une fois arrivé à la Carrière-Fondue, je me plante derrière une touffe d’épines, en regard des terriers ; j’attends une heure ; deux heures se passent ; nom de nom ! je commençais à geler bel et bien. Ces loups-garous de renards, que je me dis à part moi, seraient-ils devenus frileux et douillets ? Adonc, comme ma pipe se creusait de plus en plus, je me mets tranquillement à la rebourrer. Chut ! voilà un renard qui montre son nez. Je battais le briquet, je m’arrête. Mon finot regarde de droite et de gauche et sort de son trou tant soit peu. Ma pipe hochait dans ma bouche ; j’avais ma blague ouverte, ma casquette sous mon bras, mon débourroir d’une main, mon fusil de l’autre. Je tire à l’aventure ; le renard tombe, je saute sur lui ; mais… je le vois qui me regarde comme ça, fixe, avec deux yeux luisants comme des furolles. Était-il mort ? ne l’était-il pas ? Des renards, c’est malin, ça contrefait le mort et ça vous sauterait à la figure sans crier gare ! Portant toujours mon fusil, ma blague, mon débourroir, ma casquette, je m’approche…

— Qu’est-ce donc que tu avais fait de ton briquet ? dit le père Roux.

— Je le tenais d’une main.

— Et ton amadou ?

— De l’autre.

— Mais ton fusil, ta blague et ton débourroir ?

— De mon autre main.

— Ah ! de ta troisième, dit le vieux berger, en clignotant ses petiots yeux de sorcier.

— Fût-ce ! dit le garde champêtre. Je saute sur mon renard, j’attrape sa queue ; mon chien se fourrait dans mes jambes. Nom de nom ! quel embarras ! Était-il mort ? ne l’était-il pas ? Je le tournais, je le retournais. Était-il mort ? ne l’était-il pas ? Je le tournais, je le…

— Assez ! cria Jean-Claude ; ça commence à se comprendre.

— Vous parlez d’un homme dans un terrible embarras, dit Norine.

— Ah ! je le crois bien, dit le père Nom-de-Nom ; écoutez-donc ! Celle de mes mains qui gardait mon fusil, et puis ma blague, et puis ma casquette, et puis mon débourroir, non celle… que… je m’embourbe ! Cette main-là ou une autre se trouva donc tout à coup sotte de froid. Mon fusil tombe, le second coup part, voilà le plus fort ! Mon renard se ravigote, il saute de côté et file au triple galop, me laissant sa queue pour gage. Je bâillais pour voir clair. De plus, aussi vrai que je vous le dis, au moment de rentrer dans son trou il me regarda d’un air qui signifiait : « Te voilà bien avancé avec ma queue ! »

— Il avait donc une queue postiche, votre renard ? dit le dragon.

— Fût-ce ! dit le garde champêtre d’une voix fière, vous oubliez, dragon, que mon second coup pouvait sans miracle avoir coupé cette queue de malheur ! Pour moi, patatraque ! je culbute dans la carrière les pieds en l’air, et ma pipe se casse, nom de nom !

— Je parie qu’on n’a jamais ouï conter une semblable histoire, dit Jean-Claude en riant tant que c’est assez, avec un chacun.

— Fichtre ! dit le dragon en goguenardant, ce n’est point moi qui me mettrai dans la tête d’amuser le monde après un récit pareil. Je ne soutiendrais pas honorablement la concurrence. Suffit !

— Peut-être, dit la Rose d’un air aimable ; faudrait entendre.

— Oui, faudrait entendre, dit le père Roux. Allons, allons, Pierre, en route !

— Si c’est des histoires de guerre, dit le garde champêtre, je m’en vas ; ça me ferait songer à mon pauvre fieu qu’ils m’ont tué… Un si bon ouvrier ! Ton promis, Armandine, ne l’oublie pas… tout de suite, ma fille, ça me frapperait d’un coup mortel.

Et le père Nom-de-Nom pleurait disant cette parole-là.

— Soyez tranquille, dit Armandine en essuyant ses yeux ; c’est des choses qui n’ont pas besoin de se commander.

Sur ce, le garde champêtre prit le chemin de la porte.

C’est beau des militaires, comme dit la Rose ; mais ça n’empêche que le monde ne peut pas les regarder toujours sans avoir gros cœur, les pères et mères surtout.

— Il est temps que je m’en retourne, de crainte du revenant, dit la mère Remblay. Je ne vois point venir mon homme !

— Va, va, la mère, dit Jean-Claude, et fais-lui savoir, à ce mauvais revenant, qu’avant peu, foi d’huguenot ! je le démolirai.

— Prenez garde, cousin, dit la Remy, faut pas se moquer des esprits ; ils vous apparaissent en tous lieux, et…

— Bah ! la Remy, dit le père Roux, ce n’est jamais le tien d’esprit qui nous poursuivra ; on peut être tranquille, si tu meurs, il ne reviendra ni nuit ni jour.

— Vieux mal appris !

— Malicieuse !

Les paroles commençaient à mal sortir ; je dis comme ça, pour faire taire le père Roux, berger :

— Le curé de Morlincourt va quitter, le savez-vous ? et par suite d’une aventure qui ne surprendra guère un chacun.

Le père Roux, berger, puis le frère de Norine, qui passent à bon droit pour huguenots, se retournèrent vitement de mon côté.

— Par suite de quoi ? dit Jean-Claude.

— Norine, que je dis, donnez-moi permission de conter ce que j’ai à conter, parce que ça pourrait, m’est avis, fendre les oreilles aux dévotes.

— Conte, Cellier, dit Norine ; on peut, sans péché, médire une miette des robes noires, surtout quand il y a matière. Défunt mon père et celui de Jean-Claude, qui avait vu les curés dans d’autres temps, nous apprenait à en deviser par occasion.

— Bonsoir la compagnie, dit la petiote à Perpétue ; nous nous reverrons demain.

— Voilà donc l’histoire que je me suis laissé dire : De tous les curés des environs, le plus gaillard était, sans contredit, le curé de Morlincourt ; buvant bien, festoyant volontiers, pas fier du tout, et prêchant aux hommes et aux bonnets blancs de ne pas user leurs deux genoux au confessionnal. « Le bon Dieu donne la vie pour qu’on vive, » répétait-il souvent. Il s’ensuit que, plutôt dehors qu’à l’église, le curé de Morlincourt poussait à vue d’œil comme un champ de blé en plein soleil. Aussi le voyait-on devenir dodu, rondelet, ventru.

Faut convenir que si les fillettes le rencontraient maintes fois sur leur chemin, les maris ne le trouvaient jamais, en revenant de travailler, devisant avec leurs femmes de la sainte Vierge Marie. Il aimait à faire endêver la jeunesse, on ne saurait le nier, mais il savait mieux qu’aucun de nous respecter le mariage.

Au milieu de tout ça, le curé de Morlincourt était resté un homme comme un autre ; il devait, à coup sûr, lui arriver quelque malheur.

Adonc, quand Mlle Léonie, sa cousine et sa servante, se coiffait de son tour gris des dimanches, quoiqu’elle eût l’âge requis pour une servante et une cousine légitime de curé, elle pouvait en dire encore un brin. Mais il y a des gens qui n’ont pas de chance ; en voilà une forte preuve. Le jour même de la visite annuelle du seigneur l’évêque à Morlincourt, un petiot chrétien naissait au presbytère. Vous jugez de l’aria. On rapporte que le seigneur l’évêque se mit dans une colère des cinq cents diables, et que quelques-uns l’entendirent crier :

— Chez vous, curé ! c’est impardonnable. Vous quitterez la commune !

— Ce pauvre curé de Morlincourt ! dit un chacun, si parlant, si brave homme ! On ne sait pas ; peut-être bien qu’au lieu d’un mauvais curé il eût fait un bon mari.

— Des histoires de curé, il en pleut ! dit le père Roux ; mais je penche toujours pour celle de défunt mon grand-oncle :

Ne trouva-t-il point un jour défunte ma grand’tante en conversation (pour bien parler devant les bonnets blancs) avec le receveur des dîmes de son village. Il n’y avait guère de justice alors pour un simple berger. En criant fort, défunt mon grand-oncle pouvait arriver à se voir pendu, voilà tout. Il prit donc le parti de faire semblant de rire. Bien mieux, sur place, il commanda à sa femme de cuire des gauffres. Il y a manière de s’arranger. Deux heures après il reportait monsieur le curé dans son lit, furtivement, par la nuit sombre. Or, le lendemain se trouvait être un dimanche. Las ! mes camarades, dans le village, les plus bigots se virent forcés de se passer de messe, parce que monsieur le curé était, sauf votre respect, crevé.

De profundis  !

De profundis ! répéta Jeacquet, qui venait d’entrer. Vous parlez d’un curé mort ? Que le bon Dieu ait pitié de son âme !

— Il en a bien besoin d’après ça, dit la Rose.

— Tu deviens par trop gouailleuse, la Rose, dit Jeacquet, tu tourneras mal.

— Je vois à mes étoiles qu’il est déjà tard, allons-nous-en, dit le vieux berger. Quant à toi, la Rose, je souhaite que le mot de Jeacquet ne te porte pas malheur !



II

LA ROSE.


À force, à force de payer ses galants, « d’écoute s’il pleut[7] » et de les voir accourir tout de même, la Rose devenait un brin trop acrimonieuse ; fière comme Artaban, elle s’illusionnait au point de croire qu’elle serait toujours pareillement festoyée. Aussi les garçons, pour la faire endêver, ne trouvaient-ils rien de mieux que de lui parler mariage. M’est avis que ce n’était pas un manque de réflexion qui faisait refuser, à cette jeunesse, par ainsi les épouseurs. Une preuve, c’est que d’aucunes fois la fillette prétendait que, dans nos pays, une femme mariée et une bête de somme, c’est approchant la même chose. Adonc, que pour se mettre la corde au cou, et, au respect que je vous dois, faire cinq ou six mioches, il n’y a jamais de presse.

Norine disait, quand elle se ramentevait tous les partis que sa fille avait rejetés : « Assuré qu’il nous faudra attendre monsieur Plaisant. »

Depuis quelques semaines, d’après la connaissance qu’un chacun possédait de la manière d’être de la Rose, on ne se faisait pas faute de remarquer qu’elle aimait moins à badiner du mariage, et que le dimanche, à rebours d’autrefois, elle s’en allait baguenauder dans les prés avec un seul galant.

Or, ce monsieur Plaisant là n’était autre que Pierre le dragon. La fille à Norine l’avait adopté, comme ça, tout d’un coup. D’aucunes, en gouaillant, soutenaient qu’elle ne le choisissait que par rapport à son costume. Faut convenir que beaucoup de bonnets blancs ont une espèce de faiblesse pour tout ce qui terluit. Expliquez ça.

Notre maître d’école ne voyait pas d’un bon œil l’amitié de Pierre et de la Rose qui, dans notre pays, passait, à bon droit, pour une enjôleuse. Un jour il dit à son fieu :

— Pierre, prends garde à ta bonne amie ; je lui vois des yeux à la perdition de son âme. Cette jeunesse-là ne sera jamais une fameuse ouvrière ; d’après, je serais fâché qu’il lui survienne quelque malheur.

— C’est histoire de passer le temps, répondit le dragon, et, de plus, on sait bien que la Rose ne s’est jamais dérangée avec âme qui vive.

C’était hardiment vrai.

Adonc, sitôt la veillée, au lieu de rentrer chez son père, comme de coutume, Pierre prit le chemin de la montagne. Quand la dernière chandelle fut soufflée, il revint sur ses pas, retraversa le village, sauta une haie, par-ci, par-là, et ne fit mine de s’arrêter que, devinez où ? dans le courtil de Norine. De même que moi, bien vous pensez qu’il y avait, de donné et d’accepté, un rendez-vous.

Le dragon se mit à monter la garde pendant un quart d’heure, à l’horloge des autres, mais au bout de dix minutes, il commença à jurer d’une belle façon, croyant être là depuis deux grandes heures. Si vous avez jamais attendu pour le même motif, vous n’oserez le blâmer.

Doucettement, à la fin des fins, la Rose ouvrit la porte de sa chambre. Pierre se tenait l’oreille au vent, il marcha droit au bruit ; la nuit était noire noire. Adonc, cherchant bien, nos deux amoureux se rencontrèrent. Le dragon, dans la crainte de perdre sa bonne amie, lui passa les deux bras autour du cou ; et puis, en manière de distraction, il l’embrassa comme du pain blanc.

Cette jeunesse, je vous l’assure, ne se débattait plus comme avec Gaspard ; encore moins criait-elle. Je crois même qu’elle avait peur que Pierre ne les compte, ces baisers-là.

— Pourquoi, dit la fille à Norine, m’as-tu fait venir ici ce soir ?

Le dragon eut l’air de vouloir et puis de ne vouloir pas se déclarer. Le temps se passait à donner et à rendre des baisers en nombre innombrable, si bel et si bien que la Rose se vit encore forcée de redemander :

— Pourquoi donc m’as-tu fait venir ?

Pierre, prenant une grande résolution, dit comme ça, tout d’une haleine :

— J’ai reçu, vers les cinq heures, mon ordre de départ ; il paraît que les choses s’embrouillent. D’aucuns prétendent qu’on doit nous renvoyer contre ceux que nous avons aidés autrefois ; on ne nous donne pas d’explication, on nous crie : En avant ! et faut marcher, l’arme au bras ; voilà ce que c’est que d’être soldat !

La Rose se mit à pleurer. Pour lors, essuyant ses yeux, elle dit :

— Il devait m’arriver quelque malheur au jour d’aujourd’hui ; ce matin j’ai écrasé deux grosses araignées ; de plus, Maman a vu le feu siffler vers la droite de notre crémaillère.

Et la pauvre petiote recommença de pleurer, comme si vraiment elle était payée pour ça.

— Je n’aime pas les femmes en faiblesse, dit le dragon ; laisse-moi mon courage. Tiens, ma Rose, je te donne la bague de fiançailles ; prends, passe-la à ton doigt. Ne sois plus coquette, ni engageante ; ne m’oublie jamais. M’aimeras-tu encore quand je reviendrai, dis, dis, ma Rose ?

— Oh ! oui, foi de promise. Jamais… toujours… dit la fillette au travers de ses sanglots. Je ne pourrais t’oublier, quand même je m’y appliquerais, car je t’aime, Pierre, je t’aime à plein cœur. Mais toi ? toi, là-bas, tu m’oublieras dans tes garnisons ; tu courtiseras peut-être d’autres jeunesses… Oh ! cette idée-là me chagrine de plus en plus. Je ne veux pas, moi, comme d’aucunes, d’une moitié de fidélité ; il me la faut entière, entends-tu ? comme celle que je te garderai. Jure-moi, Pierre, sur ce qu’il y a de plus sacré, jure-moi…

— Je te jure, si tu ne me trompes point, de te prendre pour femme au retour, je te le jure, dit le dragon.

— Ça ne saurait me suffire, dit la Rose ; tu m’aimes ou tu ne m’aimes pas, et, si tu m’aimes, tu ne dois penser qu’à moi ; je veux que tu me jures fidélité entière. J’ai ouï conter trop souvent, par les anciens, les manières d’être de vous autres militaires. Jure, Pierre, et dépêche-toi.

— Pour ce qui est d’une fidélité comme celle que je veux que tu me gardes, je n’ose te la jurer, dit le dragon qui vénérait sa propre parole ; d’ailleurs un homme, c’est pas la même chose.

À cause donc ? dit vivement la fille à Norine, qui était fine mouche et se trouvait grandement choquée des dernières paroles de son promis.

— Oh ! ne te fâche point, ma Rose, dit Pierre ; je vas te l’expliquer, tu me comprendras. Dans les garnisons, vois-tu, on s’ennuie tellement que si on n’avait pas un semblant de particulière, on se rongerait la rate, sans compter que les camarades ne décesseraient de vous poursuivre, nuit et jour, de leurs moqueries. Il faut l’avouer, puisque ça est, on se trouve maintes et maintes fois poussé à gouailler les amours du pays. Mais, tiens, je ne peux trouver rien de mieux à te dire, ma Rose : on a comme deux cœurs, sans quoi faudrait mourir à la peine ; il y a le cœur qui pleure en quittant le pays, les amis, la promise, les parents, et encore le cœur qui saute au bruit du tambour et de la fusillade. Celui qui saute sous l’uniforme enfonce l’autre ; mais son cœur de paysan, on le retrouve en revoyant le pays, les amis, les parents, la promise…

La Rose sentit quelque chose à redire et dit :

— Pourquoi, mon Pierre, si tu as deux cœurs, ne m’amuserais-je pas à en avoir deux aussi ? Crois-tu que lorsqu’un de mes galants m’embrasse par surprise, crois-tu que si mon cœur bat, il batte de la même manière que quand tu me pourprends ? Non. Eh bien, que reviennent mes amoureux quand tu seras là-bas, au loin ; s’ils me complimentent par rapport à ma figure, à ma malice ou à mon travail, je les écouterai. M’est avis aussi, Pierre, qu’on a deux cœurs, et je te garderai celui que tu me garderas.

L’amour, comme d’aucuns le prétendent, ne fait pas qu’on change du tout au tout, puisque, vous voyez, cette fillette était restée fielleuse comme devant.

Ayant répondu, la Rose se mit à courir du côté de sa chambre en repoussant Pierre loin d’elle, à mesure qu’il l’approchait.

Le dragon cria si fort : « Il me faut tes deux cœurs ! » que la fille à Norine s’arrêta, de peur d’éveiller les voisins.

— De quel saint, dit-elle, veux-tu exiger de moi ce que tu ne veux pas que j’exige de toi ?

— Parce qu’une femme, dit le dragon, d’une voix de commandement, ça doit donner tout ce qu’on lui réclame.

— Ma foi, dit la Rose en goguenardant, partant de là on irait loin. Bah ! bah ! plus on donne, plus on demande, et si les bonnets blancs avaient un brin de raison, on ne les ferait, m’est avis, aller si souvent. Adonc, puisque nous voilà en train de causer, venons dans ma chambre ; aussi bien il ne fait pas chaud dehors. Me voyant au doigt la bague de promise, ma mère elle-même, si elle se réveillait, ne se formaliserait point de la liberté que je te laisse prendre.

Et ils entrèrent ; mais pour allumer sa chandelle, la Rose eut crainte de déranger Norine en allant remuer les cendres de la maison. Alors Pierre tira de sa poche une de ces allumettes chimiques que les soldats portent toujours sur eux. Quand il fit clair, le dragon regarda autour de lui d’un air de fierté. Il se trouvait dans une chambre que pas un garçon ne pouvait se vanter de connaître, quoiqu’à vrai dire ça ne fût pas ce qu’on peut appeler une belle chambre. Il y avait une petite armoire, une chaise, un lit, au mur une image de sainteté, et dans un des coins un tas de chanvre. Soit l’odeur du chanvre, soit autre chose, le sang monta à la tête du dragon et il s’assit, tout émotionné, sur la chaise, tandis que la Rose se posait au rebord de sa couchette.

— Tu soutiens, Pierre, dit la fillette, que les bonnets blancs doivent plus d’amitié et de fidélité aux hommes, que les hommes aux bonnets blancs. J’opine que c’est à l’égalité, parce que sans ça il n’y aurait guère de justice, et je voudrais, moi, pour que tout aille bien dans le monde, que ceux qui trompent soient toujours trompés.

— Tu parles comme monsieur le curé, dit Pierre ; mais ça n’empêche pas qu’une fille déshonorée est toujours bien plus blâmée que le garçon qui l’a mise à mal.

— Moi je blâme plutôt le garçon dans l’affaire, dit la Rose. M’est avis que si d’aucunes parmi nous ont un brin de coquetterie de trop, d’aucuns parmi vous ont par trop de bravacherie, et si vous vous faisiez une loi d’endoctriner les filles, au lieu de les prendre à la force de vos deux bras, on n’entendrait pas, dans nos pays, parler de tant de malheurs. Pour finir sur ce sujet-là, donne-moi ton cœur de soldat, Pierre, et je te donnerai mon cœur de coquette.

— Tope ! dit le dragon ; aussi bien avec les femmes on n’a jamais le dernier, et si nous sommes un brin plus forts qu’elles, on peut hardiment soutenir qu’elles sont plus malignes que nous sur beaucoup de points. Tu as raison, ma fine Rose, les hommes, de même que les femmes, devraient donner et demander à l’égalité. Puis, se levant de sa chaise, Pierre s’en vint embrasser sa promise.

— Tu m’étrangles, dit la Rose en riant, finis donc !… Ainsi tu me donnes tes deux cœurs, bien sûr… c’est juré, juré.

— C’est juré, juré.

— Tiens ! cria la Rose, nous allons être enténêbrés ; je n’ai plus de chandelle, sortons, mon Pierre ; j’irai te faire un pas de conduite ; finis donc !

— Rose, m’aimes-tu ?

— Pierre, dit la Rose d’une voix sûre, et tout émotionnée en même temps, demande-moi plutôt si je respecte ma mère, si je regrette défunt mon père ; mais, viens, viens !

— Je pars demain, ma Rose, ma promise, ma femme ; encore un moment !

— Pierre, laisse-moi, va-t-en… !



III

LES PARIGOTS[8].


Le parigot de Thérèse, la femme à Jean-Claude, avait toussé la nuit d’une toux qui ne semblait pas naturelle.

Dès le fin matin, le frère de Norine s’habilla pour aller quérir le médecin.

— Hé ! cousin, lui cria Toinon, l’épicière, en le voyant passer. Tournez-vous d’ici à Morlincourt ? Vous marchez bien fier. Ne sauriez-vous trouver un bonjour pour les gens ? Qu’est-ce donc qui presse si tellement que vous ne prenez pas le quart d’heure de regarder autour de vous et de deviser un brin avec les amis ?

— Je m’en vas vite et vite à Morlincourt, dit Jean-Claude, chercher M. Céran ; notre parigot est dangereusement malade.

Toinon se posa sur sa porte et, dans le but de mieux goguenarder, elle mit les deux poings sur ses hanches.

— Voilà du nouveau, dit-elle. Oui-da ! Claude le lettré, tu portes ton argent au médecin pour un parigot. Avec tes quinze francs par mois, tu peux bien, en vérité, payer des visites. Ne faut-il pas être fou à lier ?

M’est avis qu’il serait bon de vous expliquer le saisissement de Toinon en voyant Jean-Claude aller à Morlincourt, rapport à son parigot. Je me vois donc forcé de vous dire que chez nous les parigots ne sont guère mieux traités, en parlant par respect, que des habillés de soie. Ils sont nourris d’ordures, couverts de pièces et de morceaux ; d’aucuns vivotent, queussi-queumi ; mais ceux qui réchappent du froid, de la saleté, du mauvais lait, des maladies, il n’est besoin d’un tas de cailloux pour les compter.

À mon dire, quand le fossoyeur passe avec une petiote boîte sous le bras, il répond, un brin trop souvent, aux questions des bonnets blancs de droite et de gauche : « C’est rien, c’est un parigot ! »

Jean-Claude coupa dans les terres ; il voulait arriver à Morlincourt tôt et tôt, avant la tournée de M. Céran. Il rencontra, par un pur hasard, notre médecin au droit des Feuillants.

— Je suis plus aise que de droit, à ce moment-ci, lui dit Jean-Claude ; j’ai là une fière chance de vous attraper comme ça ; je ne vous lâche point ; faut que vous veniez tout de suite voir notre parigot, qui est bien malade. Thérèse et puis moi, nous sommes dans de grandes inquiétudes.

M. Céran tomba de son haut, il prit la main de Jean-Claude, et un vrai contentement se montra sur sa brave figure.

— C’est bien, ami Jean-Claude, dit-il, tu devais être le premier à me donner ce bonheur, oui bonheur. Croirais-tu que je n’ai jamais été appelé pour un parigot ?

Le frère de Norine repassant dans son idée les paroles de Toinon et un tas d’autres choses, dit tristement :

— Le fait est que d’aucuns pourraient être pris plus en pitié.

— Oui, va, on s’émeut au récit des misères, des souffrances de gens inconnus, d’esclaves étrangers, on crie haut son dévouement à des causes lointaines, on affiche sa charité à jour convenu ; et, s’il s’agissait d’arracher par milliers d’innocentes créatures à des tortures sans nombre, peut-être hésiterait-on ? Des gens les nient ces tortures, quand, le cœur navré, je les raconte. Mais elles ne sont que trop réelles, hélas ! je les constate à toute heure ; les palpant sans cesse, je n’ai pu m’y endurcir. Je suis impuissant a les soulager, moi, pauvre chirurgien de campagne. Si l’on savait pourtant les haines qui germent en l’âme de ces petits misérables, refoulés, abaissés, repoussés, détestés, on aurait peur ou pitié. Ah ! mes chers parigots, qui donc avec moi vous aimera ?

Et Jean-Claude et M. Céran se détournèrent l’un de l’autre, craignant de se laisser voir qu’ils pleuraient.

Quand Jean-Claude eut repris haleine, il dit comme ça :

— À propos de parigots, je me ramentevrai toujours ceux que votre beau-père apporta chez nous.

J’étais tout petiot encore, et il gelait à pierre fendre ; la famille se tenait tout près, tout près du feu, le sarment flambait sec, il se faisait tard. Voilà qu’on bûche à la porte, tant que c’est assez. Notre mère se dérange en criant : Ouvrez ! et votre beau-père entre portant dans ses bras deux parigots entortillés avec son manteau. Il les avait trouvés dans les pays de bois, tout nus, les pauvres petiots, sur des feuilles sèches, en plein mois de janvier. On ne savait leur voir figure humaine, et ils criaient comme de vrais bêtes. Mes frères et sœurs, moi comme les autres, nous nous reculions de peur. Notre mère, pour lors nous dit :

— Mes petiots, ne vous détournez pas, c’est des créatures du bon Dieu, pareilles à vous.

— Chaque jour, nouveau fait, dit M. Céran, comme pensant à beaucoup de choses. Ces temps-ci, j’entrais chez le berger de Favette, sa femme était un peu malade, je l’examinais. Tout à coup j’entends des cris affreux sortir d’une chambre voisine. — Qu’est-ce ? demandai-je ? — « C’est rien, me répondit la bergère ; c’est un parigot ! »

— Oui, mais, dit Jean-Claude, depuis notre mairesse, on ne voit plus tant de misères.

— Allons donc ! elle n’arrive à rien. Les nourrices se moquent d’elle ; le mois passé, n’a-t-elle pas essayé de reprendre le parigot de la femme Jeacquet ? une misérable qui le laissait brûler pour la sixième fois. Il a fallu rendre le parigot. La Jeacquet, une dévote, a fait intervenir M. le curé et menacé le maire d’une plainte aux gendarmes ; le maire a eu peur, comme toujours.

— Je l’abomine, moi, cette Jeacquet, dit Jean-Claude, c’est une paresseuse. Hier, en plein jour, ne se promenait-elle pas dans le village avec son petiot en grandissime toilette ! Figurez-vous que le meneur[9] lui avait remis, pour son parigot, un paquet de nippes, et qu’elle s’en allait montrant ces nippes-là sur le dos de son propre enfant, tandis que le nourrisson se traînait, tout en loques, devant sa porte. Afin de reparler de madame la mairesse, ce n’est point de sa faute si elle n’arrive pas à bien.

— C’est vrai, dit M. Céran ; mais que peut une femme, de quel droit userait-elle ?

— Du droit que lui donne sa grande bonté, dit Jean-Claude ; vous ressouvenez-vous de ce qu’elle a fait pour la parigote ?

— Oh ! cela, dit le médecin d’une voix émotionnée, c’est un de ces actes qui illuminent toute une vie.

Assuré que vous ne connaissez pas l’histoire de la parigote. Pendant que Jean-Claude et M. Céran devisent, faut que je vous la raconte :

La parigote, nourrissonne de Maria, la sorcière, s’était trouvée orpheline de mère et abandonnée de son propre père, au bout de trois mois de nourrice. Maria l’avait gardée tout de même, l’utilisant le mieux possible dans ses sorcelleries, et l’envoyant mendier son pain sur les grandes routes. Brûlée de tout un côté, boiteuse, mal nourrie, mal nippée, sale à plaisir, les petiots du village la huaient sans cesse. Les grandes gens se détournaient d’elle comme en manière de dégoût.

Elle passait, la parigote, à bon droit, pour paresseuse, voleuse, hargneuse, cherchant mal à faire en tout et partout.

Madame la mairesse, le croiriez-vous ? la soutenait hardiment, l’appelait dans sa propre maison, et lui disait à chaque rencontre des mots d’amitié.

— Vous perdez votre temps, notre mairesse, répétait un chacun, elle se moque de vous par derrière. Une parigote, d’ailleurs, ça ne saurait être rien de bon. Notre mairesse ne se décourage pas pour si peu ! Elle moralisait la petiote, sans se soucier des dires.

Or, elle avait obtenu de la placer chez le cordier de notre village comme tourneuse de roue ; mais la parigote, le second jour, planta là le cordier et s’en retourna vagabonder de plus belle.

Madame la mairesse ne s’avoua point battue, elle monta jusqu’aux carrières, reprit la fuyarde. Ce qu’elle mit dans l’esprit de la parigote, je ne peux vous le dire ; tout ce qu’on raconte, c’est qu’elle se sentit le courage d’embrasser une pareille saleté, ce que voyant, la petiote, émotionnée de fond en comble, se jeta aux genoux de notre mairesse et lui promit monts et merveilles. Au jour d’aujourd’hui on a bel et bien vu que la parigote a un cœur comme les autres, et on se demande en catimini s’il était juste de la tant rebuter. Madame la mairesse parlait, ce dernier soir, de la marier à temps et heure avec le petiot Savoyard.

M’est avis qu’il est bon que vous appreniez aussi l’histoire de ce Savoyard-là :

Au village, de même qu’à la ville, il est d’usage de ramoner les cheminées. On voit venir, autour de l’hiver, les ramoneurs des pays lointains ; ils travaillent sous les ordres de ceux qu’ils appellent leurs maîtres : mauvais maîtres souvent ! qui les battent comme plâtre, les laissent geler de froid et crever de faim. Le métier est vraiment dur, dans nos villages surtout, car il n’y a pas de gendarmes pour défendre les pauvres petiots.

Celui dont je vous parle, c’est encore notre mairesse qui l’a réchappé. Il se mourait de lassitude et de faim dans une grange, seul, comme un lépreux. Notre mairesse eut la charité de le racheter à son maître, moyennant la somme de cinquante francs ; puis elle l’a soigné, guéri. Le garçon a bon cœur, il est honnête, fort au travail et des plus rangés.

Ne vous semble-t-il pas que la parigote et le Savoyard seraient bien unis ensemble ?

Pour en revenir à Jean-Claude et à M. Céran, ils devisaient toujours, marchant côte à côte.

— Allez, monsieur Céran, disait Jean-Claude, vaudrait mieux que notre mairesse soit le maire de la commune.

— Ce n’est pas à elle, dit notre médecin, de présider votre conseil municipal, ni de surveiller la réparation de vos chemins ; mais, à la vérité, elle aurait dans la commune mille autres choses à faire et tout aussi utiles, si elle était mairesse pour de bon.

— Vous parlez de nos chemins, monsieur Céran, dit Jean-Claude, avec ça qu’ils sont réparés ! et puis que nous pouvons nous vanter d’être gouvernés par un maire bien avisé. À ce propos-là, faut que je vous redise une question que nous avons entreprise hier avec lui en plein conseil. Nous sommes, depuis l’année passée, en bisbille avec ceux de Morlinval pour une source qui traverse leur terroir. N’eurent-ils pas l’idée, il y aura tantôt un an, de nous couper le tuyau de notre fontaine ! Vous savez qu’au jour d’aujourd’hui les femmes vous consultent, rapport aux grosseurs qui poussent à leurs cous. Vous observez que l’eau de Saint-Brunelle est nuisible. Tout ça, c’est la faute de notre maire. Il ne veut à aucun prix de procès, et de plus il s’amuse à prétendre que l’eau de nos puits est préférable à l’eau de notre source.

Je reviens sur nos chemins. Ce vieux huguenot de père Roux, berger, soutient que d’aucunes fois il a perdu des brebis dans les ornières. D’autre part, tous les riverains des communaux empiètent à la queue-leu-leu. Ah ! nous sommes emblavés d’un fameux maire ; et ma foi, un bonnet blanc, quelque peu malin, ne serait pas de trop pour nous débrouiller de nos embrouillages. Nous voilà arrivés.

Comme M. Céran sortait de chez Jean-Claude, on s’en venait le prier de monter par la maison de Norine. La Rose était, à ce qu’on disait, tombée dans les convulsions.

Je vas vous confier, ne vous déplaise, mon sentiment sur M. Céran. M’est avis que je peux le montrer tel qu’il est. Il jure de bon cœur, à propos de rien, et ne se gêne guère pour vous traiter du haut en bas. Sa première parole, quand on le dérange, surtout la nuit, n’est pas toujours celle qu’on désirerait entendre. Mais fût-ce ! le cher brave homme ! si je devais vous raconter tout ce que je sais de lui, je n’en finirais point ; j’aime mieux vous récidiver qu’il est de la pure crème des hommes. Comme il se dévoue au pauvre monde ! Allez, allez ! il ne vous ruinera pas en drogues, prenez-le ; ses écritures vous conduisent plutôt chez le boucher que chez l’apothicaire ; on ne s’en plaint jamais, car souvent c’est par faiblesse qu’un chacun tombe malade au village.

Notre médecin est grand ami de madame la mairesse, et presque aussi charitable qu’elle, ce qui n’est pas peu dire.

Elle et lui, s’il vous manque quelque chose, sauront bien vous le trouver, soyez tranquilles. Ce pauvre M. Céran, on l’aime fort à Saint-Brunelle, à cause de beaucoup de raisons.

C’est un homme capable, je vous l’assure, quoi qu’il dise. À l’entendre, ce n’est guère de sa faute quand nous guérissons. Madame la mairesse nous a prévenus de la modestie de notre médecin, et Jean-Claude dit que le mot de madame la mairesse signifie qu’il ne faut jamais donner de louanges à M. Céran.



IV

MONSIEUR LE CURÉ.


La Rose a été bien malade. Un chacun dit que c’est le départ de Pierre qui lui a donné cette maladie-là. Toinon, une mauvaise langue à faire battre ensemble des montagnes, raconte à ceux qui veulent l’entendre qu’il y a dans ce chagrin-là quelque chose de plus, assuré, qu’un simple chagrin. Tout de même, la Rose a bien pâti.

Je ne veux point me faire ce qu’on appelle l’écho des méchancetés débitées en catimini sur le compte de la fille à Norine, ce dernier soir, à la veillée.

Si la Rose n’a plus le droit d’être fière comme devant, je plains la pauvre petiote, elle n’est pas au bout de ses peines !

Monsieur le curé a entendu parler, dit-on, des cancans faits sur la fillette. Dimanche passé, il a annoncé qu’il prêcherait contre la calomnie, comme il appelle les bavardages des gens de Saint-Brunelle.

J’irai à ce sermon-là, ne vous déplaise, et je vous raconterai mot pour mot ce qui y sera dit.

Notre église n’est pas ce qu’on peut appeler une belle église ; elle est quasiment petiote, et je ne m’en plains guère, moi qui n’y mets les pieds que tous les trente-six du mois.

Si vous allez jamais dans la semaine à Saint-Brunelle, je vous préviens d’avance, ne vous avisez pas de vouloir visiter notre église, car monsieur le curé pourrait bien vous jouer le tour qu’il a joué à un ami de notre mairesse.

Cet étranger, par manière de distraction, était entré dans notre église, et, marchant son pas ordinaire, regardait partout, à droite, à gauche, en haut et en bas.

Tout à coup notre curé sort de derrière un pilier, et adressant la parole à l’ami de notre mairesse :

— Monsieur, lui dit-il, venez-vous ici dans l’intention de prier ?

— Monsieur, je…, dit l’étranger, comme dans l’embarras.

— Venez-vous pour prier, oui ou non ? redit notre curé ; répondez.

— Non, Monsieur, dit franchement l’ami de notre mairesse, je venais pour voir l’église.

— Alors, Monsieur, dit notre curé, vous n’avez que faire ici ; un lieu saint n’est pas une maison publique. Allez-vous-en !

C’est aujourd’hui Pâques fleuries ; les bonnets blancs passent pour aller à la messe, les mains pleines de buis.

Au retour, ce buis-là, béni, sera pendu aux quatre coins des maisons, dans le but de les protéger de tous désastres en général.

Mais chut ! j’entre dans notre église. Crachez-vous, mouchez-vous, éternuez-vous ! monsieur le curé monte en chaire, faut faire silence. Écoutez, voilà ce qu’il dit :

« Evigilabunt alii in vitam æternam et alii in opprobrium.

« Ces paroles sont tirées de dessus la porte de notre cimetière.

« Mes chers frères !

« Je vais vous parler de l’enfer, oui, de l’enfer ! (D’abord silence dans la chapelle de la Vierge ! Entendez-vous, bavardes ?) L’enfer (avez-vous envie de vous taire, une fois pour toutes ?), l’enfer, dis-je, l’enfer est un lieu de supplice établi par la justice divine pour loger et punir pendant l’éternité ceux qui ont par trop offensé le bon Dieu. L’enfer, mes frères, non, le feu de l’enfer est un feu malin qui s’attache à tous les sens qui ont péché, mais qui s’attache principalement à celui qui a le plus péché. Avez-vous offensé Dieu par la vue d’objets obscènes, de lanternes magiques, de mascarades, d’images immorales ? vous serez punis par la vue, per visum ! Avez-vous été gourmands, ivrognes ? avez-vous tenu des propos impies, souillé vos lèvres de baisers impudiques, ou calomnié, oui, surtout calomnié vos frères ? c’est alors et surtout alors que vous serez punis par la bouche, la langue et les lèvres, per labia, linguam, per gustum ! Auriez-vous aussi prêté complaisamment l’oreille à la calomnie, aux discours des huguenots ? vous serez punis par l’ouïe, per auditum ! Vos mains ont-elles fouillé dans le sac du prochain ou violé les préceptes de la chasteté ? vous serez punis par le tact, per tactum ! Enfin, pour peu que vous ayez été libertins, buveurs, envieux, voleurs, blasphémateurs, mauvaises langues, calomniateurs, calomniateurs ! mes frères, dans quel état serez-vous dans l’autre vie ? feu dans les oreilles, feu dans la bouche, feu dans les membres, feu partout !!!

« Vous riez, vous autres !!!

« Ce soir, demain peut-être, vous frirez déjà dans la grande chaudière !

« Ah ! vous riez… Savez-vous ce que c’est que le feu de l’enfer ?

« Supposons que tous, autant que vous êtes ici, vous dégringoliez ensemble, au même moment, dans l’enfer, ce qui pourra vous arriver, sans que je vous le souhaite. Eh bien ! le feu de l’enfer prendrait sur vous tous comme sur un tas d’étoupes. Bjitt ! bjitt !! bjitt !!! et vous voilà rôtis, tout aussi rôtis que les damnés qui sont là depuis six mille ans ! Riez donc à présent, tas de malins ! huguenots de Saint-Brunelle ! »

Aux bjitt ! de monsieur le curé, tous les bonnets blancs croyant voir devant leurs yeux le feu de l’enfer, sans doute parce que la plupart avaient un de ces péchés sur la conscience, surtout le péché de calomnie, se sont mises à courir comme si ce feu-là prenait à leurs cottes, et, à réserve de monsieur le curé, des gens d’église et de Jeacquet le menteur, occupé à chanter son latin, un chacun, avec moi, se sauva de l’église.

Qu’est-ce que vous pensez du sermon de notre curé ?

Pour se faire une idée de monsieur le curé, faut savoir qu’il a été soldat. Il a des grands yeux, des grandes jambes, un grand nez et puis des grands bras ; c’est un fort homme, et qui sait, à l’occasion, nous donner un coup de main pour rentrer les vivres ou les blés quand le temps menace. De plus, vous le verrez toujours le premier dans les incendies. Sans malice, il est aguerri au feu. On peut appeler ça un brave homme, et la commune ne lui reproche pas son traitement. Si on a un brin de religion au village, c’est plutôt par rapport à monsieur le curé qu’au bon Dieu, je vous l’assure.

Tout de même, comme dit Jean-Claude, un curé on le connaît ; s’il est mauvais, on le laisse là. Mais le bon Dieu qu’on prêche, on ne pourra donc jamais être sûr si c’est vraiment le bon, puisqu’on ne peut le voir face à face qu’après la mort et que les défunts ne reviennent jamais.

Vous savez ou vous ne savez pas que Jean-Claude ne croit guère aux revenants ; que c’est un huguenot, un renie-Dieu, quoi ! Il prétend que dans une commune on a plus besoin de chemins que d’église, et que, si ce n’était de notre curé, qui est un honnête curé, et des bonnets blancs, qui ont besoin encore de religion faute d’usage, on pourrait laisser ruiner notre église et se passer de curé.

Jean-Claude soutient que les bonnets blancs ont encore besoin de religion, faute d’usage, en prenant prétexte de notre mairesse qui est tant lettrée et qui ne va guère ni à la messe, ni aux vêpres, ni à confesse et ni à la communion.

Pour en revenir à monsieur le curé, ne riez pas si jamais vous le voyez passer sur son âne, sa canne à la main, et ses grandes gigues traînassant à terre ; ne riez pas, c’est un brave homme !

Ne riez pas, quand bien même Mlle Dorothée tirerait par devant, à la longe, son frère et son baudet ; ne riez pas !



V

L’AVOCAT DE PIGNON.


Pour un simple paysan, Jean-Claude en sait long tout de même ; il vous explique la feuille si bel et si bien, que souvent nous voyons plus clair qu’on ne pourrait le croire aux affaires de notre gouvernement.

Quoiqu’à vrai dire, dans la politique, chez nous, le plus grand nombre ne voie jamais que la question des impositions.

On se trouve si empêché, les mauvaises années, par ces maudites impositions, que ça flatte le pauvre monde aussitôt qu’on lui fait penser qu’il en paiera moins.

Le gain n’est pas gros sur la terre, et c’est petitement qu’on vivote, après s’être donné beaucoup de mal. On devrait bien, par pitié, y regarder à deux fois avant de renchérir le gouvernement.

Quand Jean-Claude, à ce propos-là, déblatère trop acrimonieusement, je lui dis comme ça : Bah ! bah ! faut espérer qu’un jour viendra où nous ne serons pas tant pressurés, parce qu’à mon idée, nous ne payons déjà plus les dîmes aux curés, ni les droits du seigneur, comme défunts nos grands-pères. On n’a pas bâti Saint-Brunelle d’un jour. Si nous crions une miette trop haut, je reconnais qu’on nous met à cause de peu de chose dans les prisons ; mais au moins on ne nous oublie plus, comme le temps passé, dessous les fossés des grandes tours.

Jean-Claude me reproche d’aucunes fois de voir tout en beau. J’ai besoin de songer que nous allons et faisons de mieux en mieux ; d’après, je ne suis pas lettré, faut en convenir.

Je bavarde là de même qu’une pie borgne. Fût-ce ! si mon bavardage vous gêne, passez-le.

Adonc, le cabaret de Clarisse Manot est un cabaret suffisamment propret pour un cabaret de village. À lui tout seul, il tient la façade de l’église ; rapport à ça, monsieur le curé avait soi-disant parlé de le faire fermer pendant les offices. Ne badinons-pas, da ! Une minute ! Nous avons appelé monsieur le curé devant notre conseil municipal, et puis Jean-Claude lui a dit comme ça :

— Monsieur le curé, prêchez les bonnets blancs, c’est votre affaire ; mais tant qu’à vous mêler de jouer au garde champêtre dans notre commune, tâchez de ne pas vous en aviser ; sauf le respect que nous vous devons, monsieur le curé, ça pourrait finir mal et se gâter. Pour l’amour de Dieu, faites votre métier, monsieur le curé, mais laissez-nous tranquilles.

Content ou non, monsieur le curé a répondu comme ça, en ayant l’air de se gausser de nous :

« Si c’est par amour de Dieu, mes enfants, que vous voulez garder votre cabaret ouvert pendant la messe, à votre aise ! J’ajouterai même, si vous l’exigez, boire, c’est prier. »

Et puis il n’en a plus été reparlé. Dans notre pays, voyez-vous, bien que les bonnets blancs aillent volontiers à la messe, on n’est pas toqué de religion. Aussi, à dire le vrai, il n’y a jamais guère aux vêpres, en tout, en tout, que monsieur le curé, sa sœur, le maître d’école, la petiote à Perpétue, Jeacquet le menteur, et puis la mère à Toinon qui est sourde comme un pot.

Monsieur le curé, voyant le dimanche notre cabaret plein comme un œuf, du matin au soir, en avait été un brin jaloux.

Clarisse Manot, la cabaretière de Saint-Brunelle, est une petiote femme quelque peu appétissante. Les jours notables, avec ses souliers à boucles, ses chausses bien tirées, sa cotte de futaine rouge, sa casaque à fleurs et sa marmotte en vraie soie, elle a vraiment un air de quelque chose, à réserve de son cou qui commence à enfler, si vous vous en souvenez, de la pure faute de notre maire.

Pour lors, le dimanche de Pâques fleuries, comme j’entrais au cabaret, Jean-Claude me cria de l’autre bout de la salle :

— Hé ! lurot, arrive donc.

— Comment ça, lurot ? que je réponds ; tu en parles ma foi bien à ton aise. Je n’ai point de bonnet blanc qui m’aide, et ce n’est pas étonnant si j’arrive des derniers.

— Va vitement t’asseoir, dit le père Roux, berger ; Jean-Claude, notre avocat de pignon, t’attendait pour expliquer la feuille.

— Adonc, dit Jean-Claude, les affaires se brouillent ; ça m’a quasiment l’air de la bobine de Thérèse, à certains jours ; faudra casser le fil.

— Dieu merci, non, dit Manot, l’homme de Clarisse, qui se croyait toujours obligé de prendre le parti du gouvernement ; comme le disaient encore les gendarmes l’autre jour, notre roi, c’est un malin.

— Qu’est-ce qui te dit le contraire, imbécile, reprit Jean-Claude ; on n’en est pas sur le compte de son esprit à cet homme ; pour malin, il l’est, assurément, et même si bel et si bien que m’est avis qu’il s’amuse à entortiller les autres ; on te dit que les affaires se brouillent et on te le soutient ; tais-toi, Manot.

— Oui, tais-toi, dit Clarisse qui me servait un demi-litre, puisque Jean-Claude te soutient que tu n’y vois goutte.

— Tâche, Manot, de taire ta langue, dit Jean-Claude ; toi qui crois que le roi d’au jour d’aujourd’hui c’est toujours le même d’avant la révolution de 1830.

— Tiens, dit Manot, comme si un roi et puis un roi, ça n’était pas toujours la même chose, d’un sens.

— Tu as raison, Manot, sans le savoir, un roi, puis un roi, c’est toujours la même chose, d’un sens ; c’est comme un tisserand et puis un tisserand, ça fait des chaînes et puis des trames.

— C’est justement ça, que je reprends, comme tisserand de mon état.

— Sans comparaison, dit Jean-Claude, d’un tisserand à un roi, parce qu’un tisserand ça fait de la toile et un roi ça fait des contributions. Chacun son métier ; faut des tisserands et puis un gouvernement, coûte que coûte : le gouvernement, afin d’empêcher les malintentionnés de se révolutionner à tout bout de champ ; le tisserand, afin de…

— Bah ! que je dis, quand même on se révolutionnerait un brin de temps en temps, qu’est-ce que ça nous fait, pour ce que nous avons à y perdre ? et même j’opine que nous y gagnons toujours un tantinet quelque chose aux révolutions.

— Oui, mais, dit Clarisse, qui pouvait, quoique bonnet blanc, donner sa parole librement avec nous, comment feraient ceux qui ont leur argent placé dans le gouvernement, s’il n’y avait plus de rois ? Supposez, par exemple, le maître de notre château, et tous les rentiers d’État. Allez, allez, il faut un gouvernement, quand ça ne serait que pour les riches ; ne prêchons pas tant notre propre saint.

— Charité bien ordonnée, c’est de commencer par soi-même, Clarisse, que je lui dis.

— Hé bien, révolutionnez-vous, Cellier, qu’elle me dit en gouaillant ; ce n’est ni votre femme, ni vos enfants qui vous empêcheront de suivre votre idée.

— Si j’étais assuré de trouver une ménagère habile et tournée comme toi, Clarisse, que je dis en la prenant à bras-le-corps, je chercherais à me marier peut-être.

— Pas de galanterie ni de sornettes, dit Jean-Claude ; parlons peu et bien. Je recommence à vous soutenir que les affaires se brouillent ; vous m’observez qu’un paysan comme moi ne peut pas voir fort clair dans des comédies pareilles ; moi, je vous récidive que les gazettes ne m’ont pas l’air d’avoir plus d’éclaircissement.

— Ça n’empêche, dit le père Roux, berger, qui se sentait toujours une espèce de faiblesse à l’endroit des armées de la guerre, qu’il faut convenir que nous sommes des crânes soldats, et puis que, depuis la prise d’Alger, nous savons nous battre, n’importe pour qui ni pour quoi, fût-ce ! d’une jolie manière, da !

— Bah ! bah ! dit le garde champêtre, ce n’est point déjà si beau des soldats ; ne semble-t-il pas des bêtes sauvages ? Une preuve, c’est que Jean-Claude nous a lu que les plus sauvages se battaient le mieux. Je n’ai jamais été poltron, moi, un chacun le sait ; mais quand j’ai vu commencer cette guerre-là dans l’Alger, foi de Sylvain, nom de nom ! j’ai eu peur.

— Et tu as eu raison, père Nom-de-Nom, dit Jean-Claude ; il y a beaucoup à reprendre sur les guerres, pour les lettrés, et même d’aucunes fois sur les rois.

— Vive le roi ! dit Jeacquet, qui arrivait toujours à l’heure de répondre Amen.

— Vive le roi ! dit Manot, voulant s’attirer la pratique de Jeacquet.

Je dis à Manot, comprenant ses intentions :

— Tais-toi, Manot, ou bien nous irons politiquer dans une autre auberge.

Clarisse, la fine mouche, envoya à son homme une giroflée à cinq feuilles, et Manot s’en alla en sifflotant regarder sur sa porte si j’y étais.



VI

MADAME LA MAIRESSE.


Gaspard traîne partout la grande Jacqueline ; devinez pourquoi ? Vous ne pouvez l’ignorer plus longtemps, quoique ça me coûte de vous le dire : la Rose est enceinte !

Un chacun tombe d’accord quand on avance que cet enfant-là ne peut être que de Pierre le dragon.

Mais le fieu du maître d’école, depuis son départ, n’a pas écrit un mot à sa promise.

Allez ! allez ! disait l’autre jour le garde champêtre, le gouvernement n’a guère pitié de nous. Quand il n’arrive pas à tuer le corps de nos enfants, il tue leur cœur, afin d’en faire des meilleurs soldats. Pour bien se battre, il faut être dur comme un canon, chacun sait ça.

Devise-t-on dans le village sur la fille à Norine !

Pauvre jeunesse ! elle n’avait guère besoin d’être si rétue autrefois pour se trouver au jour d’aujourd’hui tellement ravalée.

La vertu chez nous, apprenez-le, est soi-disant une grandissime chose.

Malheur, malheur au bonnet blanc qui s’oublie ! On ne lui épargne au village ni une parole méprisante, ni un affront.

Cachez-vous habilement, fillettes de Saint-Brunelle, s’il vous plaît d’aimer tout au long sans le consentement de notre maire et de notre curé ; cachez-vous habilement !

Allez sans bruit, par les nuits noires, au rendez-vous, et, coûte que coûte, ayez soin de ne jamais porter le fruit vivant de votre faiblesse : péché caché est à moitié pardonné.

Aussi bien, quand pareil fléau vous frappe, pauvrettes, prenez garde qu’on s’en aperçoive ; on vous pousserait à quelque acte de désespoir, et, selon votre caractère, vous pourriez arriver à quitter le pays, à vivre journellement de haine et d’effronteries, ou même encore à vous détruire, vous ou votre enfant.

Cachez-vous habilement, fillettes ! Avec un doute ou deux on pourra vous défendre ; mais si vous avez chuté visiblement, ne comptez sur personne, non plus sur vos compagnes, vous n’obtiendrez que blâme et malveillance ; bien mieux, si vos amies des temps passés peuvent, reniant et rusant, s’innocenter de leurs défauts à votre profit, elles vous accuseront, soyez-en sûres.

Cachez-vous habilement, fillettes ! parce qu’à force de ramasser des ordures à tous les fumiers, on finirait par embourber votre chemin, et, quoi que vous fassiez, vous seriez empêtrées, salies à toujours.

Fillettes, cachez-vous habilement !

Jean-Claude, qui soutenait sa nièce envers et contre tous, ne manquait pas de batailles ; mais, à lui seul, il était brave comme tout le village réuni.

La fille à Norine trouvait donc à qui parler de ses humiliations, et, tôt ou tard, je vous assure qu’elle serait arrivée, son oncle aidant, à se défendre une miette, mais si peu que rien.

Désirée et Armandine, festoyées chez les dévotes, avaient fini par monter la tête de leur mère contre la Rose, de sorte qu’on abreuvait de misères la pauvre petiote, au dedans comme au dehors.

Un beau matin, Jean-Claude, voyant la fille de sa sœur tout à fait désespérée, prit le parti de s’adresser à madame la mairesse. Il lui dit tout : la trahison de Pierre, les méchancetés des gens du village, et, pour dernière preuve, que M. Céran venait de lui confier en catimini que si on ne parvenait pas à remonter le moral de la Rose, la fillette serait morte avant un mois.

Qui donc au monde pouvait remonter le moral de la Rose et faire taire les mauvaises langues ? Personne, à réserve de madame la mairesse.

— Mon bon Claude, répondit notre mairesse aux prières de l’oncle désolé, je vous remercie d’avoir pensé à moi. Dès aujourd’hui j’agirai, et puisse mon influence être aussi salutaire que je le désire !

— Ma Rose est sauvée ! dit Jean-Claude en quittant la maison du maire.

Vers les deux heures de l’après-midi, un chacun, dans le village, put voir madame la mairesse entrer chez Norine.

Quand elle l’aperçut, la Rose, se figurant qu’elle allait lui faire des reproches de sa conduite, tomba morte sur le plancher.

Madame la mairesse, qui possédait dans une toute petiote bouteille le secret de ravigoter les gens, l’eut bientôt aidée à se remettre de sa faiblesse, et tout de suite la brave femme dit, en présence de Norine, de Désirée et d’Armandine :

— Rassurez-vous, Rose, je viens vous tendre la main ; on m’a prévenue de votre découragement.

— Oh ! madame la mairesse, dit Norine, flattée de l’intérêt qu’une dame comme madame la mairesse prenait au malheur de sa fille, elle en aurait du courage, si elle savait encore prétendre à l’amitié des honnêtes gens ; mais, au jour d’aujourd’hui, c’est une fille perdue.

— Oui, perdue ! dit la Rose en pleurant, et méprisée pour toujours.

— Vous exagérez la faute, mon enfant, dit la mairesse ; elle n’est pas si grave. Me voilà prête à vous excuser. Mais j’y pose des conditions : il faut que je trouve chez vous force et confiance.

— Madame, madame, dit Norine, rendez-lui l’honneur et le courage, rendez-lui l’estime d’un chacun, nous vous bénirons.

Et la pauvre vieille Norine se jeta aux genoux de notre mairesse, avec ses trois filles, en répétant à travers ses sanglots :

— Sauvez-nous l’honneur, prenez pitié de nous !

— Relevez-vous, dit la mairesse en pleurant malgré elle. Allons, mes bonnes amies, la Rose peut encore être respectable et respectée, croyez-en moi ; prenez courage, ayez confiance, et, puisque l’approbation et l’estime d’un chacun vous sont à ce point nécessaires, je vous ferai reconquérir cette estime et cette approbation, croyez-en moi.

Depuis ce temps-là, elle apporte souvent des livres chez Norine, et le soir, quand la Rose rentre des champs, pendant qu’Armandine, Désirée et leur mère tournent leurs fuseaux, madame la mairesse apprend la couture à sa protégée.

Il n’y a pas de couturière dans Saint-Brunelle ; pour rien du tout on se voit forcé d’aller à Morlincourt. Assuré que si la Rose devenait habile, elle aurait de l’ouvrage autant qu’elle en voudrait.

Il faut vous dire que tout le monde est retourné du côté de la maîtresse à Pierre le dragon. On s’est dit comme ça, voyez-vous, que notre mairesse ne soutiendrait jamais un quelqu’un qui n’en vaudrait pas la peine.

Ah ! c’est que les plus malintentionnés ne trouveraient ni peu ni beaucoup à reprendre sur la femme de notre maire. Aussi on la respecte de toutes manières, comme bien vous pensez. Âme qui vive ne pourrait se vanter, dans notre pays, de n’avoir jamais eu recours à elle, une femme si obligeante, si charitable et si lettrée.

Quoiqu’elle ne soit presque point dévote, notre curé la préfère de beaucoup à la dame du château, parce que, comme il dit, chacun fait le bien à sa manière, et du bien c’est pas du mal ; adonc, que le bon Dieu demande plutôt des belles actions que des belles toilettes.

Depuis que le petiot de Toinon est mort subitement par la piqûre d’une mouche charbonnière, notre mairesse a établi dans la mairie une espèce de pharmacie.

Pour lors, comme les bonnets blancs sont repréhensibles sur tout, notre mairesse, dans la crainte de manquer au gouvernement, prend ses drogues chez l’apothicaire de Morlincourt, qui vend hors de prix, mais qu’elle se garde bel et bien de choquer, de peur des chicanes.

Puisque nous voilà sur le compte de la bonté de notre mairesse, apprenez que, quoiqu’elle ne soit pas d’une richesse extraordinaire, elle trouve le moyen d’aider tout le monde, soit d’habits, soit de vin, soit de viande, soit d’argent, soit de remontrances qu’on ne saurait trop écouter.

Parce qu’elle est la femme de notre maire, elle est censée, aux yeux des bonnets blancs, qui ne connaissent pas les lois, censée avoir plus de droits que les autres. Nous qui sommes du conseil municipal, nous savons bien ce qu’il en retourne, mais fût-ce ! nous la laissons faire et ordonner, sans avoir à nous en mordre les pouces.

Notre maire, qui ne s’occupe de rien, n’y trouve rien à reprendre.

Mais, comme disait Jean-Claude à la dernière réunion, faudra s’arranger de manière à rechanger les choses.

Nous signerons, le conseil en tête, et puis les hommes majeurs du village, et puis les bonnets blancs, à nous tous, une pétition au roi d’au jour d’aujourd’hui, dans le seul but de nommer notre mairesse légitimement à la place de notre maire ; de plus, nous pousserons monsieur le curé à y mettre son griffonnage, et puisqu’il dit toujours que c’est les bonnets blancs qui ont perdu le monde, et que beaucoup de gens le croient, nous le forcerons de se démentir, rapport à notre mairesse : une fois n’est pas coutume !

Si on nous refuse et puis qu’il faille se révolutionner un brin… on ne peut jamais savoir…



VII

LA CONSCRIPTION.


Je vas vous parler là d’une chose qui n’est pas fort gaie, mais fût-ce ! puisque je vous dis tout, écoutez :

Dans les villes, vous êtes braves peut-être. Pourtant, ne vous pressez trop de nous traiter de lâches ! Pensez, à part vous, combien doit être dur le moment où on quitte le pays, l’ouvrage, les parents, les amis, ses amours… Pensez-y. Adonc, ne nous accusez jamais, quand, dans le but d’échapper au sort, nous faisons tant et plus.

D’aucuns pères et d’aucunes mères, c’est vrai, à force de patience et de courage, finissent quelquefois, sou sur sou, sueur sur sueur, par amasser une somme suffisante pour se racheter un fieu : ceux-là on les compte dans nos pays.

D’autres sacrifient leur aîné pour sauver leur second, ou bien encore leur second pour sauver leur troisième. Celui qui se dévoue aux autres s’engage vitement de peur de fléchir en face d’un bon numéro : cet acte-là n’est pas vraiment rare aux environs de Saint-Brunelle.

C’est triste, savez-vous, lorsqu’on a assuré son fieu d’avance, afin de payer moins cher, de le voir sortir avec un bon numéro. Quoi ! tout notre argent donné pour rien ! Si nous avions su !

La conscription ! quelle grêle sur les pauvres familles. Tous les ans, quand elle approche, chacun gémit par prévoyance, peur ou souvenir.

Les fieux, allez ! ne jouent guère la bravacherie. Qui voudrait croire à leur indifférence ? Pourront-ils quitter sans regrets tant de choses attachantes, tant d’habitudes, tant d’affections ?

Craintifs, le jour fatal approchant, pourchassés par le danger, les pauvres petiots commettent souvent des actions blâmables. Je peux vous en donner un exemple ou deux sur mille.

L’an dernier, M. Céran, revenant de Morlinval, ramassa quelque chose sur la route. Une heure après, le fieu du berger de Morlinval vient le consulter pour son pouce coupé, d’après son dire, accidentellement. M. Céran sort de sa poche ce qu’il avait trouvé : ce n’était pas autre chose que le pouce en question.

Fallut recommencer l’opération mal faite ; vous pensez, quelle souffrance !

Dans les nuits sombres, on aperçoit souvent un jeune gars qui, sans bruit, prenant les sentiers détournés, se faufile jusqu’aux carrières de la montagne : que va-t-il chercher ?

Près de la fontaine Sainte-Radegonde, dans un trou noir creusé sous le rocher, niche Maria, la sorcière. Une tête de mort, quelques sales bottes de paille sur lesquelles se roulent quatre ou cinq parigots, c’est tout ce qu’on voit et rencontre en son chenil. D’aucuns prétendent qu’il se promène, par ce réduit-là, des bêtes de toutes couleurs et de toutes formes : c’est dans leur esprit qu’elles se promènent, ces bêtes-là ; moi, je n’y ai jamais vu qu’un simple corbeau.

Les filles vont secrètement aussi consulter la sorcière, à certains jours, et elle leur donne pour quelques sous les herbes dont elles ont besoin. Quant aux fieux, ils vendent chez elle leur âme au diable, dans l’espoir de tirer un bon numéro.

Celui auquel de préférence on s’adresse, c’est à un rebouteur nommé Vulcain ; il possède le moyen de vous rendre à moitié aveugle ou sourd, en vous faisant mettre de certaines lunettes ou corner aux oreilles de certaine façon ; le moyen de vous rendre jaune comme de la cire, en vous forçant d’avaler de mauvaises drogues ; le moyen de vous couvrir le corps de plaies : tout cela pour un temps, jusqu’après la révision ; il le soutient du moins. Mais je connais plus d’un gars resté lépreux, aveugle, sourd ou malade de l’estomac.

L’année passée, il en est tombé au sort cinq de Saint-Brunelle. Sur les cinq il n’y en a eu qu’un de réformé ; il a si bel et si bien contrefait l’idiot, le simple d’esprit, qu’ils n’en ont jamais voulu, les majors ! Au jour d’aujourd’hui, nous n’avons que Gaspard, le petiot Denis et le fieu de Toinon.

J’irai à Morlincourt, et je ne serai pas le seul. D’abord, Norine, Désirée, Jean-Claude, viendront pour le petiot Denis qui est promis à la seconde de Norine ; ensuite Toinon, la petiote à Perpétue, sa mère, ses cousins et cousines, à cause du fieu de Toinon ; la grande Jacqueline et le père Roux, berger, avec Gaspard ; puis d’autres, comme moi, de simple amitié ou curiosité.

Le grand jour est arrivé. Le petiot Denis, Gaspard, le fieu de Toinon, sont appelés par un chacun pour boire un coup avant de partir… Leurs promises attachent en pleurant à leurs casquettes, selon l’habitude, des rubans blancs, rouges et bleus. Faut se mettre en chemin ; les routes sont pleines de monde ; les fieux chantent à tue-tête en criant : Vive la France ! M’est avis que plus d’un se passerait volontiers de la servir de cette façon-là. Tout le monde n’est pas brave, et je ne blâme que ceux qui veulent, sans l’être, le paraître. Après ça, il peut y en avoir qui prétendent que pour deux sous chaque jour, ce n’est pas tout profit de donner son temps, sa vie et son sang au gouvernement.

Si on croyait les guerres entreprises dans le seul but de défendre le pays, les paysans, et ce qui doit être défendu, assuré qu’on ne ferait ni une ni deux, qu’on repartirait comme défunts nos grands-pères sans prendre le temps de mettre ses souliers, qu’on repartirait avec ses sabots !

Adonc, parce que le nom de notre village commence par un B, il faut que nous soyons les premiers arrivés.

Tout de même, ça fait une rude émotion de voir les pères, les mères, les promises, qui pleurent, qui chantent, qui dansent, qui crient, quand les garçons sortent avec un plus ou moins bon numéro. À mon idée, il y a de quoi rendre malades ou folles, et ça se voit quelquefois, les fillettes vraiment attachées à leurs galants, d’ignorer ce que le sort leur réserve, et d’apprendre tout d’un coup que le promis part pour sept ans, peut-être pour toujours. Ceux qui ont de l’argent ne connaissent pas cette torture-là.

Il y a deux années, un fieu de Morlinval, fou de contentement, agitait au-dessus de sa tête, en haut du perron de la mairie, le numéro cent cinquante ; au lieu de descendre marche à marche l’escalier, il saute d’un saut jusqu’à sa promise et tombe devant elle sur le pavé, le front ouvert en deux. On a beau dire, nous avons à notre tour des émotions qui en dépassent d’autres.

Pas moins, voilà que Gaspard, le petiot Denis et le fieu de Toinon arrivent bras dessus, bras dessous, chantant et se dandinant avec trois bons numéros à leurs casquettes !

Il ne faut penser qu’à soi, tant pis pour ceux qui pleurent à côté de nous ; c’est notre tour de rire, nous avons pleuré l’an passé.

Que promis et promises s’embrassent. Allons, allons ! un chacun en chemin pourra parler de noces.

Pourquoi ne pas les faire, le même jour, les trois ensemble ? C’est vrai, trois noces ! Tout Saint-Brunelle en serait !

Ah ! voilà encore une conscription de passée ! Comprenez : un assaut, une calamité.



VIII

UN REVENANT.


Il s’agit bien des noces, ma foi ! vous allez voir. Voilà une aventure, en voilà une ! Je m’en vas vous conter comment ça s’est passé.

Avez-vous entendu parler du pré Brugnon, un pré qu’il faut traverser pour entrer dans notre cimetière ? Non, peut-être. J’opine qu’afin de vous donner une idée de l’endroit où se trouve le pré Brugnon, il est bon que je vous dise comment est placé notre village.

De la vallée, Saint-Brunelle se présente à mitan-côte ; les maisons, soit en bouquets, soit esseulées au milieu de leurs courtils, semblent semées par un apprenti semeur.

Au jour d’aujourd’hui, les seigles verdoyants de la montagne se dressent tout droit, comme pour faire endêver les sapins du château.

Notre église, notre cimetière, et par ainsi le pré Brugnon, se trouvent, vous le voyez, au bas du versant.

Adonc, au rebours de quelques villages, on arrive chez nous tout droit sur la grand’place. Si bel et si bien que, quand on rentre des champs ou quand on sort des maisons pour y aller, il faut forcément passer entre l’église et le cimetière, dans le pré Brugnon.

Depuis que le monde est monde, on avait toujours entendu éternuer dans les ruines du couvent Brugnon. Aussi, soit crainte des pierres qu’on recevait quand on oubliait de dire : « À votre souhait ! » soit habitude, soit politesse à l’égard des âmes enrhumées des moines défunts, un chacun, en passant, n’oubliait jamais de répéter à chaque hatchic ! qu’il croyait entendre : « À votre souhait ! à votre souhait ! »

Or, à partir de la Toussaint dernière, il était venu s’établir, vers l’heure de la nuit, dans le pré Brugnon, un grandissime revenant.

Fallait mettre, chaque fois qu’on traversait le chemin, un sou sur le mur du cimetière, faute de quoi on se trouvait roué de coups de bâton.

Chacun s’exécutait donc par force, non sans envoyer le revenant au diable.

Dizy l’avare calculait qu’au bout de l’année ça ne laisserait pas de constituer une rente d’une quarantaine de francs, sans compter les intérêts de l’intérêt.

— Faudra se monter la tête à deux, dans le but de voir quelle mine il a sous le suaire, ce revenant-là, disait Jean-Claude.

— Il n’y a pas de presse, pour un sou de temps en temps, de se faire estafilader ou précipiter vivant dans les flammes de l’enfer, répondait-on.

D’aucuns, d’ailleurs, prétendaient que dix forts hommes ne pouvaient venir à bout d’un esprit.

Toinon, la femme Lambin et la petiote à Perpétue ajoutaient qu’une nuit, en retournant de Morlincourt, elles avaient vu, comme je vous vois, plus de cent revenants danser sur les murs du cimetière, et qu’elles s’étaient trouvées obligées cette fois-là de donner cent sous à elles trois.

— Bah ! bah ! les esprits de la terre se feront fête de nous rançonner si on ne les bouscule, avait dit le père Roux, berger, qui ne croit guère plus aux revenants qu’au bon Dieu et à ses saints.

Jean-Claude, à la fin des fins, se consulta avec le père Roux pour savoir un peu de quelle manière on pourrait sortir de cet embarras-là. L’idée d’affronter un esprit corps à corps ne devait germer que dans deux têtes de huguenots. L’un et l’autre cachèrent leur projet au monde, parce que, voyez-vous, ils soupçonnaient une personne vivante, soit du pays, soit des environs, de nous jouer un pareil tour.

Adonc, par une nuit bien éclaircie, comme neuf heures sonnaient à l’horloge de notre église, Jean-Claude et le père Roux, berger, se faufilèrent derrière les haies jusque sous les murs de notre cimetière, devisant tout bas de même que si rien n’était, se proposant juste et bonnement dans cette affaire-là de jouer du gourdin à qui mieux mieux.

Tout à coup des ruines du vieux couvent le revenant grandissime sortit lentement, puis pas à pas, comptés et mesurés, regardant à droite, à gauche, devant et derrière, il s’avança pour se placer à sa place ordinaire.

— Arrive donc vitement chercher la monnaie qui t’attend ! dit le père Roux, berger, si bas que l’esprit n’aurait su l’entendre.

— Père Roux, dit Jean-Claude en empoignant son bâton, toi qui as vu comment ça se passe dans l’armée de la guerre, fais à cet ennemi-là les politesses d’usage. D’ailleurs, comme plus vieux, à toi le premier coup !

Les deux huguenots ne firent qu’un saut jusqu’au revenant, qui regardait venir la pratique tranquillement assis sur le bord du chemin.

Le père Roux allongea un coup de gourdin sur le dos de l’esprit.

Jugez ! ça se mit à hurler comme une personne naturelle.

— À bas le suaire ! cria Jean-Claude en prenant le drap d’une main, pendant qu’il tapait de l’autre.

Le revenant ne décessait de hurler.

— Tais-toi, âme de contrebande ! dit le père Roux, berger ; tais-toi, ou je t’assomme !

— Parle ! reprit Jean-Claude, dis ton nom, ton nom véritable, ou je te fais passer à l’état d’esprit pour tout de bon ! T’arrêteras-tu ?

Ah bien oui ! le revenant courait à toutes jambes, entraînant les deux bûcheurs.

Adonc, au moment où ils tiraient le plus fort, patatraque ! les voilà qui culbutent à la renverse, le drap dans les mains.

— Attrape ! dit Jean-Claude en se relevant ; nous devions nous méfier de ce jeu-là.

— Je vas courir après, dit le père Roux, en se frottant les genoux.

Au même moment, comme ils regardaient de quel côté le revenant se sauvait, ils se mirent à crier :

— Tiens, c’est un bonnet blanc !

Tout de même, ils ne se trompaient guère, on l’a bien su le lendemain.

— Assez causé ! dit Jean-Claude ; faut pas se complaire à battre les femmes. Nous avons le drap, il est marqué ; allons nous coucher, il sera temps au jour de chercher à qui il appartient. Je me charge de découvrir ça un moment ou l’autre.

Il faisait un beau clair de lune, et quoiqu’il fût l’heure des vrais revenants, rien ne bougeait dans le cimetière.

— Voilà de quoi faire passer aux âmes de défunts les moines tous leurs rhumes de cerveau, dit le père Roux, berger, en goguenardant.

— Parlons peu et vite, dit Jean-Claude qui marchait toujours droit au but. Il s’agit au jour d’aujourd’hui de profiter de cette histoire-là pour chasser tous les revenants de Saint-Brunelle.

— Accepté, convenu ! dit le père Roux ; ça ne sera plus difficile à cette heure.

Comme bien vous pensez, un chacun se disait le lendemain :

— Ma foi ! puisque ce revenant-là n’en était pas un de vrai, pourquoi donc qu’il n’en serait pas de même des autres ?

Fallait voir les remerciements qu’on donnait à Jean-Claude, surtout Dizy l’avare, un homme qui se promène les mains dans les poches pendant que son argent travaille pour lui. Il criait sur la place, en prenant les épaules de Jean-Claude :

— Mon cher ami, tu m’épargnes deux sous chaque jour ; c’est d’un brave homme, Jean-Claude ; je te souhaite tous les bonheurs.

— Souhaite-lui de ne jamais tomber dans tes griffes, dit Clarisse Manot qui se trouvait là : Dizy l’usurier ! Dizy l’avare ! Dizy le sans cœur !

Chez nous on ne peut pas souffrir, voyez-vous, les gens qui prêtent avec intérêts.

J’en reviens encore à notre histoire de revenant. Croyez-le, si vous le pouvez, le bonnet blanc qui avait eu l’idée de nous jouer un pareil tour, c’était la propre servante du fermier d’à côté de nous ! une fille des bois qui passait soi-disant pour honnête !

Son compte a été vitement réglé, ne vous inquiétez pas.

Mais avez-vous déjà entendu parler d’une semblable aventure ?

Je suppose, elle aura servi à quelque chose. J’opine qu’au jour d’aujourd’hui on ne sera plus si craintif en traversant le chemin des Hommes-sans-Têtes ; qu’on ne rabâchera pas tant de bêtises quand on rencontrera, par hasard, un lapin blanc ; que quelques-uns se risqueront à sauter de nuit, au lieu de faire un détour de trois quarts de lieue, les fossés Poulains ; et qu’à réserve des furolles qui mènent les ivrognes dans les fossés, on ne croira plus chez nous, en tout, en tout, à rien de diabolique ni de surnaturel.



IX

LES NOCES.


Chez Norine, chez la grande Jacqueline, chez Perpétue, tout terluit du haut jusqu’en bas.

Les commères de notre village se sont partagé la besogne sous les ordres des trois grands cordons[10].

Sous leurs ordres on a récuré les casseroles, épluché les légumes, plumé les volailles, enfourné et défourné les gâteaux et les flans, puis, dès le fin matin, dressé les tables dans les maisons.

Pour les hommes, ils sont descendus aux caves, dans le but de percer les muids de cidre et de vin du cru.

Il y a passé quinze grands jours que les ménagères conservent leur crème. J’opine qu’on pourra user à foison du beurre dans les sauces.

Le soleil, a dit le père Roux, berger, s’est levé de joyeuse humeur ; il nous fera, ce jour d’aujourd’hui, gaie mine et honnête visage ; nous lui rendrons ses politesses en camarades.

Je m’habille la porte ouverte, afin de mieux reluquer les allants et venants. Les invités des environs arrivent de toutes parts : les hommes, en manches de chemise, leur habit au bout d’un bâton ; les femmes soigneusement endimanchées et la cotte retroussée jusqu’à la jarretière. Voilà madame la mairesse en grandissime toilette. Je vas encore être en retard, alerte ! Ce que c’est pourtant que de n’avoir pas de bonnet blanc pour son service ; faudra que je me marie ; oui, mais… Allons ! je mettrai ma cravate et je boutonnerai mon gilet en chemin. Garnissons nos poches.

Je me rends à la noce de Désirée et du petiot Denis. Quoique étant invité ailleurs, j’ai préféré aller chez Norine.

Comme j’entrais, je vis Jean-Claude qui me parut avoir un air extraordinaire.

— Ton ami ! Jean-Claude, que je lui dis ; tu me sembles inquiet pour un jour de fête.

Jean-Claude se plaça en face de moi, et me dit d’une voix émotionnée :

— Faut que tu m’accordes qu’on n’a jamais vu, depuis que le monde est monde, une femme si belle de bonté qu’elle.

— Si belle que qui ?

— Pardine ! que notre mairesse, donc.

— Pour ça, c’est vrai, mon camarade.

— Tiens, dit Jean-Claude, une preuve de plus qui va te toucher comme moi au fin fond du cœur : elle est ici, dans cette chambre-là, avec notre mariée, le maître d’école, la Rose et Norine ; ce qu’elle y fait, on ne saurait le deviner, c’est une femme si avisée pour le bien ; de plus, elle dîne avec nous, du même dîner. Le serons-nous, fiers ? Ah ! répéta-t-il en voyant sortir notre mairesse de la chambre de sa nièce, non jamais, au grand jamais, Cellier, on n’a pu voir une femme plus belle de bonté.

Durant le temps où Jean-Claude me parlait, tout en l’écoutant j’entendais aussi babiller ma tête. Je me ramentevais vite et vite, à part moi, tant et tant de choses bienfaisantes de notre mairesse que, quand je la vis paraître suivie de la vieille Norine en pleurs et de la Rose au bras du maître d’école, je ne sus, la corde eût-elle été au bout de mon dire, m’empêcher de crier :

— Vive notre mairesse !

Jean-Claude me prit le bras et puis le cou, en répétant :

— Vive notre mairesse !

Et mettant sa bouche à mon oreille, il me dit :

— T’as un brave cœur !

Elle nous regarda comme ça… longtemps, les uns au bout des autres… de même que si nous avions été ses petiots enfants, et elle se murmura, les larmes aux yeux :

— Ils m’aiment et je vaux si peu !

Pas déjà si peu.

La mariée étant prête et l’heure venue, chacun prit sa chacune et on se mit en marche pour la mairie. Les trois noces se rencontrèrent dans les chemins et on vit une assez belle moitié du cortége ; mais c’est au sortir de l’église que je vous en parlerai plus longuement.

Nous voilà donc à la mairie. Si vous voulez faire connaissance avec notre maire, vous ne pouvez trouver une meilleure occasion. Allez, c’est un homme indifférent à un chacun, qui ne s’inquiète de rien au dehors et se tourmente de tout chez lui. Notre mairesse ne se plaint à âme qui vive, mais j’opine qu’elle est moins heureuse que de droit.

De la mairie on entre à l’église.

À cette heure, les messes de mariage sont bientôt dites ; depuis que monsieur le curé s’est permis d’abolir les anciennes coutumes, on ne s’y reconnaît plus.

Le temps passé, au moment où les mariés se trouvaient sous le drap, un garçon choisi d’avance se détachait de la noce, s’approchait de l’épousée, et puis, lui levant la cotte, il dénouait à son mollet un large et long ruban.

Adonc, pendant que les époux et la famille allaient signer à la sacristie, les garçons de la noce sortaient de l’église et achetaient sur enchère un morceau du ruban délié.

Au jour d’aujourd’hui cette cérémonie-là se passe à table. Je suis sûr d’avance qu’à la noce de Désirée on n’osera la faire, rapport à la présence de madame la mairesse.

Il n’est pas dans les habitudes de notre curé de prêcher longtemps les noces, si bel et si bien qu’au bout d’une petite heure, un chacun, derrière les mariés, se dirigea vers la sacristie.

Faut que je vous raconte le tour que Jean-Claude y a joué.

Lui, Dizy l’usurier, et puis moi, nous nous trouvions réunis, devisant de choses et d’autres ; tout à coup Jean-Claude se retourne et dit, en montrant l’ouverture d’un tronc des pauvres :

— Je parie qu’une pièce de cent sous ne passera pas là, et, sur ce dernier mot, il me fit signe.

— Je tiens le pari, cria Dizy, combien ?

— Dix sous.

— Va pour dix sous.

Et Dizy sortit de sa poche une pièce de cent sous qui paraissait fraîchement récurée. Il prit cette pièce entre le pouce et le premier doigt de sa main, puis l’essayant au-dessus de la fente du trou, il cria :

— J’ai gagné !

— C’est vrai ! dit Jean-Claude en lui poussant le coude.

La pièce tomba dans la boîte, plus moyen de la ravoir.

Dizy bâillait pour voir clair. Jean-Claude tira de son gousset un demi-franc et le plaça dans la main de l’avare, en disant :

— Moi, j’ai perdu !

Tout le monde, comme bien vous pensez, donna raison à Jean-Claude et gouailla Dizy.

Mais, pas moins, nous sortons de l’église et, les violons en tête, les trois cortéges défilent. C’est seulement à cette heure qu’on peut juger des toilettes. Vrai ! les femmes d’à présent se mettent aussi bien que les dames de l’ancien temps. Les vieux bonnets blancs de notre pays prétendent que c’est une honte ; moi, je ne cesse de leur soutenir que les belles affaires ne coûtent pas plus cher maintenant que les laides autrefois.

Toujours les vieilles gens s’imaginent que rien ne vaut ni ne vaudra les réjouissances de leur jeunesse. Quand nous nous ferons vieux, nous penserons de même. Tâchons, plutôt que de blâmer, d’expliquer les choses. M’est avis que nous en retirerons profit pour tout le monde et consolation.

La noce que je suivais s’arrêta la première. On laissa les deux autres passer leur chemin, non sans que les filles et les fieux de part et d’autre se fussent promis de se retrouver bientôt à la danse.

Me voilà encore obligé de vous entretenir d’un de nos usages. Vous saurez donc que dans nos pays, quand les nouveaux époux sont pour rentrer à la maison où se fait la noce, le marié d’un côté, la mariée de l’autre, se placent sur le seuil de la porte.

Il s’agit pour eux de faire la reconnaissance des nouveaux parents. Le beau-père de la mariée et la belle-mère du marié se présentent d’abord ; en suivant, viennent les parents, selon leur degré de parenté. On se complimente, on s’embrasse, puis on entre à mesure dans la maison.

J’oubliais de vous prévenir qu’au moment où vous passez devant le marié, il vous faut mettre, dans le chapeau qu’il tient à la main, une pièce quelconque de monnaie, soi-disant pour payer son écot. De vrai, chez nous on se voit forcé d’engager tant de monde, qu’il y aurait de quoi ruiner les pauvres petiots mariés la veille d’entrer en ménage.

Une fois reconnus, un chacun se mit à manger sur le pouce un morceau de pâté arrosé d’un verre de bon cidre, et bientôt, poussé par les jeunesses, on se dirigea vers la salle de danse, qui se trouve être l’auberge de Clarisse Manot.

Vu la circonstance, elle avait employé son homme à enguirlander et enfeuiller les murs. Clarisse a du goût ; c’est vraiment dommage que Manot reste si bête. Je suppose, pourvu que dans un cabaret la cabaretière soit un brin avisée, c’est tout ce que la pratique demande.

Me voilà maintenant trop vieux pour danser ; adonc je dis à Jean-Claude :

— Durant le temps que tous ces gigotteurs-là se démènent, si nous politiquions un peu ?

— Bah ! bah ! dit-il, j’en ai assez de ta politique ; je ne m’en mêle de sitôt ; on y perd son fil ; puisque le gouvernement ne veut compter ses affaires à personne, qu’il se débrouille.

Depuis quelque temps je sentais dans la salle de danse une espèce d’odeur que je ne pouvais guère définir ; je dis à Jean-Claude :

— Sens-tu comme moi ?

— Oui, dit Jean-Claude, il n’est point permis d’empuantir le monde d’une pareille manière.

L’odeur se déclarait de plus en plus, et quand Baptiste, le beau-frère de Jean-Claude et puis de Norine, s’approcha de notre côté, dans le but de nous souhaiter un bonjour, je lui dis :

— C’est donc toi qui empestes comme ça ?

— Oui, dit-il, j’ai semé du guano tous ces temps-ci, et j’en ai pour quinze jours à…

— M’est avis, dit Jean-Claude en lui coupant la parole, que ça doit être agréable pour notre sœur, une supposition qu’elle couche avec toi.

— Fût-ce ! dit Baptiste, ma femme, elle ne sent rien, elle est sourde.

Il est malin, Baptiste.

Les filles se mirent à crier : la bague ! la bague des mariés ! Qu’est-ce qui veut voir l’expérience ?

On apporta une table, un verre plein d’eau bénite. Les trois mariées ôtèrent leur anneau de fiançailles et on commença. Tout le monde se rangea en rond derrière les filles et derrière les fieux.

Tour à tour les uns et les autres s’arrachèrent un cheveu, puis passèrent la bague dedans, puis la suspendirent au-dessus du verre, en demandant trois fois :

— Dans combien de temps me marierai-je ? Je parle d’années.

La bague alors frappa un, deux, dix ou cinquante coups. Quand elle ne bougeait pas, on la questionnait sur les mois, et elle répondait selon les gens.

Jean-Claude dit comme ça :

— Surtout, fieux et filles, n’oubliez jamais les réponses de la bague, et quand le temps marqué par elle sera passé, ne manquez, en grâce, de recommencer. Je vous engage surtout de vous mettre à chaque fois dans l’esprit que vous avez mal réussi l’expérience, pour tâcher d’arriver à croire que vous n’êtes point si bêtes que vous en avez l’air.

— Taisez-vous, huguenot, dirent les fieux et les filles.

— Oui, tais-toi, dit le père Roux, berger, ou le revenant du pré Brugnon viendra te ficher une volée de coups de bâton.

Personne n’osa répondre à cette réponse-là.

Les jeunesses, par chez nous, sont si en peine de découvrir leur destinée, qu’elles ont pour ça toutes sortes d’inventions. À preuve, ceux qui veulent connaître d’avance leur femme ou leur homme mettent, le premier vendredi de chaque mois, une glace sous leur oreiller. En se couchant ils récitent cinq Pater et cinq Ave, une oraison à sainte je ne sais plus qui, et ils voient celui ou celle qu’ils doivent épouser, comme je vous vois.

L’heure du dîner étant venue, les noces se séparèrent, se promettant de redanser le soir.

Chez Norine, on trouva madame la mairesse. On lui donna, comme de droit, la place d’honneur, entre la Rose et le maître d’école. Le dîner se passa sans qu’il eût été échangé trop de gaudrioles, rapport à madame la mairesse, quoique, pour lui rendre entière justice, elle ne soit pas rétive aux mots comme d’aucunes bégueules ; mais on était joyeux, en la voyant attentionnée pour un chacun, d’une joie qui ne pousse pas à rire à tort et à travers. À mitan du dessert, madame la mairesse, croyant nous gêner, se leva de table, et, montrant la Rose, elle nous dit à tous :

— Je prends cette pauvre fille sous ma protection ; qui l’attaquera, m’attaquera. Son enfant portera le nom de celui qui a indignement abusé d’elle ; cela, grâce au bon cœur du maître d’école et de sa femme. La Rose est devenue bonne couturière ; après les noces elle cessera d’aller aux champs ; ceux qui lui fourniront de l’ouvrage m’obligeront.

— Je lui donne ma pratique, moi, que je dis ; j’en suis une fameuse, je n’ai pas de bonnet blanc.

— Bien, Cellier, dit madame la mairesse en me remerciant avec sa belle main blanche, et puis elle continua : pendant les grands travaux de l’été, quand pères, mères, frères, sœurs sont forcés d’aller aux champs, les petits enfants restent seuls à la maison ; il faudrait qu’une mère fût chargée de prendre soin d’eux. Cette mère, je l’ai trouvée : c’est la Rose. Pendant que vos petiots se rouleront autour d’elle, la Rose travaillera à sa couture. Les nourrices n’auront donc pas un sou à dépenser pour faire garder leurs nourrissons. Voyons, mes bons amis, dit notre mairesse en prenant la fille à Norine par la main, cette pauvre fille a besoin de votre estime ; elle vous la redemande. Ne va-t-elle pas mettre sa joie dans les services qu’elle pourra m’aider à vous rendre ? Pardonnez-lui.

Je commençais à étrangler et à braire ; ça se gagne vite cette maladie-là. Tout le monde fit comme moi, les bonnets blancs surtout ; les vieux hommes qui avaient gardé leurs chapeaux se défublèrent, et on recommença de plus belle à crier : Vive notre mairesse ! Le maître d’école embrassa la Rose, le gars Denis sa nouvelle femme, la mère Denis, Norine, Jean-Claude, moi, tout le monde se mit aussi à s’embrasser. On se sentait bien intentionné et on ne savait quoi trouver pour marquer son contentement. Quand un chacun se trouva un peu revenu à soi, on chercha madame la mairesse : elle était partie.

N’allez pas croire que, parce qu’elle a sauvé la Rose du déshonneur, madame la mairesse ne tienne pas cas de la vertu des filles. Elle en tient grand cas et le prouve. Plus d’une fois, quand il manquait à une honnête jeunesse quelques écus pour se marier, madame la mairesse les a donnés de sa poche.

— Il en sera ce qu’il en sera, dit Jean-Claude en montant sur une chaise, l’année prochaine elle deviendra légitime mairesse de notre commune !

— C’est ça, que je dis, et nous voterons des deux mains, afin que ça fasse plus d’unanimité.



X

CE QU’IL VOUS PLAIRA.


L’hiver a passé.

D’autres et moi nous avons fait de la toile dans nos caves ; d’aucuns ont battu en grange et semé les mars.

Tout de même, c’est merveille de voir au printemps pointer les feuilles et lever les graines.

Présentement, nous coupons le foin. Les bonnets blancs, le râteau sur l’épaule, viennent le faner au soleil. Ce n’est pas un travail fatigant ; l’année est sèche ; on dort tranquille, rien ne presse : le temps ne menace pas.

Deux jours avant l’accouchement de la Rose, on a appris la mort de Pierre ; il a péri glorieusement sur le champ de bataille. La Rose est accouchée d’une petiote fille qui a nom Pierrette ; le maître d’école et sa femme l’ont reconnue.

La Rose commence à sortir ; elle paraît calme et grandement attachée à sa petiote.

Ce que c’est que d’être éduquée ! Elle est devenue, la gouailleuse fille à Norine, douce et complaisante, aimable, avenante avec un chacun. L’ouvrage ne lui manquera pas. Madame la mairesse lui a loué une maison où elle soignera les mioches pendant les grands travaux de l’été.

On n’entendra au moins plus parler d’enfants brûlés, mangés à cochons ou à rats, étouffés par des chats, ou tués en tombant de leurs berceaux. Et les pauvres parigots auront comme ça, chaque jour, quelques heures de bon temps. M. Céran semble vraiment réjoui de cette idée-là.

Jean-Claude a été piqué d’une mouche charbonnière ; sans la pharmacie de madame la mairesse, comme a dit notre médecin, l’oncle de la Rose aurait aisément passé de vie à trépas.

Madame la mairesse, du coup, a obtenu de notre maire un arrêté par lequel il est enjoint à l’écorcheur du village d’enterrer ses bêtes, ce qu’il ne faisait guère jusqu’à présent. C’est des charognes que sortent aux grandes chaleurs, à ce qu’a prétendu M. Céran, les mouches qui donnent le charbon.

Une autre nouvelle un brin plus égayante, c’est que le père Roux, berger, la grande Jacqueline et Gaspard ont été voir Paris, la grande ville. Ça leur a coûté pour eux trois, en tout, en tout, le voyage compris, dix-huit francs ; ils avaient emporté dans leurs poches quelques saucissons, et, pour le logement, ils l’ont trouvé chez un de leurs cousins.

Sitôt qu’on a appris le retour du père Roux, de Gaspard et puis de la grande Jacqueline, comme bien vous pensez, on est allé les assaillir de questions. Mais on n’a jamais pu leur arracher la moindre chose. Gaspard et la grande Jacqueline ne veulent rien conter avant les veillées prochaines, et le père Roux nous a remis au dimanche suivant.

Pour lors donc, comme nous étions réunis chez Clarisse Manot, le père Roux a commencé par dire :

— À Paris qu’on fait si grand, mes camarades, les maisons ne sont pas en nombre innombrable : il y en a fameusement moins que de feuilles à nos arbres ; et m’est avis que les plus belles illuminations n’ont, malgré bien des dires, jamais pu surpasser en beauté un fin matin, quand le soleil se lève sur les saules de la montagne blanche.

— En ce cas-là, que je dis, ça n’est pas vraiment rare.

— Satané imbécile ! dit le vieux berger, je te soutiens qu’un fin matin, c’est ce qu’il y a de plus rare.

— Bah ! que je reprends en manière de taquinerie, ce qu’on voit au jour le jour ça ne saurait être une rareté.

Faut pas entamer ce chapitre-là avec le père Roux, on le met dans des fureurs à n’en point finir. Les bergers, voyez-vous, j’ai souvent entendu raconter que ça devise avec les étoiles et le soleil ; une preuve, c’est qu’ils savent l’heure rien qu’à les regarder.

— As-tu vu la colonne Vendôme ? demanda Manot. Est-elle fort haute ?

— Comme environ les peupliers de notre cimetière, a dit le père Roux ; peut-être les dépasserait-elle ; il se pourrait faire même que ça serait parce qu’elle aurait poussé sur plus d’os de morts !…

— Et la cathédrale des gens de Paris est-elle mieux décorée en dedans que notre église ? demanda Clarisse ; je me suis laissé dire qu’on voyait le ciel à travers.

— Je m’attends, répondit encore le père Roux, que ça n’est point les imitations d’étoiles que j’ai reluquées au plancher qui auront pu donner une pareille idée ; j’opine que ces étoiles-là, auprès des nôtres, c’est une espèce de dérision. Pour décorée, elle l’est, Clarisse.

— As-tu vu le Palais-Royal et les boulevards ? demanda Jean-Claude.

— Les boulevards, c’est un endroit où il passe autant de monde que dans les rues de Morlincourt le jour du tirage au sort, et même les gens qu’on y rencontre m’ont eu un air, comme nous ce jour-là, de n’être que curieux ou inquiétés. Tu me parles du Palais-Royal ? J’y ai vu beaucoup de boutiques de beaucoup de sortes, d’horlogerie surtout, une miette plus brillantes que celles de Morlincourt. M’est avis qu’il ne s’agit pas, d’ailleurs, de dire Paris pour rien. Mais il y en a une de boutique qui m’a rudement interloqué ; je n’ai jamais pu parvenir à savoir ce qu’il en retournait.

— Quoi ! un malin comme toi, dit Jean-Claude ; tu as déshonoré Saint-Brunelle ? Fallait demander.

— Ainsi j’ai fait, dit le vieux berger, parce qu’en vérité, à force de tourner alentour de cette boutique-là, je commençais à m’ahurir. C’était une boutique où on ne voyait que des piles de pièces d’or et puis du papier d’argent. Il n’y avait qu’un monsieur dedans, et il me parut bien honnête au travers de ses carreaux. Adonc, voilà que je me décide à entrer.

— Qu’est-ce vous voulez, mon brave homme ? qu’il m’a demandé tout de suite que j’eus ouvert la porte.

— Excusez, Monsieur, que je lui dis honnêtement ; je suis en peine de savoir comme ça simplement ce que vous vendez ?

— Je vends des têtes d’ânes, mon brave homme, qu’il me répond d’un ton de malhonnêteté pour se gausser de moi.

Sans m’ébaloufrer et tout en reprenant le chemin de la rue, je dis au Parisien :

— À mon idée, Monsieur, vous devez en avoir un cruel débit, de vos têtes d’ânes, car je n’en vois plus qu’une dans votre boutique.

— Bien ! cria Jean-Claude, tu as joliment répondu ! Fallait prouver aux Parisiens qu’on n’est pas si bête qu’on est mal habillé ; et tu l’as prouvé, père Roux, mon camarade !



XI

LA MOISSON.


Les blés sont mûrs, l’épi, dit-on, grainera bien.

Sortez des maisons, gais moissonneurs, sortez des maisons pour aller aux champs.

Les blés sont mûrs.

Alerte, faucheurs ! Bonnets blancs, alerte ! pendez à vos cous les liens d’or.

Alerte ! et place aux glaneurs.

Ils vont venir, conduits par le garde champêtre. À pieds déchaux, sur les éteules qu’ils marchent en ligne et au pas.

L’écho des promises va répéter mille et mille joyeux refrains.

De la montagne et de la vallée, quand sonnera l’heure de midi, les moissonneurs accourront au rendez-vous.

Assis sur les gerbes, gaiement, en déjeunant, un chacun devisera.

Les jeunes gars, les vieux hommes parieront ensemble combien le dizeau doit rapporter cette année.

Le soir, par le chemin creux, courbaturés de fatigue, affamés, nous descendrons.

Ah ! comme on dort de bon cœur, durant les courtes nuits, au temps des longs travaux !

Sortez des maisons, gais moissonneurs, sortez des maisons pour aller aux champs.

Les blés sont mûrs.

Tout ce que j’ai dit là, de vrai, la cloche qui sonne la moisson, les moineaux des bois, les moineaux des champs, les bêtes dans les écuries, tout ça chante la même chose.

Dans le but de ne pas aller à la France[11], je me suis engagé à faire la moisson chez le fermier. Je serai payé en blé : c’est convenu ; du blé n’est pas de l’argent… Mais on a tant de mal à la France !

Ah ! pour ceux-là qui sortent du pays, ni les moineaux, ni les bêtes, ni la cloche du village, ne chantent la chanson de tout à l’heure…

Gens de Morlinval, de Morlincourt et des environs, comme les hirondelles de nos chaumes, se réunissent à jour fixé. On fait le voyage en troupe. Chaque moissonneur porte au haut d’un bâton une faux, des sabots, quelques hardes, un pain noir sous le bras et une gourde au cou.

Avant de se mettre en route, on regarde les larmes aux yeux la flèche de son clocher, le cœur bat le beurre ; mais fût-ce ! il faut partir.

Une fois hors du village, tout est oublié. Au bout du chemin luisent les belles pièces d’or. Pourquoi regretter la flèche rouillée de son église ? On a besoin d’argent, savez-vous, dans nos pays ; car, à réserve des quelques sous que les bonnets blancs gagnent avec leur fil et leur volaille, on ne fait pas rouler grand’monnaie. Et puis… les écus, ça réjouit l’œil, on a beau dire.

Jean-Claude raconte qu’avant la Révolution nous ne savions acheter le plus petiot coin de bien ; qu’on ne nous laissait que de rares écus amassés à longue peine. M’est avis que ces temps-là étaient fameusement durs. C’est si bon de couper son bois, de semer dans son champ. Devait-on les dorloter ses chers écus !

D’après les récits, cette époque n’est pas loin de nous, et il n’est guère urgent de s’étonner si le paysan a encore une manière de faiblesse pour l’or et l’argent. Assuré que cet amour-là seul nous pousse aux moissons de la France.

Les fermiers de nos alentours ne payent qu’en blé. Vous me direz que le blé peut se vendre ; bien vous pensez ! mais ça ne sera jamais la même chose… Le moissonneur préfère au jaune épi long et grenu le jaune écu comptant et sonnant. Simple affaire de sonnerie, puisque, de même que le blé, l’argent s’égrène aisément.

C’est pourtant un rude métier d’aller à la France : faut faire à pied, au temps des fortes chaleurs, cinquante à quatre-vingts lieues, plus encore… marcher la nuit, se coucher le jour n’importe où, en plein champ, sur les routes, quand le soleil grille par trop.

D’aucunes fois, les vieux hommes ou les petiots gars, ou les bonnets blancs, restent en chemin ; ils sont censés revenir au village, confiés à la charité des passants. Mais hélas ! souvent les secours manquent… Les pauvres arriérés ne reviennent plus.

La bande ne saurait s’arrêter, le temps presse : haut le pied ! haut le pied ! on l’attend.

Dans quelle triste situation de corps arrive-t-on ? Fût-ce ! on est venu pour travailler et… on travaille. Un chacun pioche à qui mieux mieux. Plutôt fait, plutôt quitte ! Est-ce qu’on a le loisir d’être malade ?

Mais, vous jugez, le changement de pays, d’habitudes, de soupe quand en on mange, de boisson, n’y a-t-il donc pas de quoi détruire la meilleure santé ? On ne se soigne qu’en courant, et on s’en retourne à moitié mort… Argent ! maudit argent !

En voilà une de chaleur, le sommes-nous harassés ! Nous avons moissonné d’arrache-pied. Le temps est si sec, que le blé s’égrenait… Si tous les faucheurs s’étaient trouvés là, on n’aurait eu que demi-mal, mais les meilleurs sont à la France. Reviendront-ils vivants ? et dans quel état ? Pourvu qu’ils ne nous rapportent pas encore quelque épidémie ! Fût-ce ! M. Céran nous guérira.

Le père Roux, berger, soutient que la lune a un grain ou deux, les pluies vont venir. J’ai vu dans les champs deux pièces de blé encore debout : l’une est à Jean-Claude et l’autre à Cadet Lambin, tous les deux sont à la France. S’il pleut, leur pauvre blé va germer.

Chaque année, on se fait une fête du retour des franciers[12], et c’est presque toujours un enterrement…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Les voilà ! les voilà ! Voilà les franciers revenus !

— Où sont-ils ? — Sur la place ! — Courons les embrasser ! — Depuis quinze longs jours et quinze longues nuits qu’ils étaient partis ! — Mon pauvre fieu ! — Mon pauvre homme ! crient les bonnets blancs. — Courons, courons les embrasser.

— Nom de nom ! quelle mine ! sont-ils jaunes ! le sont-ils !

— N’approchez pas, dit Jean-Claude, nous rapportons l’épidémie.

Ce mot-là fait sauver tout le monde, jusqu’aux femmes, jusqu’aux mères.

La désolation de la désolation, l’épidémie est à Saint-Brunelle !

— Qu’une bonne âme aille chercher le médecin, redit Jean-Claude d’une voix de mourant.



XII

L’ÉPIDÉMIE.


— Cette bonne âme-là, ça sera moi, Cellier, que je répondis à Jean-Claude.

Arrivé à Morlincourt, devant la porte de M. Céran, je m’arrête afin de penser en moi-même comment je dois m’y prendre pour faire ma commission.

M. Céran va encore se mettre en colère ; comme de raison, tous les ans, à pareille époque, il jette la pierre aux franciers.

À l’aventure ! faut se décider.

Mme Céran est là, tant mieux ! elle nous défendra ; c’est une brave femme, pas fière du tout, et qui devise volontiers avec les gens de leurs affaires, pendant qu’ils attendent son homme.

— Monsieur Céran, que je dis à notre médecin qui était en train de dîner, voulez-vous venir tout de suite à Saint-Brunelle, les Franciers sont arrivés avec les fièvres ?…

Je n’osais pas dire l’épidémie. Il s’agit d’attendre que l’orage soit passé. Mme Céran a beau s’esquinter à répéter : Monsieur Céran, calme-toi ; Monsieur Céran, à quoi ça t’avance-t-il de te mettre dans cet état ? Ah bien, oui !

— C’est à se casser la tête contre les murs, dit notre médecin. Les voilà bien avancés avec leur argent… Tenez, pour deux sous on ferait… (je n’ose pas répéter sa parole) à un paysan !

— C’est vrai que je dis après lui, dans le but de ne pas l’offusquer.

— Si c’est vrai ! recommence-t-il, je crois bien que c’est vrai ! Allons, je vais me préparer. Courez chez l’apothicaire, demandez de l’eau de seltz. Je vous prends en passant.

Comme l’apothicaire finissait d’entortiller mes bouteilles, M. Céran s’arrêta, et je me dépêchai de monter sans dire un mot à côté de lui dans son cabriolet.

La cocotte de notre médecin prit le grand trot. Parlez-moi de cette bête-là, avenante à un chacun, tranquille aux portes, et vive à la course.

Nous descendons chez Jean-Claude. Madame la mairesse, puis la Rose y sont déjà. Thérèse est incapable de quoi que ce soit, elle ne sait que braire et invectiver l’épidémie.

Vous avez vu M. Céran fort en colère, n’est-ce pas ? Eh bien, vous ne diriez plus le même homme ; il parle à Jean-Claude, à Thérèse, à madame la mairesse, à la Rose, à moi-même, d’une voix radoucie, et il nous explique tout tranquillement ce qu’il s’agit de faire : de reproches, pas un ! Mais quant à ça, entre nous, je crois que nous ne perdrons rien pour attendre.

— Reste auprès de ton oncle, la Rose, dit M. Céran ; tu as compris ce que j’ai recommandé ? S’il te manque quelque chose, tu enverras chercher madame la mairesse ; je reviendrai demain.

Et M. Céran sort avec notre mairesse.

Devant porter les bouteilles à la mairie, je les suis quelque temps et j’écoute sans le faire exprès ce qu’ils disent.

— Il faudra pourtant finir par trouver un moyen de sortir une bonne fois de cet embarras-là, dit notre médecin.

— Mon bon ami, dit madame la mairesse, ce moyen je l’ai trouvé ; occupons-nous du présent, guérissez, guérissez !

Ce n’est plus là le Saint-Brunelle des noces ; riches, pauvres, toutes les maisons sont à l’envers ; on n’a de goût à rien, les bêtes restent aux écuries, les gens aux coins de leur cheminée sans feu ; si on se rencontre, c’est pour se demander d’une voix traînante comment va celui-ci ou celui-là.

Madame la mairesse et la Rose ont servi de gardes-malades à un chacun. Allez, allez ! bien mal venu serait celui qui se permettrait de l’attaquer aujourd’hui, la nièce de Jean-Claude.

Les maîtres du château sont partis en voyage à Paris, de crainte d’attraper la maladie.

Aux environs, l’épidémie a gagné de proche en proche. M. Céran, qui n’a point dans ces pays-là des aides comme notre mairesse et la Rose, perd malgré tous ses soins le quart de ses malades.

Autrefois, même dans Saint-Brunelle, on se détournait de ceux qui avaient l’épidémie ; personne ne voulait les approcher, et souvent ils mouraient dans un coin, sans secours, comme des chiens ; mais depuis qu’on a vu madame la mairesse les soigner, sans avoir l’air d’y prendre garde, on n’a plus osé faire autrement qu’elle, et personne ne s’en est trouvé quasi mal.

Bien mieux, assuré que maintenant l’épidémie ne détruira pas à beaucoup près tant de monde, parce que ceux qui tombaient malades de peur ne sont point tombés chez nous cette année.

À la fin des fins, un chacun cependant se remet sur pied. Las ! pour les franciers, il ne restera guère d’écus à serrer dans l’armoire. M’est avis que quand l’apothicaire, le boucher et le médecin seront payés, le boursicaut sonnera petitement. Fût-ce ! il n’y a pas de quoi se plaindre. Sur trente-huit malades, il n’est mort à Saint-Brunelle que le père Roux, berger. Il a trépassé en renie-Dieu. Aux approches de sa dernière heure, il a fait venir ses parents et amis, et il leur a dit : « Honnête j’ai vécu, honnête je mourrai ; il n’est besoin de cloches à mon enterrement ; soyez tranquilles, je ne reviendrai jamais ; si je sors de ma fosse, ça ne sera pas, mes camarades, dans le but de vous visiter, je vous connais, mais bel et bien pour revoir les étoiles du ciel d’au-dessus de nous. » Et il mourut en prononçant des mots de sorcellerie : Vénus, Bérénice, Cassiopée !

Le maître d’école a été fortement malade. La Rose veille depuis dix nuits à son chevet ; elle l’a dorloté comme un père. Au jour d’aujourd’hui, c’est du fond de son cœur qu’il l’appelle : « ma fille ! »

Tout ça, n’est-ce pas l’ouvrage de madame la mairesse ? Sans elle, la Rose aurait fait quelque malheur, soyez-en sûrs.

Madame la mairesse, répétez-le, c’est une des premières femmes du monde entier !

Nous avons eu pour l’année une triste fête ; quelle différence avec celles d’autrefois ! On dirait que les familles ne prennent plus le même plaisir à frayer ensemble. Expliquez ça.

Tant bien que mal, on se remet à travailler. Au surplus, voilà le temps de la cueillette des chanvres. Déjà les femelles sont mûres.

Chanvriers et chanvrières partent le matin, tout engourdis ; mais on s’égaye vite aux champs. L’odeur du chanvre, voyez-vous, monte quelque peu à la tête des chanvriers et les pousse à chanter, comme plus tard le chènevis porte les moineaux à siffloter.

La cueillette des femelles une fois achevée, on entreprend celle des mâles[13].

Dans nos pays, la culture du chanvre ne se faisant point sur une grande échelle, pressés que nous sommes de jouir de notre récolte, nous la mettons, à peine sèche, dans les rouissoirs, et puis nous l’en retirons au cœur de l’hiver ; c’est un rude métier, je vous l’assure.

Quand nous trouvons notre chanvre suffisamment égoutté, nous le mâchons[14] ; plus tard les bonnets blancs le filent. C’est avec ce fil-là que nous autres tisserands nous faisons la toile.



XIII

UNE PÉTITION.


Chaque année, vers le mois d’octobre, nous recommençons les veillées.

Pour lors, à la première, pendant que nous devisions, comme à l’ordinaire, de choses et d’autres, la Rose entra tout d’un coup tenant un grand papier à la main.

— Bonsoir à un chacun, dit-elle ; je viens de la part de madame la mairesse.

— Sois la bienvenue, dit Jean-Claude. Qu’est-ce qu’il y a pour son service ? Parle vite ; quoi qu’elle nous demande, nous serons toujours les obligés de notre mairesse.

— Je vous apporte une pétition que tous les franciers doivent signer ; lisez-la hautement, mon oncle, dit la Rose en donnant son papier à Jean-Claude.

Voilà ce que la pétition disait ; je l’ai récrite dans le but de n’en pas omettre un seul mot :

« Messieurs les administrateurs des chemins de fer du Nord.

« Messieurs,

« Depuis l’invention des trains de plaisir tout Parisien connaît les beautés de la province, tout provincial a vu Paris. Rien de mieux. Les voyages sont favorables au développement intellectuel.

« Mais combien seraient plus utiles encore des trains qu’on pourrait facilement organiser !

« À l’époque de la moisson, les faucheurs du Nord, belges, picards, descendent dans le centre de la France ; les pauvres gens font à pied, les uns cinquante à quatre-vingts lieues, les autres cent à deux cents.

« Il résulte de ce déplacement une fatigue extrême, une perte de temps considérable à une époque où les bras des travailleurs manquent partout.

« Les franciers reviennent malades, développent des épidémies, et font courir à la santé publique un danger réel.

« Il s’agirait de transporter sur des points donnés, à des prix équivalents à ceux des trains de plaisir, moindres même s’il se pouvait, les moissonneurs qui descendent du Nord à l’époque de la moisson.

« Puisque vous avez su, Messieurs, trouver moyen de gagner aux trains de plaisir, il serait triste de penser que vous dussiez perdre AUX TRAINS DE TRAVAIL.

« Agréez, Messieurs[15]… »

— Les politesses d’usage ! dit Jean-Claude. Hein ! la compagnie, et qu’est-ce que vous pensez de cette pétition-là ?

— Tout de même, dit un chacun, si on pouvait arriver à ne pas payer plus cher pour aller à la France que le père Roux, berger, lors de son voyage à Paris, c’est ça qui serait joliment avantageux.

— Avisez-vous de soutenir que les bonnets blancs n’entendent rien aux choses d’administration, dit Jean-Claude ; moi, je vous répondrai que de sa vie, de ses jours, jamais un de nous autres imbéciles n’aurait songé à cette pétition-là. De quelle utilité ne serait pas, au pauvre monde de nos pays, l’arrangement d’une affaire pareille ! J’opine qu’afin d’achever, en une seule nuit, le voyage que nous mettons huit ou dix jours à finir, nous prendrions volontiers un détour de quelques lieues pour trouver des stations de chemin de fer.

— Madame la mairesse, dit la Rose, m’a encore recommandé de vous faire savoir qu’il y aurait profit à répandre vitement cette pétition-là dans les communes environnantes. Si on peut parvenir à produire un effet de grande unanimité, comme dit notre mairesse, par ainsi le projet sera pris autrement et plus en considération.

— Je me charge de tout, dit Jean-Claude. D’ailleurs, chacun se trouve avoir un intérêt privé à la chose. Va, ma Rose, on ne pourra nous reprocher négligence ni retard, si elle n’obtient pas légitime droit et aboutissement.

— C’est égal, dit le père Remblay, faut convenir que si nous faisons en rechignant les corvées que notre maire nous ordonne d’exécuter selon la loi, faut convenir que nous n’aurions point mine semblable si notre mairesse venait à nous les commander. M’est avis, d’autre part, qu’elle saurait s’y prendre de telle façon que nous croirions travailler autant à notre service qu’au service des autres. Allez ! allez ! dans mon petiot jugement, il me paraît voir que quand les maires des communes et puis les gouvernements des pays se serviront des secrets de notre mairesse, ils sauront donner courage et force à un chacun.

— Ta ! ta ! ta ! père Remblay, dit Jean-Claude, le plus clair de tout, c’est qu’une mairesse comme la nôtre ne causerait pas grand mal dans chaque commune.

— Ah ! je crois bien, dirent les bonnets blancs, les jeunes gars et les vieux hommes, ça ne fait point de doute à Saint-Brunelle !



PRIÈRE ET SOUHAITS


PRIÈRE.


Je vous serais bien obligé, gens des villes, une supposition que vous auriez dans le nombre de vos connaissances quelque employé de chemin de fer, de lui recommander notre pétition. Tout de même, si nous arrivions à ne pas payer plus cher, pour nous rendre en moisson, que le père Roux, berger, lors de son voyage dans Paris, nous en serions rudement facilités.


SOUHAITS.


Premièrement, je vous souhaite de rencontrer, dans les pays où vous placerez vos petiots enfants en nourrice, une mairesse pareille à la nôtre.

Je vous souhaite, deuxièmement, de vous mettre, par occasion, au cas de maladie, entre les mains de M. Céran. C’est un homme si avisé pour le bien !

De plus, je me vois forcé de vous remercier de vos grandes patiences à lire mes moulages, et, là-dessus, je vous défuble mon chapeau.

Votre ami,


Fructueux Cellier.


  1. Cette locution, très-usitée en Picardie, signifie tour à tour et souvent tout à la fois : Quand même ce serait ! Tant pis ! Qu’importe ! Après tout ! etc.
  2. Se dit pour dépêche-toi.
  3. Rester à la maison.
  4. Tous les bergers du pays tricotent.
  5. Pierre-Louis Gosseu.
  6. Le soleil luit, l’oiseau chante,
    Le muguet fleurit, l’épine s’épanouit ;
    Venez ma petite caille, n’ayez nulle crainte,
    Venez dans nos bois, tout y sourit,
    Venez dans nos bois, sous leur ombrage,
    Venez donc bachelette, venez avec nous ;
    Ayez un petit peu de courage,
    Il fait tellement doux dans les bois.

  7. Locution qui correspond à « Va voir dehors si j’y suis. »
  8. Nourrissons de Paris, sortant pour la plupart des bureaux de nourrices.
  9. Celui qui amène les nourrissons de Paris et les y remène.
  10. Les grands cordons ou cuisinières ont, dans les noces de village, une importance capitale. Elles indiquent sentencieusement la marche traditionnelle à suivre en toute occasion, et chacun observe avec servilité leurs indications.
  11. Nom que donnent les paysans du nord à la moisson qu’ils vont faire au centre de notre pays.
  12. Nom des moissonneurs qui vont à la France.
  13. Les paysans confondent la mâle et la femelle en raison du préjugé qui attribue toujours la supériorité et la force à l’individu mâle.
  14. Action de séparer les linéaments de l’écorce.
  15. Si des trains de travail ne pouvaient être établis, chose difficile à prouver, serait-il impossible de faire délivrer aux franciers des cartes qui leur permissent de se rendre à des prix modérés au lieu de leur destination ?