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Monsieur Auguste/15

La bibliothèque libre.
Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 202-207).

XV

Une heure écoulée, Octave arriva au rendez-vous avec cette exactitude rigoureuse qui est la première loi du duel. Il n’est pas permis de faire attendre, quand la mort menace.

Les deux hussards, aisément reconnus par Octave, s’étaient empressés d’accourir au premier signe. On s’enfonça dans le bois, et la bonne place trouvée, on s’arrêta.

— Il a donc toujours des duels, ce brave jeune homme ! pensaient les deux hussards ; quelle mauvaise tête !

Simaï accepta les pistolets.

On confia les armes aux témoins qui les chargèrent sous les yeux d’Octave, pour éloigner tout soupçon de fraude amicale. Les balles ne mentaient pas ; elles étaient de vrai plomb.

— Mes camarades, disait Octave, ce n’est point un duel de conscrit, que vous allez voir. C’est un combat à mort. Vous portez la médaille de Crimée, ainsi ce petit jeu ne vous fait pas peur. Vous en avez vu bien d’autres.

— C’est égal ! dit l’un des hussards ; j’aime mieux une bataille qu’un duel sérieux.

L’autre comptait vingt pas, et marquait les deux places avec une ligne de petits cailloux.

Les témoins tirèrent au sort pour les combattants, et Octave fut favorisé.

— Je jouerai de malheur ; jusqu’à la fin, dit-il, en riant.

Il visa son adversaire un peu au hazard, et fit feu.

— Rien, dirent les témoins.

La balle coupa une branché à un mètre au-dessus de la tête de Simaï, qui dit :

— Voilà une branche plus heureuse que moi !

Et il la ramassa précieusement comme une relique, en détacha une mince tige et s’en décora.

— À vous donc ! lui cria Octave.

Simaï prit la pose expérimentée d’un héros de tir, abattit lentement son arme, mit le point de mire dans la bonne ligne visuelle, et, relevant tout à coup le pistolet, il dit aux témoins :

— Vous êtes bien pâles tous deux ! Allons, vous avez un bon cœur ; vous vous intéressez à ce jeune homme et vous avez raison… Écoutez ceci et répandez-le partout. Ce matin, je suis entré dans la maison de M. Lebreton, ici tout près ; il y avait deux jeunes femmes qui ont eu peur de moi… vous voyez que mon uniforme n’a rien de rassurant… Ce brave jeune homme que vous voyez là… M. Octave est venu au secours de ces deux femmes, et, pouvant me tuer, il est descendu jusqu’à consentir à se battre avec moi, lui riche et heureux, moi pauvre et avili ! Est-ce beau cela ! Vous le raconterez à votre régiment, à toute la garnison, à toute la ville, n’est-ce pas ? Merci, mes camarades ; je me retire en Sicile, au Val di Nota. Nous ne nous reverrons plus. Je tire le canon d’adieu.

Et il déchargea le pistolet dans les arbres, en saluant les deux hussards.

Octave écoutait et regardait avec une surprise, qui ressemblait à de l’admiration.

Les deux hussards battirent des mains et demandèrent si leur présence était encore utile. Octave leur fit un signe négatif et leur serra les mains.

Simaï se tint à l’écart.

Quand les deux adversaires furent seuls, Simaï dit :

Monsieur Octave, votre serment ne peut pas vous empêcher de subir, malgré vous, ce que je viens de faire. Vous n’avez pas trempé dans mon stratagème et vous en aurez le profit malgré vous. Demain, tout le monde saura ce que vous avez fait. Je connais peu les femmes, mais je crois qu’elles ont du cœur comme les hommes, et votre récompense viendra.

— Votre service est inutile, mais je vous en sais gré, dit Octave.

— Inutile ! inutile ! Eh bien ! écoutez… Malgré vous et à votre insu, par respect pour votre serment, j’ai écrit un petit billet à Auguste, pour lui demander un rendez-vous, à la minute… Savez-vous ce que mon messager m’a rapporté de la maison ?

— Parlez, parlez vite…

— Auguste n’est plus chez M. Lebreton ; il est parti, il s’est enfui comme un lâche, et poursuivi par les malédictions d’une famille. Le désordre est à la maison ; le mariage est à jamais rompu. On dit aussi que la petite est malade ; il n’y a rien d’étonnant ; la scène de ce matin a été chaude. On a fait venir un médecin de Paris, mais un médecin faux ; c’est vous qui serez le vrai. Les domestiques vous regardent comme un dieu sauveur ; on obtient tout dans une maison, quand on a les domestiques pour soi. Monsieur Octave, il ne reste plus que moi de malheureux. Le soleil se couche, et se lèvera demain, aussi brillant que vous. Je vais voyager aux étoiles avec plaisir, car vous ne souffrirez pas de la jalousie de la nuit. Me permettez-vous de vous dire adieu, sans vous serrer la main ?

Octave ressuscitait par secousses, et n’osait douter, car la parole de Simaï portait la vérité avec elle.

— Voici pour votre ermitage du val di Nota, dit-il, en donnant son portefeuille à Simaï ; et si vous me promettez une dernière fois, devant ce soleil qui se couche, de vivre honorablement, je vous permets de me serrer la main.

— Simaï poussa un cri de joie et serra la main d’Octave, en disant :

— Cette main d’honnête homme m’a guéri !… adieu.

Octave suivit quelque temps des yeux ce personnage étrange qui venait de jouer dans sa vie un rôle si court et si décisif. Le malheureux avait reçu l’argent avec une sorte d’indifférence, ayant plutôt l’air d’obliger le bienfaiteur que d’être obligé lui-même et donnant ainsi un certain crédit au dicton : L’argent ne fait pas le bonheur.

Quand la nuit tomba, Octave trouva un expédient pour s’assurer plus complètement de la vérité du récit de Simaï. Il se ménagea avec adresse un entretien avec Rose, et là tout fut confirmé. Seulement la femme de chambre, émue par les souffrances d’Octave, n’osa pas donner le vrai bulletin de la santé de Louise ; elle se contenta de parler d’une légère indisposition qui n’avait rien d’alarmant. Octave rentra dans son atelier, regarda le portrait, et lui donna toutes ses plus chaudes caresses, comme un à-compte sur l’avenir.