Monsieur chasse !

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Monsieur Chasse !
Comédie en trois actes
Représentée pour la première fois à Paris, sur la scène du Palais-Royal, le 23 avril 1892

Personnages


  • Duchotel: MM. Saint-Germain

  • Moricet: Raimond

  • Cassagne: Luguet

  • Gontran: Marcel Simon

  • Bridois, Commissaire de police : Deschamps

  • Premier agent: Ferdinand

  • Deuxième agent: Dubois

  • Léontine: Mmes Berthe Cerny

  • Madame Latour: Frank-Mel

  • Babet: Renaud

Acte I

Un fumoir en pans coupés chez Duchotel. Porte d’entrée au fond, donnant sur l’antichambre. — À gauche, premier plan, une cheminée surmontée d’une glace. — Sur la cheminée, outre sa garniture (pendule et candélabres), un bougeoir et des allumettes. — À droite de la cheminée, un cordon de sonnette. À gauche, pan coupé, une porte donnant sur le salon et les appartements de Léontine. — À droite, premier plan, porte donnant dans la chambre de Duchotel. — Entre la porte, premier plan, et le manteau d’arlequin, petit meuble-secrétaire dont un pied manque et a été remplacé par un volume broché servant de cale. — Dans ce meuble, ce qu’il faut pour écrire. — Au milieu de la scène, une table ovale assez grande, un fauteuil de chaque côté. — Sur la table, un bourre-cartouches, une cartouchière, deux sébiles contenant l’une du plomb, l’autre des cartouches et des bourres ; à droite, près du secrétaire, une chaise volante. — À gauche, entre la cheminée et la table, un pouff. — Au fond, de chaque côté de la porte, une console, surmontée d’une corbeille de fleurs ; entre les consoles et les pans coupés, un fauteuil. Sur le fauteuil de droite, un chapeau d’homme ; contre la console gauche, une canne. — Feu dans la cheminée.

Scène première

Léontine, Moricet

Au lever du rideau, ils sont assis devant la table, Léontine à gauche, Moricet à droite en train de fabriquer des cartouches. — Un temps de silence. — Jeu de scène pendant lequel Moricet lève les yeux sur Léontine, puis les reporte sur ses cartouches, comme quelqu’un qui hésite à parler, puis se décidant.


Moricet, suppliant. — Léontine !

Léontine, faisant de la tête un signe négatif en introduisant une charge de plomb dans la cartouche qu’elle tient. — Non !… Continuons nos cartouches…

Elle passe la cartouche à Moricet. Même jeu de scène de Moricet, puis,


Moricet. — Je vous en prie !

Léontine. — Non, là !… (Indiquant la cartouche.) Bourrez donc !

Moricet, bourrant avec le bourre-cartouches. — Je bourre !… Enfin, qu’est-ce que ça vous fait, Léontine ?

Léontine, impatientée. — Oh ! (Bien catégorique.) Non ! non ! non ! là… vous entendez ?

Moricet, vexé, se levant. — Allons, c’est bien ! c’est très bien ! Pour la première preuve d’amour que je vous demande…

Léontine, toujours assise, moqueuse. — La première ? Merci, vous commencez par la dernière.

Moricet, dédaigneux. — Ah ! si vous avez des numéros d’ordre ! (Comme très convaincu de son droit.) Qu’est-ce que je vous demande après tout ? Une chose toute naturelle… entre gens qui sympathisent… Votre mari s’en va à la chasse… Je suis son ami, c’est tout simple que je vous demande de me consacrer votre soirée.

Léontine, railleuse. — Comment donc !… jusqu’à demain matin.

Moricet, bien convaincu. — … demain matin, de bonne heure !… Il faut que je sois à huit heures à mes affaires, ainsi…

Léontine, railleuse. — Oh ! vous m’en direz tant !

Moricet, pincé. — Léontine, vous n’avez pas confiance en moi.

Léontine. — Mais, voyons, grand insensé, en admettant même que je veuille… ce que vous demandez, vous ne pensez donc pas que j’ai ma réputation à sauvegarder !… Mais qu’est-ce qu’on dirait, les domestiques, le concierge, s’ils apercevaient que je ne rentre pas ce soir ?… Quelles gorges chaudes !…

Moricet, avec dédain. — Vous voyez toujours les choses par leur petit côté. (Il se rassied.) Comme si une femme ne trouvait pas toujours à donner le change pour ces machines-là…

Léontine. — Ah ! c’est facile, oui ! (Passant la cartouche à Moricet.) Vingt-neuf.

Moricet, prenant la cartouche et bourrant. — Vingt-neuf. Vous n’êtes pas sans avoir une parente à la campagne ?

Léontine. — Oui, ma marraine…

Moricet. — Eh bien ! votre mari s’absente, vous allez chez votre marraine.

Léontine. — Oui-da ! et en chemin je bifurque, n’est-ce pas ? et je m’arrête, 40, rue d’Athènes, dans le petit pied-à-terre de M. Moricet.

Moricet, bien sincère. — Oh ! oui !

Léontine, railleuse. — Comment donc ! Vous me voyez allant dans votre appartement de garçon.

Moricet, avec conviction. — Très bien !

Léontine, même jeu. — Tenez, vous m’amusez.

Moricet, comme un argument sans réplique. — Ah ! que c’est drôle, mais puisque c’est tout près, voyons, vous le savez bien.

Léontine. — Voilà une raison !

Moricet, avec amertume. — Je me demande alors pourquoi, quand je vous ai confié à vous… à vous seule… car j’ai eu soin de ne pas en ouvrir la bouche à votre mari, que j’avais l’intention de prendre une petite garçonnière et que j’hésitais entre plusieurs appartements, vous m’avez dit : "Louez donc celui-là, nous serons tout près…" (Avec passion.) Ah !… quand vous m’avez dit ça, je n’ai eu de cesse que je n’aie eu mon bail en poche ! J’ai marché sur tout ! L’appartement était occupé par une brave locataire, Mlle urbaine des Voitures… qui n’avait contre elle que l’irrégularité avec laquelle elle payait son terme ! J’ai obtenu son expulsion du propriétaire. Etait-ce d’un chevalier français ? Non ! mais vous m’aviez dit, n’est-ce pas : "Louez donc celui-là, nous serons tout près !" Alors…

Léontine. — Eh bien ! je ne vois pas le rapport…

Moricet, avec amertume. — Ah ! voilà bien où nous sommes deux natures différentes. Quand vous m’avez dit : "Louez donc celui-là, nous serons tout près…" Eh bien !… j’avais compris ça !

Léontine. — Ah ! bien, vous avez une jolie opinion de moi ; si vous croyez que je fréquente les appartements de garçon !

Moricet, se récriant. — Moi, croire une chose pareille !… Ah ! Dieu merci !

Léontine, passant une cartouche. — Trente.

Moricet, prenant la cartouche et répétant machinalement. — Trente, oui… Mais est-ce que vous croyez que je vous estimerais si je pensais une chose pareille ! Je vous dis : "Venez chez moi", parce que c’est chez moi… Ca ne sort pas d’entre nous ! Mais si je vous croyais capable de… Ah ! bien, Dieu merci, mais qu’est-ce que vous seriez donc ?

Léontine. — Oh ! à peu près la même chose.

Moricet, se récriant. — Vous trouvez, vous ! Ah ! vous n’avez pas le sentiment des nuances.

Léontine. — Allons, mettons que je n’ai pas le sentiment des nuances… Et, puisque je ne l’ai pas… Eh bien ! ne parlons plus de tout cela… Voulez-vous ?… n’en parlons plus !

Moricet, se levant et arpentant la scène. — C’est bien, c’est très bien… Ah ! certes non, je ne vous en parlerai plus. Je ne regrette même qu’une chose, c’est de vous en avoir parlé.

Léontine. — Bon. Etouffez vos regrets et continuons nos cartouches.

Moricet, avec une colère sourde. — Et voilà les femmes, tenez, voilà les femmes !

Léontine, indiquant les cartouches. — Alors, vous y renoncez ?

Moricet, même jeu. — Oh ! oui, j’y renonce !… Ces êtres pervers…

Léontine. — Je vous parle des cartouches.

Moricet, avec un sourire sardonique. — Ah ! c’est vrai… les cartouches !… Eh bien ! j’y renonce encore bien plus… aux cartouches… (Avec une colère contenue.) J’en ai assez, madame, de jouer ce rôle ridicule de fabriquer des cartouches pour monsieur votre mari ! Dieu ! quand je pense que je vous mettais si haut !… Ah ! vous m’avez fait tomber, là, d’un sixième étage… (Bien convaincu.) Mais c’est égal… je remercie le ciel de vous avoir mise toute nue devant moi.

Léontine, se récriant. — Hein ?

Moricet, se rasseyant. — Je parle au figuré !

Léontine. — C’est heureux !

Entre Duchotel, premier plan à droite.

Scène II

Les Mêmes, Duchotel


Duchotel, tenant un fusil de chasse qu’il nettoie, et venant se mettre entre eux, derrière la table, face au public. — Eh bien ! ça va-t-il comme vous voulez ?

Moricet, maussade. — Oh ! pas du tout !

Duchotel. — Vraiment ? Qu’est-ce qui cloche ?

Moricet, même jeu. — Tout.

Léontine. — Mais non, rien !

Moricet. — Oui, parlez pour vous, mais pour une nature bouillante comme la mienne, voir qu’on fait tous ses efforts pour… et qu’on en est toujours au même point…

Duchotel. — Voyons… Tu veux peut-être aller trop vite en besogne… Aie donc de la patience, que diable !… Tu n’es pas à la course…( Il descend à droite.)

Moricet. — Moi, ni à la course, ni à l’heure… Je ne suis à rien… Je suis au dépôt.

Duchotel, bon enfant. — Je t’offrirais bien de m’en mêler.

Moricet, vivement. — Non, tu me gênerais plutôt.

Duchotel. — Bien, oui, je me le suis dit : "Il a ma femme ! Ils iront bien plus vite sans moi."

Moricet. — Mais oui.

Duchotel, essayant de le remonter. — Allons, voyons…

Moricet, avec expansion. — Ah ! tu es bon, toi ! (À Léontine.) Il est bon, lui !

Duchotel. — C’est vrai, c’est stupide de se faire un mauvais sang pareil pour si peu de chose ! Regarde, moi avec mon fusil, est-ce que je m’énerve ? Et pourtant, je n’arrive pas à le nettoyer.

Moricet. — Oh ! ça, si tu n’y arrives pas, c’est probablement parce que tu ne sais pas t’y prendre.

Duchotel. — Tu sais donc, toi ?

Moricet. — Tiens !

Duchotel. — Et comment fais-tu quand tu veux le nettoyer ?

Moricet, simplement. — Je l’envoie chez l’armurier.

Duchotel, s’inclinant. — Ah ! comme ça…

Léontine. — Là !… Voilà trente-deux cartouches…

Elle se lève et va porter la ceinture de cartouches sur un meuble au fond à droite.


Moricet, se levant. — Peut-on aimer la chasse !

Léontine. — Ça !

Moricet, descendant à gauche : — Voir souffrir des animaux !… Non, mais même un homme, moi, je ne peux pas !

Duchotel. -… Et c’est un médecin qui parle !

Moricet, d’un air indifférent. — C’est chez ton ami Cassagne que tu vas faire ces hécatombes ?

Duchotel, vivement. — Oui, oui, toujours !

Moricet. — On ne le voit pas souvent ici, ton ami Cassagne.

Léontine, descendant à droite. — N’est-ce pas ?

Elle prend dans un sac à ouvrage suspendu à une chaise, un écheveau de laine qu’elle se met à dévider.


Duchotel, avec une bonhomie affectée. — Tu sais, il ne bouge pas de la campagne, cet homme !

Moricet. — C’est ça. Il y cherche l’oubli de ses malheurs conjugaux.

Duchotel. — Oh ! "ses malheurs". Il est séparé de sa femme, voilà tout.

Moricet. — Oui, enfin, sa femme l’a trompé.

Duchotel. — Ah ! ce n’est pas prouvé.

Moricet. — C’est établi, ça revient au même. Oh ! je ne l’en blâme pas, certes ! Ce sont là des écarts trop respectables. (Avec intention, à Léontine.) La digne femme, elle avait un amant, au moins, elle !

Léontine détourne les regards, affectant de ne pas comprendre.


Duchotel, regardant Moricet comme un homme qui ne comprend pas. — Pourquoi dis-tu : "un amant au moins…" ? Tu as l’air d’insinuer qu’elle en a eu plusieurs.

Moricet, un peu bougon, comme on répond à quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. — Mais non ! Je n’ai pas dit : "Elle avait un amant au moins, elle". J’ai dit : "Elle avait un amant, virgule, au moins, elle." C’est toi qui comprends mal.

Duchotel. — Alors, je ne saisis pas la finesse de ta réflexion.

Moricet, même jeu. — T’as pas besoin !

Duchotel, revenant à la charge. — Et puis je te trouve bon, toi, tu dis : "Elle avait un amant." Qu’est-ce que tu en sais ?

Léontine. — Oui ?

Duchotel, s’emballant. — Parce que le mari l’affirme ?… Mais qu’est-ce qu’il en sait, le mari ?… D’ailleurs, les maris sont toujours les derniers à voir clair dans ces choses-là !… Des présomptions, oui, mais pas de preuves… Va !… c’est même ce qui enrage ce brave Cassagne de ne pas en avoir… parce qu’alors, il pourrait faire convertir sa séparation en divorce, tandis que sans cela, il faut le consentement des deux parties… Et comme madame est opposée au divorce…

Léontine. — Elle a raison ! c’est d’une bonne catholique.

Duchotel, approuvant. — Oui !… Et puis ça lui supprimerait sa pension.

Moricet. — Ca, c’est d’une catholique mitigée.

Duchotel, qui a continué de nettoyer son fusil. — Ah ! sacré fusil, va ! Ma foi, je vais suivre ton conseil, je vais l’envoyer chez l’armurier. (Il remonte.) Dites donc, Babet… Il sort par le fond.

Scène III

Moricet, Léontine

Moment de silence. Léontine vient s’asseoir à droite de la table et range sa laine et ses tapisseries dans son sac. — Moricet marche de long en large.


Moricet, après un temps, revenant à son idée fixe. — Alors, c’est entendu… une fois, deux fois, trois fois… Vous ne voulez pas ?

Léontine, avec un soupir de lassitude. — Oh ! encore !… Ah ! non, mon ami, vrai, vous savez…

Moricet, passant à droite. — Bien ! bien, mais quand vous viendrez me raconter maintenant que vous m’aimez… (Silence de Léontine. Il remonte au fond, puis redescend derrière la table face au public.) Car vous ne direz pas que vous ne l’avez pas dit… hein ? (Sombre.) Vous souvenez-vous de votre perruche ?… Elle venait de mourir, votre pauvre petite perruche qui disait si gentiment : (Avec des larmes dans la voix.) "Donnez-moi du tafia, chameau, chameau, chameau !…" Elle venait de succomber, la pauvre bête, et nous étions là, tous les trois… vous, la défunte, et moi… (Profond soupir de Léontine.) Votre mari était sorti. (Avec lyrisme.) Vous souvenez-vous de votre crise de larmes ?… Et moi, je vous consolais… Vous pleuriez sur ma poitrine… Ah ! ces pleurs !… Et je vous serrais dans mes bras… Ah ! ces serrements… Je ne savais plus ce que je faisais… Mes larmes se mêlaient aux vôtres, (Voix ordinaire.) j’avais posé la perruche sur le pouff… (Lyrique.) C’est à ce moment que vous eûtes un de ces élans du cœur qui ne mentent pas, ceux-là… Et alors vous le laissâtes échapper ce : "Je vous aime", qui est cause de tout ! J’étais fou ! Votre mari entra sur ces entrefaites… Je n’eus que le temps de saisir ma perruche pour me donner une contenance et nous continuâmes à pleurer tous les trois. Ah ! vous ne direz pas que vous ne l’avez pas dit, ce "Je vous aime" qui est cause de tout !

Léontine. — Est-ce que l’on sait ce qu’on dit dans les moments de deuil ?

Moricet, bien net. — Oh ! pardon ! Vous étiez sincère à ce moment-là, je vous jure… Il n’y a même que dans ces courts instants où la femme ne pense plus du tout à ce qu’elle dit qu’on peut être sûr qu’elle dit vraiment ce qu’elle pense…

Léontine. — Et après ? Quand je l’aurais dit ce : "Je vous aime". Est-ce que cela implique tout… tout ce qui s’ensuit ? Car enfin, je ne sais pas ce que vous y avez vu, ma parole d’honneur ! Elle se lève.

Moricet, bien sincère et bien naturel. — Mais j’y ai vu ce que tout homme voit au bout d’un "Je vous aime".

Léontine, choquée. — Oh !

Moricet. — C’est-à-dire un pacte tacite qui, entre gens d’honneur, a la valeur d’un billet à ordre, un billet dont l’échéance est indéterminée, mais inévitable… Comme un billet de commerce, oui, madame ! avec cette seule différence, c’est qu’il n’est pas négociable.

Léontine. — C’est heureux !

Moricet. — Ah ! parbleu ! c’est bien facile de dire aux gens qu’on les aime : ce qu’il faut, c’est le prouver… Eh bien, moi, je suis prêt à le prouver, je suis prêt… Dites-en donc autant, vous, hein ? dites-en donc autant.

Léontine, le regarde un instant d’un air moqueur, puis passant à gauche. — J’aime mieux me laisser protester.

Toute cette scène, depuis le commencement, doit être jouée par Moricet avec la conviction la plus absolue et la chaleur la plus grande, tout le comique étant dans la sincérité.


Léontine, allant à la table et s’asseyant sur le fauteuil de gauche. — Qu’est-ce que vous voulez, mon ami, il y a un malentendu entre nous !… Vous affirmez que je vous ai dit : "Je vous aime." Mon Dieu, je veux bien vous croire et je ne m’en dédis pas.

Moricet, triomphant. — Allons donc !

Léontine. — Mais oui… Pourquoi mon cœur n’aurait-il pas le droit d’avoir ses préférences ? Après tout, vous n’êtes pas fait pour déplaire… Vous êtes mieux que tous ceux que je vois.

Moricet, naïvement fat. — Oh ! vous ne voyez que moi ici.

Léontine, moqueuse, très légèrement. — C’est peut-être pour ça… (Reprenant.) Vous êtes galant, vous tournez bien les vers. — C’est une qualité pour les médecins. — Et les femmes, voyez-vous, ont toutes dans le cœur une corde qui vibre à la poésie…

Moricet, s’asseyant à table, avec une modestie affectée. — Vous êtes bien bonne… (D’un air détaché où perce cependant la vanité.) Vous n’avez pas encore parcouru mon dernier volume : "Les larmes du cœur" ?

Léontine, changeant de ton. — Non, pas encore, mon mari l’a pris pour le lire… (Reprenant le premier ton.) Alors, ma foi, qu’y a-t-il d’étonnant à ce que vous ayez pris dans ma pensée, dans mon esprit un ascendant plus grand que le commun des mortels ! Il y a une place pour toutes les affections dans le cœur… Il est assez grand pour que la part que l’on donne à l’un, ne vienne pas rogner sur la part de l’autre… (Se levant et bien carrée.) Mais si la femme peut disposer de son cœur, l’épouse ne peut pas disposer de la femme, car l’épouse n’appartient qu’à son mari.

Elle descend à gauche.


Moricet, avec un rire sardonique. — Ah ! son mari !

Léontine, retournant à lui, et bien sincère. — N’en dites pas de mal, c’est votre ami !

Moricet, se levant. — Certes, c’est mon ami, même il vaut mieux que vous, allez ! Il a confiance en moi, lui…

Léontine, avec un hochement de tête et un rictus significatif. — Et c’est comme cela que vous lui rendez son amitié !

Moricet, avec conviction. — Comment ! mais je l’aime, moi… Je vous aime à côté… Mais je l’aime, brave ami !

Léontine, même jeu. — Oui !… Et vous admettriez que je le trompe ?

Moricet, interloqué. — Hein ?… Euh !… C’est un autre point de vue.

Léontine, bien nette. — Ecoutez, Moricet, quand on se marie, on se jure fidélité entre époux…

Moricet, railleur. — Oh ! c’est parce que le maire vous le demande.

Léontine, même jeu. — N’importe. Tant que je croirai que mon mari tient son serment, je ne trahirai pas le mien !

Moricet, même jeu. — Oui, "messieurs les Anglais, tirez les premiers !"

Léontine. — Voilà ! Ah ! par exemple, que demain seulement, il me soit prouvé que mon mari me trompe, qu’il a une liaison et je vous jure que c’est moi qui irai à vous et vous dirai : "Moricet, vengez-moi !"

Moricet, avec transport. — Vrai ? Ah ! Léontine !

Léontine, lui coupant son élan. — Mais… comme je sais très bien que c’est une hypothèse impossible…

Elle va à la cheminée.


Moricet. — Oh ! ça ! évidemment… (S’adossant à la table, face au public). Qu’est-ce qu’il aime, lui ? le canotage, la chasse… Ce sont les seuls exercices… hygiéniques qu’il se permette.

Léontine, à la cheminée. — Je le sais bien…

Moricet, traîtreusement. — Et encore, la chasse pour la chasse, parce qu’il y a des maris qui ont l’air d’aimer la chasse… et pas du tout… Ce sont des moyens pour aller courir la prétentaine… Ils disent : "Je vais à la chasse !" Et une fois dehors, vas-y voir !

Léontine. — Oh ! oui, mais pas lui !

Moricet. — Oh ! non ! car j’y ai réfléchi ! Quelquefois, je me disais : "Est-ce que par hasard, mon Duchotel ?…" Eh bien ! non… Vous savez, non !… Il me suffisait de le voir quand il revenait de la chasse pour être parfaitement convaincu de la pureté de sa conscience.

Léontine. — N’est-ce pas ?

Moricet. — Ah ! ma chère amie !… mais il y avait de ces choses tellement énormes, que je me disais : "Si Duchotel avait vraiment quelque chose à se reprocher, eh bien ! non, il y a de ces bourdes qu’il ne ferait pas."

Léontine, allant à lui. — Comment ? Quoi ? De quelles choses voulez-vous parler ?

Moricet, quittant la table. — Oh ! je ne sais pas ! Mais tenez, l’autre jour, par exemple, il vous a rapporté une bourriche de lièvres et de lapins

Léontine. — Eh bien ?

Moricet. — Eh bien ! Il y a un fait connu : (Bien scandé.) Où il y a des lapins, il n’y a pas de lièvres, où il y a des lièvres, il n’y a pas de lapins…

Léontine, nerveuse. — Comment savez-vous ça ?

Moricet, froidement. — Lisez la Zoologie… (Changeant de ton.) Il n’y a qu’un seul endroit où ces deux rongeurs se trouvent réunis.

Léontine. — C’est peut-être là où il est allé les chercher.

Moricet. — Possible !… C’est chez le marchand de comestibles.

Il gagne la droite.


Léontine, allant à lui. — Oh ! c’est trop fort ! Et vous ne pouviez pas me dire ça plus tôt, vous qui vous prétendez mon ami ; vous me laissez là m’endormir dans ma confiance ridicule… Ah ! mais j’aurai une explication avec Duchotel.

Elle remonte au fond par la droite.


Moricet, suivant Léontine. — Ah ! mon Dieu ! mais non, ne faites pas ça !… Voyons, Léontine… puisque j’ai commencé par vous dire que j’étais intimement persuadé de l’innocence de mon ami Duchotel… Ah ! bien, mon Dieu !… Vous pensez bien que si je n’avais pas été intimement persuadé… je n’aurais pas été vous raconter…

Léontine, très agitée, redescendant à gauche. — Laissez-moi donc tranquille. C’est parce que cela vous a échappé.

Moricet, redescendant également. — Oh ! ça m’a échappé, si l’on peut dire… Je vous assure, Léontine…

Léontine. — Eh bien ! c’est bon ! Voilà mon mari, je vais en avoir le cœur net.

Moricet, en peu au-dessus. — Léontine ! Voyons, vous n’allez pas lui dire…

Léontine. — Je vais me gêner !…

Moricet. — Léontine, c’est insensé, je… (Voyant entrer Duchotel de droite.) Je m’en vais.

Il remonte vers la porte du fond.

Scène IV

Les Mêmes, Duchotel


Duchotel, sur le pas de sa porte. — Tu sors ?

Moricet, embarrassé. — Non… euh ! oui ! Tu vas bien ?

Duchotel, remontant un peu au fond. — Comment "tu vas bien" ?… Mais il me semble que tu m’as vu…

Moricet. — Oui, certainement, mais enfin, depuis tout à l’heure… Alors, adieu !

Il va prendre sa canne contre la console.


Duchotel. — C’est ça, adieu ! Tu sais qu’il pleut dehors… Veux-tu un parapluie ?

Moricet. — Je te remercie, j’ai ma canne !

Il sort tête nue.


Duchotel. — Ah ? bon… (Redescendant.) Qu’est-ce qu’il a ? On dirait qu’il a reçu un coup de marteau… Drôle de garçon !… (Voyant l’air pincé de sa femme.) Ah, çà ! mais toi aussi, qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce que vous avez tous les deux ?

Léontine, aigre. — J’ai… que je viens de prendre une leçon de zoologie, une leçon qui m’a édifiée.

Duchotel. — Vraiment ?

Léontine. — Elle m’a appris une de ces choses capitales qu’une femme mariée ne devrait jamais ignorer.

Duchotel. — C’est ?

Léontine, allant un peu à lui. — Qu’où il y a des lapins, il n’y a pas de lièvres, où il y a des lièvres, il n’y a pas de lapins !

Duchotel, narquois. — Ah ! voilà une chose intéressante à savoir !

Léontine. — Plus que tu ne crois ! Car il est probable que si tu l’avais su toi-même, tu ne m’aurais pas rapporté de ta chasse une bourriche aux lapins et aux lièvres.

Duchotel. — Ah ! C’est pour moi que…

Léontine. — Seulement, moi, je ne savais rien, n’est-ce pas ? Je croyais que les lapins et les lièvres, comme ça se ressemble, c’était de la même famille !… On ne vous apprend rien au couvent… Heureusement, j’avais avec moi un homme instruit, Moricet, qui m’a détrompée, lui !

Duchotel. — Comment, c’est lui qui…

Léontine, passant à droite. — Oh ! bien involontairement, le malheureux !

Duchotel. — En voilà un imbécile !

Léontine. — Oui, imbécile, n’est-ce pas, parce qu’il m’a éclairée sur la conduite de mon mari.

Duchotel. — Mais pas du tout… parce qu’avec ses cours zoologiques, il va te mettre martel en tête, quand il n’y a pas de raisons, tu m’entends, pas de raisons.

Léontine. — Ah ! bien, par exemple ! non, mais prouve-le-moi, toi, qu’il n’y a pas de raisons… prouve-le moi, si tu peux !

Duchotel, avec un calme désarçonnant. — Ah ! c’est bien malin !

Léontine, s’asseyant à la table, côté droit. — Eh bien ! prouve !

Duchotel, changeant de ton et s’asseyant en face d’elle. — Ton amie, madame Chardet est brouillée, je crois, avec madame de Fontenac ?

Léontine, impérative. — Oh ! ne change pas la conversation !

Duchotel, toujours très calme. — J’y suis en plein !… Madame Chardet, ai-je dit, est bien brouillé avec madame de Fontenac ?

Léontine, très sèche. — Oui.

Duchotel. — Par conséquent, elles ne se voient pas ?

Léontine, sèche et impatiente. — Naturellement.

Duchotel. — Quand tu veux les voir, comment fais-tu ?

Léontine. — C’est bien malin, je vais chez elles…

Duchotel. — Tu vas chez elles !…

Léontine, criant. — Veux-tu revenir à tes lapins ?

Duchotel, même jeu. — Je ne les ai pas quittés… (calme). Donc, tu en conviens, tu vas trouver madame Chardet, là où tu sais qu’habite madame Chardet et madame de Fontenac, là où tu sais qu’habite madame de Fontenac ?

Léontine. — Eh bien, après ! Après !

Duchotel. — Eh bien, après ! le voilà, l’"après" ! Moi, mes lièvres, c’est madame de Fontenac, et mes lapins c’est madame Chardet.

Léontine, qui ne comprend pas. — Quoi ! Qu’est-ce que tu dis ?… Tes lapins, c’est… madame Chardet.

Duchotel. — Absolument. Autrement dit : quand je veux chasser du lièvre, je vais où gîte le lièvre, et quand je veux chasser du lapin…

Léontine, commençant à comprendre. -… Tu vas chez madame Chardet.

Duchotel. — Mais naturellement.

Léontine, confuse. — Ah ! mon chéri, et moi qui te soupçonnais…

Duchotel. — Ah ! oui !… Tu es une tête folle… (Il l’embrasse) et tu mériterais bien… Soupçonner ton mari… !

Léontine. — Oh !

Duchotel, avec une indignation comique. — Tu ne soupçonnerais pas un étranger et tu soupçonnes ton mari !

Léontine, se levant. — Aussi, c’est la faute à Moricet !…

C’est lui qui m’a mis martel en tête avec ses rongeurs !…

Duchotel. — Avais-je tort de l’appeler imbécile ? L’animal ! C’est pour cela qu’il s’en est allé si troublé… Il en a même oublié son chapeau.

Ilmontre le chapeau oublié par Moricet.

Léontine. — Il avait perdu la tête !

Duchotel. — C’est juste, il n’avait que faire de son chapeau… Au moins tu me promets que tu n’auras plus de ces idées folles ?… Allons, embrasse-moi (Il l’embrasse) et maintenant, allume une bougie, nous allons visiter ma garde-robe, pour prendre mon costume de chasse dont j’ai besoin.

Léontine allume la bougie sur la cheminée. — On sonne.


Léontine. — On a sonné, c’est Moricet, probablement.

Duchotel. — Oui, il aura retrouvé sa tête sans son chapeau.

Scène V

Les Mêmes, Moricet


Moricet, l’air embarrassé, se faufilant par la porte du fond et descendant à gauche de la table. — C’est moi ! J’ai oublié mon chapeau !

Duchotel. — Là ! Qu’est-ce que je disais !… Ah ! Tu as fini par t’en apercevoir.

Moricet. — Ce n’est pas moi. On me l’a fait remarquer, un jeune homme qui m’a dit en passant : "Eh bien ! Tu l’as donc mis au clou, que tu n’as pas ton galurin ?"

Duchotel. — Très obligeant, ce garçon… Mais, dis donc… j’ai un compte à régler avec toi ! Qu’est-ce que tu as été raconter à ma femme ?

Moricet. — Moi ?

Duchotel. — Oui, avec tes lièvres et tes lapins ? une façon de lui faire croire que mes chasses, c’était de la balançoire.

Moricet, pataugeant et ne sachant à quel saint se vouer. — Oh ! moi ! Oh ! bien, si on peut dire !… madame… ? Oh ! comment, mais au contraire, c’est moi, n’est-ce pas… je vous disais… parce que si tu avais vu madame… Oh ! mais tu sais… ne va pas croire… Moi, lui faire supposer… moi qui te défendais au contraire…

Duchotel. — Tu es bien bon !

Léontine. — Tranquillisez-vous ! mon mari m’a tout expliqué.

Moricet, affolé, s’adressant successivement à l’un et à l’autre. — Oui… ah ! bien, je suis bien content !… Là, vous voyez… je vous le disais bien… parce que, si tu avais vu madame, elle se figurait déjà parce que les lapins et les lièvres… Mais je lui disais bien… "qu’est-ce que ça prouve les lapins et les lièvres ?" Oui, mais tu sais, les femmes… Ah ! bien, vous voyez… là…

Léontine. — Et comme c’était simple ; les lièvres, c’était madame de Fontenac.

Moricet. — Mais oui, c’est évident.

Léontine. — Et les lapins, c’était madame Chardet.

Moricet. — Mais c’est clair ! Les lièvres, c’était madame de…

Léontine. — … Fontenac.

Moricet. — Fontenac… et les lapins, c’était madame…

Léontine. — … Chardet.

Moricet. — Euh !… voilà ! comme c’est clair ! Ah ! bien, heureusement que j’ai été là !

Duchotel. — Allons c’est bon, passe-moi la bougie ! (Moricet va à la cheminée prendre la bougie.) Et une autre fois tu éviteras de jeter le trouble dans mon ménage pour faire montre d’érudition.

Moricet, qui a pris la bougie, redescendant pour la remettre à Duchotel. — Ah ! bien, tu sais, si j’avais pu prévoir…

Léontine, à Duchotel, au moment où il tend le bras pour prendre la bougie que lui passe Moricet. — Tu ne m’en veux pas au moins ?

Duchotel, repoussant la bougie. — T’en vouloir, ma pauvre enfant ! (Il la serre dans ses bras et l’embrasse.) Tiens ! voilà comme je t’en veux !

Il la réembrasse.


Moricet, les regardant s’embrasser et regardant sa bougie. — J’ai l’air bête, moi.

Duchotel, à Moricet, en faisant passer Léontine. — Alors, quoi, tu ne veux décidément pas me la passer, ta bougie ?

Moricet. — Dame ! J’attendais que tu aies fini.

Duchotel. — Ah ? Je croyais que tu posais pour le lampadaire !

Il prend le bougeoir.

Scène VI

Les Mêmes, Babet


Babet, entrant du fond. — On apporte de chez le tailleur des vêtements pour monsieur.

Duchotel. — Ah ! oui, je sais ; faites entrer dans ma chambre !

Babet. — Oui, monsieur. Fausse sortie.

Duchotel, la rappelant. — Ah !… a-t-on rapporté mon fusil ?

Babet. — Oui, monsieur. Elle sort.

Duchotel. — Vous allez voir mes vêtements, mes amis ! C’est un nouveau tailleur, le tailleur des gens chics. C’est celui qui habille mon neveu Gontran, c’est tout dire.

Moricet. — Le fait est que ton neveu Gontran fait plus honneur à son tailleur qu’à l’institution qui le prépare au baccalauréat.

Duchotel, avec une indulgence gouailleuse. — Il a le baccalauréat rétif, ce garçon… mais on peut être un crétin et en même temps un pur…

Moricet. Comment, mais ça va même très bien ensemble : "un pur… crétin."

Duchotel. — Tu l’as dit.

Léontine. — Eh bien, allons voir ces vêtements.

Elle sort par la droite premier plan, en emportant la ceinture de cartouches.


Duchotel, la suivant. — C’est ça… Tu m’attends, toi ; si tu t’ennuies, prends un livre.

Moricet. — Bon !

Duchotel, revenant à Moricet. — À propos, je te remercie de l’envoi de ton dernier volume… Euh ! "Cœur d’artichaut", comment ?

Moricet, pincé, avec une moue de dédain. — "Les larmes du cœur."

Duchotel, bon enfant. — C’est ça !… je savais qu’il y avait du cœur… Tu sais je ne l’ai pas lu, mais je l’ai rangé.

Moricet. — Ah ! bien, c’est déjà ça.

Duchotel, à la porte. — Je l’ai rangé sur la table du salon… Comme ça, les gens le feuillettent, ça fait toujours de la réclame.

Moricet. — Oui ! Oui !

Duchotel sort.

Scène VII


Moricet, seul. Haussant les épaules. — "Cœur d’Artichaut !" "Cœur d’Artichaut !" (Remontant vers le fond droit.) Et voilà par qui on est jugé, tenez ! (Redescendant et après un temps.) Je vous demande un peu, cette Léontine !… cette idée d’aller dire à son mari… pour les lièvres et les lapins !… On cherche à lui rendre service… et elle vous fourre dans des histoires !… (Il s’appuie tout en parlant sur le secrétaire, qui bascule sous son poids.) Oh ! oh ! Il n’est pas solide, ce meuble… (Riant.) Je crois bien, il a un pied en moins, on l’a même calé avec un livre. (Il retire le livre et lit le titre.) "Les larmes du cœur." (D’un ton vexé.) Charmant ! C’est charmant… C’est ça qu’il appelle le mettre sur la table du salon… Il en cale son bahut… Mon pauvre cher bouquin ! (Lisant la couverture avec complaisance.) "Les larmes du cœur : rondels et sonnets… par Gustave Moricet… ancien interne des hôpitaux…" Je vous demande un peu, une édition de luxe, sur papier de Hollande… sous le bahut… Vandale, va !

Scène VIII

Moricet, Duchotel, en gilet et avec un pantalon neuf


Duchotel, entrant de droite et tout en parlant se dirigeant par le fond vers la glace de la cheminée. — Dis donc ! Hein ? Qu’est-ce que tu penses de ce pantalon ?

Moricet, d’un air méprisant, sans même regarder. — Oh ! il est très joli ! très joli !

Duchotel. — Mais oui, il est très joli… On vient de faire le pareil à Gontran, ainsi c’est tout dire.

Moricet. — Oh ! alors… À propos, je te remercie de la façon dont tu as rangé mon volume.

Duchotel, descendant à gauche. — Ah ! Tu l’as trouvé ?

Moricet. — Oui ! sous le bahut !

Duchotel, comme d’un acte tout naturel. — Ah ! oui… oui… en effet, c’est moi qui l’ai mis pour remplacer le pied… Je n’avais rien d’autre sous la main… (Aimablement.) Comme quoi un livre sert quelquefois à quelque chose.

Moricet, vexé. — Ce n’est pas pour cela que je l’ai écrit… Et moi qui ai pris la peine de te dédier une de mes meilleures pages !… Vraiment, pour le cas que tu fais de mes œuvres !…

Il s’asseoit à la table, côté droit, face à la cheminée.


Duchotel. — Il y a une page qui m’est dédiée ?

Moricet. — Si tu l’avais ouvert, ce livre, tu l’aurais vu… Tiens, page 91… J’ai intitulé ça "Navrance".

Duchotel. — Tu dis ?

Moricet, répétant. — "Navrance", C’est le titre du sonnet. (Lisant.) "À Justinien Duchotel."

Duchotel, lui serrant la main par-dessus la table. — Merci !

Moricet, lisant en scandant les vers avec la complaisance d’un poète qui s’écoute :

Ami, crois-moi, la vie est bien une chimère,
Aussi quand je te vois gai, malgré tout cela,
Je me dis : "Le cher homme est heureux et prospère !
Il ne pense donc pas qu’un jour son tour viendra !"


Duchotel. — Hein ? Eh bien ! dis donc, tu es gai, toi !

Moricet, le faisant taire et continuant. — Chut !

Et c’est pour moi, dès lors, une tristesse amère
Qui me crispe, à penser que tout être s’en va !
Je ne puis plus te voir sans me dire : misère !
Où serai-je, moi, quand il ne sera plus là !


Duchotel, passant à droite. — Ah ! mais, dis donc, tu m’embêtes, tu sais, tu m’embêtes, avec tes navrances.

Moricet, voulant continuer sa lecture. — Non…

Duchotel, se méprenant sur le sens de ses paroles. — Si !

Moricet, même jeu. — Non…

Duchotel, même jeu. — Je te dis que si !

Moricet, se levant. — "Non !…" c’est le commencement du vers.

Non, je ne puis pas croire à la fin éternelle,
Je rêve une autre vie et plus douce et plus belle
Qui nous attend après, dans un monde plus beau.


Duchotel. — Dis donc, il y en a long comme ça ?

Moricet. — Mon Dieu, c’est un sonnet.

Duchotel. — Oui, ça m’est égal… Je te demande s’il y en a long, parce que je vais te dire, l’essayeur m’attend.

Moricet, piqué. — Va donc, je serais désolé de te retenir.

Duchotel. — Oui, je n’ai pas de temps à perdre à cause de l’heure, sans ça !… Mais je te remercie, tu sais !

Moricet. — Oui… de rien… de rien.

Fausse sortie de Duchotel.


Duchotel, revenant. — Alors, tu le trouves bien, mon pantalon ?

Moricet, narquois. — Un poème ! (À part.) Bourgeois, va !

Duchotel, entrant dans la chambre et parlant à la cantonade, premier plan à droite. — Je vous disais donc que l’entournure gauche est beaucoup trop étroite.

Scène IX

Moricet, puis Gontran, puis Babet


Moricet. — C’est ça, va à tes entournures ! C’est ton affaire, marchand de soupe ! Il reste un temps, maussade, puis reprenant sa lecture, — avec émotion.

Mais nul encore n’a pu pénétrer ce mystère ;
Ceux qui pourraient parler ne peuvent plus le faire
Et c’est là le secret que garde le tombeau.

(Après un temps.) C’est beau !… Il y a quelque chose qui vibre là-dedans… Il y a un souffle !… Ca ne serait pas de moi que je le dirais aussi bien. (Il a gagné la gauche.) Mon Dieu, il est évident que ce n’est pas à la portée de tout le monde !… Il y a des gens… (Tournant les pages qui ne sont pas coupées, et avec un rire amer.) Ca n’est même pas coupé. Enfin ! Je ne lui demande pas de le lire, mais il aurait pu couper les pages… par politesse…

Il va s’adosser à la table face au public et coupe les pages du volume avec un couteau à papier.


Gontran, paraissant au fond ; mise dernier genre, son pantalon est semblable à celui que vient de mettre Duchotel. — Tiens ! M. Moricet !

Il pose son chapeau sur la table.


Moricet, sans quitter la table. — Gontran ! Vous êtes donc en vacances ?

Gontran. — Oui, pour la Toussaint… mon four-à-bac fait relâche.

Moricet. — Quoi ?

Gontran. — Je dis : mon four-à-bac fait relâche ! autrement dit : mon institution est en congé.

Moricet. — Ah ! bon ! c’est qu’aussi vous avez un argot : "Mon four-à-bac fait relâche", qu’est-ce que ça veut dire !… De mon temps, nous, nous disons "la guimbarde déboucle"… tout simplement.

Gontran, pirouettant pour gagner l’extrême gauche. — Qu’est-ce que vos voulez ! Ce sont les évolutions de la langue française. (Revenant à Moricet.) Dites-moi, mon oncle n’est pas là ?

Moricet. — Si ! À côté, il essaye votre pantalon.

Gontran. — Comment, "il essaye mon pantalon ?"

Moricet. — Oui, enfin, le pareil à celui-là.

Gontran. — Oh ! c’est ça, il me copie. (Se tapant sur le genou avec un geste de gavroche.) Crevant !

Moricet, le singeant. — Crevant ! (Changeant de ton.) Voilà !… Vous le trouverez avec son tailleur, si vous voulez le voir.

Gontran. — Oh ! vous savez, je veux le voir et à côté de ça, je ne suis pas pressé.

Moricet. — Ah !

Gontran. — Non, je viens pour le taper, ainsi vous comprenez…

Moricet. — Le taper !… Vous frappez votre famille ?

Gontran. — Mais non… Je voudrais qu’il me prête cinq cents francs.

Moricet. — Ah ! bon… Eh bien ?

Gontran. — Ah ! "eh bien"… Je lui en dois déjà six, voilà le chiendent.

Moricet, le prenant par l’oreille et le faisant descendre. — Ah ! çà, vous entretenez donc des demoiselles ?

Gontran, après un temps, relevant la tête, et presque à voix basse. — Oui.

Moricet. — Pas possible !

Gontran, avec tout l’exubérance de la jeunesse. — Oh ! mais une merveille, monsieur Moricet ! un vrai Greuze !… C’est jeune, c’est frais… ça n’a pas encore roulé.

Moricet. — Oui-da !

Gontran. — Je ne compte pas son vieux, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que c’est qu’un vieux ? C’est une quantité négligeable.

Moricet. — Oui.

Gontran. — Il est là pour commanditer l’affaire, voilà tout ; c’est même pour ça que ma petite amie m’a bien dit : "Si jamais mon singe survient, fourre-toi dans le placard !" (Riant.) Oui, il paraît qu’il tient à être le seul, cet homme… Est-il drôle ! Moi, est-ce qu’il me gêne ?

Moricet, moqueur. — Parbleu !… Et… où l’avez-vous rencontrée, cette merveille ?

Gontran, après un jeu de physionomie qui semble dire : "Ah ! voilà !…". — … Au Mont-de-Piété ! Elle engageait des bijoux de famille… moi, je mettais ma montre au clou. De cette similitude de situation naquit notre rapprochement. Nous nous aimâmes !…

Moricet. — Touchant ! Roméo et Juliette chez ma tante !

Gontran. — Le soir même, elle me remettait la clé de son appartement et de son cœur et, depuis, je vais la voir tous les dimanches… quand je ne suis pas consigné…

Moricet. — Ha ! ha !

Gontran. — … comme dimanche dernier, par exemple. (Brusquement.) Pristi ! et mon télégramme que j’oubliais pour la prévenir de ma visite ce soir. (Il fouille dans la poche intérieure de son veston.) Va-t-elle être heureuse !… quinze jours d’abstinence… parce que le vieux, n’est-ce pas… (Tirant son portefeuille.) Non, c’est pas ça !… ça, tenez, c’est une garantie que j’apporte à mon oncle s’il veut me prêter mes cinq cent francs !

Moricet. — Ah ! si vous donnez des garanties !…

Gontran, avec une importance comique. — Mais dame ! (Ton naturel.) C’est un effet que j’ai préparé à tout hasard.

Moricet, prenant le papier et lisant, pendant que Gontran continue à explorer son portefeuille. — "Au jour de ma majorité, je paierai à mon oncle Duchotel, la somme de cinq cents francs, valeur reçue comptant." (Hochant la tête et après un temps.) C’est ça, la garantie ?

Gontran, prenant son papier qu’il remet dans son portefeuille et comme froissé. — Tiens ! ça vaut de l’argent ! (Il remet son portefeuille dans sa poche d’où il tire un autre papier.) Ah ! voilà la dépêche… Je vais l’envoyer porter par la bonne de mon oncle. (Il sonne, puis à Moricet, avec un hochement de tête et après un petit temps.) C’est égal ! taper mon oncle… Si je pouvais m’éviter cette corvée… (Nouveau temps, puis moitié sérieux, moitié riant.) Ca… ne vous dirait rien, à vous, par hasard, de me prêter cinq cents francs ?

Moricet, qui continue à parcourir son volume. — Moi ?… Non… Ca ne me dirait rien du tout.

Gontran, nouveau hochement de tête silencieuse, puis. — … Je vous aurais donné mon billet.

Moricet. — Oui, je sais bien, mais non. (Il gagne l’extrême droite.)

Gontran. — Oui. Oh ! je pensais bien ; je vous disais ça par acquit de conscience.

Babet, entrant. — Monsieur a sonné ?

Moricet. — Non, c’est monsieur, là-bas. (Il va feuilleter son volume sur le secrétaire, à droite.)

Gontran. — C’est moi. Pouvez-vous faire porter cette dépêche au télégraphe ?

Babet, prenant la dépêche. — Cette dépêche ?… (Lisant.) "Madame Urbaine des Voitures, 40, rue d’Athènes."

Gontran. — Je ne vous demande pas de la lire, je vous demande de la porter.

Babet. — Bien, monsieur.

Gontran. — Il y a dix-neuf mots !… Voilà vingt sous. (Très grand seigneur.) Vous garderez le reste.

Babet, à part. — Eh bien, ça ne me fera pas de mal si ça me tombe sur le pied ! (Elle sort par le fond.)

Moricet, entendant Duchotel et Léontine, va à Gontran et, en passant devant la table, y dépose son volume. — Tenez, voilà Duchotel, vous allez pouvoir présenter votre requête.

Gontran. — Déjà ! Oh ! ça m’embête !

Il passe au numéro 2. Entrent Duchotel et Léontine, premier plan à droite.

Scène X

Les Mêmes, Léontine, Duchotel


Duchotel, habillé de neuf avec le pantalon qu’il vient d’essayer. — Là ! Je suis prêt !

Léontine. — Gontran !

Moricet est à la cheminée, Gontran est près de lui, Léontine est au-dessus de la table, Duchotel est à droite, près de la table.


Gontran, passant devant la table et gagnant le numéro 3. — Bonjour, ma tante !… mon oncle ! Tiens, mais c’est que c’est vrai, vous avez mon pantalon !

Il tend sa jambe pour montrer son pantalon à côté de celui de Duchotel


Duchotel, tendant également la jambe. — Il paraît, il paraît, mon ami ! Nous nous copions.

Gontran, à part. — Il pourrait parler au singulier. — Pendant ce qui suit, Gontran, pour s’assurer les bonnes grâces de son oncle, le félicite sur son pantalon. D’un coup de main expert il corrige, de temps en temps, un pli défectueux, comme font les tailleurs quand ils vous essayent un vêtement.

Moricet, à mi-voix, à Léontine qui a gagné la gauche. — C’est pas gentil, vous savez, ce que vous avez fait, d’aller raconter à votre mari.

Léontine. — Ah ! vous trouvez ?…

Moricet. — Je ne vous dirai plus jamais rien, moi.

Duchotel. — Sapristi ! Il faut que j’envoie une dépêche ! (Il fait mine de se diriger vers le secrétaire, mais à ce moment, Gontran, qui a continué son manège, est en train de lui tirer son pantalon sur le cou-de-pied, de telle sorte que Duchotel, retenu par la jambe, manque de tomber.) Mais laisse-moi tranquille, toi ! (Il va au meuble de droite et, s’apercevant que le meuble est boiteux.) Ah çà ! qui est-ce qui a retiré… Ah ! le voilà !

Il va prendre le livre de Moricet qui est sur la table et l’emporte pour en caler le meuble.


Moricet, apercevant son manège. — Ah ! non, mon vieux ! Non, pas ça !… prends Victor Hugo !

Duchotel, qui s’est assis pour écrire. — Oui ! oui ! c’est bon… (Changeant de ton.) Dites donc, mes enfants, quelle heure est-il ?

Moricet, regardant sa montre. — Cinq heures cinq.

Duchotel. — Déjà ?

Léontine, regardant sa montre. — Moi, j’ai cinq heures dix.

Duchotel, à Gontran. — Et toi ?

Gontran, regardant sa montre, une montre en nickel qu’il tire de la poche de son pantalon. — Moi ? j’ai neuf heures et demie.

Duchotel. — Tu ne vas pas…

Gontran, riant. — Je ne crois pas…

Après quoi, lentement, et en se grattant la tête, comme un homme qui creuse une idée qui ne lui vient pas, il gagne la gauche au-dessus de la table ; pendant ce temps, Léontine quitte Moricet et, en passant devant la table, se dirige vers Duchotel.


Duchotel, se mettant à écrire et, avec affectation, pour être entendu de sa femme. — Sapristi, je n’ai que le temps, si je veux prendre le train de six heures moins le quart.

Léontine, allant à Duchotel. — C’est à Cassagne que tu télégraphies ?

Duchotel, retournant vivement la dépêche qu’il est en train de rédiger, de façon à ce que sa femme ne puisse la lire. — Oui, oui, précisément !… pour lui dire à quelle heure il doit m’attendre à la gare. (Changeant de ton.) Veux-tu dire qu’on descende mon sac ?

Léontine. — J’y vais.

Elle remonte par la droite et sort par le fond.


Duchotel, se remettant à écrire. — Madame Cassagne, 40, rue d’Athènes.

Moricet, à Gontran, qui est près de lui à la cheminée. — Eh bien, vous n’abordez pas la question ?

Gontran, comme un homme qui veut gagner du temps. — Quand il aura fini d’écrire.

Duchotel, finissant d’écrire. — "À six heures, à la Maison d’Or. Sois exacte !… Zizi." (Se levant.) Je signe Zizi, parce qu’elle m’appelle toujours Zizi ! Dans la maison, on ne me connaît que sous ce nom-là.

Il plie la dépêche et la met dans sa poche.


Gontran, exhorté par Moricet, gagnant l’avant-scène et s’approchant de Duchotel. — Mon oncle !

Duchotel, se levant et, distraitement. — Quoi ? (À lui-même.) Voyons, j’ai de l’argent… ?

Il tire des billets de banque de son portefeuille et les compte.


Moricet, bas, à Gontran. — Courage ! Tenez ! il amorce.

Gontran, fait un violent effort sur lui-même, puis. — Mon oncle !… Je vous vois justement compter des billets de banque, je vous serais bien obligé si vous pouviez me donner cinq cents francs.

Duchotel. — Moi ?

Moricet, à part. — Eh bien ! il y va carrément.

Duchotel. — Moi ? Eh bien, non, mon ami, non ? Inutile de me parler d’emprunt, je ne te prêterai plus un sou ! Tu me dois six cents francs, eh bien ! ça suffit !

Gontran, à part. — Est-il ladre ! Attends un peu ! (Haut.) Mais mon oncle, je ne comprends pas pourquoi vous me faites tous ces discours ! Je ne vous demande pas un cadeau ! Je vous vois des billets de cent francs dans la main, et je vous demande simplement de m’en donner cinq contre un billet… un excellent billet de cinq cent francs.

Duchotel. — Ah ! C’est de te changer que tu me demandes… ? Oh ! ça, avec plaisir… attends. (Comptant ses billets. — Pendant ce jeu de scène, un billet lui échappe sans qu’il s’en aperçoive. Gontran qui est tout près de son oncle, et le chapeau à la main, reçoit le billet dans son chapeau et s’en couvre de l’air le plus innocent du monde.) Un, deux, trois, quatre, cinq !… Voilà cinq cents francs !

Il lui donne cinq billets.


Gontran, après avoir serré les cinq billets dans son porte-feuille. — Merci mon oncle !… Et voilà votre billet…

Il tire son billet, le remet très aimablement à son oncle, puis remonte vivement au-dessus de la table.


Duchotel. — Qu’est-ce que c’est que ça ? (Lisant.) "Au jour de ma majorité…"

Gontran, au-dessus de la table. — Donnant, donnant.

Duchotel, courant après lui. — Ah ! non, là, eh ! pas de ça ! rends-moi mes billets.

Gontran, tournant en demi-cercle autour de la table de gauche à droite, puis de droite à gauche, suivant que Duchotel le poursuit dans un sens ou dans l’autre et de façon à avoir toujours la table entre eux. — Vous avez accepté, mon oncle ! ça ne me regarde pas ! le billet est en circulation.

Duchotel. — Mais pas du tout ! Eh ! là, pas du tout !

Gontran. — Au revoir, mon oncle ! et merci !

Il sort en courant par le fond.


Duchotel, le poursuivant jusqu’au fond et s’arrêtant sur le seuil de la porte. — Gontran !… Oh ! mais c’est trop fort ! En voilà un filou ! Il descend en scène.

Moricet, pouffant de rire. — Ah ! mon vieux, je crois qu’il te l’a fait endosser !

Scène XI

Les Mêmes, moins Gontran, Léontine, puis Babet


Léontine, entrant par le fond, avec le pardessus et le chapeau de Duchotel et regardant en riant dans la coulisse. — Qu’est-ce qu’il a donc Gontran, il se sauve comme un perdu ? Elle descend.

Duchotel. — Ce qu’il a ? Il vient de me subtiliser cinq cents francs, voilà ce qu’il a.

Léontine, riant. — Non !

Moricet, gouailleur. — Pardon ! il t’a laissé une valeur.

Duchotel. — Mais elle ne vaut rien, sa valeur. Tiens ! Je te la vends quarante sous… et je te vole ! Oh ! mais je le repincerai.

Léontine, lui donnant son chapeau et son pardessus. — Tu sais, ce n’est pas pour te renvoyer, mais si tu dois prendre le train…

Duchotel, prenant le chapeau et le pardessus. — C’est juste ! On sonne.

Léontine. — On a sonné.

Duchotel, remontant. — Allons bon ! Qui est-ce qui vient là ?

Babet entre du fond avec le fusil de Duchotel renfermé dans son étui, elle le pose au fond. — Monsieur, il y a un monsieur dans le salon qui désire parler à monsieur !

Duchotel. — Ah ! je n’ai pas le temps de recevoir ! Qui est-ce ?

Babet. — Il ne m’a pas dit son nom.

Duchotel. — Eh bien ! tant pis ! Tu le recevras, Léontine ; moi, je file… (À Babet.) Vous avez descendu mon sac ?

Babet. — Oui, monsieur.

Elle entre dans le salon à gauche, deuxième plan.


Duchotel, prenant son fusil et le passant en bandoulière. — C’est bien… Allons, adieu, ma petite Léontine…

Léontine. — Adieu, mon chéri… Prends garde aux accidents !

Duchotelembrasse Léontine. Moricet, agacé de ce spectacle, détourne la tête avec une moue de mauvaise humeur.

Duchotel. — Tu descends avec moi, Moricet ?

Moricet. — Oui !… je te mets en voiture, seulement.

Il va au fond prendre son chapeau et sa canne.


Duchotel. — Allons ! Je me sauve, et dans une heure et demie… Tiens, Léontine, quand la pendule sonnera sept heures, tu pourras te dire : "Mon mari est à Liancourt, dans les terres de son ami Cassagne."

Il sort.


Léontine. — C’est ça ! Adieu !

Moricet, avant de sortir, faisant une derrière tentative. — Léontine ?

Léontine. — Quoi ?

Moricet, avec une moue significative. — … Hein ?

Léontine. — Non ! là…

Moricet. — Ah !

Il pousse un soupir de résignation et sort.


Babet, rentrant de gauche. — Faut-il faire entrer la personne qui est dans le salon ?

Léontine, qui est restée sur le pas de la porte du fond à regarder son monde partir, à Babet. — Faites.

Babet. — Bien, madame ! (Elle va jusqu’à la porte du salon à gauche, second plan, l’ouvre, entre un instant sans disparaître aux yeux du public, revient et annonce…). — M. Cassagne !

Léontine, interloquée. — Hein !… M. Cassagne ?…

Scène XII

Les Mêmes, Cassagne, accent du Midi

Babet se retire par le fond, aussitôt après avoir introduit Cassagne.


Cassagne, entrant, très aimable… il a une petite badine à la main, il descend à gauche, à hauteur de la table. — Ah !… madame, je suis bien heureux de vous voir ! Comment va Duchotel ?

Léontine, à part. — Ah ! ça ! qu’est-ce que ça signifie ?

Elle est à droite, un peu au-dessous de la table.


Cassagne. — Il n’est pas là ?

Léontine, haut et dissimulant comme elle peut son trouble. — Non ! non ! Il n’est pas là… Vous auriez peut-être désiré lui parler ?

Cassagne. — Ah ! madame, il y a si longtemps que je ne l’ai vu.

Léontine, à part. — Hein ? (Haut.) Ah ! vraiment, il y a… ? Elle remonte légèrement dans la direction de la table.

Cassagne. — Je voulais le consulter pour une chose personnelle, un conseil à lui demander… D’ailleurs, je peux vous confier ça ! (Léontine très nerveuse mais très contenue, l’invite à s’asseoir : ils s’asseyent, lui à gauche, elle à droite. — Cassagne pose son chapeau haut-de-forme sur la table, à sa gauche, c’est-à-dire sur la partie de la table la plus éloignée du public.) Vous savez que je vis séparé de ma femme et que mon plus grand désir serait de divorcer.

Léontine, qui voudrait aborder la question qui l’intéresse. — Oui, oui, en effet, mais…

Cassagne, lui coupant la parole. — Il ne me manquait qu’un grief. Eh bien ! justement, je venais annoncer à ce brave Duchotel qu’enfin je le tenais, mon grief (il pose sa canne sur la table à sa droite) et que ce soir, je me disposais à faire surprendre ma femme en flagrant délit d’adultère. (Très content.) Elle a un amant, madame, je le sais… Oui, oui, elle a un amant.

Léontine, qui pendant tout ce qui précède n’a pas écouté un mot de ce que lui dit Cassagne, occupée qu’elle est à monologuer intérieurement, avec les gestes d’une personne qui discute en elle-même, distraitement. — Ah ! tant mieux, tant mieux !

Cassagne, même jeu. — C’est un certain monsieur Zizi.

Léontine, même jeu. — Mes compliments ! mes compliments !… Mais vous me disiez qu’il y avait longtemps que vous n’aviez pas vu M. Duchotel ?

Cassagne. — Oh ! il y a belle lurette, au moins six mois !

Léontine. — Six mois !

Cassagne. — Vous lui direz que c’est un lâcheur !

Léontine. — Cependant, vous avez dû le rencontrer, il me semble bien… à quelques chasses, je crois…

Cassagne. — À la chasse ! moi ? Mais je ne chasse pas !

Léontine. — Vous ne chassez pas ?

Cassagne. — Moi ? Mais je n’ai jamais chassé de ma vie !

Léontine. — Il ne chasse pas !… (Un temps pendant lequel elle suffoque littéralement, puis tout à coup elle bondit en poussant une suite de cris rauques qui font sursauter Cassagne.) Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Cassagne, se dressant comme mû par un ressort. — Hein !

Léontine, semblant s’adresser à Cassagne. — Ah ! menteur ! Ah ! gredin ! Ah ! misérable !

Cassagne, ahuri. — Mais, madame… (À part.) Ah ! mon Dieu, qu’est-ce qu’il lui prend ?

Il gagne l’extrême gauche.


Léontine, marchant sur lui. — Ah ! vous viendrez me dire maintenant que vous allez à la chasse !

Elle remonte jusqu’au fond par la gauche.


Cassagne, la suivant. — Moi ? mais non, au contraire !

Léontine, ouvrant la porte du fond et parlant dans la direction où s’est opérée la sortie de son mari. — Ah ! vous viendrez me jouer la comédie ! me faire le bon apôtre !

Cassagne, même jeu. — Moi ? (À part.) Ah ! mon Dieu ! mais elle est folle ! Il redescend vivement.

Léontine, redescendant sur lui, ce qui l’oblige à gagner la droite. — Mais, Dieu merci ! Le masque est tombé et vous apparaissez avec toute la noirceur de votre âme !

Léontine est à la hauteur de la table, à gauche.


Cassagne, se rapprochant de la table sur laquelle il pose les mains. — Il fait face à Léontine essayant de l’amadouer. — Voyons, madame, voyons…

Léontine, prenant la canne que Cassagne a posée sur la table et en frappant fortement la table en même temps que les doigts de Cassagne. — Laissez-moi tranquille !…

Cassagne, reculant au fond et soufflant sur ses doigts. — Oh !

Léontine, qui a conservé la badine avec laquelle elle gesticule, et gagne l’extrême gauche. — Oh ! mais maintenant, je sais ce que je voulais savoir… Oh ! je m’en doutais, d’ailleurs !

Cassagne, à part, en se dirigeant vers elle au-dessus de la table. — Ah ! que c’est triste d’avoir des crises comme ça… (Haut et suppliant.) Madame… !

Léontine, le menaçant avec la canne. — Ah ! on me joue ! Ah ! on se moque de moi !… (Passant devant la table et gagnant la droite.) Eh bien ! on verra qui rira le dernier.

Elle s’assoit à droite de la table sur laquelle elle pose nerveusement et d’un mouvement sec, la canne qu’elle tenait.


Cassagne, qui est près de la cheminée, voyant que Léontine a posé la canne sur la table, à part. — Si je pouvais reprendre ma canne !

Léontine, plus calme. — Non ! quand je pense que tout à l’heure je ne soupçonnais rien !

Cassagne, tout en s’approchant doucement, abondant dans son sens. — Oui, madame, oui.

Léontine. — J’étais calme ! tranquille !…

Tout en disant : "J’étais calme… tranquille", elle souligne chacun de ces mots en écrasant nerveusement pas deux fois le chapeau de Cassagne.


Cassagne. — Oh ! mais, madame, c’est mon chapeau !

Léontine envoie rouler le chapeau.


Cassagne, ahuri et avançant les mains vers Léontine. — Ah !

Léontine, saisissant la canne et en frappant un fort coup sur la table. — Ah ! ah ! ah ! j’étais bien folle !

Cassagne, qui a reçu le coup sur les doigts et a gagné le fond, droite, au-dessus de la table. — Ah ! bien, si elle croit que c’est passé !…

Léontine, qui s’est levée et a gagné la gauche, en tenant la canne de Cassagne. — Oh ! mais maintenant, à mon tour ! J’ai été trop bonne jusqu’à présent, mais vous la connaîtrez, monsieur, la peine du talion !

Cassagne, qui a ramassé son chapeau qu’il essaye de redresser. — Oui, madame, oui !

Léontine. — Ah ! vous en prenez à votre aise !… Eh bien ! moi aussi !… Ah ! le ménage ne vous suffit plus ! Eh bien ! moi non plus… (Sonnant à gauche.) Et pour commencer, je vais écrire à Moricet.

Babet, entrant par le fond. — Madame a sonné ?

Léontine, à Babet qui entre. — Préparez-moi mon sac de voyage… Je vais passer deux jours chez ma marraine, à la campagne, allez ! Elle descend.

Babet. — Bien, madame… (Etonnée, à Cassagne.) Qu’est-ce qu’elle a ?

Cassagne, à mi-voix à Babet, avec conviction. — Ah ! Elle est bien malade !… elle est bien malade !

Babet sort.


Léontine. — Ah ! oui, je me vengerai !… C’est indigne ! c’est indigne ! (Dans sa colère, elle brise la badine de Cassagne, puis la jetant avec fureur.) Ah !

Elle sort furieuse par la gauche.


Cassagne. — Oh ! mais, madame, c’est ma canne !… (En ramassant les morceaux.) Oh ! ma canne !

RIDEAU

Acte II

La garçonnière de Moricet. — Mobilier très élégant au dernier goût du jour. — À gauche, premier plan, un piano droit adossé au mur ; le piano est ouvert avec un morceau de musique sur le pupitre ; partitions, bibelots sur le piano. — À gauche, deuxième plan en pan coupé, une porte à deux battants dont le battant de gauche est fixe, et qui ouvre sur l’intérieur ; la porte est munie d’une serrure ouvrant et fermant à double tour. — Au fond, à gauche, face au public, une élégante alcôve tendue en tapisserie très claire et très suggestive représentant un Triomphe de Vénus quelconque ; un bandeau de soie et des rideaux de même étoffe, le tout artistement drapé, encadrent cette alcôve. Dans l’alcôve, un lit dont la couverture (composée d’un couvre-lit, d’une couverture de laine blanche et d’un drap) est défaite toute prête pour se coucher. La tête du lit est à gauche ; près de la tête du lit, un petit guéridon de nuit ; sur le guéridon, un bougeoir et des allumettes ; sous le guéridon, une paire de pantoufles. Au pied du lit, regardant la tête, un fauteuil ; par terre, une descente de lit en peau d’ours. — Au fond, à droite du lit, une fenêtre avec bandeau et rideaux pareils à ceux de l’alcôve ; stores à l’italienne relevés l’un plus haut que l’autre sur les deux battants de la fenêtre. — La fenêtre donne sur un balcon avec vue sur la rue par le clair de lune. — À droite, en pan coupé, une porte à deux battants ; elle est munie de son bouton et d’un verrou et s’ouvre extérieurement. — À droite, premier plan, une porte sous tenture donnant sur un cabinet noir et ouvrant intérieurement de droite à gauche. — Entre la porte, premier plan, et celle du pan coupé, une cheminée avec feu ; sur la cheminée, un bougeoir, une boîte d’allumettes, une petite glace à main, deux candélabres, une statuette. — Au-dessus de la cheminée, une glace artistique ovale est suspendue. — À un mètre de la cheminée, face au public, un petit canapé chargé de coussins. — De l’autre côté, à gauche de la scène et à un mètre à droite du piano, une table servie à deux couverts ; une chaise de chaque côté ; sur la table, à l’extrémité la plus éloignée du public, une lampe allumée avec un grand abat-jour en dentelle ; sur l’extrémité droite de la table, et la plus rapprochée du public, un ravier contenant des radis, puis, enfin, sur la table, un perdreau, un buisson d’écrevisses, une bouteille de bordeaux couchée dans son panier, etc. Un peu partout ad libitum, des bibelots, des tableaux, statuettes et autres objets d’art.

Scène première

Madame Latour, Duchotel


Madame Latour, un vaporisateur à la main, vaporisant les rideaux de la fenêtre. — Là ! assez pour les rideaux ! (Allant au canapé.) Au canapé maintenant ! Hum ! le canapé !… C’est généralement le terrain où s’engage l’action !… Très important !… De la première escarmouche dépend presque toujours la victoire… Double ration au canapé. (Elle vaporise consciencieusement le canapé.) Ah ! dame ! je vaporise stratégiquement. (Allant au lit dont la couverture est faite.) Ainsi, là, tenez ! j’en mets… par acquit de conscience, parce qu’à vrai dire, quand on est arrivé à cette phase… Enfin, quand ce ne serait que des libations d’actions de grâces ! (Elle vaporise le lit légèrement, puis redescendant à droite.) Allons, j’espère que M. Moricet, notre nouveau locataire, sera content. (Montrant le vaporisateur qui est presque vide.) Je viens de lui vaporiser là pour seize francs d’Impérial Russe. (Tout en se dirigeant vers le piano.) Eh bien, j’aime les hommes comme ça, moi ; les hommes qui, en amour, ne regardent pas à la dépense ! (Se vaporisant.) D’ailleurs, il y a-t-il rien d’assez cher pour une femme aimée ? Ah ! nous sommes un bien heureux sexe… (Elle va poser le vaporisateur sur le piano et gagne lentement la droite tout en parlant.) Ah ! que n’ai-je eu, moi, comtesse de Latour du Nord, quand j’étais encore du noble faubourg Saint-Germain, des faiblesses pour un homme comme celui-là au lieu d’aimer un numéro de cirque… (Elle s’assied sur le canapé.) Mon mari ne m’aurait pas pincée et je ne serais pas concierge à l’heure qu’il est. (S’étendant sur le canapé.) Ah ! c’est loin tout ça !… heureux temps ! Ces parfums m’engourdissent… Je me sens tout alanguie !… à quoi bon ?… Encore si le proverbe était vrai ! "Il n’est pas de si grande dame que le muletier ne trouve son heure" dit-on ! Ah ! ouat, il n’est jamais là, le muletier !

Voix de Duchotel, à l’extérieur. — Madame Latour !

Madame Latour, se redressant sur son séant. — C’est le muletier ?

Duchotel, entrant, tenue du premier acte, son fusil dans son étui sur l’épaule gauche. — Madame Latour, vous êtes là ?

Madame Latour. — Monsieur Zizi !

Duchotel, sur le pas de la porte gauche, pan coupé. — Voilà un quart d’heure que je vous cherche… Cristi ! que ça infecte ici… Est-ce qu’il y a un chat ?

Madame Latour, remontant vers Duchotel. — Un chat ! c’est de l’Impérial Russe…

Duchotel. — Pffu ! il y a de quoi tomber à la renverse. Dites donc ! voilà dix minutes que je sonne à la porte en face, chez Mme Cassagne, elle n’est pas chez elle ?

Madame Latour, d’un air désolé. — Non, monsieur.

Duchotel. — Comme c’est agréable, je l’ai attendue à la Maison d’Or avec un dîner pour deux… et j’ai dû le manger tout seul… Elle n’a donc pas reçu ma dépêche ?

Madame Latour. — Si, monsieur, Mme Cassagne m’a dit : "Mon oncle Zizi…"

Duchotel. — Voilà ! c’est moi !…

Madame Latour. — … Mon oncle Zizi arrive aujourd’hui de sa province ; il descend chez moi ainsi qu’à l’ordinaire ; vous lui direz que si j’avais reçu sa dépêche plus tôt, je lui aurais consacré ma soirée, malheureusement j’en ai disposé ; vous lui remettrez ma clé et le prierez de m’attendre.

Elle tire la clé de sa poche.


Duchotel. — Comme si elle n’aurait pas mieux fait de rester chez elle.

Madame Latour, remettant la clé. — Voilà la commission faite. (redescendant devant le canapé.) Et à part ça, monsieur Zizi, qu’est-ce qu’on dit de neuf à Lons-le-Saunier ?

Duchotel, ahuri, s’arrêtant au moment où il se disposait à s’en aller. — Ce que l’on dit de neuf à Lons-le-Saunier ?

Madame Latour. — Oui !

Duchotel. — Est-ce que je sais, moi !

Madame Latour. — Comment ? Je croyais que Mme Cassagne m’avait dit que si vous descendiez quelquefois chez elle… c’est que vous aviez votre habitation à Lons-le-Saunier.

Duchotel, redescendant devant la table numéro 1. — Hein ! ah ! moi ? parfaitement ! non, j’avais compris… tiens, parbleu si, j’habite Lons-le-Saunier.

Madame Latour. — Vous devez bien vous y ennuyer ?

Duchotel. — Mais non… le jardin public… la musique militaire…

Madame Latour. — Et puis enfin, vous venez à Paris… (Brusquement.) Pourquoi apportez-vous toujours votre fusil quand vous venez à Paris ?

Duchotel, avec aplomb. — Ca !… c’est pas un fusil, c’est un nécessaire de toilette, c’est comme ça qu’on les fait à Lons-le-Saunier. (Passant à droite.) Mais dites donc, comtesse, elle est bien installée la cocotte qui habite ici…

Madame Latour — La cocotte !… Qui ça ?… Mlle Urbaine des Voitures ? Mais elle n’habite plus ici, monsieur Zizi… Nous lui avons donné congé.

Duchotel. — Vraiment ?

Madame Latour. — Oh ! monsieur, nous ne pouvions pas garder une locataire comme ça ; elle déconsidérait la maison ! Une demoiselle qui prenait des collégiens au sevrage ! Ca me fait penser qu’il faut que j’aille réclamer une des clés d’ici à son petit dernier !… Une femme, monsieur, qui n’attendait même pas qu’ils fussent bacheliers pour leur inculquer les principes de la licence !… palsambleu ! quand j’avais à lui tirer le cordon, à celle-là (se frappant la poitrine d’un geste noble) mon sang de patricienne se révoltait !…

Duchotel. — Vous êtes farouche, comtesse !

Madame Latour. — Pour les cocottes, oui ! Je flétris les amours vénales. Je n’ai de respect, moi, que pour les écarts des femmes honnêtes. Heureusement, depuis le départ de cette demoiselle, je puis dire hautement que la maison est irréprochable ; tous gens mariés !… et même quelques-uns ensemble.

Duchotel. — Parfait ! Eau, gaz et gens mariés à tous les étages. Alors ici, les nouveaux locataires, ils sont mariés ?

Madame Latour. — Lui, non, mais elle certainement, si j’en juge par le mystère et les égards dont il l’entoure.

Duchotel. — Ah ! le sacripant !… et qu’est-ce qu’il est, lui ?

Madame Latour. — Médecin.

Duchotel. — Ah ! c’est un médecin qui se paie une femme mariée !… voyez-vous ça !… Et dire que, pendant ce temps-là, le mari dort sur les deux oreilles. Quelle moule !… Allons, au revoir, comtesse, je vais voir si Mme Cassagne n’est pas rentrée.

Il remonte.


Madame Latour, qui est remontée à gauche vers la porte d’entrée. — C’est ça, monsieur Zizi ! (Elle entr’ouvre la porte, puis brusquement.) Non, attendez, on monte. (Regardant dehors.) Ah ! mon Dieu !… ce sont les locataires d’ici, ils vont m’attraper pour vous avoir laissé entrer.

Duchotel. — Eh bien, laissez-moi partir.

Madame Latour, l’arrêtant. — Non !… vous vous rencontreriez ! (Le prenant par le bras et le conduisant à la porte de droite, premier plan, qu’elle ouvre.) Tenez, entrez là !… Je dirai que vous êtes un parent à moi, que je vous ai fait venir pour faire l’appartement à fond.

Elle pousse Duchotel dans le cabinet-placard à droite, premier plan.


Duchotel. — Comment ! mais…

Madame Latour. — Et attendez que je vienne vous délivrer.

Duchotel. — Cristi ! ça sent le camphre là-dedans !

Madame Latour. — Eh bien ! ça conserve… Entrez. (Elle ferme la porte, voyant entrer Moricet et Léontine.) Ouf ! il était temps.

Elle reste contre la porte du placard.

Scène II

Madame Latour, Moricet, Léontine


Moricet, introduisant Léontine voilée. — Voici le sanctuaire. Entrez, n’ayez pas peur !

Léontine. — Oh ! non, non, je n’ose pas.

Moricet, l’attirant doucement. — Allons, voyons, est-ce donc bien terrible ?… Là, qu’est-ce qui vous fait peur !

Léontine, redescendant un peu et timidement. — Ah ! c’est que si on me voyait !…

MadameLatour, à part. — Toute ma jeunesse, ça.

Léontine, reculant. — Une femme !…

Moricet, redescendant numéro 2 près de Léontine numéro 1. — Hein ! où ça ? (Indiquant Mme Latour.) Ca ? c’est rien du tout !

MadameLatour. — Hein !

Moricet, présentant. — La comtesse de Latour du Nord.

Léontine, toute interdite saluant Mme Latour qui lui fait la révérence. — Ah ?… madame !

Moricet. — … Ma concierge.

Léontine, ahurie. — … Votre concierge ?

Madame Latour. — Hélas ! oui, madame, et une vraie Latour du Nord encore.

Moricet. — Oui, une Latour qui a fini par s’effondrer dans une loge de concierge… On vous racontera ça… (À Madame Latour sur un ton plein de sous-entendu.) Comtesse !… nous n’avons plus besoin de vos services.

Mme Latour remonte comme pour sortir. À ce moment, on entend un bruit d’éternuement dans le placard.


Léontine. — Qu’est-ce que c’est que ça ?

Moricet, indiquant le placard. — On a éternué là-dedans !

Madame Latour, redescendant un peu et vivement. — Ah ! oui, monsieur, j’avais oublié, c’est un de mes parents que j’ai prié de venir pour faire l’appartement.

Moricet, avec humeur. — Vous auriez dû le congédier plus tôt.

Madame Latour, empressé. — Mais si Monsieur désire qu’il ne voie pas Madame… Monsieur n’a qu’à l’emmener un instant dans cette chambre. (Elle désigne la porte du deuxième plan à droite.) Pendant ce temps, je ferai sortir mon parent.

Moricet, faisant passer Léontine du côté de la porte droite, deuxième plan. — C’est ça, faites vite (Redescendant à Mme Latour.) Tenez ! vous donnerez cent sous à votre parent pour sa peine.

Madame Latour, prenant la pièce que lui tend Moricet. — Ah ! Monsieur, il vous en sera bien reconnaissant.

Moricet. — Bien ! bien ! (Entraînant doucement Léontine à droite, deuxième plan.) Allons, venez, belle effarouchée !

Ils sortent.

Scène III

Madame Latour, Duchotel


Madame Latour, aussitôt la sortie du couple, courant à la porte du placard où est enfermé Duchotel. — Vite, monsieur Zizi, partez !

Duchotel, sortant du placard et gagnant l’avant-scène en passant devant Mme Latour et le canapé. — Ah ! on peut ! Oui ? ce n’est pas malheureux, je suis camphré !… (Après un temps, tout en marchant.) Et ce n’est pourtant pas le moment.

Il remonte vers le fond gauche par l’intervalle de la table et du canapé.


Madame Latour, qui a emboîté le pas derrière lui. — Oui, c’est bien, faites vite ! Tenez, voilà pour vous !

Elle lui met la pièce dans la main.


Duchotel, un peu au-dessus de la table. — Cent sous ?

Madame Latour. — De la part du docteur pour avoir fait l’appartement.

Duchotel. — Ah ! comme parent ? c’est mon pourboire. Gardez, comtesse. (Il lui donne la pièce.) On ne dira pas que je ne soutiens pas ma famille.

Madame Latour. — Merci ! et maintenant…

Elle lui indique la porte de sortie.


Duchotel, remontant vers la sortie. — Voilà, voilà !… (S’arrêtant à la hauteur du lit.- À Mme Latour d’un air malin, indiquant la porte par laquelle sont sortis Léontine et Moricet.) Eh ? dites donc !… Hein ?

Madame Latour. — Quoi ?

Duchotel, même jeu. — Ils sont là ?

Madame Latour. — Qui ?

Duchotel. — Lui !… et la dame adultère ?

Madame Latour, moitié riant, moitié grondeur. — Eh bien ! après ? oui, ils sont là.

Duchotel. — Ah ! ils sont là ! (Riant.) Ah ! ah ! ah ! ils sont là !

Madame Latour. — Pourquoi riez-vous ?

Duchotel. — Pour rien !… Vous me dites : "Ils sont là…" alors quand je pense que tout à l’heure. Tra de ri dera ! Eh bien… ça me fait rire ! Il rit.

Madame Latour. — Oui ? Eh bien, il n’y a pas de quoi… Pauvre petite femme !… je parie que c’est son premier coup de canif.

Duchotel. — Vrai ?… (Avec un geste de grand seigneur.) Un de plus sur terre, comtesse !… saluons !… (Il se découvre avec la même pompe, puis après s’être recoiffé, envoyant de loin des baisers à la porte de droite, deuxième plan.) Et vous, Faust et Marguerite, que Cupidon vous protège !… Moi, je suis Méphisto. (Rire diabolique.) Ah ! ah ! ah ! ah ! Je cours chez Dame Cassagne. Il sort à gauche en courant.

Madame Latour, derrière lui. — C’est ça, la porte en face.

Duchotel, à moitié sorti. — Oui, sur le même palier ! Je connais, merci et au revoir ! (Il disparaît.)

Scène IV

Madame Latour, Léontine, Moricet


Madame Latour, fermant la porte. — Enfin ! il est parti ! (Tout en courant à la porte de droite, deuxième plan.). J’ai cru qu’il ne s’en irait pas ! (Ouvrant à Moricet et à Léontine.) Vous pouvez venir.

Moricet, entrant avec Léontine. — Ce n’est pas dommage !

Madame Latour, au-dessus de la table. — Vous n’avez plus besoin de moi, monsieur Moricet ?

Moricet. — Non ! merci, comtesse.

Il est au milieu de la scène ; Léontine est au-dessus du canapé, et pendant le dialogue entre Moricet et la concierge, retire son manteau et son chapeau et pose le tout sur le coussin de droite du canapé.


Madame Latour, près de la porte de sortie. — Allons ! bien bonne nuit, monsieur, madame.

Fausse sortie.


Moricet. — C’est ça ! vous aussi.

Madame Latour. — Oh ! moi !

Elle pousse un soupir de regret et sort.


Moricet, aussitôt Mme Latour sortie. À Léontine avec amour. — Léontine !

Madame Latour, reparaissant comme un diable qui sort d’une boîte, ce qui arrête l’élan de Moricet et de Léontine. — Dans le cas où vous auriez à m’appeler, la sonnette, là, va à ma loge.

Sans quitter le pas de la porte, elle indique le cordon de sonnette à côté de la cheminée.


Moricet. — Oui. Eh ! bien, faites comme la sonnette ! allez-y aussi ! (Il va fermer la porte à clé, puis vivement à Léontine.) Léontine !…

Léontine. — Moricet ?

Moricet, étreignant Léontine dans ses bras, dans la position de la gravure connue. — Enfin ! seuls !…

Léontine. — Ah ! Moricet, est-ce moi ! est-ce bien moi qui suis là, dans vos bras ?

Moricet, lui tenant les deux mains. — Léontine ! je n’ose y croire moi-même, j’ai besoin de vous regarder, j’ai besoin de vous serrer contre moi ! (Il la serre.) J’ai besoin de vous… Il veut l’embrasser.

Léontine, mettant la main sur la bouche de Moricet pour l’empêcher de l’embrasser. — Non !

Moricet, interloqué. — Oui !… pour me dire que c’est vous ! vous que j’ai désirée tant de jours !…

Léontine, abandonnant les bras de Moricet. — Tant de jours ?

Moricet. — Et tant de nuits, donc !

Léontine.- Ah ! Moricet, dites-moi que ce n’est pas une grande folie que je fais là !

Elle descend un peu.


Moricet. — Une folie ! mais en quoi ? en quoi ?

Léontine. — Mais en tout ! en tout ! en tout ! (S’asseyant sur le canapé.) Pensez qu’à l’heure présente, je suis encore une femme honnête et que demain…

Moricet, avec une conviction superbe. — Mais vous le serez encore, demain !

Léontine.- Ah ! vous trouvez, vous ?

Moricet, bien sincère. — Dame ! à moins que vous n’alliez le raconter à tout le monde.

Léontine, vivement, avec un sentiment de terreur instinctive. — Oh ! non !

Moricet, avec une chaleur pleine de conviction. — Eh bien, alors ?… Mais qu’est-ce que c’est donc, je vous en prie, que l’honnêteté des femmes ? c’est l’opinion publique. Eh bien, nous n’avons qu’à ne pas la mettre au courant de nos petites affaires, l’opinion publique !

Léontine. — Oh ! en voilà une morale !

Moricet, avec véhémence. — Comment ! est-ce que vous allez me dire que cette honnêteté-là n’est pas une convention sociale ! En quoi donc n’êtes-vous plus une femme honnête parce que vous vous donnez à celui que vous aimez, si ce n’est parce que la société vous a dit : "Vous n’aimerez pas d’autre homme que votre mari, l’amant légal que je vous concède !" C’est elle qui a institué ce… fonctionnaire, "le mari". (S’asseyant près d’elle sur le canapé et lui prenant les mains.) Mais la vérité, Léontine, la loi naturelle, c’est nous ! Le mariage n’est-il pas l’union de deux cœurs qui s’aiment ? Eh bien, alors, le vrai mari, c’est l’amant ; l’époux n’est que le mari que la société vous donne, tandis que l’amant, c’est le mari que le cœur choisit !

Léontine, résumant. — Un mari en second.

Moricet. — C’est ça, un lieutenant. (Se levant, et à part, tout en gagnant la gauche.). Ce sont toujours eux qui font la besogne (Revenant à Léontine.) D’ailleurs à quoi bon discuter, argumenter, nous nous aimons, n’est-ce pas ? (Il prend la main de Léontine qui se lève et l’entraîne doucement à gauche.) Eh bien ! que nous importe le reste !… Avez-vous donc oublié la lettre que vous m’avez écrite tantôt dans un élan généreux ?

Léontine, passant à gauche (n° 1). — Mais non… Je rageais !…

Moricet, sans se déconcerter. — Eh bien ! dans un élan de rage généreuse… Ah ! cette lettre qui m’a ouvert le paradis ! cette lettre…

Léontine. — Vous l’avez ?

Moricet. — Comment, si je l’ai ? Je la garde sur mon cœur.

Ilse frappe la poitrine à la place du cœur.

Léontine, avec un air de doute plein de coquetterie. — Oh ! je voudrais bien la voir !

Moricet. — La voilà !

Il la tire de la poche de derrière dite "poche de revolver" de son pantalon.


Léontine, rougissant et baissant la tête pour contenir son rire. — Oh ! (Après un temps.) Son cœur !

Moricet, après un temps, avec conviction. — Le cœur est partout ! (Avec lyrisme.) Oui, la voilà, cette lettre, telle que vous l’avez écrite.

Léontine.- Naturellement.

Moricet. — Dans cette langue émue, grande et simple à la fois, celle qui vient de là.

Il se frappe la poitrine.


Léontine, entre ses dents. — Comme la lettre.

Moricet, lisant. — "Mon ami." (Emu, il embrasse la lettre.) "Mon ami, je n’ai qu’une parole ; à l’heure qu’il est, il n’y a plus d’obstacle entre nous." (Parlé.) Comme c’est concis et éloquent ! (Lyrique en écoutant le ronronnement de ses paroles.) L’éloquence de la concision… et la concision…

Léontine, sur le même ton. — …De l’éloquence.

Moricet, interloqué. — Oui. (Lisant.) "Libre de moi-même, c’est à vous que je m’engage." (Parlé.) Voilà ce que vous avez écrit.

Il fait mine de plier la lettre.


Léontine.- Oh ! oui, mais après, qu’est-ce que j’ai ajouté ?

Moricet. — Oh ! après… après… c’est sans importance.

Léontine, lisant par-dessus son épaule. — "Dites-vous bien que je n’agis de la sorte que parce qu’"Il" l’a bien voulu." (Insistant.) Que parce qu’"Il"… !

Moricet. — Oui, ça, c’est la petite concession à l’amour-propre féminin.

Léontine, un peu railleuse. — Ah ! vous croyez, vous ?

Moricet, remettant la lettre dans la poche de côté de son pantalon. — Et c’est après m’avoir écrit cela que vous voudriez revenir en arrière ?… Non, il est trop tard ! (Avec emportement.) Léontine, est-ce que tout autour de nous ne nous invite pas à l’amour ?… (De sa main droite, il lui a pris la taille et la faisant pivoter doucement autour de lui, il gagne avec elle le fond de la scène. — Tous deux ont le dos tourné au spectateur.) Sentez ces parfums qui vous engourdissent dans une langueur de volupté.

Léontine. — Tiens ! c’est vrai, ça sent bon.

Moricet, la tenant toujours par la taille et la faisant de nouveau pivoter doucement de façon à être face au spectateur ; Léontine 1 près de la table, Moricet 2. — Voyez cette petite table à deux couverts où nous attend le souper inséparable des tendres entrevues.

Léontine, battant des mains comme une enfant : — Oh ! des perdreaux ! des écrevisses !… mon mari qui adore ça !

Moricet. — Oui ? eh bien ! il n’en aura pas ! (Il la fait passer de son bras droit dans son bras gauche, de façon à prendre le n° 1. — Avec lyrisme.) Regardez cette lumière discrète. Que de mystère et de promesses dans cette demi-clarté que nous ferons plus faible encore, juste assez pour nous aimer et pas assez pour nous voir !

Il baisse un peu la lampe de sa main droite laissée libre.


Léontine, effarouchée. — Que faites-vous ?

Moricet, bien plat, de façon à faire opposition avec le lyrisme de ses paroles précédentes. — Je mets la mèche à la hauteur de la situation. (À travers le vitrage de la fenêtre, on voit un clair de lune superbe. — Redevenant lyrique.) Et tenez, la lune elle-même se met de la partie ! La lune, cette confidente des amoureux !

Léontine, allant à la fenêtre. — Oh ! le beau clair de lune !

Moricet, avec une envolée de plus en plus lyrique. — Oui, regardez-le, l’astre de la nuit !

Léontine. — Oh ! mais vous avez un balcon.

Moricet, emporté par le mouvement, sur le même ton de lyrisme. — Un balcon qui fait le tour de la maison !… (La prenant dans ses bras.) Nous voilà comme Roméo et Juliette, la scène du balcon.

Léontine, moqueuse. — Seulement, vue de l’intérieur.

Moricet. — C’est Roméo et Juliette pendant l’hiver. (La tirant doucement vers le lit.) Et là, voilà le…

Léontine, reculant à la vue du lit. — Oh !

Moricet. — Quoi ?

Léontine, se jetant toute honteuse sur le canapé. — Oh ! non, pas ça… pas ça !

Moricet, descendant un peu vers elle, très nature. — Comment, mais c’est le…

Léontine. — Oui, oui, oh ! non ! pas ça, pas ça !

Moricet. — Hein ? Eh bien ! non, là, pas ça… là ! pas ça ! (À part, gagnant la gauche.) C’est comme en chirurgie, il ne faut pas étaler les instruments d’avance ! (Haut.) Allons, voyons, Léontine.

Il retourne à elle.


Léontine, avec honte, la figure dans ses mains. — Oh ! Moricet !

Moricet. — Que vois-je ? Vous tremblez, vous pleurez !…

Léontine, éclatant en sanglots. — Ah ! Moricet… (Se levant.) Il me semble que je me remarie.

Elle se jette dans les bras de Moricet.


Moricet, au comble de l’ahurissement. — Hein !

Léontine, toujours réfugiée dans ses bras. — Lui aussi, le soir de son mariage, il était là, seul, près de moi !…

Moricet, la tenant toujours, très ennuyé. — Ah ! là !…

Léontine, même jeu. — Et il me tenait des propos d’amour comme vous… (Brusquement, repoussant Moricet et se dégageant de ses bras.) Et puis, tout à coup…, le lit ! comme là et alors, dans un élan passionné…

Moricet, révolté. — Non, assez ! assez !… (Gagnant la gauche.) Oh ! lui, mon ami ! c’est dégoûtant !

Léontine, avec des larmes dans la voix. — Oh ! que n’est-il resté ce qu’il était ! Je ne serais pas là en ce moment.

Moricet, perdant patience et allant à elle. — Ah ! je vous en prie, Léontine, ne parlons pas tout le temps de votre mari… ou si vous l’avez tellement à l’esprit, du moins que ce soit pour le voir tel qu’il est aujourd’hui.

Léontine, passant à gauche. — Oh ! ne me parlez pas de ça !

Moricet. — Au contraire, je veux vous en parler, parce qu’après tout sa conduite est indigne ! Mais vous ne pensez donc pas que peut-être en ce moment, il est en train de faire à une autre tous les serments qu’il ne vous a pas tenus.

Léontine, se montant à cette pensée. — C’est vrai, le misérable !

Moricet. — Et vous auriez des scrupules ? Ah ! non !

Léontine, avec rage. — Non, pas de scrupules !

Moricet.- Ah ! il a une maîtresse !

Léontine, lui passant les bras autour du cou. — Eh bien ! moi, j’ai un amant !

Moricet. — Voilà !… Et tenez ! il l’embrasse, l’infidèle. (Il embrasse Léontine.) Il la serre dans ses bras !…

Léontine, se pelotonnant rageusement contre lui. — Serrez ! Serrez !

Moricet, la serrant. — Oui !… Il la réembrasse !

Léontine. — Oh ! (À Moricet, avec rage, lui faisant signe de l’embrasser.) Allez ! Allez !

Moricet. — Oui. (Il l’embrasse.) Si ce n’est pas indigne !

Tous les deux, avec une indignation l’une sincère, l’autre simulée. — Oh !

Moricet, brusquement. — Et tenez !… Voilà que c’est elle, à présent, elle qui lui rend ses baisers !

Léontine. — Non ?

Moricet. — Si !

Léontine, au comble de l’exaspération. — Ah ! elle l’embrasse ? Eh ! bien, tiens ! tiens ! tiens !

Elle embrasse Moricet tant qu’elle peut.


Moricet, avec transport. — Ah ! Léontine ! toute ma vie pour ce moment d’ivresse !

Léontine, n’en pouvant plus, tombant assise près de la table. — Ah !… J’ai soif !

Moricet, arpentant la scène vers la droite, touché aux larmes qu’elle puisse avoir soif. — Elle a soif ! Elle a soif ! (Revenant à Léontine aussitôt.) Qu’est-ce que vous voulez boire ?

Léontine, prenant sur la table un verre qu’elle lui tend. — N’importe quoi, du champagne !

Moricet, courant affolé à la table pour y chercher du champagne. — Bon ! du champagne ! où est-il, le champagne ? Allons, bon ! La mère Latour a oublié le champagne… (Il traverse la scène à pas de géant et va sonner à la cheminée.) À quoi pense-t-elle ?

Léontine. — Ah ! vous n’avez pas soif, vous ?

Moricet, avec passion, revenant à elle toujours à pas de géant et la prenant dans ses bras. — Il est juste au-dessus du siège où est assise Léontine et tout contre elle, sa figure contre la sienne dans la position d’un amoureux qui murmure des mots d’amour à l’oreille de sa belle. — Moi, non, je n’ai soif que de toi… Je n’ai soif que de ton amour. (Déclamant :)

Grisé de ton sourire, ivre de ta beauté,
Mon amour infini me mine et me dévore.


Léontine, les yeux mi-clos et lui prenant la tête de son bras gauche de façon à lui encadrer le visage. — Ah ! c’est ça, des vers ! parle, ô mon poète !

Moricet, même jeu. —

Sous ton regard de feu, je sens, tant je t’adore
Tout mon corps frissonner d’ardente volupté !


Léontine, grisée par le charme de ses vers. — Va ! après, après !…

Moricet, l’air piteux. — Je n’ai fait que ces quatre-là.

Léontine, avec enthousiasme. — Ah ! quand tu me parles en vers, je sens que je ne peux pas te résister.

Moricet, tombant à ses genoux. — Elle ne peut pas !… Elle ne peut pas me résister !

De joie, il roule sa tête dans les deux mains de Léontine qu’elle tient ouvertes sur ses genoux. On frappe à la porte. Tous deux sursautent, Léontine repousse Moricet et passe à droite.


Moricet. — Qui est là ?

Voix de Madame Latour. — C’est moi, comtesse Latour.

Moricet, rassuré, à Léontine. — Ah ! c’est la concierge, c’est Latour. (Il relève la mèche de la lampe et va ouvrir.) Entrez ! Léontine est à la cheminée.

Scène V

Les Mêmes, Madame Latour


Moricet, au fond, au-dessus de la table, à Mme Latour près de la porte d’entrée. — Eh ! bien, comtesse ! Où avez-vous eu la tête ? Vous me préparez un souper et vous ne mettez pas de champagne ?

Madame Latour, le plus naturellement du monde. — Mais non, monsieur ! Vous m’avez dit : "Faites comme pour vous !" Moi, le champagne, ça me fait mal à l’estomac.

Moricet, redescendant un peu. — Oh ! si vous faites intervenir l’hygiène !… Est-ce qu’il y a des épanchements possibles au bordeaux ?

Madame Latour. — Mais si Monsieur en veut tout de même, du champagne, il y en a deux bouteilles dans la chambre à côté sur la dernière planche du bahut.

Moricet. — Je crois bien que j’en veux !

Madame Latour, faisant mine de gagner la chambre de droite, deuxième plan. — C’est facile ! je vais aller…

Moricet. — Non, laissez ! c’est trop haut pour vous ! J’aurai plus vite fait moi-même. Tenez un instant compagnie à Madame.

Madame Latour, au-dessus du canapé. — Bien, Monsieur !

Moricet, s’en allant. — "Grisé de ton sourire, ivre de ta beauté".

Il envoie un baiser à Léontine et sort à droite, deuxième plan. Léontine s’assoit sur le canapé.

Scène VI

Madame Latour, Léontine


Madame Latour, le regardant sortir. — Ah ! voilà un homme comme il faut, M. Moricet.

Léontine. — Vous trouvez ?

Madame Latour, descendant entre la table et le canapé. — Certes, avec un homme comme ça, je comprends qu’une femme du monde se permette une faiblesse.

Léontine, hautaine. — Pour qui dites-vous ça ?

Madame Latour, vivement. — C’est une réflexion générale !… Pour moi, si vous voulez, Madame ! Pour moi, dont le grand tort a été justement de favoriser un jour un homme qui n’était pas de mon rang.

Léontine. — Vraiment ?

Madame Latour, avec un soupir d’amertume. — Ca m’a coûté ma position dans le monde, ça, Madame !… parce que le monde, il vous pardonne une mauvaise conduite, il ne vous pardonne pas un scandale ! Mise à l’index par le faubourg Saint-Germain, chassée par mon mari…, voilà où j’en suis arrivée aujourd’hui.

Léontine. — Pauvre comtesse ! Et qu’est-ce qu’il était donc, cet homme ?

Madame Latour, avec admiration. — Il était dompteur… au cirque Fernando !

Léontine, avec un dégoût mal dissimulé. — Est-il possible, un dompteur !

Madame Latour. — Oh ! madame… il était si beau ! Je me rappelle encore le jour où je le vis pour la première fois : j’étais aux stalles de premières avec mon mari !… Ah ! il avait un thorax !

Léontine. — Ah ! Monsieur votre mari avait… ?

Madame Latour. — Hein ?… Mon mari ? non ! au contraire, lui, ça rentrait ! Non, le dompteur !… Quel gars ! il fallait le voir dans sa cage, frappant les animaux féroces, et allez donc !… Ah ! cet homme, me disais-je avec transport, ah ! comme il doit bien taper sur une femme !

Léontine, se levant et passant à gauche. — Oh ! quelle horreur !… Mais un homme qui me ferait cela à moi… !

Madame Latour, avec le ton d’un connaisseur. — Ne parlez pas, Madame, d’une chose que vous ne connaissez pas ! (Changement de ton.) Quinze jours après, ce dompteur de mon cœur me recevait mystérieusement dans une petite garçonnière aussi élégante et parfumée que celle-ci…

Léontine. — Il se mettait bien, votre dompteur !

Madame Latour, avec une moue un peu ironique. — Heu !… c’était à mes frais !

Léontine. — Ah ? bon !

Elle va s’asseoir sur le tabouret qui est devant le piano.


Madame Latour. — Ah ! Madame, n’ayez jamais de faiblesse pour un dompteur de chez Fernando !

Léontine. — Je n’en ai pas l’intention.

Elle feuillette un morceau de musique qui est ouvert au pupitre du piano.


Madame Latour, remontant. — Aussi ne saurais-je trop vous approuver d’avoir choisi un galant homme comme M. Moricet.

Léontine, pincée. — Mais… M. Moricet n’est pour moi rien de ce que vous croyez, madame.

Madame Latour. — Oh ! pardon. (Elle s’éloigne un peu à droite. — Silence, Léontine commence à déchiffrer le morceau — après l’avoir écouté.) Bien !… Très bien !… piano là, piano ! (Comme pour s’excuser.) Rubinstein fait ça piano.

Léontine, s’arrêtant et la regardant. — Rubinstein ! vous connaissez Rubinstein ?

Madame Latour, avec une pointe de vanité. — Oh ! nous avons fait souvent de la musique ensemble.

Léontine, étonnée. — Non !… Quand ?

Madame Latour. — Oh ! avant la décadence !

Léontine. — Ah ? bon !

Madame Latour, pincée et amère. — Je dois dire… que depuis que je suis concierge, M. Rubinstein ne met plus les pieds chez moi !…

Léontine, en manière de condoléances, s’incline légèrement, puis se retournant au piano reprend son morceau qu’elle déchiffre tant bien que mal, ce qui semble être très pénible aux oreilles de Mme Latour.


Madame Latour, n’y tenant plus. — Non. Tenez, voulez-vous me permettre, c’est à quatre mains.

Léontine, poussant un peu le tabouret du piano de façon à faire place à Mme Latour. — Mais, très volontiers, comtesse.

Madame Latour. — Merci bien, Madame, merci bien. (Elle a pris la chaise à droite de la table, et va s’installer au piano, côté de la basse, puis après avoir mis son binocle sur son nez.) Là ! deux mesures pour rien.

Léontine, de même. — Deux mesures pour rien.

Léontine et Madame Latour, comptant ensemble. — Une, deux…

Scène VII

Les Mêmes, Moricet


Moricet, arrivant avec deux bouteilles de champagne. — Dites donc, comtesse, j’ai bien les… (S’arrêtant stupéfait.) Ah !… Léontine au piano avec ma concierge… (À part.) Il n’y a plus de Pyrénées !… (Haut.) Qu’est-ce que vous faites là ?

Léontine, sans interrompre son morceau. — Vous voyez, nous déchiffrons à quatre mains.

Mme Latour, pour mieux accentuer le rythme, se met à chanter l’air, tout en continuant à jouer avec Léontine.


Moricet, les contemplant avec ironie, à part. — Tableau de genre ! voilà ! (Haut.) Mes compliments ! Dites donc, comtesse ? (Voyant que Mme Latour continue de jouer sans lui répondre, tapant sur la table avec les deux bouteilles de champagne.) Comtesse !… eh ! bien, comtesse !

Madame Latour, tout en chantant, se tournant à demi vers lui sans que ses mains ne quittent le piano. — La, la, la, la, la, la, la… la, hein ?

Moricet, l’imitant. — "Hein ?" Eh ! bien "hein ?" j’ai bien trouvé le champagne. (Il dépose les bouteilles sur la table.) Mais le tire-bouchon, où est-il ?

Madame Latour, lui répondant par-dessus son épaule comme à une personne qui vous dérange. — Dans le tiroir, sous les serviettes. Elle se remet à jouer.

Moricet, interloqué, puis ironique. — Ah ? bon !… bien, bien ! ne vous dérangez donc pas !…

Il remonte comme pour regagner la chambre.


Madame Latour, s’apercevant de son inconvenance, se levant vivement et, sa chaise à la main, allant à Moricet. — Oh ! pardon, je vais vous le chercher.

Moricet. — Non ! non ! je serais désolé de vous interrompre… Allez donc, comtesse !… allez donc !… je ferai ça moi-même. Il ressort.

Madame Latour, sa chaise à la main. — Merci bien, monsieur Moricet, merci bien ! (À Léontine.) Reprenons-nous ?

Léontine. — Non ! c’est trop difficile ! (Pivotant sur son tabouret, et après un moment de silence tout en tapotant légèrement de la main droite sur le clavier, distraitement à Mme Latour qui remet la chaise à sa place première, à droite de la table.) Et il y a longtemps, comtesse, que cette histoire vous est arrivée, avec votre dompteur ?

Madame Latour, au-dessus de la table. — Oh ! il y aura douze ans… à l’Immaculée Conception.

Léontine, toujours assise, mais le dos complètement tourné au piano. — Ca doit tout de même vous faire un drôle d’effet de se voir pincée en pareille situation.

Madame Latour. — Ah ! ne m’en parlez pas !… mais ce qu’il y a de plus bête là-dedans, c’est le piège auquel je me suis laissée prendre.

Léontine, souriant. — Vraiment ?

Madame Latour, se rapprochant de Léontine. — Le départ simulé, madame ! le mari qui va à la chasse !

Léontine. — Hein !

Madame Latour. — Est-ce assez vieux jeu ?

Léontine, avec un rire sardonique. — À la chasse ! son mari aussi, oh ! tous les mêmes !

Madame Latour, redescendant. — Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il n’y allait pas, à la chasse.

Léontine. — Parbleu ! Un prétexte pour aller chez sa maîtresse.

Madame Latour. — Voilà !… Hein ? mais non, mais pas du tout. Quand un mari va chez sa maîtresse, il dit qu’il va au cercle ! c’est le cliché, mais quand il dit qu’il va à la chasse…

Léontine. — Ca ne prouve pas qu’il a une maîtresse ?

Madame Latour. — Non ! ça prouve qu’il se méfie de sa femme et qu’il a l’intention de revenir pour la pincer.

Léontine, tressaillant. — Ah ! mon Dieu !

Madame Latour. — Quoi donc ?

Léontine, se levant d’un bond et descendant à l’avant-scène extrême gauche. — Ah ! mon Dieu ! mais je n’avais pas envisagé la question sous ce jour-là ! (À Mme Latour.) Cependant, madame… madame, quand le mari a déjà prétexté comme cela plusieurs fois qu’il allait à la chasse.

Madame Latour. — Eh ! bien, ça prouve que ses premières enquêtes n’ont pas abouti et qu’il recommence.

Léontine. — Ah ! mon Dieu ! mais c’est affreux ! et moi qui me figurais que… (Passant brusquement devant Mme Latour et gagnant la porte par laquelle est sorti Moricet ; l’ouvrant et appelant.) Moricet ! Moricet !

Madame Latour, abasourdie, gagnant l’extrême gauche. — Qu’est-ce qu’elle a ?

Léontine, appelant. — Eh ! bien, Moricet, voyons !

Elle redescend et vient se placer devant le canapé.

Scène VIII

Les Mêmes, Moricet


Moricet, l’air jovial, revenant avec un tire-bouchon. — Eh ! mais quoi donc ! Qu’est-ce qu’il y a ?

Léontine. — Vite, mon chapeau, mon manteau !

Moricet, ahuri. — Hein !

Léontine. — Je ne veux pas rester une seconde de plus dans cet appartement !

Moricet, allant à elle. — Ah ! mon Dieu ! Léontine, mais qu’est-ce qui vous prend ?

Léontine. — Ce qui me prend ? Il me prend que vous avez abusé de ma confiance en me faisant croire à des choses que vous n’avez même pas pu me prouver.

Moricet. — Oh !

Léontine. — Mais, Dieu merci ! je n’ai rien à me reprocher, je suis fidèle à mon mari !

Moricet. — Oh ! bien, par exemple.

Léontine. — Oui, monsieur, comme lui aussi, il m’est fidèle, le pauvre chéri !

Moricet. — C’est trop fort ! comment ? quand il va chez sa maîtresse en vous faisant croire qu’il va à la chasse !…

Léontine, tout en mettant son chapeau. — Allons donc ! vous savez bien que quand on va chez sa maîtresse, on dit qu’on va au cercle, tout le monde sait ça ! on ne dit pas qu’on va à la chasse.

Moricet. — Oh ! mon Dieu ! le cercle, la chasse !…

Léontine. — Non, monsieur ! la chasse, ça signifie que le mari a des soupçons sur sa femme et qu’il fait semblant de s’en aller pour revenir et la pincer.

Moricet. — Oh ! mais où avez-vous pris ça ?

Léontine, allant à la cheminée pour voir dans la glace si son chapeau est droit. — Eh ! demandez à la comtesse, elle vous le dira comme à moi.

Moricet. — Hein ? (Il se retourne brusquement du côté de Mme Latour et la regarde fixement. Celle-ci, ayant vu la tournure que prenaient les choses, essayait déjà de gagner la porte de sortie en longeant le piano sans bruit ; aussitôt qu’elle rencontre le regard plein de menaces de Moricet, elle détourne la tête du côté du piano, l’air on ne peut plus embarrassé. — Après un temps.) C’est vous qui avez dit cela ?

Madame Latour, balbutiant. — Oh ! j’ai dit… j’ai dit que très souvent…

Moricet, furieux. — Ah ! çà ! de quoi vous mêlez-vous ? qui est-ce qui vous a demandé quelque chose, à vous ?

Madame Latour. — Oh ! monsieur, si j’avais pu prévoir !

Moricet, éclatant, la main levée comme prêt à battre Mme Latour. — Latour ! prends garde.

Léontine, à la cheminée. — Mais laissez donc la comtesse tranquille. Elle est en dehors de tout cela… Je veux m’en aller. Eh bien ! je veux m’en aller et voilà tout.

Elle prend son manteau qui est sur le canapé et se dispose à le mettre.


Moricet. — Mais jamais de la vie ! (À Mme Latour.) Allons, filez, vous, allez-vous-en !

Madame Latour, heureuse de s’en aller. — Oui, monsieur Moricet, merci bien, monsieur Moricet, merci bien !

Elle sort.

Scène IX

Les Mêmes, moins Madame Latour


Moricet, fermant la porte brusquement sur Mme Latour et répétant comme elle. — "Merci bien", hou ! vieille commère, va ! (À Léontine.) Léontine ! voyons, ce n’est pas sérieux ?

Léontine, son manteau sur ses épaules, d’un air de défi. — Oui ? Ah ! bien vous allez voir, si ça n’est pas sérieux !

Moricet, navré, ne sachant à quel saint se vouer et essayant de la retenir. — Ah ! là, mon Dieu, mais qu’est-ce qui vous prend ? comment, je vous quitte tranquille…

Léontine, les bras croisés et tapotant nerveusement du pied droit comme une personne qui a hâte de s’en aller. — Oui.

Moricet. — Calme.

Léontine, même jeu. — Oui !

Moricet. — Parfaitement disposée.

Léontine, même jeu. — Oui… (Se reprenant, en protestant, de toute sa dignité de femme.) Non !

Moricet. — Je vais chercher le tire-bouchon, et quand je reviens, crac ! changement complet, vous trépignez, vous voulez vous en aller !

Léontine, même jeu. — Certainement !

Moricet. — Mais quelle bonne raison pouvez-vous donner ?

Léontine. — Je n’ai pas de raison à donner ! je veux m’en aller, ça suffit ! je suis libre, je suppose ?

Elleremonte dans la direction de la porte de sortie.

Moricet, l’arrêtant aussitôt et la faisant redescendre devant le canapé. — Mais, certainement non, vous n’êtes pas libre, j’ai votre parole !… et la parole, c’est sacré !… c’est…

Léontine. — Oh ! c’est ça qui m’est égal !

Elle a fait le tour du canapé par la droite de façon à se trouver au-dessus et s’élance pour s’en aller.


Moricet, qui a deviné son intention, remonte vivement au-dessus du canapé par la gauche de façon, à barrer le passage à Léontine et la fait redescendre. — D’ailleurs vous m’avez donné une mission à remplir, celle de vous venger, j’accomplirai mon ministère jusqu’au bout.

Léontine. — Eh ! il n’y a pas de ministère qui tienne !

Moricet. — Dans le gouvernement, c’est possible, mais ici, ce n’est pas la même chose.

Léontine. — Eh bien ! vous allez voir comme vous allez me venger !

Elle gagne vivement l’extrême gauche pour tâcher de gagner la porte en passant entre le piano et la table.


Moricet, qui a couru aussitôt pour se trouver sur son passage entre le piano et la table, et un peu au-dessus. — Léontine, voyons, Léontine !… mais c’est de la cruauté, mais je vous aime, moi !

Léontine, avec un ricanement. — Ha !

Moricet. — Ah ! oui, je vous aime ! (Déclamant comme suprême ressource.) "Grisé de ton sourire, ivre de ta beauté."

Léontine. — Non, mon ami, non ! c’est inutile.

Moricet, décontenancé. — Ah !

Léontine. — Oui, il y en a quatre comme ça, je les connais.

Elle gagne la droite.


Moricet, descendant entre le piano et la table et gagnant la droite, à la suite de Léontine. — Ah ! cruelle ! et vous disiez que vous ne pouviez pas me résister quand je vous parlais en vers.

Léontine. — Oui ! Eh bien ! maintenant, je peux, là ! je peux et la preuve…

Elle lui file dans le dos et s’élance vers la porte.


Moricet, se retournant aussitôt, la rattrapant par le poignet droit avec sa main gauche, et la faisant pirouetter de façon à l’envoyer tomber violemment sur le canapé, — avec énergie. — Léontine ! vous allez rester là !

Léontine est tombée assise sur le canapé. — De la violence !

Elle se redresse furieuse.


Moricet, avec résolution. — Eh ! bien, oui, de la violence, puisqu’il faut en employer !

Léontine, exaspérée, donnant une tape de la main à son chapeau comme pour l’enfoncer. — Oh !

Moricet. — Vous oubliez qu’en pénétrant sous ce toit, vous m’avez commis de ce fait le soin de votre réputation : eh bien ! j’entends la défendre jusqu’au bout, et cela même contre vous-même.

Léontine. — Contre moi-même !

Moricet. — Oui, contre vous-même ! Pour vos gens, pour tout le monde, vous êtes à la campagne, chez votre marraine. Eh bien ! vous devez y rester chez votre marraine… ! si vous ne voulez pas que tout le monde comprenne que votre marraine est une vieille balançoire, ah ! bien ! vous verrez alors les commérages !

Léontine, bien catégorique. — Une fois ! deux fois ! vous ne voulez pas me laisser partir ?

Moricet, bien carré. — Non ! — non ! — non !

Léontine, ôtant son manteau. — C’est très bien ! je passerai la nuit… sur ce canapé !

Elle pose son manteau sur la partie droite du canapé et s’assied rageusement.


Moricet. — Eh bien ! très bien !… et moi, sur cette chaise.

Il s’assied, furieux également, sur la chaise, à droite de la table.


Léontine. — Comme vous voudrez !

Ils sont assis tous les deux se tournant à moitié le dos. Elle, calmant ses nerfs sur les coussins qu’elle tourne et retourne rageusement, les bourrant de temps en temps d’un coup de poing. Lui marmotte des paroles inintelligibles, et de sa main droite, dont l’avant-bras est appuyé sur la table, éparpille sans s’en apercevoir tous les radis qui sont dans le ravier. S’apercevant tout à coup que sa main est mouillée par l’eau du ravier, il s’essuie rageusement à la nappe de la table.


Moricet, après un temps. — Ah ! je me souviendrai de celle-là !

Léontine, toujours le dos tourné. — Oh ! pas plus que moi !

Moricet. — Une nuit d’amour passée chacun sur une chaise !

Léontine, sans se retourner et par dessus son épaule. — Mais je vous en prie, ne vous dérangez pas pour moi, vous avez votre lit, couchez-vous !

Moricet. — Eh bien ! et vous ?

Léontine, même jeu. — Oh ! moi, moi j’irai dans la pièce à côté, il y a bien un fauteuil, une chaise longue…

Moricet, se levant. — Mais je ne le souffrirai pas, c’est vous ! vous qui prendrez cette chambre.

Léontine, se levant. — Moi, coucher dans votre lit ? Oh ! jamais !

Moricet. — Mais sans moi, voyons, sans moi.

Léontine. — Oh ! non, mais je l’espère bien ! il ne manquerait plus que ça !

Moricet. — Eh ! bien, alors !

Léontine. — Mais sans vous, comme avec vous, le résultat serait le même. Elle va à la cheminée.

Moricet, avec un hochement de tête. — Ca dépend du point de vue auquel on se place !

Léontine, à la cheminée, frottant des allumettes qui ne s’allument pas et les jetant successivement. — Non, non !… Je m’installerai à côté sur la chaise longue et je dormirai comme ça, ou je ne dormirai pas ! ce sera ma punition.

Moricet. — Ah ! là, mon Dieu ! et tout ça pour… Oh ! cette concierge !

Il montre le poing à la porte.


Léontine, qui a enfin réussi à faire prendre feu à une allumette, allumant la bougie qui est dans le bougeoir sur la cheminée. — Vous me donnerez seulement une couverture, quelque chose ?

Elle prend le bougeoir pour aller dans la chambre, deuxième plan droit.


Moricet, se dirigeant vers le lit. — Je veux bien… (Il rejette le couvre-pied sur le pied du lit, avec mauvaise humeur — après un léger temps.) Mais vous savez, vous regretterez !

Léontine, d’un air hautain. — Quoi ?

Moricet. — D’abord, il fait un froid de loup là-dedans.

Léontine, prenant son manteau qui est sur le canapé et remontant. — Allez ! allez toujours !… j’allumerai du feu.

Moricet, furieux. — Oh ! cette concierge !

Léontine. — Ah ! on m’y reprendra encore.

Elle entre brusquement dans la pièce droite, dont elle ferme la porte avec violence.

Scène X

Moricet, puis Madame Latour, puis Léontine


Moricet, retirant la couverture de laine blanche qu’il traîne par un bout jusqu’à l’avant-scène, si bien qu’à un moment il manque de tomber, ses pieds s’enchevêtrant dans la couverture. — À part, tout en plissant un des côtés de la couverture de façon à la contenir dans ses deux mains. — Ah bien ! merci, en voilà une scène ! Si elle croit que c’est délicat ce qu’elle fait là ! me promettre, et puis ensuite… ah non ! je suis bon garçon ! mais après tout, si elle doit faire tant d’histoires !… il y en a d’autres. (Il remonte vers le canapé, puis se retournant comme pour donner une satisfaction à son dépit.) Car, au fond, elle n’est pas si jolie que ça ! (Il se trouve au-dessus du canapé.) Oh ! il fera chaud quand on m’y reprendra ! (On frappe à la porte.) Qu’est-ce que c’est ?

Il dépose la couverture sur le dossier du canapé et va ouvrir.


Madame Latour, entrant à moitié, très embarrassée. — C’est moi, monsieur Moricet.

Moricet, tenant la porte. — C’est encore vous ? Ah ! non ! allez-vous-en, vous ! Merci, je vous ai assez vue !

Il lui fait faire demi-tour et s’apprête à fermer la porte sur elle.


Madame Latour, revenant à la charge. — Mais, Monsieur, c’est le locataire d’à côté, votre voisin de palier, qui m’envoie vers vous.

Moricet. — Eh bien ! je m’en fiche, je ne le connais pas. Il lui fait faire demi-tour, voulant absolument la congédier.

Madame Latour, même jeu. — Je sais bien !… seulement sa nièce vient d’avoir une attaque de nerfs et comme il sait que vous êtes médecin…

Moricet. — Eh bien ! dites-lui que je ne suis pas médecin de nuit. Et maintenant filez, n’est-ce pas ! je n’ai pas envie que vous compliquiez encore la situation.

Il la pousse dehors.


Madame Latour, en s’en allant. — Merci, Monsieur, merci bien, je lui dirai.

Moricet, après avoir fermé brusquement la porte sur elle et donné un tour de clé, allant à la chaise à droite de la table et tout en déboutonnant ses bottines, en mettant successivement chacun de ses pieds sur la chaise. — A-t-on jamais vu ! il a de l’aplomb, ce locataire ! Je me fiche de sa nièce et de son attaque de nerfs. (Voyant Léontine qui entre et qui a l’air de chercher quelque chose. Tout en continuant de déboutonner ses bottines.) Qu’est-ce que vous cherchez ?

Léontine, sèchement, tout en allant droit à la cheminée. — Des allumettes pour allumer le feu.

Moricet, toujours en train de se déboutonner. — Là, sur la cheminée.

Léontine. — Eh bien ! je vois bien, je ne suis pas aveugle. Elle prend la boîte et rentre.

Moricet la regarde partir, interloqué, puis descendant à gauche avec un ricanement amer. — Oh ! non, quel caractère ! Quel caractère !… Et son mari ! son pauvre mari, obligé de vivre avec elle !… je le plains. (On frappe à la porte.) Oh ! encore ! (Haut.) Qu’est-ce que c’est ?

Voix de Duchotel. — C’est moi, votre voisin.

Moricet. — Oh ! mais il m’embête ! je vais l’envoyer promener.

Il remonte à la porte de gauche.

Scène XI

Moricet, Duchotel


Moricet, ouvrant brusquement la porté. — Quoi ?… Qu’est-ce que vous voulez ?

Duchotel, sans voir Moricet. — Mon Dieu ! monsieur…

Moricet, à part. — Duchotel ! (Haut.) On n’entre pas !

En ce disant, il referme brusquement la porte, mais Duchotel, qui avait déjà le corps à moitié engagé dans la porte, reste pris par le bras.


Duchotel, essayant de dégager son bras. — Oh ! aïe !

Moricet, à part. — Oh ! mon Dieu ! et sa femme qui est là !

Il s’adosse contre la porte.


Duchotel, derrière la porte. — Mais vous me faites mal au bras !

Moricet, toujours adossé à la porte. — Je vous dis qu’on n’entre pas !

Duchotel, envoyant du dehors une poussée à la porte qui envoie promener Moricet presque au milieu de la chambre. — Ah çà ! mais vous allez finir, n’est-ce pas ?

Moricet, allant donner dans le canapé. — Oh !

Duchotel, reconnaissant Moricet et sursautant de stupéfaction. — Moricet !

Moricet, affectant la surprise. — Duchotel !… Ah ! ah ! toi ?… Elle est bien bonne !

Duchotel, tout en se frottant son bras endolori. — Comment, c’est toi qui habites ici ?

Moricet, essayant de se donner l’air dégagé. — Mais comme tu vois ; je ne te l’avais pas dit ?

Duchotel. — Non !

Moricet. — Ah ! c’est que je viens de louer ce soir, voilà.

Duchotel. — Ah ! mais alors, c’est toi le médecin ?

Moricet, affectant de rire. — Mon Dieu ! oui, c’est moi le médecin, c’est moi le médecin. (À part.) Oh ! là, là ! pourvu que Léontine…

Duchotel. — Qu’est-ce que tu as ?

Moricet, l’air aussi dégagé qu’il peut : — Moi ? rien, rien… (On entend un bruit de trappe que l’on baisse dans la pièce à côté, ce qui fait tressauter Moricet.) Allons, bon ! elle fait marcher la trappe de la cheminée !

Duchotel, qui a entendu, indiquant la chambre où est sa femme. — Qui est-ce qui est par là ?

Moricet, affectant l’air le plus dégagé. — Hein ? Rien ! des ramoneurs pour la cheminée !

Duchotel, railleur. — À cette heure-ci ?

Moricet, même jeu. — Oui, ce sont des ramoneurs de nuit… Ca se fait la nuit maintenant. (Il court à la porte de la chambre où est Léontine et pousse le verrou. — À part.) Ouf ! comme ça, elle ne sortira pas !…

Duchotel, qui n’a pas bougé de sa place, à Moricet, d’un air railleur. — Pourquoi pousses-tu le verrou ?

Moricet, très décontenancé. — C’est pour la suie…, pour que la suie n’entre pas ici !

Duchotel, redescendant un peu. — Allons donc, mon cher, tu me racontes des histoires !… avoue donc que tu es en bonne fortune !

Moricet. — Moi ?…

Duchotel. — Mais quoi, il n’y a pas de honte ; d’ailleurs je n’ai qu’à voir ce petit souper à deux couverts.

Moricet. — Mais non, mais non, le souper, le souper, il y était quand j’ai loué l’appartement ! C’était un appartement garni.

Duchotel, railleur. — Mâtin ! on garnit bien les appartements… Allons ! voyons, ne fais donc pas le cachottier. D’abord on me l’a dit… que tu avais une liaison avec une femme du monde.

Moricet, effaré. — Qui ?… Qui t’a dit ?

Duchotel. — Madame Latour, la concierge !

Moricet, au comble de l’effarement. — La c… oh ! cette concierge ! cette concierge ! (Changeant brusquement de ton.) Eh bien ! oui, là, je l’avoue, je suis en bonne fortune.

Duchotel. — Ah ! ah ! allons donc ! et… (Lui prenant le bras) quelle est l’heureuse victime ?

Moricet. — Ah ! mon ami, la discrétion !…

Duchotel, très bon enfant. — Allons, voyons, à moi ?

Moricet. — Tiens ! justement, à toi.

Duchotel. — Tu as peur que j’aille le dire ?

Moricet. — Oh ! non.

Duchotel. — Eh ! bien, alors !… Allons, voyons !

Moricet. — Eh bien !… c’est…

Duchotel. — C’est ?…

Moricet, cherchant. — Euh !… (Avec aplomb.) Madame Cassagne !… là !

Duchotel, lui lâchant le bras et lui envoyant une poussée en riant. — Blagueur !

Moricet, interloqué, mais voulant tenir bon. — Parole !

Duchotel, haussant les épaules. — Allons donc !… (Après un petit temps, pour ménager l’effet.) Je suis avec elle !

Moricet. — Hein !

Il en recule jusqu’au-dessus du canapé et pour dissimuler son embarras, il étale machinalement la couverture sur le dossier du canapé, tout en riant d’un rire forcé qui lui donne l’air absolument sot.


Duchotel. — Oui ! enfin, tu n’as pas confiance en moi, à ton aise ! En attendant, je suis enchanté que tu sois le médecin et je t’emmène.

Il remonte vers Moricet et le prend par la main pour l’emmener.


Moricet, effaré. — Hein ! où ça ?

Duchotel. — Mais chez ta voisine, madame Cassagne, qui vient d’avoir une attaque de nerfs.

Moricet, même jeu. — Hein ! tu m’emmènes chez… (À part.) Oh ! et Léontine, mon Dieu !

Duchotel. — Allons, viens, c’est la porte en face !… moi, je descends chez la concierge pour l’envoyer chez le pharmacien, et je te retrouve.

Au moment où Duchotel va pour sortir on voit le bouton de la porte derrière laquelle est enfermée Léontine qui tourne d’abord lentement, puis furieusement et la porte elle-même qui s’agite avec rage — Ce jeu de scène arrête Duchotel.


Moricet, affolé. — Allons bon ! la porte qui s’agite !…

Duchotel, narquois. — Dis donc, il y a ton ramoneur qui veut sortir.

Moricet, très troublé. — Oui, oui ! Ca ne fait rien ! (La porte s’agite de plus belle. On frappe à coups de poing. — À part.) Elle va crier, il reconnaîtra sa voix. (À ce moment les coups de poing redoublent accompagnés de cris : "Moricet, Moricet !" — Moricet, éperdu, se précipita sur la porte et pour couvrir la voix de Léontine, il entonne à tue-tête l’air de Faust "Anges purs…" avec, de sa part également, accompagnement de coups de poing sur la porte, dans l’espoir aussi de faire taire Léontine — chantant)

Anges purs, anges radieux,
Portez mon âme au sein des cieux.


Duchotel. — Qu’est-ce qui te prend ?

Moricet. — Ne fais pas attention ! (Chantant à tue-tête pendant que les cris de Léontine continuent et que la porte ne cesse de s’agiter.) Dieu juste, à toi je m’abandonne.

Duchotel, chantant également : Dieu bon, je suis à toi, pardonne !

Moricet, allant à lui. — C’est ça, chante aussi.

Moricet et Duchotel, ayant chacun un bras sur l’épaule de l’autre, et face au public, chantant en chœur pendant que la porte s’agitei : Anges purs, anges radieux !…

Duchotel, pendant que Moricet continue à chanter tantôt en sourdine, tantôt avec des éclats de voix afin de toujours couvrir les cris de Léontine. — Oui, mais tu sais, tu m’ennuies… tu m’ennuies avec tes chants ; je cours chez la concierge… Toi, tu vas chez madame Cassagne. (Criant à Moricet qui chante toujours.) Tu entends ce que je te dis ? (Moricet sans interrompre son chant fait signe que oui.) Allons, à tout à l’heure ! Il sort.

Moricet ferme vivement la porte derrière Duchotel et, dès qu’il est sorti, s’adossant, anéanti, au chambranle de la porte. — Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! quelle affaire !

La porte de droite s’agite furieusement


Voix de Léontine, furieuse. — Ouvrez ! allez-vous ouvrir ?

Moricet. — Voilà ! voilà !

Il va ouvrir la porte de droite.

Scène XII

Moricet, Léontine


Léontine, furieuse. — Ah ! çà ! Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ? Qu’est-ce qui vous prend de m’enfermer et de hurler à tue-tête ?

Moricet. — Oh ! hurler… (Changeant de ton, très agité.) Léontine ! je m’éloigne un instant, au nom du ciel ne bougez pas ! ne vous montrez pas : il y va de votre honneur !

Léontine. — Qu’est-ce que vous dites ?

Moricet. — Je ne peux pas vous en expliquer davantage ; si on frappe, n’ouvrez à personne, je m’en vais et je reviens.

Il sort en courant par la porte de gauche.


Léontine, qui est restée interdite ; brusquement. — Eh bien ! qu’est-ce qu’il fait ? il s’en va ! (Courant à la porte de gauche, l’ouvrant et appelant.) Moricet ! Moricet ! Ah ! mon Dieu ! mais qu’est-ce qu’il lui prend ? (Traversant la scène.) Oh ! non, non, je vais passer mon manteau et descendre demander à la concierge, il n’y a que ça à faire… (Au moment d’entrer dans la pièce de droite, deuxième plan.) Ah ! quelle nuit !… Mon Dieu ! quelle nuit !…

Elle disparaît en laissant retomber le battant de la porte sur elle.

Scène XIII

Léontine, puis Duchotel, puis Moricet

À peine Léontine, est-elle sortie que Duchotel entre d’un pas rapide, tenant à la main un flacon de sels et une bouteille de fleur d’oranger.


Duchotel, descendant en scène. — Là, des sels, de la fleur d’oranger, j’ai ce qu’il faut !… voyons si Moricet !… Je suis sûr qu’il est encore là… (Il remonte dans la direction de la chambre où est Léontine ; — à ce moment dans cette même pièce on entend le bruit d’une chaise qui tombe.) Oui, on remue par là. (Frappant à la porte de droite sans l’ouvrir.) Eh ! bien, allons, voyons !

Il redescend jusqu’à l’extrême gauche.


Léontine, paraissant. — Ah ! c’est heureux !… (Reconnaissant son mari qui lui tourne le dos en marchant.) Ciel ! mon mari !…

Affolée, elle jette un regard rapide et désespéré autour d’elle pour chercher où se cacher… À ce moment elle aperçoit à portée de sa main et sur le dossier du canapé qui est devant elle la couverture de laine déposée là par Moricet ; elle n’a que le temps de s’en saisir et de se la jeter sur la tête, de telle sorte qu’elle en est couverte entièrement.


Duchotel, se retournant à ce moment et sursautant en apercevant ce corps humain sous cette couverture qui lui donne l’air d’un fantôme. — Hein ! (Après un temps.) Qu’est-ce que c’est que ça ? (Voyant Léontine qui, sous sa couverture, essaye de se diriger vers la chambre de droite.) Ah ! mon Dieu ! ça marche !… (Pendant que Léontine fait encore quelques pas.) En voilà une idée de se déguiser en revenant. (Voyant Léontine qui, marchant à l’aveuglette sous sa couverture, est sur le point de se cogner dans la cheminée.) Prenez garde ! madame, vous allez vous brûler ! (À cet avertissement Léontine recule vivement, ce qui la met juste devant le canapé ; à part.) Eh ! parbleu, ce doit être la femme du monde en question ! (Haut et galamment à Léontine.) Ne craignez rien, madame ! je respecterai votre incognito !… (Léontine s’incline sous sa couverture en signe de remerciement.) Je venais savoir seulement si M. Moricet était encore là. (Léontine fait signe que non en tournant plusieurs fois la tête de gauche à droite.) Il est parti ! (Léontine fait signe que oui en secouant plusieurs fois la tête de haut en bas.) Merci, madame, c’est tout ce que je voulais savoir… (Il la salue profondément, Léontine lui répond par une grande révérence.) Désolé de vous avoir dérangée. (Il remonte vers la porte de sortie et se cogne dans Moricet qui entre brusquement, tout essoufflé.) Ah ! te voilà !

Moricet. — Encore lui !…

Duchotel. — Eh bien !

Léontine toujours sous sa couverture se laisse tomber sur le canapé.


Moricet, apercevant Léontine sous sa couverture. — Et elle !… elle, devant lui !

Il fait vivement passer Duchotel à sa droite, de façon à se trouver entre Léontine et lui.


Duchotel. — Qu’est-ce que tu as encore ?

Moricet, vivement. — Rien, rien.

Duchotel, indiquant Léontine. — Ah ? oui…

Il se met à rire.


Moricet, s’efforçant de rire aussi pour se donner une contenance tout en indiquant Léontine à l’imitation de Duchotel. — Oui, oui ! (À part.) Ah ! mon Dieu ! s’il se doutait !

Duchotel, changeant de ton. — Mais dis donc ! Tu as été là-bas ?

Moricet, qui n’y est plus. — Hein ? non ! heu ! oui ! oui !

Duchotel. — Quoi ? non ! oui ! Y as-tu été ?

Moricet. — Mais oui ! c’est fait, je l’ai saignée !…

Duchotel. — Saignée ? mais on ne saigne pas pour cela !

Moricet, essayant de le faire partir. — Non, je sais bien, mais enfin ! quand on est pressé, ça ne lui a pas fait de mal, c’est tout ce qu’il faut. Va, va, on t’attend.

Il le pousse vers la porte de sortie.


Duchotel, résistant un peu. — Bon ! bon ! je te comprends : tu as hâte de… (Au moment de sortir, se dérobant à la poussée de Moricet et redescendant légèrement.) Dis donc, charmante ta conquête !… un peu couverte.

Moricet. — Oui, oui ! c’est exprès, c’est une cure ! c’est une cure !

Duchotel. — Ah ? Alors !… (Comme s’il allait sortir.)

Allons, au revoir, heureux coquin !


Moricet, lui ouvrant la porte pour qu’il soit plus tôt sorti. — Au revoir !…

Duchotel, au moment de sortir, redescendant un peu dans la direction de Léontine et lui faisant un grand salut en manière de plaisanterie. — Madame ! (À ce mot de "madame", Léontine se lève tout d’une pièce et salue ; Duchotel gagne la porte d’un pas allègre. — Gaiement à Moricet :) Allons ! bonne chance, toi !

Il sort.


Moricet. — Merci !

Il veut refermer la porte sur lui.


Duchotel, reparaissant. — Eh ! dis donc !… pense à moi !

Moricet. — Je m’y manquerai pas !

Duchotel s’en va en riant.


Moricet. — Ouf !

Il ferme la porte à laquelle il donne un tour de clé et, anéanti, s’effondre le dos contre la porte.

Scène XIV

Moricet, Léontine


Léontine, se débarrassant vivement de la couverture et retombant sur le canapé. — Parti ! Ah ! que j’ai eu peur ! je sens mes jambes qui se dérobent.

Moricet, descendant en scène. — Ah ! quelle situation ! mon Dieu ! quelle situation !

Léontine, tout en roulant machinalement et d’un air accablé sa couverture dont elle arrive à faire une sorte de boule. — Qu’est-ce que nous allons faire à présent ? je suppose que nous allons partir, hein ?

Moricet. — Partir ! Ah ! jamais de la vie ! moins que jamais !

Léontine. — Comment ? vous voulez que je reste ici quand mon mari…

Moricet. — Mais justement !… Si nous partons, il peut nous rencontrer, nous voir !… tandis qu’ici, au moins, nous sommes à l’abri. (Allant à la porte d’entrée.) La porte est fermée à double tour, je mets la clé sur la table de nuit et personne ne peut plus entrer.

Et ce disant, il est allé poser la clé sur la table qui est à la tête du lit.


Léontine, se levant à bout de forces et se traînant à gauche avec sa couverture en boule dans ses bras. — Ah ! non, non, j’aime mieux tout que ces émotions-là !

Elle laisse tomber sa tête sur la couverture qu’elle tient enroulée, comme elle ferait d’un oreiller.


Moricet. — Allons, voyons… du courage ! Tout danger est à présent écarté ! Eh bien ! ce que nous avons de mieux à faire, c’est de tâcher de dormir jusqu’à demain matin. Alors vous pourrez sans risque réintégrer votre domicile comme une personne qui revient bien tranquillement du château de sa marraine, mais jusque-là, dormons !

Il remonte vers le lit.


Léontine, anéantie. — Si vous croyez que je vais pouvoir dormir !…

Elle se dirige vers la porte de droite.


Moricet. — Eh ! bien, tâchez ! moi, je vais essayer d’en faire autant ! Bonsoir !

Il retire sa jaquette qu’il dépose sur le dossier du fauteuil au pied du lit.


Léontine, sèchement. — Bonsoir ! (Au moment de sortir, avec rage.) Ah ! je ne vous la pardonnerai jamais, celle-là !

Elle entre dans la pièce, à droite, en emportant sa couverture.


Moricet, après qu’elle est partie haussant les épaules comme un homme qui s’en moque. — Ah ! pfutt !

Léontine, reparaissant. — Vous dites ?

Moricet, prenant un air navré. — Hein ? Je dis : "Ah ! là, là, là, là !"

Léontine. — Ah ? bon !

Elle rentre dans la pièce de droite dont elle referme la porte sur elle.

Scène XV

Moricet, Léontine


Moricet, haussant les épaules. — Oh ! bien ! au point où nous en sommes !… (enlevant son gilet, et déboutonnant par devant ses bretelles qu’il rejette en arrière.) Ah ! j’ai eu une fière idée de me fourrer dans ce guêpier-là ! (Tout en allumant la bougie qui est à côté de son lit.) Pauvre petite femme ! elle sera très mal, couchée par là !… (Avec philosophie.) Enfin ! moi, je serai très bien ! (Il pose la bougie allumée sur le guéridon et va éteindre la lampe qu’il porte sur le piano.) Ah ! on m’y reprendra encore à vouloir subjuguer des femmes du monde ! (Remontant jusqu’à la porte.) Voyons, c’est bien fermé… ? oui, pas de danger qu’on entre, je puis me coucher. (Il s’assied sur le fauteuil qui est au pied de son lit, enlève ses bottines qu’il jette l’une après l’autre devant lui, retire son pantalon et après s’être levé, le dépose sur le dossier du fauteuil où sont déjà sa jaquette et son gilet. Cela fait, il grimpe dans son lit, se glisse sous les couvertures qu’il dispose de façon à être aussi bien que possible, puis se remettant sur son séant.) Eh bien ! Voilà !… on ne le dirait pas !… je suis en bonne fortune !… Moi ici, elle là-bas : ça s’appelle une intrigue d’amour. Ah ! dors, va, imbécile ! C’est ce que tu as de mieux à faire. (Il souffle sa bougie. — Nuit.) Au surplus, ces émotions-là m’ont brisé. (Il se refourre sous ses couvertures. — Bâillant.) Au diable, les femmes du monde !

Moment de silence. — Léontine paraît.

Léontine, entrant avec son bougeoir à la main et se dirigeant vers le canapé. — Tout en marchant. Ah ! Vous êtes déjà couché, vous !

Elle choisit un coussin entre ceux qui sont sur le canapé.


Moricet, se redressant à demi. — Mais dame, oui !… puisque je n’ai que ça à faire !

Léontine, tout en palpant nerveusement les différents coussins pour choisir le plus confortable. — Ah ! quand vous négligerez vos aises, vous !… pourvu que vous ne vous gêniez en rien, le reste vous est bien égal.

Moricet, se mettant sur son séant. — C’est… pour me dire ça que vous êtes revenue ?

Léontine, sèche. — Non, je suis revenue pour chercher un coussin pour mettre ma tête.

Moricet. — Eh bien ! vous l’avez ?

Léontine, aigre, son coussin sous le bras gauche, son bougeoir à la main droite. — Eh ! bien, oui, je l’ai ! (Remontant un peu vers lui.) Ah ! peu vous importe, à vous, que je passe la nuit sur une chaise longue ! Monsieur est bien couché…

Moricet, suppliant. — Oh ! voyons, Léontine !…

Léontine. -… Et monsieur va dormir tranquille avec la conscience du devoir accompli.

Moricet, agacé, se refourrant dans ses couvertures et tournant carrément le dos à Léontine. — Ah ! la ba da !

Léontine, continuant de plus belle. — Monsieur a failli perdre de réputation une femme honnête, une épouse fidèle, car enfin, sans ma bienheureuse couverture, ça y était !… j’étais surprise chez vous. J’avais beau avoir ma conscience pour moi…, pour tous, j’étais la femme coupable… et vous me direz que vous êtes un galant homme… ? allons donc !… (Allant au lit.) Non, mais osez donc le dire que vous êtes un galant homme ! (Moricet qui s’est endormi répond par un superbe ronflement. — Exaspérée.) Il dort !… oh !

Elle est sur le point de lui jeter le coussin sur la tête, mais elle réprime ce mouvement — puis, indignée, elle rentre dans son appartement dont elle referme avec colère la porte sur elle. — Obscurité. — Moricet continue à dormir.

Scène XVI

Moricet, Gontran

À ce moment, on entend une clef qui tourne dans la serrure de la porte d’entrée, la porte s’entr’ouvre doucement et Gontran paraît.


Gontran. — Oh ! cristi ! qu’il fait noir !… et je n’ai pas d’allumettes. (Il descend à tâtons jusqu’à l’extrémité droite de la table — et sa main vient donner dans le ravier aux radis. — Se sentant mouillé, il secoue sa main pour se sécher, puis, à mi-voix dans la direction du lit :) N’aie pas peur, ma petite Urbaine, c’est moi, Gontran. (À part.) Elle ne répond pas…, elle doit dormir. (Il remonte vers la porte d’entrée, tire ostensiblement son trousseau de clés de sa poche, referme la porte à double tour, remet son trousseau dans sa poche tout en disant :) Comme c’est commode d’avoir sa clef, on peut venir à n’importe quelle heure ! (Redescendant.) Elle va être joliment contente de me voir. (On entend Moricet ronfler. Gagnant la droite.) Oui, elle dort, je viens de l’entendre respirer avec la régularité d’une personne qui repose… (Nouveau ronflement plus violent.) Seulement, elle a l’air un peu enrhumée ; pourvu qu’elle n’ait pas peur ! Non !… je vais la réveiller par un baiser une personne qui vous embrasse n’est jamais bien effrayante. (Il se rapproche du lit, les ronflements redoublent.) Oh ! mais elle est fortement enrhumée ! (Il embrasse Moricet qui répond par un grognement.) Elle a le sommeil dur !

Il grimpe sur le lit et se couche près de Moricet qu’il embrasse.


Moricet, à moitié endormi. — Qu’est-ce que c’est ?

Gontran, se redressant. — Un homme !

Moricet, même jeu. — Léontine, c’est vous ?

Il entoure le cou de Gontran de ses bras.


Gontran, terrifié. — Laissez-moi !…

Gontran se débat. Lutte des deux hommes, mêlée de cris, de coups de traversin, d’oreillers, charivari énorme au bout duquel Gontran finit par glisser dans la ruelle entre le lit et le mur.


Moricet, bondissant hors du lit et affolé, cherchant à tâtons autour de lui. — Qui est-ce qui est là ? Il y a un homme ici ! Ah ! mon Dieu ! où sont les allumettes ? (Il enfile rapidement ses pantoufles et se précipitant chez Léontine.) Et Léontine ? Il est peut-être chez Léontine.

Il disparaît.


Voix de Léontine. — Qu’est-ce qu’il y a ?

Gontran, qui pendant ce temps a passé sous le lit, sortant de sa cachette et se précipitant vers le placard de droite. — Ce doit être le vieil ami d’Urbaine. Vite ! gagnons le placard !

Il disparaît à droite, premier plan.

Scène XVII

Moricet, Léontine, Gontran dans le placard, puis Bridois


Moricet, revenant comme un fou suivi de Léontine également épouvantée ; — elle a une bougie allumée à la main. — Je vous dis qu’il y a un homme ! je vous dis qu’il y a un homme !

Léontine, affolée. — Mais où çà ?… où çà ?

Ils cherchent partout, Moricet a gagné l’extrême gauche au-dessus de la table, Léontine est près du lit.


Moricet, redescendant entre la table et le piano et regardant sous la table. — Je ne sais pas ! Cherchons ! cherchons !

Léontine. — Ah ! vous me ferez mourir de peur !… Où avez-vous vu un homme ?

Moricet, tout en passant devant la table et gagnant le canapé. — Là ! dans mon lit ! il m’a embrassé !

Il se met à plat ventre et regarde sous le canapé.


Léontine, tout en allant vers la porte de sortie. — Ah çà ! Vous êtes fou !… Vous avez eu le cauchemar !

Moricet, se relevant. — Puisque je vous dis qu’il m’a embrassé !

Léontine, qui a inspecté la serrure de la porte de sortie. — Et tenez ! Voyons, la porte est encore fermée à double tour, il n’est pas entré par le trou de la serrure !

Moricet, allant rejoindre Léontine à la porte, l’air absolument abruti. — La porte est fermée ?

Léontine, lui éclairant la serrure. — Mais, dame, regardez !

Moricet, gagnant la droite vers la cheminée. — Ah !… Elle est forte celle-là ! Voyons, je ne suis pas fou, je n’ai pas eu le délire ! (Indiquant sa joue.) J’ai bien senti enfin.

Léontine, toujours son bougeoir à la main, descendant entre le piano et la table. — Mais non, voyons, c’est un cauchemar.

Moricet, ne sachant plus que croire. — Un cauchemar ?

Léontine, passant devant la table et se laissant tomber sur la chaise à droite de la table sur laquelle elle pose son bougeoir allumé. — Ah ! Non ! Vous savez, mon ami, ça n’est plus drôle ! On ne me fait pas de ces émotions-là.

Moricet, qui brisé d’émotion est allé également s’affaler sur le canapé. — Léontine ! Je vous demande pardon ! Mais j’ai tellement cru ! Ah ! bien ! C’est égal, j’aime mieux ça.

Léontine, furieuse. — Oui ! Eh bien, moi j’aime mieux autre chose ! Ah ! Quelle nuit ! Mon Dieu ! Quelle nuit !

Moricet. — Ah ! Oui, quelle nuit !

Ils restent là, un moment anéantis, sans rien dire. Tout à coup, à la porte d’entrée, on frappe trois grands coups successifs, mais légèrement espacés. — Chacun de ces coups leur donne un soubresaut.


Léontine, paralysée de terreur et d’une voix étranglée. — On a frappé !

Moricet, même jeu. — Oui.

Voix De Bridois. — Au nom de la loi, ouvrez !

Moricet Et Léontine, bondissant. — Le commissaire !

Ils se précipitent, lui dans la direction de la porte d’entrée, elle du côté de la porte de droite au fond ; pendant tout ce qui suit, on ne cesse de frapper à la porte.


Léontine, affolée. — Nous sommes perdus !

Moricet, même jeu, courant sur place comme un homme qui ne sait où donner de la tête. — Ah ! Mon Dieu ! Cachez-vous !

Léontine, même jeu, courant dans tous les sens. — Mais où ? Mais où ? (ouvrant la porte deuxième plan droit.) Et cette chambre qui n’a pas d’issue !

Voix de Bridois, à l’extérieur. — Ouvrez ! ou j’enfonce la porte !

Léontine. — Ah ! Dans le lit !

Elle veut se précipiter dans le lit pour s’y cacher.


Moricet, l’arrêtant. — Ah bien ! Non ! Non ! Merci ! Pas dans le lit ! Il ne manquerait plus que ça !

Léontine, courant à la fenêtre et l’ouvrant. — Ah ! La fenêtre !

Moricet, l’arrêtant de nouveau. — La fenêtre non plus !… Un deuxième étage !

Léontine, affolée. — Alors où ? où ? Moricet, je vous prie…

Moricet, aussi affolé qu’elle et toujours courant sur place. — Est-ce que je sais ? (Exaspéré.) Mais remuez-vous donc ! Voyons ! Remuez-vous donc !

Voix De Bridois. — Inutile d’essayer de fuir, nous savons que vous êtes là, ouvrez !

Moricet, furieux, parlant dans la direction de la porte. — Mais oui, mais oui ! (Brusquement à Léontine.) Nous n’avons plus qu’une seule ressource, payer d’audace ! (Il est remonté jusqu’au fauteuil où sont ses vêtements et redescendant avec sa jaquette qu’il enfile sans réfléchir qu’il est en caleçon et en pantoufles.) Du calme !… (Boutonnant sa jaquette.) De la tenue !… (Indiquant à Léontine son chapeau qui est sur la cheminée.) Mon chapeau ! mon chapeau ! (Elle le lui passe ; il le met.) Et dites comme moi !

Voix De Bridois. — Vous ne voulez pas ouvrir de bonne volonté ?

Moricet, qui est allé à la porte et l’a ouverte. — c’est bien, monsieur le Commissaire ! Entrez !

Le Commissaire, entrant et parlant à la cantonnade. — Restez là, vous autres !

Il est en habit noir sous son paletot.


Moricet, qui a pris des gants dans la poche de sa jaquette et les met à ses mains pour se donner une tenue irréprochable. — … Et veuillez me dire en vertu de quel mandat vous forcez ma porte à pareille heure ?

Bridois, très digne, retirant son chapeau et montrant son écharpe qu’il a tirée pliée de sa poche. — Je vais vous le dire ! (Changeant de ton.) Mais d’abord, pardonnez-moi, monsieur et madame, de venir vous déranger d’une façon aussi intempestive. Si le magistrat instrumente… (Saluant par petites saccades) l’homme du monde s’excuse.

Moricet, impatienté. — c’est bien, monsieur ! C’est bien !

Le commissaire est près de la table. Moricet et Léontine se tiennent collés l’un près de l’autre, face au public et la main dans la main pour se donner mutuellement du courage.


Bridois, mettant son écharpe dans sa poche. — Ceci dit, je viens, monsieur !… Ou plutôt madame ! À la requête de monsieur votre mari, constater la présence de monsieur dans votre domicile, à cette heure avancée de la nuit !

Moricet, payant d’audace. — Mais, monsieur, je ne vous comprends pas, je suis marié… et madame est ma femme.

Bridois, narquois. — Oui, monsieur, oui ! Nous la connaissons ! On nous répond ça tous les jours ! (Saluant par saccades.) Comme galant homme, j’approuve votre mensonge ! Mais comme magistrat… (Posant son chapeau sur la chaise près de la table et tirant un carnet de sa poche.) Vous vous appelez ?

Moricet. — Docteur Moricet !

Bridois, tout en écrivant. — Et vous, madame ?

Léontine, éperdue. — Moi ?

Moricet, vivement. — Mais… madame Moricet.

Bridois. — Oh ! Pourquoi vous entêter ? Nous savons très bien que madame n’est pas madame Moricet.

Léontine et Moricet, à part. — Dieu !

Bridois. — Madame est madame Cassagne.

Moricet et Léontine, n’en croyant pas leurs oreilles. — Madame Cassagne ?

Moricet. — Madame Cassagne ! Il a dit, vous avez dit… madame Cassagne ?

Léontine, radieuse. — Oui, oui, il a dit madame Cassagne.

Moricet, exultant et se précipitant, comme pour l’embrasser, au cou du commissaire qui se débat et recule jusqu’à l’extrême gauche. — Oh ! Le bon commissaire ! Ce bon commissaire !… (Changeant de ton et très froidement.) C’est en face, monsieur !… Madame Cassagne, c’est en face !

Bridois, interloqué. — En face ?

Moricet, remontant près de Léontine, milieu de la scène. — Mais oui, monsieur !

Bridois, qui est remonté au-dessus et à droite de la table, le dos tourné aux spectateurs. — Permettez. La concierge m’a dit : "au second, la porte à droite." Il me semble que c’est là, ma droite.

Moricet, le faisant pivoter face aux spectateurs. — Oui ! Mais l’escalier va dans ce sens-là !… Alors votre droite, la voilà !

Bridois, confus. — Hein ! Oh ! Monsieur, que d’excuses, je vois ce que c’est ! Je me serai retourné sur le palier, alors ma droite est devenue ma gauche.

Moricet, très digne. — Je ne vous dis pas, monsieur !

Mais on ne réveille pas les gens à pareille heure pour leur dire ça !


Bridois, reprenant son chapeau. — Ah ! Monsieur, je suis désolé. (Saluant.) Monsieur, madame… (Voyant que Moricet l’accompagne jusqu’à la porte.) Continuez, je vous en prie, continuez !

Moricet, haussant les épaules et à lui-même. — "Continuez !"

Bridois, sortant et parlant à la cantonade. — C’est en face ! (De l’extérieur, recevant la porte que Moricet lui ferme violemment sur le dos.) Oh !

Léontine, à bout de forces, allant s’asseoir sur le bras du canapé. — Ah ! non, non ! c’est trop ! c’est trop !

Moricet, piteux, allant s’asseoir sur la chaise à droite de la table. — Léontine !

Léontine. — Quoi ?

Moricet. — C’est trop !

Léontine. — Je viens de le dire.

Moricet. — Je n’avais pas entendu.

Léontine, haussant les épaules, puis se levant pour gagner l’extrême gauche. — Le commissaire, ici ! Ah ! vous mettez le comble à vos faveurs.

Moricet, se levant et descendant au n° 2. — Est-ce que c’est de ma faute ! puisque c’était pour madame Cassagne ! Eh bien, je l’ai envoyé chez madame Cassagne.

Léontine, haussant les épaules, furieuse. — Ah ! oui !

Moricet, poussant un cri étouffé. — Ah ! mon Dieu !

Léontine, tressaillant. — Qu’est-ce qu’il y a !

Moricet, à part. — Et Duchotel qui est chez elle !… Il va se faire pincer par le commissaire.

Léontine. — Qu’est que vous avez, voyons ! qu’est-ce que vous avez ?

Moricet. — Rien ! Rien ! (À part, remontant.) Ah ! le malheureux !

Pour exprimer la gravité de la situation de Duchotel, tout en parlant, il esquisse une courte et inconsciente pantomine symbolique qui consiste, par des secousses simultanées des deux mains, à faire claquer les index contre le reste de ses doigts, tout en soulevant lourdement une jambe après l’autre, de façon à rappeler la danse des ours ou des petits Savoyards.


Léontine, remontant également et se trouvant au 2. — Furieuse. — Enfin, vous êtes content ! vous êtes content de ce qui arrive !

Moricet. — Mais non, je ne suis pas content !… Est-ce que j’ai l’air content ?

Léontine, même jeu. — Mais si, vous dansez ! (Gagnant la chambre de droite.) Oh ! cet homme ! cet homme !

Elle disparaît.


Moricet, qui s’est élancé à sa suite. — Voyons Léontine ! mais écoutez-moi, voyons !

Il disparaît à son tour, en laissant retomber la porte sur lui. — À ce moment, par la fenêtre laissée entr’ouverte par Léontine, paraît Duchotel éperdu ; il fait irruption sur la scène dans une tenue désordonnée, le chapeau sur la tête, le veston et le paletot à moitié mis, l’étui contenant son fusil en bandoulière ; il est en caleçon.

Scène XVIII

Duchotel, Gontran dans le placard, puis Moricet, les Deux Agents, puis Léontine


Duchotel, affolé, allant à droite, à gauche, comme un animal traqué qui cherche une issue. — Au moment de s’enfuir, s’apercevant qu’il est en caleçon. — Ah ! mon Dieu ! mon pantalon ! j’ai oublié mon pantalon ! Je ne puis pas m’enfuir comme ça. (Apercevant le pantalon de Moricet.) Le pantalon de Moricet ! Ah ! je suis sauvé. (Il s’assied sur le fauteuil et enfile le pantalon à la hâte sans s’occuper des bretelles qui pendent sur ses talons.) Là ! et maintenant, je suis sauvé.

Il se dirige en courant vers la porte de sortie qu’il ouvre en tournant la clé laissée à la serrure par Moricet.


Gontran, ouvrant doucement la porte du placard et se disposant à sortir de sa cachette. — Voyons ! Je n’entends plus rien ! (Apercevant Duchotel) Mon oncle !

Il referme brusquement la porte du placard sur lui.


Duchotel, qui l’a reconnu. — Gontran !

Il se sauve précipitamment. — À ce moment, on entend un brouhaha de voix sur le balcon d’où débusquent deux agents en bourgeois ; au même moment Moricet, attiré par le bruit, sort vivement de la chambre de droite.


Moricet. — Quel est ce bruit ?

Premier Agent, indiquant Moricet (n° 1) et s’élançant à sa poursuite. — L’homme au caleçon, le voilà ! c’est bien notre individu !

Moricet.- Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ?

Premier Agent, s’élançant sur lui. — Venez, vous !

Moricet, se sauvant, poursuivi par les agents. — Qu’est-ce que vous me voulez ? Voulez-vous me laisser !

Poursuite générale. — Enfin, après une course dans tous les sens, au moment où Moricet, ayant fait le tour de la table de gauche pour échapper au premier agent qui court après lui, remonte vers le fond de la scène, il est happé au passage par le deuxième agent qui le saisit à bras-le-corps.

Les Deux Agents. — Nous le tenons !

Moricet, hurlant. — Voulez-vous me lâcher !

Premier Agent, essayant ainsi que le deuxième agent d’entraîner Moricet. — C’est bon ! on vous apprendra à vous enfuir en caleçon par les balcons !…

Moricet, se débattant dans les bras du deuxième agent qui le porte littéralement. — Mais voulez-vous me lâcher ? vous êtes fous ! au secours !… au secours !

Premier Agent. — C’est bien ! vous vous expliquerez par là avec le commissaire.

Ils entraînent Moricet malgré sa résistance.


Léontine, sortant, affolée, de la chambre de droite. — Ah ! mon Dieu ! mais qu’est-ce qui se passe ?

Gontran, sortant du placard comme il l’a fait précédemment, reconnaissant Léontine. — Ma tante !

Léontine, reconnaissant Gontran. — Gontran !

Elle se sauve affolée.


RIDEAU

Acte III

Même décor qu’au premier acte

Scène première

Babet, Moricet, puis Léontine

Au lever du rideau, la scène est vide. On entend un coup de sonnette, puis un instant après, la porte du fond s’ouvre.


Moricet, introduit par Babet. — Madame est là ?

Babet, au fond. — Oui, Monsieur, Madame est revenue de la campagne par le premier train !

Moricet, au fond. — Ah ! elle est… ! Et Monsieur ?

Babet. — Pas encore de retour.

Moricet. — Ah ?… Eh bien !… annoncez-moi !

Babet, voyant Léontine qui entre de gauche, deuxième plan. — Voici Madame, Monsieur !

Léontine. — Vous ! (À Babet.) Laissez-nous.

Babet. — Oui, Madame.

Elle sort.


Léontine. — Enfin, vous voilà !

Ils redescendent tous deux.


Moricet. — Ah ! Léontine, je n’ai pas osé me présenter plus tôt de peur d’éveiller les soupçons, mais Dieu sait dans quelle inquiétude j’étais depuis ce matin ! je me demandais ce que vous étiez devenue après le drame de cette nuit.

Léontine. — Ah ! mon ami, je crois que je ne l’ai pas su moi-même, ce que je devenais… Sur le moment, j’ai perdu la tête… je ne comprenais plus ! Vous, disparu, la maison sens dessus dessous, la fenêtre grande ouverte, Gontran surgissant d’un placard !… Enfin, pourquoi, Gontran, je vous le demande ? Ah ! j’ai cru que j’avais le délire ; je me suis sauvée comme une folle, et je me suis trouvée, je ne sais comment dans la rue, tête nue…

Moricet, avec commisération. — Ah ! là ! mon Dieu !

Léontine. — Tout le monde pouvait me reconnaître, et j’aurais marché longtemps de la sorte si je n’avais pas été rappelée à la réalité par un jeune blanc-bec qui est venu à moi et m’a dit : "Madame ! j’ai vingt francs !" — (Après un temps.) Je vous demande un peu ce que ça pouvait me faire qu’il eût vingt francs !…

Moricet. — Il cherchait peut-être de la monnaie.

Léontine. — N’importe, j’ai compris que je ne pouvais pas errer plus longtemps sur la voie publique. Alors, n’osant ni rentrer chez moi, ni me présenter dans un hôtel, j’ai hélé un fiacre fermé !… Ah ! mon ami, quel fiacre !… et j’ai dit au cocher : "Tournez autour de la place de l’Europe, je vous prends à l’heure !" Il a dû me prendre pour une folle, le cocher, et nous avons tourné comme ça jusqu’au matin… Ah ! je la sais par cœur, la place de l’Europe !

Elle va s’asseoir à gauche sur une chaise qui est près de la cheminée.


Moricet, avec commisération. — Ma pauvre Léontine !… (Changeant de ton.) Au moins, vous avez bien reçu ma lettre ce matin, vous expliquant…

Léontine. — Oui !… Ah ! elle m’a édifiée sur la conduite de mon mari, votre lettre… Non, non, quand je pense que vous veniez me soutenir qu’un mari qui fait semblant d’aller à la chasse n’est pas un mari qui va chez sa maîtresse !

Moricet, abasourdi. — Moi ? Ah ! bien, elle est forte !

Léontine. — Voilà où il était, M. Duchotel… chez madame Cassagne !

Moricet. — Si ce n’était que ça ! Mais ce qu’il y a de plus raide, c’est que c’est sur moi que ça tombe !… c’est votre mari qui chasse sans permis, et c’est moi qui ai la contravention.

Léontine, se levant et descendant, à Moricet qui est sur le devant de la scène, un peu à gauche. — Ah ! ça ! Par exemple, c’est bien de votre faute !… Puisque le commissaire vous avait vu un instant auparavant dans l’appartement à côté, vous n’aviez qu’à vous expliquer.

Moricet. — Si vous croyez que je ne l’ai pas fait ! Ah ! bien oui ! "le commissaire !"… si vous croyez qu’on parle comme ça au commissaire… Il m’a répondu : "Je n’ai pas à entrer dans ces détails ; je suis là pour constater des faits, non pour les raisonner. Un homme était dans cette chambre avec madame, cet homme s’est enfui sans pantalon par le balcon, on l’a rattrapé dans la même tenue ! Il se trouve que c’est vous ! Je n’ai pas à en savoir davantage et je dresse procès-verbal. Le reste regarde le juge d’instruction."

Léontine. — Il fallait insister !

Moricet. — Je ne pouvais pas… il était pressé !… il allait dans le monde.

Léontine. — Où ça ?

Moricet. — Au bal de l’Hôtel de Ville.

Léontine, s’inclinant. — Ah !

Moricet. — Oh ! mais cela ne se passera pas comme ça ! je vais de ce pas chez le commissaire ; je lui fais convoquer Duchotel et une fois en présence tous les deux, qu’ils se débrouillent !

Léontine. — Absolument !

Moricet. — Tiens ! c’est vrai ! Pourquoi est-ce que je me dévouerais ? Nous aurions été surpris ensemble, nous deux, est-ce que votre mari se serait dévoué pour nous ? Non ! Eh ! bien, alors !

Léontine. — C’est très juste ! Quant à moi, je sais ce qu’il me reste à faire : le divorce !

Moricet. — Quoi !… vous voulez… ?

Léontine. — Parfaitement !… personne ne sait rien de mon escapade d’hier !… j’ai donc le beau rôle !… Et pour commencer, comme je ne veux pas qu’il reste la moindre trace de mon équipée, vous, vous allez me rendre ma lettre.

Moricet. — Quoi !… votre lettre !… vous exigez ?…

Léontine, carrée. — Parfaitement !

Moricet, tout en fouillant dans les poches de sa jaquette, puis dans celles de son pantalon. — Oh ! tout ce que j’avais pu obtenir de vous ! (Se résignant.) Enfin ! (Changeant de visage.) Allons bon !… où l’ai-je mise ? (Brusquement.) Ah ! mon Dieu !

Léontine, effrayée. — Quoi ?

Moricet. — Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

Léontine, même jeu. — Mais quoi ?

Moricet, d’une voix étranglée. — Elle est dans mon pantalon !

Léontine. — Hein ?

Moricet. — Dans la poche de mon pantalon ! C’est votre mari qui la promène dans mon pantalon !

Léontine. — Ah ! bien !… Nous sommes bien !

Moricet. — Mon Dieu ! mon Dieu ! que faire ?

Léontine. — Ah ! non, non, vous le feriez exprès que vous ne réussiriez pas mieux !

Elle remonte à gauche.


Moricet. — Est-ce que je pouvais prévoir que votre mari prendrait mon pantalon ?

Léontine, à la cheminée. — Ah ! vous ne prévoyez jamais rien !… Et s’il l’a trouvée maintenant, cette lettre ?… s’il l’a lue ?

Moricet. — Oh ! comment voulez-vous ? il sait très bien que le vêtement ne lui appartient pas, il n’aura pas l’indiscrétion…

Léontine. — Est-ce qu’on sait ?

Moricet, sur le devant de la scène. — Ah !… Eh ! bien, alors, vous êtes femme, vous trouverez une explication.

Léontine, descendant à lui. — Ah ! oui !… quoi ?…

Moricet. — Eh bien ! par exemple que le… que la…

Léontine, lui serrant la main. — Merci !

Moricet. — Quelque chose comme ça !

Léontine. — Ah ! tenez, laissez-moi !… Vous ne faites que des maladresses !

Moricet. — C’est ça !… Eh bien, si vous permettez, je vais aller jusque chez le commissaire, c’est l’heure où il m’attend.

Léontine. — Oui, allez, allez !

Ils remontent tous deux.


Moricet. — Pourvu qu’il soit revenu du bal de l’Hôtel de Ville !

Il sort par le fond.

Scène II

Léontine, puis Babet


Léontine, seule, marchant avec agitation. — Non, non, cet homme-là est exaspérant avec son imprévoyance. Enfin, quand on a une lettre de femme, une lettre qui peut la compromettre, on ne la fourre pas dans la poche de son pantalon. Il n’est pas difficile de se dire : "Qu’est-ce qui arrivera, si le mari met mon pantalon ?" Enfin, ça saute aux yeux !… Mais non, il ne réfléchit à rien ! Qu’est-ce que je raconterai à mon mari s’il a trouvé ma lettre ? (Imitant Moricet :) "Que le… que la…" comme dit Moricet, ça ne suffira pas et je perdrai une partie que j’aurais eue si belle, pour une pareille inconséquence ! (S’asseyant à droite de la table.) Oh ! non, non, c’est impossible !

Babet, entrant. — Madame, je viens d’apercevoir Monsieur qui descend de voiture.

Léontine. — Monsieur ! (Sur un ton significatif.) Eh bien, allez lui ouvrir. (Babet sort.) Oh ! je verrai bien tout de suite s’il a pris connaissance de ma lettre ; et si, par bonheur, il ne sait rien, ah ! ah ! ah ! nous nous amuserons, monsieur Duchotel !… Je vais vous laisser patauger !

Babet, revenant. — Voilà Monsieur, Madame !

Scène III

Les Mêmes, Duchotel


Duchotel, dans la tenue du premier acte, à l’exception du pantalon qui est celui de Moricet au deuxième acte, son fusil dans son étui à l’épaule. — Il a dans les mains une énorme bourriche qu’il tient afin de bien la faire voir, bras tendus et à hauteur de sa tête. — Madame !… où est Madame ?

Il pose la bourriche sur le meuble du fond, à gauche.


Léontine. — Toi ! déjà ?

Duchotel. — Ah ! Léontine ! ma Léontine !

Il court à elle et l’embrasse.


Léontine, à part. — Il ne sait rien !

Duchotel, à part, en allant déposer son fusil et son chapeau sur le petit secrétaire à droite. — Elle ne sait rien.

Léontine, au moment où Duchotel revient à elle, haut. — Et tu n’as pas été trop fatigué par ta chasse ?

Duchotel. — Ah ! pas du tout !… pas du tout !… au contraire !

Léontine, railleuse. — Ah ! j’en suis bien aise !

Duchotel. — Nous avons fait une chasse superbe !

Léontine. — Ah ?

Duchotel, allant à Léontine. — Figure-toi, depuis sept heures du matin…

Babet, qui est à gauche un peu au-dessus de la table. — Monsieur n’a pas eu froid ?

Duchotel, étourdiment. — Non ! j’étais au chaud !

Léontine, vivement. — Tu étais au chaud ?

Duchotel, se rattrapant. — J’étais au chaud… dans mes vêtements ! alors !… C’est égal, vois-tu, j’avais hâte de revenir !… c’est drôle, quand je suis loin de toi !… Cassagne voulait absolument me garder, tu sais ?

Léontine, railleuse. — Vraiment ?

Duchotel. — Mais je n’ai rien voulu entendre !… Je lui ai dit : "Nous avons chassé cinq heures… ça suffit !… moi, je retourne auprès de ma petite femme adorée !

Il l’embrasse.


Léontine, à part. — Comédien, va !

Duchotel. — Oh ! si tu savais quelle chasse nous avons faite ! Il faisait un temps !

Léontine. — Oui ! oui !… (D’un air détaché.) C’est sans doute pour cela que tu as changé de pantalon ?

Duchotel. — Hein !… Euh !… Oui… précisément ! Ah ! Tu t’es aperçue ? Les femmes voient tout !

Léontine. — Il est un peu grand !

Duchotel. — Il est un peu grand. Figure-toi, j’étais trempé, alors Cassagne, ce brave ami Cassagne m’a dit : "Tu ne peux pas garder ce pantalon-là, je vais te prêter un des miens !"

Léontine. — Ah ! ah ! c’est ça !

Duchotel. — C’est ça, oui, oui… Il n’est pas tout à fait à ma taille ! Mais, n’est-ce pas, plutôt que d’attraper mal… (Remontant. — À Babet.) Allez donc me chercher le pantalon que je mets tous les jours.

Babet. — Oui, Monsieur

Elle sort.


Duchotel, passant au dessus de la table et descendant à gauche. — Oh ! mais quelle belle chasse !… non, tu n’as pas idée…

Léontine, toujours assise, écoutant son mari avec un intérêt plein de raillerie ; elle est bien face à lui, les deux coudes sur la table et ses deux mains croisées sous son menton. — Oui-da !

Duchotel. — Et puis, tu sais, je me suis distingué ; j’ai été étonnant ! J’ai fait un certain doublé…

Léontine, s’inclinant en manière de félicitation. — Un doublé ! ah !

Duchotel. — Oh ! figure-toi, un chevreuil à gauche qui filait comme ça et qui, en passant, fait lever un coq de bruyère… pan, pan, v’lan !… Ah !… j’ai tué Cassagne !

Léontine, appuyant. — Tu as tué Cassagne ?

Duchotel. — Hein !… Oui… enfin, je l’ai stupéfié !

Léontine. — Ah, bon !… Et le gibier ? est-ce que tu l’as tué aussi ?

Duchotel, un peu décontenancé. — Mais, naturellement !… les deux, ma chère !… c’est bien pour ça que Cassagne…

Léontine. — … a été tué !

Duchotel. — À été… Hein ?… oui… oh ! mais il faut que je te montre tout ce que j’ai rapporté ! (Il va prendre la bourriche au fond.) Tu n’as pas une paire de ciseaux ?

Léontine, se levant. — Mais comment donc ! Je vais t’en chercher. Je suis trop curieuse de voir le résultat de ta chasse !

Elle se dirige vers la porte de gauche.


Duchotel, descendant à droite avec la bourriche. — Oh ! tu verras !

Léontine. — Tartuffe, va !

Elle sort à gauche.


Duchotel, descendant tout à fait à l’avant-scène. — Ouf ! j’ai un poids de moins ! J’avoue que j’étais dans des transes en venant ici. C’est égal, je crois que l’histoire de mon doublé n’a pas fait mal dans le tableau… c’était bien couleur locale… Cette bourriche aussi est bien dans la note !… (Après un petit temps, froidement.) Quarante francs !… chez Chevet12 !… (Il pose la bourriche sur la table.) J’ai dit au vendeur… ou plutôt j’ai crié au vendeur, parce qu’il était sourd comme un pot : "Faites-moi un joli choix de gibier, poil et plume, le tout empaqueté dans une bourriche !…" Il m’a soigné ça !… Au fait, où est donc la note ?… (Il fouille dans la poche de son pantalon et en tire la lettre de Léontine à Moricet.) L’écriture de ma femme, ce n’est pas ça. (Il met la lettre dans la poche de côté de son veston, puis tirant une facture de l’autre poche de son pantalon.) Ah ! voilà la facture ! (Déchirant la facture.) Inutile de laisser traîner des pièces compromettantes !

Il jette vivement le papier au feu, puis regagne immédiatement le milieu de la scène à droite de la table.

Scène IV

Duchotel, Léontine


Léontine, rentrant avec des ciseaux et allant à la table. — Eh ! bien, où est-elle, cette bourriche ?… J’avoue que j’ai hâte d’en voir le contenu.

Duchotel, montrant la bourriche sur la table. — Mais la voilà, chère amie, tu y trouveras toute ma chasse.

Il descend à droite.


Léontine, debout à gauche de la table, et face à Duchotel. — Tu es sûr que c’est bien ta chasse que j’y trouverai ?

Duchotel, avec un peu moins d’assurance. — Comment, si j’en suis sûr !… Mais, dame ! voyons…

Léontine. — C’est que tu me fais l’effet d’un monsieur qui n’y a pas été du tout, à la chasse.

Duchotel. — Allons ! bien, ça va te reprendre comme hier… Voyons, quand je te raconte mes exploits cynégétiques !… quand je te rapporte du gibier plein cette bourriche !

Léontine. — Oui, des lièvres et des lapins !

Duchotel, vivement. — Ah ! non, il n’y en a pas, cette fois ! (Allant s’asseoir, face au public, sur une chaise à droite, près du secrétaire.) Mais ouvre-la, tu verras, ouvre-la.

Léontine, qui est en train d’ouvrir la bourriche. — C’est ce que je fais ! (Ouvrant la bourriche et regardant dans l’intérieur.) Mes compliments ! c’est ta chasse, ça ?

Duchotel, avec satisfaction. — Mon Dieu, oui.

Léontine, tirant un pâté de la bourriche. — Ca ?

Duchotel. — Mais parf… (Se redressant.) Hein !

Léontine, tirant un pâté, puis un autre. — Et ça ?… et ça ?… c’est ta chasse, tout ça ?

Duchotel, affectant de rire et remontant à la table. — Ah ! ah ! ah !… oui, je vais te dire ! c’est exprès ! Tu sais, le gibier, par ces temps orageux…

Léontine. — Ah ! trêve de mensonges !

Duchotel. — Non, mais comprends donc…

Léontine, tout en remettant les pâtés dans la bourriche. — Je n’ai pas besoin de comprendre !

Duchotel, à part. — Oh ! quel idiot que ce marchand ! (Haut.) Voyons, Léontine…

Léontine, même jeu, au-dessus de la table. — Laisse-moi !

Duchotel, à part, passant à gauche. — Je lui dis : "Du gibier empaqueté dans une bourriche…", il entend : "en pâté dans une bourriche !" (Haut.) Léontine, tu ne me crois pas ?

Léontine. — Non !

Duchotel. — Oh !

Léontine. — Non, je ne te crois pas, parce que ta chasse n’est qu’un mensonge, parce que tu n’as pas été à Liancourt !

Duchotel. — Oh !

Léontine. — Et, quant à ton Cassagne, non seulement il n’a pas été avec toi, mais il n’a jamais su ce que c’était, la chasse, de sa vie.

Duchotel. — Vraiment !… Où as-tu pris cela ?

Léontine, descendant à droite de la table. — C’est lui-même qui me l’a dit.

Duchotel, ne pouvant réprimer un sursaut. — Il est donc venu ?

Léontine. — Pas plus tard qu’hier, tu venais de partir.

Duchotel, à part. — Oh ! que c’est bête !

Léontine. — Ah ! ah ! ça t’effondre, ça ?

Duchotel, s’efforçant de prendre l’air dégagé. — Moi ?… Ah ! bien, par exemple !… c’est parce que Cassagne t’a dit… qu’alors tu crois ?… (Avec aplomb.) Mais tu ne connais donc pas Cassagne ? C’est son coup de soleil… Tu ne sais donc pas qu’il a attrapé un coup de soleil en Afrique, et depuis, ça lui a enlevé la mémoire ?… alors, n’est-ce pas, tu lui demandes s’il va à la chasse… il te dit "non"… parbleu ! il est sincère ! il ne se rappelle pas !… Pas chasseur, lui !… Ah ! bien, je voudrais qu’il fût là, tiens ! pour le dire devant moi !… Je voudrais qu’il fût là !

Scène V

Les Mêmes, Babet, Cassagne


Babet, annonçant du fond. — M. Cassagne !

Duchotel, manquant de s’effondrer. — Lui !

Léontine. — Eh ! bien, sois satisfait !

Duchotel, à part. — Oh ! l’animal.

Cassagne, entrant. — Bonjour, madame !… Bonjour, cher ami !

Duchotel, qui est allé vivement à lui, redescendant avec lui de façon à se trouver au 2 entre Cassagne et sa femme — tout en descendant. — Ah ! c’est toi. (Bas et rapidement.) Chut ! pas un mot !

Cassagne, qui ne comprend pas. — À haute voix. — Quoi ? Babet est sortie.

Duchotel, lui serrant les mains. — Ah ! ce bon Cassagne ! (Bas) Nous avons chassé ensemble !

Cassagne, haut. — Non !

Duchotel, bas. — Si !… Si !… (Haut, l’air dégagé.) Et… ça va bien depuis ce matin ?

Cassagne, jovial. — Oh ! depuis ce matin, depuis hier, depuis avant-hier…

Duchotel, avec un rire gêné. — Oui, oui, je sais bien ! (À part.) Est-il bête !

Léontine, allant à Cassagne en écartant son mari pour passer devant lui. — Non, mais mon mari vous demande : depuis ce matin spécialement ! Comme il vous a vu à la chasse…

Cassagne, sans comprendre. — Ah ?

Duchotel, lui faisant des signes derrière le dos de sa femme. — Oui, oui, tu sais bien !… À la chasse !

Cassagne, répétant comme un homme qui ne comprend pas. — À la chasse ?

Duchotel. — Mais oui ! (Il lui fait des signes, qu’il interrompt en rencontrant le regard de sa femme qui l’observe.) Tu te rappelles mon doublé, hein ? pan !… pan !… le coq de bruyère… et le chevreuil !

Cassagne, absolument abruti. — Qu’est-ce qu’il chante ?

Duchotel, à Léontine, avec aplomb. — Tu vois, il se rappelle très bien.

Léontine, remontant au-dessus de la table. — D’ailleurs, nous avons vu le résultat de vos exploits ! (À Duchotel qui a toussé plusieurs fois pour appeler l’attention de Cassagne.) Tu es enrhumé ?

Duchotel, rentrant sa toux dans sa gorge. — Hein ! moi ?… non !

Léontine, railleuse. — Ah ! je croyais ! (À Cassagne.) En avez-vous fait une hécatombe à vous deux !… avoir tué tout ça !

Elle incline la bourriche du côté de Cassagne de façon à lui en montrer le contenu.


Cassagne, s’approchant de la table côté gauche. — Mais c’est des pâtés !

Léontine. — Eh ! bien, oui ! la chasse de mon mari !

Cassagne, riant. — Comment, tu tires des pâtés, toi ?

Duchotel, de l’autre côté de la table, face à Cassagne. — Hein ! mais non, tu sais bien, quoi !… le… (Changeant de ton.) Qu’est-ce que tu as à faire l’imbécile ?

Cassagne. — Ah ! mais dis donc !

Léontine. — Dame ! puisque vous étiez à la chasse ensemble.

Cassagne. — Moi ?

Duchotel. — Mais oui.

Cassagne, redescendant. — Mais non, madame.

Léontine, redescendant également par la gauche de la table, et sans quitter le 2. — Non ?

Duchotel, qui et redescendu comme les autres. — Mais si !… mais si !… (À Léontine.) Tu vois, ma chère amie, c’est ce que je te disais, il ne se souvient pas, c’est son coup de soleil.

Cassagne. — Mon coup de soleil ?

Duchotel. — Mais oui !… naturellement, tu ne t’en souviens pas non plus, de ton coup de soleil, puisqu’il t’a enlevé la mémoire. (À sa femme.) Non, mais crois-tu que c’est triste, une infirmité pareille. (Voyant Léontine qui, adossée à la table, les bras croisés, l’écoute en hochant la tête.) Qu’est-ce que tu as ?

Léontine. — Rien !… J’admire vos qualités de comédien.

Duchotel. — À moi ?

Léontine. — À vous. Ah ! vous avez du talent, mon cher. Mais vrai, il faut que vous ayez une maigre opinion de moi pour penser m’abuser avec des histoires aussi misérables !

Elle descend à gauche. — Cassagne, qui a écouté au début sans comprendre, voyant que les choses se gâtent, et comprenant qu’il est de trop dans la discussion, remonte doucement, en longeant les murs, regardant les tableaux, bibelots, etc., pour se donner une contenance ; il gagne ainsi l’extrême droite après avoir fait le grand tour.


Duchotel. — Ah ! Léontine, je t’assure…

Léontine. — Allons donc ! Est-ce que vous croyez que je ne sais pas tout ? Est-ce que vous pensez que je m’imagine que votre chasse n’a pas été un prétexte pour abriter vos fredaines ? Mais ayez donc le courage de vos fautes, que je puisse me dire : "C’est un homme sans foi, oui !… mais du moins, c’est un homme !"

Elle est remontée nerveusement et va sonner à la cheminée.


Duchotel la suivant. — Voyons, Léontine.

Léontine. — Laisse-moi, tu m’exaspères !

Scène VI

Les Mêmes, Babet


Babet, entrant par le fond. — Elle a sur le bras, plié, le pantalon de Duchotel. — Madame a sonné ?

Léontine, toujours au fond, à gauche, lui indiquant la bourriche. — Oui, emportez ça !

Babet. — Bien, Madame ! (Remettant à Duchotel son pantalon.) Voilà le pantalon que monsieur m’a demandé. J’ai eu à le brosser. (Descendant à la table et au-dessus et voyant le contenu de la bourriche.) Ah ! qu’est-ce que c’est que ça ?

Léontine. — Ca ? c’est la chasse de Monsieur ! Allez !

Babet, étonnée. — Ah ?

Elle sort par le fond, emportant la bourriche.


Duchotel, suppliant. — Léontine ?

Léontine. — Non !

Elle sort de gauche en fermant brusquement la porte.


Cassagne, assis près du secrétaire à droite, à lui-même. — Il y a du grabuge ! il y a du grabuge !

Duchotel, passant au-dessus de la table sur laquelle il pose en chemin son pantalon et descendant, à Cassagne. — Ah ! çà ! triple maladroit, tu ne peux pas te taire !

Cassagne, toujours assis. — Quoi ?

Duchotel. — Tu ne comprends donc rien, toi ? Tu n’as donc pas deviné que je t’avais pris comme prétexte auprès de ma femme, que je lui avais dit que l’allais chez toi ?

Cassagne. — Pourquoi faire ?

Duchotel, étourdiment. — Tiens, parbleu ! parce que je… hein ?… Et puis, est-ce que ça te regarde ?

Cassagne. — Ah ?

Duchotel, sur ces derniers mots, est allé à la table et retournant la chaise droite de la table de façon à ce que le dossier soit face au public, s’assied dos aux spectateurs pour changer de pantalon.


Duchotel, tout en changeant de pantalon. — Non, c’est insensé ! Voilà un garçon qui reste des années sans venir me voir, je m’en fais un alibi très commode, et il faut qu’il choisisse juste le jour où je suis censé être chez lui pour débarquer dans mon ménage.

Cassagne, se levant et passant à gauche. — Est-ce que je pouvais savoir ?

Duchotel, même jeu. — Ah ! tu ne sais jamais rien… Que diable !… quand on a pris l’habitude de ne plus mettre les pieds chez quelqu’un, la première chose à faire avant d’y retourner est de se dire : "Halte-là ! informons-nous d’abord si nous ne servons pas d’alibi au mari." Il me semble que ça saute aux yeux, ça !

Cassagne. — Eh ! qu’est-ce que tu veux, je ne suis pas sorcier.

Duchotel, debout, achevant de mettre son pantalon, qu’il boutonne dos au public. — Oh ! non, tu n’es pas sorcier ! tu n’as pas besoin de le dire ! Non, il y a des gens qui ont la visite malheureuse !

Cassagne, à part. — Mais comme il rognonne quand il change de culotte !

Duchotel, repliant le pantalon qu’il vient de quitter après en avoir boutonné la ceinture. — Enfin, qu’est-ce que tu me veux ? Qu’est-ce que tu viens faire ?

Cassagne, s’asseyant à la table, côté gauche. — Eh bien ! voilà ! Tu vas peut-être me trouver indiscret.

Duchotel, posant le pantalon roulé sur la table et s’asseyant face à Cassagne sur la chaise, côté droit de la table. — Entre ses dents. — Oh ! c’est bien possible !

Cassagne. — J’ai pris rendez-vous ici avec le commissaire de police.

Duchotel, tressaillant. — Chez moi ?

Cassagne, heureux de son exploit. — Oui.

Duchotel. — En voilà une idée !… Tu m’amènes des commissaires de police à présent ?

Cassagne. — Oui, oui ! comme j’ai pour habitude de prendre toujours conseil de toi… Oh ! mais avant tout, j’ai le plaisir de t’annoncer une bonne nouvelle ; j’ai pincé ma femme, cette nuit, en flagrant délit d’adultère.

Duchotel. — Hein ? C’est toi qui as fais ce coup-là ?

Cassagne, ravi. — C’est moi !

Duchotel, à part. — L’idiot ! De quoi se mêle-t-il ? (Haut.) D’abord quoi ? Quoi ? "Tu as pincé ta femme"… T’as rien pincé du tout, du moment que vous ne tenez pas l’amant !

Il se lève.


Cassagne, se levant. — Oh ! Mais pardon, c’est que justement, nous le tenons, l’amant !

Duchotel, narquois. — Vous tenez l’amant ?

Cassagne. — Parfaitement !

Duchotel, à part, descendant. — Ah ! non !… c’est pas à moi qu’il va la raconter, celle-là !

Cassagne. — C’est un nommé Moricet !

Duchotel, changeant de visage. — Hein ?

Cassagne. — Moricet, médecin en médecine !

Duchotel. — Et… il a avoué ?

Cassagne. — Non, il nie, le coquinasse !… mais son pantalon le trahit ! son pantalon qu’il a oublié dans sa fuite !

Duchotel, à part. — Mon pantalon !… Oh ! non, non, c’est le bouquet !

Cassagne. — Au fait !… Est-ce que tu n’en connais pas un, toi, un Moricet ?

Duchotel, s’efforçant de prendre l’air dégagé. — Hein !… moi ?… pas du tout ! Moricet, connais pas !

Scène VII

Les mêmes, Babet, puis Moricet


Babet, annonçant au fond et d’une voix bien nette. — Monsieur Moricet.

Elle sort.


Duchotel, à part, manquant de s’effondrer. — Allons, bon !… (Se passant la main sur le front.) Ah ! non, j’ai la guigne !

Cassagne, frappé par le nom annoncé. — Moricet ?

Duchotel, reprenant son sang-froid. — Hein ?… oui !…

Cassagne. — Ah ! çà ! qu’est-ce que tu me chantes que tu ne le connais pas ?

Duchotel, avec un calme déconcertant. — Qui est-ce qui a dit ça ?

Cassagne. — Toi !… à moi !

Duchotel. — Moi, j’ai dit ça ? Jamais de la vie.

Cassagne. — Comment, quand je t’ai demandé si tu connaissais Moricet…

Duchotel. — D’abord tu n’as pas dit "Moricet". Tu as dit "Morussec".

Cassagne. — Quoi ? quoi ? "Morussec !"

Duchotel. — Je t’assure, j’ai entendu "Morussec", tu ne t’en es peut-être pas aperçu, mais tu as dit "Morussec", sans ça, parbleu ! Moricet, je ne connais que lui.

Cassagne, fronçant le sourcil. — Alors, ce Moricet ?…

Duchotel, vivement. — Non, non, aucun rapport, c’est mon chemisier ! Il remonte vers le fond.

Cassagne. — Ah ?… en effet, un chemisier ! Et il est bon ?

Duchotel. — Excellent.

Il voit Moricet qui entre vivement, court à lui afin de parer à un impair et redescend à sa suite, lui au 2, Moricet au 3.


Moricet, à haute voix, sans se soucier de Cassagne. — Enfin, te voilà ! Ah ! tu me fais de jolis coups, toi !

Duchotel, bas et vivement à Moricet. — Chut ! Tais-toi !… c’est le mari !

Moricet, haut. — Quoi ?… qu’est-ce que tu dis ?

Duchotel, bas. — Je te dis que c’est le mari !… C’est Cassagne !

Moricet. — Ah ! c’est Cassagne ! Eh bien, tant mieux, si c’est Cassagne.

Duchotel, bas. — Mais pas du tout !… Tais-toi donc !… (Haut, riant pour se donner l’air dégagé.) Ah ! ah ! tu… vas bien ?

Moricet. — Oui, oui, il ne s’agit pas de ça. Je te prie de me dire…

Duchotel, vivement et bas. — Eh ! bien, oui, tout à l’heure, je te dirai ça… tout à l’heure.

Cassagne, attirant à lui Duchotel. — Dis donc ?

Duchotel. — Quoi ?

Cassagne, bas à Duchotel. — Tu tutoies donc ton chemisier, toi ?

Duchotel, à Cassagne. — Hein ?… oui, c’est… un chemisier d’enfance ! (Haut, l’air dégagé.) Mon cher Moricet, je te présente mon ami Cassagne.

Cassagne, très aimable. — Enchanté, monsieur !

Moricet, d’un ton détaché. — Trop aimable ! (À Duchotel.) Encore une fois, je te prie de me dire…

Duchotel. — Mais oui ! Mais tout à l’heure, voyons ! non, mais es-tu pressé ! (Allant à Cassagne comme pour en appeler à lui.) Est-il pressé !

Cassagne, indifférent. — Oui, oui… (Changeant de ton, à Duchotel.) Pardon, espère un moment, espère.

Duchotel, qui ne comprend pas. — Quoi ?

Cassagne, passant devant lui et allant à Moricet. — Espère un peu ! (À Moricet.) Je ne vous cacherai pas, monsieur, qu’il est dans mes intentions de me faire faire avant peu une douzaine de chemises.

Moricet, qui ne comprend pas. — Monsieur ?

Duchotel, s’effondrant à moitié. — Allons, bien !

Cassagne, continuant sur le même ton. — Je voudrais avoir quelque chose de bon, dans les quatorze francs, au plus !

Moricet, après un petit temps. — Non, mais pardon, monsieur… qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ?

Cassagne, interloqué. — Comment ?

Duchotel, qui est passé derrière Cassagne surgissant entre les deux hommes et tout en poussant insensiblement Cassagne vers la gauche. — Mais oui, c’est évident, qu’est-ce que ça peut lui faire que tu aies besoin de chemises ?

Cassagne. — Puisqu’il est chemisier !

Moricet. — Eh ! Il s’agit bien de chemises, c’est de pantalon qu’il s’agit ! Et puisque je vous rencontre, monsieur, je ne serais pas fâché d’avoir avec vous une petite conversation.

Cassagne. — Mais volontiers, monsieur…

Duchotel, se débattant entre eux pour les empêcher de se parler. — Hein ? mais non, mais non !

Cassagne et Moricet. — Mais si, voyons !

Duchotel, les écartant de ses deux bras. — Mais non, je vous dis, nous avons le temps !

Moricet, impatienté, remontant au fond. — Oh !

Cassagne, insistant. — Mais enfin, puisque monsieur veut me parler…

Duchotel, le faisant passer devant lui et le poussant vers la droite. — Mais non ! il veut t’expliquer la façon de couper une chemise, c’est une manie qu’il a… ça ne t’intéresse pas… Tiens, va par là !

Cassagne, parlant à Duchotel par-dessus son épaule, tout en marchant poussé par lui dans la direction de la porte de droite. — Mais pourquoi ?

Duchotel, le poussant toujours. — Parce que ! Il a à me prendre mesure, là !… (S’arrêtant et comme argument suprême.) Je vais me mettre tout nu. (Se remettant à pousser Cassagne.) Allons, va par là…

Cassagne, se retournant. — Eh bien ! Et le commissaire ?

Duchotel, le faisant pivoter par les épaules. — Je t’appellerai quand il sera là… Va.

Cassagne. — Bien, mais n’oublie pas.

Il sort à droite.


Duchotel, fermant la porte sur lui. — Non ! (S’affaissant contre la porte.) Ouf ! quelle journée ! (Faisant un violent effort sur lui-même comme un homme prêt à recommencer la lutte et allant droit à Moricet qui, pendant ce qui précède, est arrivé peu à peu à l’extrême gauche.) À toi, à présent, qu’est-ce que tu as à me dire ?

Moricet. — Il le demande !… Mon pantalon ?… Où est mon pantalon ?

Duchotel. — Hein ! C’est pour ça ? Ah ! bien ! si je m’attendais !… Mais le voilà ! Il n’est pas perdu, ton pantalon ! Et ce disant, il est allé prendre le pantalon sur la chaise où il l’a déposé et le rapporte à Moricet…

Moricet, s’en emparant et le serrant contre sa poitrine, comme un trésor que l’on retrouve. — Ah !

Duchotel. — Tant d’histoires pour une culotte.

Moricet, le tâtant. — Et les objets, les affaires qui étaient dedans ?

Duchotel, pincé. — Mais elles y sont… Ah ! ça ! est-ce que tu crois que j’ai barboté dans les poches ?

Moricet, à part. — Enfin, nous tenons la lettre ! (Haut.) Et maintenant, allons au fait ! Tu t’es bien conduit, toi, cette nuit ?

Duchotel. — Moi ?

Moricet. — Sais-tu ce dont tu es cause avec ton équipée ?

Duchotel, sur un ton de commisération. — Oui, on me l’a dit… Tu t’es fait pincer à ma place.

Moricet. — Oui.

Duchotel. — Eh ! bien, qu’est-ce que tu veux que je te dise, mon pauvre ami, c’est malheureux, mais ça vaut encore mieux que si c’était moi !…

Moricet, ahuri. — Comment "ça vaut encore mieux" ! Dis donc ! Tu es bien bon, je ne tiens pas à payer pour les autres, et j’entends que tu me tires de là.

Duchotel. — Moi ?… (Avec un calme sans réplique.) Jamais de la vie !

Moricet. — Hein ?

Duchotel, s’échauffant. — Ah ! ça ! mais est-ce que ça me regarde ? Est-ce que c’est de ma faute si tu t’es fait pincer ?

Moricet, n’en croyant pas ses oreilles. — Oh !

Duchotel. — Comment ! pour l’honneur d’une femme dont je suis l’amant, je risque de me casser le cou en enjambant des fenêtres, en franchissant des balcons, j’accomplis des prodiges d’héroïsme, j’arrive à sauver la situation et parce qu’un maladroit vient se jeter en caleçon dans les jambes du commissaire…

Moricet, vivement. — Tu m’avais pris mon pantalon.

Duchotel, du tac au tac. — Pourquoi ne l’avais-tu pas sur toi ! Ca t’apprendra à te promener dans des tenues inconvenantes !… Si l’Académie de médecine savait ça !…

Moricet. — C’est trop fort ! Alors, tu crois que ça va en rester là ?

Duchotel. — Je n’en sais rien, mon ami, débrouille-toi !… Moi, je ne connais qu’une chose, je n’ai pas été pincé, je ne suis pas pincé ! je ne sors pas de là.

Moricet. — Oh !…

Duchotel. — Chut ! ma femme !

Il remonte.

Scène VIII

Les Mêmes, Léontine

Léontine entre de gauche et se dirige vers le meuble de droite sans même avoir l’air de voir les personnes présentes, comme quelqu’un qui boude. Elle tient un journal et des papiers à la main. — En passant et sans s’arrêter, elle jette violemment le journal sur la table du milieu, et de là va au secrétaire de droite pour y ranger les autres papiers.


Duchotel, à part, lorsqu’il a vu la façon dont Léontine a jeté le journal sur la table. — Hum ! Elle n’est pas encore calmée !

Moricet, toujours à gauche de la scène. — Bonjour, madame !…

Léontine, en train d’ouvrir le secrétaire, se retournant à demi et d’un ton un peu froid. — Ah ! c’est vous, Moricet ? bonjour !

Elle ouvre le secrétaire.


Duchotel, avec une moue d’enfant qui a à se faire pardonner. — Léontine !

Léontine, dédaigneuse et par-dessus son épaule. — Quoi ?

Duchotel. — Tu me boudes toujours ?

Léontine, avec un rire forcé, tout en refermant le secrétaire. — Moi ? Ah ! bien, j’ai bien d’autres choses en tête… (D’un air détaché à Moricet qui, pendant ce qui précède, a jeté sur son épaule le pantalon qu’il tenait enroulé auparavant.) Qu’est-ce que ce pantalon que vous portez sur votre épaule ?

Figure d’effroi de Duchotel.


Moricet, d’un ton également détaché. — Ca ? C’est un pantalon que Duchotel m’a rendu.

Duchotel, à part. — Oh ! l’idiot !

Léontine, railleuse à Duchotel. — Tiens ! c’est donc à Moricet que vous rendez les pantalons de M. Cassagne ?

Duchotel. — Mais non !… mais non !… Je ne lui ai pas rendu !… Seulement, je venais de le quitter, n’est-ce-pas ? Je ne savais pas où le mettre, alors je le lui ai jeté sur l’épaule… Mais je vais le lui reprendre… Tiens !

Il a saisi les jambes du pantalon qui pendent dans le dos de Moricet.


Moricet, qui tournait le dos, faisant vivement volte-face et tirant de son côté sur le pantalon. — Hein ! Mais non ! mais non !

Duchotel, le tirant de son côté. — Mais si ! mais si.

Moricet, tirant du sien. — Mais non !

Duchotel, même jeu. — Mais laisse donc, voyons !

Léontine, avec un sérieux où perce la raillerie. — Mais oui, laissez donc, Moricet, voyons, puisque ce pantalon est à M. Cassagne…

Moricet, tirant brusquement et d’un coup sec sur le pantalon qui échappe des mains de Duchotel. — Mais pas du tout, il est à moi !

Duchotel, bas à Moricet. — Oh ! animal !

Moricet. — Ah bien, tiens ! il est bon !

Duchotel, remontant au fond, avec exaspération. — Oh ! la brute !

Moricet, bas et vivement à Léontine. — Malheureuse ! Vous ne songez donc pas que votre lettre est dedans.

Léontine, avec un calme imperturbable. — Mais si, justement ! Je savais bien que vous ne le lâcheriez pas.

Moricet, ahuri de tant de sang-froid. — Oh ! (à part.) Elle est renversante !

Pendant ce qui suit, il va déposer sur la cheminée le pantalon qu’il a roulé.


Duchotel, redescendant comme un homme qui a pris une détermination. — Eh ! bien, oui, Léontine, c’est vrai, je pourrais dissimuler, j’aime mieux te le dire carrément, ce pantalon est à Moricet !

Léontine, triomphante. — Allons donc ! voilà où je voulais vous amener ! Et la chasse, hein ? Avouez-vous aussi ! avouez-vous pour la chasse ?

Duchotel. — Oui, là, j’avoue tout, puisque aussi bien, tout ce que je pourrais dire ou rien…

Léontine. — Ca !…

Duchotel. — Non, je n’ai pas été à la chasse, pas plus avec Cassagne qu’avec un autre !

Léontine. — Quand je le disais !

Scène IX

Les Mêmes, Cassagne


Cassagne, sur le seuil de la porte de droite. — Dis donc, tu ne m’oublies pas ?

Duchotel. — Hein ?… Mais non ! mais non !

Cassagne (4), à Léontine (2). — Ah ! madame ! Je voulais vous dire. (Bas à Duchotel (3). Tu vas voir ! (Haut à Léontine.) Je n’avais pas bien saisi votre question, tout à l’heure, à propos de la chasse. Mais je crois bien que nous avons chassé ensemble, Duchotel et moi !

Duchotel, sursautant. — Hein ?

(Léontine et Moricet éclatent de rire.)


Léontine, railleuse. — Vraiment ?

Moricet, à part. — Il a la main heureuse !

Duchotel, haut, à Cassagne. — Mais non, voyons !… Tais-toi donc !… Qu’est-ce que tu vas raconter avec ta chasse ?…

Cassagne. — Comment, mais !…

Duchotel, avec aplomb. — Mais non, ma femme sait très bien que nous n’avons pas chassé ensemble. Qu’est-ce que tu as besoin de dire des mensonges ?

Cassagne, ahuri. — Oh ! mais voyons, c’est toi qui…

Duchotel. — Mais non, mais non ! (Aux autres, se tournant vers eux et les bras croisés.) Est-il menteur, hein ? (À Cassagne.) Allons, ça suffit, va par là !

Il le pousse vers la porte.


Cassagne. — Oh ! mais on ne sait jamais sur quel pied danser avec toi !

Duchotel.- Eh ! bien, c’est bien, ne danse pas !… qui est-ce qui te prie de danser ? et va par là !…

Cassagne, se laissant pousser. — Oh ! là, là, là, là !… Mais tu penseras, n’est-ce pas, quand le commissaire sera là ?

Duchotel, le poussant. — Mais oui, mais oui !

Cassagne, au moment de sortir. — Oh ! quelle girouette ! (Maugréant en patois.) D’jamai d’jamai näi vi coumaquo ! rascaï qué sies !…

Duchotel, referme brusquement la porte sur Cassagne, puis sans quitter le pas de la porte, se retournant vers les autres, froidement après un petit temps. — Je n’ai jamais vu un coup de soleil pareil.

Léontine, adossée contre la table du milieu, sur un ton détaché. — Quel est le commissaire dont parle monsieur Cassagne ?

Duchotel, allant à elle. — Hein ? Le… ah ! ça… oh ! rien ! c’est pour une affaire sans importance !… sa femme qui a été pincée en flagrant délit.

Léontine, même jeu. — Avec vous !

Duchotel, étourdiment sur le même ton. — Avec moi !… (Se reprenant.) Euh ! non, qu’est-ce que tu me fais dire ? "Avec moi" Est-ce que le mari serait ici si c’était avec moi ?…

Léontine. — Alors, chez quelle maîtresse alliez-vous donc ?…

Duchotel. — Moi ? je n’allais pas chez une maîtresse.

Léontine, haussant les épaules. — Allons donc, vous n’allez pas me raconter des choses pareilles !…

Duchotel. — Mais je t’assure ! Une maîtresse, moi !… jamais de la vie ! Enfin, Moricet ?…

Moricet, pendant ce qui précède est allé s’asseoir près de la cheminée, presque dos au public. — Je ne sais pas, mon ami, je ne sais pas.

Duchotel, entre ses dents. — Merci !…

Léontine. — Hein ? Ah ! ça, c’est une surprise, une surprise que je voulais te faire.

Léontine. — Ah ! ouat !

Duchotel. — Parole, une petite maison au bord de la mer que je voulais te louer.

Léontine. — Allons donc, vous n’auriez pas fait tant de mystère ! il y a une histoire de femme là-dessous.

Duchotel. — Mais non, une maison, je te dis, une petite maison !… il n’y a pas de femme dessous.

Léontine, avec une indignation lyrique. — Et moi, pendant ce temps, j’attendais naïve et confiante au domicile conjugal !

Duchotel. — Non, mais… Léontine…

Léontine. — C’est que moi, je suis une femme honnête !… Je suis une femme fidèle, moi !… (À Moricet.) N’est-ce pas, Moricet ?

Moricet, toujours assis. — Oui, oui !…

Duchotel. — Mais moi aussi ! Je suis une… je suis un… (À Moricet.) N’est-ce pas, Moricet ?

Moricet, à la "je m’en fiche". — Oui, oui !

Léontine.- C’est que moi, je n’ai jamais cherché à tromper mon mari, moi !… (À Moricet.) N’est-ce pas, Moricet ?…

Moricet. — Oh ! non !

Duchotel. — Eh ! bien, moi je n’ai jamais songé à tromper ma femme, moi ! (À Moricet.) N’est-ce pas, Moricet ?

Moricet, pour concilier les deux parties. — Mais non, mais non ! Vous êtes fidèles tous les deux ! là !…

Scène X

Les mêmes, Babet puis Gontran


Babet, annonçant au fond. — Monsieur Gontran !

Tous, tressaillant. — Gontran !…

Moricet instinctivement s’est dressé et rapproché de Léontine qui de même s’est rapprochée de Moricet. — Duchotel a failli s’effondre sur lui-même. — Tous trois semblent cloués sur place ; Babet s’efface pour laisser passer Gontran, et sort, au milieu d’un silence de glace.


Gontran, s’arrêtant au fond et se croisant les bras avec un hochement de tête plein de malice gamine. — Ah ! çà ! qu’est-ce que vous faisiez donc, cette nuit, 40, rue d’Ath…  ?…

Tous, bondissant. — Oh ! (Toux générale, pour étouffer la voix de Gontran.) Hum ! hum ! hum !…

Duchotel, qui est remonté vivement en passant par la droite de la table et est allé à Gontran. — Ah ! ce bon Gontran !…

Il le tire à lui comme pour lui parler à voix basse et le fait ainsi descendre en passant à droite de la table.


Léontine, qui, suivie de Moricet, a esquissé le même mouvement que Duchotel vers le fond, mais est arrivée trop tard pour atteindre Gontran, redescendant ainsi que Moricet par la gauche de la table et courant à Gontran. — Ah ! Gontran, vous voilà ! (Elle lui saisit la main droite et le tire à elle. Duchotel le retire, de son côté. Léontine le retire à elle, aidée de Moricet. À Duchotel.) Mais ne le tirez donc pas comme ça !…

Duchotel, à Léontine, tout en tirant Gontran à lui. — Mais c’est toi qui le tires !…

Léontine, tirant à elle. — Moi ?…

Moricet. — Du tout, c’est toi !…

Ils continuent de tirer, ce qui entraîne Gontran tantôt à droite, tantôt à gauche.


Léontine, même jeu. — Enfin, lâchez-le donc !

Duchotel, même jeu. — Mais toi aussi !

Gontran, ahuri et absolument écartelé, tiré qu’il est de part et d’autre. — Mais qu’est-ce qu’il y a ?…

Duchotela imprimé une secousse violente à Gontran, ce qui fait lâcher prise à Léontine qui est rejetée par l’élan sur Moricet.

Duchotel, profitant de la chose pour entraîner Gontran à droite avant que Léontine ait pu revenir sur lui, vivement et à voix basse. — Pas un mot de cette nuit ! Cinq cents francs pour toi !

Il le lâche en le repoussant légèrement de l’épaule droite de façon à l’envoyer du côté de Léontine et prend un air détaché.


Léontine, qui a couru après Gontran, le rattrapant et l’entraînant à gauche, bas et vivement. — Pas un mot de cette nuit ! Vous aurez les cinq cents francs que vous demandiez.

Elle le lâche en le repoussant légèrement de l’épaule gauche de façon à l’envoyer du côté du Duchotel, et comme celui-ci prend un air détaché ; Moricet de même.


Gontran, agréablement surpris. — Tiens ! Tiens !

Tous quatre restent en ligne, face au public, sans rien dire, Duchotel, Léontine et Moricet l’air détaché comme il est plus haut. Gontran les considérant, ahuri.


Duchotel, après un temps, à Léontine. — Eh ! ben, (Léontine et Moricet le regardent.) voilà, je l’ai lâché !

Léontine. — Eh ! bien, moi aussi !

Duchotel. — Ah ! oui !

Moricet, après un temps. — Du moment que tu le lâches, nous le lâchons !

Duchotel. — Oui ! oui !

Momentde silence, gêné générale.

Duchotel, après un temps, comme si on lui avait parlé. — Quoi ?

Léontine, étonnée et souriant. — Rien.

Duchotel. — Ah !

Moricet. — Non !

Duchotel. — Je croyais. (Les yeux an plafond, respirant bruyamment.) Pffu !

Léontine, même jeu. — Pffu !

Moricet, même jeu. — Pffu !

Gontran, qui les considère les uns après les autres, brusquement. — Qu’est-ce qu’ils ont ?

Duchotel, après un temps, semblant prendre un brusque parti pour en finir. — Là ! (À Gontran) Eh ! bien, maintenant, on t’a assez vu !

Léontine et Moricet, en chœur. — Oui, oui, on l’a assez vu, on l’a assez vu !

Duchotel, le faisant remonter à droite de la table. — Oui, nous avons à causer, tu reviendras plus tard.

Gontran. — Ah ?

Duchotel, bas à Gontran au fond. — Va m’attendre au salon, je te donnerai les cinq cents francs.

Il redescend.


Gontran. — Bien. (À Léontine.) Adieu, ma tante !

Léontine, qui est remontée par la gauche, allant à lui. — Adieu, Gontran. (Bas, et vivement.) Je vous donnerai les cinq cents francs, allez m’attendre au salon !

Gontran. — Bien ! (À part, pendant que Léontine redescend.) Au salon, elle aussi… ! (Philosophiquement.) Ah ! bien, ils se rencontreront. Il sort par le fond.

Duchotel, à part et rassuré. — Là, comme ça, il ne mettra pas les pieds dans le plat !

Léontine, bas à Moricet. — Nous l’avons échappé belle !

Ils sont tous trois dans l’ordre indiqué, sur le devant de la scène, Duchotel à droite, Moricet et Léontine à gauche. — Moment de détente générale. — Tout danger semble conjuré, on respire. — À ce moment, un violent coup de sonnette retentit, faisant tressaillir les trois personnages. — Un même sentiment de découragement se peint sur leur visage à la perspective d’une nouvelle complication. — Léontine et Moricet se sont instinctivement rapprochés l’un de l’autre. — Duchotel se passe la main sur le front comme un homme accablé. — Tout ceci et ce qui suit est joué sur place.


Duchotel, réagissant sur lui-même et pour donner le change à sa femme, prenant un ton badin qui ne trompe personne. — On… on a sonné.

Léontine, dans le même sentiment que son mari, avec des petits hochements de tête affirmatifs et un sourire forcé. — On a sonné, oui, oui !

Moricet, comme une cinquième roue à un carrosse. — On… on a sonné ! Un temps.

Duchotel, même jeu. — Qui ça peut-il être ?

Léontine, même jeu, écartant les bras comme une personne qui ne sait pas. — Ah !

Moricet, même jeu. — Moi non plus !

Scène XI

Les Mêmes, Babet, puis Bridois


Babet, annonçant au fond. — Monsieur Bridois !

Duchotel, sans bouger ni se retourner, et dans le même esprit que précédemment. — C’est… c’est monsieur Bridois !

Léontine, même jeu, confirmant. — C’est monsieur Bridois !

Moricet, même jeu. — C’est monsieur Bridois !

Duchotel, à Léontine. — Tu… tu connais monsieur Bridois ?

Léontine. — Moi ? pas du tout. (À Moricet.) Vous connaissez monsieur Bridois ?

Moricet. — Jamais vu !

Duchotel. — Ah ?… moi non plus… (À Babet.) Eh ! bien alors, faites-le entrer.

Tous trois attendent, face au public et dans une gêne visible.


Babet, parlant à la cantonnade. — Si Monsieur veut entrer !

Elle introduit Bridois et sort.


Bridois, entrant et saluant ; il porte un paquet sous le bras. — Messieurs ! madame !…

Duchotel, Léontine, Moricet, se retournant en même temps à la voix de Bridois et bondissant dans une volte qui les ramène face au public. — Le commissaire de police !

Léontine, bas, et vivement à Moricet. — Ah ! mon Dieu ! Il va nous reconnaître !

Duchotel, à part. — Lui ! Et ma femme qui est là. (Allant à Léontine et très troublé.) C’est… pour l’affaire de Cassagne dont je t’ai parlé !

Léontine, aussi troublée que lui. — Oui, oui.

Bridois, descendant au 4. — Monsieur Duchotel ?

Duchotel, revenant au commissaire et emporté par son engrenage de mensonges. — C’est lui ! (Se reprenant.) Euh ! C’est moi, monsieur ! (Affectant l’air empressé comme un homme qui n’a rien à craindre.) Vous venez pour l’affaire Cassagne, je sais ! M. Cassagne est là, je vais le chercher, voici déjà M. Moricet.

Il se dirige vers la droite.


Bridois, sans bouger de place. — Oui, en effet ! (S’inclinant.) Et madame Moricet, si je ne me trompe ?

Léontine et Moricet. — Le maladroit !

Duchotel, qui s’est arrêté aux paroles de Bridois. — Où ça, madame Moricet ! (Montrant Léontine.) Madame ?… C’est madame Duchotel, ma femme !

Bridois, interloqué. — Ah ! c’est… ?

Léontine, très gênée. — Oui, oui, nous…

Moricet, même jeu. — Madame ! oui, oui !

Duchotel. — Mais dame !

Bridois, interloqué. — Ah ? ah ?…

Puis, édifié, il tousse "hum" et pirouette en sifflotant comme un homme qui en sait long. — Duchotel sort par la droite.


Léontine, aussitôt la sortie de Duchotel et suivie de Moricet, se précipitant vers Bridois. — Monsieur, je vais vous expliquer…

Moricet. — C’est très simple…

Bridois, les arrêtant, sur le ton du parfait galant homme. — Il suffit, madame ! Le magistrat est muet… (Saluant par petits soubresauts.) et l’homme du monde ignore.

Léontine. — Ah ! le… ?

Bridois. — C’est professionnel.

Moricet et Léontine, avec un soupir de soulagement. — Ah !

Ils regagnent la gauche. — Bridois est remonté à droite de la table sur laquelle il pose le paquet qu’il a tenu jusque-là.

Scène XII

Les Mêmes, Duchotel, Cassagne


Duchotel, entrant de droite suivi de Cassagne. — Voici M. Cassagne !

Cassagne, passant devant Duchotel et allant à Bridois. — Ah ! monsieur le Commissaire, si je vous ai prié de venir ici, c’est que je tenais à ce que l’affaire s’instruisît devant mon bon ami Duchotel.

Duchotel, droite de la scène, à Léontine, gauche de la scène. — Tu vois !…

Bridois. — Et j’y ai souscrit d’autant mieux que j’y ai été sollicité par l’inculpé lui-même, lequel se défendant énergiquement de l’accusation portée contre lui m’a assuré que précisément ici, nous connaîtrions le véritable coupable.

Moricet. — Parfaitement dit !

Il remonte.


Cassagne, répétant inconsciemment après Moricet. — Parfaitem… (S’apercevant que c’est Moricet qui vient de parler. — À part.) Ah ! çà ! de quoi se mêle-t-il, le marchand de camisoles ?

Duchotel. — Eh bien ! c’est ça ! (À Léontine — ne se souciant pas de la voir assister à l’entretien.) Dis donc, ma chère Léontine, il s’agit d’une affaire personnelle à M. Cassagne, donc, si tu veux nous laisser…

Cassagne, vivement et très galant. — Oh ! mais pas du tout ! Madame n’est pas de trop ! Je vous en prie, madame !

Duchotel, à part. — Oh ! il ne manque jamais la gaffe ! On s’assied : Léontine, à l’extrême gauche, sur la chaise près de la cheminée ; Moricet, à gauche de la table ; Bridois, à droite de la table ; Cassagne, près de Bridois ; Duchotel va prendre un siège au-dessus de la porte de droite et redescend avec pour s’asseoir à l’extrême droite. — Le groupe se trouve ainsi légèrement en fer à cheval.

Bridois. — Messieurs ! Est-il nécessaire de vous rappeler les faits ?… À la requête de M. Cassagne, j’ai surpris cette nuit madame Cassagne en flagrant délit d’adultère…

Cassagne, lui coupant la parole, tout en se levant. — Pardon !

Bridois, interloqué, se levant de même. — Monsieur ?

Cassagne. — Compliments ! Je vous fais mes compliments. (S’apercevant de l’ahurissement de Bridois et en manière d’explication.) Je suis le mari.

Bridois. — Ah ! parfaitement. (Ils échangent des courbettes, puis tous deux se rasseyent. — Continuant.) Chargé de rattraper son complice, qui avait eu le temps de s’esquiver par la fenêtre et que nous savions devoir être en caleçon… au plus ! puisqu’il avait oublié son pantalon dans sa fuite, je lançai mes agents sur sa trace et cinq minutes après, ces hommes me ramenaient un individu dans la tenue précitée et qu’ils avaient arrêté dans l’appartement voisin : M. Moricet !

Moricet, protestant. — C’est une coïncidence ! je suis victime d’une erreur judiciaire !

Cassagne, se dressant en poussant un cri de surprise. — Ah !

Tous, tressautant. — Quoi ?

Cassagne, à Moricet. — Mais alors, c’est vous ?

Moricet. — Moi, quoi ?

Cassagne, comme un homme qui se comprend. — Rien ! rien ! (À mi-voix à Duchotel.) Tu m’avais dit qu’il était chemisier.

Duchotel, debout. — Eh ! bien, oui, dans la crainte d’une altercation ! Tu nous donnes des émotions !

On se rassoit.


Bridois, reprenant. — Comme vous le voyez, M. Moricet oppose les dénégations les plus absolues aux accusations formulées contre lui, et de fait, si les apparences l’accablent, je dois dire que certaines circonstances semblent donner raison à son dire. Nous avons d’abord fait sur lui l’essai du pantalon, il ne lui va pas du tout.

Moricet. — C’est probant, ça !

Bridois, se levant et prenant le paquet qu’il a posé sur la table. — Nous avons d’ailleurs pris soin d’apporter ici cette pièce à conviction.

Duchotel, se lève et passant devant Cassagne, va vivement à Bridois. — Mais non, c’est inutile ! Au bout du compte, quoi ? quel besoin avez-vous de connaître le complice ? Vous avez surpris madame Cassagne, vus avez trouvé un pantalon chez elle : il me semble que cela suffit.

Cassagne, debout, redescendant un peu. — Moi, ça me suffit !

Duchotel. — À moi aussi.

Il regagne sa place en passant au-dessus de Cassagne.


Bridois. — Oui, mais pas à la loi ! Il ne suffit pas qu’une femme soit prise en tête-à-tête… avec un pantalon, pour que cela constitue un flagrant délit. (Il a développé le paquet sur ces derniers mots en tirant le pantalon qui se déroule.) Tenez, voici l’objet !

Tout le monde se lève sans bouger de place.


Duchotel, à part. — Oh ! devant ma femme ! Elle va le reconnaître ! (Regardant Léontine qui, à la vue du pantalon, a eu une mimique significative et les bras croisés, hochant la tête, avec un air narquois, dévisage son mari.) Ca y est !

Bridois. — Il s’agit de trouver maintenant le propriétaire de ce vêtement.

Geste de Léontine à Duchotel signifiant : "Parbleu, il est à toi." Geste de protestation de Duchotel. — Haussement d’épaules de Léontine incrédule. — Nouveau geste de protestation de Duchotel.


Bridois, remarquant leur pantomime. — Comment ?

Duchotel et Léontine. — Rien ! Rien !

Bridois, revenant à son sujet. — Seulement, comment le trouver ?

Cassagne. — Ah ! voilà !

Duchotel. — Eh ! parbleu, on ne le trouvera pas ! Qu’est-ce que vous voulez, monsieur le commissaire, vous ne pouvez pas aller vous installer dans la rue et essayer ce pantalon à tous les gens qui passeront… C’est une affaire à classer, monsieur le commissaire.

Bridois. — Permettez, monsieur, nous ne classons pas comme ça.

Duchotel, à part, dans un accès de désespoir. — Ah ! non, non, je n’en sortirai pas.

Scène XIII

Les Mêmes, Gontran


Gontran, entrant par le fond et descendant franchement, de façon à se trouver au 4 entre Bridois et Cassagne. — Mais on m’oublie, moi, dans le salon ! (Voyant le pantalon dans les mains de Bridois et bien franchement.) Tiens ! mon pantalon !

Tous. — Hein ?

Duchotel, bondissant et déplaçant brusquement Cassagne pour gagner le 5. — Son pantalon ! Vous avez entendu ? "son pantalon !" Il a dit son pantalon !

Gontran, qui n’y entend pas malice. — Mais oui ! Qu’est-ce qu’il y a ?

Duchotel. — Rien ! Rien ! (Bas et vivement, à Gontran.) Cinq cents francs pour toi si c’est toujours ton pantalon !

Gontran. — Hein ?

Bridois, étonné, à Gontran. — Vous reconnaissez que ce pantalon est le vôtre ?

Gontran. — Plus que jamais !

Bridois. — Vous reconnaissez alors que vous étiez cette nuit, 40, rue d’Athènes ?

Gontran. — Ah ! Tiens ! comment le savez-vous ?

Duchotel, passant vivement entre le commissaire et Gontran. — Il le reconnaît, messieurs, vous voyez, il le reconnaît !

Tous, stupéfaits. — Oh !

Gontran, bon enfant. — Mais oui ! pourquoi pas ?

Duchotel. — Là, c’est clair ! (Bas à Gontrant, tout en lui serrant la main derrière le dos.) Brave garçon, va !

Bridois, tirant son carnet, à Gontran. — Vous vous appelez ?

Gontran. — Monsieur ?

Bridois. — Votre nom ?

Gontran, à part. — Sont-ils drôles ! (Haut.) Gontran Morillon, pourquoi ?

Cassagne. — Et peut-on vous demander ce que vous alliez faire, 40, rue d’Athènes ?

Gontran, qui s’est retourné du côté de Cassagne à sa voix. — Tiens, parbleu ! j’allais chez ma petite femme !

Tous, scandalisés. — Oh !

Cassagne, sardonique. — "Votre petite femme !" Vous n’avez pas l’air de vous douter que c’est aussi la mienne !

Gontran, estomaqué. — La vôtre ? (Avec explosion.) Ah !… c’est le singe !

Tous, y compris Cassagne. — Le singe ?

Gontran. — Le singe pour qui je me cachais dans le placard !

Cassagne. — Ah ! on vous en donnera du singe ! (Allant à Bridois.) Prenez acte, monsieur le commissaire, prenez acte !

Gontran, ahuri. — Le commissaire ?

Cassagne. — J’espère qu’à présent, je le tiens, mon divorce.

Gontran. — Son divorce ! Ah ! çà, qui êtes-vous donc ? Vous n’êtes donc pas le protecteur ?

Cassagne. — Je suis le mari, monsieur !

Gontran, avec explosion. — C’est monsieur des Voitures ! (Haut, à Cassagne.) Oh ! mais monsieur, je ne savais pas qu’elle était mariée ! Elle ne m’en avait rien dit ! Je vous jure qu’elle ne m’en avait rien dit !

Cassagne. — Il suffit, monsieur ! Je sais ce que je voulais savoir et je vais agir à l’instant même ! Messieurs, madame, je vous salue !

Il sort par le fond.


Gontran, le suivant. — Hein ? mais non, monsieur… Eh ! monsieur !

Duchotel, qui remonte à sa suite, essayant de le retenir. — Mais laisse-le donc !

Gontran. — Mais pas du tout… Eh ! monsieur !

Il sort à la suite de Cassagne.


Moricet, à part. — Je n’y comprends rien du tout !

Duchotel, à part, et en redescendant. — Ouf ! j’ai un poids de moins !

Bridois, prenant son chapeau. — Allons, je vois que ma mission est terminée. Monsieur Moricet, il ne me reste qu’à m’excuser auprès de vous.

Moricet. — Il suffit, monsieur le commissaire.

Bridois, à Léontine. — Madame, je vous présente mes respects ! Monsieur Duchotel, votre serviteur.

Duchotel, très aimable. — Oh ! mais je vous accompagne.

Bridois, de même. — Faites donc, je vous en prie.

Duchotel, remontant. — Tenez, par ici, (Il fait passer le commissaire, puis le suivant.) Oh ! j’ai eu une souleur !

Ils sortent.

Scène XIV

Moricet, Léontine, puis Duchotel


Moricet. — Par exemple, voilà ce qu’on peut appeler un incident d’audience !

Léontine. — Ah ! bien ! si vous croyez que cela modifie en rien mes idées ! Il a pu donner le change au commissaire, mais pas à moi. (Changeant de ton.) En attendant, puisque nous sommes seuls, profitez-en pour me rendre ma lettre.

Moricet. — Ah ! c’est vrai, au fait ! Où est mon pantalon ? (Il va le prendre sur la cheminée où il l’avait déposé tout roulé et redescendant au n° 1.) C’est la journée aux pantalons, aujourd’hui !

Léontine, le pressant. — Allons ! voyons ! Vous ferez des mots après !

Moricet. — Voilà ! voilà ! (Ils prennent chacun le pantalon par un des côtés de la ceinture et Moricet fouille dans les différentes poches.) La poche du revolver, rien ! (Cherchant dans une des poches de côté.) Mon porte-monnaie, mon mouchoir, c’est pas dans cette poche. (Cherchant dans l’autre.) Un tire-bouchon. Ah ! c’est celui d’hier !… Celui à partir duquel vous avez eu le revirement.

Léontine, le pressant. — Oui, oui, dépêchez-vous !

Moricet, explorant le fond de la poche et soudain l’air hagard. — Eh ! bien, et la lettre ?… Allons bon ! il n’y a pas de lettre ! Elle n’y est plus !

Léontine. — Pas de lettre ? Voyons !… voyons, cherchez bien.

Moricet. — Mais il n’y a pas à chercher !… (Montrant le pantalon.) Voilà une jambe ! voilà l’autre !… Je n’en ai que deux.

Ilscontinuent à fouiller désespérément, chacun dans une poche du pantalon. Pendant ce jeu, Duchotel, qui a paru au fond, descend sans qu’ils le voient et arrive ainsi entre eux comme surgissant du pantalon qu’ils tiennent juste à hauteur de sa ceinture.

Duchotel, le nez sur le vêtement. — Eh ! bien, qu’est-ce que vous faites là ?

Moricet, interloqué. — Hein ?… Euh ! (Ne sachant que dire.) Je montrais mon pantalon à madame Duchotel.

Duchotel, le faisant pirouetter. — Ah ! C’est bien intéressant !… (Changeant de ton, à Léontine avec aplomb.) Eh bien ! tu as vu, hein ! Ce farceur de Gontran ! Qui est-ce qui aurait pu se douter, là ! avec madame Cassagne ?… C’était Gontran !

Léontine, sournoise. — Oui, oui ! (À part.) Attends un peu !…

Duchotel. — Quand je pense que tu as pu me soupçonner un moment !… C’était ce gamin !

Léontine, avec une assurance jouée. — Oui ! oh ! ça ne m’a pas autrement étonnée. Il y avait longtemps que Gontran m’avait confié ses relations avec madame Cassagne.

Duchotel, changeant de ton. — Quoi ?

Léontine, avec un étonnement simulé. — Comment ! Vous ne saviez pas qu’il était du dernier bien avec elle ?

Duchotel. — Non ! (À part.) Ah ! çà ! c’était donc vrai ?

Léontine, retournant le poignard dans la plaie. — C’est même pour le dépenser avec elle qu’il vous empruntait de l’argent !

Duchotel, suffoqué. — Avec elle ?… C’est ça ! c’est moi qui payais ! je payais pour deux !

Léontine, même jeu. — Seulement, ce qui le chiffonnait, ce pauvre garçon, c’est qu’il paraît qu’elle avait aussi un vieux.

Duchotel, piqué au vif. — Un vieux ! Qu’est-ce qui a dit ça ?

Léontine, même jeu. — Elle !… à lui !

Duchotel, même jeu. — Comment, un vieux !… Voilà des façons de parler ! C’est pas possible qu’elle ait dit ça ! elle ! elle ! "un vieux !"

Léontine, sournoise. — Qu’est-ce que ça vous fait ?

Duchotel, avec conviction. — Tiens ! Je ne suis pas un vieux !

Léontine, lui mettant la main sur l’épaule. — Ah ! vous… ?

Duchotel, se sentant pris. — Hein ? euh ! non, je veux dire…

Moricet, qui redescend de la cheminée où il est allé poser le pantalon, lui donnant un coup de coude. — Blagueur. — Fais attention, tu vas t’enferrer !

Duchotel, à Moricet, le repoussant du coude. — Eh ! Tu m’ennuies, toi !

Léontine, railleuse. — Je crois que vous vous êtes coupé, mon ami !

Duchotel, cherchant à se rattraper. — Non, non. Je vais t’expliquer.

Léontine, lasse de tous ces mensonges. — Mais avouez donc ! Voyons ! vous voyez bien que je suis édifiée ! C’était vous qui étiez cette nuit chez madame Cassagne.

Duchotel, se sentant acculé et à bout de raisons. — Eh ! bien après tout, oui, là ! Je vois que je n’en sors pas avec tous ces mensonges ; j’aime mieux avouer carrément. Oui, j’étais cette nuit chez madame Cassagne !

Léontine. — Allons donc ! Vous vous décidez ?

Duchotel, simplement avec la conviction la plus sincère. — Je ne sais pas mentir !

Léontine, allant à Moricet. — Ah ! Il ne sait pas mentir !

Moricet, souriant pour complaire à Léontine. — Oui, oui. (Changeant de ton.) Euh ! Dites donc, si j’allais par là ? Fausse sortie.

Léontine, l’arrêtant. — Du tout, vous n’êtes pas de trop ! (À Duchotel.) Monsieur, tout est fini entre nous.

Duchotel, petit garçon. — Oh ! Léontine, voyons, pardonne-moi !

Léontine. — Jamais de la vie !

Duchotel, même jeu. — Oh ! voyons ! (S’adressant à Moricet.) Mais dis donc quelque chose, toi, tu ne dis rien ?

Moricet. — Mais si, mais si ! (À Léontine, avec la plus profonde indifférence.) Voyons, madame !…

Duchotel. — Là, tu vois, écoute-le ! je te jure que je ne reverrai plus madame Cassagne !… ni elle, ni d’autres.

Léontine. — Oui, ça se dit !

Moricet, machinalement et sans même s’apercevoir qu’il charge Duchotel. — Oui, ça se dit ! ça se dit.

Duchotel. — Mais tais-toi donc, toi, si c’est tout ce que tu sais dire. (À Léontine.) Plus d’infidélités, plus de chasses, plus de bourriches ! (Subitement et comme s’il allait faire un grand aveu.) Et tiens !… la bourriche : rien ne me force à te le dire : eh bien ! elle venait de chez le marchand de comestibles ! (Se méprenant au rire railleur de Léontine et avec dignité.) Parole d’honneur !… Même si tu ne me crois pas, voici la note. (Il tâte ses différentes poches et tire de celle de son veston la lettre de Léontine ; il l’a déjà dans la main quand la mémoire lui revient.) Mais non ! au fait, je l’ai jetée au feu ; mais alors, qu’est-ce que ce papier ?

Léontine, tressaillant et se serrant instinctivement contre Moricet. — Ma lettre !

Moricet, même jeu. — Oh !

Duchotel, qui a ouvert le papier — à Léontine. — Tiens ! c’est de toi.

Léontine, se précipitant sur son mari pour lui prendre la lettre. — Oui, oui, je sais !

Duchotel, la lettre dans la main gauche et sans la quitter des yeux, tout en écartant sa femme de la main droite. — Mais non, laisse donc !

Léontineet Moricet, à part, morts de peur. — Dieu !

Duchotel, lisant avec componction. — "Mon ami !… je n’ai qu’une parole… À l’heure qu’il est, il n’y a plus d’obstacles entre nous…" (Remémorant.) "Il n’y a plus d’obstacles entre nous." (Parlé !) À propos de quoi m’écrivais-tu donc ça ?

Léontine, très embarrassée. — Mais… je ne sais pas !

Moricet, intervenant. — Euh ! voilà : c’était un soir…

Duchotel. — Quoi ? Quoi ? De quoi te mêles-tu, toi ! est-ce que tu peux savoir ? (Reprenant sa lecture.) "Libre de moi-même, c’est à vous que je m’engage." (Poussant un cri.) Ah !

Léontineet Moricet, tressaillant. — Quoi ?

Duchotel, simplement et convaincu. — Je sais !

Léontine et Moricet, à part et la gorge sèche. — Il sait.

Duchotel, bien posément, comme un homme qui évoque un souvenir. — C’est un ou deux jours avant nos fiancailles ! (Moricet et Léontine se regardent ahuris pendant que Duchotel poursuit sa lecture.) "Dites-vous bien que si j’agis de la sorte, c’est parce qu’"il" l’a bien voulu !" (Parlé.) Parfaitement ! "Il"… c’était ton père !

Moricet. — Ah ?

Duchotel, avec conviction. — Oui.

Moricet et Léontine répriment difficilement un éclat de rire, puis :


Moricet, à part. — Ouf !

Duchotel, à Léontine. — Eh ! bien, tu ne le croirais pas, je ne me la rappelais pas du tout, cette lettre-là.

Léontine, sur un ton de reproche joué. — Oh ! Comment, tu ne…

Duchotel, vivement comme s’il se reprochait cet oubli. — Oh ! mais maintenant, je me la rappelle très bien ! Et tiens, Léontine, en souvenir de ce bon temps, en souvenir du moment où tu m’as écrit cette lettre, pardonne-moi !

Léontine, passant à droite. — Oh ! ça, jamais !

Scène XV

Les Mêmes, Gontran


Gontran, entrant du fond et descendant. — Il n’a rien voulu entendre, M. des Voitures !

Duchotel, de sa place. — Ah ! Gontran, joins-toi à moi pour fléchir ta tante !

Gontran, n’y comprenant rien. — Moi ?

Duchotel. — Léontine, puisque je te promets d’être à l’avenir le modèle des époux !

Moricet, intervenant. — Pardonnez-lui, madame !

Duchotel, reconnaissant, à Moricet. — C’est ça !

Moricet. — C’est un grand coupable.

Duchotel. — Mais tais-toi donc !

Léontine. — Non ! jamais !

Duchotel, furieux. — Oh !

Gontran, bas à Léontine pendant que Duchotel fait une scène à voix basse à Moricet. — Ma tante, permettez-moi d’insister !

Léontine. — Inutile !

Gontran, plus bas. — Au nom de la dame qui était cette nuit, 40, rue d’Athènes.

Léontine, interloquée. — Au nom de la… (Vivement à Duchotel.) Soit ! C’est bien !… je vous pardonne.

Tous. — Ah !

Léontine. — Allez, mais ne chassez plus !

Duchotel, gracieusement à sa femme, en l’embrassant. — Je chasserai peut-être, mais je ne pécherai plus !…

Moricet, qui est allé prendre son pantalon roulé sur la cheminée. — Et moi, je remporte mon pantalon !…

RIDEAU