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Monsieur de l’Étincelle, tome II/Chap III

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Librairie de Charles Gosselin et Cie (p. 47-66).


CHAPITRE III,


où le noble bossu raconte ses antipathies et ses amours.




There needs no more — when that same word……… A Blue !
There needs no more — when that same word is said,
The men fly from her, respectful and afraid ;
Save the choice friends who in her colour dress,
And all her praise in words like hers express[1].

Crabbe.


Qu’appelles-tu des bourgeois ? repartit fièrement la soubrette : pour qui prends-tu les comédiennes ? les prends-tu pour des avocates ou des procureuses ? Oh ! sache, mon ami, que les comédiennes sont nobles, archinobles, par les alliances qu’elles contractent avec les grands seigneurs.
Gil-Blas, liv. III, ch. x.


La sévérité du conducteur se relâcha si bien que le déjeuner à la fourchette remplaça la frugale tasse de café au lait. M. Mazade fît même déboucher quelques bouteilles de vin d’extra, qui se trouva bon par hasard, bien qu’un peu capiteux, et dont M. Bohëmond de Tancarville prit sa part, enchanté de tenir tête au généralissime franco-indien. Rentrés dans la diligence, les voyageurs sommèrent leur compagnon de raconter son histoire, et il ne se fit pas prier, après avoir prévenu madame de Bronzac que, s’il ne possédait pas au suprême degré l’art de gazer, il ne se permettrait pas de faire certaines confidences devant une dame. D’ailleurs, ajouta-t-il, je n’appartiens pas à l’école des romanciers modernes, qui ne laissent rien à deviner à leurs lecteurs, comme s’il n’était pas à la fois plus poli et plus littéraire de supposer que ceux-ci ont un peu d’imagination, assez du moins pour combler les lacunes de deux ou trois réticences.

— Ce préambule est-il bien rassurant ? demanda madame de Bronzac à son voisin.

— Ne vous alarmez pas, madame, si je passe pour un mauvais sujet parmi mes amis ; je suis très chaste dans mon langage, repartit le narrateur, qui, soit dit pour rassurer nos propres lecteurs, n’était après tout qu’un fanfaron de vices. — Je suis un cadet de la maison illustre de Tancarville, continua-t-il. On peut, depuis la révolution de juillet, parler de sa noblesse sans cesser d’être modeste ; la classe moyenne est tout, nous ne venons plus qu’après les bourgeois dans la hiérarchie sociale. Ce n’est pas précisément, il est vrai, l’opinion de mon père ; mais mon père est un vieillard de l’autre siècle, et en fait de préjugés, quant à moi, je me contente de ceux du mien ; il en reste bien assez, je vous assure. Cependant, tant que je n’avais pas atteint ma majorité, je devais respecter jusqu’aux erreurs de l’autorité paternelle et laisser croire que je subirais toutes les obligations de mon nom. Nous étions deux frères ; mon aîné fut envoyé à l’école de Saint-Germain : on me destina dès le berceau à entrer dans un séminaire. Dans l’ancien régime, je me serais fait abbé ou chevalier de Malte sans murmurer, et j’aurais pu même en vouloir à mon frère de m’envier ma pacifique vocation ; mais, venu au monde en l’année impériale 1808, je suis loin de me plaindre que mon aîné, après avoir bravement servi dans les houzards, se soit avisé tout-à-coup de jeter la sabredache aux orties pour prendre la soutane….

— Pardon, monsieur, si je vous interromps, dit M. Mazade ; monsieur votre frère s’appelle Tancrède de Tancarville, autrefois capitaine dans Berchigny !

— Oui, monsieur, et aujourd’hui évêque de ***.

— Évêque ! dit Mazade ; l’abbé Tancarville est évêque ! Monsieur, je l’ai beaucoup connu ; nous avons servi ensemble, et si vous étiez à sa première messe….

— Non, monsieur ; âgé alors de douze ou treize ans et élève du collège Henri IV, j’avais justement cette semaine-là causé un tel scandale par je ne sais plus quelle malice de petit mauvais sujet, que ma famille ne put obtenir un congé extraordinaire qu’on avait demandé au proviseur pour me faire assister à la première messe de mon frère. Je me souviens que je ne fis qu’en rire ; une pareille récréation était fort peu de mon goût. Mon père se consolait de ma turbulence, en pensant qu’elle indiquait des inclinations militaires et que le ciel ferait de moi, à défaut de mon frère, le vrai descendant de ces Normands qui autrefois, par partie de plaisir, s’en allaient conquérir l’Angleterre ou la Sicile. Je viens d’Italie, mais je dois avouer que ce ne sont pas des conquêtes de royaume que j’y ai faites.

Madame de Bronzac ne put s’empêcher de sourire : Mazade et les autres voyageurs tinrent leur sérieux.

— Cependant, continua M. Bohëmond, sans la révolution de juillet j’aurais obtenu une sous-lieutenance ; le roi l’avait promise à mon père, à qui le ministre l’avait refusée, sous prétexte que j’avais les épaules un peu inégales, comme si ce n’était pas là, M. de Chateaubriand l’a très bien dit dans sa Vie du duc de Berri, un signe caractéristique des grandes races militaires avant et depuis le maréchal de Luxembourg, qui était, lui, tout-à-fait bossu. En attendant ma sous-lieutenance, je n’étais pas plus tôt sorti de collége, que j’avais déjà prouvé par quelques bonnes folies qu’il ne m’eût pas été donné d’être un sage ecclésiastique, si mon frère n’avait pas changé les intentions de la famille à mon égard. Il faut que jeunesse se passe, dit mon père pendant quelque temps ; mais voyant que jeunesse ne se passait pas très vite, il se souvint que le mariage l’avait jadis sevré lui-même de ses habitudes dissipées, et il résolut de me marier.

Depuis plus de deux générations, la famille des Tancarville est alliée à la famille de Rollonfort, et, par suite d’une espèce de pacte traditionnel renouvelé à chaque nouveau mariage entre un Tancarville et une Rollonfort, il est convenu qu’une demoiselle de Rollonfort ne peut disposer de sa main que s’il n’y a aucun mâle du nom de Tancarville en état de l’accepter, ou après le refus motivé dudit mâle. Ce contrat se rattache à l’histoire d’une fière dame de Rollonfort, qui, après avoir dédaigné l’amour d’un Tancarville, se vit plus tard réduite à la dure condition d’implorer grâce et merci. Quoi qu’il en soit, en soumettant son occiput à la tonsure, mon frère avait laissé disponible une aimable cousine nommée Laure, âgée alors de seize à dix-huit ans, et si belle, que certes il fallait que sa vocation pour l’état ecclésiastique fût bien décidée. Laure, heureusement, n’était pas amoureuse du futur prélat, et avait d’ailleurs si peu de goût pour le mariage, qu’elle est encore aujourd’hui à marier. Ce fut moi que mon père jugea propre à réparer envers elle l’incroyable indifférence de mon frère.

— Il va sans dire que vous vous montrâtes plus galant que lui, dit madame de Bronzac.

— Je vois, reprit M. Bohëmond, que je vais avoir besoin de me justifier. Eh bien ! non, madame, je ne fus pas plus galant que mon frère envers cette belle cousine…… Remarquez, d’abord, que lorsque mon père m’en parla, il y avait déjà près de onze ans qu’elle attendait que le cadet effaçât les torts de son aîné. Laure a bien près de la trentaine, et je suis plus jeune qu’elle de huit ans. Je ne pouvais nier qu’elle n’eût encore toute sa beauté : mais sa grande taille, son air fier et son maintien de reine me faisaient craindre que dans le ménage l’autorité ne passât de son côté. Évidemment, mon père voulant me rendre sage malgré moi, c’était un Mentor qu’il prétendait me donner sous les traits de cette belle Minerve. Je ne me souciais pas de retourner ainsi la métamorphose du roman de M. de Fénelon. Une fois prévenu, j’entendis vanter en vain tous les mérites et tous les talents de mon incomparable cousine, bien résolu à ne pas l’aimer, et surtout à ne pas lui paraître aimable. Il faut tout dire : ses mérites et ses talents auraient suffi pour faire naître en moi une véritable antipathie. Imaginez-vous que dans les loisirs de sa longue virginité, la belle Laure s’était avisée de devenir une femme savante, un bas bleu !

— Avait-elle appris le grec et le latin ? demanda madame de Bronzac.

— Ah bien oui ! c’eût été trop commun pour son génie supérieur ; et tout mauvais écolier que j’aie été, j’aurais encore pu lui tenir tête par quelques vers d’Homère et de Virgile. Non, madame, dédaignant l’antiquité classique, ma savante cousine s’est jetée dans l’étude des langues orientales. Depuis dix ans, elle étudie l’arabe, le persan, le mogol, le sanscrit, l’hindoustani, et tous les dialectes de l’Inde ; je crois qu’elle sait le tartare mantchoux et même le pali, Dieu me pardonne ;… bref, c’est une monstruosité !

À ces mots, un éclat de rire interrompit le narrateur ; — et, à son grand étonnement, cette joyeuse interruption provenait du plus grave de ses auditeurs, de l’Espagnol don Antonio Scintilla, dont la figure triste et rêveuse fut toute bouleversée par cet accès d’irrésistible gaieté. Rien n’est contagieux comme le rire ; aussi Mazade, qui un moment auparavant semblait presque embarrassé de sa contenance, imita bientôt son ami ; Paul fît comme Mazade, M. Justin d’Allinall comme Paul, et madame de Bronzac comme tout le monde, sans trop savoir pourquoi, et au point de déconcerter le noble bossu lui-même, qui, dans son amour-propre de conteur épigrammatique, avait compté tout au plus sur un succès de sourire en cette partie de son récit.

L’Espagnol se crut obligé d’expliquer ce qui lui avait paru si plaisant dans cette sortie contre l’orientalisme : — Vous avez oublié dans votre verve, monsieur, dit-il à M. Bohëmond, que vous parliez devant mon ami M. Mazade, qui depuis douze ans, plus Indien que Français, est accoutumé à ouïr parler avec plus de respect des langues orientales. Je n’ai pu m’empêcher de trouver fort drôle qu’à son arrivée en Europe il entendît dire qu’on a refusé d’épouser une personne aimable et belle, uniquement parce qu’elle sait l’hindoustani !

— J’espère, reprit M. Bohëmond, que monsieur n’a rien vu d’offensant dans ce qui m’est échappé.

— Moi, dit Mazade, au contraire, je vous assure, et je crois avoir ri comme tout le monde, quoique convaincu qu’en effet ce n’est pas moi, membre très indigne de la Société asiatique de Calcutta, qui refuserais d’épouser une cousine parce qu’elle aurait étudié l’hindoustani. Continuez, monsieur, je vous en conjure, votre histoire m’intéresse et m’amuse au dernier point.

— M. Bohëmond continua : — C’est que non seulement ma cousine, que j’avais sur nommée ironiquement Lalla Roukh[2], par allusion à un poëme de Thomas Moore qu’elle préférait à tous les romans qu’on nous a traduits ou retraduits de l’anglais depuis quinze ans ; non seulement ma cousine Lalla Roukh, dis-je, a étudié les dialectes indous, mais encore elle sait par cœur toute la géographie de l’Inde ; elle a lu tout ce qu’on a publié sur cette contrée ; elle en connaît les mœurs et les usages comme si elle y avait vécu, et vous parle de Bénarès ou de Delhi comme elle parlerait de Paris ou de Lyon, du Gange et de l’Indus comme du Rhône ou de la Seine, et des monts Himalaya comme de la butte Montmartre. Je vous assure, M. Mazade, que vous en seriez étonné vous-même ; si vous voulez, quand nous serons à Paris, me permettre de vous présenter à ma cousine, vous vous croirez encore sur les bords de la Jumna. Elle a un petit chien qui répond au nom de Myzapour. Quant à moi, fort peu sensible à cette science extraordinaire, je déclarai à mon père qu’à aucun prix je n’épouserais Lalla Roukh de Rollonfort. Mon père me traita d’insensé et me défia de trouver mieux. Je le laissai dire, et je ris sous cape de son défi……. Ce mieux était trouvé.

Peut-être, en effet, aurais-je pardonné plus facilement à ma cousine sa passion pour l’hindoustani si je n’étais pas devenu amoureux d’une bayadère d’Europe. Vous la verrez, monsieur Mazade, et vous me direz si vous avez rencontré, de Tanjore à Delhi, de Surate à Calcutta, une danseuse plus adorable. Taglioni seule lui est supérieure, selon les partisans de Taglioni ; mais Taglioni vole avec les sylphes, et, selon moi, il vaudrait autant aimer un être aérien, d’un platonique amour, que d’aimer Taglioni ; tandis que sa rivale est une divinité palpable, un ange qui s’est fait femme, et dont on peut briguer les faveurs sans avoir l’air de courir après une apparition fantastique. Je ne vous la nommerai pas, d’abord parce que je l’aime vraiment, et que dans le véritable amour il faut toujours un peu de mystère, ensuite parce que le nom qu’elle porte pour le public n’est plus celui que je dois lui donner… J’ai dit ce matin que j’étais à moitié marié, c’est elle qui est ma femme.

— Et c’est contre cette divinité que vous allez réclamer le divorce, ou invoquer un prétexte de nullité ? demanda Paul.

— Oui, monsieur, à moins qu’elle ne consente enfin à la consommation de notre union.

— Quoi, vraiment ! Votre histoire est curieuse.

— Nous sommes à la péripétie, continua M. Bohëmond de Tancarville. Une fois amoureux de ma danseuse, je ne tardai pas à me faire présenter chez elle, et c’est là que je connus M. Théodose d’Armentières ; il était mon rival. Si une danseuse n’était pas un peu coquette, quelle femme le serait ? La nôtre ne s’en cachait pas, et, avec un art infini, elle opposait sans cesse ses deux soupirants l’un à l’autre, de manière à leur faire perdre la raison à tous deux. Pour moi, je ne conservai pas la mienne long-temps, et quand ma divinité pensa que j’étais aussi fou que M. d’Armentières, et M. d’Armentières aussi fou que moi, elle nous déclara que, fort indécise entre nous, elle choisirait celui qui lui prouverait qu’il l’aimait de la passion la plus vraie. — Je n’ai plus qu’une ambition, dit-elle ; je ne veux pas d’amant, je n’en ai jamais eu et je n’en aurai jamais ; mais je veux un mari : voyez, messieurs, si vous me croyez digne de porter votre nom. M. d’Armentières chercha son chapeau et se retira, me prenant à témoin pour déclarer qu’il ne battait en retraite que parce qu’on lui demandait une chose impossible. Je ne cache pas que cette retraite occasionna un peu de dépit à notre princesse. Si j’étais un fat, je refuserais d’avouer que M. d’Armenlières est d’un extérieur plus avantageux que moi ; mais j’ai ce qu’il n’a pas ; je veux dire, pour ne parler que de ce qui flatte encore la vanité d’une femme malgré la révolution de 183o, je veux dire que M. d’Armentières n’est qu’un gentilhomme de robe, et que mon frère m’ayant cédé son droit d’aînesse devant les hommes, pour ne le garder que devant Dieu, je suis aujourd’hui l’héritier d’un titre de marquis ; or, comme disait un jour mon père en parlant de moi, si mon fils Bohëmond n’a pas toutes les qualités physiques qui rendirent la princesse Anne Comnène amoureuse à la première vue de celui de nos ancêtres maternels dont il est l’homonyme, il a de quoi rendre amoureux par réflexion une princesse qui voudrait avant tout ne pas se mésallier[3].

— Eh bien, me demanda la fille de Therpsicore, allez-vous reculer aussi, ou serai-je madame la comtesse de Tancarville, avec l’espoir d’être un jour marquise ?

— Vous serez duchesse, si un jour je suis duc, m’écriai-je, car je ne veux pas d’autre femme que vous. Et le lendemain je lui apportai une promesse de mariage notariée ; il fut convenu que j’amènerais tout doucement mon père à me donner son consentement, mais que, dans l’intérêt commun, nous n’aurions recours aux sommations respectueuses qu’à l’expiration de l’année. Je me crus au comble de mes vœux. Le soir ce fut moi qui, en sortant de l’Opéra, donnai le bras à ma fiancée ; sa voiture nous transporta ensemble à son joli appartement de la rue de la Paix, que j’appelais d’avance le domicile conjugal ; mais là furent les colonnes d’Hercule de mon triomphe. — Monsieur, me dit-elle avec un air de décision qui ne souffrait pas de réplique, j’ai votre promesse, voici la mienne, rédigée ce matin même par Me Tourin, mon notaire. (Et elle me remit un papier.) Je compte sur vous, comptez sur moi ; je suis à vos ordres pour terminer nos affaires, et la comtesse de Tancarville n’aura plus rien à vous refuser.

Je restai interdit ; mais toujours plus amoureux, je ne pus qu’admirer cette dignité chaste qui me promettait la plus sage des épouses. Je ne cessai donc pas de me montrer maussade à ma cousine, et surtout de me faire détester de sa tante, mademoiselle Éléanore de Rollonfort, douairière vierge, prude romanesque. Avec la tante, je soutenais des thèses contre la fidélité en amour ; avec la nièce, je médisais du grand Mogol, du Nizam, du roi d’Oude, du Paishwa, des Rajas, des Begums et des Nababs de l’Inde. Je réservais toute mon amabilité pour les coulisses de l’Académie royale de Musique et de danse, où enfin mon assiduité donna des soupçons à mon père. Il me fit subir un sermon qui aurait rendu jaloux mon frère l’évêque, et m’enjoignit sous peine d’exhérédation d’aller faire un voyage à Naples et à Palerme, espérant, dit-il, que je puiserais là des sentiments plus dignes de nos ancêtres, c’est-à-dire que je me guérirais de ma passion pour une danseuse.

— Et vous revenez guéri ? demanda madame de Bronzac.

— Pas précisément, reprit l’héritier de la noble famille des Tancarville ; mais j’ai fait des réflexions : je me sens à la fois plus fort contre ma fiancée et contre mon père. C’est elle que je verrai d’abord ; si le plaisir de me revoir ne la rend pas plus tendre, plus confiante, j’en conclurai qu’elle n’aime de moi que mon titre, et je me retire, sauf à plaider contre elle si elle invoque le dédit de ma promesse de mariage ; puis j’épouse mademoiselle Laure de Rollonfort ; mais si je suis récompensé de revenir fidèle, je fais à mon père les sommations légales, et tiens mes engagements avec ma princesse d’Opéra, sans pitié pour ma savante cousine, de qui on dira que l’Église lui a pris le frère aîné, et le théâtre, le frère cadet.

— Prenez garde, monsieur le comte, dit madame la baronne de Bronzac, vous risquez de vous trouver sans femme entre celle que vous aurez adorée en vain, et celle dont vous n’avez pas craint de vous faire haïr.

— Mais je ne crois pas précisément, madame, que ma cousine orientale ait contre moi de la haine : j’ai plutôt piqué sa vanité ; il y aurait pour elle un petit triomphe à me voir abjurer à ses pieds mes préventions contre l’hindoustani, et je lui promettrai qu’après notre mariage je l’accompagnerais si elle le voulait à Seringapatam ou à Cachemyr. Dans sa dernière lettre, mon père me fait entrevoir qu’elle commence à s’impatienter de ne pas voir arriver un prince Feramorz, si je me rappelle bien le nom du prince déguisé qui demande Lalla-Rookh en mariage.

— Et après cette félonie, vous ne redouterez pas la vengeance de votre divinité d’opéra, dit M. Mazade.

— Monsieur, ce serait à mon grand regret que je serais félon comme vous dites, reprit M. Bohëmond, et j’espère encore que ce sera elle qui me rendra le plus heureux des époux ; il faudra bien alors que mon père dépose ses préjugés aux pieds de la belle… mais je dois taire son nom, si vous ne l’avez pas reconnue au portrait que j’ai essayé de vous en faire.

— Vous pourriez citer à monsieur votre père, dit M. Justin d’Allinall, l’exemple des plus grands seigneurs d’Angleterre. La célèbre miss O’Niel a épousé un gentilhomme irlandais, et joue très bien la dame châtelaine : la duchesse de Saint-Albans a été aussi une actrice : chez nous enfin n’avons-nous pas des pairs de France ou des fils de pairs qui ont pris femme au théâtre ?

— Quant à moi, dit M. Mazade, je me charge, si vous voulez, mon cher monsieur, en ancien camarade de monseigneur l’évêque votre frère, de décider cette question délicate : j’y suis intéressé de plus d’une façon ; mais sans la connaître je prends surtout le parti de votre danseuse… Je le dois… ne serait-ce que par égard pour la princesse Indienne dont je suis le généralissime ; car ma souveraine ne s’en cache pas, avant d’être reine de Jaghire elle a été bayadère.

— La reine de Jaghire, autrement appelée la Begum Sombre ? Ah ! ma cousine en parlait souvent, dit M. de Tancarville ; que de singuliers contes on fait sur cette princesse ! et vraiment, monsieur le généralissime, vous devriez bien nous dire aussi quelque chose de son histoire, et en même temps de la vôtre.

— Volontiers, dit M. Mazade, je n’ai rien à refuser au cousin de Lalla-Rookh et à l’époux, car vous le serez…, d’une bayadère de l’Académie royale de musique et de danse.




  1. Un bas-bleu ! Il n’en faut pas davantage. — À peine ce mot est prononcé que les hommes se tiennent à l’écart avec respect et terreur, excepté les amis intimes qui portent ses couleurs et célèbrent ses louanges dans la même langue qu’elle.
  2. Lalla Roukh, ou la Princesse mogole, 2 vol. in-12.
  3. L’ancêtre auquel faisait allusion le marquis de Tancarville était Marc Bohëmond, fils de Robert Guiscard, duc de la Fouillé et de Calabre. Dans la conférence qu’il eut à Byzance avec l’empereur Alexis, sa vue fit une impression si vive sur Anne Comnène, qu’elle a laissé de lui ce portrait remarquable :
    « Sa présence éblouissait autant les yeux que sa réputation étonnait l’esprit. Sa stature surpassait d’une coudée celle des hommes les plus grands. Sa taille était mince, sa poitrine large, ses bras nerveux. Il rappelait ces statues qui rassemblent en un même sujet des beautés que la nature réunit rarement. Ses cheveux étaient blonds et courts, son visage agréablement coloré ; ses yeux bleus paraissaient animés par la fierté et le désir de la vengeance. Si la hauteur de son corps et l’assurance de ses regards avaient quelque chose de farouche et de terrible, sa bonne mine avait aussi quelque chose de doux et de charmant. »