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Monsieur de l’Étincelle, tome II/Chap V

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Librairie de Charles Gosselin et Cie (p. 89-100).


CHAPITRE V.


Arrivée à Paris. — Le neveu chez la tante. — Sages conseils d’un vieillard.




Tel est le fruit d’une imagination trop active, qui exagère par-dessus l’exagération des hommes, et voit toujours plus que ce qu’on lui dit. On m’avait tant vanté Paris, que je me l’étais figuré comme l’ancienne Babylone, dont je trouverais peut-être autant à rabattre, si je l’avais vue, du portrait que je m’en suis fait, etc.
J.-J. Rousseau, les Confessions, Ire part.


Le seul voyageur qui n’eût pas raconté son histoire, était don Antonio de Scintilla ; sa qualité d’étranger, son air de gravité naturelle ou plutôt de tristesse, malgré l’éclat de rire qui avait surpris M. Bohëmond de Tancarville, le mit à l’abri de toute question indiscrète. Une ou deux phrases du général Mazade auraient pu provoquer, de la part de ses compagnons de voyage, une curiosité plus importune quelques années auparavant, alors que l’Europe libérale saluait un nouveau Washington dans l’Amérique du Sud. Don Antonio avait fait la guerre au Chili et au Mexique, « il avait vu Bolivar ; » mais la comédie des Trois Quartiers, jouée sur tous les théâtres des départements, avait rendu ce mot proverbialement ridicule ; le Desrosiers de MM. Mazère et Picard étant un personnage sacrifié. On respecta d’autant plus la réserve de l’Espagnol, qu’elle n’avait rien de dédaigneux, qu’il était au contraire tout attention pour ce qui se disait autour de lui, et qu’après tout il est quelque chose qu’un beau diseur préfère à un compagnon qui cause, c’est un compagnon qui écoute.

Paul Ventairon eut cependant le secret, comme nous l’avons déjà dit, d’inspirer un intérêt affectueux à don Antonio, qui prenait évidemment plaisir à s’entretenir avec lui. Si une hauteur à gravir ou un chemin en réparation offrait aux voyageurs l’occasion, tant souhaitée en diligence, de précéder ou de suivre la voiture à pied, don Antonio ne manquait jamais de proposer à notre jeune avocat de descendre avec lui, ce qui indiquait l’intention de continuer quelque entretien commencé entre eux à la dernière montée. Aussi lorsque, débarqués au bureau des Messageries, les voyageurs se firent leurs adieux, don Antonio serra cordialement la main à Paul, en lui répétant, avec un accent de véritable amitié, qu’il serait très heureux de le rencontrer quelquefois avec M. Mazade. Quant à celui-ci, après avoir remis à Paul son adresse, il l’entraîna dans un coin de la cour et lui dit : « Mon cher Paul, puisque votre tante vous loge chez elle, ce sera à vous de venir me voir, car j’ai quelques motifs de croire que je ne saurais, sans quelque préparation, me présenter chez madame Babandy. Jusque là parlez peu de moi, n’en parlez pas du moins le premier, en évitant cependant de paraître vouloir cacher que nous nous sommes trouvés vous et moi à Lyon, et que nous avons fait route ensemble. N’affectez ni mystère ni précaution oratoire à mon sujet, de peur qu’on ne tire de fausses conclusions de notre rencontre à peu près fortuite.

Paul promit à M. Mazade de suivre ses instructions, qui, d’accord avec la lettre de sa mère, lui semblèrent toutes naturelles.

Chacun se jeta donc, avec son bagage, dans un fiacre, et le char numéroté auquel notre jeune avocat s’était confié le transporta rue Ch…, no 6, où demeurait madame Babandy.

Il était neuf heures du soir. Madame Babandy, de retour en ville depuis une semaine, avait justement choisi ce jour-là pour être chez elle, comme on dit à Paris ; mais la saison des soirées commençait à peine, « et il n’y avait, dans le salon, que quelques amis, » dit la femme de chambre. Pour quelques amis Paul ne crut pas nécessaire de faire une toilette complète, et se contentant des ablutions et du coup de brosse indispensables au voyageur qui vient de subir trois nuits et quatre jours de diligence, il s’empressa d’aller embrasser sa tante ; mais en entrant dans le salon, il fut ébloui par l’éclat des lumières et surtout par la vue de vingt à trente personnes dont sept à huit dames en demi-parure. Madame Babandy, obligée de tenir tête à tout ce monde, ne pensait pas d’ailleurs, quoique prévenue de l’arrivée de son neveu, qu’il entrât aussi brusquement ; mais elle s’avança vers lui, le serra dans ses bras avec des transports qu’elle n’essaya pas de contenir, et, l’attirant en un coin de l’appartement où il y avait une causeuse, fixa sur son visage ses yeux humides de larmes pour y retrouver les traits chéris de sa sœur.

Ces surprises et ces reconnaissances sont tout ce qu’il y a de plus antipathique aux habitués d’un salon parisien, à qui elles semblent toujours une répétition bourgeoise de quelque situation dramatique du Vaudeville ou du Gymnase. Au bout de quelques instants, les acteurs les plus naturels et les plus vrais de ces scènes imprévues, s’apercevant qu’ils sortent de la limite des émotions permises devant le monde, sont forcés de couper court à leurs sentiments les plus doux et de se mettre au diapason de la société. Madame Babandy avait trop d’usage pour oublier longtemps les personnes de son cercle, même pour le fils de sa sœur, qu’elle avait tout le temps de voir le lendemain et les jours suivants, lorsqu’un monsieur, qui croyait lui rendre service sans doute, prit la liberté de l’interrompre en l’avertissant avec le petit air grondeur d’une amitié intime que deux dames venaient d’entrer sans qu’elle eût fait attention à elles. Paul se sentit choqué bien moins de l’interruption que de la familiarité de l’interrupteur. — J’y vais, répondit madame Babandy, et se levant : Paul, ajouta-t-elle, je vous présente M. Théodose d’Armentières, mon cousin. — Puis elle alla s’excuser auprès des deux dames.

M. d’Armentières tendit la main à Paul, mais celui-ci ne lui donna la main qu’avec hésitation et froideur. Sa figure, sa première parole, son ton, lui avaient déplu par instinct… il le détestait déjà. Il s’étonnait de l’avoir entendu citer par M. Bohëmond de Tancarville comme un joli cavalier, et il l’eût trouvé laid, quant à lui, s’il l’avait osé, quoiqu’il le comparât naturellement à son rival bossu. Or, M. d’Armentières, bien pris dans sa taille, n’avait d’autre défaut qu’une tendance assez prononcée à l’embonpoint : son sourire, un peu ironique peut-être, était charmant ; il avait de belles dents et des yeux noirs. Les boucles nombreuses de sa brune chevelure se partageaient artistement sur le devant de sa tête, de manière à laisser à découvert un front très large et très élevé.

M. d’Armentières ne s’aperçut pas de cette antipathie spontanée, ou peut-être mit-il ce qu’il en aperçut sur le compte de la sauvagerie provinciale ; avec l’aisance la plus polie, il eut bientôt entamé une conversation qui en toute autre circonstance eût intéressé Paul, mais que celui-ci ne suivait qu’avec la préoccupation d’un esprit prévenu contre son interlocuteur. Il allait donc battre en retraite et profiter du juste prétexte de sa fatigue pour laisser sa tante tout entière à ses quelques amis, lorsqu’on annonça M. le baron de La Roubine. — Voici un de vos compatriotes, dit M. d’Armentières, qui, en même temps quittant Paul, alla vers le domestique chargé de la distribution des verres d’eau sucrée pour lui donner des ordres avec l’air d’un maître de maison.

Tandis que Paul faisait cette remarque, il entendit sa tante dire au baron de La Roubine :

— Monsieur le baron, vous allez trouver ce soir ici des nouvelles du Rhône : je vous présente mon neveu Paul Ventairon qui arrive d’Arles à l’instant même… Paul, voici M. le baron de La Roubine, un Arlésien.

— Soyez le bien-venu à Paris, monsieur, dit le baron. Comment se porte l’homme de bronze sur la tour de l’horloge ? De tous mes compatriotes encore debout, c’est le seul, je crois, qui soit plus vieux que moi.

Le baron de La Roubine était un vieillard assez grand de taille, au toupet poudré, à l’œil vif, au jarret souple, qui avait besoin de se dire octogénaire pour qu’on lui attribuât cet âge. Aussi mettait-il une certaine coquetterie à rappeler la date de sa naissance, sans craindre un moment après de se classer parmi les jeunes gens, jouant volontiers l’étourdi, et surtout très galant avec les dames mais de cette galanterie un peu leste qui rappelle le courtisan de Louis XV. Il faisait des vers anacréontiques, des bouquets à Cloris, des madrigaux et quelquefois aussi des épigrammes. Avec ce caractère il fallait qu’il parlât à des Arlésiens pour se souvenir qu’il était d’Arles, et par le fait ce n’était pas son accent qui l’eût trahi ; il l’avait heureusement perdu, et grasseyait le parisien sans la moindre teinte de la prononciation méridionale.

— Venez-vous, monsieur, vous fixer à Paris ? demanda-t-il à Paul, qui s’était rapproché de madame Babandy et du baron, en se glissant, un peu honteux de son costume, dans le coin le plus voisin de la porte.

— Non, monsieur, je ne viens qu’y faire mon stage au barreau.

— Eh bien, jeune homme, prenez garde de faire comme moi et comme quelques autres. Il y a bien soixante ans que je vins à Paris pour y passer six semaines tout au plus : j’y suis encore, et je ne suis pas retourné trois fois à Arles. Je me trouvai ici comme dans mon élément : je ne pouvais comprendre comment j’étais né ailleurs : je ne regrettai ni le soleil, ni les figues. Mais ce qu’il y a de plus curieux dans mon histoire, c’est que j’avais quitté Arles à la veille de m’y marier, et ne venais à Paris que pour y acheter mes présents de noces…. J’oubliai complétement quel devait être l’emploi légitime de mon argent, j’oubliai la future avec le mariage, et je suis resté garçon, infidèle à une seule femme, mais pour les aimer toutes depuis en réparation de ce vilain trait.

— Monsieur le baron, dit madame Babandy, j’espère que vous n’allez pas donner de mauvais conseils à mon neveu ?

— Moi, madame, je puis lui dire hardiment au contraire comme Jean de Paris :


Suivez en toute circonstance
Et mon exemple et mes leçons.


Qu’il ne fasse pas comme ces jeunes gens de l’École de Droit, que la brûlante passion de la politique détourne à la fois de l’étude et du plaisir. Qu’il laisse courir l’eau sous les ponts de la Seine et les révolutions sur les places publiques, sans vouloir se mettre en travers ni de la rivière ni du gouvernement ; qu’il ne s’épuise ni par trop de travail ni par trop de dissipation ; qu’il choisisse bien ses amis et encore mieux ses amies : dans soixante ans d’ici il me remerciera si je vis encore, ce qui n’est pas impossible, car il me semble toujours n’avoir que vingt ans, quoique je passe quatre-vingts.

— J’avoue, dit madame Babandy, que je vous ai entendu prêcher moins sagement la jeunesse.

— Ah ! madame, je parle de temps en temps sans réfléchir, en véritable étourdi, et quand je me trouve avec des fanfarons qui croient me faire reculer ; mais toutes les fois qu’une aussi jolie dame que vous me rappelle à la raison, je deviendrais un petit Caton pour lui plaire... En somme, mon jeune ami, de la modération en tout, c’est le moyen de vivre heureux et long-temps.

Le baron de la Roubine parlait peut-être là comme un vrai philosophe ; tel est le mauvais esprit de la romanesque jeunesse, que ce vieillard galant ne parut à Paul qu’un égoïste, et, quoiqu’il se crût obligé de sourire à tout ce qu’il disait, il ne se sentit guère plus porté pour lui que pour M. d’Armentières.

Madame Babandy le présenta encore à une ou deux personnes qui, très polies et ne lui disant rien que d’agréable, ne lui plurent guère davantage ; il jouait décidément de malheur : il s’était figuré en arrivant chez sa tante se trouver en famille, et il tombait en costume de voyage au milieu d’un riche salon, où un parent, contre lequel il était prévenu, des égoïstes, des beaux diseurs et des indifférents venaient s’interposer entre lui et sa tante. — Sa jolie cousine n’était pas là ; il n’eut garde de s’en plaindre. Enfin au bout d’une heure il parvint à s’échapper, et il se fit conduire à sa chambre. Là, le cœur plein et si agité qu’il désespéra de s’endormir malgré les fatigues de la route, il s’assit pour écrire à sa mère comment il était désenchanté de Paris avant de l’avoir vu.