Monsieur des Lourdines/Texte entier

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Bernard Grasset (p. 1-289).

Il y avait plus de deux heures que les quatre hommes, descendus dans le fossé creusé autour de l’ormeau, un ormeau gigantesque, entaillaient le pied à grands coups de hache. Presque toutes les lignes souterraines se trouvaient tranchées, mais l’arbre tenait bon encore. À chaque atteinte, l’aubier, frais et dur, sautait.

« Han !… Han ! » anhélaient en mesure les poitrines.

Témoin de cette « cognée », le maître se tenait à quelques pas plus loin. Il semblait ne pas vouloir s’approcher du bord. Sur sa figure, une crispation répondait au retentissement des haches ; et, de temps à autre, il levait un regard triste et contrarié sur une des fenêtres du château, au-dessus de lui.

« C’est bien dommage ! se murmurait-il à lui-même… bien dommage !

— C’est qu’avec des racines saines comme il les a, il faut y mettre la double force ! » fit entendre un des hommes, en portant son coup à tour de bras.

On était à la mi-novembre. Il avait plu pendant huit jours ; ce matin, toutes les feuilles s’égouttaient. La lumière, avec des éclats de givre dans le brouillard, argentait les bois ; et les herbes fumaient, toutes blanches, au large desquelles paissaient des troupeaux de vaches.

Un des travailleurs, qui se distinguait dans l’équipe par des cheveux gris et une courte blouse nouée sur le ventre, reposa sa hache, et, de même, les autres s’arrêtèrent. Il toucha le tronc et leva les yeux vers la cime.

— Dis, Célestin…, demanda le maître, il serait peut-être temps d’attacher la corde ?

Célestin répondit : « Je croirais bien », et, lentement, il se ceignit les reins d’un câble, qui traînait à terre.

Les hommes s’étaient hissés hors de la tranchée.

Tous suaient, rouges, s’essuyaient le front, car cette matinée saturée d’humidité était chaude et lourde aux épaules en travail.

Et comme Célestin appuyait l’échelle contre l’arbre :

« Hum !… à ton âge, cela me fait un peu peur, Célestin !… Sûrement… J’aime mieux te le dire. Va ! laisse donc cette besogne à un autre !

– À un autre ! monsieur notre maître, plus souvent !… Ça me connaît, allez !

Et Célestin gravit les barreaux dont le plus élevé atteignait la partie de l’arbre où le tronc, moins gros, donnait assez de prise pour grimper.

— Faut pas le contrarier, dit en riant un des compagnons, c’est un vieil écureuil !…

Célestin grimpait, le câble ballant sous lui. Il avait saisi l’arbre à pleins bras, la tête de côté, appuyée, comme s’il écoutait battre le cœur de l’ormeau. À chaque effort, il se haussait d’une demi-coudée. Dans ses reins se mouvaient des souplesses de lézard ; l’écorce pétillait sous ses orteils nus ; enfin, son talon noir et corné disparut dans les feuillages, et ceux d’en bas ne le suivirent plus qu’au lent déroulement de la corde, le long du tronc.

— Aoh !… cria quelqu’un, en faisant porter sa voix entre ses paumes… aoh !… Célestin… ça va ? »

Ils écoutèrent, un chant répondit : la voix chevrotait des paroles indistinctes ; ils reconnurent cependant une chanson de leur pays :


Il était un bounhomme,
Qui gardait dos agniâs,
Qui gardait dos agniâs,
. . . . . . . . . . .


Mais souvent le bruissement des feuilles emportait l’air avec les paroles.

— C’est qu’il a le gosier clair comme un rossignol !

Et tous se mirent à rire.

L’endroit formait un large rond-point herbeux, défoncé par les passages du bétail, avec un entour de vieux arbres, sous lesquels, dans l’ombre, se mussaient quelques logis de ferme. Ce n’était là qu’un aperçu du domaine, la partie quasi abandonnée, toute la vie se portant de l’autre côté, dans la cour d’honneur, vers les communs, étables, écuries et dépenses à tous usages.

Ici se déployait la campagne, au bout d’une avenue bordée de splendides futaies de châtaigniers, comme il s’en trouve dans ces fertiles terres d’alluvion du bocage poitevin. Sous ces futaies fuyaient des terrains boueux, entrecoupés de talus fangeux et noirs de mousse.

Ces bois, étendus sur une centaine d’hectares, rejoignaient les deux ailes du château, une ancienne demeure, de style Louis XIII, à l’allure de ce qu’on appelle encore dans certaines campagnes une « maison de noblesse ».

L’unique étage s’allongeait sous la carapace ensellée d’une haute et molle toiture, dont l’ardoise, niellée de verdures et de lichens safranés, venait faire visière sur des fenêtres à petits carreaux ; et les murailles étaient tout à fait de la couleur des vieux chemins.

Sur la droite, une antique chapelle dressait, au-dessus d’un vigoureux figuier, sa petite croix sans force.

Véritablement, on se trouvait ici bien en retrait du monde, dans un royaume de silence. Le voyageur qui venait de faire ses dix lieues, retour de Poitiers par la route royale, s’arrêtait, en entrevoyant, dans le nuage mamelonné des arbres, la silhouette de ce vieux nid d’homme. « Eh ! là ! vous ne savez donc point ! lui était-il répondu, c’est le château de M. Timothée, de M. des Lourdines, c’est le Petit-Fougeray. »


Célestin avait attaché la corde au faîte de l’ormeau. Lestement il descendit, en se laissant glisser dans les parties libres du fût, comme d’un mât de cocagne. À terre il se secoua et frotta ses yeux qui, là-haut, s’étaient emplis de poussiers de nids de fourmis. Ses camarades, redescendus dans la tranchée, le plaisantaient :

— Ce n’est pas étonnant, maigre comme il est !

– Oh moi ! répondit Célestin, je suis comme les chèvres, j’ai la graisse en dedans !

– Mais, dis-nous, Célestin, avec une belle voix et des jambes comme ça, pourquoi donc que tu ne te maries pas ?

– Non, non, les gars, ça ne m’anime plus !

Et, tous ensemble, alors que de nouveau les haches faisaient voler les éclis, ils entonnaient la chanson :


Il était un bounhomme,
Qui gardait dos agniâs,
Qui gardait dos agniâs,
Il n’en gardait point guère,
Il n’en gardait que trois.


« Han !… Han ! »

M. des Lourdines levait la tête pour voir si l’arbre ne commençait pas à bouger, et il la hochait de l’air d’un homme qui essuie là une grosse perte.

« Comme c’est dommage ! répétait-il, il était si beau ! »

C’était un petit homme. Il avait plus de cinquante ans, vrai type du gentilhomme campagnard, sans rien pourtant de cette florissante et sanguine assurance, de ces aplombs charnus et exercés qui sont le propre réputé des hobereaux dans tout bon pays de chasse. Au contraire, ses épaules à lui étaient étroites ; mais dans ce corps fluet, on sentait circuler une résistance ; il avait, si l’on peut dire, du noyau sous la peau. Son maigre et nerveux visage, saillant des pommettes, s’exhaussait d’un de ces fronts qui donnent du ciel au rêve. Les yeux, appesantis de grosses poches sensibles, très bleus, gardaient comme une fleur d’enfance restée fraîche sous la longue pelure des paupières. Il y avait, dans cette figure ridée, de la tristesse, de la résignation et aussi, par une singulière anomalie, une expression très vive de bonheur qui passait par intermittences, qui y palpitait comme une lumière sous un souffle.

Il était vêtu d’une veste de panne verdie par de longs usages, chinée d’ors comme ses futaies, coiffé d’un vieux feutre et chaussé de sabots qui lui tenaient les pieds bien au sec.

Impossible de rencontrer un homme mieux assorti à son habitat que ne l’était ce petit campagnard à son vieux château. L’un et l’autre sortaient bien du même sol ; ils étaient presque de la même couleur. Cette identité pouvait provenir de ce que la famille des Lourdines naissait et mourait au Petit-Fougeray depuis plusieurs siècles ; famille marquante d’ailleurs, apparentée en bons lieux, et qui avait du bien.

Malheureusement, par la faute de son chef actuel, elle commençait à perdre de sa place au soleil. Solitaire endurci, M. des Lourdines aurait, à la rigueur, consenti à voir les gens, mais il ne voulait pas être vu, de sorte qu’on avait fini par le laisser se pelotonner dans son Fougeray, comme un pigeon dans son boulin. Il y recueillait des joies, dont une des principales consistait à faire fructifier sa terre, non dans un esprit d’intérêt, mais par amour, pour lui faire son bonheur : « On n’a, disait-il, que le plaisir qu’on donne. » À ceux qui lui faisaient grief de ne jamais se montrer à la ville : « Eh oui !… eh oui !… disait-il, je mourrai sans avoir bien connu le visage des hommes ! »

Il parlait peu, causait encore moins, recherchait, selon son expression, les « gens à silence ». Mais le facteur rural, mais les gendarmes qui passaient dans le chemin, il les arrêtait, les emmenait sous une certaine vieille allée de tilleuls, les faisait asseoir, leur versait du vin blanc. Et c’étaient des « D’où venez-vous comme cela ? » et des « Où allez-vous donc ? » où les autres voyaient bien que ce n’était point curiosité, mais paroles du cœur ou de quelque autre chose d’approchant.

De même, tous les dimanches après l’office, dans un terrain qu’il avait fait battre, les laboureurs venaient jouer aux boules avec « notre Monsieur », avec « Monsieur notre maître », avec « Monsieur Timothée ». Pas une fille ne se serait mariée sans le consulter sur son épouseur. Bref, et cela sans qu’il s’en aperçût même, tout le pays, comme on disait, lui rendait soumission.

Doux esclave de ses habitudes, l’idée seule de l’imprévu le faisait se recroqueviller prudemment, comme si quelque gros nuage menaçait de répandre son déluge sur la divine monotonie des choses.

Aussi tous ses jours se ressemblaient-ils. Il se levait de bonne heure, descendait dans la cour, jetait un coup d’œil aux étables, aux écuries. Non qu’il se défiât – il ne se défiait jamais ! – du service de ses domestiques, tous dévoués à la maison depuis nombre d’années, mais ce lui était plaisir que de ne point manquer la sortie de l’étable fumante, dans la prime fraîcheur du matin. Il se rendait ensuite dans les potagers, regardait la rosée à droite, la rosée à gauche, touchait ses poiriers, arrachait une herbe, déplaçait une cloche, repoussait un châssis, et finissait toujours par mettre la main sur son majordome, son homme à tout faire, son vieil ami, Célestin. On causait ; il s’agissait de réparations aux drains de la prairie, d’allées à élargir dans la futaie, de nouveaux fusains à planter dans les vides des massifs. Ces conversations, leur péché à tous deux, n’en finissaient plus. De compte à demi avec ses fermiers, il était rare qu’il ne reçût la visite solennelle de l’un d’entre eux, où, cent fois, on convenait, pour cette année, de piquer des raves dans le champ du Grelet et de semer du colza dans la réserve du Sourd. Ou bien encore il leur écrivait, il écrivait : « Mon cher Magui, n’oubliez pas que la foire de Thouarsais se fait proche, etc., etc. »

La matinée se passait à ces occupations jusqu’au déjeuner. En général il déjeunait seul, Mme des Lourdines ayant toutes les peines du monde à descendre l’escalier. Cependant tous les quinze jours ou trois semaines environ, comme le docteur Lancier avait vanté les bienfaits de cet exercice, elle s’y essayait. C’était une affaire, et qui absorbait un bon quart d’heure ; l’escalier était étroit, Mme des Lourdines était large, elle prenait toute la place de la seconde personne qu’il eût fallu pour la soutenir. Venait derrière, avec les coussins, les oreillers, les tabourets, M. des Lourdines.

Pour remonter c’était bien une autre histoire, car il fallait à chaque marche procéder comme avec les enfants qui n’ont pas faim : « Une pour le petit chat ! une pour M. le curé ! » Mais il était un nom qu’on évitait d’invoquer : jamais, par exemple, on n’eût dit : « Une pour M. Anthime ! »

C’était elle qui avait exigé qu’on abattît l’ormeau. Fille d’un haut magistrat de la cour de Poitiers, ses ordres prévalaient toujours.

À ce propos, son pauvre mari, à grand renfort de faux-fuyants, avait longtemps résisté ; mais elle n’en avait point démordu, s’était fâchée, et comme il y avait à redouter pour elle les effets de la colère, il avait fini, la mort dans l’âme, par s’y résoudre.

Jusqu’à ce moment de la journée, la vie de M. des Lourdines ressemblait à celle de tous les gentilshommes campagnards. C’est ensuite qu’elle en différait.

Régulièrement, dans l’après-midi, après avoir tenu un moment compagnie à sa femme, il prenait sa fourchetine, appelait son chien, et quittait le Petit-Fougeray. Les tourelles connues de deux ou trois châteaux voisins lui faisaient, pour les éviter, décrire quelques détours, puis il se perdait dans la campagne ou dans la forêt, très loin, au diable vert.

Des bocages creux, des chemins sombres, çà et là le bleu sourire d’une colline, des vallées qui, sous le regard haut perché de vieux hameaux à petits toits de tuiles plates, sentaient l’herbage et le laitage : tel était le pays.

Il eût été bien difficile de le rejoindre quand, par-dessus les échaliers, il était passé d’un champ à un autre, échardonnant ici, étaupinant là, coupant les vipères en deux. Mais un rien suffisait à arrêter son geste, à fixer son rêve : un coin de ciel dans une flaque, le remuement d’un buisson, la plainte rouillée d’une charrue. Il ne se lassait pas. Et cela durait jusqu’aux rentrées du soir ; jusqu’au soir il regardait, écoutait, l’air lui parlait, les nuages passaient au-dessus de sa tête ; il était seul, il était heureux.

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À mesure qu’ils approchaient de la fin, les hommes mettaient plus de vigueur à assener leurs coups. Les deux racines de sûreté avaient subi le sort commun, et toutes ces racines amputées formaient un moignon sectionné, une monstrueuse tête de massue baignant dans l’eau saumâtre écoulée du remblai. Maintenant, les cognées se portaient en dessous avec ce bruit caverneux que répand une voix dans une maison vide. Des oiseaux que le hasard amenait à se poser là commençaient un chant et s’enfuyaient, apeurés.

« Quel meurtre !… quel crime ! » ne cessait de murmurer M. des Lourdines.

Cette destruction répondait en lui, profondément. Abattre un arbre qu’il était accoutumé de voir depuis sa plus petite enfance, c’était positivement le lui arracher de l’esprit.

« Il y a du jeu… il tremble ! » cria Célestin.

Tous lancèrent leurs haches et empoignèrent la corde.

« C’est qu’il ne faudrait pas qu’il nous emballe !

– Allez, tiens bon ! il ne tombera pas où il voudra !

– Par ici… par en bas ! » indiqua en s’en courant M. des Lourdines, qui craignait qu’une des branches ne vînt endommager la toiture du château.

Les hommes, attelés à la corde à court intervalle les uns des autres, arc-boutés dans les trous de l’herbage, tiraient à l’unisson.

« Ensemble ! criaient-ils, balançons-le !… une !… deux ! » Leurs huit bras ne faisaient qu’une chair brune, qu’une courroie veineuse et musclée.

Alors quelque chose d’insolite se passa dans l’ormeau. Puis, avec indifférence, sa cime oscilla, parut se déplacer. Un craquement partit de la base, guère plus fort que le pétillement dans le feu d’un bois sec, se reproduisit plus profond, se multiplia, éclata dans un déchirement sinistre, foudroya l’air ; et l’arbre, en silence, décrivit son immense quart de cercle.

Les hommes prirent la fuite.

Dans un heurt sourd qui fit trembler le sol, tout l’espace libre fut couvert d’un bondissement de branches cassées par un tonnerre, de feuilles secouées par un ouragan. Un instant, toute cette masse se convulsa, et peu à peu le grand corps entra dans son repos.

À l’entour, M. des Lourdines courait.

Alors, à l’une des fenêtres, se montra un peignoir blanc, tuyauté au cou et aux manches. Une large figure de femme, coiffée de coques grisonnantes, et des bras s’agitaient, et tout cela disait : « J’ai vu !… J’étais là !… j’ai vu tomber l’arbre !… À la bonne heure !… quelle différence !… Comme tout est plus clair maintenant ! »



Ce jour-là, comme d’habitude, il sortit. Il sortit en même temps que Célestin qui, debout dans sa charrette, emmenait un veau, trois moutons et tout un grouillis de petits cochons.

C’était le lendemain grande foire à Poitiers. Célestin devait aussi acheter une vache.

« Prends un pis bien écussonné, bien jaune… et choisis-la de poil rouge… Madame y tient… et c’est toujours plus sûr !… »

Célestin appuya sa réponse d’un grand coup de fouet et partit vers la droite, à remonter la côte de la Crêneraie, tandis que M. des Lourdines descendait la route, à l’opposé.

Sa tenue suffisait à prouver qu’il ne pensait point à rendre visite à ses voisins : des bottes de roulier dont les tirants pendaient, une lévite d’un vert bouteille défraîchi, un carnier en bandoulière, et sa fourchetine sous le bras. Contre sa jambe trottinait son chien « Lirot », un fort mâtin à museau aigu, à poil d’hyène, hérissé de piquants noirs de l’échine au panache.

De temps en temps se rencontraient les yeux bleus du maître et les yeux fauves du chien.

Le ciel était d’un gris léger, semé de petits nuages de pluie.

M. des Lourdines aimait la marche, ce rythme régulier d’où lui montaient, comme d’un fléau, des poussières de pensées et de rêves. Et puis, sur toutes les saisons, celle-ci lui plaisait ; car, alors, la nature le pénétrait plus avant, lui touchait vraiment la peau, avec son humidité, ses brouillards, son odeur et ses grands feux qu’on allume.

« Hein, Lirot, allons-nous faire bonne chasse ? »

Et, chemin faisant, il regardait les lointains, les toitures restées rouges parmi les arbres qui n’étaient plus verts ; et il cherchait des yeux la forêt, savourant à l’avance le plaisir de n’en pas sortir avant le soir.

Depuis quelque temps, régulièrement, il avait dirigé ailleurs ses promenades ; mais c’était par un raffinement, pour la surprendre d’un seul coup dans toute sa splendeur d’automne.

À mesure qu’il en approchait, il se sentait plus léger, il oubliait l’ormeau, il avait envie de chanter ; et, quand il l’aperçut, fanée à pleines collines, le cœur lui battit et il hâta le pas.

Maintenant, il y pénétrait, doucement, comme dans un sanctuaire, sans bruit !…

« Ah ! murmurait-il… que cela est beau et bon !… »

La tête levée, il ne bougeait plus, il regardait, il écoutait.

L’atmosphère ne s’était pas éclaircie depuis le matin. Un brouillard captif de la forêt baignait les frondaisons jaunies, les troncs plus noirs, les branches développées en bras gigantesques, en cous cabrés, en serpents tordus. L’une d’elles, brisée, pendait, prête à tomber dans le vide. En des reculs de brume s’ébauchait le cône vaporeux des sapins ; et sous cet épanouissement des fûts en une nef déchirée du jour blafard, sous cette haute mêlée de palmes mordues de la dent sournoise des froids, se pressait, plus basse, une autre forêt, fouillis pluvieux de bourdaines et de viornes, marié à la pourpre des noisetiers et au safran des érables. L’eau frangeait les ramures, alourdissait les fils d’araignée, imbibait les écorces gluantes, et des feuilles tombaient, çà et là, en tournant, dans le tranquille égouttement, dans le grand calme profond. Et l’on sentait que cet égouttement, que ce calme se prolongeaient plus loin et plus loin encore, car elle était immense, cette forêt de Vouvantes, et sombre et creusée de gorges sauvages, une vraie forêt de l’ancienne Gaule. Quarante ans à peine venaient de s’écouler depuis que, dans ses broussailles, s’étaient fauchées les dernières bandes de la Chouannerie. Actuellement, deux routes militaires la prenaient en croix, percées sur l’ordre prévoyant de Napoléon Ier ; mais ces routes, comme encore frappées de terreur, ne voyaient guère passer que la diligence de Poitiers à Nantes, et parfois de ces roulottes qui vont de bourg en ville, sous l’escorte de leurs chiens boiteux.

Lirot s’était jeté dans le taillis. M. des Lourdines y entra à son tour. Lentement il s’avançait, ouvrant l’enlacement serré des tiges, au bruissement, sous ses pieds, à l’odeur des feuilles foulées, épaisses et tièdes. Des branches basses lui fouettaient les épaules, et il allait toujours, dans le brûlis des fougères, dans les ronces, le dos ployé, les yeux grands ouverts.

Lirot aboya, appelant son maître.

Celui-ci ne sembla pas l’entendre. Dans l’épaisseur du fourré, arrêté de nouveau, il contemplait, il écoutait…

Chaque fois, sous cette voûte, au sein de ce silence, il commençait par se sentir tout petit ; puis, peu à peu, l’envahissait en face de ces arbres le sentiment d’une mystérieuse solidarité. Il n’était plus Timothée des Lourdines, il n’avait plus d’âge ; dans sa chair circulait la sève des châtaigniers et des hêtres ; et son esprit, détaché de sa propre pensée, libre, immense, épousait toutes les formes, tous les murmures de la forêt.

Il les connaissait si bien, tous ces arbres, depuis trente-huit ans qu’il vivait, au milieu d’eux ! Le souvenir des premières joies qu’il leur devait le reportait à l’époque où, élargi enfin du lugubre collège de Poitiers dont son père, vieil émigré fantasque et aigri, lui avait fait une prison jusqu’à ses vingt ans, il était rentré orphelin au Petit-Fougeray, timide, un peu farouche, ignorant et gauche dans ses rapports avec les hommes. Était-ce le fruit de son éducation ? Jamais, depuis, il n’avait su reconquérir ses aises dans ce qu’on appelle le monde. Il le craignait même et, le craignant, il ne l’aimait pas. C’est alors que, ses relations réduites au strict indispensable, il avait eu des arbres pour amis. Il leur devait des minutes divines. Les harmonies délicates et tendres qu’il percevait d’eux différaient tellement du vain bruit des salons ! Ici, parfois, un craquement, un aboi de chien, tout au plus un heurt de charrette, très loin, et c’était tout !…

Mais les hommes eux-mêmes, il ne les entendait pas ! Leurs visages, au milieu de ces grands bois, n’avaient guère plus de réalité que ces formes embryonnaires composées et défaites par le caprice des nuages ; et, chose curieuse, ces visages prenaient dans le recul de sa pensée une teinte fanée, morte, comme une couleur de vieux buis !… À part quelques figures dont il tenait à se souvenir encore, figures balayées depuis longtemps de son existence par les événements, par la mort, toutes les autres ne lui remémoraient qu’impressions de gêne et d’ennui. Et voilà pourquoi, aux hommes qui n’étaient pas des simples, il préférait la forêt, qui n’a pas d’esprit, qui ne finasse pas, qui est pleine d’amour, qui n’agite pas ces étranges petites mains tracassières et rapetissantes.


Cette fois, Lirot aboyait furieusement…

« Ah ! s’éveilla M. des Lourdines, bien !… bien !… j’y vais. »

À l’arrivée de son maître, Lirot, couché à l’arrêt, se tut, et ses yeux se bridèrent en coulisse. M. des Lourdines se baissa et ramassa un cèpe magnifique qui s’arrondissait entre les pattes de l’animal.

« C’est bien, dit-il en le flattant d’une caresse à la tête, cherche encore ! »

Il retourna le champignon, l’examina, le sentit, trancha avec son couteau la partie du pied piquée des vers, chassa la terre qui y adhérait d’un souffle aussi précautionneux que s’il eût débarrassé d’un moucheron la joue d’un enfant, et le glissa dans son carnier.

Et, aussi lui, il chercha.

Les champignons, c’était la chair même de la forêt, une chair dont la saveur tenait de l’arbre et de la terre. Ils ne manquaient point aujourd’hui, car il n’est rien de tel qu’une pluie de huit jours pour les faire pousser.

Or, tout en cherchant, M. des Lourdines calculait que deux bons kilomètres de forêt le séparaient du hêtre qu’une roue de charrette avait dernièrement écuissé. Il tenait à revoir cet arbre ; de sorte qu’après avoir, avec profit d’ailleurs, battu çà et là les feuilles mortes, il se trouva dans le chemin qui y conduisait.

De son petit train de promenade, il allait, furetant du regard les taillis ; et quand Lirot aboyait, il se rendait à son appel. Il faut dire que les connaissances cryptogamiques de Lirot, dressé par son maître, se bornaient à trois variétés : sa voix annonçait toujours soit un cèpe, soit un potiron, ou encore de ces petites oreillettes blanchâtres qui dégagent une forte senteur de farine. Il arrivait bien aussi au brave chien d’arrêter sur de beaux champignons multicolores, d’aboyer à ces jolis parasols de pourpre et d’or qui semblent abriter le charmant visage d’une fée lilliputienne, mais alors il était grondé.


Creusé par les charrois, le chemin fuyait, bleuâtre, entre les futaies. Un ramier s’échappait des cimes, de petits oiseaux gazouillaient une timide chanson d’automne, et, çà et là, traînaient, abandonnées, de ces tiges de bourdaines que les tresseurs de paniers n’ont pas trouvées assez droites, ou assez saines, après les avoir coupées.

En passant devant une clairière où s’alignaient des bois écorcés, mis en tas, il aperçut, dans de la fumée, près d’un feu de brousse, deux bûcherons ; l’un d’eux, accroupi, activait la flamme, en agitant au-dessus son chapeau.

« Tiens !… tiens !… bonjour, mes amis !… dit M. des Lourdines, en enjambant les souches… Mais vous allez mettre le feu à la forêt !… sûrement ! »

Le plus âgé, grand barberousse à la figure argileuse, répondit : « Pas de danger, notre monsieur !… on veille ! »

C’était de celui-là même que M. des Lourdines tenait, sans le savoir, le sobriquet de « Taille-Copeaux », à force d’avoir été vu, dans la forêt, taillant d’un air distrait de petits morceaux de bois.

« On veille !… et puis ça débarrasse le chantier ! On en profite aussi pour faire la soupe… Allons, mets à bouillir, Théophile !

– Et quelle soupe allez-vous donc faire là, mes bons amis ? une soupe aux choux ? »

Théophile ricana et regarda son compagnon ; celui-ci, sans répondre, alla prendre dans son bissac, jeté parmi les bourdaines, un gros oiseau tout plumé.

« Voilà », dit-il, et son regard rapide embrassa les hauteurs de la futaie.

« Ah ! ah ! un corbeau !

– Oui !… c’est tout plein de bouillon !… Mais, notre monsieur, ajouta malignement Théophile, on vous voit avec votre carnassière !… c’est-il que vous avez fait bonne chasse ? Il y a un lièvre, là, dans le bas des Chézines !…

– Allons ! Théophile, protesta, bonhomme, M. des Lourdines, je vois que tu aimes toujours la plaisanterie !… tu sais bien que je ne chasse point le lièvre !… que je suis bien plus chasseur de morilles que de lièvres !… j’en ai trouvé plus haut quelques-unes… voulez-vous que je vous en donne ?

– Dame, dans le bouillon, dis, Barbechat… ça n’aurait peut-être point mauvais goût ?

– Pour sûr ! »

Alors M. des Lourdines ramenait en avant sa carnassière, et, un à un, déposait ses champignons dans la blouse de Barbechat.

Un grondement errait dans les sapins, des mésanges chantaient, on ne savait pas où ; et dans la fumée, qui, légère sous le chapeau de Théophile, se répandait odorante et bleue dans les taillis, commençaient à danser de petites flammes.

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« Ah ! ils l’ont bien arrangé ! s’indignait M. des Lourdines, arrivé près du hêtre qu’il désirait revoir, ils l’ont bien arrangé !… C’est cela, la charrette se sera présentée de biais, sûrement !… et pourtant… la place ne manquait pas ! »

Son regard remontait le long de l’arbre, redescendait, plein de pitié, vers la plaie où déjà s’étaient mis les insectes. Alors, retirant de son carnier une boîte en fer-blanc, il y recueillit au bout d’un pinceau de la cire liquéfiée, dont il se mit à badigeonner la blessure.

« Allons, Lirot, laisse !… ce n’est point pour toi ! disait-il au chien venu flairer l’enduit, qui retombait en longues coulures gommeuses et sucrées… ce n’est point pour toi !… Là !… Ah ! comme cela… mon pauvre vieux !… un peu ici !… na !… tu pourras peut-être encore vivre ton siècle ! »


Le brouillard s’était peu à peu dissipé. La tache du soleil brillait dans les arbres, livide et triste. Les corbeaux ne remontaient pas encore de la plaine, le soir n’était pas venu. C’était pourtant le moment où, aux yeux exercés de ceux-là qui vivent en plein air, se révèle dans une nuance infime la première estompe du crépuscule. M. des Lourdines connaissait cet instant fugitif et lui trouvait un grand charme. Alors, plus discret, le chant du rouge-gorge se dissimule au fond du fourré, une légère brise rend les feuilles horizontales ; de la nature entière, baignée d’une lueur plus pâle, émane cette même tendre mélancolie qui se dégage du commencement de tous les déclins.

La carnassière, maintenant bien remplie, pesait à ses épaules le poids de deux forts lièvres. D’ailleurs, le chasseur qui a tué deux forts lièvres, et, par là-dessus, fait coup double sur des perdrix rouges, ne se sent pas plus en train, plus fier, que ne l’était de son fardeau M. des Lourdines.

Avec la pointe de sa fourchetine il fit tomber la lourde terre collée à ses semelles, mêlée de fragments de feuilles et de bogues de châtaignes.

Il songeait aux deux bûcherons…

« Sont-ils heureux !… se disait-il… Voilà des hommes heureux ! » Il est vrai qu’un tourneur de rouet, bien enclos dans sa chaumine, qu’un rempailleur de chaises, à l’étroit dans sa cabane de roseaux, lui inspiraient la même envie : « Est il heureux, celui-là !… Voilà ce qui s’appelle un homme heureux ! »

Un grand nuage de pluie passa sur la forêt ; les bouleaux s’enlevèrent plus blancs sur le gris de plomb du ciel, une flamme rosée modela la carcasse d’un châtaignier mort. Il regardait tout cela, et la fraîcheur de l’air lui caressait la figure, et la fraîcheur de la terre lui montait aux jambes.

« Ah ! disait-il en s’en allant, quand il faudra mourir !… Les arbres morts restent debout !… Il semble même qu’ils continuent à se sentir des arbres !… Mais ne plus voir, ne plus entendre !… enfin !… J’ai bien encore, je suppose, vingt ans à vivre !… Ai-je bien encore vingt ans à vivre ? »

Il montait par un chemin creux, pierreux, fauve comme les loups, bordé de ces arbres de coupe dont les puissantes racines ongulaires font corps avec le talus. Il marchait tout doucement en faisant sonner ses semelles sur les escaliers de roc. Les longs et souples genêts, aux gousses noires, le frôlaient, et lui-même frôlait les souches, creuses, éventrées, que la nuit habite, frôlait les troncs déchaussés, pleins de suies humides et de déchiquetures poreuses. Autour de lui se multipliaient les gibbosités en profil de sanglier, les exostoses en contours de bêtes étranges, les rondeurs en silhouettes d’épaules humaines.

Une belette traversa le chemin ; Lirot fit un bond.

« Hé ! Lirot, tu n’as droit qu’aux champignons, tu oublies ! »

Il le retenait par son collier, le laissant aboyer, donnait à la petite bête le temps de s’enfouir dans un creux du talus. Puis il reprit sa route, car maintenant, au haut de la montée, dans l’ovale des frondaisons, s’embrunissait la perle humide et dorée du soir.


D’une toiture de vieilles tuiles, perdue au milieu des labours, dans un creux profond de la forêt, s’élevait une petite fumée bleue. M. des Lourdines ne passait jamais ici sans regarder, du haut du coteau, fumer cette Charvinière, une ferme qui dépendait du Petit-Fougeray depuis quatre générations. C’était là que ses parents, partant pour l’émigration, l’avaient mis en nourrice : il y était même resté jusqu’à l’époque de son entrée au collège.

Exquis souvenirs que ceux de cette enfance où son parler ne différait pas du patois des petits paysans ! Mille faits de ce temps lui remplissaient la mémoire, comme un jour, d’avoir, à pleines mains, dévoré en cachette toute une « moche » de beurre ! Mais ce qu’il revoyait surtout, c’étaient des champs de colzas fleuris, jaunes, jaunes à perte de vue, dans lesquels, charmé, ébloui, il n’osait plus bouger. Ses yeux s’étaient à jamais empreints de ce ravissement, et la Charvinière, comme elle-même son enfance, c’était toujours pour lui des colzas fleuris, jaunes, jaunes à perte de vue !…


Hélas ! depuis quelques années, depuis sept ans, la Charvinière, c’était aussi autre chose ! Et ce soir, devant cette fumée se déroulant si paisible dans le bleu des bois, il songeait à son fils, lequel avait quitté le pays et vivait à Paris maintenant, sans presque jamais donner de ses nouvelles.

C’était une triste histoire.

Il lui suffisait de revoir la Charvinière pour y penser plus amèrement encore ; ce qui ne l’empêchait pas de revenir sans cesse à cet endroit, d’où on la voyait si bien !

Ils avaient eu cet enfant après deux ans de mariage. Quelle joie alors ! quel amour ! quelle fierté ! chez la mère surtout, folle de gloire d’avoir donné naissance à un garçon, à un homme ! Les tendresses les moins raisonnées, les complaisances les plus soumises furent prodiguées à cet héritier. Rien n’était assez bon pour sa petite bouche, assez beau pour ses petites mains. Qui l’eût contrarié eût commis le crime le plus noir.

Un jour qu’il y avait des asperges sur la table, « Je veux des asparges », dit Anthime ; la mère rectifia « asperges », dis : « des asperges, ou tu n’en auras pas – Je veux des asparges ! – Écoute, quand tout le monde sera servi, tu n’en auras qu’à la condition de prononcer le mot comme il faut. Eh bien, petit ? – Je veux des asparges », ricana Anthime. Alors la mère rit et lui remplit son assiette.

Naturellement le collège lui fut épargné ; il eut pour précepteur un jeune prêtre timide et doux.

Adulé, adonisé – à dix ans on l’affublait d’un chapeau de forme haute, d’une veste à brandebourgs et de bottes à la Souvarov, pour que déjà il eût l’air d’un homme ! – prévenu dans toutes ses fantaisies, pas une fois même ne lui fût laissée l’occasion de manifester la hauteur et la dureté qui si souvent dénoncent l’enfant gâté. D’ailleurs, né bon, serviable, d’humeur enjouée, il fallut que sous le manteau déférent de l’abbé et les encouragements inconscients de la mère se développât dans sa folle et faible tête un amour effréné du plaisir. Personne n’y prenait garde ; sa qualité de fils unique légitimait tous ses écarts, on ne savait rien lui refuser ; et tout un Pérou coulait de ses mains.

À quinze ans, mis en possession d’un « deux roues » et d’un petit cheval, il faillit cent fois se rompre le cou. Un jour même qu’il voiturait, pour son plaisir à lui, le curé du village, il fit tant et si bien que le pauvre homme, dans le fossé, se cassa trois doigts. Il est vrai qu’aussitôt rentré chez lui, Anthime prenait cinq cents francs dans sa cassette et les envoyait au blessé pour ses pauvres. À vingt ans, il demanda un cheval de pur sang : on lui acheta, pour cinquante mille francs, le propre petit-fils du « Prince Caradec », illustre favori des derbys d’Angleterre, et appelé le « Comte Caradec », du nom de sa famille, selon la coutume anglaise. Anthime, sur les champs de courses, monta lui-même ce cheval, lequel du reste existait encore au Petit-Fougeray, tout perclus de vieillesse.

Cette époque marqua son entrée dans la grande vie. Le turf lui avait ouvert toutes les carrières du plaisir. Ne revint-il pas un jour de Poitiers le chapeau rempli de pièces d’or gagnées au jeu, tandis que de l’un à l’autre il allait, des domestiques aux paysans ses voisins, disant : « Allons, prends !… prends donc ! »

Bref, cinq ans plus tard, le père payait aux divers fournisseurs de son fils la somme de deux cent mille francs !

Ce fut un soir terrible. Personne, jusque-là, n’avait vu M. des Lourdines se mettre en colère. On raconte que, pendant la scène qui eut lieu, Mme des Lourdines, affolée, se cacha dans un coffre à bois.

Peu de temps après, et malgré les prières de ses parents, se prétendant blessé par certaines paroles, Anthime quitta le Petit-Fougeray et alla habiter Paris, où lui fut assurée une pension mensuelle de mille francs.

Mais, de cette brutale secousse, se ressentit bientôt la santé de Mme des Lourdines : une hémiplégie se déclara, se compliqua ; la pauvre femme devint énorme. Depuis, elle se traînait de crise en crise.

L’un et l’autre souffraient beaucoup. Que de jours passés dans un silence où se glissait entre eux l’ombre de l’absent ! Prononcer son nom, c’était ouvrir une fois de plus, toujours, la plaie de leur amour-propre trahi, naïf et cher amour qui avait embrassé tant d’avenir !

Pourtant Mme des Lourdines ne perdait pas confiance, n’ayant jamais pu prendre sur elle de donner tort à son fils. Et les raisons qu’elle découvrait de justifier la conduite d’Anthime naissaient si abondamment, si naturellement, de son aveugle tendresse, qu’à force, son mari, soucieux de ne la point contrarier, avait presque fini par penser comme elle. En tout cas, le même ardent désir les possédait tous deux de le voir enfin rentrer au pays, s’y marier, y prendre la place à laquelle le désignaient sa fortune et son nom.

Or, ce retour de l’enfant prodigue, M. des Lourdines se laissait y rêver, mais il n’y croyait pas.

Et, ce soir, tristement, il regardait fumer la Charvinière, où, par attachement à ses propres souvenirs, il avait voulu qu’Anthime fût aussi lui mis en nourrice. Il regardait, bordant là-bas le petit sentier, les peupliers jaunis dont il apercevait, sans l’entendre, le frémissement : une corde à puits grinçait, le point blanc d’un bonnet se dirigeait du côté des étables. Toutes ces choses-là, rêvait-il, avaient trente ans de moins ; et tout à l’heure il allait reconnaître la petite voix joyeuse de l’enfant fuser, cristalline, dans la paix du soir…

Il ne l’entendit pas ; il entendit un bruit de pieds ferrés sur les cailloux, dans le chemin : seul et sage, sous une charge de sacs de farine, un petit cheval blanc arrivait.


Heureux de cette rencontre qui venait le détourner de la pente de sa tristesse, M. des Lourdines s’en fut au-devant de l’animal, qui s’arrêta et avec douceur se laissa flatter l’épaule.

Le petit cheval blanc du moulin de la Bigne faisait ainsi tous les lundis le tour des villages, recevant des uns un sac de blé à moudre, et rapportant aux autres leur dû de belle farine moulue. Toujours précédant son maître, il se passait à merveille qu’on lui indiquât son chemin. Si, baguenaudant quelque part, le meunier négligeait de pousser le « Ouoh ! » qui arrête les chevaux sur leurs quatre pattes, le petit cheval poursuivait sa route, et c’était l’autre alors que l’on rencontrait au galop dans les chemins creux, lançant en travers de grands coups de fouet sonores, de l’air du monde le plus rassuré.

En effet, un coup de fouet retentit sous les châtaigniers, et Suire accourut, blanc comme sa bête, avec sa face plate couleur de levain, et le rire béat de sa bouche démeublée ; une vraie tête de meunier, sous le bonnet de coton qui ne laissait retomber que sa mèche.

« Bien le bonjour, notre monsieur.

– Bonjour, Suire, et d’où viens-tu comme cela ? »

La lourde main du meunier, se plaquant sur un des sacs, fit voler un petit nuage du froment dont sa toile était saturée ; et il dit :

« De la Taupinaie, où j’ai pris ce beau sac de blé… celui-là vient du Purdeau… les autres viennent de Fouchaut, des fermes qui sont toutes votre appartenance, notre monsieur…

– Ah ! tu viens de Fouchaut ?… eh bien, mais sais-tu que le blé est beau, cette année ?

– Darne ! il est pesant !…

– Puisque tu t’en retournes au moulin, déclara M. des Lourdines en jetant un dernier regard du côté de la Charvinière, nous allons faire route ensemble… c’est aussi mon chemin pour rentrer au Fougeray. »

Suire enfourcha son fouet à son cou, et tous deux, l’un près de l’autre causant, suivirent la longère de la forêt.

Dans les labours ensommeillés frémissaient, pendus à des gaules fichées en terre, des cadavres déchiquetés d’alouettes, épouvantails contre les pilleurs de grains ; et, devant eux, sous les branches basses, « ploc-plac », faisant sonner les pierres, « plac-ploc », le petit cheval blanc dans l’ombre, balançait son cou, balançait sa croupe, balançait ses sacs.

Et comme ils arrivaient :

« Nous pourrions p’t’être bien, dit Suire, trinquer au logis ? »

Le moulin, juché sur une éminence au milieu des arbres, dominait toute la forêt de ses ailes qui, repliées, immobiles, dessinaient dans le ciel une grande croix.

« Regardez, dit Suire, il y a longtemps, notre monsieur, que vous n’étiez venu chez nous ! »

Et il indiquait des constructions, poulaillers, pigeonniers, hangars, massées en contrebas du moulin.

« Hein ?… c’est moi qui ai bâti tout cela !

– Ces murs ?

– Bien sûr, ces murs ! tous ces murs-là, avec de la pierre, de la terre et de la paille, il n’en faut pas plus… mais voyez-moi, ici, ces cailloux… il y a là une carrière… je viens de l’acheter : deux cents francs… j’ai donné cinquante francs d’acompte… j’en tire tous les jours… calculez : deux sous le mètre cube… et en voilà quarante mètres dehors !… »

Coiffée d’une capuche noire et empaquetée de gros droguet, sorte de moine laboureur, la femme de Suire, tandis que son mari parlait, débridait le petit cheval ; puis elle le retint par le toupet ; elle riait, d’un regard un peu perdu, étrange ; elle riait sans qu’on l’entendît. Soudain, s’adressant à M. des Lourdines, elle se toucha le front avec l’index, en clignant de l’œil du côté de son mari ; et elle semblait dire : « Il ne faut pas l’écouter, non… Ah ! si vous l’écoutez !… »

« Seulement, continuait Suire, voilà qu’après l’achat, le père Pagis est venu me prétendre qu’il avait des hypothèques sur la moitié du terrain. “C’est nul… c’est nul, qu’il m’a dit… la loi est là…” Oui… oui, mais allez ! c’est un farceur… il n’y a pas d’hypothèques !… ni rien !… Je sais bien ce qu’il veut !… Aussi, demain que c’est foire à Poitiers, nous nous trouverons tous les deux devant le juge… et alors je lui dirai, au juge : “ J’ai acheté, j’ai acheté…” Ça aussi c’est la loi… hein ?… J’lui dirai, j’lui dirai, j’lui dirai, bredouilla-t-il avec force… Allons, notre monsieur, voulez-vous venir au cellier ?… j’ai là du petit vin doux de l’année… et puis regardez le sauvageon… regardez-le donc !

– Quel sauvageon ?

– Mais là, sous le grillage… je l’ai pris au nid dans le sillon. »

En effet, sous le grillage, un petit lapin de garenne bondissait comme une balle, et M. des Lourdines dut rappeler Lirot.

Ils burent au cellier ; puis ils se rendirent dans l’enclos où Suire fit admirer ses carrés, les haies qu’il avait fabriquées, son pommier qui, cette année, lui avait rempli cinq barriques.

« Ah ! dame ! dit-il, il est bien consciencieux ! »

Puis, baissant la voix : « Tenez !… là-bas !… cette brousse, eh bien, il y a-t-un lièvre qui tous les matins passe par ce pertuis-là. – Il s’en vient faire son seigneur dans mes carrés, et puis s’en sort par la claie… À c’t’heure, continuat-il, rampant à terre, il fait trop noir !… sans quoi je vous aurais montré sa griffe… Mais c’est par là qu’il passe !… Voyez-vous le trou ?

Doucement il passait la main :

« Hein !… qu’est-ce que je vous disais, notre monsieur ? »

Et, entre ses gros doigts, il approcha de M. des Lourdines un petit bout de duvet dont l’air se saisit presque aussitôt.

« Va !… va ! mon luron !… quand je serai revenu de chez le juge, c’est moi qui te ferai ton affaire !… Mais vous, notre monsieur, je vous vois avec votre carnassière ; avez-vous fait bonne chasse ? »

M. des Lourdines entrouvrit son carnier.

« Ah ! mon cher ami de bon Dieu ! s’exclama Suire, c’est qu’ils ont seulement bien bonne mine !

– Eh bien, tends-moi ta blouse… »

Et tandis que Suire remerciait, M. des Lourdines pensait : « Quel homme heureux, ce Suire ! En voilà un homme heureux ! »

Mais il était grand temps de rentrer. Il tendit donc sa main, que le meunier prit et agita lourdement de droite à gauche :

« Au revoir, Suire ! »

Sur le pas de la porte, toujours riante et muette, la femme le regardait partir, et elle se tapotait le front du bout du doigt : « Il ne faut pas l’écouter, non ; ah ! si vous l’écoutez !… »


Du crépuscule il ne restait aux confins du ciel qu’une large bande violacée, semblable à des poussières de bronze répandues. Des nuages humides planaient au-dessus du cirque, d’un bleu d’abîme, au fond duquel, là-bas, dans les brouillards, se trouvait la Charvinière. Au loin, sur les hauteurs, la forêt dressait son front noir, que tranchait une route, dans le rose pâli du couchant.

Maintenant M. des Lourdines marchait dans les bois devenus obscurs, où les grosses branches ne se distinguaient plus des feuillages. Sa halte chez Suire avait détendu, refroidi ses muscles ; ses jambes commençaient à s’alourdir. Mais sa pensée, grisée d’air, allait encore de la Charvinière au moulin de la Bigne. Dans les feuilles se propageait comme un bruit d’étoffes métalliques ; et il se pressait, tandis que Lirot, jetant çà et là un regard de feu vers son maître, faisait des bonds de loup à travers les gaules. Il pénétra dans l’avenue et laissa derrière lui les deux vieux pavillons qui marquaient l’entrée de son domaine.

Dans la futaie, gagnée déjà des ténèbres, la lune, pâle, voguait sur des flots d’étoupes frangées de rousseurs. Le ciel se pommelait d’ouates éclatantes, se tendait, comme dans les vieilles soieries, de bleus tendres.

Du brouillard émergea la toiture infléchie du château, avec ses tampons d’ardoises plus neuves, que la lueur lunaire argentait.

Comme d’ordinaire, la chambre de sa femme était éclairée ; la lumière fluait mollement d’entre les petits carreaux.

Il ne rentrait jamais sans éprouver une certaine inquiétude de ce qui s’était passé en son absence, craignant toujours que la vieille Perrine ne vînt à sa rencontre, lui annoncer que madame était retombée dans une de ses crises. Parfois, il s’imposait bien de rester à la maison jusqu’au soir ; mais c’était, en fin de compte, se priver sans profit pour la malade, qui ne s’en montrait ni plus vaillante ni plus gaie.

Le Petit-Fougeray dormait déjà de la léthargie de toutes ses pierres rousses.

Cette demeure, qui, du dehors, n’en imposait pas par ses proportions, se dévoilait, à l’intérieur, immense, et beaucoup trop vaste même pour que M. et Mme des Lourdines, avec leurs quatre domestiques, pussent la remplir. Aussi se tenait-on dans la partie de gauche. Celle de droite, entièrement inhabitée, présentait, desservie par un interminable et étroit corridor, toute une enfilade de pièces, démeublées, spacieuses, et toujours en possession de leurs boiseries anciennes. On n’en faisait point usage. L’une, à l’occasion, servait bien de réserve pour le foin ; Célestin en utilisait une autre pour ranger le grain de ses volailles ; mais dans une troisième, probablement une ancienne salle de billard, traînait, oublié là depuis des années, un tamis sur un tas d’orge.

Et la poussière avait charbonné tout cela ; l’air y était glacial, chargé d’une odeur de paille renfermée et de moisissure ; des cocons tissés par les insectes tremblaient dans les courants d’air, et les araignées y suspendaient de lourdes mousselines, où facilement se fussent fournies de châles toutes les mariées du pays.

Quant à la chapelle, le siècle y mordait chaque année un peu plus avant, dans l’escalier qui perdait par lambeaux ses marches, dans la muraille où s’ouvrait une grande brèche à la hauteur de la tribune, dans la toiture d’où, s’entassant sur le sol, se détachaient des fragments de lattes et d’ardoises pourries. Par une ogive latérale, le figuier entrait un bras vigoureux, avec des feuillages.

Dans un encombrement de madriers, de caisses vermoulues qui avaient contenu des orangers, l’autel, au tabernacle soleillé d’or, obliquait dans sa chute entre deux anges décolorés, dont les doigts roides priaient sous des mentons écailleux.


M. des Lourdines se rendit tout droit à la cuisine, qui retentissait en ce moment sous les coups de hachoir de Perrine…

« Comment va madame ?

– Hé ! bé !… monsieur, le Bon Dieu est avec nous… »

Sous l’abat-jour, Estelle, la petite servante de Mme des Lourdines, piquait son aiguille dans de la lingerie qui débordait de son giron jusque par terre. Entre les deux femmes se tenait assis contre le mur, devant un bol à fleurs, un jeune homme du village voisin, un tourneur de rouets. Tous les soirs, Joseph venait passer la veillée, avant de regagner sa cabane où, très tard dans la nuit, on l’entendait chanter devant son tour, en creusant ses bobines.

« Voilà les champignons ; et qu’est-ce que tu confectionnes là, Perrine ?

– Un pâté de perdrix, notre monsieur. »

Mme des Lourdines était gourmande ; elle exigeait des sauces succulentes, des coulis raffinés.

Des linges blondoyaient devant l’âtre, au fond duquel les flammes semblaient porter elles-mêmes la marmite. M. des Lourdines s’approcha du feu et retira ses bottes, noires de boue. Puis, les pieds chaussés de pantoufles, un doigt posé sur le manteau de la cheminée, il demeura devant le foyer, tandis que Perrine lui préparait son repas, invariablement composé, le soir, d’une copieuse soupe aux choux et de deux œufs frais.

Il aimait beaucoup à s’attarder dans sa cuisine, et chaque fois qu’il rentrait de la campagne, il venait, comme cela, y passer un petit moment. Il aimait l’odeur qui s’en exhalait, une odeur de fumée, de pain, de laiterie. La lueur douce de la lampe éclairait les murs d’ocre, brillait sur les cuivres ; dans le coin, de la cheminée s’entassaient des fagots qui venaient de ses fermes, du Purdeau, de Lorgerie, de Fouchaut… Ce coin de la cheminée, c’était encore la campagne !… La vieille horloge, peinte et fleurie comme une idole hindoue, avec son hublot où repassait l’éclair du balancier, les vieux bougeoirs de cuivre, cabossés et faussés, les trois fusils suspendus au mur, tous ces objets lui retenaient un peu de son affection, exprimaient à son regard la poésie de la chose qui n’est pas bien loin d’avoir une âme, et une âme qui s’use à notre service…

Il y avait aussi, qui l’intéressait, collée au-dessus de l’âtre et noircie de fumée, une image représentant un épisode du passage de la Bérézina, une compagnie de voltigeurs assaillie par des cosaques et commandée par un jeune officier qui avait dans l’expression quelque chose d’Anthime !

Ce soir, il restait plus longtemps que de coutume à regarder les fagots et la vieille pendule, car probablement sa femme allait lui parler de l’ormeau, démontrer combien on avait eu raison de faire disparaître un arbre qui lui enlevait toute la lumière de sa chambre ; et lui ne se souciait point de ressasser ce sujet, qui lui faisait de la peine.

Enfin, son repas fini, il monta doucement, en évitant d’ébranler la rampe.

Dès l’entrée, la chambre de Mme des Lourdines dégageait une atmosphère de benjoin et d’eau de Cologne. Cette chambre, remplie de menus bibelots qui se renvoyaient de glace en glace leurs reflets de métal et de porcelaine, était rouge et or. Mme des Lourdines avait un faible pour le rouge, et spécialement pour le « rouge cerise » ; toutes ses bougies étaient « rouge cerise ».

En ce moment, elle donnait ses instructions à Frédéric au sujet des achats qu’il devait aller faire le lendemain à Poitiers. Ce voyage se faisait tous les quinze jours. Mais comme le cheval n’eût pas pu fournir dans la même journée les trente lieues de l’aller et du retour, le domestique couchait là-bas et ne rentrait que le lendemain.

« Vous me comprenez bien, Frédéric ?

– Oui, madame. »

Un rouleau de pièces d’or étincelait dans ses grasses mains de lait, très soignées, aux ongles polis « en amande ». D’autres rouleaux égaux, minutieusement rangés, s’alignaient devant elle sur une petite table de marqueterie.

Elle se tenait toujours à cette place, dans le fond, près de la fenêtre, à l’ombre pelucheuse d’une tenture.

Préoccupée, elle ne répondit que par un signe au bonjour de son mari, lequel, à pas de velours, alla s’asseoir contre la croisée.

C’était une femme fortement charpentée, qui n’avait jamais été belle. Frisée aux tempes, une dentelle noire sur les cheveux, sa longue figure chevaline, dont les traits pourtant ne manquaient pas de finesse, étoffée de chairs flasques et violacées sous la poudre, reposait dans la graisse trop blanche d’un double menton. Elle parlait par saccades, d’une langue empâtée, en dardant sur le cocher ses petits yeux ronds et brillants qui semblaient vouloir, à propos d’étoffes et de pastilles, le pénétrer jusqu’au cœur.

M. des Lourdines, se taisant, regardait Frédéric du même œil qu’il avait regardé en bas les bougeoirs et les fagots. Frédéric, bien que plus tout jeune, ayant passé la Bérézina comme cuirassier de la garde, montrait encore sur son siège un torse omnipotent et un regard césarien. Bien des filles du pays eussent voulu épouser ce bel homme ; mais lui, craignant, s’il épousait, de devoir quitter ses maîtres et ses chevaux, les avait toutes évincées, aussi indifférent à leurs manigances, aussi impassible que peut l’être un clocher au milieu des hirondelles.


« Et voici votre liste, Frédéric, ne la perdez pas !… puis cent francs pour les commissions. » Elle fit un grand effort du dos pour mettre l’argent dans la main du domestique. « Vous ne manquerez pas non plus d’aller chez le docteur Lancier, vous lui paierez ses honoraires… c’est cinq cents francs… les voici… faites bien attention !… vous le prierez également de venir… attendez ! » Elle réfléchit. « Non ! ne lui dites rien… je lui écrirai. »

Et elle fixait Frédéric pour lire sur sa figure les recommandations qui pouvaient lui échapper ; car elle n’avait pas pour rien, au milieu de ses misères, sauvé sa tête, « toute sa tête », et l’amour-propre lui eût saigné d’être prise en flagrant délit d’une défaillance de mémoire.

« Ah ! » fit-elle soudain.

Et, s’appuyant des deux mains pour se soulever de son fauteuil, d’une puissante poussée de hanche elle fit reculer la table. Elle passa. Le parquet craquait sous la masse tanguante de son corps volumineux et de grande taille. Péniblement, elle s’avançait, avec des crispations dans ses mains satinées dont les doigts ne se fermaient plus.

D’une armoire elle retira un corsage de soie noire.

« Voilà !… vous irez aussi chez Mlle Godeau et vous lui remettrez ce corsage… il ne me va pas du tout !… Qu’elle le reprenne aux emmanchures, ou qu’elle m’en fasse un autre, ça m’est égal !… mais qu’au moins elle m’en livre un qui ne m’empêche pas de lever les bras !… je ne puis même pas faire ça !… »

Frédéric avança la main.

« Attendez… Avez-vous les doigts propres ?… il vaut mieux l’envelopper… Où y a-t-il un journal ici ?… tenez, sur la cheminée… ah ! mais non, c’est votre Constitutionnel, Timothée, qui est arrivé ce soir…

– Mon Dieu !… Émilie… vous pouvez le prendre !…

– Vraiment ?… alors, donnez, Frédéric… À ce propos, continua-t-elle en dépliant le quotidien, il est venu en même temps une lettre pour vous, Timothée ; elle est là, sur la cheminée. »

M. des Lourdines trouva en effet une lettre, adressée à M. le comte des Lourdines. Il fit une moue, n’aimant guère qu’on lui donnât de ce titre qu’il ne possédait pas. Du reste, une lettre quelconque – c’est-à-dire ne venant pas de son fils ou d’un de ses fermiers – lui inspirait toujours plus de défiance que de curiosité. Il n’éprouvait aucune hâte de la lire. Aussi, le plus souvent, sans la décacheter, la glissait-il dans sa poche. D’autres allaient la rejoindre, de sorte que la poche enfin remplie, un beau jour, obsédé de tous ces retards, il prenait son courage et faisait sauter coup sur coup toutes les cires.

La présente fut de cette façon réservée.

« Timothée, demanda Mme des Lourdines, n’avez-vous aucune commission pour Poitiers ?… Vous n’avez besoin de rien ?

– Non !… je vous remercie, Émilie… non !… je ne vois rien ! »

Alors elle congédia Frédéric qui, avant de faire demi-tour, avant de tourner sa nuque sanguine où ses cheveux gris frisottaient très bas, toucha sa tempe avec la main, selon la théorie militaire.

De son pas pesant, elle revint s’asseoir et, un peu oppressée, ferma les yeux. Elle soupirait, elle soufflait : ce n’est point un mince mérite pour une valétudinaire que de pourvoir de son fauteuil à la direction d’un intérieur !

« Vous vous fatiguez, ma pauvre amie !…

– Ne vous inquiétez pas, Timothée… Dieu merci ! j’ai une bonne tête… ça, la tête !… mais avez-vous bien fait vos recommandations à Célestin au sujet de la vache qu’il doit acheter ?

– Je lui ai dit. Je lui ai dit : “Tu achèteras une vache rouge, madame y tient.”

– C’est parfait… » Puis, regardant du côté de la fenêtre : « Les charpentiers, dit-elle, ont travaillé à l’arbre jusqu’à la nuit tombante. Ils l’ont entièrement ébranché. Enfin !… maintenant… dès trois heures de l’après-midi, je ne me fatiguerai plus les yeux… »

Mais M. des Lourdines l’interrompit :

« Allons ! Émilie, je suis bien content !… je suis bien content !… »

Et, nerveusement, il se grattait le dessus de la main. Elle se tut et eut de coin un imperceptible sourire ; puis plus grave :

« J’ai reçu aujourd’hui une lettre, Timothée… une lettre… de Mme d’Espic.

– De Mme d’Espic…, répéta-t-il en écho.

– Oui… et elle me parle beaucoup de sa fille…

– De sa fille…

– Oui… et plus j’y réfléchis, Timothée – la jeune fille sera riche –, plus j’y réfléchis, et plus je suis d’avis qu’il y a certainement là quelque chose à faire !… »

Antérieurement déjà, M. des Lourdines avait éventé les projets matrimoniaux que sa femme caressait dans cette voie pour leur fils. Mais bien qu’il ne connût point Paris, il en savait assez pour que son imagination, confusément, y créât un empire de séductions, dont il pensait qu’un jeune homme ne se déglue pas. Il restait donc sceptique.

« Et que voulez-vous tenter, Émilie ? » demanda-t-il, en soupirant.

Elle répondit :

« Laissez-moi faire… vous n’êtes pas adroit, vous… ah ! non… tant s’en faut !… D’abord votre fils, vous ne le comprenez pas, vous ne l’avez jamais compris, Timothée. Il faut être avisé, voyez-vous… savoir tourner les gens !… c’est une science, cela… et vous n’avez jamais su tourner les gens !…

– Je ne dis pas non… Mais… comment vous y prendrez-vous, ma pauvre amie ?

– C’est bien simple : en louvoyant… Dans la vie, il faut louvoyer !… louvoyer !…

– Hum ! louvoyer !… je crois que mieux vaut s’en aller son petit bonhomme de chemin !…

– Hé ! hé ! Timothée… oui et non !… oui et non ! »

M. des Lourdines n’ajouta rien ; il baissa la tête et regarda le parquet, obstinément, comme dans une eau profonde.


Quelques instants après, il était dans sa chambre, une petite pièce aux murs nus, qui contenait un lit de fer, une chaise, une table et une armoire.

Ayant quitté sa lévite, il endossa une robe de chambre, couleur de bure, passablement élimée. Un instant, il rebroussa du plat de la main, rêveur, la houppe grise qui couronnait son front hâlé ; puis il ouvrit son armoire, grimpa sur une chaise et descendit de la plus haute étagère, où elle reposait sur des piles de vieux livres, une boîte à violon.

Avec douceur il l’ouvrit ; avec précaution il en retira l’instrument ; c’était un beau violon rouge. D’un grattement du pouce il en fit vibrer toutes les cordes, qu’ensuite, l’oreille tendue, il mit au diapason. Avec une flanelle, il l’essuya ; le beau bois poli miroitait. Puis ce fut le tour de l’archet dont il frotta les soies de colophane ; et il faisait tout cela avec minutie, en souriant un peu. Parmi les quelques figures que gardait fidèlement sa mémoire vivait toujours celle de M. Crouillebois, ce grand bonhomme qui, deux fois par semaine, venait l’attendre à la sortie du réfectoire, dans la cour des récréations. Nettement, toujours, il le revoyait, lui et sa vieille redingote feuille-morte, qu’aux basques, régulièrement, dépassait le coin jaune d’un mouchoir de Cholet. On s’installait dans une classe, toujours la même, une salle d’étude blanche, noire, crayeuse, « la moins malsonnante de toutes », disait en riant le vieux professeur de musique.

« Allons, monsieur des Lourdines, accordons nos violons… Vos honorés parents se portent-ils bien ?… Ah ! ah !… ils ne vous ont point fait savoir de leurs nouvelles ! Nous allons donc reprendre le dernier exercice, monsieur des Lourdines. »

Ses parents, en effet, sa mère plutôt, avaient eu la fantaisie d’écrire au principal qu’il eût à faire prendre au jeune Timothée les leçons d’un maître de violon. Comme, par la suite, n’était jamais venu l’ordre de les interrompre, il en résulta que le jeune des Lourdines demeura de nombreuses années l’élève de M. Crouillebois.

C’était là, d’ailleurs, tout ce qu’il avait retenu du collège, le violon, et aussi un passage des Géorgiques sur la culture des abeilles, passage que, d’un trait, il récitait à Célestin, quand il lui voulait prouver qu’il savait le latin :


Absint et pieti squalentia terga lacerti
Pinguibus a stabulis, meropesque, alioeque volucres,
Et manibus Procne pectus signata cruentis.


Et il traduisait avec obligeance :

« Loin des ruches onctueuses, le lézard au dos rugueux et tacheté, et les mésanges, et entre autres oiseaux, Procné qui porte sur sa poitrine l’empreinte de ses mains sanglantes. »

Et puis, ses classes achevées, son violon l’avait suivi au Petit-Fougeray, aimé comme le compagnon des seules heures ensoleillées de sa longue réclusion.

L’absence avait duré quinze ans ; son père et sa mère étaient morts.

Alors il réintégrait le vieux domaine désert ; il retrouvait le pays de ses souvenirs d’enfance, les petits prés enclos de haies, où paissaient les jeunes taureaux, les chemins perdus dans la nuit des vieux têtards, la Charvinière aux champs de colzas jaunes à perte de vue. Ce fut dans sa vie grande fête, et le violon chanta.

Il chantait, le soir, au retour des longues marches dans la campagne, après les siestes d’été, dans les foins, parmi les cigales.

Et la musique que jouait ainsi l’élève de M. Crouillebois – sa vieille méthode composant à elle seule toute sa bibliothèque musicale – se trouvait bien ailleurs que dans les œuvres célèbres dont il aurait pu se pourvoir. Elle était, cette musique : les complaintes paysannes, la chanson des oiseaux, la vibration d’une cloche, les tintements de la maréchalerie, le vent, le silence, tous les chants qu’entendait de la nature ce solitaire passionné de l’âme de son cher pays.

Ces chants, pensait-il bien, lui venaient d’ailleurs que de lui-même ; et, il s’en grisait délicieusement, il ne songeait ni à les fixer, ni à s’en souvenir ; car, inépuisables autour de lui, dans les arbres, dans les fleurs, frémissaient les mélodies, de sorte que, tout pareil à ceux-là qui suivaient les pas de Jésus, il ne se mettait point en peine.

Dans les premiers temps de son mariage, sa femme, d’abord, s’amusa du violon ; puis elle se lassa de ces cris qui lui « grattaient dans la tête ».

Alors il alla jouer plus loin, s’isola dans sa chambre. Presque tous les soirs, il s’y enfermait avec l’instrument, devenu le confident de ses souvenirs, de ses émotions, de ses peines, de ses pensées, de sa vie.

Ce que lui-même n’aurait su dire avec des mots, le violon savait le traduire, le violon le chantait. Et, même, cet ami réussit à émouvoir dans son être des fibres si ténues, que lui, timide, et qui n’eût à quiconque osé s’ouvrir de ses douleurs ou de ses joies, peu à peu se prit à craindre que cette voix ne trahît ses secrets en des oreilles indiscrètes. Plusieurs fois, en effet, il lui avait semblé surprendre des chuchotements derrière la porte… la chambre de sa femme n’était plus assez éloignée de la sienne !

Il prit donc un parti : ce fut d’attendre jusqu’à neuf heures que fussent couchés les gens de la maison ; puis, à pas de loup, il se glissait vers le fond du vestibule, du côté des chambres abandonnées ; et là, bien seul, bien renfermé, dans les ténèbres ou à la lueur d’un bout de chandelle, il se livrait sur son violon pendant toute une partie de la nuit.

Depuis trente ans, il s’en allait là-bas, avec les araignées, avec les souris, et même les chatshuants, car les bois voisins se trouvaient peuplés de ces oiseaux friands de musique, qui, dans les longues nuits silencieuses, aimaient à venir se poser non loin du violon.

Et, pendant ces trente ans, le violon avait tout dit de la vie du musicien, presque jour par jour : les aurores sur les collines, les troupeaux qui vont boire, la chanson des laveuses, l’amour des premières années, les déceptions cachées, les joies du père, et les espoirs nouveaux, et les déceptions nouvelles, et le fils parti, perdu… Tout cela sur le violon, sur ses nerfs tendus, avait murmuré, chanté, sangloté, cher vieux Crouillebois !


Ce soir, il se sentait l’âme travaillée de musique. La forêt l’avait ému, pénétré de ses parfums, empli de ses chuchotements : il avait l’impression de la porter en lui tout entière avec ses hautes cimes brumeuses et sa triste atmosphère de pluie.

Les coups de neuf heures sonnèrent. Ils sonnèrent par la cheminée dans la chambre, assourdis, lointains, descendus de l’horloge fixée à l’extérieur, au sommet de la toiture.

Il prit son violon.

Mais ne valait-il pas mieux, en disposition de jouer comme il l’était ce soir, se libérer l’esprit de toute préoccupation ? Il hésitait donc s’il lirait, en ce moment, la lettre qui venait de lui être remise…

Puis il se décida et, déposant son instrument, releva la flamme de la lampe.

Avec une lame, il coupa le pli – habitude prise de sa femme, laquelle trouvait à redire à ce que l’on n’ouvrît pas une enveloppe proprement.

« Monsieur le Comte. »

Et il lut.

Tout d’abord, il ne comprit pas ; puis il devint très pâle… puis il se mit à trembler… puis la lettre lui tomba des mains…

« Mon Dieu !… Qu’est-ce que c’est que cela ?… Anthime !… Malheureux !… »

Il ne pouvait plus lire ; un nuage lui emplissait les yeux, les mots se brouillaient les uns dans les autres.

Il courut vers la porte.

« Émilie ! »

Mais il s’arrêta, enchainé sur place, comprenant qu’avant tout il fallait épargner sa femme ; et, pris d’un tremblement, il se laissa tomber sur une chaise, assommé !

Longtemps, il resta ainsi, plongé dans une immobilité complète. Il souffrait horriblement. Seule, dans le vide de son cerveau, la figure de son fils passait et repassait.

Et les heures s’écoulaient ; la lampe, à bout d’huile, menaçait de s’éteindre.

Quand soudain il fut tiré de sa prostration par un grand spasme : de nouveau la somme se déployait devant ses yeux : six cent mille francs !

Une indicible angoisse l’étreignit ; avec épouvante il se représenta vendues toutes ses fermes.

Non, il ne paierait pas !… Il avait fait pour son fils d’assez grands sacrifices… il n’acquitterait pas une seconde fois la note de ses désordres !

Puis, sans qu’il sût comment ni pourquoi, sa décision se détendait, comme s’il n’était plus besoin de sa volonté… son cœur s’amollissait… il n’avait jamais fait de mal à personne !… Pourquoi dès lors viendrait-on lui prendre sa fortune ?… est-ce que le monde ne se soulèverait pas d’indignation ?

Et qui sait si la lettre de ce prêteur, de ce Muller ne recelait pas quelque combinaison frauduleuse ? Comment le débrouiller ? Il en était bien incapable, ignorant tout du monde de l’argent, hors que s’y brassaient d’obscures affaires, souvent louches, toujours compliquées.


La lampe s’était éteinte ; la nuit s’avançait ; il grelottait de froid.

Immobile, la tête dans les mains, il ne savait à quoi se résoudre, désarmé, tout semblable à l’enfant qui ne sait rien de l’escrime de l’existence. Il sentait seulement qu’il avait vécu trop à l’écart des hommes ; car en une vraie détresse maintenant se changeait le sentiment si souvent caressé de sa solitude.

Mais, tout à coup, une figure, un nom lui traversèrent l’esprit ; il tressaillit. À cette figure, à ce nom, qui venaient lui présenter un recours, il s’accrocha comme le noyé à l’épave, comme le noyé qui respire enfin au-dessus de l’eau.

« Oui, oui ! disait-il, je vais y aller !… je vais y aller ! »

C’était presque du bonheur ! Un immense soulagement gonflait sa poitrine et, les yeux en prière, d’une voix qui, dans les larmes, semblait découvrir cette vérité, il gémissait : « On a besoin des autres !… on a besoin des autres ! »

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Doucement, il était sorti de sa chambre ; sur la pointe des pieds, il se faufilait par le vestibule.

La fraîcheur soudaine du plein air le fit frissonner.

La cour baignait dans les brouillards. À pas rapides il la traversa. Lirot remua dans sa niche ; par l’ouverture de son box, le « Comte Caradec » tenait dehors sa longue tête endormie.

Il pénétra dans un des bâtiments, gravit, les mains tâtonnantes, un petit escalier tournant au-dessus des écuries, et s’arrêta sur le palier, devant une porte maculée de chaux.

« Frédéric ! » appela-t-il.

Puis il frappait deux coups, presque timides.

« Frédéric ! »

Le lit craqua, et des pieds nus se plaquèrent sur le plancher.

« Frédéric ! c’est moi !… »

Les pieds se hâtèrent, et la porte massive s’ouvrit, en écrasant du gravat.

« Frédéric !…, – il haletait –, tu pars ce matin pour Poitiers… j’avais oublié… je dois y aller aussi… je pars avec toi… Frédéric !… Quelle heure est-il ? »

Frédéric, mal éveillé, resta un instant silencieux, le temps d’approfondir l’étrangeté du rêve qui le tenait en chemise à sa porte, puis il se décida à aller quérir son briquet. Après l’avoir battu, non sans maugréer contre la flamme rétive, après avoir allumé sa lanterne, il put enfin faire courir une lueur sur son oignon pendu contre la cloison.

« Trois heures…, annonça-t-il, d’une voix enrouée.

– Lève-toi !… lève-toi !… il faut qu’à quatre heures nous soyons en route !…

– Bien, notre monsieur… je vais donner tout de suite l’avoine à la jument.

Et, tout surpris de cette voix émue, il portait haut sa lanterne, curieux de voir quelle pouvait bien être en ce moment la figure de son maître.

« Lève-toi !… lève-toi ! » lui jetait M. des Lourdines, en descendant l’escalier.

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Rentré dans sa chambre, comme il ne restait plus d’huile dans la lampe, il dut se servir de la chandelle qui l’eût éclairé à son violon.

À cette lumière fumeuse, il s’habilla, fébrile, sans faire de bruit, retenant sa respiration. Ses mouvements trop précipités le retardaient ; il eut aussi grand-peine à faire entrer ses brodequins qui, inutilisés depuis longtemps, s’étaient durcis du cuir et rétrécis.

Une idée le frappa, heureusement : n’avait-il pas déclaré à sa femme n’avoir aucune commission pour Poitiers ?

Alors il écrivit ; il exposa – en maîtrisant sa plume qui tremblait – qu’il avait rencontré hier le meunier Suire dont le procès – un procès – avec Pagis, devait se plaider aujourd’hui même devant le tribunal de Poitiers ; qu’il avait promis d’aller le soutenir de son témoignage. Il mettait sur le compte d’un oubli le fait de ne l’en avoir pas avertie la veille.

Et il cacheta, sans même se rendre compte, lui qui n’avait jamais menti, qu’il venait d’écrire un mensonge.

Il alla déposer sa lettre au bas de la porte de sa femme, de façon qu’elle fût bien en vue ; puis avec précautions sans faire crier le plancher, s’appuyant des doigts au mur dans l’obscurité, il sortit : il n’avait pas troublé le paisible sommeil de la maison.

Une brume bleuâtre emplissait la nuit matinale ; c’était l’heure vive et fraîche où l’univers purifié semble s’être rajeuni de plusieurs milliers d’ans.

Enveloppé dans sa large limousine, il se rendit sur le seuil de l’écurie, dans laquelle se transportait de-ci de-là la lanterne sourde de Frédéric. Des poules réveillées quittaient le fumier chaud et caquetaient, inquiètes. Dans l’ombre, la vieille jument blanche, couverte déjà de son harnais cuivré, broyait l’avoine, avec un bruit de meule.

Alors il revint dans la cour, et il attendit, en regardant une petite étoile qui brillait entre deux peupliers.

Il se retourna : la jument faisait sonner les pavés du caniveau, s’avançait vers la voiture. Frédéric entra et sortit avec un fouet, avec une brosse pour le voyage et dans les mains son chapeau, qu’il déposa sur la pierre de l’auge ; puis il rabattait sur la jument les brancards du berlingot, passait des courroies, en nouait d’autres, tout en glissant des coups d’œil intrigués du côté de son maître.

« Vite !… vite ! Frédéric ! »

Frédéric passait les manches de son vêtement ; mais il avait oublié dans l’écurie sa sacoche – il courut la chercher –, puis ce fut le tour de la clef du coffre. Enfin M. des Lourdines monta, mais au lieu de s’asseoir à droite pour conduire, il se laissa choir tout au fond. Le cocher voulut quand même lui passer les guides.

« Non, dit-il… conduis, toi… conduis… viens vite !… »

Maintenant, ils roulaient sur la route. Derrière eux, quatre heures sonnèrent à l’horloge du château.

Ils en avaient ainsi pour cinq heures languissantes à entendre la terre s’écraser sous les roues. Ils montaient, au pas, la côte de la Crêneraie, déserte et encore voilée de nuit. Des ornières, remplies d’eau, brillaient de chaque côté de la route. Au fond des terrains s’allumait une petite lumière. Dans la brume, les haleines de Frédéric et du cheval éparpillaient leur vapeur…

Sur les prairies basses planaient de longues gazes blanches, légères, suspendues comme des nuages, comme des bancs de neige volatile. Au-delà, sur les collines, moutonnaient les bois.

« La forêt… », essaya de bavarder Frédéric, en montrant du bout de son fouet l’horizon…

Mais, ne recevant pas de réponse, il remit sa jument au trot. Il était huit heures environ quand ils arrivèrent à Poitiers. La foire battait son plein, et M. des Lourdines ne vit pas sans impatience son cabriolet prendre le pas à cause de l’encombrement. Puis la marée toujours plus grouillante s’épaissit encore.

La voie n’était plus assez large pour les charrettes dételées, les déballages de poteries, les cochons se débattant entre les jambes des fermiers, et pour les parapluies sous le bras de toutes les paysannes.

On allait toujours plus lentement ; la jument entrait du front dans les nuques, dans les épaules, fendait en deux les discussions ; et sur tout ce brouhaha se balançaient des trophées de peaux de lapin, se déployaient de grands parasols rouges.

Frédéric comptait nombre d’amis qui lui serraient la main au passage, de sorte que M. des Lourdines, pour n’être pas reconnu, se rencoignait bien au fond de la capote. Malgré cette précaution, il entendit, dans la foule, prononcer son nom ; il se fit plus petit encore et rabattit sur ses yeux le bord de son chapeau.

Il fallait traverser une grande partie de la ville pour arriver au Plat d’Étain, où descendaient tous les bourgeois de marque, ainsi que les gros marchands cossus.

Dans la cour, pas mal de voitures déjà se trouvaient rangées.

« Hé !… là… nous y sommes », dit Frédéric, en tirant sur les guides.

Ils rejetèrent leurs couvertures, tandis qu’un garçon d’écurie, nanti de sa brosse en chiendent, venait se placer à la tête du cheval.

Très abattu, étourdi et les jambes cassées, M. des Lourdines mettait à peine pied à terre, qu’une voix joviale éclatait derrière lui :

« Pas possible !… M. des Lourdines !… M. des Lourdines dans notre ville de Poitiers !… Ah !… ah !… Comment allez-vous, monsieur des Lourdines ?… »

C’était M. Bricart, figure bien réjouie, teinte au vin rouge sous une toison brune et crépue qui dessinait sur son front un fer de lance, M. Bricart, hôtelier, maquignon expert à buriner les dents des vieux chevaux, et ami de tous ces messieurs.

« Je… je vous salue, monsieur Bricart… Ayez la bonté de me réserver une chambre pour ce soir… n’est-ce pas ?… pour ce soir. »

Et M. des Lourdines, courbé dans les vastes faux plis de sa limousine, ne souriait guère. Il aurait bien voulu se sauver, fuir ; mais l’autre le tenait court, ne lui lâchait pas la main – on pouvait se permettre cette privauté avec le petit homme !

« Entendu, entendu, monsieur des Lourdines, mais… voyons, nous prendrons bien une petite bouteille, hein ? proposa aimablement le gros Bricart, en faisant en avant le pas que M. des Lourdines faisait en arrière.

– Oh ! merci… merci…, monsieur Bricart.

– Comment cela ?… pour tuer le ver, hein ?… chasser le brouillard ? Il n’y a rien de tel pour vous éclaircir, et ça vous fait voir dans le cœur de l’homme !… Allons ! une petite bouteille ?

– Non, non, je ne puis pas, monsieur Bricart… Je… je ne suis pas bien… pas bien… le vin me…, se défendait M. des Lourdines, en reculant toujours.

– Diable ! vous êtes malade ?… malade, un bon Poitevin comme vous ! Allons, écoutez-moi, j’ai justement ici votre affaire. En vous voyant entrer tout à l’heure, je me suis dit : “Si M. des Lourdines vient à la foire, c’est sûrement pour remplacer sa jument qui devient vieille… eh bien, je vais le faire profiter d’une occasion comme il n’en trouvera plus…” Thobie ! cria-t-il à un garçon qui, sous un hangar, astiquait des aciers… Thobie, découvre Bonbonne… vite !… dépêchons. »

M. des Lourdines jetait des regards anxieux vers la sortie.

« Je vous en prie, monsieur Bricart !… Je ne viens pas… non, non, je ne suis pas venu acheter un cheval… il faut même absolument que je vous quitte… je…

– Une petite minute !… tenez !… tenez !… » et le maquignon montrait de ses deux mains une fine jument noire qui, dans le box qu’on venait d’ouvrir, dansait et grattait du sabot.

« Hein ?… est-ce joli… est-ce mignon ? et ça trotte !… Allez ! M. Anthime ne l’aurait pas regardée deux fois, lui, je vous en réponds !… et je vous ferai les prix doux, quinze cents !… et des pieds !… regardez-moi ces pieds-là !

– Certainement, certainement, acquiesçait de loin M. des Lourdines, tandis qu’entre ses sourcils un pli profond creusait une ombre dans sa pâleur.

– Allons !… je vois que vous voulez faire d’abord, comme les bonnes femmes, le tour du marché en goûtant à tous les beurres ! »

Mais, cette fois, enjambant les flaques, le dos en bosse, M. des Lourdines se sauvait de l’hôtelier qui lui jetait : « Vous me reviendrez, monsieur des Lourdines, vous me reviendrez ! »

Et à Frédéric qui s’était approché : « Où va-t-il donc comme ça, ton maître, qu’il a l’air tout drôle ?

– Dame ! répondit Frédéric, il ne m’a sûrement point dit !… il est venu me réveiller, cette nuit, pour que je l’emmène, qu’il avait une figure de fantôme… le pauvre monsieur !.. il pourrait bien aller chez le médecin !… »

M. des Lourdines avait tourné la borne. Il marchait aussi vite qu’il pouvait, avide de recevoir le plus tôt possible le conseil dont il avait besoin, tout rempli de l’espoir qui battait en lui.

Enfin, sortant de la foule, il entra dans l’étroite et silencieuse rue des Carmélites. Mais il ne se rappelait plus la maison. Il demanda à un passant de lui indiquer où habitait M. Lamarzellière. Le passant lui montra un petit hôtel en retrait de l’alignement, derrière une grille flanquée de deux sorbiers des oiseaux et de vieux yuccas.

La domestique qui lui ouvrit revint presque aussitôt avec l’ordre de l’introduire, et il entra précipitamment dans cette maison où il allait trouver son salut.

M. Lamarzellière avait été un camarade de collège, et, de plus, certains liens de cousinage l’alliaient vaguement à la famille de Mme des Lourdines.

On ne saurait le mieux présenter qu’en reproduisant la formule dont il se servait pour se présenter lui-même : « Je suis, monsieur, ou madame, conseiller de Sa Majesté le roi à la cour royale de Poitiers. »

Ce fut en bousculant de l’épaule l’un des battants de la porte que M. des Lourdines pénétra dans le cabinet du magistrat.

Celui-ci, assis dans l’ombre, se leva, la main droite tendue, tandis que du bras gauche il retenait étroitement croisée devant lui sa robe de chambre.

« Ah ! ah ! des Lourdines ! Par exemple ! »

Il était très grand ; ses cheveux, rejetés en arrière, argentés, pleuraient de chaque côté de sa longue figure brou de noix, bilieuse…

« Et quel bon vent t’amène ? »

Mais, né juge d’instruction, et par le métier instruit à connaître des physionomies aussi bien que des dossiers ressortissant à la jurisprudence :

« Assieds-toi sur ce canapé, dit-il, changeant de-ton.

– Lamarzellière !… Lamarzellière ! s’écria avec élan M. des Lourdines en se saisissant des mains du magistrat…, sois mon sauveur !… en toi j’ai mis mon dernier espoir !… Je viens… »

Mais il suffoquait, tandis que des larmes montaient dans ses yeux, dont les grosses poches se violaçaient. « Ah ! disait-il, sans desserrer sa chaleureuse étreinte, on a besoin des autres !… on a besoin des autres ! »

Le conseiller l’examinait avec stupéfaction. C’était un pur bonnet carré, tout droit canon et tout hermine, et qui, dans l’exercice de ses fonctions, passait pour aussi tranchant qu’un canif ouvert de toutes ses lames.

« Assurément, dit-il, assurément, on a toujours besoin des autres… Mais, voyons ! ressaisis-toi… qu’est-ce qu’il y a, des Lourdines ? »

Et, à petites tapes sur l’épaule, il encourageait au calme son ancien condisciple, qu’il tenait d’ailleurs pour un esprit très moyen, autant que pour un brave homme.

M. des Lourdines tira de son portefeuille un papier.

« Lis cela ! » dit-il, en se laissant tomber sur un siège, le front dans ses mains, pendant que le conseiller s’approchait de la fenêtre, pour y voir plus clair.

M. Lamarzellière lisait à mi-voix :

« Monsieur le Comte. »

.......................................................................

« Mon pauvre ami ! » fit-il, tandis que son nez se plissait, grimace chez lui significative d’une vive attention compliquée d’inquiétude, « mon pauvre ami !

– Je lui envoyais mille francs par mois, Lamarzellière, s’abandonna avec feu M. des Lourdines, mille francs ! Il pouvait être bien heureux avec cela ! Même à Paris, c’est une belle somme, n’est-il pas vrai ? et je lui aurais donné davantage s’il me l’avait demandé !… Mon Dieu ! certainement !… et cette lettre ! Je l’ai reçue hier soir !… c’est ma malheureuse femme qui me l’a remise !… sans savoir !… et heureusement, grand Dieu ! que je ne l’ai pas lue devant elle… je l’ai lue dans ma chambre… elle ne sait rien encore !… et tout de suite, j’ai pensé à toi, mon vieux camarade… Ma situation est horrible !… J’ai besoin de quelqu’un, d’un soutien, d’un guide !… Je me suis dit : “Il y a certainement dans cette lettre quelque combinaison irrégulière, mais comment en sortir ?… comment ?” »

Le conseiller se taisait.

Des troupeaux, se rendant sur le champ de foire, passèrent dans la rue des Carmélites. On entendit leurs beuglements et le piétinement des toucheurs.

« J’espère au moins, prononça lentement d’une voix profonde M. Lamarzellière, qui n’ignorait pas l’insigne faiblesse des des Lourdines, que tu n’as pas l’intention de te reconnaître responsable ?

– L’intention ! » sursauta, les yeux égarés, le campagnard.

Le magistrat connaissait son homme. Du moins il le connaissait comme les hommes connaissent les hommes, c’est-à-dire du côté où, en marchant, leurs manteaux viennent à se toucher. Cependant il vit tout de suite ce qu’il y avait à faire : parler fort, et avec autorité enfoncer le clou dans cette tête si mal armée contre les événements.

Il alla donc s’asseoir devant son bureau, qui était la place où il disait le mieux ce qu’il voulait dire.

« Sois calme, des Lourdines, et envisageons froidement la situation.

– Oui, oui, froidement, clairement, Lamarzellière !

– Écoute-moi…, commença le conseiller, dont la voix unie, calme, nasillait ; je suis célibataire, je n’ai pas d’enfant… Si j’avais eu un fils, soit dit brutalement, je lui aurais mis les menottes, la contrainte devant être considérée comme le premier principe de toute éducation rationnelle. Nos idées diffèrent sur ce point, je le sais. Je te laisserai donc les considérations d’ordre sentimental, et je n’énumérerai même point les charges morales qui pèsent sur ton fils. Mais puisque tu viens me demander de t’éclairer, mon ami, voici (il se moucha) :

« Ou la dette n’existe pas, ou elle existe intégralement, ou elle est frauduleusement majorée. Abandonnons le premier et le deuxième cas, aussi peu probables l’un que l’autre, et dont la solution du reste ne présenterait pas la moindre difficulté, et passons au troisième : Ce Muller ne peut être qu’un financier véreux, qui sachant ton fils en perspective d’une jolie fortune lui aura imposé des intérêts hors de proportion avec les sommes prêtées, c’est-à-dire des intérêts usuraires entachés de nullité…

– Sûrement, sûrement !… C’est bien ce que je pensais !… c’est bien ce que je pensais ! opina M. des Lourdines, tandis que ses yeux fixés sur le magistrat le suppliaient de continuer.

– Il se peut même, poursuivit M. Lamarzellière, que ce financier, cet usurier, ait eu déjà, pour le même motif, maille à partir avec la justice. Ce n’est là qu’une hypothèse, mais elle peut se vérifier – et rien n’est plus facile à conduire que cette enquête par l’intermédiaire d’un homme d’affaires, de ton notaire, par exemple. M’as-tu bien compris ?

– Oui ! oui ! fit M. des Lourdines dont la figure s’éclairait.

– Eh bien… l’enquête faite, si le résultat vient corroborer mes suppositions, il ne saurait naturellement être question d’un règlement total. Cependant, mon cher ami, il restera toujours une somme considérable à acquitter, d’une façon ou d’une autre ; et c’est ici que j’en reviens à ma question de tout à l’heure, n’est-ce pas ? paieras-tu, ou ne paieras-tu pas ? Ah ? »

La lueur dont s’était éclairée un moment toute la personne de M. des Lourdines disparut aussitôt ; son front se rembrunit, ses bras retombèrent, découragés.

« Mais je ne sais pas ! se lamenta-t-il, je ne sais pas ! Tu viens de me dire qu’il restera toujours une somme à payer ; si je ne paie pas, où Anthime se procurera-t-il les fonds ? Alors ?… alors ?… Je ne sais pas, moi !… c’est mon fils ! mon Dieu ! »

Visiblement impatienté, M. Lamarzellière, d’un geste brusque du doigt, ramena de sa salive sur ses lèvres qui, dès qu’il parlait, devenaient sèches.

« C’est de la pure folie, dit-il de sa voix traînante. Laisse-moi au moins te parler en homme de loi et agiter une question de principe, qui aussi bien que ton sentiment paternel, que diable ! requiert de présider à ta décision : eh bien… en admettant que la dette soit régulièrement causée, comme nous disons au Palais, oui !… s’il est avéré que ce prêteur se soit offert les bénéfices scan-da-leux avec lesquels l’usure n’est que trop familière, en payant tu te feras le complice de cette fraude, tout simplement, et tu n’en as pas le droit…

– Mais enfin !… balbutia M. des Lourdines, n’y a-t-il pas là aussi une question… comment dirais-je ?… d’honneur ?…

– L’honneur !… ah ! le pauvre mot condamné comme le laurier à tremper dans toutes les sauces ! eh bien, l’honneur t’impose de ne pas commettre une action nuisible au prestige et à l’autorité des autres pères de famille !… l’honneur te défend d’encourager par ton aveugle générosité cette odieuse exploitation de la jeunesse !.. l’honneur…

– Mais il y a la prison, Lamarzellière !… et je ne veux pas qu’Anthime aille en prison !… J’aimerais mieux… »

Il se tut. Le conseiller le regardait, et maintenant, sa grimace, le plissement de son nez, disait clairement : « Saurait-on jamais faire boire un âne qui n’a pas soif ! »

« La prison ?… reprit-il… mais la prison pour dettes n’est pas infamante ! Et puis la prison ne s’ouvre pas si vite qu’il te le semble ! Les prêteurs en question n’ignorent pas, en usant avec les pères de famille de ce terme comminatoire, que c’est encore à l’état de menace qu’il produit ses meilleurs fruits… et puis, continua-t-il, en prenant derrière lui un gros livre qu’il feuilleta sur son bureau, tout en parlant,… il y a des lois !… voici : en matière civile – c’est le cas de ton fils – en matière civile, la contrainte par corps ne peut être exercée que dans le cas prévu de stel-lio-nat.

– Stellionat ? interrogea effaré M. des Lourdines.

– Oui ! »

Le conseiller releva la tête :

« L’expression stellionat, mon cher, tire son origine d’un mot latin, stellio, nom donné par les Romains à un lézard venimeux, à cause des points étoilés dont sa peau est mouchetée… Les jurisconsultes comparant la fraude et la mauvaise foi des débiteurs… mais ceci nous entraînerait trop loin… il y a stellionat lorsqu’on vend ou qu’on hypothèque un immeuble dont on sait n’être pas propriétaire… Or, il est invraisemblable que ton fils ait su égarer la roublardise professionnelle de son prêteur, au point de lui faire accepter des hypothèques sur le Petit-Fougeray !

– Qui sait ? soupira M. des Lourdines.

– En matière commerciale, au contraire, poursuivit le magistrat, en se replongeant dans son livre, nous avons un texte d’une portée générale, article de la loi de 1832, qui, nettement, établit la contrainte par corps pour dettes commerciales… Or, ton fils n’est pas commerçant, donc !

« Et puis, mon ami, continua-t-il, en fermant son code, il est un autre point auquel tu ne me sembles pas vouloir t’arrêter… Que te restera-t-il de ta fortune allégée de ces six cent mille francs ? Cela mérite réflexion !… Comment feras-tu pour vivre ? Mais ce sera la dégringolade !… et ta femme sera-t-elle capable de supporter cette tragique situation ? Te ne le crois pas, moi… Vous serez ruinés !… et dame ! elle peut… il faut y penser !… elle peut en mourir !… Hun ! Hun ! hun !

– Si Anthime fait de la prison, s’obstinait, sombre et accablé, M. des Lourdines, elle en mourra aussi ! »

Ils discutèrent longtemps encore.

À la fin, fatigué d’une lutte si peu décisive, M. Lamarzellière laissa retomber ses poings sur la table.

« Écoute, reprit-il, d’un ton qui invitait à voir ici sa dernière déclaration, si tu te refusais, ce que je te conseille fort, à reconnaître les dettes de ton fils et qu’il dût les payer de sa liberté, certes, ce serait un grand malheur pour vous, et je te plaindrais, des Lourdines, de toute mon âme… mais laisse-moi te parler franc, selon le sentiment que je me fais de la justice : puisque ton fils a commis des folies, que ces folies le mènent, lui, où mènent nécessairement les folies… Cela seul est dans la logique de l’existence !… »

Lentement, M. des Lourdines se redressa. Ces paroles paraissaient l’avoir frappé au cœur.

« La justice ! dit-il, d’une voix lointaine qui tremblait, la justice !… la logique de l’existence !… Oh ! Lamarzellière ! il me semble que tu viens de m’ouvrir les yeux !… Anthime, cet enfant… tout cela… tout ce qui arrive, c’est peut-être… n’est-ce pas aussi de notre faute ? »

Il avait emprisonné ses tempes dans ses mains, et ses lèvres frémissaient.

M. Lamarzellière esquissa un geste assez analogue à celui que put avoir Pilate, fit claquer sous son pouce les feuillets poudreux d’un dossier, puis tout retomba dans le silence.

On entendit les tintements voisins d’une cloche de couvent.

M. des Lourdines se leva. Il regardait à terre.

« Accepte à déjeuner, mon pauvre ami !… reste avec moi… cela vaut mieux !…

– Merci !… merci ! »

L’autre insista, mais n’obtint que des merci farouches et cette phrase : « Je me sens le besoin d’être seul ! »

Et quand, devant la grille, il lui souhaita « Courage ! » M. des Lourdines lui fit un signe, mais aucune parole ne put passer sa gorge.


Il remontait la rue des Carmélites et s’engageait dans la foire.

Il était entré chez le conseiller à la Cour, avec la foi du charbonnier, tout plein de l’illusion que le légiste viendrait à bout de dénouer maille à maille cette vilaine affaire, que « les autres » sauraient mettre en œuvre des moyens propres à le sortir de peine ; maintenant il se sentait plus abandonné que jamais, complètement perdu ! Mais, du moins, son parti était pris, car M. Lamarzellière avait jeté une lueur au milieu de ses idées en désarroi ; et c’est pourquoi il marchait à pas précipités, se rendant chez maître Paillaud, son notaire.

Il dut couper par la grande place, réservée au marché des bêtes à cornes. L’affluence y était extrême, agitée de remous de paysans qui lui faisaient obstacle. Quand, soudain, il s’arrêta. Son regard venait de se poser sur une nuque rouge, ravinée comme pour l’écoulement des sueurs ; il voyait des épaules pointues dans une blouse d’un bleu de ciel, des jambes tordues en cep de vigne : Célestin !

Célestin tâtait les côtes d’une vache ; dans ses doigts luisaient les ciseaux qui devaient servir, l’achat conclu, à faire une marque dans le poil de la bête.

M. des Lourdines le happa par sa blouse.

« Hé ! bonne Vierge ! s’exclama Célestin, interloqué de voir tout à coup son maître se dresser devant lui.

– Célestin, n’achète pas cette vache !

– Pourquoi, notre monsieur ? fit Célestin dont les petits yeux de chien de berger s’étonnèrent ; c’est tout ce qu’il y a de plus frais de lait et riche de beurre ; vous ne trouverez rien de meilleur sur le marché !

– Je veux dire : n’achète ni cette vache ni une autre… pas pour le moment… non, non ! J’ai réfléchi… il ne faut pas ! »

Et il se perdit dans la foule, laissant Célestin plus ahuri qu’il ne l’avait jamais été.


Comme tous les jours de foire, il y avait beaucoup de monde chez le notaire. Entre deux gaillards du bocage, il se fit une petite place sur la banquette, et attendit son tour. Ses voisins, tout en se bourrant le nez de tabac, regardaient cet étrange petit monsieur qui chuchotait tout seul et poussait des soupirs.

Un clerc, qui traversait la pièce, le reconnut, et vint lui proposer, pour lui faire gagner du temps, de l’écouter tout de suite dans une autre partie de l’étude. Mais M. des Lourdines tenait à consulter maître Paillaud lui-même, vieux conseil de la famille, presque un ami. Mal réveillé de ses réflexions, il balbutia, sans s’apercevoir qu’il ne disait pas maître Paillaud comme il en avait l’habitude : « C’est à monsieur le notaire que… à monsieur le notaire… », et cela d’un air si singulier que le jeune homme en resta bouche bée pendant quelques secondes.

« Bien, monsieur, dit-il, je vais le prévenir que vous êtes ici. »

Au bout d’un instant, en effet, maître Paillaud ouvrait la porte et son regard allait trouver tout droit M. des Lourdines… puis il lui sourit aimablement :

« Voulez-vous entrer, monsieur des Lourdines ? »

Ils se serrèrent la main.

Maître Paillaud était un petit vieux tout rond, dont la nuque immaculée donnait l’impression qu’une blancheur de neige se continuait sous son vêtement noir. Une calotte de velours, à queue de tabatière, dessinait son front poli, en encorbellement, et son pince-nez, sous lequel deux agates pétillantes vous lorgnaient de coin, vibrait comme une antenne à chacun de ses petits gestes.

Aux premiers mots de son client, sa bouche s’ouvrit dans un « oh ! » de stupéfaction, et ne se referma pas. Comme il avait l’oreille dure, tour à tour il la tendait vers les paroles de son interlocuteur, puis il le regardait, comme pour s’assurer si le visage ne reflétait pas, par hasard, quelque… ? Six cent mille francs !… Sa langue restait paralysée… il en oubliait d’offrir un siège… Entre son pouce et son index sa plume d’oie tournait, tournait… Ce serait donc toujours la même chose ? Toutes les vieilles familles se ruineraient donc ?… disparaîtraient ainsi, sottement ?… Ah !… il était révolté de voir tant d’argent passer la province !

Cette fois, M. des Lourdines s’exprimait avec fermeté. Maître Paillaud, hébété, ne formulait aucune objection, se bornant à soulever ses bras, qui retombaient, morts.

Quand il eut transcrit le nom et l’adresse de l’usurier, il put enfin s’arracher ces mots : « Voyons, mais… ce n’est pas Dieu possible !… Mais je n’en reviens pas !… Ah ! si je m’attendais !… » Et machinalement, comme s’il allait la jeter à terre, il enleva sa calotte ; la pomme d’ivoire de son crâne brilla.

« Cette nouvelle m’atterre !… m’atterre ni plus ni moins ! J’en ressens une peine profonde, monsieur, profonde !… »

M. des Lourdines, convulsivement, lui serra la main. « Je vais procéder immédiatement à cette enquête, reprit maître Paillaud, et je souhaite que nous en soyons quittes pour la peur !… Mais enfin… il se pourrait… dans le cas… par exemple, où l’affaire présenterait toute la gravité ?… veuillez voir dans cette question, monsieur… la preuve de l’intérêt que porte à votre famille un… un vieux serviteur… »

D’une voix qui s’étranglait au fond de lui-même, M. des Lourdines répondit :

« Je paierais, maître Paillaud ! »

Le notaire le regarda avec un mélange d’effroi, de respect et de pitié. Timide, il se récria :

« Oh !… alors !… alors, vous mettrez les fermes en vente ?… les fermes !… mais songez donc ! mais songez donc ! »

M. des Lourdines fit signe qu’il ne voulait pas en dire davantage, et, comme il se retirait, maître Paillaud l’accompagna jusqu’à l’escalier, du haut duquel, la toque à la main, il le regardait descendre, en lui adressant des phrases entrecoupées où, seul intelligible, revenait ce mot : « Mon dévouement !… dévouement !… »

Au Plat d’Étain, retiré dans un coin de salle, M. des Lourdines essaya de déjeuner, mais il ne put avaler que quelques bouchées ; pendant que M. Bricart, cette fois, se contentait de l’observer de loin, entre deux portes.

Puis il monta s’enfermer dans sa chambre, un petit bout de pièce étroite, à la fenêtre tendue de rideaux de coton gras. Il y faisait froid et humide. On lui avait offert de lui dresser un feu de sarments, mais il avait refusé.

Rendu à la solitude pour la première fois depuis la veille, il s’arrêta, saisi d’une appréhension entre ces quatre murs crépis à la chaux, dans cette cellule où, loin de son Fougeray, il allait, jusqu’au lendemain, rester tête à tête avec son tourment.

Immobile, il fixait sur la fenêtre ses yeux qui, depuis qu’ils avaient lu la lettre, étaient devenus clairs comme verre : « Pitié !… mon Dieu… Pitié ! »

Ses idées roulaient dans sa tête, informes, en un désordre où sonnaient encore les phrases juridiques du conseiller, si impuissantes, hélas ! à anéantir le fait accompli !

Par la fenêtre montaient de la rue le bourdon de la foire, les cris des volailles, les piaffements sur le pavé des chevaux qu’on amenait dans la cour de l’hôtel.

Un instant, il écouta, comme frappé de stupeur, tous ces bêlements plaintifs balayés dans le grand bruit des marchandages.

Mais tant d’émotions, le manque de sommeil et presque pas de nourriture, tout cela l’avait épuisé. Il se laissa aller dans un fauteuil où, peu à peu, il s’engourdit.

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Il voyait dans un réseau de fils brillants reliés à de sombres échafaudages une masse énorme, vivante, infusée de soleil, dorée comme une pierre du Rhin ! Une terreur indicible le remplissait devant cette chose innommée ; lorsque Anthime, visible seulement jusqu’aux épaules, la vint heurter ; la masse remua, déplia brusquement de dessous son ventre de longues pattes pileuses et sèches qui se refermèrent, et vive, remontant sur les fils de lumière, disparut avec sa proie dans la nuit des combles !

Il rouvrit les yeux :

« Anthime !… où suis-je ? » râla-t-il.

Alors, tandis que son cœur battait, sa pensée remonta vers l’auteur de tout le mal. Que son fils n’était-il présent ! Il aurait répandu sur lui tous les reproches dont son âme était pleine ; il l’aurait appelé dissipateur infâme, sans entrailles ; mais Dieu ! voilà qu’il ne pouvait plus évoquer ses traits, que le visage s’enveloppait de brouillards, s’éloignait à des distances incalculables, dans un lointain perdu, dans un autre monde !… C’était donc fini !… fini !

« Ah ! c’est aussi notre faute ! » et toujours, les paroles du magistrat lui revenaient : « Logique de l’existence… Justice… justice. »

Ah ! dans cette chambre il étouffait !…

Il était descendu, il était sorti, il se sauvait à travers la foule. Par des ruelles détournées il avait gagné les faubourgs et la campagne. L’air lui faisait du bien. La bruine, qui s’était mise à tomber, en lui mouillant la figure, rafraîchissait sa fièvre.

Il marchait sur la route, une route jaune, détrempée, qui dominait le cours escarpé du Clain, la même où, jadis, il était allé le dimanche avec son collège. Il ne songeait pas à la reconnaître ; mais sur cette route il aurait voulu marcher toujours ainsi, sans jamais s’arrêter, sans jamais revenir !

Des souffles d’air violents secouaient les pans de sa limousine, sifflaient sur de vastes labours rouges, semblables à ceux de sa terre de Fouchaut, qu’il allait peut-être falloir vendre.

Il marchait, la main au chapeau. Il ne rencontrait personne, tout seul jusqu’à l’horizon, jusque là-bas, ce rideau de peupliers évanouis au fond d’une atmosphère opaque et désolée. Sa pensée finissait par se noyer dans la bruine, et il marchait toujours, toujours, sans savoir quand il s’arrêterait, dans quel pays, dans quel asile, la figure toujours plus mouillée, poussé en avant par un grand vent d’ouest… Depuis quatre longues heures, le cabriolet roulait sur la grand-route. Frédéric avait allumé les lanternes dont la lueur, dans le jour restant, jaunissait à peine, au passage, les flaques d’eau.

On était parti beaucoup plus tard qu’il n’aurait fallu, de sorte qu’au lieu cette fois d’être de retour au Petit-Fougeray dans la matinée, on n’y serait pas avant la nuit : Frédéric avait dû réparer plusieurs erreurs commises dans ses achats, puis il s’était aperçu, en attelant, que la jument avait besoin d’être ferrée ; mais surtout on avait perdu beaucoup de temps à chercher M. des Lourdines, lequel se trouvait là où personne du reste n’en avait l’idée, c’est-à-dire au tribunal, à la justice de paix, au greffe, dans les auberges, et partout où il pensait avoir chance de rencontrer le meunier Suire. Car, au dernier moment, un problème inquiétant s’était posé : quel rapport faire à sa femme des débats concernant le procès Suire ? À cela, tout d’abord, il n’avait pas songé ! Or, le meunier était resté introuvable ; et personne, à son défaut, pour le renseigner sur les dispositifs du jugement ?

Autre chose le tourmentait : de quelle façon expliquer l’ordre que, la veille, dans son affolement, il avait donné à Célestin de ne pas acheter de vache ? Sa femme n’éventerait-elle pas là quelque anguille sous roche ? Et il déplorait cette maladresse, qui venait compliquer les choses et le gêner dans l’exécution du plan qu’il s’était fait de ne rien laisser transpirer. Quant à cela, par exemple, sa résolution était inflexible : tout au moins jusqu’à ce que fût connu le résultat de l’enquête, il dissimulerait, il disputerait, par tous les moyens, les quelques heures de quiétude que sa pauvre Émilie pouvait vivre encore.

Un instant il avait craint, préférant s’expliquer lui-même, que Célestin ne fût de retour à la maison avant lui. Mais tout à l’heure on venait de le dépasser sur la route, qui s’en revenait dans sa charrette à vide.

On avait quitté le plat pays. C’était, maintenant, les lentes côtes, et les descentes saccadées au trot retenu de la jument. Le soir tombait dans de la bruine, laquelle n’avait pas cessé depuis la veille.

M des Lourdines se laissait emporter, sans penser, mort de fatigue. Il se serait endormi dans le roulement monotone, si son âme lui eût fait moins mal ; s’il n’eût pas autant souffert de tous ses membres, jusque de ses yeux qui, meurtris, se rouvraient par sursauts, vides de ce qu’ils regardaient : des ombres, des spectres d’arbres glissant à contresens, les reins fumants de la jument, la croupière que le trot déplaçait, tout cela, et les guides sur la barre du tablier, et les mains rouges de Frédéric, et les rames de feu des lanternes sur la route réticulée d’ornières luisantes, et là-haut, par-dessus les buissons couchés par le vent, dans un ciel ballonné d’eau grise et bleue, une grande tête de nuage roux enchaînée en des blocs d’orage !


Il se laissait emporter.

Soudain, tournant ce soir trop connu, une lueur brille dans une masure ; la nuit, à l’horizon, s’épaissit du renflement des bois ; le frein grince, on descend la côte de la Crêneraie.

Il fallait donc en venir là : rentrer chez lui !

Le frein grince horriblement ! Et voici des arbres, le Petit-Fougeray : on n’en est plus éloigné qu’à une portée de fusil à balle ! Le cabriolet a tourné à gauche. Il roule dans l’avenue, sur une herbe épaisse, au seul bruit des ressorts. Tout est silence ; la chambre de Mme des Lourdines est éclairée !

« Courage !… courage ! » se répète-t-il. Cette exhortation du conseiller bat dans toutes ses artères le rappel de ses forces : « Courage ! »

Et, descendu maintenant, le dos tourné au perron qui s’éclaire, il tend les mains vers la voiture, vers Frédéric, pour recevoir les paquets, tous les paquets. Il veut en tenir plein les bras ; il sera moins seul ainsi, moins regardé…

La roue, embouée, avance et recule, la jument bâille dans son haleine, broie son mors avec un bruit de dents et de trousseau de clefs.

Il n’a rien dit d’abord, trop ému par la clarté que là-haut, de la porte, Perrine dirige sur eux avec sa lampe.

« Comment va madame ?

– Hé bé, monsieur, toujours de même. Elle commençait à languir après la voiture ! Monsieur n’arrive pas de bonne heure, aujourd’hui !

– Non !… pas de bonne heure… Non !… il a fallu ferrer la jument… enfin, pas grand-chose !… sûrement… Mais oui… je suis bien en retard ! »

Et il monte l’escalier, et il souffle :

« Bien en retard !… bien en retard !… »


Elle avait reconnu sa voix. Elle l’attendait sur le seuil de sa chambre, en se tenant ferme aux jambages de la porte. Quand il vint, de son pas balancé elle regagna le milieu de la pièce, où elle se retourna de nouveau.

Un feu de bois voltigeait dans la cheminée, répandait une douce tiédeur.

« Ah ! ce n’est pas trop tôt !… Qu’est-ce que vous faisiez donc ?

– Hé ! voilà… Émilie… Ouf !… je crois que j’ai monté les marches un peu vite !… Frédéric s’était trompé dans vos commissions… puis, au moment de partir, il a fallu ferrer la jument… Mais voici vos paquets : de la laine, je crois… ceci doit venir… attendez, non, voilà ce qui vient de chez le droguiste, ceci…

– Enfin, je commençais à être inquiète !… Donnez-moi ça ici, interrompit-elle, en allant s’asseoir devant sa table… Eh bien, en voilà une histoire ! Qu’est-ce que c’est que ce procès de Suire ?… Vous avez tout de même bien de la bonté, Timothée !… Qu’est-ce que c’est que ce procès ? »

D’abord, il enleva sa limousine :

« Il fait bien chaud, ici ! »

Puis il en disposa les plis sur une chaise, devant le feu, de façon qu’elle séchât.

Alors, d’une voix qu’il sentait trembler, il raconta l’aventure de la carrière, les prétentions de Pagis. Il marchait de-ci de-là, en proie à un inexprimable malaise, et se donnant bien garde de rencontrer les yeux de sa femme.

« Des hypothèques ! s’étonna-t-elle, en s’arrêtant de manipuler ses paquets, mais en quoi votre témoignage pouvait-il lui servir ?

– Pouvait-il lui servir ?… répéta M. des Lourdines, que cette question fit pâlir… Mais aussi, ma bonne amie, n’était-ce pas à proprement parler mon témoignage qu’il me demandait… c’était plutôt ma présence… comment dirais-je ?… Comme garantie de sa parfaite honorabilité… Vous comprenez ?… C’est comme… enfin… Je voudrais trouver une comparaison…

– Oh ! je comprends bien !… mais au moins l’a-t-il gagné, son procès ?

– Son procès ?… Ah ! voilà… C’est que… justement… c’est que, justement… »

Oubliées du coup toutes les explications imaginées en chemin ; sa tête se perdait ! Il fut sur le point de dire la vérité ; ses gestes, il les sentait si gauches, si révélateurs, que c’était folie que de continuer de feindre.

« Eh bien ? demanda-t-elle, en le regardant avec curiosité…

– Je vous avoue, Émilie, expliqua-t-il… je vous avoue… que je ne suis pas resté jusqu’à la fin… J’ai dit ce que j’avais à dire… et je suis parti. Rien de plus confus que tous ces procès… ne traîne plus en longueur ! »

Comme elle ne le jugeait pas à une originalité près, elle n’insista pas.

Il respira un peu plus à l’aise.

« Mais à quelle heure êtes-vous donc parti pour Poitiers ?

– Quand cela ? lundi matin ?… à quatre heures, Émilie.

– Comme vous fûtes matinal ! Mais, dites-moi, où avez-vous dormi, cette nuit-là ?

– Comment cela ?

– Oui… vous ne vous êtes pas couché ?… votre lit n’était pas défait… »

Et comme il s’embarrassait, balbutiait, elle l’interrompit pour lui signifier qu’il n’était point du tout raisonnable.

Puis tout à coup :

« Mais approchez donc un peu, Timothée, dans la lumière, ici ; je ne m’étais donc pas trompée tout à l’heure… Je croyais que c’était le feu qui jouait sur votre figure… Mais non !… Qu’est-ce que vous avez ?… N’êtes-vous pas malade ?

– Je n’ai rien, Émilie… absolument rien !

– Vraiment ?… Vous avez bien mauvaise mine !

– Je ne suis pas malade, seulement fatigué… Ce voyage…

– Enfin ! si vous n’êtes pas malade, c’est l’essentiel… mais vous avez bien mauvaise mine ! »

Elle se tut, et insensiblement ses yeux songèrent à autre chose, ses doigts s’impatientèrent.

« Frédéric met bien du temps, dit-elle, à venir me rendre ses comptes !… et Célestin, l’avez-vous vu, Timothée… est-il revenu ?

– À propos de Célestin, répondit-il, en se jetant sans balancer dans ce buisson d’épines…, oui… Je l’ai rencontré sur le marché… Ma foi ! j’avais réfléchi en chemin… Il me semble, Émilie, que, tout de même, Blondine et la Rousseaude peuvent nous suffire pour le moment, et…

– Quoi ? » fit Mme des Lourdines, dont le fauteuil sursauta.

Il répéta, bien qu’avec moins d’assurance, ce qu’il venait de dire.

« Alors, Célestin n’a pas acheté de vache !

– J’ai peut-être eu tort… »

Violemment, elle s’empara de sa liseuse d’ivoire :

« C’est tout de même un peu fort ! »

Elle le regardait, indignée.

« L’année dernière, hasarda-t-il, les deux vaches nous ont suffi, Émilie !…

– Quelle idée ! Ces deux vaches nous ont suffi, mais là n’est pas la question !… La Rousseaude a son veau à nourrir et nous ne pouvons pas lui prendre tout son lait !… Voici l’hiver, nous allons avoir des ouvrières et des journaliers, que voulez-vous que je fasse ? C’était pourtant une affaire bien entendue ! Mais quelle idée !… Mais c’est absurde ! »

Ses joues se violaçaient. Très émue, elle suivait de la tête son mari, qui avait repris sa marche de long en large.

« C’est vrai ! disait M. des Lourdines, qui recommençait à perdre toute présence d’esprit… Mais il semble qu’on pourrait tirer parti des deux vaches… par exemple… en vendant le veau à la foire prochaine ?…

– Mais c’est absurde ! vendre le veau ! qu’est-ce que cela vient faire ici ? Et puis il était convenu que nous l’élèverions, ce veau !… mais c’est inimaginable !… Timothée !… qu’est-ce que vous avez ? »

Frédéric se présentait à la porte, qui était restée entrouverte ; il venait rendre ses comptes.

Mme des Lourdines tourna de son côté un regard assombri par la contrariété, et lui fit signe d’approcher.

« Et puis, dit-elle, vous avez mis votre limousine à sécher devant le feu, Timothée, cela sent bien mauvais ! »

Profitant de ce que Frédéric s’embarquait dans une explication, M. des Lourdines prit son vêtement et s’esquiva.

Presque doux lui fut le refuge de sa chambre, qu’il referma à double tour. Jusqu’à demain le silence, le grand silence dans lequel on se couche comme dans la mort !

Les bras inertes, il entendait au-dehors la voix des arbres passer et s’éloigner.

Son violon se trouvait sur son lit… pourquoi ? pourquoi n’était-il pas dans l’armoire ? L’avait-il donc, l’autre nuit, oublié là ? il le regardait, il ne se rappelait plus… il se rappelait seulement qu’ils avaient chanté ensemble… autrefois… mais tout cela était loin de lui !… très loin, dans sa jeunesse, car tout maintenant était sa jeunesse, excepté demain !

Alors il se laissa tomber sur une chaise et longtemps, longtemps, il pleura.

Les paysans disent, quand avant l’orage tous les bruits s’endorment, que « le temps écoute » ; depuis plusieurs semaines, le Petit-Fougeray « écoute ».

Pourtant nul soupçon n’effleure encore les esprits, le secret est bien gardé. Mais tout de même quelque chose plane : plus de silence, moins de mouvement ; on dirait que les vaches ne meuglent presque plus, que les chiens craignent d’aboyer.

Quant au maître, souvent il ne rentre que très tard, taciturne, noir de boue, fangeux ; on pourrait croire qu’il s’est couché par terre, qu’il s’est plu à faire les labours avec ses jambes ; il rapporte sur sa figure des ombres que ne dissipe pas la lumière.

Depuis quelques jours, il ne manque pas l’heure du courrier. Il est là, anxieux. Ses mains prennent avec fièvre, ses doigts crèvent les enveloppes.


Mais si maître Paillaud n’a pas écrit encore, lui, tous les jours, il écrit à Anthime. Tous les jours, il lui annonce que la provision de six mille francs, montant de son semestre, et touchée par lui le mois précédent, sera sans doute la dernière qu’il pourra lui servir. Ce sont des pages et des pages d’une petite écriture serrée, très noire, d’opiniâtres brouillons, qu’il rature, biffe, et ne peut s’empêcher chaque soir de jeter au feu… Le lendemain il recommence ; la lettre est trop longue ou bien trop courte, il la juge trop violente ou pas assez insensible ; il voudrait maudire et il se fait des scrupules ; il voudrait pardonner, il hésite ; son cœur se révolte, son cœur se fond… et son cœur se soulage enfin à voir flamber le papier, froissé de dégoût ; et les jours passent, les nuits passent.

Il rêve d’un ami à qui crier sa peine, car elle l’étouffe à la longue, l’étrangle ! Il lui est arrivé de la raconter tout haut, dans les bois. Mais ces paroles-là ne rafraîchissent pas ; ce ne sont pas les mêmes qui vous viennent quand un autre vous écoute, son bras passé au vôtre !

Un matin, Célestin était venu, le chercher pour lui faire constater certains dégâts : plusieurs vannes d’ardoises avaient été emportées dans les canaux d’irrigation de la prairie. La terre et le ciel, ce jour-là, s’amalgamaient en une indissoluble grisaille, si triste, si inexorablement triste !… Son cœur se serra, l’homme qui marchait devant lui était bon. Un besoin irrésistible lui vint de se jeter dans ses bras… et il appela : « Célestin ! »

Il s’était arrêté.

L’autre se retourna, vit des larmes dans les yeux de son maître.

« Mon pauvre Célestin ! »

Ce fut tout… mais, ensuite, il marchait tout près de lui, la main sur son épaule.

Enfin elle arriva, la réponse de maître Paillaud, un soir. Elle couvrait six grandes feuilles.

La dette de six cent mille francs se trouvait malheureusement garantie par des billets d’une validité inattaquable. Ces obligations ne faisant mention que d’un taux de 5 %, le bénéfice usuraire, évidemment totalisé avec les sommes prêtées, ne pouvait être établi, circonstance qui rendait impossible toute action en justice.

De plus, détail essentiel, le prêteur, pour se pourvoir de tous les recours et garanties présentés par la législation commerciale, avait exigé d’Anthime que celui-ci prît dans ces billets la qualité de commerçant, et y déclarât que l’emprunt était contracté par lui pour les besoins de l’exploitation d’un haras dont il se reconnaissait propriétaire. Or, maître Paillaud disait avoir étendu de ce côté ses recherches : ce haras, à y regarder de près, n’existait pas. Anthime avait, sans plus, installé ses deux chevaux de course, dont un étalon il est vrai, dans une campagne de Seine-et-Oise. Peut-être ne serait-il pas impossible de faire contester sa qualité de commerçant.

Cette lettre porta au pauvre homme un coup terrible. Immédiatement il se rappela la phrase du conseiller : « Nous avons un texte d’une portée générale qui établit nettement la contrainte par corps pour dettes commerciales. »

Une terreur s’empara de lui ; et tout de suite son cerveau de solitaire porté aux idées fixes, aux imaginations vite démesurées, lui représenta une cellule, le pain et l’eau, la vareuse grise, le bonnet du galérien ! Que la contrainte pour dettes recourût à des formes moins barbares, il ne se le disait pas ! La prison, c’était cela, ce qu’il voyait, un lieu d’ignominie, auquel livrer son fils lui semblait monstrueux, quand on n’avait pas tout fait jadis pour le mettre dans le droit chemin. Toute sa chair en frissonnait comme au contact du drap infâme !

Il se jeta sur son écritoire et répondit à maître Paillaud : « Vendez, vendez tout, vendez les fermes. » À ces instructions s’entremêlaient des explosions de désespoir. Il déversait dans cette lettre tout le trop-plein de sa douleur chaque jour refoulée. À mesure il se calmait :

« Ma terre de Fouchaut, acheva-t-il, est d’une grande valeur. On voudra l’acquérir. Lorgerie, le Purdeau, la Contrie, la Bernegoue sont aussi d’un excellent rapport, elles se vendront aussitôt. Nous n’en retirerons pas moins de quatre cent mille francs. Pour le reste, sacrifions nos fermes du Marais, car je veux sauver de ce désastre la Charvinière… Elle au moins, je pense, nous restera ! »

La lettre expédiée, il se sentit plus fort. Il voyait le péril qu’il y aurait à perdre la tête, en ce moment que des obligations pressantes réclamaient toute son activité : réaliser le capital exigé avec un minimum de pertes, et surtout, surtout, prévenir sa malheureuse femme qui ne savait rien encore !

Or, déjà, sa douleur, à lui, nourrissait un ferment de résignation. Les pires catastrophes ne perdent jamais le bénéfice d’un salut moral. Que l’âme se dégage, qu’elle se hausse à un plan supérieur !… Il pouvait tout perdre, absolument tout, on pouvait tout lui prendre !… Ne lui restait-il pas la lumière que Dieu fait chaque matin ?

Mais elle, dont toutes les habitudes étaient douceurs, elle, qui se tenait à mille petites choses par mille petits liens matériels et vivaces, comment, sans la briser, sans la tuer, rompre d’un seul coup toutes ces attaches ?…

Cela n’était pas possible ! Un moment il avait eu l’idée de l’envelopper dans un réseau de ruses qui l’eussent laissée tout ignorer, toujours. Mais ce plan tombait de lui-même, quand sur neuf cent mille francs dont se composait hier leur fortune, il n’allait pas leur en rester cent mille !

Il faudrait impitoyablement trancher dans le train de maison, mener une vie strictement modeste, économe, frugale…

Il n’était donc que de procéder pas à pas ; il fallait qu’elle devinât elle-même peu à peu !

Mais la tâche était bien ardue, hélas ! et il se défiait de son habileté. Aussi, pensa-t-il au confesseur, au médecin, dont c’est presque le métier de préparer les gens par certaines paroles, dont ils ont l’habitude. Et aussitôt il leur écrivit, leur demandant de passer au château dans le plus bref délai, sous tel prétexte que, dans l’intérêt de sa femme, il les priait d’alléguer, et cela pour des raisons qu’il leur dirait de vive voix.

Le soir même, Frédéric alla porter les lettres au village.


Depuis le voyage de son mari à Poitiers, Mme des Lourdines lui trouvait un air étrange. Une transformation subite, dont elle ne pouvait découvrir la cause, s’était opérée en lui : il maigrissait, il avait beaucoup changé. Elle s’effraya, à l’idée qu’une maladie mortelle commençait son œuvre, et que peut-être il la laisserait seule. Elle fit mille suppositions, hors la vraie. Comment eût-elle pu soupçonner un revers de fortune ? La richesse terrienne n’est point exposée aux vicissitudes qui sont le point noir des valeurs de bourse : cela est solide et de tout repos. Aussi cherchait-elle ailleurs, sentant vaguement autour d’elle cette odeur de brûlé et se demandant, un peu inquiète, d’où cela pouvait provenir.

C’était surtout par son allure que son mari l’intriguait, par son air soucieux. Il ne revenait plus jamais de la campagne sans se dire épuisé, pas en train. Et dans quel état, grand Dieu ! rentrait-il : avec des bottes salies qu’il ne prenait même plus la peine de quitter avant de monter chez elle ! Il s’installait devant le feu, les jambes allongées, la poitrine écrasée ; il ne parlait pas ; parfois un sursaut l’agitait, et c’était pour tourner vers elle un regard pensif et tendre.

Du coup, ce fut pour elle-même qu’elle prit peur. Elle se figura que sa maladie s’était aggravée, qu’on le lui cachait, qu’elle était en danger de mort. Mais elle n’osa interroger personne.

Un fait la rassura. Elle avait remarqué que son mari, depuis quelque temps, portait presque exclusivement ses préoccupations sur les dépenses de la maison. Cela ressemblait même fort à un parti pris. Par exemple, il n’avait pas manqué, lorsqu’elle était revenue à la charge au sujet de la vache, de représenter que trois cents francs étaient une grosse somme, qu’il ne débourserait pas sans une nécessité absolue.

Elle s’était bien fâchée contre une raison si ridicule, mais il n’avait point voulu plier ! Et chaque jour, à peu près, amenait une discussion du même genre, à propos des mille travaux et réparations que nécessite, au début de l’hiver, l’entretien d’un château comme le Petit-Fougeray : des ardoises, sur la toiture, demandaient à être remplacées : il avait ajourné cette réfection à l’année prochaine ; l’étable pas assez chaude exigeait un recrépi : il avait fait transférer le bétail dans une misérable écurie où il manquait d’air ! De même au sujet du plancher du grenier à foin, pour lequel il suffisait d’une demi-journée de charpentier ; de même pour le poulailler, qui ne pouvait plus se passer d’un grillage neuf. Et, chose curieuse ! lui, le premier, soulevait la question, comme s’il tenait à ce qu’on n’ignorât pas qu’il l’avait déjà résolue par la négative. Elle était exaspérée.

De toutes ces bizarreries, qui pouvaient bien être, après tout, les premiers symptômes de l’âge, elle finit par conclure qu’il n’y avait pas chez lui trace de soucis au sujet de sa santé à elle, et cette constatation lui rendit toute son énergie.

« Voyons ! Timothée… que signifie tout cela, à la fin ? Voulez-vous me le dire ?… Un grillage de poulailler s’en va en morceaux, et vous ne voulez pas le faire réparer !… Vous voilà hors du bon sens, mon ami ! »

Il la regarda avec bonté, mais il ne répondit pas, car il entrait dans son plan de ne pas répondre, de façon à faire travailler son esprit.

« Vous ne voulez pas ? » réitéra-t-elle, d’un ton où perçait une pointe de menace, car elle se froissait de voir ses volontés, jusqu’ici régnantes, se briser, les unes après les autres, contre cette barrière de douleur et de silence… « Vous ne voulez pas ? »

M. des Lourdines eut un air triste, et, avec la tête, il fit « non ».

« Parce que c’est trop cher ? insista-t-elle, ironique.

– Oui », fit-il encore.

Elle ne poursuivit pas, mais elle l’examina avec insistance, longuement. Puis, brusquement, une idée se fit jour en elle, une idée qui, malgré son atrocité, se présenta comme la solution évidente du problème : son esprit se dérangeait !

Elle changea de couleur ; et, soudain, elle eut peur de lui, une peur affreuse, et se souvenant, l’ayant entendu dire, qu’il peut être dangereux de résister aux caprices des déments :

« Vous avez peut-être raison, Timothée, dit-elle, d’une voix altérée, cela vaut mieux ainsi !… vous avez raison ! »

Surpris, il la regarda à son tour.


Le soir même, se mourant d’inquiétude, elle fit monter les domestiques, d’abord Perrine et Estelle, et les interrogea. Elle leur demanda s’ils n’avaient rien remarqué chez monsieur, dans ses propos, dans ses gestes, qui ne fût pas habituel.

« Parlez, parlez, leur dit-elle… vous comprenez, n’est-ce pas… ce que je veux dire ?… c’est dans son intérêt !… dans notre intérêt à tous ! »

Les deux servantes avaient bien constaté que leur maître n’était plus le même depuis quelque temps, mais elles n’apportèrent aucun fait précis, sauf Estelle qui, dans ces derniers jours, l’avait entendu parler tout seul dans sa chambre.

« Et qu’est-ce qu’il dit ?… tu as bien écouté, enfin !… tu as bien fait d’écouter, allons !… qu’est-ce qu’il dit comme cela, tout seul ?

– Ah ! madame notre maîtresse, il dit, il dit… je ne sais point ! »

Quant à Frédéric, il se gratta la tête. Il était d’avis, lui, que monsieur devait être bien malade… et il narra la scène de la nuit, dépeignit la figure blême de son maître quand il était venu le faire lever pour atteler, dès trois heures. « J’ai vu dans la retraite de Russie, dit-il, des hommes couchés dans la neige… eh bien, madame notre maîtresse, ils n’étaient pas plus blancs que lui ! »

Elle eut un geste d’effroi.

« Mon Dieu ! Mon Dieu ! Et en chemin, Frédéric, que vous a-t-il dit ?

– Rien, madame, lui qui est très causant d’habitude… mais, ça c’est vrai, il avait l’air d’avoir grand mal dans la tête !…

– Et au retour ?

– Rien ! »

Célestin déclara qu’à la foire il était venu le tirer par sa blouse d’un air « ben drôle sûrement », et que, dernièrement, dans la prairie, il l’avait appelé : « Célestin ! » pour ne rien lui dire, et que même, le pauvre monsieur, il avait failli en pleurer !

Elle les congédia. « Mon Dieu, épargnez-nous ! » murmurait-elle, et elle arrêta d’écrire dès le lendemain au docteur Lancier.


Le lendemain, vers trois heures, sa lettre achevée, comme elle faisait flamber la cire, un roulement de voiture pénétra dans la cour. « Ah ! pensa-t-elle, pourvu que ce ne soit pas quelqu’un ! »

Mais Estelle, accourue, la prévenait que le docteur Lancier venait d’arriver.

« Le docteur, tu dis ?… le docteur ! en es-tu bien sûre ? Mais… mais… c’est la Providence qui me l’envoie !… vite, vite, qu’il monte ! je l’attends ! va lui dire !

– C’est que…, madame, il cause avec notre monsieur, sous la charmille.

– Il cause sous la charmille !… – après tout, pensa-t-elle, cela vaut mieux ainsi, il se rendra compte, il verra !… Et dire que cette idée m’est venue comme cela, tout d’un coup !… Mon Dieu ! ah ! c’est affreux – Estelle, donne un coup de poing aux oreillers… repousse les rideaux… bien… Maintenant, tu peux t’en aller… laisse la porte ouverte. »

En quelques heures, dans son cerveau de malade, l’hypothèse de la folie avait pris toute la valeur d’une certitude.


Les mains jointes, anxieuse, aux écoutes, elle attendit. Le médecin tardait à monter. Enfin, son pas résonna dans l’escalier : il était seul.

Dès qu’elle l’aperçut venir dans le vestibule, plus lentement que d’ordinaire, la tête basse et se frottant rêveusement les mains, sa première pensée fut : « Certainement, il s’est aperçu de quelque chose ! »

Le docteur, avant d’entrer, marqua un temps d’arrêt dont il profita pour redresser, à petits coups de doigt vifs, ses cheveux blancs collés aux tempes par le chapeau. C’était un vieillard si bien conservé dans sa longue redingote, d’une santé si rosée, peut-on dire, qu’il semblait vivre ainsi depuis Molière.

Ses gros yeux bons pleuraient toujours un peu derrière ses besicles. Il les essuya.

« Je puis entrer, ma chère dame ? »

Elle agita la tête en s’efforçant de sourire : « Oui… oui… »

Les lunettes miroitèrent.

« Je sais qu’on ne m’attendait pas aujourd’hui, dit-il, en traversant la chambre du petit pas propre de son pied très petit – en général il disait on à ses malades du sexe féminin –, mais je suis venu quand même… »

Et, les sourcils rapprochés, il regardait par-dessous ses lunettes, avec une grimace de la bouche, le dos de sa main.

« J’avais quelques visites dans les environs… et j’en ai profité… voilà… voir un peu comment on se sent… Eh bien ? »

Il s’assit.

« C’est aimable à vous, docteur, vraiment… ah ! je suis heureuse de vous voir !… vraiment !… très heureuse !… votre présence… »

Elle ne trouvait plus ses mots, car il n’avait pas, en effet, sa figure des autres fois ; et rien que le timbre de sa voix lui donnait à pressentir qu’il allait, tout à l’heure, lui parler de son mari.

Il commença par l’examiner ; puis, tirant sa montre, qu’il ne consultait jamais sans faire d’abord, geste de myope, deux pas en arrière, il lui tâta le pouls ; puis il l’ausculta,

« Allons, déclara-t-il enfin, en ce qui touche notre santé, je ne suis pas mécontent, au contraire, tout va bien, mais… »

Et, assis en face d’elle, les yeux rêveurs sous la barre solennellement remontée de ses sourcils, il faisait craquer ses doigts.

« Mais… la saison ne vous sera pas clémente, ma chère dame…, il ne faudra négliger aucune précaution… et principalement, car l’on est impressionnable,… ne pas se laisser à l’avance accabler par la crainte des contrariétés… Des contrariétés, des ennuis… des épreuves, nous en recevons tous notre part, et nous n’en mourons pas !… L’homme, ma chère dame, est un champ de bataille où deux ennemis sont aux prises : la raison, et ce que nous appelons les nerfs. Que la raison ait toujours le dernier mot ! Quant à nous, nous sommes assez forte pour supporter un choc moral, même violent !… Même violent !… n’est-ce pas ?

– Docteur ! » interrompit-elle, la gorge bridée, car elle voyait où il en voulait venir, qu’il avait en vue de la fortifier contre la chose tragique. Mais il ne parut pas l’entendre.

« Donc, confiance en soi et sérénité, ma chère dame, tels sont les suprêmes conseils de la sagesse et de la médecine… C’est bien entendu ?

– Docteur ! s’écria-t-elle encore, en fixant sur le vieillard ses yeux qui étincelaient…, vous avez vu mon mari tout à l’heure, vous lui avez parlé ? »

Il y avait dans son accent tant de détresse que le médecin en resta muet quelques secondes ; puis, scrutateur et très calme :

« En effet… je viens de causer un moment avec M. des Lourdines.

– Que vous a-t-il dit ?

– Mon Dieu !… ma chère dame, répondit-il, sans se départir de son impassibilité,… nous avons causé de choses… mon Dieu !… M. des Lourdines m’a fait l’honneur de m’entretenir de certaines de ses affaires.

– Rien ne vous a frappé en lui ?… dans sa façon… dans ce qu’il vous a dit… rien, rien ?

– Je ne comprends pas très bien… rien ne m’a frappé, non, madame.

– Ah !… vous ne voulez pas me le dire !… Peut-être… oui ! peut-être n’en êtes-vous pas sûr encore… alors dites-le-moi ! »

Ils se turent ; subitement elle fondit en larmes :

« Ah !… docteur ! docteur !… Je suis si malheureuse… depuis quelque temps il m’effraie… »

Et, par le menu, en termes précipités, elle conta tout : son départ dans la nuit, ses allures inexplicables, sa manie, toute récente, de refuser les dépenses les plus indispensables de la maison.

« Et justement, depuis cette foire, larmoyait-elle, il reste plus longtemps, le soir, avec moi… Il se met au coin du feu, ici, sans rien dire, et avec cet air, mon Dieu !… Je me creusais la tête !… Je ne savais pas ce que tout cela signifiait… Lorsque hier, tout à coup… l’idée m’est venue !… mais je n’ose pas !… c’est si affreux à dire !… J’ai eu l’idée que peut-être son esprit… comprenez-vous, docteur ?… qu’il avait là quelque chose ! »

Elle sanglotait.

Le docteur Lancier ne disait mot. Mais, quand elle eut découvert son visage pour lever sur lui ses yeux troubles, il s’approcha, s’appuya sur la table.

« Ouais ! » faisait-il, se parlant à lui-même.

Il la regardait, se tenait courbé vers elle, comme pour une confidence, toujours appuyé des deux mains, avec une sorte de sans-gêne évidemment intentionnel, et d’un caractère saisissant, dans la situation.

« Ce que je puis vous affirmer, madame, articula-t-il d’un ton très ferme, très grave, en comptant ses mots, c’est que M. des Lourdines jouit-de-toutes-ses-facultés ; c’est que M. des Lourdines est-parfaitement-sain-d’esprit… »

Or, cette affirmation, qui eût dû la rassurer, lui donna le frisson.

Abasourdie, elle le regardait à son tour, restait sans phrase. Une autre peur s’emparait d’elle, une peur vague, sans objet ; car, elle le voyait : il avait dans les yeux, au-dessus des yeux, dans le front, une pensée !

Elle écouta, sans les entendre, ses derniers conseils, répondit comme elle put à quelques propos indifférents, et le laissa partir…

Et ce fut, le lendemain, une autre visite : le père Placide arriva dans l’après-midi. Ce bon père, depuis plus de dix ans confesseur de Mme des Lourdines, jovial et florissant, buvait volontiers le muscat sur le buffet ; plus d’une fois, après avoir absous sa pénitente, il s’en était allé, avec M. des Lourdines, grappiller du raisin dans les treilles. Ce jour-là, M. des Lourdines le guettait, et leur entretien se prolongea sous la charmille. Même Mme des Lourdines dépêcha Estelle pour tâcher – elle le lui suggéra – de surprendre quelques bribes de leur entretien. Mais ils s’aperçurent que la servante rôdait autour d’eux, et ils s’éloignèrent.

Enfin le père Placide entra. Il entra seul.

C’était un capucin aux larges pieds, à la barbe polaire.

Mme des Lourdines le fit asseoir, lui demanda des nouvelles de la communauté. Il répondait sans vivacité, et elle remarqua l’air contraint dont il caressait sa barbe.

Lui aussi avait saisi l’occasion d’une tournée dans le pays pour venir jusqu’au Petit-Fougeray. Elle lui demanda s’il ne voulait pas se rafraîchir ; il refusa, en y mettant une nuance toute particulière de discrétion. Puis il lui proposa de la confesser…

Avant de lui donner l’absolution, il prononça des paroles de paix, l’exhorta à la patience, à la résignation, pensées qu’il avait formulées cent fois, presque dans les mêmes termes ; il s’aperçut que l’effet s’en était émoussé. Alors, il commenta les paroles de l’Imitation : qu’il nous est avantageux de vivre dans les afflictions et les traverses, qu’il ne faut mettre son espérance en aucune chose du monde !

Il parla longtemps, en compassant ses termes, en procédant par touches, par chocs :

« Dieu, ma chère sœur, vous a donné des richesses, il pourrait, par exemple, vous les retirer !… mais tous les biens de la terre ne sont rien, et Dieu, en nous les enlevant, nous délivre de la servitude du péché. »

En même temps, il envoyait de longs soupirs, qui faisaient trembler sa barbe.

Et, comme la veille, aux dernières paroles du médecin, elle fut reprise de peur, mais d’une peur dont l’objet commençait à se préciser. Un péril se resserrait autour d’elle, s’apprêtait à l’étouffer !

Puis, quand il lui eut donné l’absolution :

« Mon père… ah !… je me sens une angoisse ! »

Le moine redressa sa haute taille.

J’ai pensé à vous, ma chère sœur, dit-il en tirant de ses bures profondes une petite médaille, tenez, vous la passerez ce soir à votre cou… vous prierez… il faut prier !… prier beaucoup !… »

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Le soir même, à son heure, M. des Lourdines vint prendre place devant le feu. Il semblait exténué. Coulé dans son fauteuil, le menton bas, il étendit à la flamme ses bottes maculées jusqu’aux genoux. La lampe n’était pas encore allumée et ni l’un ni l’autre ne parlait de dissiper le noir qui commençait à les envelopper.


C’était l’heure douce où, dernière à s’endormir, la fenêtre se découpe, bleuâtre, dans la pénombre ; où, seule, au fond de la chambre ensommeillée, luit la poignée de cuivre d’une commode. Une petite abeille, égarée de sa ruche, égarée de l’été, cherche son miel dans la fleur des rideaux et va mourir. Dehors, s’assombrissent les grands herbages ; dans les bosquets, le merle une dernière fois pépie, en faisant pleuvoir les feuilles mouillées sur ses ailes noires.

Mme des Lourdines se tenait immobile, invisible, dans son encoignure.

« Timothée, risqua-t-elle enfin, craintivement, Bourasseau, le marchand de bois, est venu ce soir pour acheter l’ormeau que nous avons abattu… vous n’étiez pas là… je n’ai pas fait le marché…

– Vous avez eu tort, Émilie.

– Pourquoi cela ?… Voici l’hiver, Timothée, et nous n’avons pas trop de bois… »

Un silence.

« Nous avons plus besoin d’argent que de bois de chauffage ! »

Un silence suivit encore.

« D’argent ? reprit Mme des Lourdines dont la voix parut sortir de sa fausse gorge.

– Oui, Émilie. »

Et ils se turent de nouveau.

« Timothée ! éclata-t-elle soudain…, que veut dire tout cela ?… Il y a quelque chose !… vous me cachez quelque chose de grave !… J’ai compris, je le sens !… il s’agit d’argent !… Timothée ? »

Elle grelottait.

Il ne répondit rien ; il tremblait aussi.

« Nous avons perdu de l’argent !… quoi ?… dites, de grâce !… Mais c’est impossible ! »

Il ne répondait toujours rien. Il voulait parler, il ne pouvait pas. Alors il se leva et se dirigea vers elle.

En le voyant venir, elle jeta : « Nous sommes ruinés !

– Non !… non !… dit-il, en s’emparant de ses mains, qui étaient glacées, nous ne sommes pas ruinés !… écoutez-moi !… écoutez-moi, Émilie !

– Nous sommes ruinés !… Je le sens !… Je veux le savoir… Je serai forte ! persistait-elle, en cherchant à se dégager.

– Non !… non !… » Mais c’était, malgré lui, un « non » accablé, ténébreux.

« Mais comment ?… comment ?… » poursuivit-elle, haletante.

Face à face, ils se voyaient à peine.

« Pour l’amour de Dieu, écoutez-moi, Émilie !

– Ah !… » s’apaisa-t-elle tout à coup ; et, d’une voix moribonde, tandis que son regard s’hallucinait, voyait dans la chambre apparaître quelque chose : « Anthime ! » murmura-t-elle.

Sans rien dire, il lui pressa les mains plus fort ; sur quoi elle jeta un grand cri déchirant :

« C’est Anthime ! »

Et elle s’affaissa.


Quand les domestiques furent accourus, il fallut la délacer et la porter sur son lit. Dans la chambre sévissait une chaleur étouffante, depuis près de deux semaines qu’un grand feu y brûlait jour et nuit. Assises contre le mur, près de la veilleuse, la religieuse, Perrine et Estelle disaient le chapelet. Tous les quarts d’heure, la sœur venait rafraîchir sur le front de la malade la compresse d’eau de Cologne conseillée par le médecin.

Dans l’après-midi, le curé du village était venu administrer les saintes huiles. Il ne restait plus d’espoir.

D’ores et déjà, l’hémiplégie s’était généralisée, paralysant, affirmait le docteur Lancier, les facultés de la conscience. Ce n’était plus, comme disait Perrine en pleurant, qu’un pauvre corps cloué sur le dos, comme un crucifix.

À ce moment, la pendule, dont on avait arrêté la sonnerie, marquait neuf heures.

Dehors, le vent faisait rage dans les arbres, ébranlait les croisées. Une pluie, armée de grêlons, fouettait les vitres, par rafales, coulait sur le verre comme d’une source ; et les femmes, troublées, surveillaient d’un regard soupçonneux, tout en remuant les lèvres : « … le fruit de vos entrailles est béni… » le grand bruit de purgatoire qui se faisait dans la cheminée.

M. des Lourdines s’obstinait à ne pas quitter le chevet. Ces derniers temps avaient fait de lui tout à fait un vieillard. En vain le médecin le suppliait d’aller prendre du repos, il ne voulait pas. Dans la débâcle de ses sentiments, de ses idées, c’était lui qui avait tué sa femme ; et ce remords le lancinait, s’acharnait sur le peu qui lui restait de vie consciente.

Effondré, le front sur le drap, il s’accusait, bégayait au ciel des prières, jetait sur l’oreiller des regards douloureux, tressaillait au moindre bruit :

Son fils n’arrivait pas.

Il lui avait écrit, dès la catastrophe. Si Anthime avait pris la première diligence, il aurait dû être arrivé maintenant. Quel que fût le passé – à cause du passé ! – n’était-il pas monstrueux que sa place restât vide devant le lit de mort de sa mère ?

Elle lui avait pardonné. Plusieurs fois, alors qu’il ne lui était pas impossible encore de se faire comprendre, elle l’avait demandé.

Le malheureux homme, en proie à l’instinctive et poignante folie de l’espoir quand même, tendait l’oreille, se tenait à l’idée d’une guérison miraculeuse amenée par l’apparition du fils au pied de la mère. Mais son front retombait, découragé, car ce n’était jamais que le vent dans les arbres, ou une ardoise dégringolant de la toiture, ou une persienne qui criait sur ses gonds.

Le docteur Lancier entra, s’approcha de l’agonisante, et, sans soulever le poignet de dessus les couvertures, lui tâta le pouls. M. des Lourdines ne perdait rien de ses expressions ; il le vit lâcher doucement la main et faire une grimace, tout en tournant une cuiller dans une potion.

« Notre monsieur, vint annoncer une voix essoufflée…, une voiture !… elle arrive dans l’avenue…

– Une voiture !

– On voit les lanternes… »

Il se mit debout ; la tête lui tourna, il dut s’appuyer sur le lit.

« Du calme ! je vous en prie, intervint à voix basse le médecin ; voulez-vous que je vous accompagne ? »

Il secoua la tête, la respiration coupée, fit signe que non. S’étant ranimé un peu, il s’avança vers la porte avec peine. Il lui semblait que, cette porte, il ne l’atteindrait jamais !

Dans l’escalier, il dut s’arrêter pour reprendre haleine. En bas, il se trouva sans lumière et seul.

Il frissonna. Il n’osait pas s’avancer.

Par la porte ouverte du vestibule, le vent et la pluie s’engouffraient. Au pied de l’escalier il restait, incapable de faire un pas, scrutant ce qui allait se passer dans ce noir, derrière toute cette eau qui bouillait sur le perron.

Dehors, les falots de Célestin et de Frédéric se haussèrent et s’abaissèrent en manière de signaux ; puis, soudain, deux feux éclatants, deux phares, un cliquetis d’acier ; les ténèbres fumèrent, et une berline, dans un nuage de sueur, tourna pour ranger les marches.

La portière s’ouvrit, un lévrier blanc sauta… puis une tête, des épaules… et ce fut lui… lui… debout… grand… dans un carrick… Il le voyait, il voyait aussi les toiles cirées ruisselantes, et le tremblement de fatigue qui agitait la jambe d’un des chevaux. Tout dansait devant ses yeux, tout se brouillait dans sa tête !… Ce fils, qu’il attendait tout à l’heure si anxieusement, dont la présence devait ranimer le regard de sa mère, c’était surtout, maintenant, le fils qui les avait ruinés. Il en oubliait qu’il venait de l’appeler de toutes ses forces, et il restait là, anéanti, broyé par les coups de son cœur.

Déjà le lévrier s’était introduit, promenait, dans l’obscurité du vestibule, le bruit sec de ses griffes, sur le carrelage.

« Michka, ici !… ordonna Anthime, un pied à l’intérieur de la maison… Frédéric, enferme mon chien dans l’écurie… Est-ce que mon père est dans la chambre ? demanda-t-il plus bas.

– Anthime !… prononça une voix, faiblement, tout près de lui.

– Ah ! c’est vous, mon père ! tressaillit Anthime, dont les bras cherchèrent dans le noir et se refermèrent sur des épaules, des épaules inertes.

– Comment est-elle ?… questionna-t-il… quelle est sa maladie ?… Votre lettre était si courte ! »

Célestin, avec des bagages sur son dos, entra, porteur d’un feu, et Anthime entrevit avec effroi le visage paternel, des yeux fous… fixes.

« Mon père !… mon père !… vous ne me dites rien ! »

Il crut qu’elle était morte. M. des Lourdines dégagea doucement ses mains de celles de son fils, eut un geste désespéré, et lui fit signe de le suivre.


La chambre, chaude, sentait l’éther, fortement. Impressionné par cette odeur, par le mystère funèbre dont s’enveloppait dans l’ombre la masse confuse du lit, Anthime, un moment, hésita ; quand une flamme plus haute du foyer éclaira dans les oreillers une broussaille immobile.

« Maman ! »

Il se jeta au pied du lit et embrassa une main. Stupidement, M. des Lourdines regardait se traîner sur le plancher les bottes molles et brillantes de son fils. Puis Anthime se leva, pour tâcher de se faire reconnaître à la lumière d’une lampe, avancée à la fois par la religieuse et par le médecin.

« Maman ! »

Les paupières, tirées dans l’orbite, se tenaient presque closes sur une atone et pâle lueur.

« Émilie ! cria M. des Lourdines, penché sur elle, suppliant… Émilie !… C’est Anthime !… C’est lui !… il est revenu ! »


Elle mourut, au matin, vers les six heures.

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Dans sa chambre, une grande pièce tapissée de têtes de sangliers et de chevreuils – à l’une desquelles pendait une trompe de chasse –, Anthime pleurait. Il pensait bien que cette mort n’était pas sans lien avec la première attaque d’hémiplégie dont il avait été la cause. Et cet homme, dont la vie n’était qu’un long plaisir, qui n’avait jamais reçu l’enseignement de la douleur, cet homme pleurait aujourd’hui, un peu comme un tout petit pleure « sa maman ». Larmes sincères, au fond larmes puériles, peut-être peu durables !

Ce spectacle l’avait fortement secoué. Il avait toujours redouté de se trouver en présence des pommettes de la mort.

Assis à sa table, le front dans une main, tandis que, pensivement, ses doigts prenaient et lâchaient une petite soucoupe de porcelaine, des larmes lui coulaient. Il se rappelait pourtant avoir vu mourir quelqu’un, sa tante Désirée. Il avait dix ans alors. Dans un mouvement de détresse, il s’était jeté en larmes au pied du lit. Les parents disaient : « Il faut faire sortir cet enfant » ; il n’avait pas voulu. Frédéric lui avait mis la main sur l’épaule : « Monsieur Anthime, venez voir les chevaux… » Il n’y était pas allé ; et soudain il avait vu s’ouvrir la bouche et se violacer les traits.

Mais l’événement qui venait de se produire déconcertait son esprit, formé depuis à des émotions moins cruelles ; et même, à certains moments, cette mort ne lui paraissait être rien de plus que la terminaison d’un rêve, du rêve harassant qui, pendant six jours et six nuits, l’avait emporté à travers les campagnes.

Un repentir, bien réel cependant, le troublait : le soir où son domestique lui avait apporté au cercle la lettre, urgente qui contenait ces mots : « Reviens tout de suite, ta mère est très malade », il se trouvait en train d’une partie de baccarat avec plusieurs de ses amis, dont le prince Stémof, son intime. Eh bien, il n’avait pas jeté ses cartes, il avait continué de jouer ; et cela, précisément parce qu’il perdait, parce qu’il eût craint que ses partenaires ne le soupçonnassent d’avoir saisi, avec un empressement secret, l’occasion de sauver les deux mille francs de son enjeu !

Mais comme, véritablement, ce souvenir lui donnait du remords, il le chassa vite, car son esprit excellait à écarter de soi toute idée quelque peu importune.

Il quitta son vêtement, et se trempa la figure dans de l’eau froide.

Sans doute, maintenant, les femmes avaient fini d’habiller sa mère. Il se dépêcha, passa rapidement le peigne dans ses cheveux crêpelés, et endossa une redingote de teinte sombre, qui dessina sa taille fine et ses larges épaules. Puis encore, il essuya ses yeux, qui étaient petits et brillants, tout semblables à ceux de sa mère, dont il avait aussi la main longue, blanche et molle.

Il la retrouva, étendue sur son lit. On lui avait mis une robe de satin et, sur les cheveux, la dentelle noire dont elle faisait usage. À ses mains jointes sur sa poitrine s’enroulaient les gros grains d’un rosaire. La figure plombée, bouffie, ne dormait pas. Mais, malgré le trouble qui, à la vue de cette dépouille, lui fit fléchir les genoux, la figure de son père le frappa : le grand jour démasquait toute la ruine de son visage, meurtri, ossifié, méconnaissable. Il se tenait près du lit, les yeux baissés.

Tous les domestiques entrèrent, suivis de quelques personnes des environs, parmi lesquels Joseph, le tourneur de rouet.

On avait ouvert la fenêtre ; il ne pleuvait plus. Un torrent d’air rafraîchissait la pièce.

Suivant l’usage, Mme des Lourdines allait être exposée sur un lit de parade ; mais, afin de faciliter aux paysans l’accès de la chambre mortuaire, ce lit venait d’être dressé dans le petit salon du rez-de-chaussée.

Restait à descendre le corps ; il était même nécessaire de ne point tarder. La religieuse ramena délicatement sur lui les côtés du drap, et il y eut un remuement dans l’assistance ; on se reculait.

D’elles-mêmes, comme jalouses d’être les premières à rendre cet hommage à leur maîtresse, Perrine et une femme de charge s’avancèrent, et de leurs fortes mains rouges de laveuses tordirent la toile du côté des pieds.

Frédéric aussi s’approcha.

« Non !… intervint M. des Lourdines, Anthime ! » et, montrant le haut bout du drap, il répéta: « Anthime ! »

Anthime tressaillit, regarda son père, regarda les deux femmes qui attendaient.

Il alla ; il était blême.

Le corps fût soulevé.

Qu’il vînt d’être choisi pour transporter sa mère, obscurément sa pensée lui représentait qu’il était dans l’ordre sans doute que cela se fît ainsi.

Impressionné au dernier point, il piétinait, les reins ployés sur un poids qu’on eût dit infini, et il se roidissait pour ne pas chanceler. Tout le monde suivait.

La descente de l’escalier fut particulièrement pénible.

D’une marche à l’autre marche, il était obligé de s’arrêter, comme s’il n’y voyait plus, de sonder le vide avec la jambe. Ses pas tombaient lourdement. Il n’avançait qu’en tirant en arrière. Son visage, amaigri en quelques minutes par l’effort, par l’émotion, se mouillait d’une sueur de lutte.

Il ne voulait pas, par un scrupule naturel, que le corps touchât ; mais surtout, il essayait de ne pas voir, de s’abuser sur l’identité de son fardeau ; il avait beau faire : sans cesse, sous ses yeux, sortait par un entrebâillement, se montrait une touffe de cheveux gris !

Un instant, il dut s’appuyer contre le mur, il défaillait, et il ne vit pas, il n’entendit pas Estelle qui, toute sens dessus dessous, les mains tendues, prête à le secourir, le rejoignait, disant :

« Oh ! monsieur Anthime, pourrez-vous ?… vous êtes pâle !… pourrez-vous ?… »


Derrière, M. des Lourdines souffrait d’avoir infligé cette tâche à son fils. Mais il avait en même temps l’impression d’être, sans qu’il s’en pût défendre, l’instrument d’une mystérieuse et toute-puissante Volonté. ==Page:Châteaubriant, Alphonse de - Monsieur des Lourdines, 1912.djvu/177== DEUXIÈME PARTIE L’hiver était venu tout à fait. Depuis l’enterrement, c’est-à-dire depuis deux semaines, il avait plu tous les jours. La campagne plongeait dans le murmure sans fin de l’eau, de l’eau qui tombait, de l’eau qui coulait, de l’eau qui s’égouttait. Pas d’autre bruit, si ce n’est celui du vent dans les arbres et sur les toitures.


Le Petit-Fougeray avait pris son aspect de décembre. Des rigoles d’humidité serpentaient du haut en bas des murailles noircies, d’où les ronces et les saxifrages, détachées de la tête par les coups de vent, retombaient et traînaient sur la terre boueuse. Toutes les fenêtres restaient closes. Dans la maison, depuis le moment où le cortège s’était éloigné au chant des prêtres, c’était toujours le même silence, le même recueillement. Il semblait que les habitants ne fussent point encore de retour de la cérémonie. Cependant, sous un hangar, on entendait les coups sourds de la cognée de Célestin, occupé à détailler l’ormeau.


Quand Anthime se réveilla, un jour gris, sale, traversait, à la croisée, les fleurs roses des rideaux de cretonne. Il étouffa le bâillement qui lui venait avec bruit, et glissa ses deux mains sous sa nuque. Puis il abaissa son regard somnolent sur Michka, qui, s’étant levé de dessus la descente de lit, posait sa tête à portée de sa caresse. C’était un grand lévrier qu’il avait gagné au prince Stémof, dans une nuit de jeu, un lévrier russe, de pure race, blanc comme la neige de Sibérie.

— Mon vieux Michka, dit-il d’une voix qui partageait l’ensommeillement de son regard, à quoi penses-tu comme cela ?

Le lévrier poussa une petite plainte : « Je songe, disait-il, à ton cheval anglais et à ton phaéton verni, près duquel j’aime à galoper fidèlement ; je songe aux bons traitements que je reçois là-bas… et à beaucoup d’autres choses encore…, comme à certains fins morceaux… Eh ! mon maître, allons-nous-en !… Je m’ennuie ici !… Et ici, on ne m’aime pas ! »

— Allons ! Je vois ce qui te tourne en tête ! dit Anthime, en se recalant à l’aise sur le dos ; mais, sapristi !… un peu de patience !…

Et lui-même – car il se levait fort tard – remonta les couvertures sous son menton. Il rêva. Il songea à sa mère que, certainement, il avait aimée, mais avec cet égoïsme d’enfant gâté qui rappellerait assez la manière des angoras favoris.

Les trois premiers jours, réellement il avait souffert. Mais, chose curieuse, cette mort, sans qu’à proprement parler il s’en consolât, perdait sur lui de son aiguillon depuis que lui-même se traînait dans cette morne propriété, sans savoir à quoi occuper son corps.

Son père, il le voyait à peine cinq minutes, le matin, en allant prendre de ses nouvelles.

Le pauvre homme, malade, ne sortait plus de sa chambre. Il ne voulait voir personne, pas même le médecin ; il ne pouvait plus parler ; et ses journées entières il les passait dans l’obscurité, défendant qu’on vînt ouvrir ses persiennes.

Anthime le plaignait, lui donnait en son cœur de « l’excellent homme », mais n’en continuait pas moins de le tenir, long comme le bras, pour un original aux idées parfaitement biscornues, opinion que, d’ailleurs, par une insensible et inconsciente progression, il avait contractée de sa mère, dès sa petite enfance. Il s’adressait bien, dans le secret de sa conscience, le reproche de n’avoir rien fait, sept ans auparavant, pour atténuer son désaccord avec lui ; mais l’occasion se présentait si belle, alors, d’aller enfin se donner de l’air à Paris ! Et vraiment, il ne regrettait pas d’être parti ! Le Petit-Fougeray, quand il y songeait de son joli appartement acquis à grands frais, rue de Varenne, au premier étage d’un hôtel princier, c’était deux choses : un hangar obscur empuanti d’une odeur de lapins, et tout un rang de vieux chapeaux accrochés aux patères du vestibule. Rien de plus !

Quant à ses anciennes fredaines de province, quant à ces ébats qui lui avaient valu la réputation du plus joyeux et du meilleur garçon du monde, comme c’était loin déjà, combien vague et fade à son souvenir ! Quelle impression de renfermé !

Aujourd’hui, il était un gandin, un dandy, un pilier de cette jeunesse dorée qui paradait aux soirées du Gymnase, soupait chez Chevet avec des femmes à la mode, et mettait des fortunes sur le trictrac et le reversi !

Or, ce matin, après avoir, sur son oreiller qui sentait diablement l’armoire de campagne, songé à Nelly de Giverny, sa maîtresse, à Stémof, l’ancien maître de Michka, et à d’autres viveurs de ses amis (dont quelques-uns même étaient ses débiteurs), il en vint à s’interroger sur la succession de sa mère. Son père ne lui en avait pas encore parlé. Il ne savait pas au juste quelle devait être sa part, mais il l’escomptait fort belle. Ce qui ressortait de l’opinion générale, mais, surtout, certaines insinuations faites jadis par sa mère elle-même en sa présence, non sans un sourire à son adresse comme pour qu’il n’en ignorât rien, lui donnaient l’assurance qu’il se trouvait en droit de compter royalement.

Quant aux lettres de change…, au diable !… Muller n’était qu’un odieux exploiteur, dont il mettait, à l’exemple de beaucoup d’autres, les menaces sous sa botte. Cependant, oui !… cette fois, il lui verserait un acompte.

En attendant, dès son retour à Paris, il achèterait le poulain du comte de la Garnache. Il avait eu tort d’hésiter ; les naseaux se présentaient bien un peu resserrés pour un cheval de pur sang, mais, véritablement, ce défaut se rachetait par des qualités de premier ordre.

Ce sujet l’occupa une bonne partie de la matinée ; puis, s’étant topé lui-même dans la main pour se confirmer sa décision, il sonna pour qu’on vînt lui apporter de l’eau chaude et allumer son feu.

Quand la flamme eut, à son gré, réchauffé l’atmosphère, il rejeta ses couvertures et, en s’étirant, s’approcha de la fenêtre.

Il ne pleuvait plus, mais l’eau avait bleui les murailles, ravivé les verdures du crépi, dégravoyé la cour.

Il ne demeura pas à contempler ce morose tableau et commença ses ablutions. Tandis qu’un parfum d’eau de toilette se répandait dans la chambre, il pensait qu’il lui serait avantageux de changer d’entraîneur.

— Si je pouvais engager Ansen ! se disait-il ; voilà un débrouillard… à la mode anglaise !

Puis, devant sa glace, les membres à l’aise dans la fraîcheur d’une chemise de fine batiste, avec un fer chaud il façonna en un toupet dit « à la Louis-Philippe » ses cheveux un peu crépelés et qui tiraient sur le roux, ainsi que ses favoris. La haute cravate qui lui empesait le col faisait ressortir son teint blafard, fatigué, çà et là tiqueté de taches de son. Il toussait fréquemment.

Après avoir endossé le vêtement noir qui guêpait sa haute taille un peu voûtée, et s’être assuré du nombre de cigares restés dans son étui, il s’apparut, à lui-même dans toute son élégance de dandy, bien que quelque chose d’indéfinissable accusât quand même cette enveloppe de n’être pas celle d’un roué sans mélange. À son insu, le chasseur campagnard n’était pas en lui complètement mort : il en restait quelque chose, assez même pour que cette silhouette de bon garçon écervelé jusqu’à la démence et tout à la joie naïve de son bel appétit fût, par des yeux connaisseurs, bientôt mise à part dans cette phalange plus ou moins blasée de la haute fête parisienne.

Qu’on se promène, un soir d’été, le long d’un chemin de Gastine. Là-haut, dans la pourpre du couchant, se dresse, nourri d’une terre vigoureuse, un beau pommier. Son corps robuste se tord sous les mousses, il penche ; peut-être ses racines sont-elles rompues ? – Non ; mais c’est qu’il est ivre, le pommier, ivre de l’odeur de toutes ses pommes, vermeilles comme les joues des belles filles !

Eh bien, le grand corps surmené d’Anthime faisait songer à ce pommier, mais à ce pommier qui ne donnerait plus de pommes et qui ne serait plus ivre !


Comme tous les matins, il alla frapper chez son père, et, comme tous les matins, une voix lui répondit qui venait de derrière la porte, de derrière le bois de lit, de derrière les rideaux et, probablement, de dessous les couvertures. Il entra. Les volets étaient fermés. Dans la pénombre se devinait un grand désordre, des vêtements épars un peu partout, un carnier sur la table, et des paperasses pêle-mêle avec des plumes d’oie, et autres objets plus ou moins distincts.

La figure, on ne la discernait que vaguement, dans un fond, sous d’obscurs rideaux bleus, tirés sur le côté.

« Bonjour, mon père… comment vous portez-vous, ce matin ?

– Pas bien, répondit faiblement la voix… non !… pas bien !

– Il fait froid dans votre chambre, voulez-vous que je fasse allumer du feu ?

– Oh !… non… ce n’est pas la peine ! »

Et la voix cherchait à se glisser toujours plus avant sous les couvertures, tant semblait la fatiguer ce dialogue.

« Veuillez vous servir de moi si vous avez besoin de quelque chose ?

– Merci, merci… ah ! oui… je voudrais… envoie-moi Célestin », dit la voix, de plus en plus recouverte.

Anthime se retira.

Il fit la commission de son père, puis sortit dans la cour où, suivi de Michka, il erra de son pas désœuvré. Il en était d’aujourd’hui comme de tous les jours : il s’ennuyait ! Tout lui paraissait, ici, entaché d’une tristesse mortelle. Ce gris ciel campagnard lui lassait les épaules sous son couvercle de plomb.

D’un œil vague, absent, il restait planté devant de grands poulets pattus comme des guerriers indiens, et qui piquaient des vers dans la terre molle. Là-bas, sous un préau qui servait de buanderie, Estelle se tenait à genoux devant un chaudron de lessive. Il la voyait s’arrêter, parfois, d’étreindre son linge, et il lui sembla qu’elle pleurait.

À son approche, elle s’essuya les yeux avec son bras, rougi par l’eau bouillante.

« Qu’est-ce qu’il y a, Estelle ? qu’est-ce que tu as ? » La jeune servante essaya de parler, mais les sanglots la gagnèrent et elle se cacha la figure.

Il la regardait. Le corsage, dégrafé en haut, découvrait la chair délicate de la gorge. Avec plaisir, il regardait cette chair satinée et d’une douce blancheur. « En vérité, pensait-il, n’était ses mains, cette fille serait jolie ! »

Voyons !… petite Estelle – et il était tenté, comme pour la consoler, de mettre la main sur son épaule – enlève ton bras… dis-moi pourquoi tu pleures ?… »

Elle ne répondit pas davantage.

« Pauvre fille ! » murmura-t-il, en s’éloignant, et il entra dans le potager. Derrière un massif, une pelle bêchait, sonnait à plat sur les cailloux. Il se promena dans l’herbe mouillée des allées qui n’avaient pas été parées depuis longtemps, le long des choux d’hiver dont les feuilles pendaient, jaunies. Les poiriers alignaient leurs arides et galeux squelettes ; ici achevait de pourrir l’écorce d’un reste de citrouille ; plus loin, un chat se sauva de lui. En côté, tout du long, s’étendaient les charmilles, roussies, oxydées, semblables aux décombres ferrugineux d’un incendie. Et aussi, au pied d’un mur, il reconnut de vieux vêtements à lui, dont on s’était servi pour fabriquer un épouvantail ; du pied il déplaça cette défroque, comme il eût fait du cadavre d’un renard ou d’une martre.


Jusqu’au déjeuner il se promenait ainsi, d’un cœur distrait, étranger à toutes ces choses ; puis il déjeunait, seul ; puis il allait s’étendre sur le canapé du petit salon. Il ne savait que faire. La seule ressource du Fougeray, la chasse, son deuil la lui interdisait ; dans les châteaux voisins n’habitaient que de vieilles gens. Alors il prenait patience en bâillant et en fumant des cigares. Vers quatre heures, il allait bavarder avec Frédéric qui soignait ses chevaux.


Donc, après avoir passé sur le sofa une partie de cette journée désespérément semblable à toutes les autres, il se rendit, suivi de Michka, dans l’écurie. Il marchait avec un mol ballant, en se donnant, selon son tic, des coups de cravache sur la jambe, une vieille cravache qu’il avait retrouvée dans un coin de la remise.

Frédéric le vit entrer, et continua de tasser à longueur de fourche les bottes de foin dans les râteliers des poméraniens, deux magnifiques chevaux noirs, attelage dont Mme des Lourdines avait été très fière.

Anthime se hissa sur le coffre à avoine, et, assis, le dos rond, les jambes pendantes de chaque côté de Michka, considéra d’un regard amateur les cous puissants qui s’allongeaient vers le fourrage. Puis, l’air dont Frédéric allait et venait aujourd’hui, sans parler, l’étonna.

« Qu’as-tu donc, mon vieux ?… tu as l’air soucieux !…

– Dame !… monsieur Anthime », dit Frédéric, tandis qu’il frottait deux gourmettes dans ses mains, pour les faire reluire l’une contre l’autre.

Anthime interrogeait le visage chagrin du domestique.

« Qu’est-ce qu’il y a donc ?

– Mais oui ! on a bien de la peine, monsieur Anthime, tous ! L’autre jour, votre papa a dit à Estelle qu’il ne la garderait pas à la maison et… oui, monsieur Anthime… et voilà que pas plus tard que ce matin il a dit la même chose à Célestin !… il lui a dit ! »

Anthime resta pensif, un instant.

« Mon pauvre Frédéric, déclara-t-il enfin, je comprends que tu sois peiné… moi aussi cela m’ennuie de savoir qu’Estelle et Célestin s’en vont… mais que veux-tu ? tu sais le genre de vie qu’affectionne mon père ; le voilà seul à présent… il n’a plus besoin de tant de monde ! n’est-ce pas ? »

Frédéric hocha la tête :

« Hum !

– Que dis-tu ?

– Oh ! rien, monsieur Anthime, rien ! »

Puis, se grattant la joue :

« Seulement, monsieur Anthime, je veux vous demander – ce n’est peut-être pas sur le chapitre de ce qui me regarde – mais vous voudrez bien faire excuse… Je vous ai vu tout petit, dame !… dans le temps. Est-ce que vous allez nous quitter aussi, quitter le Petit-Fougeray ?

– Oh ! répondit, sans hésiter, Anthime…, tu penses bien, Frédéric… non, par exemple !… non !… rester au Petit-Fougeray, je ne pourrais pas !… ça, non ! »

À pas lents, le vieux cocher s’en alla rependre au mur les gourmettes.

« Alors, dit-il, c’est fini !… Estelle partie, Célestin parti, vous parti, monsieur Anthime ! nous n’entendrons plus chanter les oiseaux ! »

Anthime ne tenait pas à pousser plus loin sur ce sujet ; il fit tourner sa cravache. Alors Frédéric chargea sur son épaule son balai, sa fourche, et dit : « Faut que j’aille donner la botte au Comte Caradec. »


Anthime l’accompagna.

Le Comte Caradec, au lieu de languir à l’attache entre deux barres d’écurie, jouissait du privilège de pouvoir se tourner à sa volonté, sans entraves, entre les quatre murs d’un box. Tous les jours, vers cette heure-là, il recevait la visite de son maître, lequel ne se lassait pas de contempler les formes de son ancien cheval de course, occupation à quoi sans doute lui aidaient ses souvenirs, la pauvre bête n’étant plus qu’une ruine. On ne se donnait même plus la peine de l’étriller. Le poil ardait dans tous les sens, par touffes bourrues, tel un gazon dégénéré. L’encolure présentait bien encore quelques vestiges de finesse ; mais les hanches paresseusement chavirées, débordaient, en portemanteau, rejointes aux flancs par un flasque pli de peau tout usée. Ce pli de peau faisait peine. Depuis plusieurs saisons, on n’avait pas tondu les paturons, et les châtaignes lui poussaient aux jarrets comme l’adragante aux troncs des cerisiers.

« Allez, tourne !… le Comte Caradec ! » commanda Frédéric.

Le cheval se rangea, en dirigeant sur les deux hommes son grand œil de race, limpide et foncé. Des frissons parcoururent son épaule nerveuse.

« Le jardinier de Chazay est venu l’année dernière pour l’acheter, disait Frédéric en piquant la litière, il l’aurait mis à porter ses légumes à Poitieri, mais votre papa n’a pas voulu. “Non, non, qu’il a dit, c’est le cheval de mon fils !”

– Il n’a jamais guéri de sa boiterie ; c’est depuis l’échauffement du petit pied.

– Eh ! oui… et il boitera toujours… J’ai essayé de tout, des emplâtres, des brouillaminis d’herbes, ça n’est jamais revenu. C’est un vieil invalide. Les vieux chevaux, c’est comme les vieux soldats, il arrive toujours qu’il ne reste plus qu’à balayer les copeaux !

– Eh bien, tiens ! dit Anthime, ce vieux Comte Caradec, j’ai envie de le monter !.

– Monter le Comte Caradec ! »

Frédéric s’était relevé, la mine ahurie.

« Mais oui ! assura Anthime, en riant de la figure du domestique, mets-moi une selle là-dessus. Naturellement je ne sortirai pas de la propriété, je descendrai par le petit bois, jusqu’à la prairie. »

Le Comte Caradec fut donc sanglé, bridé, et, quelques instants après, Anthime était en selle.

Il faisait un cavalier élégant et fin, bien qu’il affectât de se creuser la poitrine à la façon des jockeys. Au pas il s’éloigna, satisfait de sentir sous lui ce corps de cheval. Malheureusement le Comte Caradec avait perdu toute allure, il marchait mal ; il était devenu maladroit des pieds de derrière.

Anthime s’engagea sous les futaies, accusant mollement de la taille le balancé du pas ; distraitement il sifflotait un air de chasse.

Une petite allée, resserrée entre deux vieux bosquets, conduisait jusqu’au fond de la propriété. Il y mit son cheval et marcha jusqu’au muret couvert de lierres qui formait la clôture.

À cet endroit du bosquet, les arbres, au milieu d’un fourré de ronces et de fougères, s’espaçaient. Ç’avait été, jusqu’à ce rond-point fleurant l’aigre parfum des vieux buis, la promenade de Mme des Lourdines, du temps où il lui arrivait encore de faire quelques pas. Célestin lui avait même construit là, derrière les chêneteaux, au bord de la rivière, un kiosque où elle pouvait se reposer. Non loin, contre le mur, dans une niche, se trouvait un saint Joseph, rongé de rouilles, le bras cassé.

Anthime, arrêté, appuyé sur le pommeau de sa selle, considérait tout cela avec indifférence. Cet endroit cependant eût pu lui rappeler certains faits de son enfance. Mais son enfance avait été trop heureuse pour lui laisser des souvenirs attendrissants. Ces choses-là lui étaient égales ; plutôt, il n’y pensait point, il les ignorait. Le présent seul lui était précieux, et le présent, loin de Paris, se faisait sentir bien morose et bien lugubre !

De l’autre côté du muret, le versant du coteau plongeait dans la vallée triste. Le couchant, couvrant un grand espace, se diluait dans un or pluvieux ; des noires hauteurs descendait un vent humide, qui jouait avec les dernières feuilles mortes, charriait d’âcres senteurs d’hiver, senteurs d’écorces mouillées, de pommes de pin et de glands tournant au terreau ; et aussi ce vent retroussait le poil d’hiver du Comte Caradec, découvrant, par places, la peau plus claire.

« Ah ! Ah ! Frédéric voudrait me voir rester ici ! »

Il calculait plutôt qu’après un séjour de deux mois encore auprès de son père, il aurait rempli tout son devoir et se trouverait en règle avec les convenances.

Et, de son regard perçant, il cherchait là-bas, par-dessus les coteaux, du côté de Paris. Il songeait…

Il songeait à Nelly de Giverny, une chanteuse légère dont il était l’amant depuis dix-huit mois. Jusque-là, il ne s’était adonné qu’aux amours passagères, qu’il sablait comme du champagne, aimant trop le plaisir pour se prendre à la passion qui enchaîne. Mais, dès qu’il l’avait entendue, cette Nelly, sur la scène, il s’était senti possédé, ensorcelé. Pourtant elle n’était qu’à peine jolie ; ce qui l’avait conquis, c’était sa voix, une voix dont chacun parlait d’ailleurs comme d’un maigre filet sans art. À ce sujet, ses amis ne lui épargnaient pas les plaisanteries, surtout lorsqu’il essayait de justifier son enthousiasme. Mais il n’y pouvait rien : c’était dans le timbre, dans la vibration, il ne savait quel insaisissable frémissement, que les autres n’entendaient pas sans doute, sans rapport peut-être avec la musique, mais qui l’enchaînait, lui, le laissait comme un oiseau sous le regard du serpent. Et le charme de son chant, il le retrouvait dans la note claire, trémulante, de son rire. Souvent, à brûle-pourpoint, il lui demandait de rire, d’imiter son propre rire ; et il écoutait. Déjà il ne comptait plus les folies auxquelles cette femme l’avait entraîné.

Et là, sous les arbres silencieux, tout en regardant les coteaux, il pensait à elle ; une nostalgie toute physique irritait en lui le désir de l’entendre chanter, de l’entendre rire.

Et il entendit rire.

Tressaillant, il poussa son cheval à travers un bois de bouleaux jusqu’à l’entrée de la prairie communale, d’où les voix partaient. Deux petites filles, en sarraus bleus, venaient de passer la rivière.

« Bonjour, monsieur, dit l’aînée.

– Bonjour, petite, qu’as-tu donc à rire comme cela ?

– Ah ! c’est ma petite sœur ! monsieur, si vous saviez comme elle est drôle, ma petite sœur ! »

Tandis que la cadette, gamine de cinq ou six ans, gambadait, espiègle, courait tremper ses pieds dans l’eau, sous les saules.

« Mais, demanda Anthime, comme elle revenait, toute piaffante, les galoches trempées, qu’est-ce que tu t’es mis sur les joues, farfadette ?

– Oh ! la vilaine ! » s’exclama la grande, riant de plus belle.

Et elle se dépêcha de lui frotter la figure avec son tablier, sur quoi les joues reprirent leur chaude couleur d’abricot.

« Elle s’est mis de la poudre de froment ; il y en a chez nous tout un boisseau, dans la huche… et voilà à quoi elle passe son temps ! L’autre jour elle s’en était mis sur les pieds ! Ce qu’elle est drôle ! si vous saviez ! À cause d’elle, tout le monde rit chez nous ! »

Anthime les laissa continuer leur chemin.

Les taillis s’assombrissaient. Là-haut, dans une coulée des bois, se profilait la façade terreuse, tous volets clos, du Petit-Fougeray.

Dans le lointain, le rire des enfants se mourait, comme, dans les soirs d’été, le cri d’un grillon solitaire, enfoui sous les hautes herbes.

Il essaya de faire décrire une volte à son cheval, mais le Comte Caradec, rouillé sur le manège, n’appuya qu’avec roideur ; il voulut lui faire prendre le trot, mais le Comte Caradec partit en boitant.

Alors, il le remit au pas, et tout lui sembla plus triste encore.

Il rentra.

Dans la cour, il eut la surprise d’apercevoir maître Paillaud qui, chargé d’une volumineuse serviette, regagnait sa voiture. La pensée de la succession lui revint à l’esprit.


« Eh bien, monsieur Anthime ? demanda Frédéric, en venant recevoir la bride.

– Décidément claqué, le pauvre Caradec ! » répondit Anthime, tandis que Michka, sorti précipitamment de la maison, l’enfermait dans un cercle de bonds et de jappements.

« Oui, oui, tu es un bon chien !… »

Dans le vestibule, arrivait de la cuisine, par la porte entrebâillée, un bruit de conversation ; et il entendit la voix de Perrine : « En voilà tout de même un aplomb d’amener un chien comme ça pour venir enterrer sa mère ! »

« Quelle idée !… sont-ils bêtes !… se disait-il, confus et mortifié… Sont-ils bêtes ! » Après le départ de maître Paillaud, M. des Lourdines, dans son lit, était resté sans mouvement, frappé de cette hébétude où nous plonge l’avènement de la chose fatale, qu’on attendait pourtant, mais qui vient enfin de s’accomplir.

Sa main tenait, étroitement serré, un paquet.

« Trois cents hectares ! » soupirait-il.

Il voyait des bœufs de labour souffler dans le brouillard de l’aube, le geste, au soleil levant, de jeunes filles en cornette semant le grain sur de grasses pentes charruées ; puis, dans le noir dédale d’un chemin creux, des troupeaux, des troupeaux arrêtés, qui buvaient l’ombre… Tout cela n’était plus à lui ; et c’était comme si le printemps, l’automne, toutes les belles saisons qui se succédaient sur sa terre, venaient de passer elles-mêmes en d’autres mains que les siennes !

« Mon Dieu !… est-ce que voir n’est pas avoir ! » murmura-t-il encore.

Et, d’un geste las, il glissa sous son traversin les deux cent mille francs que le notaire venait de lui apporter, produit de la vente de « Fouchaut », de « la Bernegoue » et d’une de ses grandes fermes du Marais.

Puis, distraitement, il parcourut de nouveau la lettre qu’il venait de recevoir d’un marchand de chevaux de Poitiers : l’homme promettait de venir tout prochainement voir s’il pouvait tirer parti des deux poméraniens.

Il laissa aller la feuille. Alors, triste, son regard se tourna vers le mur, vers le portrait de sa femme qu’il avait fait monter du petit salon et accrocher. Elle y était jeune, en robe d’apparat, coiffée de bandeaux noirs qui se relevaient en boucles sur le haut de la tête.

Il contempla ces boucles légères, puis rencontra les yeux rieurs, dont les prunelles, un peu félines, se veloutaient d’ombre dorée. Maintenant, il se prenait à songer à elle comme si elle n’avait jamais cessé d’être la créature représentée sur cette toile ; car la mort sans pitié est aussi la mort généreuse, qui indemnise les disparus en éclairant de poésie leur mémoire.

Certes, leurs deux esprits ne s’étaient jamais épousés ; elle s’était toujours montrée indifférente, sinon hostile, aux sentiments qui le dirigeaient. Mais il ne voulait pas la juger. Bien qu’elle eût été sa compagne pendant plus de trente ans, il se refusait le droit, comme d’ailleurs le pouvoir, de sonder le cœur de cette femme ; car chaque cœur est un règne impénétrable ; nous n’en pouvons rien comprendre, si ce n’est au travers des mensonges de l’imagination, en cela tout semblables aux petits enfants qui écoutent le vent aux portes.

La bouche, railleuse, lui rappela le cri qu’elle avait jeté, en étouffant, dans ses bras. Ce mot – le nom de son fils – avait été, pour ainsi dire, le dernier. Ah ! puisque sa pensée ne s’était pas tout de suite obscurcie, dans quelles affres avait dû l’abîmer la révélation de cette ruine ! Et, fondant de pitié, il soupira : « Émilie ! »

Et, brusquement, sa pensée se reporta vers son fils « Que faisait-il ? que se passait-il en lui ? »

Il ne cessait de se torturer de ces questions.

« Quelle serait la fin de tout cela ? »

Il s’était bien promis de lui parler après l’enterrement, d’aborder enfin son réquisitoire ; mais, au dernier moment, épuisé par le chagrin, il n’en avait pas été capable ; le courage des paroles sévères lui avait manqué : il ne s’était plus senti qu’un invincible, qu’un infini besoin de repos et d’oubli. Car, toujours, il revoyait la scène qui, dans le temps, avait amené la fuite d’Anthime ; dans son esprit elle n’avait rien perdu de ses couleurs violentes. Or, cette fois, qu’allait-il se passer ? « Et à quoi bon ? se disait-il, puisqu’il n’est aucun remède possible, à quoi bon ?… attendons quelques jours… oui !… encore quelques jours ! » Alors, seul moyen d’éviter le tête-à-tête, il s’était mis au lit, s’était dit malade, trop faible pour supporter une conversation. Et, depuis ce moment-là, partagé entre son deuil, sa douleur de père, de soudaines poussées d’animosité et l’effroi que lui inspirait l’explication inévitable, il restait dans sa chambre, caché derrière ses rideaux, pareil à un animal blessé. Tous les matins, la visite de son fils le mettait au supplice. Plusieurs fois il avait été sur le point d’ouvrir la bouche, mais toujours il l’avait laissé partir, stupéfié de n’avoir encore rien dit, honteux de sa faiblesse, et la justifiant par mille bonnes raisons : « Le silence est un levier d’énergie ; ce délai lui laissait les loisirs de la réflexion ; le mal accompli ne s’efface pas avec des reproches ! »

Mais s’il craignait ainsi les mots c’est que, malgré tout, en dépit de tous ses griefs, il ne pouvait s’empêcher d’aimer son fils. Quelque chose, quand même, dans son cœur, échappait aux ravages des faits, et de toute cette destruction se dégageait encore une âme de tendresse qui ne voulait point mourir.

Et à mesure qu’il attendait, qu’il temporisait, un apaisement s’opérait en lui :

« Comment, se disait-il, aurait-il appris à lire dans une âme comme la mienne, une pauvre âme qui ne sait que se renfermer ? Il ne me connaît pas, je ne le connais pas beaucoup mieux ! C’est de ma faute ; je ne me suis pas efforcé de posséder son âme. C’est qu’aussi cette pauvre Émilie me découragea !… En vérité, il semblait qu’elle n’eût un fils que pour jeter de la poudre aux yeux des autres !… mais je n’aurais pas dû céder… j’aurais dû lutter contre ce faux amour-propre… tenir jusqu’au bout ! »

Il se repentait de n’avoir pas pris son fils par la main, de ne l’avoir pas emmené avec lui dans la campagne, au lieu de le laisser dès son jeune âge s’éprendre de vaines dissipations !

Il lui aurait appris à aimer les animaux, les arbres, il lui aurait dit devant les choses simples de la nature de ces paroles qui sont des semences éternelles.

« Car il n’est pas méchant ! s’affirmait-il à lui-même, il est spontané, généreux… alors ? » Alors, maintenant, pendant des journées entières, il construisait des projets, il échafaudait des rêves.


Depuis quelques jours une idée le hantait, qui, du même coup, dans son effervescente solitude, avait pris des proportions prodigieuses. Il ne songeait plus qu’à cela ; cette idée le nourrissait. Enfin, ce soir, elle avait atteint ce degré d’épanouissement qui fait éclater l’action. De toute la nuit il ne put dormir. À tout instant, il se levait, faisait le tour de sa table, allait voir l’heure ; son imagination s’exaltait, il avait la fièvre et, à un moment donné, il s’écria : « Oui, oui !… le mal est plus fort que nous !… il nous fait mordre la poussière !… Mais l’instant d’après, nous nous relevons, nous rions dans le soleil, nous chantons parmi les feuilles vertes ! »

Le lendemain, quelques instants avant le déjeuner, son fils, en entrant dans sa chambre, le trouva non plus sous ses couvertures, mais assis sur son séant, et le visage clair sous ses rideaux relevés.

« Bonjour, mon père, comment… ?

– Oh ! bien mieux, interrompit-il, beaucoup mieux, Anthime… Je suis même, sais-tu, fatigué de cette chambre… Je voudrais prendre l’air, sortir… Dis-moi ? veux-tu me faire le plaisir de m’accompagner ?… Nous irions dehors… là-bas ?

– Bien volontiers, répondit Anthime, tout surpris, mais vous n’êtes certainement pas rétabli, et ce peut être une imprudence… ?

– Non, non !… j’ai besoin de lumière… sûrement… j’ai besoin de… de respirer l’air des arbres… de… et puis, je ne serai pas seul, n’est-ce pas ?… nous serons ensemble !… Ah ! vois-tu… j’ai besoin de lumière ! »

Dès que son fils fut parti, il se leva, passa sa robe de chambre et alla ouvrir sa fenêtre.

L’air, frais, piquant, se chargeait d’odeurs de terre, de lait et de paille. Dans le jour gris, les feuilles dernières des platanes remuaient à un vent léger. Les toitures de tuiles dégouttelaient. Et il resta là un instant, le regard perdu vers un coin de forêt que, de cette place, on pouvait apercevoir.

Quand, l’après-midi, il parut dans la cour, vêtu comme pour ses chasses aux champignons : ses bottes et sa longue lévite, et son vieux chapeau, Anthime, qui l’attendait, siffla fortement. Michka bondit hors du bûcher, puis s’arrêta net, les oreilles pointées vers son maître.

« Non, Anthime, n’emmène pas ton chien.

– Pourquoi ?… cette promenade ne lui ferait pas de mal. »

Mais le père insista : « Je préfère que tu ne l’emmènes pas.

– Alors, va coucher ! » jeta Anthime, qui suivit son père, en se retournant pour voir si le lévrier obéissait.

Michka, replié en demi-cercle, les oreilles en auvent, semblait vouloir, avant de regagner ses falourdes, élucider le motif de cette rebuffade. Enfin il bâilla et, résigné, s’en retourna, en se berçant paresseusement sur ses reins hauts et minces.

Les deux hommes s’avançaient sur le milieu de la route, d’un pas relevé, conduit par M. des Lourdines.

« Nous n’aurons pas de pluie, déclara-t-il.

– Je ne pense pas », répondit distraitement Anthime, à qui cette promenade à pied, les bras ballants, sans son chien au moins à siffler de temps à autre, ne souriait guère : ennui pour ennui, il eût préféré cent fois flâner autour de Frédéric et du Comte Caradec.

« Singulière idée ! » se disait-il, car son père lui semblait loin d’être guéri ; sa grande lévite et son grand chapeau le faisaient paraître plus maigre encore. De plus, il s’étonnait de le voir marcher si vite, la tête en avant, comme lourde de l’idée d’un but à atteindre, la fourchetine frappant le sol à chaque pas, tout à fait la tournure de ces hommes qui s’en vont à pied, le bissac au dos, d’une ville à une autre ville.

« Sans doute, pensait-il encore, il va me toucher un mot de mon héritage. Pauvre père !… mais c’est vraiment mal juger de la discrétion de Michka ! » Il s’en fallut de peu que, gaiement, par légèreté d’esprit, il ne laissât échapper cette boutade ; et, nonchalamment, il tourna la tête vers les côtés de la route, où ce n’était, des deux bords, qu’un interminable tableau de l’hiver : des prés, toujours des prés, jaunis, marécageux, enclavés des mêmes arbres de coupe, des mêmes haies monotones ; et à droite, à gauche, dans le fond des traverses, devant leurs placis boueux, de vieilles fermes roussâtres, à la porte desquelles, immanquablement, s’égouttaient des bidons. Tout l’horizon se hérissait d’arbres tors et coudés, des branches fourchues, hersant les bords du ciel, d’un vaste ciel pâle où se boulaient, en des cernes ardoisés, de grands nuages pénétrés de lumière diffuse, vitrifiée, blanche comme l’amiante, Et ces grands nuages, poussés par la brise, très bas, balayaient la campagne.

M. des Lourdines allait toujours sans ralentir son pas. Anthime, un peu en arrière, l’observait :

« Il a joliment la tournure d’un campagnard ! se disait-il, un vrai paysan ! Naturellement !… à force de vivre au Petit-Fougeray ! »

Mais jamais cette particularité ne lui avait sauté aux yeux comme aujourd’hui.

« Ne sommes-nous pas rendus, demanda-t-il, au placis des corbeaux ? Est-ce qu’on s’y bat toujours ?

– Toujours ! » répondit M. des Lourdines, qui s’arrêta aussitôt,

C’était une clairière. De temps immémorial, les gars du Douet et ceux des Frêlonnières s’y rencontraient à la Saint-Christophe ; et là, sans autre raison d’en venir aux coups que la coutume, ils s’acharnaient les uns sur les autres, et on en citait qui avaient été tués.

« N’est-il pas vrai, demanda encore Anthime, en indiquant, sur le bord du chemin, de ces chênes qui, étêtés et rognés, ont pris figure de monstrueux cynocéphales, n’est-il pas vrai que l’ancien évêque de Luçon, Mgr Corlazeau, les prenait pour des hommes ?

– Tu te souviens donc de cela ? fit entendre, d’une voix tout heureuse, M. des Lourdines en regardant son fils avec émotion ; cela est, ma foi, vrai !… très vrai !… Mgr Corlazeau avait la vue basse, et quand il rentrait, le soir, de ses tournées pastorales, il prenait ces arbres pour des paysans accourus sur son passage, et il les bénissait. Ah !… vraiment ?… tu te rappelles cela ? et… et ce chêne, le reconnais-tu ?

– Ce chêne, dit Anthime…, mais c’est le chêne des agaces, le chêne des pies. Je me souviens d’y être venu autrefois avec mes petits camarades. »

On eût juré que dans le triste jour de ce ciel enneigé il y avait en ce moment du soleil sur la figure de M. des Lourdines.

« Ah ! dit-il, cette bonne lumière me fait du bien ! »

Et, avec plus d’énergie encore, il reprit sa marche.

Ils étaient en pleine forêt, dans les allées, par les brousses. Ils marchaient, marchaient, traversaient des troupeaux de vieux chênes, des bois de bouleaux argentés, des sapinières où, dans une nuit de murmures, dormaient des tas de bois écorcés sur des sols de copeaux roussis par les pluies.

Ils gravissaient des pentes minées de terriers de renards, dévalaient au bruit, lointain sur les cailloux, d’un cours d’eau gonflé par les averses.

Parfois, la forêt s’éclaircissait, semblait déclarer sa limite, mais c’était pour se reformer, pour les ressaisir encore ; et c’était toujours aussi, dans le clair des cimes, les grands nuages, qui marchaient dans le même sens qu’eux, tout près d’eux.

« Mais où m’emmenez-vous donc, mon père? demanda Anthime, que cette marche, à la fin, par des raccourcis souvent incommodes, intriguait fort.

– Viens, Anthime, suis-moi toujours.

– Ah ! vous la connaissez, votre forêt ! vous la connaissez mieux que moi !

– Eh ! oui… je la connais mieux que toi ! »

Un chemin creux, qu’il leur fallait prendre, se présenta, empâté d’un talus à l’autre d’une boue profonde.

M. des Lourdines, sans hésiter, y entra, enfonçant jusqu’à la cheville. Anthime préféra grimper sur le talus, où il ne s’avança que lentement, dans un bruit d’étoffe accrochée. La terre grasse s’éboulait sous ses semelles, il glissait sur des mousses visqueuses, les épines de la haie lui entamaient les mains, tandis que, plus loin, son père avait depuis longtemps touché le terrain solide.

« Anthime ! appela M. des Lourdines dont la voix, dans l’étroit couloir, résonna comme sous un caveau, descends donc dans le chemin… Ah ! si tu étais un petit enfant, je te porterais sur mes épaules ! »

Anthime rit et déclara qu’il préférait poursuivre dans les épines – dont il se tira à grand-peine.

« Tiens ! remarqua-t-il, nous voici hors de la forêt ! »

Ils débouchaient, en effet, en plein espace, devant un ciel immense.


Là-haut, très haut, sur la gauche, au sommet d’un coteau dénudé qui découvrait de toutes parts son ossature de granit, au faîte d’une âpre montée, drapée de l’or calciné des fougères, se dressait une croix.

« Qu’avez-vous donc, mon père ? »

Le vieillard s’était arrêté, comme si le souffle lui manquait.

« Ce n’est rien, dit-il, en posant sa main sur le bras de son fils… mais, viens !… je voudrais t’emmener là-haut. »

Il indiquait la croix.

Alors, d’un pas ralenti, ils se remirent en marche et montèrent, parmi les rochers, jusqu’à ce plateau qui était le lieu le plus élevé du pays.

Il s’appelait « le mont de la Croix Verte ».

M. des Lourdines y rattachait le souvenir de ses plus chères solitudes. Il était resté là des journées entières, assis dans les fougères, regardant, de là-haut, passer l’ombre des nuages, comprenant des choses que nulle part ailleurs il n’eût comprises. C’était sa montagne des Oliviers.

Au sommet, sur un socle brut, une antique croix de granit s’élevait dans l’atmosphère, haute, avec ses bras courts, dégarnis comme après la mise au tombeau. Sereine, elle semblait planer là de toute éternité, sous les coups d’aile du vent et dans les rayons de l’air.

Mais la terre, la vieille terre limoneuse, comme jalouse de ce jet dans l’indépendance du ciel, l’avait rattachée à son empire, en soudoyant contre elle une lèpre ardente de lichens. Tous ces parasites, mêlés aux frisures des mousses, au safran sanguin des rouilles végétales, agrippés à ses flancs et collés sur sa face, lui faisaient une gaine croûteuse de verdure et de vieil argent.

Et c’était, sous elle, en se tournant vers le sud, un pays immense, presque illimité, vingt lieues d’horizon, vingt lieues de collines nues.

Les plus proches, massives, sans une végétation, rayées de petits sentiers de chèvres, s’embrunissaient sous la bure des herbes d’hiver ; et les autres, plus loin, entrecroisaient leurs monstrueuses épaules, s’allégeaient dans le bleu, plus pâles toujours, prolongeaient dans l’au-delà des brumes le fil de leurs contours onduleux, inapaisés, qu’on eût dit à la recherche d’un introuvable repos. Et, à l’extrême horizon, là où la réalité devient songe et n’est presque plus que de l’air, on voyait les plus lointaines se soulever encore.

Les deux hommes n’étaient plus, là-haut, que deux petits points noirs, à peine visibles.

L’ascension avait été fatigante. Au pied du calvaire, ils s’arrêtèrent. Les grands nuages brillants qui les avaient accompagnés continuèrent leur chemin.

M. des Lourdines, essoufflé, s’assit sur une pierre qui gisait là, avec beaucoup d’autres, parmi des chardons. Recroquevillé dans sa lévite et sous son grand chapeau, il ne bougeait plus. Il regardait devant lui, dans le sud ; il ressemblait à un vieux berger qui attend le soir.

Anthime, resté debout, voyait un peu de son profil, un coin de joue et de pommettes décharnées. Après cette marche forcée, maintenant son père lui semblait bien lourd sur cette pierre, lourd d’une façon étrange, et absent aussi, comme s’il venait d’oublier que quelqu’un fût près de lui.

« Il s’est épuisé !… pensait-il ; quel besoin de venir si loin ? Certainement on respire ici… mais il faudra s’en revenir !… »

Son père, sans doute, allait lui parler de son héritage ; il avait même préparé une entrée en matière qui, habilement, l’eût amené à s’en expliquer. Mais, pour le moment, il n’osait pas. Il y avait dans l’immobilité du vieillard, dans son silence, dans l’effort méditatif de ses maigres mains croisées sur ses genoux, quelque chose qui le retenait d’élever la voix.

« C’est qu’il a l’air d’être en prière ! » se dit-il.

Et, à son tour, il regarda l’horizon, se demandant si, tout simplement, son père n’apercevait pas quelque chose et ce que cela pouvait bien être.

Lentement, M. des Lourdines se leva.

« Regarde, dit-il, en s’approchant de son fils, regarde !

– Je n’étais jamais monté jusqu’ici », répondit Anthime, en parcourant l’horizon, gêné tout à coup par la lumière rayonnante des yeux qui se fixaient sur les siens.

Mais le père le dévisagea de plus près encore :

« Ton pays ! dit-il doucement, la brise !… aspire !… elle sent bon, hein ?… elle sent nos vieux arbres, la fumée des brûlots… vois-tu ?… elle suit le même chemin que nous, tout à l’heure… elle vient du Petit-Fougeray… écoute aussi… écoute ! »

De toute sa personne débordait un fébrile enthousiasme.

« Anthime…, continua-t-il…, je t’ai amené ici… eh bien, je vais te dire… voici… voici, répéta-t-il, la gorge serrée : c’est un endroit que j’aime ! voilà, j’y suis venu tout enfant, puis quand j’avais ton âge… et toujours, toujours… Tu vois ? tout ça, c’est nous, c’est notre petite chevance… regarde tout là-bas !… comme… on ne sait pas ! hein ? on voudrait ! ah ! je ne peux pas, je n’arrive pas à dire, mais tu sens bien, n’est-ce pas ? tu vois ?… tu entends ? est-ce que tu n’entends pas quelque chose, hein ?… comme une belle musique ? »

Anthime, qui aussitôt pensa à Nelly, ne répondit pas.

« Maintenant, je vais te dire : je ne reviendrai plus jamais ici !… non, je ne pourrais pas ! J’avais l’habitude, toujours, en rentrant, de monter dans la chambre de ta pauvre mère… maintenant qu’elle est… je ne pourrais pas !… non, non, je ne reviendrai plus jamais… ce n’est pas possible !

« Eh oui !… aujourd’hui, j’y suis revenu, poursuivit-il, les yeux baissés, j’y suis revenu quand même… c’est que, voilà… je me suis dit : “Anthime ne demandera pas mieux que de faire route… nous irons jusqu’à la Croix Verte… Je lui montrerai l’endroit où j’aimais tant.. où pendant de longues journées, longues journées, je venais…” Ah ! Anthime !… petit !… si tu savais les belles musiques, les musiques divines, que j’ai entendues ici !

– Vraiment ? dit Anthime.

– Oui !… les jours d’orage… puis, quand le vent sort de la forêt et se répand sur les collines… Et je me suis dit en pensant à toi : “Il faut que j’emmène là-bas cet enfant ; cela lui fera du bien… son âme a besoin de cela !” »

Il y avait dans cette effusion quelque chose qui décontenançait Anthime, et il ne savait trop que répondre :

« Eh bien, mais… voyons !… voyons, mon père !… il faudra revenir ici… voyons !

– Non ! interrompit sombrement M. des Lourdines en secouant la tête, non !… depuis la mort de ta mère… il s’est creusé… il y a derrière moi trop de souvenirs qui me feraient du mal !… Je suis vieux maintenant… vieux !

– Mais non, mon père, vous n’êtes pas vieux, protesta Anthime, avec le désir de faire prendre à l’entretien une tournure plus gaie ; si, tout à l’heure, vous vous étiez vu marcher, je ne pouvais pas vous suivre !

– Si, Anthime, si, reprit gravement M. des Lourdines, tu ne sais pas ce que c’est que d’être vieux !… surtout tu ne sais pas ce que c’est, quand on devient vieux, que d’être seul. Quand je compte les jours qui me restent peut-être à vivre, sans ta mère, sans… sans… personne !… tout seul dans mon Fougeray, tout seul !… Je suis pris là… oui !… je me demande… »

Il n’acheva pas ; le cœur lui battait ; ardemment, il épiait la bouche de son fils ; son visage ressemblait à celui d’un croyant qui s’attend à voir éclater un miracle.

Anthime égalisait la terre sous sa semelle.

« Mon pauvre père… je vous plains !… mais…

– Mais ? demanda fiévreusement M. des Lourdines, qu’allais-tu… qu’allais-tu dire ? »

Anthime ne savait pas au juste ce qu’il voulait dire, et, embarrassé, il plaça ces mots :

« Il ne faut pas vous désespérer ainsi ! »

M. des Lourdines se détourna.

Sur une colline, fondue au loin dans la substance du ciel, brillait un fugitif atome de soleil. Un instant, de dessous ses sourcils gris rapprochés, il parut s’absorber dans la contemplation de cette petite flamme, et aussi il jeta un regard aux grands nuages qui passaient toujours au-dessus d’eux. Il avait enlevé son chapeau, car une cuisson lui ceignait le front et les tempes.

Enfin, lentement, il fit de nouveau face à ce grand garçon, à la figure distinguée mais amollie par les veilles, qu’il revit tout à coup dans ses souvenirs : petit garçon vêtu d’une veste à brandebourgs et chaussé de bottes à la Souvarov. Et, avec l’atroce sensation que toute son âme, d’un seul coup, se déchirait, il reconnut qu’aucun geste ne se préparait dans ces bras tombants, qu’aucun élan ne se faisait jour dans la paix de ces yeux verts.

Sa voix trembla :

« Anthime !… tu ne sais pas ce que c’est que vieillir !

– Mais… mon père…

– Oh ! non, Anthime, sûrement !… et voilà… tu ne sais pas non plus ce que c’est qu’aimer !

– Mon père… pourquoi me dites-vous cela ?

– Et tu as, naturellement, questionna-t-il d’une voix étranglée, l’intention de retourner à Paris ? »

Anthime ne répondit pas. Son père le regardait, le fixait au front, comme s’il voyait, à cette place, se dessiner une marque. Puis, tout à coup, ses joues se marbrèrent de rougeurs, ses narines blanchirent :

« Misérable ! » cria-t-il.

Car, ce qu’il n’avait pas prévu, une colère subite s’était coulée en lui, l’avait envahi de son flot violent.

« Misérable !

– Quoi !… qu’est-ce que vous avez ? balbutia Anthime, tout pâle.

– Ah ! je te tends mes deux vieilles mains et tu ne veux pas les voir !… tu te refuses !… Eh bien, non ! je ne puis plus me taire !… Muller m’a écrit… oui ! je te le cachais… Cet homme, cet usurier, il m’a écrit !… ne nie pas, ne nie pas ! malheureux !… l’enquête est là… nous savons tout… ne nie pas ! tu as refait des dettes… six cent mille francs ! Sans savoir comment tu paierais !… sans savoir !… C’est infâme ! Je ne te disais rien… je gardais ça… j’avais honte de parler !… Enfin, je me disais : “Il n’a pas pensé à nous !… c’est mal, oh ! mal !… mais, tout de même, s’il lui restait là quelque chose ?… si son âme ?…” Ah ! malheureux ! je m’étais raccroché à un rêve ! oui !… Je t’ai amené ici… je me disais : “Il verra cela, il sera ému… il aura un geste filial, un élan !” Ce seul mouvement de tendresse aurait tout racheté, tout payé ! Oui, oui, c’est bien sûr !… Et si, là, tout à l’heure, convaincu de disposer encore de tes moyens d’indépendance, tu m’avais dit… seulement dit : “Mon père, puisque ma mère est morte, que vous souffrez d’être seul, je vivrai près de vous, je serai votre fils !” Oh ! alors !… alors !… quelle compensation tu m’aurais donnée !… quelle joie tu m’aurais donnée ! “Tu m’as ruiné, je t’aurais dit, tu t’es ruiné, mais au moins ton cœur te reste, enfant prodigue… et viens-t’en dans mes bras !” »

Il se tut ; il était à bout de souffle et de forces.

Anthime l’avait écouté, en tenant braqués sur lui des yeux d’effarement, l’esprit dispersé par tous les sentiments qui se le partageaient à la fois : la stupéfaction, l’indignation contre son créancier, un profond malaise à se voir rejeté si loin de la façon dont il avait coutume de traiter toutes les questions d’argent.

« Mais, mon père, s’écria-t-il, vous vous exagérez les choses !… Il est vrai, oui, j’ai fait quelques emprunts, nécessités du reste par les besoins d’une entreprise… d’un haras, justement… Mais ne vous mettez pas pour cela dans un état pareil… ces choses-là se font tous les jours !… Je rembourserai.

– Il y a encore ceci, reprit, plus bas, d’une voix entrecoupée, épuisée, M. des Lourdines, sans s’arrêter à ce qu’il savait être un mensonge, et sentant que, décidément, tout un monde les séparait : … Pour nous sauver l’honneur !… pour t’épargner la prison !… j’ai mis en vente les métairies… ton héritage… tout le bien de famille… Ce Muller sera payé… c’est une affaire entendue… bientôt nous n’aurons plus que trois petits milliers de francs de revenus… nous vivrons comme des paysans… Ah !… tu nous croyais donc bien riches ! »

Anthime verdit et dut s’appuyer contre le socle de la croix.

« Qui donc t’avait mis cela dans la tête ? »

Le visage d’Anthime se décomposait.

« Trois mille francs !… Vous me dites cela pour m’effrayer !

– Hélas !… non !… non ! fit M. des Lourdines avec un accent si douloureux qu’aucun doute n’aurait dû subsister dans l’esprit d’Anthime.

– Vous me dites cela… pour me punir !

– La Charvinière et deux borderies… voilà tout ce qui nous restera !

– Vous n’avez pas fait cela !… mon père !… Vous ne ferez pas cela !

– C’est presque fait, Anthime.

– Ah !… ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai ! »

.......................................................................


Le vent s’élevait et fraîchissait. Le jour touchait à sa fin, mais ce n’était pas la pourpre des belles soirées. De par tout un ciel de cendre planaient de hautes envergures vertes, d’immenses déchirures glauques, qui se déployaient en des champs de lumière attristée, dans d’infinis lacs d’amertume. Un grand fleuve de brouillard submergeait les collines.

Anthime, courbé sur le socle de la croix, pleurait.

Enfin, ces sanglots, que le vieil homme écoutait, lui baignaient le cœur d’une pluie douce et tiède. Pour la première fois, il voyait des larmes couler des yeux de son fils. Il ne restait plus en lui trace de colère, tout s’était apaisé, et il se félicitait d’avoir réprimé, au moment où il lui venait sur les lèvres, le reproche sanglant pour le coupable d’avoir tué sa mère.

Lorsque, soudain, découvrant son visage, Anthime voulut se jeter à ses genoux :

« Pardon ! mon père, pardonnez-moi ! »

Il l’arrêta aussitôt :

« Non ! lève-toi, lève-toi !… Je ne veux pas !… pas à genoux ! pas à genoux ! Aussi moi, j’aurais dû, dans le temps… c’est de ma faute !… Nous sommes deux malheureux ! »

Il leva les yeux sur la croix qui, maintenant, dans le crépuscule, s’élevait toute noire vers les grands nuages verts qui s’assombrissaient ; et elle lui apparut si sépulcrale, si menaçante au-dessus de son fils, replié en un tas et noir comme elle, qu’il s’écria : « Viens !… viens !… Anthime !… Allons-nous-en… allons-nous-en ! »

Et il l’entraîna.

Il l’entraîna par la descente, dans les rochers.

Anthime butait contre les pierres, contre les racines, comme un homme ivre. À chaque faux pas, il se rapprochait de son père. Celui-ci le sentait près de lui, faiblissant, se rendait compte que, seul, il s’en fût sauvé à l’aveugle, devant lui. Ils allaient côte à côte, sans se rien dire.

Dans le chemin creux, Anthime marcha en pleine boue.

« Serait-il sauvé ? » se demanda M. des Lourdines.

Peu à peu, l’obscurité avait envahi la forêt. Ils marchaient, presque sans rien voir, contre le vent, qui agitait les pans de leurs manteaux.

Dans les branchages, la lune se levait, lentement.


Ils arrivèrent au Petit-Fougeray très tard et harassés. Les domestiques, inquiets, les reçurent avec plusieurs lampes, comme pour mieux les voir. Anthime se cachait la figure dans son col relevé. Ce que disait M. des Lourdines, pour expliquer leur retard, n’avait pas grande suite. La maison, avec une odeur de soupe aux choux, était chaude à leurs visages pincés par la bise de décembre.

Anthime refusa de manger, il n’avait pas faim ; et tandis que son père, défaillant du besoin de réparer ses forces, s’attablait dans l’office, devant une soupière, il monta dans sa chambre et s’y renferma.

Un feu brûlant lui desséchait la gorge ; il avala une pleine carafe d’eau.

Puis il se jeta sur son lit, tout habillé, et resta là, sur le dos, les yeux ouverts, la bouche ouverte. Il ne pleurait plus. Il avait la sensation d’être enterré vivant. Tout son être sombrait dans un abîme d’épouvante !… Plus un sou !… plus rien !… la ruine ! Il ne savait pas bien en quoi cette chose-là consistait, mais c’était là une chose effroyable ! À lui, qui n’avait jamais connu que le plaisir, il lui fallait le plaisir ! Et, tout d’un coup, brutalement, cela s’arrêtait, dans une nuit noire ! Il ne voyait pas, il ne comprenait pas autre chose !…

Une fièvre intense s’était emparée de lui ; et il répétait : « Je-n’ai-plus-d’argent !… Je-n’ai-plus-d’argent !… »

Ses poumons manquaient d’air ; il avait perdu le souffle de la vie, ce qui la soutient, ce qui en forge l’unique raison d’être… Sans argent ! sans crédit! comment vivre ?… pourquoi vivre ?… Il perdait pied dans des ténèbres !…

Des convulsions nerveuses le secouaient tout entier.

« C’était donc cela ! » Ah ! oui… maintenant il se rappelait, il n’y avait jamais pris garde, plus qu’aux faits de la rue, plus qu’à ces menus événements qui se passent en dehors de nous, regardés un instant, et qu’on oublie en tournant la tête !… « C’était donc cela ! Le petit de Mellière s’était ruiné, et il s’était brûlé la cervelle ! de Mierne s’était ruiné, et il s’était fait soldat ! de Flibure s’était ruiné, et il avait disparu ! et d’autres, d’autres encore ! on n’entendait plus parler d’eux ! ils étaient ensevelis !… et lui ?… lui aussi était ruiné !… ruiné !… »

Comment ? Que lui était-il arrivé ?

Il ne le savait plus, il avait joué… il avait passé des nuits… il avait comblé ses maîtresses… l’argent avait fondu !… il ne savait plus !

Et maintenant, il lui faudrait vivre au Petit-Fougeray, près de son père ! Et les autres, là-bas, diraient : « Tu sais bien, des Lourdines ? Eh bien,… il est rasé ! »

Mais non !… Cela ne se pouvait pas !… C’était là une chose aussi impossible que d’aller réveiller sa mère dans son cercueil !

Et il gémissait : « Mon Dieu !… Oh !… mon Dieu ! »

De l’autre côté de la cloison, M. des Lourdines écoutait.

« Il se plaint, s’inquiétait-il, il se plaint !… le pauvre petit bougre ! » « Ah ! mes amis, vous voilà bien écrêtés ! » dit Perrine, en posant devant les domestiques, attablés pour la collation de quatre heures, la terrine de « fressure ».

Et elle se mit à pilonner dans une jatte une moche de beurre, pour en faire sortir le petit-lait.

« Oui-da !… bien écrêtés ! Allons, mange… pauvre Célestin ! »

Depuis quelques jours, ils savaient tout ; ils savaient même beaucoup plus long encore ; sans qu’il y eût à cela de quoi s’étonner, si l’on songe que la vieille gouvernante du conseiller Lamarzellière n’était pas femme à écouter aux portes en se bouchant les oreilles.

« Qu’est-ce que vous voulez ! fit observer Frédéric, qui mastiquait vigoureusement, la plus mauvaise affaire de toutes, c’est encore de perdre la vie !… »

L’air sombre, Célestin riposta :

« C’est pourtant la plus juste ! »

C’était le surlendemain qu’il devait quitter le Petit-Fougeray. Il y était entré à douze ans, comme berger, et il en avait cinquante-cinq. Alors ce qu’il mangeait ne voulait plus passer ; il était forcé d’appuyer son pouce sur sa pomme d’Adam ; ses bras étaient lassés, comme s’ils avaient fauché depuis le lever du jour !… Un peu de jalousie aussi à l’égard de Frédéric, lequel, en sa qualité de cocher, demeurait, à cause de la jument, indispensable pour le service de la maison.

« Faut point parler de la mort ! dit Perrine, mais ça fait tout de même grand-pitié de voir le malheur tomber sur les innocents !… Ah ! je voyais bien ça, dans le temps… quand M. Anthime endormait sa mère, que notre pauvre monsieur, qui est la sainteté de la bonté, mollissait toujours !… Je n’élevais point mon avis… non !… parce que c’est à celui qui est là-dedans à savoir se conduire… mais, que je me disais, ils ne font point de remarques !… ils n’ont point de direction !… ils aiment mieux la parade que la nature !… eh las !… tout ce beau triomphe finira bien par crever !… Et je n’avais point tort… la preuve, c’est qu’ils l’ont mis en prison !… Ah ! il ne vaut point son père !

– Son père ? dit, en fronçant les sourcils, Célestin, son père est un bon maître… et qui n’a pas plus d’orgueil qu’une racine !

– Tout ça, déclara à son tour Frédéric, c’est sûrement bien triste, mais M. Anthime, je le connais aussi bien comme vous… À tout coup, ce n’est point un méchant garçon… ah ! dame !… il aimait s’amuser, et c’est ce qui l’a perdu… Mais il ne faut point dire : sa main gauche ne sait point, jamais, ce que donne sa main droite ! »

Perrine s’arrêta de pressurer son beurre :

« Eh bien, je vais te dire, moi, Frédéric : il n’a point de finesse !… je l’ai vu un jour… tin !… un dimanche que j’allais à vêpres, que j’étais rendue aux Quatre-Chemins… je le voyais qui s’en allait sur son cheval, son grand cheval rouge, tu sais bien ?… tout soudain, v’là le cheval qui se mate… et M. Anthime par terre… je fais un cri, et quand j’arrive, je le trouve qui enlevait ses éperons, et qu’il me les donne à remporter !… que j’ai été obligée d’aller aux vêpres avec !… et des éperons qui étaient longs !… Sainte Vierge !… qui étaient longs !… que je ne savais point où les cacher ! que M. le vicaire riait en me regardant, et tous !… Non, non, je vous dis, il n’a point de finesse ! D’abord, quand on a de la finesse on ne va point dépenser sa vie avec un tas de scandaleuses !… et notre pauvre monsieur ! ah ! on peut dire qu’il fait son salut !… À moi, les sangs me « bouillent » quand je le vois, maintenant, s’en aller devant lui, terrible et triste !… Et celui-là !… regardez-moi celui-là !… en a-t-il un museau ! où a-t-on jamais vu un museau pareil ! achevat-elle, irritée, en montrant Michka qui se chauffait, royalement étendu devant l’âtre.

– Je te l’ai déjà dit, c’est un lévrier russe, quoi ! dit tranquillement Frédéric… j’en ai vu plus d’un ! On voit bien, Perrine, que tu n’es jamais entrée en Russie, ni à Moscou !

– Moscou ! Moscou !… J’crois bien plutôt que le diable y a mis la main !… Allons ! déguerpis !… purifie la cuisine ! »

Son torchon claqua. Michka ouvrit les yeux et se dressa sur ses pattes de devant.

« Laisse-le donc se chauffer, conseilla Frédéric, il n’a point fauté, lui !

– Point fauté ! point fauté ! »

Elle s’avançait, menaçante. Michka se leva et sortit, de son trot sec et effilé.

« Sale chien !…

À ce moment, Estelle entra bruyamment. Elle avait le visage rouge et animé.

« Eh bien, qu’est-ce qu’il t’a dit, Estelle ? demanda Perrine.

– Je suis contente, répondit Estelle, qui paraissait tout émue ; il m’a dit qu’il était très satisfait que j’épouse Joseph, que Joseph était un bon garçon, et que les enfants que j’aurais, il faudrait les mettre dans le droit chemin…

– Je pense bien, notre pauv’ maître !

– Ce n’est pas tout ; il a ajouté : “Estelle, tu es une bonne fille, tu as bien soigné madame, et, puisque tu te maries, je veux te laisser un souvenir d’elle.” Alors il m’a emmenée dans la chambre de madame et m’a dit de prendre ces deux robes-là : “C’est pour toi, pour te faire des atours.” Et regardez, acheva Estelle, dont les yeux rayonnaient, c’est tout soie ! »

Perrine tâta l’étoffe.

« Bonne Vierge ! oui… c’est tout soie !… Ah ! te voilà nippée, petite… Mais c’est toujours pas moi qui oserais pouiller ces affûtiaux-là ! »

Et, comme la robe passait de main en main, on vit, dans la cour, tout contre la fenêtre, s’arrêter les roues d’une carriole.

Une peau de mouton fut rejetée sur le dossier du siège.

« Bonjour, la compagnie ! fit entendre presque aussitôt une voix timbrée en vigueur, bon appétit… Sapristi ! il fait bon chez vous… dehors ça pince ! – Est-ce que votre monsieur est au château ?

– On peut voir… », répondit Perrine, en inspectant le gros homme qui venait d’entrer, depuis ses brodequins ferrés, à remonter par sa peau de bique qui l’élargissait encore, jusqu’à ses bajoues éclatantes et suifées de belle humeur… « Qu’est-ce que vous lui voulez ?

– Je viens pour son attelage, il sait bien, je suis le marchand de chevaux.

– Ah !… eh bien, dit Perrine, Estelle va monter prévenir notre monsieur… Asseyez-vous donc. Voulez-vous manger un morceau, boire un coup de cidre, un coup de poiré ?

– Oh ! dit l’homme en jetant un coup d’œil sur la table, je prendrai bien un coup de vin… »

Dans sa chambre, assis devant un feu qui ne flambait plus, M. des Lourdines tisonnait, d’un air morne.

À la suite de la scène de la Croix Verte, le geste de son fils pour se jeter à ses genoux lui avait fait prendre d’abord quelque espoir. Il avait pensé le voir entrer, après une pareille émotion, dans la voie des résolutions généreuses et énergiques. Mais cet espoir se dissipait ; Anthime semblait n’avoir rien retenu des paroles qui avaient été prononcées là-bas ; il se tenait à l’écart, muet, effondré.

Et, justement, une grande crainte, une frayeur lui était née de ses dernières réflexions : c’était qu’Anthime, cette tête chaude, ce casse-cou, ne quittât, cette fois encore, la maison !

« Où prendrait-il ses moyens d’existence ? »

Hélas ! ce n’était point là raison de force à le retenir, s’il était décidé de porter ailleurs sa misère ! Alors que serait-il fait de ce malheureux enfant ? Et lui-même, lui-même, que deviendrait-il, tout seul, dans son Petit-Fougeray dévasté ? Ah ! ce ne serait plus la solitude qu’il avait aimée, mais un silence sans échos, sans cœur ! La solitude qu’il entrevoyait maintenant le faisait frémir…

Et là, devant son feu, il se plongeait la tête dans un tas de combinaisons destinées à séduire Anthime, pour qu’il fût sauvé, pour se sauver lui-même.

« Voyons, se disait-il, je saurai bien lui créer des distractions !… d’abord, il aura la chasse ; et puis il aime les cartes ?… eh bien, j’apprendrai, j’apprendrai !… Je lui ferai sa partie… tant qu’il voudra !… tant qu’il voudra ! »

De son côté, il pourrait reprendre ses promenades solitaires dans la campagne, et le soir, encore, s’en aller en secret jouer de la musique sur son cher violon.

Ah ! son violon, comme il l’aimait ! Depuis la lettre, depuis la mort de sa femme, il n’osait plus en jouer. Mais en lui, se disait-il, résidait maintenant toute sa fortune ! Lui seul, dans tout cela, n’avait pas changé ! toujours prêt à chanter, toujours prêt à consoler !

Et la certitude de cet inépuisable recours allait presque jusqu’à le mettre en goût d’une existence toute pauvre, toute cachée au fond du Petit-Fougeray, en compagnie d’un Anthime assagi. Leurs jours seraient unis et calmes, ils vivraient l’un près de l’autre, sans se gêner, en s’aimant bien : « Du pain, un toit… certes, oui, cela me suffirait ! »

« Mais lui ?… mais lui ?

– Je descends », répondit-il à Estelle.


Les superbes animaux, comme s’ils avaient vent que ces hommes entraient pour les voir, relevèrent l’encolure et rejetèrent de côté leurs belles têtes fières, au regard mobile, ombragé de crins.

Le marchand les étudia longtemps, sans parler, en bon maquignon qui sait « boutonner » sa figure ; il examina les dents, chatouilla les ventres, puis demanda qu’on les fît sortir, pour les voir trotter.

M. des Lourdines, en tracassant ses ongles, regardait tour à tour ses chevaux et l’homme. Cela lui faisait grand-peine de les vendre, en même temps qu’il craignait que le marchand ne se décidât pas à les acheter.

« Ce sont de jolies bêtes, fit-il remarquer ; ma pauvre femme les aimait bien !… ils ont peu travaillé…

– Ouais… hum ! dit le marchand, en regardant le ciel, il y aura de la neige ! »

Et il se battit les côtes avec ses bras.

Frédéric tirait sur le bridon, mais le cheval ne voulait pas trotter. Alors, derrière lui, l’homme tapa dans ses mains, racla le sol avec ses semelles. Le cheval releva l’allure ; mais, au retour, ne sentant plus de souliers à ses trousses, de nouveau il se laissa remorquer.

Le marchand grondait.

« Encore une fois ! »

Lui-même, maintenant, courait derrière l’animal, raclait le sol de plus belle, avec le manche de son fouet, jouait du tambour dans le fond de son chapeau, voltigeait, en se balançant, comme un bouc pris d’une gaieté.

Et ce fut le tour du second cheval. Même cérémonial : la claque, le soulier, le chapeau. Au retour, comme son camarade, le cheval rossardait.

Frédéric soufflait, échauffé, vieux.

Dans le fond de la cour, tout contre le grillage du poulailler, apparut un visage exsangue, aux orbites fouillées d’ombre. M. des Lourdines l’aperçut ; le marchand aussi, sans le connaître.

« Sapristi ! sapristi !… eh ! monsieur !… s’il vous plaît… là-bas… voulez-vous faire du bruit ?

– Anthime ! » héla M. des Lourdines, qui parut appuyer cette requête, mais, en réalité, criait ce nom du fond de lui-même, vers cette blanche figure qui l’impressionnait.

Anthime avait disparu.

Il fait le tour des communs, rentre, par-derrière, dans le cellier. Sur des pommes de terre, sur des oignons, il marche dans l’obscurité, vers le fond, vers la lucarne.

Il regarde.

Ce spectacle lui donne l’insupportable sensation de l’irréel. Maintenant, le cheval trotte, incline son cou de cygne du côté de Frédéric, qu’il soulève un peu dans sa course ; derrière lui flotte le sillage de ses crins de ténèbres. Et la voix du marchand : « Ouoh !… ouoh ! » pour arrêter. Le cheval s’arrête, se campe de profil, les naseaux rouges, pleins de vent, face à son écurie qu’il encense de la tête.

Anthime regarde ; il voudrait empêcher cette chose, mais, comme dans les rêves, cette chose est plus forte que lui ! Il s’éprouve débile à mourir ! Il aurait beau essayer de crier : il sent que sa voix n’est plus une voix !

Les deux bêtes sont mises l’une près de l’autre ; le marchand les palpe, avec la main leur bouche un œil, puis l’autre… Les bras à l’accoudoir de leurs reins, il discute… les lèvres de son père remuent, Frédéric rentre sa nuque rouge dans ses épaules. Le marchand tape dans la main de son père ; puis, avec de la paille, il tirebouchonne les queues, attache les chevaux à la carriole, l’un derrière l’autre… Il monte, manœuvre la banquette du siège, rit dans ses joues rebondies sur le cache-nez de laine violette ; un grand coup de chapeau, la carriole se met en marche, et derrière, les poméraniens s’ébrouent, la figure muselée de ces larges bridons de serge dont se servent les paysans pour conduire leurs chevaux sur les marchés…

Anthime sortit précipitamment du cellier, courut devant lui ; il fuyait. Il fuyait à travers les bosquets, cassant des branches. Il alla jusqu’au bout de la propriété, jusqu’aux arbres, derrière lesquels il avait entendu rire les petites filles.

Il s’accula au muret.

La cour se trouvait là-haut, les bois la lui dérobaient, mais il croyait entendre parler le marchand, voir encore à la carriole les chevaux bridés de serge…

Jusqu’ici, aucun fait tangible n’était venu matérialiser, sous ses yeux, l’horreur de sa situation. Or, tout à l’heure, la chose elle-même il venait de la voir, d’en toucher le témoignage irrécusable !

Hagard, il se tenait contre le vieux pan de muraille, les mains crispées sur le lierre.

Il ne savait plus où fuir !

Dès l’enfance, livré par une volonté nulle à toutes les suggestions qui passaient, ne soupçonnant rien des ressources de la résistance intérieure, tout son être, au premier choc, s’était dissous, n’avait plus formé qu’un chaos d’impressions en déroute. Du brillant cavalier il n’était plus resté qu’une misérable chiffe humaine.

Ses amis ne l’eussent pas reconnu, tant il était changé : il n’avait plus de regard, ses traits, on eût dit, avaient perdu leur symétrie, et deux longs plis, partis des ailes du nez, ourlant le creux des joues pâles, modelaient une sorte de museau blême.

Autour de lui, des feuilles mortes couraient, légères, passaient sur le corps de celles qui, détachées depuis plus longtemps, humides et lourdes, commençaient à retourner à la terre.

En cet endroit, protégé contre le gel par les végétations, montait du sol une humidité glaciale. Le vent sifflait dans les arbres, rigides et noirs. Les prairies et les terrains se décoloraient dans l’air blafard, plissé de froid.

Il leva les yeux sur les arbres qui l’entouraient : doués d’une existence animale, semblable à la sienne, ils lui étaient hostiles. Tous ces êtres, parties de la propriété de son père, l’épiaient, le voulaient à eux, voulaient prendre sa vie, l’encerclaient déjà de toutes leurs branches, de toutes leurs lianes ! Contre eux il se sentait sans défense, car il n’avait plus d’argent !

Ses amis, ses compagnons de fête ? leurs figures, déjà presque invisibles, fuyaient de son souvenir. C’était justice : il ne pouvait plus être des leurs ! Et maintenant que sa vie de plaisir se refusait à lui, comment, par quoi la remplacerait-il ? Plus de chiens, plus de chevaux, plus d’équipages, plus rien de ce qu’on peut avoir ! plus rien que des jours inutilisables ! Que la vie allât plus loin, toujours, entraînant les êtres dans son tourbillon, sa vie à lui s’arrêtait là, au pied de ce mur, près de cette vieille statue dont le moignon tendait un fer tordu et rouillé.

Il se rappelait les paroles de son père, à la Croix Verte ! eh !… son père ! Mais son pauvre père n’était qu’un simple, presque un paysan ! Il n’était jamais sorti de ses bois, un nuage faisait son bonheur !

« Regarde ton pays, Anthime. »

Mais son pays, c’étaient tous les hobereaux de la région, toutes les familles de Poitiers, qui allaient commenter sa ruine et le clouer à leur pilori ! Il faudrait, pour se sauver de l’humiliation, de la honte, se cacher d’eux, ne plus se montrer jamais, se bauger au fond des taillis !

« Ah ! cria-t-il, la figure convulsée, les bras tendus, ma fortune ! ma fortune ! »

Son appel avait retenti dans le bois.

Il s’éloigna, en longeant le muret. Puis il s’arrêta.

De l’autre côté de la clôture partait un bruit sec, semblable au claquement d’une tige que l’on casse. Il se pencha, regarda… Courbée au milieu des choux, une vieille femme faisait sa récolte. Ses larges reins de droguet écartaient, en avançant, les feuilles. L’on eût dit d’une bête en train de brouter. Un moment elle redressa son visage, un visage grimaçant et pauvre, et regarda le ciel comme s’il n’annonçait rien de bon.

Anthime l’examinait. Un sentiment étrange s’emparait de lui : il sentait que la force des choses l’avait, pour toujours, rapproché de cette femme ; que, de sa figure de viveur, elle avait fait aussi, à jamais, une figure grimaçante et pauvre !

Et, instinctivement, comme elle, il leva les yeux…

De tout l’horizon, sous la poussée d’un vent annonciateur de neige, se pressaient de lourdes légions de nuées sombres, masses fumeuses qui, lentement, sur le fond blanc des trouées, se désagrégeaient, se tordaient en de noirs remous.

Et tout le ciel en était envahi… Le surlendemain, dans la matinée, il était couché sur son lit. C’était maintenant sa place habituelle ; il ne le quittait plus que pour les repas. Le jardin lui inspirait un insupportable malaise : il ne s’y aventurait plus.

La tête enfoncée dans l’oreiller, il s’abandonnait à ses pensées, toujours les mêmes, toujours le désespoir de sa ruine, toujours l’effroi de cet avenir qui commençait pour lui, inintelligible, qui n’était plus le sien ! Le moindre bruit dans la maison l’irritait, touchait en son être mille places douloureuses.

Michka ne couchait plus dans sa chambre. La vue du lévrier l’exaspérait, il ne le voulait plus à côté de lui : ce chien, c’était sa vie passée qui venait poser ses pattes sur le lit et quêter une caresse !

Parfois son esprit, comme une souris que le chat laisse faire quelques pas en liberté, s’évaguait, mordu et remordu, dans des directions puériles, vers des objets vides de sens, sur les bouquets, par exemple, que dessinait la tapisserie de sa chambre. Par le caprice de lignes, chacun de ces bouquets laissait voir, au milieu des fleurs, une certaine tête de taureau, et aussi une tête d’homme barbu, coiffé d’une toque à plumes. La découverte de ces figures datait de l’époque où, pendant quarante jours, la rougeole l’avait retenu au lit. Alors, il avait bâti une foule d’imaginations sur ce taureau et sur cet homme, aujourd’hui formes sans histoire et que, seuls, ses yeux retrouvaient.

Il les regardait pendant des heures. À la fin, excédé de ces spectres, il se tournait sur le côté, secouait la tête sous la griffe de l’idée, et, gémissant, s’étirait comme un homme assailli de souffrances intolérables.

Comme il geignait ainsi, des coups violents, apparemment portés avec un sabot, retentirent contre le portail. On tardait à ouvrir, les coups furent répétés : les gonds grincèrent.

De son lit, il avait la vue sur l’entrée.

Machinalement, il regarda : Frédéric parlementait avec une campagnarde ; puis il s’effaça, et la femme entra, avec une charrette que surmontait une bâche verte, et un petit cheval blanc pigrelé, dont les œillères en mauvais état battirent, comme des volets ouverts et fermés par le vent.

Anthime se trouvait bien loin déjà de la pensée de cet équipage, lorsqu’il apprit, par la voix de Frédéric, venu toquer à la porte de son père, que la campagnarde de tout à l’heure était la sœur de Célestin.

Il en fut très contrarié. Il n’ignorait pas qu’Estelle et Célestin dussent partir tout prochainement ; cette femme venait sans doute pour les emmener.

Seul responsable de leur départ, il lui était des plus pénibles de recevoir leurs adieux.

Quelle attitude tenir ? Que leur dirait-il ? Comment les laisser s’éloigner sans un flot de regret ? Car il savait pertinemment, en dépit de l’air d’ignorance affecté par les domestiques, que son histoire faisait plusieurs fois le jour le tour de la cuisine.

Cette pensée lui fit monter le rouge. Il sentit que la honte commençait à le mordre ; mais c’était moins la honte d’avoir dilapidé une fortune que celle de n’être plus qu’un pauvre.

Il chercha les moyens de se soustraire à cette entrevue : s’ils quittaient sur l’heure, il n’avait pas à se montrer ? Ce départ, il l’ignorait, n’ayant pas été prévenu.

… Malheureusement, son père ne bougeait pas de sa chambre, indice que les choses ne pressaient pas. D’autre part, il n’entrait pas dans les habitudes qu’un villageois se remît en route avant d’avoir pris un repas au château et donné de la litière à sa bête.

Il n’échapperait donc pas !… Il lui faudrait subir cette confrontation !

Avec un soupir, en homme qui avait plus que son compte déjà de ce qu’il endurait, il se leva et alla regarder par la fenêtre : la charrette se trouvait dételée en effet, rangée contre le mur.

La cour était silencieuse, blanchie par le gel.

Un duvet, puis un autre, voletait, comme de la neige. Le froid coupait.

Il referma la croisée et regagna son lit.

Son père ne descendit que pour le déjeuner.


Ils se retrouvèrent l’un en face de l’autre.

M. des Lourdines, aujourd’hui, faisait preuve du même abattement que son fils. Ses grosses paupières étaient toutes gonflées.

C’est qu’il aimait Célestin comme on aime un vieil ami de quarante ans : que de transformations dans la propriété, que d’essais agricoles, que de menus travaux ils avaient faits ensemble ! C’était Célestin qui avait tracé les allées de la futaie, creusé dans la prairie les rigoles d’irrigation, construit le poulailler et la bergerie ! Et dans la maison même, que de chevrons remplacés, que de lézardes bouchées, que de portes consolidées ! Il savait tout faire, ce Célestin, et sans avoir rien appris ! Avec cela plein de judiciaire et toujours de bonne humeur. Il n’était jusqu’aux épouvantails sortis de ses mains qui n’offrissent la physionomie d’une observation comique et en quelque sorte spirituelle !

En le perdant, c’était un peu de l’âme, l’âme rustique de son Petit-Fougeray, qu’il voyait disparaître.

De tout le repas il ne prononça pas une parole ; puis, vers la fin, il dit :

« Estelle et Célestin vont prendre congé de nous… il faut, Anthime… il serait bien que tu fisses acte de présence… »

Ils quittèrent la table.

Anthime suivit son père et s’arrêta lorsqu’il le vit ouvrir la porte de la cuisine.

Un brouhaha de conversation, que menait la voix aiguë de Perrine, jaillit du passage libre, un chaud tumulte enfumé, confusément mêlé à des relents de graisse frite. Il entendit les domestiques se lever tous ensemble.

Son père avait laissé la porte entrebâillée…

Il faillit entrer.

Il serait entré si un profond silence n’eût succédé tout à coup… son père parlait ; il entendit : « Mes bons amis !… »

Il faudrait peut-être qu’il parlât aussi ?

Sur la pointe des pieds, il s’éloigna et alla se réfugier dans la cour. Il y rôda ; mais il évitait de passer en vue des fenêtres de la cuisine… L’odeur de la friture arrivait jusqu’à lui.

Perrine avait soigné le dernier repas qu’Estelle et Célestin dussent prendre au château. Elle avait même fait des crêpes. La brave femme avait aussi voulu que certains enfants du voisinage, lesquels, au besoin, rendaient des services, comme d’aller paître le bétail, eussent aujourd’hui leur place à table, près de Célestin et d’Estelle qu’ils ne reverraient plus.

Dans la cour, Anthime se morfondait. Il avait envie d’aller se cacher au loin, quand même, au mépris de ce qu’on en penserait. Il se disait aussi qu’ils allaient sortir bientôt… Il entendait le bourdonnement des voix… il interrogeait de côté le miroitement des vitres… Son père se trouvait là, en ami, au milieu d’eux… Lui, errait tout seul ! De lui-même, il s’était mis à part, retranché de sa communauté, selon le sort qui lui était désormais réservé : la honte et l’isolement !

Le duvet qu’il avait vu voler le matin commençait à tomber plus nombreux. Il n’avait pas pris garde au froid que ce duvet posait sur son visage et sur ses mains ; il s’aperçut enfin que c’était de la neige.

Puis il vit Célestin passer dans le jardin, du côté du potager : le vieux domestique semblait tout désorienté, ne pas trop savoir où il devait diriger ses pas !

Puis Frédéric traversa la cour et entra dans l’écurie.

En même temps, un fort bruit de voix se répandait dehors. Sur le seuil de la cuisine, un pan de robe noire se retira, comme si la personne, sur le point de sortir, se fût ravisée.

Cette fois, une puissance obscure poussa Anthime en avant, le força à se rapprocher. Les flocons qui lui tombaient sur la figure, sur les yeux, il ne les chassait pas. Il entendait Frédéric parler, en le harnachant, au cheval de la paysanne : « Tu te frotteras demain !… tourne donc, là !… tourne ! » Et les coups sourds des pieds du cheval, sur la litière…

Il s’approcha de la porte de la cuisine.

Dans la fumée, il voyait les visages, des piles d’assiettes, l’allée et venue du balancier de cuivre.

« Pour le coup, disait quelqu’un, par allusion à la neige, voilà les mouches blanches qui volent !

– Hé ! c’est la saison ! répondait une autre voix, la nature nous abandonne !… Où as-tu mis ton bagage, Estelle ? »

Lentement, lentement, il se rapprochait. Les enfants sortirent sur le seuil et, en le voyant, soulevèrent leurs chapeaux, avec un sourire timide et respectueux. C’étaient deux petits gars et une fillette.

M. des Lourdines aperçut son fils et lui fit signe de venir. Derrière, Frédéric sortait de l’écurie, avec le cheval.

Anthime, pris entre deux feux, ne put se dérober. Les conversations s’arrêtèrent. Il se sentit point de mire de tous ces yeux humides ; il vit, tournés vers lui, tous ces visages congestionnés par le repas. Mais le bonjour lui fut donné dans la forme habituelle, sans nuance de froideur ; et il en recueillit, sur le moment, une impression apaisante. Seule, la paysanne lui fit, sans dire mot, une manière de révérence sèche et guindée qui attestait, aussi bien que le fond de sa rancune, le mépris tout particulier du paysan pour le maître déchu de ses finances. Il se sentit rougir.

« Assieds-toi donc ! lui dit son père.

– Vu qu’il est sans femme, le pauvre, fit entendre la campagnarde, reprenant la conversation interrompue, nous lui donnerons la soupe et le coucher ; ce sera toujours autant !

– Voilà ! annonça Frédéric, en curant ses sabots sur le bord de la marche, la jument est attelée.

– La jument est attelée ? dit la femme… alors… si la jument est attelée… »

Estelle se laissa choir sur un banc et fondit en larmes.

« Vous pourriez peut-être attendre un peu ? proposa M. des Lourdines, consterné.

– Eh !… je comprends bien…, mais c’est que la nuit vient vite !… et ma jument n’est point volage, vous savez !… il faut toujours la pousser ! »

Et elle ajustait son châle sur sa poitrine.

Estelle, la figure dans son mouchoir, pleurait, secouée de hoquets, qu’elle s’efforçait d’étouffer.

Anthime ne détournait pas son regard du fond de l’âtre.

Perrine, ayant fait un signe à M. des Lourdines, pour lui faire comprendre qu’il valait mieux ne pas faire durer la chose, se pencha vers la jeune fille :

« Allons ! Estelle… ma petite… du courage !… essuie-moi ça ! Voyons !… est-ce que quand tu seras mariée, tu ne viendras pas nous voir ? En attendant, les Essarts, ce n’est pas à l’autre bout de la France !… et il se trouve bien des occasions !… et puis, lui confia-t-elle plus bas, et puis… je ne suis plus une jeunesse, moi !… il faudra bien qu’un jour, bonne Sainte Vierge !… enfin, qui sait ?… tu es bonne cuisinière, toi… Allons !… où sont tes affaires ? cette caisse-là ? ce carton-là ?… bon… allons ! viens-t’en, ma petiote !… »

Estelle se leva. Confuse de ses paupières meurtries, elle suivit Perrine, qui donnait ainsi le signal du départ, la caisse et le carton dans les mains, clopinant au bruit mou de ses savates.

« C’est si jeune ! soupirait la villageoise…, ça a encore tant de larmes dans le corps !… Mais où est donc Célestin ?

– Célestin ! » appela-t-elle, de cette voix perçante des paysannes, habituées à hucher de loin, dans les champs.

Un des petits gars, son sarrau en tortillon entre les dents, mélopa quelques mots.

« Tu sais où il est ? »

L’enfant fit oui.

« Eh bien, cours le chercher. »

Les galoches détalèrent ; ils étaient partis tous les trois.

Des flocons de neige tombaient, clairsemés, comme retenus encore dans les fonds brouillés du ciel. Par crainte de se souiller, à peine se posaient-ils sur le sol, sur l’eau de la citerne, sur le collier de peau de mouton du petit cheval.

Les enfants, en effet, avaient retrouvé Célestin.

Il arrivait, la tête basse, l’air d’un homme pris en faute. Outre son meilleur chapeau, un petit feutre à bords roulés sur les oreilles, il avait arboré sa veste noire des cérémonies.

« Eh bien,… lui demanda sa sœur, où étais-tu donc passé, mon Célestin ? »

D’un geste gauche, il se passa, avant de répondre, la main sur la nuque, une main qui ne cédait jamais au savon sa couleur de terre. Puis, sourdement, montrant avec l’épaule :

« J’étais faire un tour par là-dedans ! »

Et ses petits yeux, toute malice perdue, restaient fixés dans le vague, comme ceux des oiseaux.

La femme s’était glissée sous la bâche, remuait des bancs, rangeait des bagages dans le fond, et le brancard montait et descendait le long du petit cheval.

« Ça y est ! » dit-elle.

Tout le monde regardait la charrette ; personne ne se décidait…

« Allons ! fit enfin, avec effort, M. des Lourdines.

– Allons ! » répéta, après un silence, Célestin.

Il avait enlevé son chapeau et le pétrissait.

« Monsieur !… monsieur… notre maître ! » bégaya-t-il.

M. des Lourdines lui ouvrit ses bras :

« Viens donc ici !…

« Mon vieux compagnon ! disait-il, en le tenant embrassé, mon vieux compagnon ! »

Célestin pleurait, non pas avec des larmes, mais de tous les muscles de son visage, ainsi que pleurent les paysans. Il essaya de parler, il ne pouvait pas. Il serrait des mains, sans les voir. Anthime lui balbutia quelque chose. M. des Lourdines faisait signe de monter…

Enfin ils se hissèrent, disparurent sous la bâche. Les guides de corde furent secouées ; le petit cheval, avec un bruit de chaîne, passa sa tête par-dessus le bout du brancard et, pour tourner, se porta de côté sur ses jambes roidies. La charrette démarra. En passant sur le caniveau, elle tangua violemment, puis elle roula…


Anthime, s’étant retourné, ne vit plus son père dans la cour ; les trois enfants se tenaient coude à coude, appuyés contre le mur de la maison. Perrine rentrait dans sa cuisine.

Il marcha devant lui, et, trouvant l’écurie ouverte, alla s’y jeter sur une botte de paille.

« C’est moi qui ai fait cela !… c’est moi qui ai fait cela ! Oh ! non, ce n’est pas moi !… je n’ai pas voulu !… c’est Muller !… je n’ai pas voulu ! Stémof, Stémof ! »

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« Monsieur Anthime ! disait à mi-voix Frédéric, monsieur Anthime !… ne restez pas ici !… vous attraperiez du mal !

– C’est Muller !

– Monsieur Anthime !

– Ah !… Frédéric !… Je suis malheureux !

– Hé ! Monsieur Anthime !… quand le soleil se couche, il met bien des bêtes à l’ombre, allez !… levez-vous !… venez !… venez ! répétait le vieux cocher, très ému, en avançant doucement la main.

– Je suis bien ici !… sur la paille !… va ! va !… laisse-moi ! »

Et comme l’autre n’en faisait rien :

« Va !… je te dis, va-t’en ! »

Frédéric, une seconde encore, se tint coi, puis branla la tête et sortit de l’écurie.

Un instant, le bruit de ses sabots s’entêta tout auprès, un seau roula sur le pavé, et le silence tomba… Il faisait nuit dans l’écurie quand la cloche sonna le dîner.

Lentement, comme s’il ne reprenait conscience de ses membres que de l’un après l’autre, Anthime se leva, et, d’abord, resta sur place, étourdi.

Il venait de passer là, en proie au noir essaim de ses obsessions, quelques terribles heures : Célestin ! Estelle !… puis encore et toujours, ç’avait été le taraudage de son dénuement sans retour, la nausée de son existence tarie ; regrets cuisants du passé, angoisse de l’avenir, tout cela se confondait dans une même douleur, douleur physique presque autant que morale : il n’était plus sur cette botte de paille qu’un paquet de chair souffrante. Il se tordait les mains, il appelait Stémof, mettait ce nom, comme un dernier obstacle, entre lui et l’affreuse réalité ; tel l’homme qui, frappé en pleine jeunesse, se leurre au point de supplier qu’on l’emporte là où la mort, s’imagine-t-il, ne pourra pas l’atteindre.

S’accommoder de ce que la vie lui laissait ? Comment l’aurait-il pu ? il n’avait jamais fait de différence entre le sort des déshérités, des calamiteux, des parias, et celui des simples, des sages contents de peu, de ceux qui gravissent la côte en fixant la route, qui, le matin, ne sont pas impatients du soir et, le soir venu, réparent leur journée dans le silence. Quel pouvait être l’intérêt de ces existences ? où prenaient-ils, ceux-ci comme ceux-là, le courage d’accepter leur part ? Il ne le voyait, ni pour eux, ni encore moins pour lui-même !

Et subitement, son esprit, anéanti jusqu’ici par la douleur, s’était ouvert sur le passé avec une lucidité parfaite. Toutes les phases de ce passé lui réapparaissaient ; nettement, il en discernait tous les circuits, tous les reculs : il se revoyait en prise de discussion avec Muller, dans son poudreux capharnaüm de la rue des Mathurins, il entendait sa voix souterraine, il éprouvait le contact de sa main humide. Tel jour, telle nuit, lui redevenaient présents, avec un luxe de détails hallucinants ! Mais, en même temps, par un étrange dédoublement, tout cela lui paraissait se rattacher à la vie d’un autre, qui pourtant tenait de lui-même, d’un inconnu qui portait son nom, d’un spectre dont il partageait les souvenirs ! C’était affreux !

Et soudain, une idée avait explosé, pour ainsi dire, dans sa cervelle : Pourquoi, lorsqu’il s’était agi de descendre le corps de sa mère, pourquoi son père, écartant Frédéric, lui avait-il imposé, à lui, cette navrante besogne ?… Pourquoi, si ce n’est qu’elle avait appris leur ruine, qu’elle en était morte, et que c’était le châtiment !


Alors, avec un gémissement, il s’était laissé aller sur la paille, tout de son long…

Le son de la cloche éveilla en lui l’instinct d’un acte commandé par l’habitude. La routine seule, et non la notion de son repas, le fit se dresser sur ses jambes.

D’un pas vacillant, il traversa la distance qui le séparait de la maison.

La neige, à ce moment, tombait, froide, à gros flocons pressés, croulait sur l’étoffe noire de la nuit. La masse de la maison disparaissait dans l’obscurité. Un peu de lumière seulement, derrière un vitrage, indiquait la place de la porte.

Il entra, se rendit dans la salle à manger. À table, effacé dans la pénombre de l’abat-jour, son père l’attendait.

Il s’assit et, aussitôt, se mit à regarder les gouttes d’huile qui, une à une, tombaient dans le manchon de la lampe.

Ni l’un ni l’autre ne parlaient. On n’entendait que les pas de Frédéric, qui allait et venait, et le bruit de l’argenterie sur la desserte.

Inquiet, M. des Lourdines étudiait Anthime, à la dérobée. Jamais encore il ne l’avait vu comme ce soir, les vêtements en désordre et traînant de la paille, la figure cadavéreuse, les cheveux dépeignés, collés aux tempes comme par une sueur de fièvre !

« Sûrement ! se disait-il, plus alarmé que jamais, il s’en ira !… il va me quitter ! »

Tous les deux continuaient de se taire.

Mais quand Frédéric, son service fini, se fut éloigné dans l’office, Anthime, d’une voix oppressée, sifflante, prononça :

« Mon père !… je voudrais savoir… que vous me disiez… si, avant de mourir, ma mère eut connaissance de mes dettes, et… si elle a su l’étendue de vos pertes ? »

Et, d’un seul tour, ses yeux, injectés d’un feu violent, plongèrent leur sonde dans ceux de son père.

M. des Lourdines rougit légèrement, baissa la tête et, déplaçant machinalement son assiette :

« Non ! » fit-il.

L’hésitation, si courte qu’elle eût été, n’échappa pas à Anthime. Il ne broncha pas ; mais, sans répondre, avec une particulière insistance, comme pour graver les traits de son père dans sa mémoire, il regarda le front haut, plus blanc sur le crâne, trop élevé pour la mince figure émaciée, les yeux restés très bleus, avec quelque chose d’enfantin, toujours, malgré les chagrins, dans la peau fripée des grosses poches, les veines gonflées en sporules à fleur de tempe, les lèvres desséchées et pâles comme après une grave maladie, et le cou enfin, un cou amaigri, consumé, qui se ravinait !

Il se leva et, chose qu’il n’avait pas faite depuis bien longtemps, il alla l’embrasser.

Un éclair de surprise et de contentement détendit l’expression de M. des Lourdines.

« C’est cela, mon enfant, dit-il en le regardant longuement…, va te reposer !… va dormir ! » Anthime entra dans sa chambre comme un fou et, dès la porte, s’arrêta, la lampe haute, en jetant autour de lui des regards effrayés. Il tendit l’oreille du côté du vestibule, et, avec des gestes saccadés d’automate, alla déposer sa lumière. Un instant, il marcha de long en large, en proie à une extrême agitation, puis se laissa tomber assis sur son lit, les membres brisés.

Retourner à Paris, refaire sa fortune ? En effet, il avait entrevu, un moment, cette possibilité, comme aussi celle de se faire jockey ; mais ces idées n’avaient fait que traverser son délire ; elles ne lui avaient pas inspiré le moindre courage ; une issue meilleure s’ouvrait à lui : il allait se tuer !

C’était au souvenir de sa mère, ce soir, que l’idée de la mort s’était présentée à son esprit. Et voilà que, soudain, sous l’influence de cette suggestion, il avait cessé de souffrir, que tous les cauchemars qui formaient le bilan de sa situation : l’engloutissement de sa fortune, la honte, le remords, l’avenir redoutable, que tout cela lui était devenu parfaitement indifférent…

Alors il s’abandonnait, il se laissait couler vers la mort, non pas avec l’incertaine et défaillante volonté de l’homme, mais avec la volonté préordonnée, implacable, du poids lourd qui tombe dans le vide – car c’était bien le vide que sous lui sa ruine avait ouvert.

Et l’ailleurs, dans l’état présent de son imagination, la notion de la mort, en tant que terrifiante, se trouvait abolie ; Méduse se cachait la face, il n’en avait plus peur il ne voyait plus que la Libératrice. Car se donner la mort, ce n’est pas tout à fait mourir, c’est accoler soi-même, et victorieusement, la longue et mince silhouette qui passait sans vous voir.

Mais le premier contact est tout de même affreux : ses dents s’entrechoquaient, il était baigné d’une sueur froide ; ses mains se crispaient dans l’édredon ; avec une expression égarée, il fixait l’ombre portée, gigantesque sur le mur, d’une hure de sanglier, un trophée de chasse… lui-même avait tué la bête… il se rappelait le jour… avec les de Chanteau… On avait bu du vin blanc à l’auberge de…

Il entendit son père rentrer dans sa chambre.

Il voulait lui laisser le temps de s’endormir. C’était ici se tuer trop près de lui ; il se tuerait dans l’aile inhabitée de la demeure, le plus loin possible… Ni son père, ni les domestiques n’entendraient.

Aucun bruit n’arrivait plus de la maison. Il alla à l’armoire, fouilla dans un tiroir, retira deux pistolets. C’étaient des pistolets d’arçon, de gros calibre, des armes magnifiques que le général d’Autichamp avait données jadis à son grand-père, et restées chargées depuis cette époque. Sur la batterie étaient gravés ces mots : « Souvenir d’un blanc à un blanc » et au-dessous : « Bordeaux. »

Il les débourra, renouvela la charge, mais il y mit dix fois plus de temps qu’il n’eût fallu, à cause du tremblement de ses mains, et parce que sans cesse il s’interrompait, croyant entendre quelque chose, comme un grattement contre la porte.

Celle-ci, sans doute, avait été mal fermée, car tout à coup elle s’ouvrit, sous la poussée d’un corps qui se précipita. Il se rejeta en arrière, en cachant ses pistolets derrière son dos. C’était Michka. En deux bonds, le lévrier fut sur lui. Dressé tout debout, bruyant et plaintif, il sautait vers la figure de son maître, tandis qu’avec ses griffes il lui labourait ses vêtements.

Anthime se laissait faire, tout hébété. Il cachait toujours ses pistolets, et regardait, comme s’il ne le reconnaissait pas, cet animal dont la tête, par instants, dominait la sienne, dont les yeux luisaient sur les siens ! Mais, soudain, d’un mouvement nerveux, il écarta le lévrier qui commençait à gémir très fort : « Veux-tu te taire !… veux-tu te taire !… » voulait-il lui dire, mais sa gorge ne rendait qu’un son inarticulé rauque, comme en ont les muets.

Il le forçait à battre en retraite hors de la chambre ; à travers ses caresses il se frayait un chemin, le poussait dans le vestibule. Enfin il réussit à ouvrir la porte qui, de l’étage, donnait sur l’extérieur, du côté de l’avenue. « Va-t’en !… va-t’en ! »

Un froid coup de vent fit tourbillonner la neige jusque dans la maison. Le chien ne voulait pas sortir, se couchait ; avec la jambe, Anthime le jeta dehors… Les hurlements s’éloignèrent très vite, et il n’entendit plus rien…


Il se retrouvait dans l’obscurité. Tout le monde devait être endormi. Le vestibule, toute la maison participaient au silence nocturne de trente lieues de campagne : pas un bruit, rien que les battements de son cœur qui semblaient, à chaque coup, refouler des flots de sang. Ce silence lui attachait aux épaules une peur irraisonnée. Il marcha devant lui, tout droit, en rasant le mur ; et, plus il s’avançait, plus s’accentuait une âcre odeur de moisissure, l’odeur du Petit-Fougeray ! Et tout à coup, figé sur place, il s’arrêta ; il entendait quelque chose… quelque chose venant de là-bas, du fond du corridor où il se rendait… comme un pipeau ?… comme une musette ? Mais est-ce que les bergers font marcher leurs troupeaux pendant les nuits d’hiver et de neige ?… est-ce que ?… Des impressions d’histoires fantastiques lui revinrent de son enfance, il frissonna. Il fit quelques pas, s’arrêta encore, bouleversé : le chant s’élargissait, s’amplifiait ; ce n’était plus un pipeau… mais du violon !… il en était sûr !… Maintenant, il reconnaissait la sonorité particulière des cordes. Il fut saisi d’effroi… Quel violon ?… Bien plutôt, cela se jouait dans sa tête !… oui, il le sentait… dans sa tête ! Il avait une hallucination !… Ces sons lui remplissaient le cerveau, ces sons houlaient sous son crâne, ces sons sortaient de ses oreilles ! Il dut fermer les yeux, car un étourdissement s’emparait de lui ; il perdit l’équilibre et chancela contre le mur…

Accoté d’une épaule, les jambes fléchissantes, il serrait les crosses au point que ses mains ne les sentaient plus ; la sueur coulait à ses tempes. Il attendait que cela se passât… Cela ne se passait point ! Le violon jouait toujours ! Il écoutait : les sons semblaient s’éloigner de lui… ils ne lui faisaient pas de mal… Alors il releva la tête, il reprit son aplomb ; il se rapprocha encore, haletant ; c’était là une chose extraordinaire ! Soudain, il sentit sa mœlle se glacer : plus de doute ! ce chant venait de la chapelle !… un rai de lumière filtrait… le loquet n’était pas mis… Tout tremblant, il poussa légèrement la porte… une onde généreuse de musique l’enveloppa… il recula, stupéfait.

C’était son père qui jouait du violon !

Il voulut se sauver, mais les sons, on eût dit, l’aspiraient à eux ! Malgré lui, il revint, se terra, passa sa tête dans l’entrebâillement ; et maintenant, frappé d’une totale impuissance à s’éloigner de cette porte, il ne respirait plus, il ne faisait plus un mouvement…


M. des Lourdines n’était presque plus sur la terre. C’est que, ce soir, le baiser d’Anthime avait pénétré son affliction d’une douce, d’une bienfaisante chaleur. Mais quelle souffrance de n’avoir personne à qui s’ouvrir de ce regain d’espoir ! À force d’enfouir toutes ses émotions dans le secret de son cœur, il n’y pouvait plus tenir, son cœur débordait, son cœur éclatait ! Alors il était monté bien vite, il avait repris son violon délaissé, il avait couru se cacher dans la chapelle. Et là, enfin, son cœur se déchargeait ! Tout ce qu’il avait tu, tout ce qu’il n’aurait su mettre en paroles, jaillissait dans le seul langage qui lui fût familier. Jamais il n’avait joué comme ce soir ! Son violon lui brûlait les mains ! « Anthime !… Anthime ! » Le chant résonnait à pleines cordes.


Il se tenait dans le fond, sur la tribune. Une chandelle, posée sur un ressaut de poutre, l’éclairait.

Anthime, abasourdi, regardait cette face congestionnée, ces yeux qui brillaient, ce bras qui allait et venait, ce violon très rouge dans la lumière ! Cette scène le déconcertait !… elle était sans lien avec l’ordre régulier des choses !… Cependant, n’avait-il pas, dans son enfance, entendu dire que son père, autrefois, avait joué du violon ?… son père ?… il ne le reconnaissait presque pas ! Ce n’était plus le même homme, plus le même visage ! Un bonheur étrange flambait dans ses yeux ! Et ces yeux-là le fascinaient, il aurait voulu s’approcher. Peu à peu, aussi, cette musique lui allait au cœur, l’apaisait, douce, plaintive, surtout quand les sons descendaient, descendaient… On ne les entendait plus, on les entendait encore ! Ce chant s’insinuait dans sa chair, lui donnait, chose déconcertante, l’impression du déjà entendu, du déjà vécu ! Un moment, le chant s’éleva aigu, palpitant, se tint sur la même note haute ; on eût dit vraiment un cri sorti d’une poitrine ! Il ressentit dans tout son corps une commotion : c’était presque la voix de Nelly ! et voilà qu’il éprouvait les mêmes sensations, la même ivresse, le même alanguissement voluptueux.

Il s’était affaissé sur le plancher ; il se laissait bercer. Une brume voilait sa pensée, dévoilait le drame de sa vie, en dissipait les cruels contours… le chant du violon passait par la gorge de la chanteuse, il revoyait cette femme, il revivait des jours de bonheur !… Dans son cœur se rallumaient, comme en une seule fois, tous les enivrements dont avait été semée sa folle jeunesse ; toute sa vie détruite semblait renaître, transformée en un unique et énigmatique frémissement. Sa détresse elle-même s’enveloppait d’un charme, comme pour se rendre digne d’amour !

Et longtemps encore le violon chanta.


Et Anthime rouvrit les yeux. Son émotion venait de faire une chute lourde ; tout lui parut s’anéantir. Un souffle d’air froid, venu d’en haut, de la brèche par où l’on eût pu voir tomber la neige, déplaçait la lueur sur les fonds de l’obscurité. Son père n’avait pas changé de place ; il tenait son violon passé sous son bras, il regardait à terre, semblait réfléchir… Anxieusement, Anthime attendait qu’il se remit à jouer, mais il le vit porter la main à son front, puis allonger le bras vers la chandelle.

Alors il se leva au plus vite et s’enfuit, en étouffant le bruit de ses pas. La neige ne cessa de tomber que le lendemain soir, à la nuit. Presque aussitôt, les étoiles brillèrent, mais les fonds du ciel restaient noirs, d’un noir de poix, contrastant avec cette grande blancheur qui se cristallisait sous la glissante lueur nocturne. La couche, indemne de toute trace de pas, s’élevait jusqu’à la moulure du rez-de-chaussée. Çà et là s’éboulaient des ouates silencieuses. Des spectres, moitié nuit, moitié neige, de confuses saillies, de vagues ondulations, c’était là tout le Petit-Fougeray ; il se cachait, on le devinait seulement, comme sous un linceul le renflement de la poitrine et la pointe des pieds joints.

… La maison dormait, le toit ne fumait plus ; depuis longtemps déjà, la lampe s’était éteinte aux carreaux de la cuisine.

La lune monta derrière les futaies. Bientôt, dans la chapelle où, ce soir encore, M. des Lourdines se trouvait à jouer du violon, elle réapparut, au milieu du pan de ciel que découvrait la brèche. Resplendissante, elle s’arrondissait au-dessus de la tribune, comme si elle eût plané dans la chapelle même.

Anthime craignait que cette clarté ne trahît sa présence. Heureusement, il se trouvait blotti au bas de l’escalier, dans la partie la plus obscure. De bonne heure il était venu se cacher là, dans un renfoncement, entre des madriers et la muraille, et il avait attendu, dans l’espoir que son père viendrait peut-être, qu’il l’entendrait encore une fois. Il avait apporté ses armes, pour se tuer dès que son père serait parti.

Sa journée s’était traînée lamentablement. En lui rappelant au vif la chanteuse, cette musique avait réveillé toutes ses affres, un instant assoupies dans la pensée d’un prompt suicide. Mais sa douleur n’était plus tout à fait la même, celleci avait pris, pour ainsi dire, plus d’âme ; plus d’âme souffrait en lui et, peut-être, était-ce pour cette raison que lui était né le besoin d’éprouver encore, avant d’en finir, le même grand frisson qu’hier.

Sous ses madriers, il se trouvait tout près de son père ; il distinguait très nettement son visage, maintenant surtout que la lune renforçait de ses rayons la lumière brumeuse de la chandelle. Et il tremblait d’émotion, car le chant avait fini par prendre une ampleur extraordinaire. L’archet ne s’arrêtait plus, il volait, mordait les cordes, ou s’étirait doucement, conduit avec une sûreté surprenante. La sonorité aussi était très étrange, presque funèbre, sous cette voûte basse et entre ces vieilles maçonneries imprégnées d’odeurs de salpêtre. Des sons, très beaux, vibraient, si fins qu’on les eût dits échappés d’un cristal ; d’autres, avec force, se poursuivaient, tourbillonnaient, pour filer dans le calme d’alentour, éthérés et purs, comme le chant du rossignol par les belles nuits de printemps.

Anthime sentait son cœur se desserrer, s’alléger de son amertume. Mais son émotion de la veille il ne la retrouvait pas !… C’était quelque chose de moins violent, qui ne lui mettait plus les nerfs à la torture… Il ne pensait plus du tout à Nelly, il baignait dans une tiède et suave clarté, des ondes de chaleur dilataient son être, des vagues toutes-puissantes le soulevaient. « Dans un instant cela va finir, lui chuchotait une voix intérieure… Tu vas retomber dans l’infernal silence de ton cœur inconsistant et lâche… De nouveau tu ne pourras supporter de vivre ! » Avec ferveur, il écoutait un air qui venait de lui rappeler des souvenirs… Qu’était-ce donc ?… comme cela était vieux en lui !… comme il y avait longtemps…


Je me suis endormi,
leri,
à l’ombre sous un thym,
Mais à mon éveillée,
lerée,
le thym était fleuri.


La Charvinière !… la chanson de sa nourrice !… Il l’avait oubliée depuis plus de vingt ans !… cela lui revenait tout d’un coup ! tout d’un coup, dans les tréfonds de sa mémoire, cela se dessinait : la vallée et le vieux logis, les hauts paillets dorés du soleil, de grands champs de colzas fleuris, jaunes, jaunes !… et le violon reprenait :


Je m’en fus en flûtant,
leran,
le long du grand chemin.


Dieu ! comme toutes ces souvenances le remuaient !

… Et à cet air, sur le violon, s’ajoutaient, s’enlaçaient d’autres airs, des airs qui ne lui rappelaient en rien la musique qu’il avait entendue jusqu’à ce jour !


Le vieillard ne s’interrompait pas de jouer. On eût dit que son violon l’entraînait, qu’il n’en était plus le maître. Avec stupeur, Anthime le considérait : était-ce bien là ce petit homme toujours si timide ? Était-ce lui, avec ce visage enflammé, ce front que la passion mouillait de sueur, ces effluves de vie ardente et d’âpre enthousiasme ? Personne, assurément, ne l’avait jamais vu dans cet état ; il fallait qu’il se crût bien seul : toute sa personne épousait le train de l’archet ; avec amour, il couchait sa joue sur l’instrument, se voûtait comme pour le couvrir de son corps, puis se redressait avec lenteur, l’expression transfigurée, les yeux rayonnants. Parfois, il abaissait son regard sur son violon, pieusement, comme sur un objet sacré, et élevait vers la voûte des yeux remplis de larmes… Que voyaient-ils donc, ces yeux ? Anthime ne pouvait s’en détacher ! C’étaient là des yeux transportés hors du monde, et comme, seuls, peuvent en avoir les saints.

Et, tout à coup, ce fut un trait de lumière : comment, par quelle aberration, ne s’en était-il pas douté ? Mais cela, maintenant, lui sautait aux yeux !… Tout révélait à quelle source il puisait cette musique : la douleur, l’amour, la prière si intensément peints sur son visage, l’inexprimable accord de chacune de ces expressions avec le chant qui l’accompagnait, cette vieille chanson enchâssée dans la trame, tout, jusqu’à ses moindres attitudes, prouvait qu’il jouait ainsi d’inspiration, qu’il développait sur son violon les thèmes contenus dans son cœur !… Son violon, c’était en quelque sorte lui-même, c’était son cœur qui battait, sa bouche qui parlait !

Et cependant, non !… Il s’effarait de sa découverte ; elle le révolutionnait, elle lui révélait, à la place de son père, un homme qui subitement lui devenait étranger, que personne ne connaissait, n’avait jamais connu !

Mais le violon continuait de gémir, et c’était bien l’accent de la grande souffrance, telle qu’il venait de l’éprouver lui-même en ces derniers jours… Il était désorienté, troublé jusqu’au fond de l’âme. « Pauvre bonhomme ! pauvre bonhomme ! » murmura-t-il, et il s’affaissa, le front dans les mains.


La lune avait disparu, poursuivant son ascension. Du haut de la nuit, ses rayons devaient ruisseler sur le toit couvert de neige de la chapelle. Dans la brèche, d’épaisses ténèbres lui avaient succédé, et la chandelle de M. des Lourdines, aux trois quarts consumée, éclairait d’une lueur fumeuse et plus rougeâtre.

Lent et triste se poursuivait le chant du violon.

Anthime, la tête enfoncée dans les bras, écoutait, tandis que les souvenirs lui arrivaient en foule.

Pour la première fois se posait devant lui le problème de toute une vie souffrante et jalousement cachée. Pour la première fois, il remontait dans le passé de son père… il commençait à comprendre, à pressentir la vérité sur bien des choses… il se rappelait certains regards… il avait l’impression d’une grande injustice commise… Plusieurs fois lui-même s’était moqué… son cœur s’angoissait de pitié ; le remords l’attaquait au creux de la poitrine. Il aurait voulu réparer ici, sur-le-champ, tout le mal qu’il avait fait ! On ne s’était jamais compris, jamais, et de tout cela il sentait l’infinie misère ! Et aussi, du même coup, sa vie, à lui, lui apparaissait inutile, stérile, méchante… il aurait dû l’employer à autre chose, du moins, qu’à faire pleurer ! Ses mains étaient vides, son cœur était vide. Oui ! il comprenait maintenant pourquoi son père l’avait emmené sur les collines. Il se représentait sa pauvre figure désolée quand il lui avait dit : « Je ne peux pas m’exprimer, mais tu sens bien, n’est-ce pas ?… tu sens bien ? »

Ah ! ce violon le lui faisait sentir ! Tout s’animait maintenant, comme sous les grands soleils, après l’hiver.

Et tout à coup il tressaillit, releva la tête : son père s’était mis à chanter…

Il chantait en accompagnant son violon : « Ah… ah… ah… » sans paroles, d’une pauvre vieille voix brisée.

À cette voix usée, chevrotante, le cœur d’Anthime se fondit. Elle le reportait à la Croix Verte, il revoyait son père lui montrant le pays et les grandes collines. Il entendait le violon, la voix, et tout cela, lui semblait-il, disait : « Anthime, tu ne sais pas ce que c’est que vieillir, tu ne sais pas ce que c’est qu’aimer ! » Éperdu, il tendait les bras, il aurait voulu crier : « Si, si, père, je sais, je sais ! » ; mais il ne pouvait pas, car cette fois il pleurait à chaudes larmes… Le soleil commençait à décliner. Un rose pâlissant effleurait les lointains de ce jour gris et tiède. L’automne couronnait toute la campagne, mouillée, brumeuse. Par toutes les terres on charruait. Partout, au haut des collines, se découpait sur le ciel le profil lent des bœufs, et une lumière argentée jouait dans les nuages.


Par un chemin creux de la forêt s’en allait le meunier du moulin de la Bigne, Suire, assis de côté sur son petit cheval, et bien affainéanti entre deux sacs de farine.

Il se rendait de ce pas à la Charvinière.

Il n’était pas pressé et il sifflotait tranquillement…

Le chemin entre les deux talus s’enfonçait dans un anneau d’ombre, sous les larges feuilles jaunies des châtaigniers.

Il arriva à l’orée de la forêt. Au bas du coteau se bossuait le vieux toit roux de la Charvinière. Par-dessus, au loin les moulins de Saint-Michel, de Fouchaut, des Aiglonnières, tournaient ensemble, minuscules et tout blancs, dans les bleus étagés de l’horizon. Suire jeta un coup d’œil à ces moulins, dont il connaissait les meuniers. Chevauchant le long du bois, il cherchait à voir si quelque lapereau ne bondissait pas dans les taillis. Des merles s’enfuyaient à la débandade.

Comme il tournait, deux chiens, un fort mâtin, puis un lévrier blanc, sortirent du fourré. Ils se mordillaient l’un l’autre, en jouant.

Un peu plus loin, il enleva son bonnet pour saluer, mais les deux hommes ne l’avaient pas vu. Ils lui tournaient le dos ; ils avaient pris une autre allée ; ils s’en allaient côte à côte, tout doucement. S’il ne les eût pas connus, il n’aurait su dire lequel des deux était le plus vieux. Et, tirant de son côté, nonchalant entre ses sacs, il les regardait s’éloigner, devenir tout petits, là-bas, dans la forêt…