Mont-Revêche/5

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Michel Lévy frères (p. 62-73).



V


— Que veux-tu que je regarde ? dit Éveline cédant à un mouvement de curiosité irrésistible.

— Rien, répondit Nathalie ; cette lune blafarde qui court comme une folle dans les nuages !

Puis, fermant derrière elle le lourd rideau qui devait empêcher leur lumière d’être vue au dehors, elle baissa la voix :

— Parle tout bas, dit-elle, et regarde la fenêtre d’Amédée.

— Elle est fermée, le rideau de mousseline cache seul les vitres. Mais je distingue le globe lumineux de sa lampe.

— Tu crois qu’il est là, qu’il travaille, qu’il ne pense qu’à supputer le nombre des bestiaux vendus dans l’année, et à enregistrer celui des gerbes de blé rentrées dans nos greniers à la moisson dernière ?

— Eh bien ?

— Amédée n’est pas dans sa chambre, il n’est pas dans son pavillon ; seulement, il laisse sa lampe allumée pour nous faire croire qu’il y fait des chiffres. Si le massif de sapins ne nous masquait pas sa porte, tu verrais qu’elle est ouverte.

— Où donc est-il ?

— Regarde maintenant l’aile du château tout à l’heure brillante, qui est rentrée dans l’obscurité. Mon père est dans sa chambre, Olympe dans la sienne ; l’un dort, l’autre est censée dormir.

— Enfin, où veux-tu en venir ?

— Regarde les buissons de clématite qui s’étendent sous la fenêtre d’Olympe, et qui nous masquent aussi la petite porte de son boudoir donnant sur le perron de la tourelle ; ne vois-tu rien ?

— Rien du tout.

— Regarde mieux ; attends que ce nuage se détache du visage de la lune ; à présent, à côté du buisson, dans cette lacune sur le sable blanc et uni ?

— Je vois comme une ligne noire. C’est l’ombre de quelque chose.

— Ou de quelqu’un.

— C’est immobile… C’est l’ombre d’un objet quelconque dont nous ne pouvons nous rendre compte.

— Et à présent, est-ce immobile ?

— Non, l’ombre grandit, diminue… elle marche. Oh ! qu’elle est nette par moments ! C’est une personne qui est là, je n’en doute plus ; une personne qui se croit cachée par le massif, mais que la lune frappe de ce côté, et qui ne songe pas que sa silhouette se projette vers celui que nous voyons. Eh bien, est-ce Amédée, dis, Nathalie, est-ce lui ?

— C’est lui ou elle, dit Nathalie. C’est peut-être tous les deux.

— Il n’y a qu’une ombre, je te le jure.

— Alors c’est lui. Plus d’une fois, dans des nuits encore plus claires que celle-ci, j’ai vu s’agiter les branches de ce côté ; plus d’une fois, quand le silence était plus profond, j’ai entendu le faible grincement de la porte d’Amédée qui s’ouvrait ou se refermait ; plus d’une fois ensuite j’ai vu son ombre passer sur son rideau et la lumière disparaître. C’est alors qu’il rentrait et supprimait le fanal menteur de ses veilles laborieuses. Que d’autres choses j’ai vues ! que d’autres choses je sais ! Que de soupirs étouffés, que de regards dérobés, que de fleurs ramassées, que de rougeurs subites, que de pâleurs mortelles !… Le pauvre jeune homme en perd l’esprit.

— Lui, ce garçon si froid, si invulnérable, qui ne voit rien, qui ne devine rien, à qui l’on serait obligé de faire des avances pour lui faire comprendre qu’il peut plaire ?

— Ah ! Éveline, tu lui en as fait ! tu te trahis !

— Pas plus qu’à un autre. J’en fais un peu à tout le monde pour avoir le plaisir de désespérer ceux que j’attire à mes pieds. Où est le mal ?

— C’est petit, c’est pauvre. Ah ! qu’Olympe sait régner mieux que toi ! Elle ne dit rien, elle ! elle fascine ; elle n’appelle pas, elle attend ; elle n’escarmouche jamais, elle triomphe toujours.

— C’est donc une coquette de premier ordre, selon toi ?

— Tu es simple, de faire une pareille question !

— Eh bien, il faudra que je l’observe, que je l’étudié, et que je m’empare de sa manière, si c’est la meilleure.

Là-dessus, Éveline, toujours légère et sans fiel, mais inquiète et préoccupée, quitta brusquement le balcon, où le guet devenait superflu, la lune étant complètement voilée. Elle ne voulut plus écouter une parole de Nathalie ; elle sentait que cette parole était empoisonnée, et elle y résistait comme une bonne et vaillante fille qu’elle était au fond du cœur. Mais le coup était porté. Cet invincible besoin de plaire et de régner qui la tourmentait était, froissé par un obstacle qu’elle avait dédaigné jusque-là. et qui devenait gênant, effrayant pour sa personnalité. Elle dormit fort mal et rêva de Thierray, de Flavien et d’Amédée, sans savoir lequel obsédait particulièrement sa pensée.

Quant à Nathalie, elle dormit mieux qu’elle n’avait fait depuis longtemps. Elle avait atteint son but et remporté une première victoire.

Caroline, qui était couchée depuis deux heures, ne s’éveilla qu’au jour, mais sous le poids d’un terrible cauchemar. Elle rêva que le hibou mangeait sa plus belle fauvette. Elle courut ouvrir sa fenêtre, et la fauvette, apprivoisée, mais libre, qui dormait sur un arbre voisin, vint aussitôt voltiger sur sa tête. L’enfant essuya ses larmes, lui donna mille baisers, et la laissa repartir pour aller, elle-même, achever son somme.

Amédée était déjà levé, il traversait la pelouse pour aller surveiller les travaux de la campagne. Il vit Benjamine à sa fenêtre, mais Benjamine n’avait vu que sa fauvette.

Quand le soleil se leva, Flavien, qui avait très-bien dormi dans son castel de Mont-Revêche, entra tout botté et tout habillé dans la chambre de Thierray.

— Allons, debout, paresseux ! lui dit-il ; la matinée est admirable, et tu perds le plus beau soleil, ajouta-t-il avec emphase, qui ait jamais doré la cime des forêts.

— Où allons-nous ce matin ? dit Thierray en cherchant à s’éveiller tout à fait.

— Nous allons à la plus prochaine cité morvandiote, trouver le premier notaire qui nous tombera sous la main, pour signer la plus solennelle procuration qu’il saura rédiger. C’est une plaisanterie d’assez bon goût que je veux réellement faire à mon voisin Dutertre. Cet homme me plaît ; je veux le lui prouver en lui faisant remettre dès ce matin, un acte qu’il pourra garder dans ses archives, acte passé à M. Dutertre, lui donnant plein pouvoir de vendre à lui-même au prix qu’il jugera convenable la propriété qu’il a envie d’acheter.

— C’est fort galant, cela, dit Thierray en se frottant les yeux ; manières de parfait gentilhomme ! Savez-vous que vous êtes heureux, vous autres, quand vous êtes assez riches pour risquer de pareilles folies, de pouvoir le faire avec succès ? Si un pauvre poëte faisait cela, on dirait : « Il est fou ! il fait le grand seigneur, et il sacrifie à sa vanité son seul morceau de pain, fruit de ses veilles laborieuses ! » Si un petit bourgeois s’en avisait, on dirait : « C’est une finesse de gueuserie. Le bon juif sait bien à qui il a affaire, et qu’il tirera de cette flatterie le double de son enjeu ! » Mais, chez le comte Flavien de Saulges, c’est la simple courtoisie d’un homme qui sait vivre et qui ne tient pas, d’ailleurs, à la bagatelle de cent mille francs ! Voilà de ces déclarations que je ne pourrai jamais faire à une femme, moi !

— M. le comte a demandé ses chevaux, dit Gervais en entrant ; ils sont prêts.

— Mes chevaux ? dit Flavien en riant. Ce brave homme joue ici le rôle du Caleb de Ravenswood. J’ai demandé la patache et César, mon bon Gervais ! Nous verrons à Château-Chinon si nous pouvons trouver quelque carriole plus légère et quelque bête plus ingambe à acheter ou à louer pour le temps que nous devons passer ici.

— M. le comte croit que je plaisante, reprit Gervais. Il y a dans la cour deux beaux chevaux tout sellés, avec un groom sur un troisième cheval ; et, sous la remise, il y a une petite voiture de chasse qui est un vrai bijou. Si Monsieur veut voir…

Il ouvrit la fenêtre : Flavien et Thierray y coururent et virent toutes les merveilles annoncées par Gervais. Ils descendirent aussitôt dans la cour pour les admirer de plus près.

— Quelle est la fée qui nous procure de pareilles surprises ? dit Flavien. Ou bien avons-nous, parmi nos voisins, un fils de famille ruiné qui nous envoie à essayer toutes les pièces de son encan ?

— Mon Dieu ! monsieur, la chose est plus simple que cela, dit Gervais. M. le comte avait dit devant moi, hier, qu’il faudrait voir ce que l’on pourrait trouver en chevaux et en voitures dans les environs. J’en ai parlé aux gens de Puy-Verdun, ils l’ont rapporté à leurs maîtres, et, tout à l’heure, ce jockey vient d’arriver avec les chevaux, un autre domestique et la voiture. Le domestique est reparti en disant que tout cela était au service de M. le comte pour tout le temps qu’il en aurait besoin, le groom, la voiture et les bêtes.

— Te voilà devancé, c’est-à-dire enfoncé ! dit Thierray à Flavien ; Dutertre se lève plus matin que toi, à ce qu’il paraît ; sa courtoisie prévient la tienne.

— Je lui revaudrai cela, répondit Flavien.

— Que feras-tu ?

— Tu vas me le dire, toi dont le métier est d’avoir des idées.

— Il m’en vient une : c’est de lui envoyer César et Gervais dans un vaste bocal d’esprit-de-vin ; il a peut-être un musée d’antiques !

Gervais fit une grimace qui voulait être un sourire, mais où il entrait plus de mépris que d’admiration pour l’esprit de Thierray.

— Non, dit Flavien, cela ferait peur aux dames. Si je t’envoyais toi-même ?

— Dans l’esprit-de-vin ?

Ici, le groom, qui, tenant les chevaux en main, n’avait pas eu l’air d’entendre un mot, trouva la conversation agréable, et partit d’un rire qui fendit sa bouche jusqu’aux oreilles.

— C’est le page de mademoiselle Éveline, dit Thierray à Flavien. La jeune lionne s’en mêle aussi, puisqu’elle te cède cette pièce de sa ménagerie.

— Comment t’appelles-tu ? dit Flavien au groom.

— Créjusse, monsieur, répondit-il avec aplomb.

— C’est un nom du pays ?

— Non, monsieur, c’est un sobriquet que Madame m’a donné comme ça.

— Un sobriquet ! Créjusse ! Je ne comprends pas, dit Thierray.

— C’est, repartit le groom, un jour que je disais comme ça à Madame, qui m’augmentait mon gage : « Merci, madame ; à présent, me voilà riche comme un créjusse. » Alors Madame m’appelle toujours de ce nom-là, et tout le monde en a pris l’habitude.

— Très-bien, dit Flavien, vous me paraissez un garçon de beaucoup d’esprit, monsieur Crésus. Écoutez ceci : je vous donne tout de suite cinq louis, si vous me dites ce qu’il pourrait se trouver, par hasard, d’agréable aux dames de Puy-Verdon dans ma maison ou dans ma propriété, outre la propriété elle-même.

Le groom ne parut ni trop ébloui ni trop déconcerté. C’était un petit paysan morvandiot, têtu et résolu. Il garda le silence un instant, puis il dit :

— Le mois dernier, ces dames sont venues se promener ici. Elles sont entrées dans le jardin ; elles se sont reposées dans la maison… Dites donc, père Gervais, je parie que vous ne savez pas à quoi elles ont fait attention, ces dames ! Vous y étiez, pourtant !

— Elles n’ont fait attention à rien ! dit vivement Manette, qui accourait se mêler à la conversation et qui craignait un élan de galanterie de nature à dépouiller le manoir de Mont-Revêche de son petit luxe suranné. De quoi voulez-vous que des dames si riches et qui ont tant de belles choses aient pris envie ici, où tout est vieux et passé de mode ?

— C’est à cause de cela précisément, dit Thierray. Voyons, Crésus, vous avez le coup d’œil du génie, vous, et je vois que vous tenez une idée. Parlez !

— Pardié ! ce n’est pas malin, dit le groom. Il y a, dans le salon de Mont-Revêche, quelque chose que je n’ai pas vu, moi : je tenais les chevaux quand ces dames y sont entrées ; quelque chose que je ne sais pas le nom qu’il a. Ces dames l’ont bien dit en causant dans la voiture comme nous revenions ; mais je n’ai pas pu m’en souvenir, et j’ai toujours eu envie de le voir depuis. Voilà, monsieur.

— C’est tout ? dit Flavien. Ton idée ne vaut pas cent sous, et tu nous la donnes pour une idée de cent francs ! Il y a beaucoup de choses peut-être dans mon salon de Mont-Revêche. Y sommes-nous entrés, Thierray ?

— Non pas que je sache, répondit Thierray ; mais le moment est venu d’éclaircir ce mystère. Viens, Crésus…

— Créjusse, monsieur !

— C’est la même chose. Viens, te dis-je. Gervais, tenez les chevaux. Votre idée est en hausse, Créjusse ! elle vaut vingt francs.

— Mais vous n’entrerez pas comme ça au salon, dit Manette, j’ai les clefs.

— Donnez-les-moi, dit Flavien.

Manette, malgré une répugnance assez visible, choisit une grande clef dans son trousseau, passa devant et alla, vers l’angle de la cour, ouvrir une porte vermoulue, qui n’était élevée que de deux marches au-dessus du sol.

— Sais-tu, dit Thierray à Flavien en l’arrêtant sur ces marches, pendant que Manette entrait pour ouvrir les contrevents du salon, que ton manoir de Mont-Revêche, vu au soleil, est une chose ravissante ?

— Oui, dit Flavien, c’est un petit Louis XIII assez gentil, et mieux conservé que je ne pensais. Hier, à la pluie, tout cela était sombre et humide ; cela sentait le rhume de cerveau, espèce d’incommodité ridicule, hideuse, et que je crains plus que l’apoplexie. Mais, ce matin, je me réconcilie avec cette petite construction. Elle est assez originale. Je voudrais pouvoir la transporter en Touraine ; cela ferait bien dans un coin de mon parc.

— Ah ! créjusse que tu es ! s’écria Thierray ; avec quel dédain tu parles de ce bijou, toi qui as des châteaux renaissance en Touraine, et peut-être des châteaux gothiques dans tous les coins du territoire ! Tu trouves cela gentil, cette petite cour où viennent se resserrer ces façades irrégulières, mais toutes élégantes et curieuses, aux plans sveltes et nus, couronnés d’ornements plus sobres que ceux de la renaissance, moins froids que ceux du grand siècle ; ces fenêtres qui ne sont ni le carré du xvie siècle, ni le carré trop long de la fin du xviie. Sais-tu que le pur Louis XIII est ce qu’il y a de plus rare en France depuis le grand abatis de châteaux que suscita la minorité de Louis XIV ? Regarde le tien : c’est un bon vieux petit frondeur qui se donne encore à la sourdine des airs de féodalité dans ses étroites proportions ; un domicile non fortifié, et cependant agencé, sinon pour les bravades de la défensive, du moins pour les mystères des conspirations ; tout en dedans, portes, fenêtres, escaliers, cuisines, écuries, chapelle, salon, ayant rendez-vous sur le préau commun et inaccessible aux regards du dehors ; à l’extérieur, presque rien que des murailles froides plongeant sur un fossé circulaire, et n’ayant d’ouvertures que celles qui permettent de voir sans être vu. J’appelle cela une perle, une perle noire, si tu veux, ce sont les plus belles. Cette couleur de vieillesse, que, Dieu merci ! ta tante a laissée moisir autour d’elle, cette liberté de végétation qui s’est déjà faite depuis six mois que la mort est entrée ici, ces vieux sureaux qui sortent des crevasses, ces grilles rouillées, ces girouettes qui ne tournent plus, ces pavés régulièrement cerclés d’herbe vive qui forment comme un tapis grisâtre à fins carreaux verts, cette longue tourelle à pans coupés avec son petit beffroi, ces violiers jaunes sur les corniches, ces roses trémières qui montent vers les fenêtres closes, comme pour appeler en vain un regard sur leur beauté ; tout cela, te dis-je, me plaît et me transporte, et, si j’avais cent mille francs, je ne te laisserais pas le vendre à Dutertre, qui a des terres et des châteaux plus qu’il ne lui en faut. Ah ! la vie de l’artiste ! qu’elle est triste, et fermée à toutes les jouissances dont lui seul pourtant sait le prix ! Avec ce castel et la petite zone de bois et de prairies qui l’environnent, je serais le plus riche des hommes, je redeviendrais paisible, heureux, naïf et bon ! je n’aurais plus de faux besoins, de faux plaisirs… Il y a ici un paradis fait à ma taille, et il est à quelqu’un qui s’en défait, parce qu’il n’en a que faire, en faveur de quelqu’un qui l’achète, quoiqu’il n’en ait pas besoin !

— Mon cher Thierray, dit vivement Flavien, dont l’âme généreuse s’ouvrit largement tout d’un coup à l’idée de rendre heureux un de ses semblables, je veux…

À la manière dont il avait serré le bras de Thierray, ce dernier comprit ce qui se passait en lui et ce qu’il allait dire.

— Arrête, mon cher ami ! lui dit-il. Merci pour cette pensée ! mais ne l’énonce pas. Rappelle-toi qui je suis !

Flavien se tut. Il connaissait la fierté susceptible de Thierray.

— Tu as bien tort ! dit-il en entrant dans le salon, où Manette avait fait pénétrer les rayons du soleil matinal, et où déjà M. Crésus, les mains passées dans la ceinture de buffle qui pressait sa taille carrée et trapue, sifflotait en promenant un regard curieux sur l’ameublement.

Le salon de la défunte chanoinesse n’avait pas été destiné dans le principe à l’usage qu’elle lui avait attribué. C’était une pièce quelconque qui se trouvait dans le coin le mieux abrité de la cour contre le vent du nord, et, par conséquent, le mieux exposé aux rayons obliques que le soleil projetait entre deux petites masses d’architecture situées en face des croisées. De neuf heures du matin à midi, on pouvait donc jouir, dans ce coin privilégié, d’un peu de lumière et de chaleur, avantage refusé à toutes les autres faces de cet édifice, dont l’ensemble présentait assez les dispositions intérieures d’un pigeonnier et la profondeur d’un puits. Grâce à cette circonstance, la pièce susdite avait été choisie pour réchauffer les membres frileux de la châtelaine, et elle l’avait meublée à l’époque où, jeune encore, agréable, spirituelle, chanoinesse, mais bossue et maladive, elle était venue enfouir son existence triste et fière au fond de cette province. C’était en 1793, après sa sortie de prison, car elle avait payé son tribut, comme tant d’autres, à l’époque de la Terreur, et, croyant comme tant d’autres que la Révolution recommencerait indéfiniment, elle avait été chercher l’oubli dans une solitude, Elle était partie de Paris suivie d’un fourgon qui portait toute sa fortune mobilière, depuis son lit à baldaquin jusqu’à son coffret à ouvrage en bois de violette. Soigneuse et proprette comme une vieille fille, sédentaire et inactive comme une infirme, soignée par des valets d’ancienne roche, de ceux qui respectent jusqu’aux petits chiens des douairières, elle s’était amoindrie, séchée, éteinte insensiblement dans un âge très-avancé, sans que sa tenture de perse jaunie eût reçu une tache, sans qu’une parcelle de la marqueterie de ses étagères eût été enlevée. Sa vie s’était usée sans user aucun objet autour d’elle. Le salon était resté à peu près tel que le jour où elle avait lu la Quotidienne pour la première fois, et que celui où, pour la dernière fois, elle avait essayé de la lire. Sa bergère en bois sculpté et peint en gris était encore devant la cheminée ; le coussin de tapisserie, ouvrage de sa main débile, semblait attendre ses pieds amaigris ; les chenets, surmontés de vases cannelés en cuivre doré, brillaient de tout leur éclat dans l’âtre vide et sombre ; les glaces, ternies et piquées par l’humidité, avaient presque perdu leur reflet, et ne renvoyaient que des images confuses comme des spectres. Le seul objet animé de ce sanctuaire était un vieux perroquet, presque blanc à force d’avoir grisonné, lequel, réveillé sur son perchoir, au moment où le soleil pénétra jusqu’à lui, fit entendre un cri rauque, comme pour se plaindre à Manette d’être dérangé avant son heure.