Morica l’Arabe

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Morica l’Arabe.


Morica, Morica, c’est aujourd’hui, ma belle,
Qu’il faut raser le sol avec un pied léger ;
On m’attend à Cadix, ma cavale fidèle,
Devance l’aquilon, rapide messager ;

Devance le vent d’est qui précède l’aurore,
Et le vent de y ouest, et le vent du soleil
Qui nous vient à midi de la rive du Maure,
Devance tous les vents sur ton pied sans pareil.

Jamais, ma jeune amie, on ne vit en Espagne
Une plus noire tête avec de plus beaux jeux,
Jamais enfant venu d’Asie en nos montagnes
N’eut un jarret plus sur et des crins plus soyeux.

Ta robe est fine et rare, et ta croupe arrondie,
Et ton cou recourbé comme un arc nubien.
Quand tu pars, on se dit : « C’est la jeune étourdie,
C’est Morica la folle… oh ! qu’elle saute bien ! »

Saute, saute ma belle, et galope et dévore
Le chemin déroulé comme un large ruban ;
À toi deux boisseaux d’orge, à toi, la belle Maure,
Un bouquet d’émeraude, aigrette de turban.


Mais, comme te voilà fumante, échevelée !…
Qui t’a dit que ton maître avait un rendez-vous ?
Connais-tu ma maîtresse, et t’a-t-elle appelée
Avec sa douce voix et son sourire doux ?

Aime-la, pour qu’un jour je t’aime davantage ;
Pour que je puisse un jour, heureux et triomphant,
La placer sur ton dos Ah ! Morica, je gage
Que tu croirais porter tout au plus un enfant.

Si tu savais combien elle est blanche et légère !
Son œil d’ébène est vif et fier comme le tien.
Si je lui dis : Partons pour la rive étrangère
Ma belle, comme toi, répond : Je le veux bien.

Elle quitterait tout pour moi, cette Espagnole ;
Elle ne craint ni roi, ni père, ni le bruit,
Ni tous les vains propos ; elle m’aime, elle est folle,
Elle s’échapperait avec moi dans la nuit.

Je l’ai vue une fois, au milieu d’une fête,
Refuser vingt galans qui la venaient prier ;
Sourire de mépris et détourner la tête,
Et leur dire tout haut : Voilà mon cavalier.

Aussi, ma Morica, je donnerais pour elle
Campagnes et châteaux, tout mon bien, tout mon or,
Ma vie et mon honneur… toi, peut-être, ô ma belle…
Oui, je te donnerais toi-même, mon trésor !

Mais les tours de Cadix approchent. Vite encore…
Je te connais du cœur, et jamais, sous ma main,
Ta bouche n’a molli ; vite, la jeune Maure,
À toi deux boisseaux d’orge et du sommeil demain.

JULES DE SAINT-FÉLIX.