Mosaïque/02

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Deom Frères, Éditeurs (p. 17-19).

Girard - Mosaïque, 1902 page 15-2.djvu.jpg


SIMPLE SUGGESTION



Bigre ! il fait froid ! Voilà l’interjection que l’on entend partout répéter, durant les longs mois d’hiver canadien.

Il faut alors se protéger contre la froide brise hivernale.

Qu’il gèle, cependant, à pierre fendre, cela n’empêche pas et ne devra jamais empêcher le Canadien, descendant de la France très courtoise et très galante, de cesser d’être poli envers la Reine de la Création, la femme, et surtout la toujours gentille, toujours pétillante Canadienne-française, « prima inter pares. »

Mais quelle relation, m’objectera-t-on, peut-il bien exister entre l’hiver et les femmes ? Ah voilà ! quand un homme rencontre une femme, connue parfois aimée, sur son chemin, il doit vite enlever sa coiffure et dessiner un gracieux salut, comme tribut d’hommage ou d’affection.

Lorsque, cependant, le mercure du thermomètre se met dans la tête de dégringoler à dix ou vingt degrés au-dessous de zéro, c’est, ma foi ! passablement embêtant, que d’enlever son gros casque à poil et de dire la tête nue et le sourire aux lèvres : « Bonjour, mademoiselle, » ou « Bonjour, madame ».

Le moins que l’on puisse attraper, c’est un rhume qui nous importunera et nous taquinera pendant une quinzaine.

Étant entendu que c’est là une manière d’agir condamnée par nos premiers médecins, lumières de la science, étant entendu également que la femme a droit d’exiger un salut respectueux, j’ose faire une toute petite suggestion.

Quelques modérés optent pour le salut de la main, mais l’homme galant ne trouve-t-il pas cette marque de déférence trop terre-à-terre, trop homme, (ne pas lire pomme) irrespectueuse ? Reste la salutation musulmane, élégante, courtoise et pas du tout malsaine.

Vous voyez venir à vous un joli minois, où vous ne distinguez qu’un tout petit bout de nez rose et deux grands yeux brillants, noirs ou bleus, peu importe la nuance, les deux se valent. Zut ! vous inclinez profondément la tête, et vous portez la main droite au cœur, à la bouche et au front. C’est très noble avec un certain cachet étranger qui ne peut manquer de plaire.

Le mécanisme de ce salut vous semble-t-il quelque peu compliqué ? Je veux bien faire une concession en proposant la salutation chinoise.

Car, vous n’ignorez pas que le Chinois, lorsqu’il se met en frais de politesse, garde son couvre-chef sur la tête, et que plus il enfonce sur ses yeux le dit couvre-chef, plus il est tenu pour poli et bien élevé.

Alors, vite !

Arrive la femme aimée, voire même indifférente, pourvu que ce soit une femme.

Vous lancez un coup de poing bien appliqué à votre coiffure de fourrure, ou de simple feutre.

Vous ne voyez plus rien.

Mais la situation est sauvée.

La jolie damoiselle ou la respectable duègne esquissera son plus captivant sourire en murmurant :

« Est-il charmant ! »

Naturellement, je ne veux pas me réserver le monopole des suggestions, et les soumissions sont ouvertes.


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