Mouvement social de Chartres au XVIe siècle

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Mouvement social de Chartres au XVIe siècle
Revue des Deux Mondes, période initialetome 22 (p. 607-633).


MOUVEMENT SOCIAL


DE


CHARTRES AU XVIe SIECLE.




DOCUMENS INEDITS, EXTRAITS DES REGISTRES DE L'HOTEL-DE-VILLE.




J’apporte à cette grande histoire qu’un homme de talent a commencée, l’histoire du tiers-état en France, quelques documens précieux. Voici les délibérations, memoranda, souvenirs de dépenses et notes administratives d’une de nos villes centrales à la fin du moyen-âge ; — débris entassés sans ordre dans de vieux registres et compilés par un ignorant.

Les curiosités y abondent avec les puérilités ; il en résulte un tableau complet du mouvement de la cité chartraine entre 1450 et 1580, c’est-à-dire entre Charles VIII et Henri IV [1]. On y verra la virilité des ames et le bon sens des actes compenser l’insuffisance des théories et la barbarie des mœurs, des populations ignorantes et asservies jeter d’admirables semences d’avenir ; on y reconnaîtra que les manans de la Gaule centrale ne méritent nullement le mépris de l’histoire.

Quant à la ville, c’étaient une laideur, une tristesse, une contagion et un désordre d’enfer. De larges fossés et des remparts mal tenus servaient de clôture à un amas infect de chaumines et de cases irrégulières. Devant chaque maison de bois, un auvent qui surplombait formait à six pieds du sol une toiture couverte de mousse ; entre les maisons, un intervalle de sept ou huit pouces s’obstruait de fange, de débris, d’immondices, et répandait au loin la peste ; à une perche accrochée par-dessus l’auvent ou obliquement fichée en terre pendillait une lanterne de corne au sein de laquelle pleurait lentement une chandelle sans clarté. Vingt ruelles serpentaient et se croisaient autour de la cathédrale ; ces ruelles étaient la ville, ou plutôt la ville se concentrait sous l’ombre gigantesque de l’église, ombre dans laquelle disparaissaient auvens, boutiques et maisons. Aujourd’hui même, quiconque traverse les plaines de la Beauce n’aperçoit au loin que deux aiguilles colossales et inégales, avec leurs écailles d’ardoise et leurs fleurs de pierre écrasant un labyrinthe de pignons et de toits surbaissés. Les pourceaux trottaient par bataillons autour de l’église et sous les auvens des bourgeois, le groin dans la boue, encombrant les passages. Souvent quelque bohême ou ribaud, dans la main duquel le « bâton à feu » ou la « dague courte » étincelaient, se tenait caché derrière un pan de mur ou plongé dans l’ombre de ces saints de pierre groupés sous le portique latéral de l’église. Au moment où commencent les notes historiques que nous allons compulser, vers le milieu du règne de Charles VII, les soins de police municipale, confiés à douze roturiers ou échevins de la ville, se bornent à sonneries cloches, corner les heures à son de trompe, faire le guet sur les remparts et garnir de lumières les portes de la ville de peur des Anglais ; Chartres, comme toutes les villes du centre, était nationale et patriote.

L’Anglais, tout battu qu’il soit et mis à la raison par Jeanne d’Arc, ne s’avisera-t-il point de repasser la Somme ? Il faut y prendre garde. Brûlez des javelles sur les murailles, suspendez les lanternes aux ponts-levis, fortifiez la ville ; que tous les « jardins, murs ou héritages » qui ont usurpé durant la paix quelques pouces de terrain sur celui des fortifications et des fossés, soient reconquis sur les usurpateurs. On emploie pour reprendre le bien de la ville des moyens assez naïfs, par exemple :

(1437.) « Il fut ordonné que les procureurs de la ville iraient vers les maîtres des écoles leur dire que le mardi suivant ils eussent à faire aller tous leurs enfans jouer sur une pièce de terre, assise hors de la ville, devant la tour de Courtepinte, où étaient les Buttes-aux-Archers, laquelle Jean Godart avait labourée comme disant à lui appartenir au préjudice de la ville. Les enfans des écoles allèrent, en effet, jouer sur cette pièce le jeudi 6 mars, et on leur donna à cette occasion quatre livres de figues et huit esteufs neufs, dont la dépense, s’élevant à 8 sols 4 deniers, fut ordonnancée le 14 mars 1437, ou plutôt 1438 (l’année commençant alors à Pâques). »


Jehan Godart est obligé de céder. Bientôt on réédifie des pans de mur ; l’Anglais menace toujours. M. Piedefer, échevin chargé de surveiller les travaux de fortification, a bien de la peine à s’acquitter de sa mission ; le bourgeois Savart le bat rudement et met en fuite les travailleurs ; l’abbé de Saint-l’ère-en-Vallée, prenant fait et cause pour Savart, arme ses gens contre les vilains qui font le guet sur la porte des Épars ; la justice informe ; procès-verbal est dressé contre l’abbé de Saint-Père et ses complices. Nous retrouverons dans le cours de ces études plus d’une trace de vive résistance aux abus temporels du pouvoir ecclésiastique et aux prétentions suzeraines on royales. Chartres n’est pas une ville de féodalité ou de bon plaisir ; fermière et agricole, elle n’est pas née comme une « mesnie » par agglomération de cabanes autour de la forteresse ; elle a son caractère vigoureux et quelquefois taquin, d’assez bonne humeur en général, mais qu’il ne faut pas opprimer ou impatienter, et qui devient volontiers mutin : — esprit en définitive indomptable ; — caractère particulier qu’il est utile et curieux de saisir.

Chaque ville, en effet, étant un organisme spécial, sort d’un germe et se développe d’après la nature de ce germe ; c’est un corps vivant qui possède sa raison d’être, son ame, son génie propre. Toulouse a toujours représenté les lettres, et Lyon la fabrique. Chartres, c’est le blé ou l’agriculture. Cité de roture agricole, de vilains et d’échevinage, de marchés au grain et aux porcs, c’est aussi une ville d’église, de catholicisme et de canonicats indépendans en lutte avec la bourgeoisie. « Tenir noblesse » est chose à laquelle les Chartrains du XVe siècle ne prétendent guère, à moins que cela ne les exempte de tailles et d’impôts. On se dispute les droits et les préséances ; on a maille à partir sur le mur d’enceinte et le mur mitoyen, sur les huis des portes à réparer et les « entreprises » des propriétaires qui empiètent toujours. On ne cède rien. Le roi demande-t-il des subventions, on résiste long-temps, humblement, et l’on persiste ; les pauvres sont protégés ; le clergé et les paysans sont tenus en bride d’une façon qui atteste l’énergie des manans nos aïeux, gens bien plus dignes d’estime qu’on ne l’a dit.

Au XVe siècle, la France n’était point parvenue à l’unité. Les citoyens de Chartres, en 1437, désirent surtout savoir ce qui se passe au dehors et ce que deviennent les armées anglaises ; ils paient cher les bonnes nouvelles qui leur arrivent ; ils tiennent infiniment à ce que M. le bâtard d’Orléans sache que la ville est loyale, qu’elle est bonne française, et avant tout qu’elle est très vigilante ; éloge mérité, comme le prouvent entre cent autres les petits documens suivans.

(1437, 16 octobre.) « A été ordonné de payer à la trompette Gerault de la Paillière, capitaine de Houdan, 4 sols d’or à lui donnés pour avoir apporté nouvelle de la prise de la ville de Montereau sur Yonne, fait d’assaut par le roi notre sire vendredi passé sur les Anglois qui la tenoient. — Ordonné de payer à Marchesnois, poursuivant, et à Louis Bonier, chevaucheur de l’écurie de M. le connétable, 1 livre 5 sols tournois à chacun pour voyages faits à Houdan vers M. Gerault de la Paillière, capitaine dudit lieu, et à Nogent-le-Rotrou vers M. d’Illiers, lieutenant de M. le bastard d’Orléans, pour leur porter lettres de la part de M. Jean le Fuzelier, maître d’hôtel de mondit sieur le bastard, afin qu’ils viennent en cette ville avec leurs gens pour la garde d’icelle, parce que les Anglois sont assemblés pour venir en ces parties, comme l’on dit. — Appointé d’écrire à M. le bastard d’Orléans, étant à présent au siège du roi notre sire par lui tenu devant Montereau, sur la rivière d’Yonne, pour excuser la ville des mauvais rapports à lui faits des habitans d’icelle. — Appointé que M. le lieutenant certifiera que, dans les assemblées qui ont été faites par la ville et où il a été présent, il n’a été traité ni parlé de prendre les deniers du roi, ne d’entreprendre d’avoir autre gouverneur que celui que le roi a mis et ordonné, ne aussi d’entreprendre contre mordit seigneur le bastard en aucune manière. » - (31 octobre.) « Ordonné qu’on achètera du suif pour faire de la chandelle, afin de fournir les lanternes de dessus les murs jusqu’à la Saint-André prochaine. — (1438.) « Guet au clocher Saint-Michel, un autre à celui de Notre-Dame. — Achat de trois nombres d’estrain mis sur les portes et autres gardes de la ville pour faire flambeaux à jeter de nuit ès fossés d’icelle pour y voir plus clair. — Payé à Charlot 3 fr. 4 sols 7 deniers tournois pour le guet qu’il a fait au clocher Saint-Michel pendant un mois. — Javelles, faisceaux de guerre et tourte aux employés partout et pour brûler de nuit sur toutes les portes. — Javelles données aux sergens du guet pour arder de nuit sur les portes des Épars, Saint-Michel, de Vallée et de Châtelet, depuis le 3 de février jusqu’au 18 dudit mois. — Lanternes mises sur les portes Châtelet, Saint-Jean, Aymboust, aux Corneurs, Morard et de la tourelle des Jacobins pour voir la nuit sur lesdites portes, ayant nouvelle que les Anglois avoient fait entreprise sur la ville. » - « Ordonné qu’on présentera de la part de la ville à M. le bastard d’Orléans un tonneau de vin vieil pour le plaisir qu’il a fait à la ville d’y être venu pour le reconfort d’icelle, parce que les Anglois sont assemblés à Verneuil et à Conches pour venir en ces parties et afin qu’il ait la ville et le pays pour toujours recommandés ; a été aussi ordonné de le remercier et d’excuser la ville des mauvais rapports qui lui ont été faits d’entreprendre sur son gouvernement. » - (22 mars.) « M. le bastard d’Orléans fait porter à la ville de nouvelles certaines qu’il a que les Anglais avoient fait entreprise sur cette ville et qu’on fit bon guet et bonne garde durant cette lune, meilleure que oncques mais on avait fait. » - (10 août.) « Vin présenté à M. du Tillay, capitaine de Blois, qui est envoyé par M. le bastard d’Orléans pour pourvoir aux maux et outrages qui se font en ce pays par les gens de guerre des garnisons des environs. »


La bonne ville confondait toujours la patrie avec le trône, le trône avec le roi, le peuple avec son symbole, et ne laissait échapper aucune occasion de manifester son attachement. Charles VIII, ayant perdu un de ses faucons de chasse, fit écrire à toutes les villes du centre qu’on se mît en peine de le retrouver ; ce fut Chartres qui eut cet honneur.

(1498, 6 mars.) « Appointé qu’il sera envoyé en toute diligence devers le roi, quelque part qu’il soit, un oiseau (l’annotateur dit un oiseau de proie nommé tiercelet ou faucon) qui a été trouvé près d’ici environ, pour en faire son bon plaisir, attendu que puis naguère ledit seigneur avoit mandé et rescrit en cette dite ville qu’il avoit perdu deux essors et qu’on fit diligence de les recouvrer, si faire ce pouvoit, et que, pour ce faire, porter et gouverner ledit oiseau, Pierre Leconte ira et y a été commis et sera rescrit de par ladite ville audit seigneur. »

Voilà une cité bien loyale et bien humble ; les puissans ne manquent pas d’abuser de son dévouement. Pendant les règnes de Louis XII et de Charles VIII, cet abus n’est pas trop violent ; les braves échevins, au nombre de « douze, commis au gouvernement de la ville (MM. Bellanger de Guèvres et Voisin de la Treille, élus pour être du nombre des douze ayant fait le serment accoutumé, le 4 octobre 1497), » n’ont pas d’autres soins à prendre que de recevoir en cérémonie les présidens et les évêques, de leur « bailler des pots de vin, » de chasser des murailles les malades « de Naples, » et de faire représenter le « grand mystère d’Abraham. »

(1498, 22 janvier.) « A été appointé que la loge des malades de la maladrie de Naples sera abattue et seront mis hors lesdits malades pour plusieurs insolences qu’ils y font jour et nuit et que le bois et tuile seront vendus si faire se peut, ou autrement elle sera arsée et brûlée. — Item. Sera fait crier que tous les belistres, coquins, maraulx, malades de Naples et autres vuident hors de cette ville, excepté ceux qui sont natifs d’icelle et banlieue. »

(1507, 1er juin.) « M. le bailly de Chartres, accompagné de M. Berziau, de M. l’avocat du roi et autres, furent faire la révérence à M. le président Gaunay (Jean de Gaunay, premier président), qui étoit venu en cette ville touchant l’évêché de Chartres, et lui dire qu’on avoit été vers MM. les doyen et chapitre de Chartres pour leur remontrer que le désir et vouloir du roi étoit de pourvoir M. de Liège pour ledit évêché. — Donné et appointé que les demeurans par où la procession passera le jour de la fête du Saint-Sacrement, qui sera porté par M le cardinal de Luxembourg, évêque de Therouenne, accompagné de MM. les doyen et chapitre de Notre-Dame, de M. le premier président du parlement de Paris, tendront lesdites rues en ciel, tapisseries et autres choses honnêtes. — Le jour et fête du Saint-Sacrement, 3 juin 1507, M. le cardinal de Luxembourg, accompagné de M. du Mans, son neveu, et autres grands seigneurs, officia et porta le saint-sacrement en la procession. — On joua le mystère d’Abraham en la rue des Changes au coin de la rue de la Poulaillerie (aujourd’hui 3 maillets). »

(1506, septembre.) « La ville paya 4 livres 19 sols 6 deniers pour vin présenté à M. le bailly d’Amiens, à Mme de Vendôme, à M. le cardinal de Saint-Malo et à M. le légat, accompagné de plusieurs grands seigneurs à son logis des Trois-Rois, c’est-à-dire 4 (pots) à sou diner et 2 après dîner qui furent baillés en flacons à aucuns de ses gens et serviteurs pour emporter sur-le-champ, parce qu’ils disoient mondit seigneur le légat l’avoir trouvé bon. »

Bientôt, grace aux guerres d’Italie et au déplorable règne de François Ier, les Chartrains eurent autre chose à faire que de jouer des mystères et d’enregistrer les pots de vin donnés aux seigneurs. La ville regorgea de mauvais garçons, de soldats ivres, de vagabonds italiens et de bohémiennes. On trouva sous les auvens plusieurs cadavres frappés de coups de dague, et M. l’échevin Bonnet, éveillé par une batterie nocturne, mit le nez à la fenêtre au péril de ses jours. Le XVIe siècle s’annonçait. Alors on fit une assemblée,

« En laquelle il a été ordonné que, attendu qu’il y a plusieurs garçons qui vont de nuit dans la ville armés de bâtons, qui crochettent les huys et fenêtres, et s’efforcent d’y entrer pour piller ; que toute personne étant dans la ville et le faubourg d’icelle n’ayant marchandises, état ou autres vacations pour vivre, maître ou adveu, vuident incontinent et sans délai ladite ville et faubourgs. — Item. Que tous les hôteliers qui logent, retirent ou recèlent en leurs maisons des gens de pied, vagabonds et suspects plus haut que quatre heures le jour ou une nuit, en avertissent MM. les gens et officiers du roi, et que lesdits gens de pied, vagabonds et suspects ne s’arrêtent en icelle ville et faubourgs outre lesdits quatre heures de jour ou une nuit, comme dit est. — Défense à toute personne d’aller de nuit dans la ville sans lanterne et luminaire après neuf heures sonnées, sur peine de punition et amende telle qu’elle sera ordonnée et arbitrée. — Item à toutes personnes de porter de nuit aucunes épées ni bâtons, sur peine de confiscation, de tenir prison et de telle amende qu’il appartiendra. »

L’étourdi François Ier, roi de parade, tout confit en romanesques fantaisies et en ardeurs chevaleresques que paient cher ses pauvres communes, met Chartres à de rudes épreuves. Il ne donne rien et demande toujours ; il excède son peuple de cotisations et de prestations, exige du salpêtre et des boulets, et fait loger ses gens de guerre aux citoyens, le tout pour aboutir à sa captivité et à ses défaites en Italie. Passant par Lyon, il envoie à ses villes et à Chartres entre autres des protestations magnifiques de protection. Cependant les aventuriers, lansquenets et reîtres remplissent la France et mangent le bonhomme. Les environs de Chartres sont au pillage ; les reîtres brûlent les maisons, pendent les paysans et abîment tout. Les habitans s’assemblent. Ces infamies et ces violences éveillent la commune. Maître Esprit Pateau, échevin et receveur des deniers, monte à cheval bravement et s’en va en guerre, avec M. Gilles Acarie, pour chasser de Pontgoing les mauvais-garçons ; quand le pouvoir ne nous défend pas, il faut se défendre soi-même. Colin Byon, charretier, conduit contre les mauvais-garçons l’artillerie de la ville, deux brigandins et dix hacquebutes, pas davantage ; fils de bourgeois et fils de manans montent les chevaux de labourage.

C’est là l’esprit chartrain tout entier ; on n’attaque personne ; une fois provoqué et mis en train, on repousse vigoureusement l’injure. Je conseille aux négligens historiens d’étudier dans les notes que voici le vrai règne de François Ier.

(1523-1524.) « Taxation sur les villages circonvoisins pour la provision de vins et autres choses à l’égard du passage desdits lansquenets. — Ordre aux dits paroissiens, sous peine d’être déclarés désobéissans et rebelles, de fournir et d’amener, incontinent les lettres reçues, la nourriture pour 4,500 lansquenets qui doivent loger à Chartres, et qui leur sera payée au taux du roy. — Dépense payée en vin, pain, gibier et autres viandes dans le séjour de M. le duc de Sufforck, M. de La Motte au Groing, leurs serviteurs et domestiques. »

(1523-1525, 5 janvier.) « Sur le bruit qui court que 2,000 lansquenets ont dessein de prendre logement dans la ville, a été conclu qu’on envoyera vers les capitaines pour leur remontrer que la ville est franche et exempte de loger des gens de guerre, et que la ville leur fera don de la somme de 10 écus d’or. — Ordonné qu’on choisira 20 personnes de bon guet pour faire la garde tant de jour que de nuit au haut et au bas des portes Chatelet et de Saint-Jean et sur les murs de la ville, afin d’empêcher que lesdits lansquenets n’y prennent logis. — Ordre de François, roi de France, par lequel comme il est nécessaire que ces lansquenets, sous les ordres de M. le duc de Sufforck qui les conduit pour certaine entreprise, passent pour recouvrir leur chemin en bon ordre et police sans piller ni faire aucune insolence sur ce territoire, il est besoin de leur faire donner les vivres et étapes par où ils passeront : donné à Saint-Germain-en-Laye, le 15 juillet 1523 »

(1524-1525, 17 janvier.) « Requête présentée à M. le bailly de Chartres ou son lieutenant et à MM. les échevins par les gagiers et habitans des paroisses de Nogent-le-Phaye, Gouville, Cottainville, Soulleres, Berchères-la-Maingor, Brunelle-le-Comte, Saint-Ligier-des-Aubés, Franconville et autres villages adjacens, par laquelle ils exposent qu’outre qu’ils sont réduits, par la stérilité du pays, par les tailles et impôts, à une extrême pauvreté, ils sont chargés d’une foulle de gens d’armes et ordonnances tant de pied que de cheval logés en leurs maisons, qui forcent leurs femmes et filles, rompent leurs coffres pour avoir de l’argent, les baffouent avec des cordes in pudicis membris, les contraignent de danser, nudae in plateis, et pudica exhibere et mammas et denique candelas tenere incensas dum veneri cum feminis conjuges indulgerent, et forcent les supplians d’aller à Chartres pour avoir vin, pain, gibier et viandes excellentes, pour les traiter ; pourquoi requièrent d’y mettre ordre et pourveoir, étant obligés, de quitter leurs maisons et biens et de s’absenter du pays, ou de permettre aux supplians de s’assembler à cri public et son de cloches pour expulser leurs ennemis. — Pour remédier à ces excès, forces, violences et exactions, a été ordonné qu’on écrira à Paris au procureur des habitans de Chartres pour recouvrer le double d’un arrêt rendu en la cour du parlement contre les gens de guerre touchant leurs violences et excès, et qu’ensuite on appellera en la chambre M. le bailly de Chartres et MM. les gens du roi pour pouvoir remédier à ces désordres, et a été répondu aux habitans des villages cy-dessus qu’ils eussent à bailler leur requête par écrit. (Le compilateur dit qu’il y avait beaucoup d’autres requêtes du même genre.) »

(1525-1526, 24 mars.) « Assemblée en laquelle ont été apportées lettres missives de M. le bailly de Chartres, données à Pontgoing le 24 de mars, présent mois, et adressans à MM. les gens du roi et échevins de la ville de Chartres, par lesquelles il mande qu’il a fait diligence de savoir le nombre, équipage et force des pendarts et voleurs qui font à Moustiers des maux innumérables et exécrables, même hier tuèrent cinq ou six personnes à Senonches et pillèrent le bourg, forcèrent et emmenèrent femmes et filles ; que MM. de Mortaigne et de Longuy sont venus ce matin par devers lui demander secours et aide, et qu’il les prie de faire diligence à eux possible ; de lui envoyer vingt ou trente hommes hacquebutiers et demi-douzaine de hacquebutes et de la munition, en estant mal garnis ; de plus qu’on lui a dit que M. Allardin est bien gêné de hallecrets et brigandins, qu’il seroit bon d’en avoir le plus que l’on pourroit ; qu’il espère qu’en ce faisant ils seront rompus, car il y a plusieurs gentilshommes qui s’en veulent mesler et se faire amas de gens (se faire une armée) en pays de Senonches, Bresolles et pardeça, etc., signé Gilles Acarie. — Après la lecture desquelles lettres missives a été ordonné qu’on enverra à M. le bailly de Chartres trente hommes hacquebutiers avec quatre hacquebutes à crochet ; cinquante livres de poudre à canon et de la munition d’icelle ville ce qu’on en pourra fournir ; et pour mener et conduire lesdits trente hommes hacquebutiers, lesdites hacquebutes à crochet et munition, a été commis et ordonné M. Esprit Pateau, échevin et receveur des deniers communs, et pour les frais de la poursuite,desdits voleurs sera employé par ledit M. Pateau des deniers de sa recette la somme de 40 livres tournois qui lui sera déduite et rabattue. »

Les mauvais-garçons et pillards furent battus ; on envoya des remontrances au roi, et la ville apprit à se défendre ; elle fit plus exactement que par le passé « le département » ou la répartition du guet. Les bons bourgeois se fournirent de « hâtons à feu, » et quand un capitaine, par exemple M le capitaine de la Grippière, voulut bien faire retirer ses soudarts, on lui en tint compte, en le défrayant gratis hors la ville, à l’auberge de l’Écu de France, procédé fort politique, qui coûta, en 1523, la somme de 10 livres tournois 16 sols 6 deniers.

Il arrivait ainsi ce qui arrive toujours : le mouvement social s’opérait et se poursuivait à travers toutes les misères ; la ville écrasée apprenait à résister ; encombrée de mendians et de vagabonds, elle instituait des hôpitaux et des refuges ; pillée par les gens de guerre, elle assemblait la commune ; rançonnée par les rois, elle commençait et continuait ses remontrances. Il fallut que la contagion l’atteignît pour qu’elle se décidât à faire nettoyer ses ruelles. Depuis long-temps, les « bestes porchines de monseigneur saint Anthoine, » avec clochettes, « grelots et grelottins, » ou même sans clochette, couraient par la ville. Des cloaques entre les maisons, des passages de trois pieds de large, des rues que l’immensité des auvens assombrissait et envahissait, point de courans d’air, encore moins d’eau, pour assainir ces trous et ces tanières ; — il était impossible que la peste ne vînt pas, en dépit de la beauté du ciel et de l’excellence du sol, endoctriner à son tour nos échevins. D’abord ils ne voulurent pas croire à sa présence. Jean Mouton, tabellion, ayant dit à ses voisins et voisines ce qu’il pensait là-dessus, fut vivement tancé et admonesté ; ce mauvais bruit pouvait empêcher le roi de venir à Chartres (octobre 1498), et la ville voulait voir son roi, même en se ruinant pour lui : c’était une des manies du temps.

« Appointé que Pierre Mouton, tabellion, sera adjourné à comparoire en personne à la requête du procureur du roi et de ceux de la ville, parce qu’on maintient qu’il a fait certaine information ou attestation qui a été portée vers le roi, par laquelle est certifié que la peste règne dans cette ville et qu’on se meurt, dont le contraire est vérité, selon le plaisir de Dieu, et dit-on que c’est la cause qui garde le roi à venir faire son entrée en cette ville ; pour au surplus en être ordonné par raison. »

Maître Mouton se le tint pour dit et cessa de parler de la peste, qui fit paisiblement son chemin, et quelques années après éclata dans toute sa violence. Dans la ville, devenue tout à coup silencieuse et désolée, on entendait seulement le son rauque de la trompe qui annonçait les ordonnances nouvelles des magistrats touchant la peste. Plus de ces cérémonies qui provoquent ou ramènent la joie populaire, pas de processions générales ; ceux qui se mariaient allaient hors la ville. Tous fuyaient « aux champs » et le mal venait les y chercher : à Mainvilliers surtout les malades étaient nombreux. Les échevins eux-mêmes fuyaient vers Orléans. Nombre de maisons étaient marquées d’une croix sur la porte comme pestiférées ; un chanoine faisait vider celle qui était contiguë à la sienne, et souvent on passait des vivres par la fenêtre aux malheureux qui se mouraient, enfermés dans l’intérieur de leur masure. Des troupes de barbiers chargés de soigner les malades, portant une verge blanche à la main pour qu’on pût les reconnaître et « fuir leur conversation, » traversaient la ville dans tous les sens. Dix à douze mille personnes périrent. En 1547, seize ans après le commencement de la peste, il en mourait encore quelques-uns. Nous nous contentons de choisir un ou deux documens caractéristiques de cette longue et douloureuse catastrophe :

(1531, octobre.) « Pour éviter les inconvéniens et dangers de peste qui règne en plusieurs endroits de la ville, a été ordonné que les maîtres barbiers et chirurgiens, assemblés en la manière accoutumée, éliront deux d’entre eux idoines, experts et suffisans pour subvenir, pencer (sic) et habiller les pestiférés qui surviendront en la ville. Sur la remontrance des habitans de la rue de la petite-Rivière, à l’égard de la planche appartenant à l’Hôtel-Dieu, en laquelle les maîtres et frères envoient leurs chambrières pour laver les robes et linges des pauvres attaqués de peste et autres maladies dangereuses, et jettent plusieurs immondices en la rivière, a été ordonné que ladite planche, qui est au-dessus de la fontaine Saint-André, sera close et fermée, avec défense d’y laver aucun linge ni autres choses (jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné) pour le profit de l’Hôtel-Dieu, auquel sera baillé une autre planche ou lavoir au lieu le plus commode pour éviter aux inconvéniens, et ce qui lui sera signifié. »

On lit dans le journal manuscrit de Jean Bouvart, sergent royal au bailliage de Chartres :

« L’an 1521, moy Jean Bouvart le jeune, fils de défunt Jean Bouvart, également sergent royal, mort le 29 juin 1521, fus le lundi 21 [2] juillet fiancé à Guillemine, fille de Benjamin Étienne (la famille Étienne existe encore aujourd’hui), en présence de mes oncles Philippot et André les Bouvart. Et le lundi, 16e jour de septembre ensuivant, épousé à ladite Guillemine en face de sainte Église, au lieu et village de Dammarie en Beauce, par M. Martin Huillery, chapelain dudit lieu, parce que, ce dit-on, la peste avoit cours en la ville de Chartres, durant le cours de laquelle maladie de peste mourut en ladite ville de Chartres de dix à douze mille personnes. Dieu en veuille avoir les ames ! »

Le résultat de ce cruel enseignement donné par la peste fut l’assainissement de la ville ; on élargit un peu les rues ; on cura les égouts ; on détruisit les cloaques. Cependant on n’avait pas encore fini avec la peste, qu’il fallut se défendre contre le roi. Depuis plusieurs siècles, les manans prêtaient sans qu’on leur rendît, et quand ils redemandaient ce qui était à eux, les gens de cour, sous prétexte de se porter intermédiaires, pillaient sans pudeur nos pauvres Chartrains. Dès 1504, ils avaient repoussé ces usurpations, entre autres celle du légat du pape, qui leur faisait écrire par M. de Marnac que « pour une douzaine de poinçons de vin il arrangerait leur affaire. Les échevins se doutèrent qu’ils étaient dupes ; Chartrains n’aiment pas à l’être. »

(1504, 19 novembre.) « Assemblée en laquelle a été donné lecture d’une lettre missive envoyée par M. de Marnac à MM. les douze échevins et autres dont la teneur suit : « Messieurs, j’ai parlé de votre affaire, d’où il faut partir (qu’il faut terminer, dont il faut se tirer définitivement), et y ai quelque espérance ; mais je suis d’advis que une douzaine de poinçons de vin clairet du meilleur que pourrés envoyer en la maison de M. le légat, à Gaillon, qui cousteroit moins que néant, vous pourront beaucoup servir ; pourquoy vous en ai bien voulu advertir, priant notre Seigneur, messieurs, vous donner ce que désirés. A Paris, le 15 novembre. » Et au-dessous : « Votre serviteur, frère et ami Jehan Marnac. A la subscription : « A MM. les douze, etc. » Après laquelle lecture a été ordonné et appointé, avant de faire aucune ordonnance ou appointement, de ne quérir, acheter ne envoyer ledit vin d’aucune manière. » - « Ordonné ensuite que Pierre Ledoys iroit en diligence à Paris, où est le roy, pour parler à MM. Hurault et de Dampierre et autres grands de la cour, touchant les 3,000 livres tournois prêtées par la ville au roy. »

En vain, pour faire face aux demandes des monarques, on s’était horriblement gêné, on avait multiplié les impôts sur les laines, le lin et le bois ; l’impôt des 12 deniers sur les denrées et marchandises était très exactement prélevé ; cependant on ne pouvait pas vivre et s’entretenir. Les « subventions au roi, » comme on appelait les secours, prêts ou octrois accordés aux souverains, avaient épuisé la ville. Quand François Ier fut monté depuis quelques années sur le trône, et qu’après avoir brigué maladroitement l’empire et l’alliance de Henri VIII, il vit ses caisses vides, il commença à tirer plus d’argent encore de ses « bonnes villes. » La première brèche une fois faite aux deniers de Chartres, il ne s’arrête plus. Durant tout son règne, il réclame de nouvelles sommes pour ses armées, pour ses frais de représentation au camp du drap d’or, la rançon de ses fils, etc., etc. Il envoie des lettres très longues et très explicatives aux Chartrains, qui se défendent et représentent en vain leur pauvreté. Le roi demande à Chartres :

En 1520, 2,500 livres tournois ;
En 1522, 50 hommes de pied ;
En 1526, la moitié des aides et octrois ;
En 1527, 2,000 livres tournois ;
En 1532, 6,000 idem ;
En 1536, 500 muids de blé froment ;
- 500 idem d’avoine ;
- 500 idem d’orge ;
En 1537, 3,000 livres tournois ;
En 1543, 14,400 livres ;
En 1544, 40 muids de froment,
- et 4,000 livres tournois ;
En 1545, 7,200 livres, etc., etc.

Voilà ce qui s’appelle, dans les histoires, le glorieux règne de François Ier. Dès 1534, on lit à l’hôtel-de-ville les lettres patentes du roi par lesquelles il demande la moitié des deniers communs, avec lettres missives adressées à MM. les bailli et lieutenant-général

(1er avril.) « A l’égard de la demande que le roi fait par ses lettres patentes de la moitié des deniers communs dont il a été fait acte par le greffier le 4 février dernier, a été ordonné qu’un échevin et le receveur de la ville iront en cour vers le roi ou monseigneur le chancelier pour composer sur cette demande. »

(1538, 8 avril.) « Assemblée générale où sont comparus les gagiers des paroisses de la ville et faubourgs… On a été d’avis de commettre deux personnages (les sieurs Acarie et Duru, échevins) pour aller en cour vers le roy et MM. de son conseil pour obtenir lettres, pour rembourser la ville d’aucuns deniers demandés par le roi pour la solde de deux cents hommes de pied pour quatre mois, à 1,200 livres tournois par chacun mois. — (Le compilateur ajoute en marge : C’est pour avoir modération de ladite somme.)

La cour ne modère rien et fait la sourde oreille, mais l’échevinage ne se rebute pas. Il ordonne que :


« Sera demandé rabais et diminution de 4,800 livres tournois demandées par le roi pour le paiement de deux cents hommes de guerre à pied. »


Bientôt la ville, pour prouver au monarque qu’elle n’a point de mauvaise volonté, fait son budget et le lui envoie. C’est une des pièces de statistique historique les plus curieuses de l’époque, où les améliorations du régime municipal pendant le XVIe siècle se révèlent clairement. Un collége est institué, des régens sont payés et logés, les comptes sont tenus avec assez de précision et d’exactitude pour qu’on sache ce que coûte « le bonnet du sergent ; » enfin, si le roi obtient 2,000 livres tournois de la ville, elle a soin de consigner que c’est par « commission et contrainte. » Mais revenons au collége.

Ce ne fut pas chose aisée que de l’établir. En 1437, les procureurs de la ville commencèrent à conférer officiellement sur ce sujet. En 1536 seulement, on commença à payer régulièrement le nommé Hervé, maître régent des écoles de la ville, qui reçut 30 livres tournois « pour son entretenement et celui de ses régens. » Grace aux exactions, la ville était bien pauvre. Comme on ne payait jamais le loyer de la maison où se réunissaient les enfans, un procès s’éleva entre M. Hervé et Arthur Deffreux, propriétaire : le prévôt dut condamner les habitans de Chartres à paver le demandeur. Un prêtre, Jean Leloup, succéda à Hervé ; dès l’année 1542, les deniers réclamés par François Ier obéraient la ville qui, deux ans plus tard, supprima les gages des régens. En 1544 ; il fut signifié à maître Jean Leloup de quitter la maison où il demeurait, « attendu que la ville ne pouvait dorénavant payer la ferme d’icelle et entretenir ledit collége ; » ce qui n’arrêta pas un nouveau procès intenté par la veuve du propriétaire, puis un autre de Jean Lelong pour le paiement de ses gages. Les Chartrains sont têtus. Plus tard ils revinrent encore sur cette question importante, et proposèrent de « bailleret conférer une prébende de l’église de Chartres à un précepteur qui seroit nommé et élu suivant l’édit du roy ; » après bien des contestations entre MM. du chapitre et MM. les échevins, à travers des difficultés toujours renaissantes et des incidens toujours litigieux, on posa les fondemens d’un collège. Le 26 août 1560, l’évêque de Chartres envoya aux échevins la collation d’une prébende pour l’entretien d’un précepteur : on nomma régent le sieur Guillaume Malherbault, principal du collége de justice de la ville de Paris ; enfin des lettres latentes du roi autorisèrent les échevins à lever sur la vile une somme de 6,000 livres pour l’achat d’une maison. Cet impôt ne fut pas levé, grace à la donation faite par le sieur Pucquet et sa femme d’une maison pour le collège. Cela ne se termina certainement pas sans quelques procès ; mais on s’en tira, et nous lisons dans les archives de la ville

(1572, 28 mai.) « MM. Troilard et Robert, échevins, ayant présenté une requête au nom de la ville à MM. les doyens, chanoines et chapitre, afin de permettre aux habitans de Chartres de faire édifier la chapelle excommencée au collége donné auxdits habitans par M. Jean Pocquet et femme, pour y célébrer le service divin suivant ce qui est pratiqué dans tous les collèges pour la commodité des écoliers, et de leur donner permission d’y faire célébrer messe, n’ont eu aucune réponse sur leurdite requête ; pourquoy il est ordonné qu’ils requerront derechef ledit chapitre d’y répondre et de leur donner cette permission, qui est dans leur pouvoir, signée de l’un des notaires dudit chapitre. Et en cas de refus, sera par les députés, puis un, acte par-devant un notaire royal, afin d’y pourvoir comme de raison. »

(1572, 4 septembre.) « Il est ordonné qu’on publiera, aux prônes des messes paroissiales de la ville et fauxbourgs, qu’on fait à savoir à tous pères et mères ayant enfans de les envoyer au collège Pocquet, s’ils veulent qu’ils soient instruits et enseignés ès-lettres, leur faisant défense de les envoyer ailleurs, sous peine de désobéissance, à l’exception de ceux qui sont pour apprendre leur A, B, C, psaumes et matines. Et à ce qu’on puisse faire distinction des classes dudit collège, pour connoitre la capacité desdits enfans, est enjoint aux pères et mères et autres chargés d’iceux de les mettre ou envoyer dans la quinzaine pour être lesdits enfans interrogés par le principal et régent dudit collége Pocquet. — Défenses à tous régens, maîtres d’école, gens d’église et autres faisant état d’instruire des enfans en leurs maisons, de faire dorénavant ces exercices sans les envoyer au collège Pocquet, sous peine d’amende arbitraire, à l’exception des petits enfans qu’ils peuvent instruire jusqu’aux principes de grammaire ; enjoint auxdits maîtres d’école qui ont des enfans en pension de les mener et conduire au collège Pocquet. »

Pourquoi donc le collége de Chartres ne s’appelle-t-il plus le collége Pocquet ? Maître Jean Pocquet et sa femme étaient d’honnêtes personnes qui aimaient le pays et méritaient que l’on se souvînt d’eux ; j’aurais volontiers gardé le nom et le souvenir du collège Pocquet. L’ingratitude ne porte bonheur à personne ; quand les peuples veulent un avenir, le moyen d’assurer cet avenir, c’est de profiter du passé. Quelle sottise, quelle folie de médire des vertus d’autrefois, sous prétexte de les remplacer pur des vertus futures ! Nul homme habile à augmenter ses revenus ne jette son vieil argent par la fenêtre. Au lieu de supprimer les noms et d’effacer le souvenir de nos anciens bienfaiteurs, tels que Jean Pocquet, Juvénal des Ursins, Jehan Gerson et mille autres, il fallait consacrer et perpétuer ces beaux souvenirs, ces bons exemples et ces excellentes traditions.

On voit ainsi apparaître, se développer et grandir, au milieu de la barbare incurie des mœurs les progrès partiels et incomplets, nuis féconds et inaliénables, de la civilisation ; les vieilles familles de roture chartraine y prennent grande part. ; ce sont les Bouvart, les Marchand, les La Troyne, les d’Aligre, les Isambert et les Lemoine. Le vrai nom des premiers était Haligre, celui des seconds Isambard, deux vocables évidemment septentrionaux, All-eger et Is-im-bart, Herse-tout et Barbe-de-glace ; noms qui remontent aux invasions normandes. Nous ne doutons pas qu’une infusion de sang scandinave assez considérable ne se soit opérée dans le pays chartrain, entre le IXe et le XIIe siècle ; il semble même qu’on découvre quelque trace de cet esprit du nord, peu disposé à céder ses privilèges, dans la persistance avec laquelle la commune chartraine exigea toujours des ecclésiastiques, prieurs et moines, l’obéissance aux règlemens et aux lois.

Cette indépendance était si bien dans les idées et le sang populaires qu’on la voit poindre, sous Louis XII, à propos du guet que le chapitre ne faisait plus faire exactement : le chapitre s’obstine ; les échevins persistent ; bientôt on exige du chapitre les subventions et fournitures d’armes, puis les secours aux pauvres, et la voix de l’échevinage devient progressivement si ferme et si haute que le chapitre est forcé de reculer.

(1506, 23 septembre.) « A été ordonné qu’on ira vers messieurs du chapitre, parce que n’y ayant pour le présent aucun guet qu’on avoit coutume de faire au clocher de plomb de l’église de Notre-Dame de jour et de nuit, quand il étoit question de guerre, pour requérir qu’ils fassent faire ledit guet en leur église au ailleurs dans le lieu le plus convenable, à quoi ils ont répondu qu’ils y aviseroient. » - ( 1507, 20 juillet.) Ordonné qu’on ira vers messieurs les doyen et chapitre de Chartres pour savoir la réponse touchant le guet, afin de prendre les mesures nécessaires avant l’année échue. — (24.) Messieurs du chapitre ayant cessé de faire faire le guet au haut de leur église depuis l’incendie du 26 juillet 1506, messieurs les échevins ont obtenu commission au bailliage pour les y faire contraindre. »

(1537, 19 juillet.) « Ordonné qu’il sera fait cris- publics à son de trompe pour faire savoir à tous les procureurs des communautés des religieux, abbayes, prieurés et couvens de la ville et banlieue de Chartres, et des avocats, procureurs, officiers et praticiens, et des frairies et communautés des métiers et maîtrises de la ville d’apporter d’huy en quinzaine devant la chambre de ladite ville les pièces d’artillerie qu’il leur est enjoint de faire faire, montées, équipées, gara de boulets, plombets, poudres et autres choses nécessaires, suivant les lettres du roi, pour la tuition et défense de la ville, et par ordonnance de la chambre, sous peine de chacun 20 livres tournois et de tenir prison. »

(1553-1554, 22janvier.) « Ont comparu quatre de messieurs les chanoines de Notre-Dame de Chartres pour et au nom des gens d’église de ladite ville et faubourgs ayant biens patrimoniaux en icelle, lesquels ont remontré que la somme de 100 livres tournois à laquelle ils ont été imposés pour ledit emprunt demandé par le roi est trop excessive eu égard à la somme départie sur les habitans de la ville, et ont requis que cette somme soit modérée eu égard à leurs facultés patrimoniales ; sur quoi leur a été répondu qu’il faudroit une assemblée générale pour faire une nouvelle cotisation et qu’ils ne doivent aucunement se plaindre d’une somme qui est si petite pour les facultés des biens patrimoniaux qu’ils possèdent. — (1553.) Enjoint aux gens d’église ayant biens patrimoniaux, suivant les lettres patentes données à Chantilly, le 13 novembre 1553, pour faire mettre et lever sur les habitans des villes closes du bailliage de Chartres la somme de 14,400 livres pour la soulde de six cents hommes de guerre à pied, faisant partie de cinquante mille hommes de guerre, à laquelle les habitans de la ville et faubourgs de Chartres sont imposés pour la somme de 6,370 livres tournois, de faire cotisation entre lesdits gens d’église de la somme de 100 livres tournois. »

(1555, 24 mars.) « Sur le refus fait par messieurs les doyen et chapitre de Chartres à Jean Piron, sergent royal, à l’égard de l’assignation qu’ils disent leur avoir été donnée à la requête de M. le procureur du roi, a déclaré qu’il n’a point entendu avoir été fait aucun exploit à sa requête à l’encontre dudit chapitre par ledit Piron, pour raison due, mais bien à l’encontre des gagiers de cette ville et faubourgs, et entend que ceux du chapitre soient priés et requis comme ils ont été ci-devant. »

En 1556 et 1557, l’assemblée des échevins fait très nettement entendre à monseigneur l’évêque « qu’elle n’est pas contente de la faible somme de 200 livres tournois qu’il a donnée pour les pauvres ; » elle « le prie d’augmenter son aumône, » sans quoi il « sera cotisé et contraint à l’avenir. » Les échevins, tout catholiques qu’ils soient, ne passent rien au clergé ; il ne faut pas qu’un prieur ou un simple moine commettent la moindre illégalité ou se permettent la plus légère infraction. Le prieur du « Grand Beaulieu » voit démolir sous ses yeux le mur qu’il a fait élever au travers d’une ruelle appartenant à la commune. MM. les chanoines, abbés et moines de toute espèce sont mis fréquemment à l’amende. Quand on pave, dépave ou repave les rues devant leurs habitations, on les fait contribuer largement et on leur envoie des sommations fort dures ; manans et bourgeois sont résolus à ne rien céder. Souvent même ils poussent l’âpreté jusqu’à l’injustice en 1525, ils ne veulent pas subvenir aux dépenses faites par une communauté pauvre et bienfaisante (les frères de l’Hôtel-Dieu) pour pavage de leur couvent, « ce qui (disent les pauvres frères) leur a beaucoup coûté. » Les évêques sont forcés de compter avec ces « manans. » L’échevinage donne à l’évêque du vin, des étoffes et des poissons, comme aux gentilshommes et aux seigneurs quand ils passent ; politesse qui d’ailleurs ne tire guère à conséquence. « MM. du mois, » c’est-à-dire les échevins, visitent les sablonnières de l’évêque, et ne permettent pas (1527) qu’il usurpe celles de la ville. Il paraît même que la ville empiète un peu sur l’évêque, qui se trouve obligé de « fulminer des monitoires, » et prend Dieu à témoin qu’on lui dérobe de la terre ou « du chaillou. » La ville alors fait son enquête, et presque toujours les choses en restent là. Qu’on lise les documens suivans, extraits entre vingt autres ; on y reconnaîtra que nous n’exagérons point l’opposition de l’échevinage et sa guerre contre le clergé. On y verra aussi que nos magistrats étaient peu lettrés ; il est assez malaisé de bien comprendre leurs notes en mauvais style. Si les échevins de Chartres ne brillent point par la faconde, ils agissent bien et avec un sens droit, ce qui vaut mieux que les discours.

(1556, 12 mai.) « Sur les lettres missives de monseigneur l’évêque de Chartres, adressées aux gouverneurs des pauvres, écrites de Paris, le 19 de ce mois de mai (sans doute le 9), pour le fait de police et règlement de la nourriture des pauvres, dont lecture a été faite, a été ordonné que lesdits gouverneurs feront réponse auxdites lettres touchant ce qui a été fait pour ladite police et règlement à l’instar des villes de Paris, Orléans et Tours et autres villes du royaume, que les demandes et prières à lui faites de départir de ses biens à la bourse commune desdits pauvres sont équitables et raisonnables ; qu’il ne doit pas être la cause de la dissolution (anarchie), et remettre une mendicité publique en cette ville, dont se mécontente tout le peuple d’icelle… qui n’oseroit se tenir à sa porte par (à cause de) la confusion de mendians et le danger de mettre une peste par la ville, s’il advenoit qu’il voulût des six muids de blé faire à part une aumone publique (si l’évêque vouloit appeler pour leur distribuer du bled tous les mendians des environs), qui ne feroit que les tolérer (ce qui ne feroit qu’encourager la mendicité), vu le commencement du bon ordre et police qui y a été et est encore tenu. »

(1557-1558, 5 avril.) « Assemblée et congrégation générale tenue en la salle épiscopale de monseigneur l’évêque de Chartres, en laquelle, après avoir condamné les défaillans et même les gens d’église qui sont du nombre à 60 sols tournois d’amende applicable moitié au roi et l’autre moitié à la bourse commune des pauvres, on a procédé à l’élection des gouverneurs, receveur général et particulier et autres officiers des pauvres au lieu et place de ceux qui doivent sortir en cette présente année. »

Ainsi se manifeste contre les abus, et va toujours croissant en fermeté courageuse et en intensité l’opposition des magistrats populaires. Il faut entendre ces échevins et « gouverneurs des pauvres » tancer leur évêque qui réside à Paris et suit la cour, l’admonester et le se mondre de vouloir bien donner de ses revenus quelque chose pour les hôpitaux et les mendians. Ils firent même une tentative plus hardie. Ils proposèrent, en 1560, de mettre la main sur tous les bénéfices ecclésiastiques inutiles, faisant double emploi ou qui n’étaient pas desservis ; — 1789 éclôt d’avance. Le texte de la délibération est trop curieux pour que rions ne le rapportions pas tout entier :

(1560-1561, 4 mars). « Assemblée générale en laquelle on a fait lecture de lettres du roi données à Fontainebleau, le 16 février, pour trouver les moyens de sortir des grandes dettes dont il est chargé par la calamité dus temps passés et pour racheter son domaine, aides et gabelles, et mettre aussi une certaine augmentation sur le sel ; on pense que le moyen le plus expédient est de prendre tous et chacuns des bénéfices de son royaume excédans un revenu annuel la somme de 300 livres et au-dessus jusqu’à la somme de 4,000 livres tournois par an, le tiers des revenus desdits bénéfices, soit archevêchés, évêchés, abbayes et prieurés excédant ladite somme de 4,000 livres par an, ensemble de tous prieurés, commanderies, hôpitaux, maladreries et commanderies de Saint-Jean de Jérusalem, et généralement de tous autres bénéfices où les titulaires d’iceux ne font résidence, les religieux et malades vêtus et nourris, la moitié du surplus de leur revenu ; ensemble la moitié des revenus des quatre prévotés étant en l’église Notre-Dame de Chartres, n’y faisant aucune résidence, leur faisant toutefois déduction des décimes au prorata des deniers qui seront ainsi pris ; et tout le revenu des bénéfices en dépost et de ceux où l’on ne chante et célèbre aucun service divin, pour satisfaire aux affaires du roi qui prendra sur lesdits bénéfices cette autre plus grande portion qu’il lui plaira aviser, comme aussi d’imposer sur les draps de soie, vendus dans le royaume, une somme de deniers, suppliant le roi de ne mettre aucun impôt ni subside sur le sel, le vin et autres denrées, attendu la pauvreté du peuple. Ainsi il faut procéder à l’élection d’un de l’église, d’un de la noblesse et l’autre du tiers pour se trouver le 20 de ce mois en la ville d’Orléans pour, en la présence de monseigneur le gouverneur, rapporter les avis et opinions d’un chacun, afin de satisfaire aux intentions du roi. (Le registre du compilateur porte en marge : avis sans succès). »

Impôts sur les objets de luxe, bénéfices ou sinécures confisqués au profit du trésor, que demanderait-on de plus ? Quand le prieur de Saint-Étienne et celui de Josaphat ne disaient pas leurs messes, Chartres savait bien les y forcer. Cependant c’était une ville religieuse ; la procession générale se faisait chaque année avec une solennité joyeuse et sainte. Un hôpital très vaste était destiné à recevoir, héberger et soigner les pauvres passant par la ville. L’évêque présidait une assemblée dans laquelle on décidait comment on secourrait les mendians invalides et comment les mendians valides seraient employés avec rétribution à la réparation des routes et chaussées avoisinantes. En 1555 particulièrement eut lieu une grande assemblée à ce sujet, curieuse sous deux rapports : on y décide qu’il sera défendu à qui que ce soit de mendier, et on donne du travail aux gens inoccupés ; ensuite se trouve la liste de ceux qui assistèrent à cette délibération. D’abord ce sont les chanoines de Notre-Dame de Chartres et monseigneur l’évêque, puis le chapitre général, les doyens et sous-doyens, puis les représentans de la chapelle Saint-Piat, du couvent de Saint-Père, de Saint-Jean-en-Vallée, de Josaphat, de Saint-Cheron, de Saint-Martin-en-Val, du Grand-Beaulieu, de Saint-Lubin, de Saint-Aignan, de Saint-Saturnin, de Saint-Martin-le-Nonandier, de Saint-André, de Saint-Michel, de Saint-Barthélemy, de Saint-Brice ; — quant à ceux de Saint-Maurice, de Saint-Hilaire, de Sainte-Foix, ils sont remarqués par leur absence.

On crée un gouverneur des pauvres, un receveur général des aumônes ; l’évêque donne huit muids de grains ou des sommes équivalentes, et l’on demande à Paris, à Tours, à Orléans, leurs avis et exemples ; la confrérie de la Passion indique nettement la création d’ouvroirs populaires. On emploie les pauvres « marauds » à curer les mares, paver les rues, enlever les immondices et nettoyer les buots ou conduits d’eau. Dans la ville gauloise ; l’activité est devenue vive et ardente, les offices publics sont très recherchés, depuis celui du valet de la ville qui postule sans cesse pour qu’on lui achète une robe et des chausses nouvelles, aux couleurs de la localité, vert et rouge, jusqu’à celui de M. le prévôt qui a un grand et interminable procès avec M. le bailli pardevant le tribunal de Paris, au sujet de la prééminence et présidence des assemblées générales. M. l’avocat de la ville plaide aussi contre M. le bailli : celui-ci est accusé d’avoir, ainsi que ses gens, offensé M. Regnault de La Troyne par des paroles injurieuses et scandaleuses ; de là nombreuses plaidoiries. Un autre avocat voulant s’asseoir sur les bancs de la chambre à côté d’un chanoine de l’église de Notre-Dame, celui-ci se courrouce et refuse d’admettre les droits du nouveau voisin à cette place. A lire ces événemens intérieurs, on se croirait en Normandie. Du reste, les familles que j’ai nommées apparaissent dans la personne de plusieurs de leurs membres dans les charges de la ville ; MM. Jean, Guillaume, Estienne, Michel et Alexandre Aligre sont procureurs aux négoces, grenetiers, gros marchands, échevins, etc.. Le plus occupé de tous est Michel Egasse, « lieutenant du prévôt des maréchaux des duchés et bailliages de Chartres, Estampes, comtés de Montfort l’Amaury, Dreux, Dourdan, bailliage de Mantes ; » il adresse aux magistrats des requêtes continuelles pour obtenir de nouveaux écus et de nouveaux archers.

Si l’on trouve aisément des receveurs et prévôts, il n’est pas du tout facile de trouver des échevins. Le sieur Estienne et le sieur Drouyn s’en excusent, alléguant, l’un qu’il ne pourra remplir cette charge sans scribe, puis qu’il ne sait ni lire ni écrire ; l’autre, qu’il est sourd, maladif et âgé de 72 ans. Ils ont beau faire, on les y force, ainsi que Jean Lambert :

(1574, 5 octobre.) « Assemblée en laquelle, quoique Jean Lambert, élu depuis peu échevin, ait voulu être déchargé de cet état au soutien d’un procès-verbal de visite de son corps fait par des médecins, chirurgiens et apoticaires qui constatent de ses infirmités, il est ordonné qu’il exercera ladite charge d’échevin en la ville seulement, sans qu’il soit tenu d’aller aux champs pour les affaires d’icelle, à quoi ledit Lambert a dit qu’il persistoit dans sa remontrance, et qu’il appelleroit de cette ordonnance, nonobstant lequel appel et sans préjudice d’icelui, il est ordonné qu’il sera passé outre, et qu’il sera contraint de faire le serment à ladite charge par toutes voies dues et raisonnables, dont il a protesté d’attentat et appelé en adhérant ; et pour ce qu’il n’a voulu le faire, a été icelui Lambert mis en arrêt. »

Ils ne furent pas les seuls. On a enregistré les refus successifs d’une dizaine d’autres qui sous différens prétextes tâchaient d’échapper à l’échevinage. On les harcelait sans pitié ; ceux qui s’excusaient sur leurs infirmités, on les faisait visiter. C’est qu’en effet la charge d’échevin obligeait le bourgeois à délaisser pendant cinq ans ses affaires particulières pour celles du public. C’étaient la plupart « gens mécaniques, » peu expérimentés dans les affaires ; les malheureux, ne sachant comment s’en tirer, priaient les magistrats orléanais de leur faire savoir comment il fallait s’y prendre. D’une autre part, quantité d’habitans de la ville faisaient journellement des menaces à MM. les échevins, et l’on était obligé de rendre un édit pour menacer de la hart ceux qui se conduisaient ainsi. Quand la ville était épuisée, qui était chargé d’avancer les deniers pour elle ? les échevins. Chacun alors se cachait « aux champs » on les relançait ; amende de 10 et 20 sols tournois pour quiconque ne se présentait pas aux assemblées.

Enfin on crut devoir adresser une supplique au roi Charles IX qui, l’an 1572, six semaines avant la Saint-Barthélemy, rendit un édit par lequel, entre autres modifications importantes, le nombre des échevins était réduit de douze à huit ; la durée de la charge de cinq ans à deux. Les gens de longue et de courte robe furent susceptibles d’être élus, et l’on s’arrangea de façon à réélire toujours deux des fonctionnaires sortant de charge, pour que leur expérience guidât l’inexpérience des conscrits-magistrats.

Ne rions pas de ces efforts pénibles et de ces essais chancelans d’administration municipale. Nos aïeux faisaient leur éducation, ils y réussirent ; entre 1660 et 1680, ils parvinrent à se donner un maire.

Monseigneur Charles de Bourbon, gouverneur d’Orléans et de Chartres, ayant fait instituer une enquête et adressé diverses questions aux bailli et magistrats de Chartres, il lui fut répondu que dans la ville il n’y avait pas de maire, etc., etc. On différa tellement les délibérations à ce sujet, les affaires furent si lentes qu’en 1570, dix ans après, rien encore n’était accompli. En 1576, on crut un moment que tout allait se décider ; enfin des lettres du roi avaient été obtenues qui autorisaient l’érection et création d’un maire ; on s’assemble ; la discussion sur la vérification et l’homologation de la cédule royale arrête encore l’assemblée. Le procureur du roi requiert et demande communication de cette pièce. M. Noël de Bunes, notaire, « exhibe une grande feuille de papier qu’il dit être la minute de ladite procuration. » Le procureur veut s’en saisir ; le notaire la lui reprend. Un coin de papier reste entre les mains du premier, et tout est interrompu. Trois ans après seulement, la ville de Chartres eut son maire. Voici la curieuse et naïve réponse à l’enquête du cardinal de Bourbon :


(1560.) « Le 18 novembre, Charles de Bourbon adressa d’Orléans aux bailly, lieutenant, prévost, officiers du roi, maires et échevins de Chartres, diverses questions auxquelles il fut répondu de la manière suivante en ce qui concerne l’administration de la ville. — Que, quant à la justice, le criminel est mal administré ; que les crimes et délits ne sont punis ainsi qu’il seroit nécessaire pour le repos et la tranquillité des habitans. — Que dans la ville de Chartres il n’y a point de maire, mais des échevins au nombre de douze, dont deux du chapitre que la chambre de ville n’a aucune juridiction, cohortion ne contrainte, et aux jours d’assemblée ne peuvent rien ordonner, sinon ce qui concerne l’administration des affaires communes de la ville, et est encore requis que l’un des officiers du roi y préside pour conclure ce qui est délibéré ; tellement que s’il se présente quelque affaire de police, les échevins n’en peuvent rien ordonner, laquelle police appartient au prévôt, ainsi que la justice ordinaire, et par supériorité au bailly de Chartres. — Et si en la chambre de ville il y avoit quelque autorité et puissance fondée en justice et juridiction, et qu’il leur fût permis de commander aux sergens pour l’exécution de leurs ordonnances, toutes choses s’en porteroient mieux. — t se commettent en ladite ville et es-environs plusieurs larcins, vols, meurtres et autres crimes et délits dont on ne fait aucune poursuite. — Les échevins n’ont entendu aucune plainte des hôtes qui ont logé gens de guerre par garnison, n’ayant puissance d’y donner ordre. » - La ville envoye deux députés porter la réponse suivante : « Qu’il n’y a eu et n’y a aucunes émotions et assemblées illicites contre les ordres du roy, et que les habitans vivent dans l’obéissance, foy et loyauté qu’ils doivent à Dieu et à leur souverain légitime. — Qu’il n’y a aucune division pour le fait de la religion chrétienne, ni aucun scandale dans les églises, ni images rompues ; — qu’à la vérité, il y a trois ans que quelques gens de guerre, passant par la ville, firent du scandale dans l’église de Notre-Dame de Chartres, et que le peuple, ému de cette insolence, leur résista ; — que les vitres d’un vicaire de l’une des paroisses de la ville ont été cassées ; — qu’une pierre fut jetée dans les vitres de l’Hôtel-Dieu, laquelle tomba dans l’église ; — qu’aucuns compagnons ont ôté de nuit les filets de quelques preneurs d’alouettes, qu’ils se sont emparés de celles qui étoient prises, et qu’à trois lieues de Chartres, au village de Chamblay, ils ont mangé lesdites alouettes le lendemain, qui étoit vendredi. — Qu’on a trouvé un livre dans le chœur de l’église de Notre-Dame de Chartres, sur lequel étoient écrits ces mots : Confession de ceux qui sont faussement appelés huguenots. — Qu’à l’assemblée générale des états particuliers de la province de Chartres, les députés des villes auroient présenté des articles grandement contraires à notre religion chrétienne et foy catholique. — Qu’on avoit fait informer de ce que dessus, afin de résister à des entreprises téméraires. — Que la police n’appartenant pas aux échevins, ils ne peuvent savoir si dans la ville ou aux environs, aucuns ont failli à se présenter à la convocation et réception du corps de Notre Seigneur à la fête de Pâques et autres fêtes solennelles, et n’ont lesdits échevins puissance ni commandement sur les curés ou vicaires de la ville ; mais appartient cette inquisition à monseigneur l’évêque ou ses vicaires et à MM. les officiers du roi, et, s’il plaisoit à sa majesté et à monseigneur le prince de donner cette puissance auxdits échevins ou de commander qu’ils en informent, ils en feront amplement leur devoir. — Sont bien avertis qu’il y a des coureurs de pavé de nuit en armes et qui chantent les chansons de Marot, ce qui sera facile à rabattre par MM. de la justice, et les habitans y donneront aide, etc. »

(1560, 18 novembre.) « Monseigneur Charles de Bourbon, gouverneur d’Orléans et de Chartres, ayant adressé diverses questions aux bailly, etc., de Chartres, notamment sur l’administration de la ville, il lui fut répondu que dans la ville il n’y a pas de maire, mais des échevins, etc. »

(1562-1563, 15 janvier.) « Sur la proposition faite que pour exécuter plus promptement les mandemens du roi qui sont ordinairement reçus par les échevins de la ville, il est besoin d’avoir un maire qui préside, ordonne, appointe et expédie tout ce qui se présente d’affaires en la chambre, et qu’à cet effet il lui soit attribué juridiction politique en la ville, et en ayant communiqué à MM. du chapitre de Chartres, a été arrêté qu’il sera présenté requête au roi, afin qu’il lui plaise accorder à la ville un maire qui aura juridiction politique, présidera et ordonnera en ladite chambre. »

(1562-1563, 15 janvier.) « Sur la proposition faite, que pour exécuter plus promptement les mandemens du roi qui sont ordinairement reçus par les échevins de la ville, il est besoin d’avoir un maire qui préside, ordonne, appointe et expédie tout ce qui se présente d’affaires en la chambre, et qu’à cet effet il lui soit attribué juridiction politique en la ville, et en ayant communiqué à MM. du chapitre de Chartres, a été arrêté qu’il sera présenté requête au roi, afin qu’il lui plaise accorder à la ville un maire qui aura juridiction politique, présidera et ordonnera en ladite chambre. »


Voilà où Chartres en est arrivé ; la ville s’administre enfin ; elle réclame et obtient la juridiction politique d’un maire ; au fort des guerres religieuses, les conquêtes de la roture chartraine sont nombreuses, comme on le voit ; elle a son maire, ses échevins, sa taxe des pauvres, ses ouvroirs, ses éviers ou pompiers en cas d’incendie, enfin son collége.

D’ailleurs, cette ville catholique fut, entre 1570 et 1590, un des centres ligueurs les plus fervens. Quant à massacrer les huguenots, on n’y pensait pas, mais on les chassait ; les échevins avaient la charité de les protéger contre « le commung, » et cinq réformés se mirent sous la protection de l’hôtel-de-ville ; il fut seulement enjoint aux huguenots de ne pas s’assembler et de ne sortir de leurs maisons ni avant huit heures ni après six. Dans toute la Beauce, à Chartres surtout, le populaire prend en main la cause de la vieille foi ; l’impulsion ligueuse vient d’en bas. Les malsentans de la foy s’avisent, le 27 avril 1561, de crier dans les rues qu’il faut briser les images ; chaque bourgeois sous son auvent et sur le pas de sa porte s’irrite contre les blasphémateurs et leur court sus ; archers et gentilshommes, au lieu d’arrêter les huguenots, arrêtent les bourgeois, et l’échevinage s’assemble. Alors tout s’allume. Visites domiciliaires de marcher ; saisies d’armes, saisies de livres prohibés ; on fouille les cachettes du protestantisme ; on dresse les listes de suspects. L’opinion dans ses violences procède toujours de la même façon ; les mots même se ressemblent : « on dressera listes de ceux qui ont fait naître aucuns soupçons ; les maisons des bourgeois qui auront donné asile aux réformés seront confisquées. » - La ligue de Paris n’a pas de succursale plus fervente que Chartres, où la douceur des mœurs tempère la ferveur religieuse. Le 25 juin 1562, on met cent cinquante et un « suspects d’hérésie à la porte de la ville, de grand matin, le plus discrètement du monde, dit le registre, et au moindre scandale possible. » Deux conseillers, deux avocats, deux gens d’église partent ainsi « le matyn, » comme malfaiteurs de la foi. Le sieur de Saulcieux, un noble italien, plusieurs gentilshommes, « tous malsentans, » se réunissent encore en conciliabule et tiennent des prêches ; les moines de Saint-Père-en-Vallée s’émeuvent et les échevins s’assemblent. Il faut évidemment « entreprendre un voyage en cour » et demander aide à sa majesté ; — ce que l’on ne manque pas de faire.

Comme ailleurs, la noblesse penchait à la révolte huguenote. Le bas-peuple était catholique jusqu’au fanatisme, le bourgeois zélé, l’échevin tolérant. En vain M. Jean de Montescot et M. Jehan de Beaucoucher, l’un maître des requêtes, l’autre conseiller au présidial, obtinrent lettres-patentes du roi pour rentrer dans Chartres, dont ils avaient été chassés, parce que « les demoiselles leurs femmes, » Anne Maceas et Anne de Montescot avaient assisté aux prêches. On les mit de nouveau et sans pitié dehors le 20 octobre 1562. Les chanoines et le chapitre ne stimulaient pas la persécution ; c’était le peuple lui-même dont les magistrats étaient forcés de contenir la fougue véhémente. Le père Legay jacobin et l’abbé Charpentier chanoine de Notre-Dame étant montés dans leurs chaires respectives, et s’y étant montrés aussi furibonds que les ligueurs de Paris, Rose et Feu-Ardent ; — le légat du pape s’étant permis les mêmes invectives, — nos bons échevins enjoignirent à ces messieurs « de se contenir dans l’explication de l’Évangile dores en avant. »

Ce caractère de prudence et de tolérance n’est pas méprisable et se concilie fort bien avec l’énergie de la résistance. Mme la duchesse de Chartres en sut quelque chose, quand elle s’avisa d’établir des prêches calvinistes dans la cité.

(1563.) « Lorsque Mme la duchesse de Chartres vint à Chartres, en 1566, on nomma des commissaires pour lui dire qu’ils ne sont transportés ni requis (les doyen, chanoines et chapitre de l’église Notre-Dame de Chartres) d’aller ou envoyer par devers madite dame et lui faire plainte des presches publiques qui ont été faites le jour d’hier en cette ville. Mais lorsqu’elle fut partie, on ordonna qu’un de MM. les échevins, avec un du chapitre, allât faire remontrance au doyen et à la reine-mère sur les presches qu’on a fait pendant le séjour de Mme la duchesse, sçavoir leurs intentions sur cela, et si l’on doit permettre lesdites presches au cas que Mme revînt dans la ville. »


Madame y voulut revenir ; elle n’y établit pas de prêche et fut reçue on ne peut mieux. La ville avait un grand goût pour les réceptions de personnages éminens et les solennités cérémoniales. Le 4 février 1498, par exemple, on offrit dix brocs de vin tant blanc que clairet et vermeil à très haut et très puissant prince M. le duc de Lorraine, en son logis aux Trois-Rois. Pour les baillis, on avait soin de joindre des brochets, des lamproies, de grandes carpes, des saumons, des raies sèches, des aloses et des monceaux de moules. Ce fut même une grande contrariété, certain jour, de manquer de la quantité de pots nécessaires ; on en avait commandé deux nouveaux, et cela n’avait pas été fait. Les échevins grondèrent et l’on en fit fabriquer quatre autres. Quelquefois encore on offrait d’autres valeurs, mais par exception, comme en 1646, lorsqu’on paya 51 livres tournois six aunes de velours noir, données au seigneur de Montbazon pour services rendus à la ville et au pays chartrain.

Les cadeaux de ce genre étaient réservés pour le passage des rois ou princes, et il en passait souvent. Alors grande solennité ; on interrompait les travaux, on parait la ville, on faisait la toilette de toutes les rues ; on semait du sablon de rivière, puis on allait en boit ordre au devant de la personne attendue. Un long cortége pénétrait dans les ruelles étroites pendant que le canon tonnait et que l’étendard vert et rouge flottait dans les airs. On voyait marcher en tête les enfans de la basoche et clercs de la tour de Chartres à pied ; après eux les arbalétriers de la ville conduits par leur roi ; puis les enfans de la ville à cheval ; ensuite les bourgeois et marchands de la ville sous la conduite de M. le prévôt de Chartres ou du lieutenant ; après eux les sergens royaux du bailliage ; puis les notaires royaux à cheval ; les enquêteurs au bailliage ; les greffiers tant ordinaires qu’extraordinaires ; enfin le lieutenant-général, M. l’avocat, M. le procureur du roi, MM. les conseillers, les échevins, avocats et procureurs de la ville, « tous à cheval et en ordre ainsi qu’il appartient. » Le roi ou la reine passaient sous un dais, ou, comme on disait alors, sous un ciel. Les ménétriers jouaient ; des tables étaient dressées pour les soldats toujours altérés ; on représentait des mystères sur un théâtre construit ad hoc et couvert de tapisseries, et l’on distribuait des écus aux hérauts d’armes, trompettes, tambourineurs, archers, fourriers, gardes des portes et huissiers de la salle. Il y avait quelque chose de généreux et d’enfantin dans ces joyeuses solennités que le moyen-âge consacrait aux symboles du pouvoir et dans le luxe desquelles il oubliait sa misère et ses angoisses. On se gênait beaucoup les jours ordinaires pour fêter les grands jours ; quelquefois un prince ne pouvait obtenir qu’on ne se mît pas en dépense pour fêter son arrivée. Certain poêle de velours noir (à franges noires et crespines de fil d’or, brodé aux écussons et devises de la duchesse de Chartres) obéra la ville pendant un an. Les communes ressemblaient alors à ces grand’-mères qui mettent leur bonheur à se déranger pendant huit jours pour donner aux petits-enfans, qui viennent les voir le dimanche, un magnifique repas et une indigestion.


(1531, 19 mars.) « Ayant appris par la commune renommée que la reine devait passer par Chartres, on envoya un homme exprès au lieu où elle étoit pour savoir de ses maitres-d’hôtel son intention, afin que MM. les échevins pussent y pourvoir en la meilleure forme. — M. de Thiville, maître-d’hôtel de la reine, écrivit à MM. les échevins que la reine feroit son entrée à Chartres le jeudi suivant 21. Alors l’assemblée de ville ordonna que la dame reine seroit recue à faire son entrée en la ville le plus honorablement que faire se pourroit par la porte Drouaise ; qu’il seroit fait porte de tapisserie en la basse cour de porte Drouaise et autres lieux où besoin seroit ; que les habitans de la rue du Muret tendroient chacun en droit soy et à ciel par le hault ; qu’il seroit fait un ciel de satin ou damas de la couleur de ladite dame avec franges et quatre hâtons et châssis pour porter ledit ciel et autres choses nécessaires. On commit pour porter le ciel quatre échevins, lesquels seroient vêtus d’une robe de damas noir, sayons de velours noir et pourpoints de satin cramoisy à leurs dépens ; et que pour supporter ces frais il leur serait baillé à chacun, par le receveur des deniers communs, 25 livres tournois ; que les autres échevins, avocat et greffier de la ville, auroient chacun 10 livres tournois pour assister à ladite entrée et s’accoutrer le plus honnêtement ; que MM. les bailly et lieutenant-général auroient chacun 18 livres, le procureur et contrôleur des deniers communs chacun 5 livres, les avocat et procureur du roy en ce duché chacun 2 livres, pour avoir un bonnet à ladite entrée ; les clercs et serviteurs de la ville, chacun une robe de la livrée d’icelle. On ordonna en outre qu’il seroit fait présent à ladite dame de vingt-cinq poinçons de vin et cinq cents minots d’avoine, qui est pareille quantité qu’on a coutume de donner au roi quand il fait son entrée. On enjoignit aux arbalétriers de se trouver à la tour du roi à Chartres, où il leur seroit dit ce qu’ils auroient à faire pour cette entrée. On ordonna également qu’il seroit fait théâtres et échafauds bien honnêtes, ès lieux les plus commodes, parés et accoutrés, sur lesquels seroient faits mystères, ainsi qu’il seroit avisé, avec écusson du roi et de la reine. — La reine fit en effet son entrée à Chartres le 21 mars 1531 (1532 ), en grand triomphe et magnificence. MM. les échevins présentèrent à aucuns des seigneurs suivant la reine six pintes d’hypocras blanc et clairet, avec une douzaine de pommes d’orange. Les clercs de la tour du roi reçurent de la ville, pour aller au devant de la reine, un étendard de dix aulnes de taffetas blanc et noir qui coûtèrent 15 livres tournois. Cet étendard fut ensuite déposé en la chambre. »

Au milieu de ces enfantillages solennels et de ces efforts incomplets d’organisation, que devenait la ville ? Elle était mieux pavée, mieux aérée, mieux éclairée. Les ribauds de nuit avaient disparu ; les meuniers et les fermiers commençaient à vivre largement. La farine et le blé avaient absorbé la rivière ; Chartres était devenu un marché accompagné d’un moulin. Les registres de l’hôtel-de-ville surabondent de détails relatifs à la navigation de l’Eure, dont les eaux, battues incessamment par les palettes et les roues qui font mouvoir les meules, ne transportent plus aujourd’hui de bateaux. A force de lutter contre les chanoines et les rois, Chartres avait acquis un caractère semi-litigieux qui ne permettait plus à personne d’entamer son budget et de nuire à ses intérêts. Les procès n’étaient pas rares ; les boulangers en avaient, soit avec les propriétaires des moulins, soit avec les boulangers des environs qu’ils voulaient empêcher de venir à Chartres vendre leur pain bis-blanc, soit enfin avec les habitans touchant le prix du pain. Les bouchers plaidaient contre le fermier des impositions ou contre les merciers, tanneurs et pelletiers, qui voulaient qu’on ne vendît aucun bétail hors la ville. Ces sortes d’affaires étaient si fréquentes et si interminables qu’un jour un bourgeois dit en pleine assemblée au lieutenant-général : « Monsieur, vous faites votre propre fait des bouchers, tout ne plus ne moins que si vous n’aviez à faire que pour eux. »

Du reste, le bailliage et duché de Chartres avait constamment à se défendre des empiétemens étrangers et des velléités d’indépendance des pays subalternes. Il s’opposait en 1498 à ce que Blois, qui était du ressort du bailliage de Chartres, avec le comté de Danois et la Sologne, fût constitué bailliage et siége royal. En 1505 commence le long procès de la ville contre Mme la duchesse d’Alençon, qui veut envahir la terre de Nogent-le-Rotrou comme ressortant de sa seigneurie de Bellesme. En 1507, Orléans veut s’adjoindre les cinq baronnies de Brou, Anthon, Alluyes, Montmirail et la Basoche-Gouet. Chartres, ayant obtenu le privilège d’un siége présidial, s’arme des premières fonctions de ce siège contre le bailli d’Yenville, contre Étampes, qui veut avoir à son tour un siége pareil et gagner cinq baronnies, — enfin contre Dreux, qui veut être ville indépendante.

Pendant tout le XVIe siècle, ce ne fut pour Chartres que vie active, progrès, efforts soutenus, développement et combats. — Souvent la trompe retentissait dans les rues, et l’on publiait des ordonnances de police très détaillées contre ces gens « sans adveu » qui infestaient la ville, et pour qui les ruelles, les angles des rues, les auvens, tout devenait cachette. L’édit donne la liste des armes que ces messieurs portaient. « Deffense de mener par la ville et faubourgs poignards, courtes dagues, épées, rappières, estocz, verdrins, piques, javelines, hallebardes, voulges, arbalestres, arcs, couleuvrines, haquebuzes, hallebretz, cuirasses, brigandines et autres armures et bâtons « invasibles, » au grand scandale, vitupère et contempnement du roi, de justice et de la chose publique. » Les magistrats étaient obligés de prendre chaque jour de nouvelles mesures concernant les cabaretiers receleurs et les joueurs de cartes. L’obscurité favorisait les crimes ; il fut « enjoint à tous les habitans de cette ville et faubourgs de mettre de quatre maisons en quatre maisons une lanterne à leurs fenestres, où il y aura une chandelle allumée qui ardera toute la nuit, et qu’elle soit pendue à une perche ou corde au travers de la rue, à l’endroit du ruisseau, afin qu’on puisse voir plus clairement s’il y a quelques délinquans cachés sous les auvens, sous peine d’amande arbitraire. » Et les fifres et tambourins qu’il fallait empêcher de jouer devant l’église aux heures d’office, et les porcs qui se promenaient dans les rues sans guide et sans clochette à l’oreille, ne laissaient pas que de donner beaucoup de mal à ces pauvres échevins.

(1565, 6 novembre.) « Il est ordonné que le vice-bailly de la ville sera requis d’aller au soir par la ville pour empescher les coureurs de nuit, et aussi de donner ordre de faire vuider la ville et faubourgs les p … et femmes publiques qui abusent la jeunesse de la ville. »

(9567.) « Sur les plaintes et remontrances faites par les échevins à M. Jacques de Guynes, vice-bailly, des coureurs de nuit par la ville et aussi des p… et femmes publiques, lequel a répondu qu’il étoit prêt de marcher la nuit avec sa compagnie, pourvu qu’il fût advoué au cas qu’il advînt quelque inconvénient à leur poursuite, a été ordonné qu’on présentera requête au roi afin d’avoir permission d’aller la nuit en armes, pour pourvoir à ce que dessus. »

Ces soins municipaux n’étaient pas sans dangers ; on menaçait sans cesse les échevins de les tuer ou de les battre :

(1568, 6 février.) « Comme quantité d’habitans menacent les échevins d’aller les saccager en leurs maisons, il sera proclamé, à son de trompe, par les carrefours de la ville, qu’il est défendu à tous habitans, de quelque état et condition qu’ils soient, de s’adresser à MM. les officiers du roi, échevins, gens du conseil et autres de la chambre, pour user envers eux d’aucunes menaces, sur peine de la hart. »

Avec le règne de Henri III se terminent les documens que j’ai compulsés ; travail que j’avais commencé par simple curiosité et par amour du pays natal, mais qui peu à peu s’est tourné en admiration. Je suis sorti de cette étude plein d’estime pour nos aïeux ; j’ai reconnu les mérites et le courage de cette magistrature populaire et de cette noble roture qui a tant fait pour le pays. Il y a peu de plaisir sans doute à feuilleter les notes relatives à Jehan La Troyne qui a fait enlever des foins indûment, et sur maître Leveau, serviteur de la ville, qui réclame sans cesse un bonnet et des « chausses neuves » aux couleurs de Chartres, « verdes et rouges. » Cette lecture achevée, cette œuvre de patience accomplie, ce marécage de plus de cinq volumes in-octavo une fois franchi, on voit avec satisfaction tout le fantôme d’une époque intéressante se dresser et agir, toute la vie de cette époque renaître et marcher dans une localité importante et dans un cadre étroit.

La croissance du pouvoir municipal s’y dessine clairement ; les troubles même de la religion lui sont favorables. On se démène, et il le faut bien ; on agit, on discute, on se sent vivre ; les ribauds sont là, les maisons ardent ; il faut faire « le guet » sur la tour de plomb de la cathédrale et se garantir comme on peut contre les huguenots, les « lansganais » (landsknechten), les rois, les reines, les seigneurs, les chanoines, les receveurs, les grènetiers, les mauvais-garçons, ce qui n’est pas affaire commode. Aujourd’hui les choses administratives marchent à peu près d’elles-mêmes : les sillons sont tracés, les cadres existent ; mais alors quelle œuvre que celle des échevins ! que de droits et de privilèges ! que de bizarreries et d’abus ! que de contradictions et quel chaos ! Travaillant sur des élémens qui ne valaient rien et que les Gaulois, les Romains, les Teutons, avaient entassés confusément, nos aïeux déblayèrent le terrain, préparèrent les voies, firent des expériences et fondèrent à leurs risques et périls les sciences d’application, passées aujourd’hui dans le domaine du lieu commun. Notre pratique à nous, c’est leur théorie, incomplète alors ; — mais courageuse et féconde.

Attachons-nous donc aux libertés de notre pays, aux libertés modernes, les seules vraies ; elles n’ont rien de romain, quoi que l’on en dise ; les Jules César et les Julien, nos maîtres en discipline militaire et en belles-lettres, ne nous ont pas appris l’indépendance ; c’étaient des gentilshommes. La liberté ne nous vient que de nous-mêmes ; c’est à notre Gaule que sont dus le peu de rayons de liberté dont le développement si lent et si timide est venu aboutir à la révolution de 1789. Les échevins, c’étaient les scabini, les hommes de l’escabeau teutonique, les compagnons-bourgeois formant le corps administratif ; ils se conduisaient sans airs de matamore, avec simplicité, vigueur, charité, humanité. Marchons dans leurs voies, car nous sommes leurs fils. Effaçons la rouille du passé, les symboles morts, les formules du vieux monde, les puérilités et les faiblesses ; — continuons hardiment la liberté gauloise et française, — la vraie liberté moderne. Ne revenons jamais à la caricature de la liberté romaine ; c’était le patriciat, avec la clientelle et la servitude.


PHILARETE CHASLES.

  1. M. Benoît, long-temps substitut à Nogent-sur-Seine, a pris la peine de relever la copie exacte de ce précieux dossier, destiné à l’entreprise dirigée par M. Aristide Guilbert, et publiée par M. Furne. (Histoire des Villes de France.)
  2. Ce journal de Bouvart appartient à M. Marchand, un de ses descendans.