Nêne/Texte entier

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NÊNE



Il a été tiré de cet ouvrage :


750 exemplaires sur papier pur fil
des Papeteries Lafuma, à Voiron,
numérotés de i à 750
.


DU MÊME AUTEUR


Chansons alternées (poésies), 1908.

Flûtes et Bourdons (poésies), 1909

Les Creux-de-Maisons (roman), 1913.

Le Chemin de Plaine (roman), 1920.




ERNEST PÉROCHON




NÊNE
PRÉFACE DE GASTON CHÉRAU


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PRIX GONCOURT 1920


PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE. — 6e

Tous droits réservés
rjroits de reproduct •<) et de traduction réservés pour tous pays.

PRÉFACE

Les éditeurs s’imaginent généralement que les lecteurs se demandent toujours, avant d’acheter un roman, s’il est parisien, provincial, ou paysan. Quelle que soit l’idée que nous nous fassions de leurs préjugés, il vaut mieux se garder, quand on leur présente un manuscrit, de leur signaler que c’est celui d’un roman provincial ou d’un roman paysan. Ils le découvriront — peut-être — toujours trop tôt ; enfin, on court encore la chance qu’ils ne s’en apercevront pas.

Jadis, et ce temps n’est pas si éloigné de nous, on classait les romans autrement. De même qu’il y a huit ordres chez les insectes, on avait décrété qu’il devait y avoir vingt ou vingt-cinq espèces de romans — depuis le roman idéaliste de Mlle de Scudéry, jusqu’au roman naturaliste de Zola, en passant par le sentimental, le moral, le philosophique, l’historique, le fantastique, l’ironiste, le réaliste, le lyrique, l’analytique et tout le reste de cette longue bande aux titres sauvages, sans oublier le roman-feuilleton, pègre du genre.

C’était à se croire dans la boutique d’un pharmacien en face des bocaux étiquetés.

Or, si l’on s’était donné la peine de réfléchir, n’aurait-on pas promptement trouvé que, dans le roman qui nous a donné la sensation de la vie, toutes les classes sont représentées ? Les unes avec un fort coefficient, les autres avec un faible ; mais toutes sont là, comme toutes les notes de la musique se trouvent dans un violon accordé, prêtes pour l’exécution de tous les airs du monde ; des plus simples aux plus compliqués.

Flaubert, par exemple, n’est-il donc qu’un romancier réaliste parce qu’il a écrit Madame Bovary ? Ne peut-on le faire entrer, paré d’aussi justes titres, dans la classe des ironistes, à cause de Monsieur Homais ? Dans la classe des pamphlétaires à cause de brefs passages où il fouaille si durement la société ? Dans la classe des sentimentaux, à cause des aspirations d’Emma ? Dans la classe des rustiques, à cause du père Rouault ? Dans la classe des analytiques, à cause du caractère si décanté de Charles Bovary ? La classe des lyriques lui est ouverte, parce qu’il a le bel amour si fou d’Emma pour Rodolphe ; et la classe des traditionalistes aussi, pour tout ce qu’il exprime de tendresse discrète à l’égard de la demeure solidement organisée, base première de la bourgeoisie, dont rêve Emma — et beaucoup d’autres classes, encore, celle des romantiques comprise, où on l’a poussé malgré lui, et celle des moralistes, à l’accès de laquelle il a droit. Qu’y a-t-il, en effet, de plus moral que la mort de son héroïne ?

Tout cela dans un seul roman ?

Mon dieu, oui ! Parce que ce roman est la vie même des hommes dans un milieu et que dans tous les milieux il y a la bataille de tous les sentiments humains. Selon la nature du sujet ou de l’auteur certains sont reproduits avec une religieuse fidélité, d’autres sont agrandis par un multiple, d’autres subissent de vengeresses anamorphoses — mais l’essence de chacun demeure intacte.

Alors pourquoi ces étiquettes dont l’une d’elles seulement ne dit toute la vérité que pour une œuvre écrite dans un but déterminé, et qui n’a du roman que le sous-titre menteur ?

En 1920, on tient plus simplement Madame Bovary pour un roman bourgeois, parce que nous avons décrété que tout roman dont l’action se passe hors de Paris, ou dont les protagonistes ne sont pas gens fréquentant les courses, les thés, les expositions, les cercles, les théâtres ou les dancings, est un roman bourgeois ou paysan. Comme, aussi, on entend « bourgeois » dans le sens de « provincial » cela donnera plus tard à penser qu’à notre époque il n’y avait à Paris ni bourgeois, ni paysans.

Injuste classification dont on pourrait n’avoir cure s’il n’en découlait de si injustes conséquences !

A moins d’un coup de chance, en effet, sur lequel il vaut mieux ne pas compter — qui se produit, néanmoins, de temps à autre — l’auteur pourra vainement se prévaloir de la probité qu’il a mise au service de son œuvre ; ses confrères — assurés de la valeur de son livre — pourront aider à sa venue, rien ne fera contre la décision que portent en eux ces trois mots : parisien, bourgeois, paysan.

Le roman parisien, c’est le roman qui doit être alerte, et toujours assez coquin.

Le roman bourgeois ou le roman paysan, c’est, au dire de l’éditeur, qui demeure dans son officine l’homme poli et de bonne compagnie qu’on rencontre dans les salons, l’œuvre forte, rude, honnête… Dans le secret de son entendement, c’est l’œuvre qui « n’est pas de vente ».

Il la renvoie à l’auteur avec des éloges, et beaucoup de regrets.

L’expérience a été faite maintes fois. Je puis dire, sans rabaisser les mérites de ce roman-ci, qu’elle a été renouvelée pour Nêne.

S’entendra-t-on, un jour, sur ce qu’il faut demander à un roman ?

Il ne s’agit pas plus de discuter la valeur du roman parisien que d’exalter celle du roman bourgeois ou du roman paysan. Si l’on admet que Bel Ami est un roman parisien, je dirai que le roman parisien est un genre où l’on rencontre autant de chefs d’œuvre que dans le genre roman bourgeois et roman paysan.

Il m’apparaît que l’on doit demander au roman d’être l’expression la plus approchée de la vie, qui est diverse, qui est colorée, ou qui est morne ; qui — selon le point de vue du spectateur — est tragique ou comique, qui est réconfortante ou décevante, mais qui se passe toujours dans des conditions fixées par le pays, par les mœurs et par le temps.

Plus brièvement, nous demandons au roman d’être vivant. Vrai ou faux, qu’il nous donne l’impression non pas du possible, non pas du vraisemblable, mais l’impression du vrai.

Or, copier strictement le vrai, ce n’est, ni plus ni moins, que travailler à mettre au monde une œuvre morte.

L’écrivain ne doit donc pas copier la vérité. Il doit la créer — et pour la créer, il doit prélever l’essence de ce qu’il lui faut dans ce qu’il voit, la transporter dans les tableaux qu’il a saisis on qu’il a imaginés, et refaire avec eux de la vie.

C’est l’affaire du véritable romancier.

Son art ne s’apprend pas. Il le construit lui-même : encore faut-il que, pour la base, il ait trouvé la large pierre qui supportera tout l’édifice. Juché sur elle, celui qui deviendra plus tard un romancier, contemplera ce qui l’entoure. Du premier coup, son œil verra, dans la vie qui l’environne, ce qu’il devra recréer dans le creuset de l’écrivain qu’il deviendra. Alors, il pourra se mettre à construire son édifice sur la large pierre qui tient au sol et à laquelle nulle autre ne peut être substituée.

Cette pierre, Ernest Pérochon l’avait dans son domaine. De cet observatoire, avant d’écrire, il a longuement regardé la contrée autour de lui ; il a sorti, de ci de là, les documents qu’il a cru devoir retenir ; il les a mis dans son creuset et, avec une application qui ne rappelle jamais l’effort, il les a fondus ; puis il a recréé de la vie. À l’exemple des meilleurs de nos maîtres, ajoute-t-il à la vérité pour la rendre plus frappante ? Nous ne voyons pas les traits qui devraient porter sa signature. Retranche-t-il des parties inutiles ? La vérité qu’il nous livre ne nous en paraît pas desséchée.

Tout est simple, chez lui ; tout est à l’image de son pays qui n’est pas grandiose et qui n’est pas bruyant. La terre y est franche, les êtres y sont burinés avec une netteté qui rappelle la manière des plus grands dessinateurs parmi les primitifs. Ils sont faits pour leur pays, et partout le pays règne en maître, et partout il est peint avec des mots précis et savoureux que l’on ne peut oublier.

Cette histoire de Nêne, où il y a des parties âpres comme ces parcelles rocailleuses, incultivables, coincées entre deux champs gonflés de richesses, recèle des pages d’une tendresse de jeune prairie.

Parcourez la contrée où l’auteur a placé l’action de son livre : vous y trouverez des champs — champs d’avoine, champs de blé, tranaines, betteraves, prés ; vous y trouverez ruisseaux, mares, étangs, landes, boqueteaux, larges routes et chemins creux… Je ne puis choisir une meilleure image pour rendre l’impression de ce roman, divers comme son pays, aimable et solide, séduisant et, parfois, sévère comme lui.

Enfin, l’écrivain a eu cette rare fortune d’être placé là où existe encore un schisme actif en France, d’en guetter l’effet sur les mœurs et de nous le rendre avec un bonheur et une discrétion de parfait romancier qui incorpore à son œuvre le morceau précieux dont il aurait pu faire une pièce unique.

C’est un roman au sens le plus strict et le plus élogieux du mot. Il vous en restera dans la mémoire ce qu’il m’en est resté : une histoire passionnante sobrement contée, des types fermement conçus, et le parfum d’une terre qui fixe pour toujours les mœurs dans l’âme des personnages.

Peu vous importera, ensuite, que Nêne soit ou ne soit pas un roman bourgeois, ou paysan ou parisien. C’est un roman vivant, un beau roman du sol de chez nous.

Gaston Chérau.
NÊNE

PREMIÈRE PARTIE


L’air était vif et jeune ; la terre fumait. Derrière le versoir mille petites haleines fusaient, droites, précises, subtiles ; elles semblaient vouloir monter très haut comme si elles eussent été heureuses d’échapper enfin au poids des mottes et puis elles se rabattaient et finissaient par s’étendre en panaches dormants. Le souffle oblique des bœufs précédait l’attelage et remontait, couvrant les six bêtes d’une buée plus blanche qu’agitaient des tourbillons de mouches.

Des hoche-queues voletaient d’un sillon à l’autre : les plus proches avaient l’air de petites personnes maniérées et coquettes ; les autres n’étaient que des flocons de brume très instables : on ne les voyait guère, mais on les devinait nombreuses et fort occupées à chasser les bestioles maladroites et lentes, effarées d’être au jour. Dans le haut du champ une pie se détachait nettement, raide et sérieuse comme un beau gendarme.

Au-dessus de la brume la lumière régnait, merveilleusement blonde. Le versoir supérieur de la brabant resplendissait et le coutre, dressé dans le soleil, semblait une épée massive, l’épée d’un cavalier nain, trapu et lent.

Ils étaient deux hommes à travailler là. Le plus jeune, un gars de 17 ou 18 ans, aux membres encore mal jointés et aux mains énormes, épandait du fumier ; il chantait ; sa voix douteuse d’adolescent détonait par éclats lourds qui s’envolaient quand même, tant l’air était sonore.

L’autre qui labourait ne chantait pas ; mais comme son compagnon il sentait la joie de l’heure. Il venait de se reposer tout un dimanche et, en ce commencement de semaine, l’outil lui paraissait léger. Il était de taille haute et droite avec une tête fine et des jambes un peu longues. Son chapeau rond, posé très en arrière, laissait à découvert sa face brune, maigre, complètement rasée ; ses yeux noirs jouaient avec agilité.

Il conduisait ses bêtes par gestes mesurés, sans cris. Il avait pourtant deux bovillons au dressage, mais il les avait placés au milieu de l’attelage et tout de suite enlevés en un si rude effort qu’il les tenait maintenant sans peine, éreintés et craintifs. Même au bout de la raize, les bovillons suivaient docilement les bœufs de tête ; le laboureur n’avait qu’à soulever sa charrue et à la retourner tranquillement sans craindre d’être enlevé par son attelage.

Il s’était imaginé la terre trop sèche et il avait lié trois jougs pour un labour profond. Et voilà que cette façon se trouvait excellente. Il avait mis son régulateur au dernier tour et le soc mordait franchement, très bas. Le « talon » laissait dans la raize une traînée fraîche et les mottes, en bonne trempe, s’émiettaient d’elles-mêmes en croulant au soleil ; un léger hersage et la terre serait prête, fine comme cendre.

Les yeux du laboureur riaient parce que toute sa pensée était à son travail et que ce travail était à son gré.

Comme il arrivait à dix pas de la haie, une voix demanda :

— Ça va la besogne ?

— Joliment ! répondit-il.

— Riche temps ! fit l’autre.

— Une bénédiction !

Il dégagea sa charrue et arrêta les bœufs. Entre deux branches de noisetiers une grosse tête blonde, une tête de géant, parut.

— Bonjour Cuirassier ! dit le laboureur ; c’est toi… je n’avais pas reconnu ta parole.

— C’est moi… bonjour Corbier !… vous avez là un rude attelage et un bel outil !

— Je ne m’en plains pas ! dit le laboureur avec un peu d’orgueil.

Ils furent un moment silencieux et souriants devant la besogne faite ; et, un moment, leurs yeux caressèrent les six belles échines musclées et la charrue neuve étendue à plat comme un oiseau robuste et maigre.

Puis Corbier releva la tête et demanda.

— Quelles nouvelles ?

— Aucune pour vous… Je viens de conduire ma sœur… Vous l’avez bien gagée pour aujourd’hui ? L’auriez-vous déjà en oubli ?

— Nullement !… mais je ne pensais pas à toi ; ce n’est pas toi que j’ai gagé… tu as des mains un peu grandes pour une servante…

L’autre eut un rire lent qui montra ses dents blanches. Et le laboureur reprit :

— Ce n’est pas… peut-être… que tu allonges le dimanche, Cuirassier ?

Le rire cessa net :

— Je ne suis pas un gars de ville… Une ribote ne me met pas au lit, pas plus qu’elle ne change mes jours ouvriers… Vous saurez ça, Corbier !

— Je n’ai pas voulu te fâcher, excuse-moi.

— Il n’y a pas grosse offense. D’habitude, le lundi, je suis à mon service… Mais cette journée-ci est à moi. J’en ai mis quatre comme ça dans mon marché, à la disposition de ma mère : une avant l’hiver pour le bois, deux pour le jardin et l’autre pour les choses qu’on n’attend pas… le mic-mac enfin… sait-on !

— Je comprends, dit Corbier.

L’autre reprit, lancé :

— Ce matin, j’ai bêché depuis le petit jour… Ce n’est pas du travail de jardinier, mais la terre coule… Je bêche tout et je bêche profond… après, on n’a guère la peine de sarcler.

Corbier hocha la tête en guise d’approbation. Et l’autre continua :

— C’est comme ça… Madeleine est venue me trouver au jardin et m’a dit : viens m’aider !… J’ai pris ses paquets de hardes et je l’ai conduite par la route jusqu’en vue des Moulinettes. Après, je m’en suis retourné par la traverse parce que je n’aime pas être vu sur les chemins en temps d’ouvrage.

— D’accord ? fit Corbier.

— C’est d’amitié que je me suis dérangé… Madeleine n’avait pas grand besoin de mon aide… Ce n’est pas pour vous la vanter, Corbier, mais si l’on parlait de la force des femmes, il n’y en aurait pas beaucoup devant elle en ces côtés !… Maintenant, je m’en vais… Vous avez là un beau chantier… Salut !

L’homme ayant disparu, Corbier redressa sa charrue et commença un sillon. Mais sa pensée, au lieu d’être à ses bêtes et à son travail, s’en allait maintenant vers des choses inquiétantes et tristes. Cette rencontre l’avait remué comme sa charrue remuait la terre. Et c’était sur son cœur comme une brume, une brume épaisse où ne filtrait point le soleil et où ne voletaient point d’oiseaux.

Non pas qu’il y eût jamais eu entre lui et ce grand gars qu’il appelait Cuirassier autre chose qu’un commerce banal de prévenances ; et cette Madeleine qui devenait sa servante, il la connaissait à peine…

Non, ces gens ne lui étaient pas cause de chagrin ; mais ils lui rappelaient sa charge qui était lourde.

Veuf à trente ans, il se trouvait seul à la tête d’une ferme avec deux tout petits enfants sur les bras. À la vérité il lui restait bien son père, mais le vieillard était si souvent perclus qu’il était plutôt une cause d’embarras. Personne pour l’aider. Peu d’argent et pas de ménagère.

Son malheur datait de onze mois ; il lui semblait dater de onze ans. D’abord, il avait gagé une femme d’âge, très bonne, très douce pour les petits, mais malpropre et tout à fait incapable de faire marcher la maison. Ensuite sa belle-sœur était venue. Vigilante celle-ci, mais coquette, sans tendresse et, par-dessus le marché, d’intentions directes et hardies… Il avait fallu se séparer après des paroles déplaisantes.

Enfin, le père venait de gager cette Madeleine Clarandeau. Corbier connaissait la famille. La mère, veuve et bientôt vieille, faisait des journées ; les enfants, trois filles et un garçon, étaient gagés dans les fermes et lui venaient en aide. Le garçon était réputé entre les meilleurs valets ; un peu porté pour le vin, par exemple et, après boire, redoutable dans les fâcheries. Les filles, il les avait moins vues, surtout l’aînée, Madeleine, qui avait été longtemps gagée en Vendée.

Cette inconnue, maintenant, allait tenir sa maison ! Une fille très forte, disait le frère. Il n’en demandait pas tant ; il ne fallait pas de si gros doigts pour soigner Lalie et le petit Georges… Une lourde fille sans doute, une fille trop gaie, à la santé insolente.

Il avait consenti un gros prix et, à cette heure, il en avait de l’ennui…

Les bovillons ne sentant plus ses yeux tirèrent soudain de travers, emportant la charrue. Il les corrigea durement.

Le jeune valet s’attardait dans la cheintre, un refrain aux lèvres. Corbier le héla :

— Un peu de nerf, nom de Bleu !… ça vaudra mieux que tes faridondaines !

L’autre se tut une seconde, puis, insolemment, il se mit à siffler très fort l’air de sa chanson et continua son travail de la même nature lente et dégingandée.

Corbier se sentit seul et faible, sans l’appui d’une tendresse. Pourquoi Marguerite était-elle morte ? Il se prit à dire tout bas des mots dont s’aggrava sa tristesse.

— Marguerite, pourquoi es-tu partie si tôt ? Pourquoi as-tu quitté ma maison pour celle du Bon Dieu ? Pourquoi n’es-tu plus sur le seuil à mon retour des champs ?… Marguerite, tes enfants languissent en des mains étrangères… et, pour mes yeux il n’est plus de soleil luisant, pour mon cœur, il n’est plus de joie sous le ciel.

Il arrivait dans une veine de terre compacte : il dut presser les bœufs.

— Galant ! Vermeil ! Allons, mes gars !…

Sa voix mourut tout près dans un tremblement. Il se raidit, la tête orgueilleuse, dressée :

— Châtain ! Lamoureux ! Au bout valets !

Mais les mots s’arrêtèrent dans sa gorge…

Alors, vaincu, il ramena son chapeau sur ses yeux et se laissa pleurer.



Madeleine approchait des Moulinettes. Elle n’était jamais allée à cette ferme ; mais son frère lui avait indiqué le chemin et, d’ailleurs, elle apercevait le toit neuf, très rouge entre les branches.

Elle s’arrêta un moment pour regarder ; l’endroit de loin, lui paraissait avenant et gai.

Cependant elle craignait de ne pas s’habituer. Jusqu’à présent elle n’avait vécu que dans de grosses fermes où le travail était pénible mais simple et joyeux. On la commandait et elle allait, sans autre souci que de mener rondement sa besogne.

On lui disait : lave ! Elle lavait douze heures d’affilée, mangeait sa soupe et se couchait. Au temps d’été on lui disait : moissonne ! Elle prenait sa faucille et suivait les hommes ; et cela lui faisait alors des journées très dures parce qu’à l’heure de mérienne elle reprenait son travail de femme.

Mais on ne lui avait jamais dit : achète et vends ; pèse le beurre, donne le fil au tisserand. Jamais surtout on ne lui avait dit : lève ce petit et nettoie-le ; s’il pleure, tâche de le consoler ; apaise, corrige, câline…

Elle n’avait jamais rien dirigé et, quand on lui parlait des enfants, elle répondait :

— Je ne les aime pas autour de mon cotillon ; ils empêchent de travailler.

Quand le père Corbier était venu la gager elle avait dit non, tout de suite. Mais le vieux avait insisté, faisant valoir les avantages de la condition : être quasiment maîtresse au lieu d’obéir toujours et demeurer tout près, à une petite lieue de chez sa mère… Et puis, lui que ses mauvaises jambes retenaient souvent à la maison, il lui aiderait un peu, veillerait sur les enfants… Enfin il avait offert un bon prix. Si bien qu’elle avait cédé, très flattée au fond dans son amour-propre de fille sage et capable.

Maintenant qu’elle approchait ses craintes renaissaient.

Tout de même, elle marchait lestement. Les bêtes des haies se dérangeaient sur son passage ; les lézards, à l’affût entre les primevères et les pensées sauvages, reculaient vifs et silencieux. Les mésanges et les bouvreuils se levaient sur leurs nids et montaient aux hautes branches ; les merles fuyaient brusquement dans un gros bruit de feuilles. Mais tous ces oiseaux n’allaient pas loin. Elle sentait qu’ils restaient là, cachés dans les saulées et les touffes de houx et qu’ils la regardaient avec inquiétude.

— Que nous veut celle-ci qui est si chargée et dont les talons sonnent si clair ?

Comme elle passait tout droit, ils reprenaient bien vite confiance et chantaient.

Madeleine relevait la tête vers les cimes vivantes et joyeuses et elle pensait :

— Oiseaux de par ici, j’entends que vous me faites accueil ; merci, mignons !

Ses yeux bleus éclairaient sa face rousselette.

— Petits musiciens du paradis, musiquez-vous pour ma noce ? Ainsi soit-il ! mais je suis vieille fille et je n’ai pas de galant… Petits, les jolis violons que vous feriez, et comme on prendrait gaiement la file derrière vous !

Un sursaut interrompit sa songerie. Elle jeta un cri :

— Engeance !

Devant elle, à dix pas, un écureuil traversait la route, tranquillement. C’était signe de male-mort ; elle en eut l’haleine coupée. Elle passa vite et se retourna pour regarder la bête qui bondissait maintenant avec une agilité diabolique.

Elle se raisonna. Ces bêtes étaient nombreuses en ce pays de noisettes et de châtaignes ; tout le monde en croisait ; la crainte qu’on en avait était une idée de l’ancien temps…

Elle haussa les épaules et se força à sourire. Mais il lui sembla que les passereaux se taisaient, coulés sous les ramilles basses. Juste au milieu de la route, une ombre étrange palpitait.

Madeleine, levant les yeux, vit un oiseau-filou qui « endormait » très haut ; et, dans le soleil, les grandes ailes rousses paraissaient toutes noires.


La journalière partie, Madeleine se trouva seule dans la maison avec les enfants. Dix heures sonnèrent. Il était temps de songer au repas. Elle alluma le feu et accrocha la marmite.

La petite, assise dans un coin, près de la table, la regardait curieusement.

— Comment t’appelles-tu ?

— Lalie ! répondit l’enfant.

Elle pouvait avoir quatre ans ; gentille à cause de ses yeux noirs et de ses boucles frisées, mais malpropre et vêtue en petite vieille d’une corselette à manches et d’un jupon froncé.

— Veux-tu m’embrasser Lalie ?

L’enfant se mit à tordre son jupon et baissa la tête en souriant.

— Veux-tu m’embrasser ? Je ne suis pas méchante… Aimes-tu les dragées, Lalie ?

Madeleine sortit un cornet de sa poche.

— Prends ! c’est pour toi.

La petite tordait, tordait son jupon.

— Prends Lalie !… Prends !… Prends-donc, voyons !

Lalie éclata en sanglots.

— Bon maintenant ! pensa Madeleine. Elle est tout de même craintive !… C’est que je sais pas lui parler ; quoi dire à ça pauvre ?

Elle vida ses dragées sur la table à portée de l’enfant et recula, interdite.

Puis elle s’approcha du berceau. Le rideau écarté elle vit une petite tête ronde, deux joues grasses. Celui-ci, il était vraiment beau comme un Jésus. Sur la couverture, sa menotte était entr’ouverte, blanche en dessus, rose en dessous.

Madeleine se pencha et, de son doigt dur, toucha la paume délicate dont la peau semblait une très fine pelure d’oignon. Crac ! la menotte se referme !… Et il tient, le petit ! Il serre ! Il tire !… Comment peut-il serrer si fort ?

Madeleine essaie de dégager son doigt… Mais non ! Eh bien !… la voilà vraiment prise ! Comment faire ? Si elle s’efforce trop rudement, il se réveillera…

Elle attend, ruse, échappe par glissements sournois… Ah oui ! il fait beau !… Un haut-le-corps sous la couverture, une ruade… La menotte se crispe, violente : tu ne t’en iras pas !

Madeleine n’ose plus bouger. Elle attend encore, elle se sent bien sotte ! Ses joues brûlent, ses jambes frémissent. S’il vient quelqu’un, on se demandera ce qu’elle fait, immobile, près de ce berceau. L’heure passe ; va-t-elle, dès le premier jour, faire attendre les hommes pour le repas de midi ?

Non ! l’enfant se réveille et, tout de suite, crie. Elle le lève en hâte.

Il la regarde un instant, il promène ses mains sur la figure inconnue ; puis, rassuré, il jase et joue. Il pince le nez de Madeleine, pique ses yeux, tire ses cheveux. Il se cambre en arrière, prend son élan et pouf ! cogne avec sa tête, la bouche molle, ouverte.

Onze heures ! Ce n’est pas possible !

Vite, Madeleine assied l’enfant sur une couverture pliée et court à sa besogne.

Quand Corbier entra avec les valets, une heure plus tard, il vit les deux enfants joyeux et la table proprement mise.

Madeleine, accroupie près de Georges, s’était relevée et se tenait maintenant devant le laboureur, un peu rouge, surprise de le voir si jeune.

Il lui dit les paroles de bienvenue et s’assit à la table. Il la trouvait laide, mais de regard brave et plaisant.

— Celle-ci, pensa-t-il, donnera peut-être ses bras à ma maison et son cœur à mes innocents.

Cette idée lui fut un réconfort ; et, s’étant servi une assiette de soupe, il la mangea de grand appétit.


Ils étaient de même race ; d’une race singulière vivant dans un étrange coin de France.

Au temps de la Révolution où l’on avait tué le roi, tous ceux d’ici, les Corbier, les Clarandeau, les Fantou et les autres qui, maintenant, n’étaient plus de même bord, tous, derrière leurs prêtres aimés, s’étaient levés dans leur ignorance et leur ferveur.

Victorieux dans le premier élan, ils s’étaient ensuite heurtés à des hommes de leur taille. Des deux côtés, derrière de jeunes héros aux yeux de femmes ou derrière de vieux vétérans de granit, la lutte avait été désespérée.

Aux cris de la hulotte ou au chant de la Marseillaise toutes les villes et toutes les bourgades avaient été prises, reprises, saccagées, brûlées. On s’était battu dans tous les chemins creux, dans tous les champs de genêt, dans toutes les clairières. Pas une paroisse qui n’eût encore, à plus d’un siècle de distance, son « talus de la Bataille » sa « fosse des Bleus » ou son « Calvaire des Chouans ».

A la fin, les paysans avaient été écrasés. Et d’autres gouvernements étaient venus qui avaient apaisé les prêtres ; qui les avaient apaisés à ce point que beaucoup avaient admis le nouvel état des choses et prêté serment de fidélité.

Seuls, les plus âpres, les moins adroits avaient continué la guerre en leur cœur. Et leurs ouailles les avaient suivis dans leur isolement farouche, dans leur dédaigneuse ignorance des menaces et des excommunications.

Mais peu à peu les prêtres étaient morts et les ouailles s’étaient dispersées.

Maintenant, après 120 ans, on ne trouvait plus guère de ces réfractaires, de ces « dissidents » que dans le Bocage Vendéen. Ils y formaient quelques îlots, battus, effrités, mais point encore submergés par la haute marée catholique.

Celui de Saint-Ambroise était le plus important et aussi le plus compact, le plus solide. Il comptait 1.500 dissidents.

Ils avaient tenu bon ceux-là parce qu’ils étaient nombreux et très serrés les uns contre les autres, aussi, parce qu’ils étaient soutenus par des protestants.

Encore une tribu résistante et tenace, ces protestants. Ils venaient des campagnes fontenaisiennes où leurs ancêtres avaient été parmi les premiers à recevoir la nouvelle calviniste. Ils avaient été nombreux dans ces temps lointains et tantôt égorgeurs féroces, tantôt brebis très dolentes. Ils avaient eu sous les rois grande somme de maux et la Chouannerie leur avait été aussi très chaude. Ils s’étaient cachés, dispersés et ils se retrouvaient là, un peu plus d’un millier, part dans la commune de Saint-Ambroise, part dans celles de Chantepie et de Château-Blanc.

Maintenant qu’on ne les poignait plus, ils se gringaçaient entre eux. Portés vers l’instruction, ils discutaient les idées nouvelles et aussi leurs croyances. Suivant, puis dépassant les pasteurs libéraux, beaucoup coulaient doucement vers l’irréligion. Mais d’autres, de temps en temps, sous on ne sait quel vent de mysticisme, rebroussaient chemin, revenaient à la raideur primitive, aux anathèmes, aux mortifications, aux textes de désespérance.

Ce pays était curieux avec ses deux temples rivaux, sa chapelle de dissidents et ses églises, carillonnant, orgueilleuses, à l’entour.

Les traditions les plus diverses se heurtaient là et, bien que les temps fussent changés, à de certaines heures la haine y brillait encore à flamme haute.

Le langage variait d’une porte à l’autre comme variait la façon de s’habiller, de se nourrir et de meubler sa maison, comme variaient les jeux, les chants, les divertissements de jeunesse.

Les Dissidents surtout excitaient la curiosité. Mais se sentant d’âme étrangère et craignant les moqueries, ils ne se livraient guère.

Une fois, il était venu des messieurs de ville, peut-être même de Paris, qui avaient su les amignonner et les endormir. Après cela il avait été question d’eux dans un journal. Il était dit que leur chapelle était une grande bâtisse vulgaire ornée avec des saints de quatre sous et des bonnes vierges de camelote. Il était parlé — bonnement, à vrai dire, mais cependant avec un peu de légèreté — de leur bénitier et de leur « musée », deux choses auxquelles ils tenaient beaucoup.

Leur bénitier était comme tous ceux qu’on voit dans les églises catholiques, mais il avait ceci de particulier qu’il n’était jamais vidé. L’eau en avait été bénite par leur dernier prêtre ; cela remontait loin. Depuis on avait ajouté chaque jour quelques gouttes afin que le niveau fût toujours le même.

Quant à leur « musée », c’était une collection de petits animaux blancs, taillés par un vieux paysan, un de leurs saints, avec un couteau de poche, dans les os de la viande. Que cela fût moins beau que les grandes statues que l’on voit dans les villes, d’accord ; mais il n’y avait tout de même rien de pareil dans les églises de Saint-Ambroise, de Chantepie ou d’ailleurs, et ceux qui s’en moquaient eussent été bien en peine d’en faire autant.

Et puis, quand on est entré chez les gens par prière, on ne va pas dire en sortant que leur feu charbonne et que leur escabelle boite.

Depuis cette aventure, la Chapelle était fermée aux étrangers.

Les Dissidents mettaient toute leur vigilance à échapper à l’enveloppement catholique.

Ils n’avaient plus de prêtres et ils méprisaient les prêtres nouveaux comme on méprise les traîtres. Ils priaient seuls. Par orgueil, peut-être aussi par une crainte obscure de rester en deçà, ils exagéraient leurs dévotions, fêtaient tous leurs saints, doublaient tous les jeûnes, marquaient inexorablement le Carême. Et, comme au flanc des vieux murs fleurissent les giroflées sauvages et les millepertuis, sur ce christianisme abrupt germaient des hérésies oubliées et même des superstitions lointaines venues d’un passé profond. Des femmes dirigeaient le culte ; des vierges enseignaient les catéchumènes ; et réapparaissaient la croyance au gui guérisseur, la vénération des arbres et des sources.

Les Dissidents ne se mariaient guère qu’entre eux. Ils ne se réjouissaient pas de gagner un catholique par mariage, car cela faisait une lignée bâtarde, prête à trahir. Mais quand un des leurs allait se faire baptiser dans une église, ils prenaient le deuil en leur cœur.

Les filles ne cédaient presque jamais de la sorte, mais, parmi les garçons, il y en avait toujours d’assez essotis d’amour pour se laisser glisser au flot catholique qui ne les rendait jamais.

Cela s’était vu dans la famille des Corbier, famille orgueilleuse pourtant et de sang âpre, mais où la passion était vite souveraine.

Cela ne s’était pas encore vu dans la famille des Clarandeau ; mais il y avait menace. Le fils, ce grand que l’on appelait Cuirassier, était très fou d’une jeune tailleuse de Chantepie, porte-bannière des Enfants de Marie.

Il jurait bien à sa mère et à Madeleine qu’il ne « se changerait » jamais, mais elles n’en étaient guère plus rassurées, sachant les hommes faibles et faciles à étourdir.


On était à l’époque des longues journées.

Pour les hommes, un travail n’attendait pas l’autre : les betteraves à planter, les foins à rentrer, la terre à préparer pour les choux d’hiver. Jamais on ne serait prêt pour la moisson, car les avoines mûrissaient vite, trop vite, rôties par un coup de soleil de Juin.

Pour les femmes, c’était le moment de surveiller les petites bêtes, l’époque critique où les poulets précoces et les oisons se décidaient à disparaître ou à grandir ; c’était encore le moment de préparer les couvées tardives et de sevrer les porcelets nés au printemps : toutes besognes très minutieuses. C’était surtout le moment redouté des cuisinières où il fallait, avec des légumes et un peu de lard, préparer quatre repas par jour, quatre repas copieux à cause du grand travail.

Madeleine se levait tôt. Dès trois heures ses sabots sonnaient dans la cuisine carrelée. Flac ! Flac ! Debout les hommes !

Vite elle allumait le feu, épluchait les légumes, courait au saloir.

Quatre heures : la prière, que Madeleine conduisait, le père Corbier donnant les répons et tout le monde écoutant, même les valets dont l’un était catholique et l’autre protestant.

Quatre heures et demie : la table à dresser, les vaches à traire, le lait à écrémer, la vaisselle, les poulets, les canetons, les enfants… Trotte ! Trotte !

Elle finissait à neuf heures du soir, quelquefois à dix, alors que les hommes dormaient déjà.

Elle savait tout ce qu’il faut faire dans une maison pour les gens et les bêtes, mais, pour combiner les choses, elle manquait d’habitude.

Elle manquait bien un peu d’adresse aussi. Par exemple elle ne savait pas faire manger les oisons dans sa main, les forcer devant leur pâtée de son et d’orties. Quand l’ondée menaçait, elle courait bien dans l’aire après ses poulets, secouant son mouchoir d’une main, son tablier de l’autre :

— A l’abri, mes petits, à l’abri !

Mais elle fonçait tout droit et trop vite. Les poulets, avec des piaulements d’effroi, se dispersaient autour du pailler ; les poules mères, les plumes gonflées se mettaient en colère ; Madeleine aussi… et l’ondée venait.

Alors Lalie paraissait sur le seuil :

— Jo pleure !

Madeleine n’entendait pas.

— Jo crie !… Voilà !… Lalie l’a pas battu !

Madeleine pensait :

— Toi, attends !…

et elle disait :

— Laisse-le crier, cela lui fera une belle voix.

La petite rentrait, puis, tout de suite, recommençait.

— Jo pleure… Jo a une épingle dans le ventre.

Madeleine revenait vite, abandonnant ses poulets. Elle savait bien que Jo n’avait pas d’épingle dans le ventre, mais cette parole, souvent répétée, la secouait toute.

C’est qu’un soir, en changeant le bébé, comme elle se hâtait avec ses gros doigts malhabiles, elle l’avait piqué ; pas très profondément, mais assez pour faire sortir une goutte de sang. L’enfant avait jeté un cri brusque, bien différent de ses cris de colère. Et Madeleine s’était dressée, haletante, déchirée vraiment au plus profond d’elle-même. Une heure durant elle avait bercé le petit sur sa poitrine ; il lui eût été doux de souffrir, de se mortifier en pénitence. La nuit venue, elle avait pris l’enfant avec elle dans le lit qu’elle partageait déjà avec Lalie et elle l’avait serré étroitement.

— Jo a une épingle dans le ventre !

Dix fois par jour Lalie lui faisait courir un frisson sur la nuque.

Elle commençait déjà à les aimer ces chétifs. À eux seuls, ils lui donnaient plus d’inquiétude que tout le reste. Plus de travail aussi. Lalie touchait à tout ; Georges voulait en faire autant. Il commençait à marcher et tombait à chaque minute. Étant d’humeur vive il criait et trépignait tout au long des jours.

Madeleine osait penser :

— Si j’étais leur mère je gagerais un petit bout de servante qui m’enlèverait un peu de travail au dehors… et je m’occuperais d’eux… Comme cela, je n’ai pas le temps ; ils pâtissent, ils jouent sans moi et je n’ai pas leur amitié s’ils ont la mienne.

Le père Corbier, qui devait si bien l’aider, était justement ragaillardi par le soleil et ne restait jamais à la maison. Aussi la voyait-on toujours besognant à grand’hâte.

— La servante de chez nous, disait le vieux, n’a pas les deux pieds dans le même sabot.

Non ; et il ne le fallait point !

En arrivant aux Moulinettes elle s’était demandé anxieusement si elle s’habituerait : deux mois s’étaient écoulés et elle n’avait pas encore eu le temps de se poser à nouveau cette question.

Dans les autres fermes où elle était passée, il lui arrivait, en travaillant, de songer à sa mère, à ses sœurs, au village d’où elle était native, ou bien à des camarades, ou bien à des propos de galants.

Maintenant elle était toujours en inquiétude pour les bêtes et pour les gens et sa pensée ne s’en allait plus jamais se perdre au loin comme une fumée voyageuse.

A peine connaissait-elle les alentours de la maison.

Elle qui se réjouissait à l’avance parce qu’il y avait près des Moulinettes un bel étang entouré de sapins et de chênes, elle n’avait pas encore pris le temps d’en approcher. Elle s’était dit seulement :

— Pourvu que les enfants ne prennent pas l’habitude d’aller de ce côté.

La maison, par exemple, lui était tout à fait familière. Elle lui plaisait à cause de la commodité, mais aussi à cause de l’agencement qui était à son goût.

Il y avait deux chambres ; au milieu, un corridor avec le cellier et la laiterie. Tout cela proprement carrelé à l’ancienne mode.

Une des chambres était meublée avec deux armoires de frêne plaisamment moucheté et deux hauts et beaux lits à la duchesse où couchaient Michel Corbier et son père.

L’autre chambre, celle où l’on se tenait, renfermait un mobilier plus mêlé. À côté d’un vaisselier brun, d’un grand bahut brun, d’une haute horloge à caisse noire, il y avait un lit de forme nouvelle et une armoire de cerisier toute claire et finette. Ce lit et cette armoire avaient été achetés par le jeune ménage. Ils prenaient dans cette maison un air d’extrême jeunesse ; mais comme c’étaient de beaux meubles, simples et soigneusement faits, leur jeunesse semblait avenante et point trop tapageuse.

Ce que Madeleine trouvait de plus curieux chez les Corbier, c’était la cheminée. Elle ne s’étonnait point des images saintes ni du chapelet à énormes grains de buis qui, évidemment, n’avait jamais servi pour prier : on trouvait des choses pareilles dans toutes les maisons dissidentes. Mais elle n’avait vu nulle part d’armes semblables à celles qui étaient là, et nulle part non plus un papier aussi vieux encadré avec autant de soin.

Les armes étaient deux longs pistolets. Cent vingt ans auparavant le plus jeune chef de l’armée catholique avait fait ce cadeau d’amitié à un Corbier, son compagnon favori.

Le papier encadré était un parchemin sur lequel on avait marqué un fait de la guerre : cet aventureux gars de Corbier entrant en même temps que le chef dans une ville âprement défendue. En bas, une signature grasse : celle du chef. À gauche, l’écrivain, qui devait savoir joliment jouer de la plume, avait tracé l’image. Et l’on distinguait une grande muraille et deux échelles au sommet desquelles se dressaient deux hommes, l’épée haute.

Tout cela, à vrai dire, était un peu effacé ; mais les Corbier, quand on le leur demandait, expliquaient encore très bien chaque chose et ils en avaient de l’orgueil.

Le vieux avait prié Madeleine, dès le premier jour, de ne pas toucher aux pistolets et au cadre. Elle en avait été vexée car elle se croyait capable.

De temps en temps, le soir, quand les hommes étaient couchés, il lui prenait envie de fourbir un bon coup ces canons rouillés qu’elle aurait, en un tour de main, rendus aussi brillants que ses chandeliers ou ses pincettes.

Elle n’osait pas cependant, retenue devant ces vieilles choses par une vague idée de péché.

Lorsqu’elle était ainsi seule, débarrassée de ses gens, elle faisait un travail rapide et silencieux. Libre de tous ses mouvements, elle retrouvait son allure avantageuse. Elle rangeait chaque chose et préparait tout pour le travail du lendemain. Un jour sur deux, elle prenait ses torchons et cirait ses meubles à tour de bras. Cela par orgueil de servante réputée.

Quand elle avait fini, elle rapprochait de son lit le berceau du petit et se glissait avec précautions à côté de Lalie.

Les premières nuits n’avaient pas été bonnes. Lalie se mottait comme un petit poulet, la tête dans le cou de Madeleine : celle-ci, habituée à coucher seule, avait mal dormi d’abord, chatouillée et gênée d’haleine.

Mais maintenant elle y était faite. Quand l’enfant glissait, Madeleine ne manquait pas de se réveiller à demi et de ramener la petite tête sur sa poitrine.


Ce dimanche de juillet Michel était à St-Ambroise et Madeleine gardait la maison. Elle priait, seule, avec les enfants.

Boiseriot, le valet catholique, entra. C’était, à lui aussi, son tour de garde. Il s’assit à la table, disant :

— La soupe !

Madeleine ne se dérangea pas car c’était l’heure de la prière.

— La soupe ! la soupe !

Il prit à tapoter sur la table avec le manche de son couteau. Devant les patrons il n’eût pas osé marquer son impatience à ce moment-là.

Madeleine se leva et, sans lâcher son chapelet, mit silencieusement la soupière devant lui. Puis, comme il souriait de manière déplaisante, elle lui tourna le dos.

Elle ne l’aimait pas, celui-là. C’était un vieux garçon, un homme de 35 ans, petit et de mine médiocre ; bon valet pourtant et plus dur de corps qu’il n’en avait l’air, mais peu causeur et sournois.

Madeleine se méfiait de lui, non pas parce qu’il était catholique, mais parce qu’il la regardait de façon malhonnête avec ses yeux luisants.

A 27 ans, après quatorze ans de service dans les fermes, elle avait éprouvé bien des fois la rudesse des hommes. Elle avait toujours su se défendre gaiement. Une plaisanterie ne lui faisait pas peur et pour rendre une bourrade elle avait la main ferme.

Mais pas de ces hommes silencieux aux yeux hardis !…

Quand Boiseriot eut fini son repas, il resta assis à la regarder. Elle fut soulagée quand il s’en alla.

Dans la soirée, quand le petit fut endormi, elle sortit dans le courtil ; puis elle songea que les lits des valets n’avaient pas été faits.

Les valets couchaient dans un petit quéreux, au bout de la grange ; elle y alla. Comme elle traversait l’étable, elle aperçut Boiseriot étendu sur une brassée de paille fraîche. À son approche il se redressa sur son séant et lui attrapa la jambe. Dégagée, elle passait, quand elle le vit se lever et se jeter sur elle comme une bête gâtée.

Du coup, elle lui envoya une telle gifle qu’il en fut éberlué. Point arrêté cependant !… Alors elle lui fit carrément face et redoubla.

— Malhonnête ! Je le dirai au patron !

— Mauvaise picotée ! grondait-il, tu n’es pas toujours si fière !

— Boiseriot, j’entends mal !

— Et moi, je vois clair… Tu le diras au patron !… Ça ne m’étonne pas… Je serai renvoyé, bien sûr… Tu fais déjà ce que tu veux dans la maison… Mais je dirai partout ce que je sais.

— Boiseriot, qu’est-ce que vous direz ?

— Je le dirai !… et tous les gars des alentours, je les amènerai faire un charivari à la porte pendant que…

Madeleine se penche pour écouter les honteuses paroles, puis une grande colère la fait trembler.

— Ah ! vilain gars ! attrape !

Madeleine frappe à poings fermés comme un homme.

— Tiens, loup ! Tiens, serpent !… Te voilà basculé, garou !… Ah ! chétif ! je te pilerais sous mes sabots si je n’avais miséricorde !

Pour ne pas le battre plus fort, Madeleine se sauve, gagnant le quéreux où elle se soulage en brassant les couettes…

Derrière elle, l’autre, relevé, essuyait ses hardes souillées et, une flamme mauvaise dans les yeux, grondait :

— Picotée, je l’amènerai le charivari !


Ce fut justement ce soir-là que le petit Georges fut pris de coliques.

Toute la maisonnée dormait, moins Madeleine, quand l’enfant commença à s’agiter et à geindre. Madeleine balança le berceau. Une minute, à demi-assoupie, elle suivit en chantonnant la cadence de la pendule. Mais l’enfant cria brusquement et se débattit. Vite, Madeleine sauta à bas du lit, prit un jupon et alluma la chandelle.

Le petit criait toujours et de plus en plus fort. Et pourtant rien ne pouvait le blesser. Il était donc malade, d’une mauvaise maladie peut-être, puisque cela le prenait si vite.

Elle se mit à le bercer dans ses bras en marchant, mais comme il ne se calmait pas, elle ouvrit la porte du corridor et appela :

— Corbier ! Corbier !… Le petit est malade. Je ne sais pas ce qu’il a… Je m’ennuie.

Il vint tout de suite, en chemise lui aussi et nu-pieds, n’ayant pris que le temps de passer son pantalon.

Madeleine redressa un peu l’enfant sur son bras et tous les deux furent anxieux devant le petit corps en souffrance.

— Faudrait faire du feu, dit Madeleine.

— J’y vais ! dit Corbier.

Il sortit, puis revint avec un fagot. Il s’affolait, soufflait dans la cendre. Elle dut s’accroupir à côté de lui pour l’aider. Enfin le feu brilla ; Madeleine s’assit et présenta le petit à la flamme.

— Si on avait de la tisane… dit-elle.

Alors, lui, prépara cette tisane avec des fleurs de guimauve. Madeleine la fit boire à l’enfant qui, d’ailleurs, venait de se taire subitement. Guéri maintenant, il gigotait devant le feu et, les joues encore mouillées de larmes, riait aux éclats parce que son père agitait une branche enflammée, ce qui faisait un beau ruban de feu.

Comme ils avaient été sots de s’épouvanter de la sorte ! Ils se regardèrent, émus par cette tendresse qui leur était commune.

Et, soudain, Madeleine devint très rouge. Dans son affolement elle s’était à peine vêtue. Sa camisole déboutonnée laissait toute sa gorge à découvert et sa chemise bâillait sur sa poitrine puissante et blanche…

Les mauvaises paroles du valet lui bourdonnèrent aux oreilles. Remerciant Corbier, elle se leva en hâte pour poser l’enfant dans son berceau…

— Picotée, tu n’es pas toujours si fière…

Le petit était rendormi, Corbier était recouché et Madeleine veillait, honteuse de son imprudence et toute bouleversée par des idées qu’elle n’avait pas encore eues.

Elle n’aimait pas Corbier ; elle ne pouvait pas l’aimer déjà ! Comme toutes les filles de son âge elle avait eu des galants ; elle en avait remercié plusieurs ; d’autres fois, c’est elle qui avait été abandonnée ; elle en avait eu un dépit raisonnable et facile à guérir. Non, elle n’était pas fille à perdre la tête, comme cela, tout d’un coup.

Elle n’aimait pas Corbier, elle aimait les enfants et c’était chose douce et sans danger.

Bien sûr qu’il était joli homme le jeune patron ! Et si, plus tard, il la priait d’amour — on avait vu plus étrange aventure — s’il la priait d’amour honnête, dirait-elle oui, dirait-elle non ?

Au tic-tac étouffé du balancier dans la haute horloge, l’heure de nuit fuyait et Madeleine, enfiévrée, ouvrait tout grands les yeux dans le noir de la chambre.


Le père Corbier avait dit bien des fois à Gédéon, le jeune valet :

— N’agace pas Géant : il est de sang hargne et tu finiras par l’échauffer.

D’habitude, quand ce propos était tenu à table, il y avait, après, un long discours plein de regrets et d’embellissements.

Géant descendait d’une certaine Marjolée, vache que le vieux avait achetée vingt ans plus tôt, à une foire des Rois, par un vrai temps d’hiver comme on en voyait autrefois. Cette Marjolée était une Nantaise belle en dessus, belle en dessous, charpentée, beurrière… Et cherchez-en maintenant des vaches comme ça !

Elle avait eu Griselle, qui avait eu Farinière, qui avait eu Pomponne et Géant donc, le taureau gris à encolure noire.

Une rude famille de bêtes, sans pareilles pour le travail et encore assez promptes à l’engrais. Par malheur, elles péchaient par vivacité. Les vaches, cruelles à leurs compagnes d’étable, crevaient volontiers les haies, bondissaient par-dessus les barrières. Quant aux mâles, il fallait les adoucir très jeunes, sans quoi ils devenaient dangereux. On avait un peu tardé pour ce Géant parce qu’il était très beau.

— Géant vous tâtera les côtes ! disait le vieux.

Ils haussaient les épaules, les deux valets et le jeune maître, habitués qu’ils étaient à vivre au milieu des bêtes.

Gédéon n’approchait jamais du taureau sans le taquiner ; le taureau répondait, faisait cliqueter sa chaîne et, la tête basse, lançait un long beuglement de menace qui roulait dans sa gorge épaisse. Le valet se moquait :

— Beû eû ! Beû eû !… La lutte, Géant !

Quelquefois il l’empoignait par les cornes et le taureau, pris au jeu, poussait ferme.

Les choses, peu à peu, se gâtèrent. Mais le gars ne cédait pas, prenant un acre plaisir, quand il était seul, à essayer dangereusement ses jeunes forces, il luttait véritablement avec la bête, cognait avec ses sabots, se garait de la corne encore hésitante.

Un jour enfin, cela devint vilain. Géant commença et s’y mit tout de bon. Le jeune homme n’eut que le temps de sauter hors de la stalle, laissant tomber sa brassée de fourrage.

— Qu’est-ce que tu as ? fit Michel qui arrivait.

— C’est Géant, patron… si je n’étais pas sorti, il me boutait dans la crèche.

Michel prit mal la chose.

— Si tu le laissais tranquille aussi… Pas la peine d’agacer les bêtes et de leur envenimer le caractère… surtout quand on est craintif comme tu l’es ?

Le gars reprit mine :

— Craintif ? pas plus qu’un autre, vous savez ! mais les bêtes sont les bêtes et je ne tiens pas à me faire aplatir.

— C’est bon ! ôte-toi d’ici. Je le panserai bien, moi.

— Méfiez-vous, je vous le dis !

Corbier haussa les épaules, et il alla chercher une brassée de fourrage. Le taureau ne lui avait jamais marqué d’inimitié.

— Tourne, Géant !

Il jeta sa brassée puis il remarqua le foin tombé sous les pattes de la bête.

— Poltron, qui me gâte la pâture !

Il se baissa, ramassa les plus grosses poignées et il allait se relever, quand le taureau lui envoya un coup de tête.

Il roula à terre, voulut crier, mais, suffoqué, n’y réussit pas… Il se redressa cependant à demi et eut le temps de se glisser dans la mangeoire.

Heureusement Gédéon ne s’était pas éloigné. Bravement, et avec une promptitude qu’on n’eût pas attendu de lui, il bondit à la tête du taureau.

— Au secours ! Boiseriot au secours !

La bête s’était heurtée au barreau d’attache, une solide branche de chêne, et elle poussait, feulant et rongoillant, les yeux fous.

Boiseriot accourait de la grange avec une lourde barre de fer. Madeleine arrivait aussi ; assise entre deux vaches elle s’était levée au premier cri, renversant son escabelle à traire et laissant tomber son seau. Elle attaqua le taureau par derrière, essayant de lui réunir les pattes et de le renverser ; repoussée, elle roula sur la litière.

Boiseriot tapait avec sa barre, mais vainement, gêné par Gédéon qui se cramponnait à la corne et au mufle.

Corbier enfin put crier :

— Une corde !

Madeleine venait d’y songer. Elle courut à la grange, revint avec une courroie. Le taureau se ramassait pour un dernier effort. Profitant de ce qu’il venait de rassembler les pattes, elle noua vivement la courroie et se rejeta en arrière.

— Boiseriot !

Le gars se retourna.

— Accotez ! dit-elle ; je vais le coucher.

Au fond des mauvais yeux, une courte flamme passa ; elle en fut saisie.

— Dépêchez-vous ! cria-t-elle d’une voix blanche.

Alors, tout de même, il mit son épaule contre la hanche du taureau et, Madeleine tirant brusquement, la bête s’abattit.

Corbier sortit par le râtelier. Il n’avait pas grand mal. Il s’efforçait de rire, très pâle, l’haleine encore coupée. Les valets riaient aussi. Gédéon essuyait sa main droite qui s’était ensanglantée aux naseaux de la bête, Boiseriot regardait Madeleine et Madeleine tremblait si fort, maintenant, qu’elle était obligée de s’appuyer au mur.

Michel dit enfin :

— Merci… vous autres ! Je ne peux pas parler… Je vais boire une goutte.

Il sortit de l’étable et Madeleine le suivit.

Elle revint au bout d’un petit instant.

— Eh bien, dit Gédéon, ça va mieux ?

— Oui, ça passe… depuis qu’il a bu… moi, je ne peux pas me raffermir.

Elle releva son escabelle et se remit à sa besogne. Boiseriot qui apportait une brassée la regarda. Remarquant que, dans son trouble, elle s’acharnait sans y prendre garde sur la mamelle d’une vache déjà traite, il eut un sourire cruel ; et il murmura en la frôlant :

— Tu as eu peur pour lui, hein !… Picotée, picotée du diable, à ta porte, j’amènerai le charivari !


— Quel est celui qui a dit cela ? demandait Cuirassier à sa mère.

La Clarandelle répondit :

— Je ne sais pas… Je sais seulement qu’on en parle et j’en ai du chagrin.

— Quel est celui qui vous a dit, à vous, qu’on en parlait ?

La vieille femme s’émut.

— Mon grand, tiens-toi tranquille. Je m’occuperai de ces choses mieux que toi ; il ne faut pas faire de bruit.

Elle connaissait son gars. Doux et sensible quand il était à jeun, il devenait querelleur après boire ; et, avec sa grande force, un accident était toujours possible…

Elle insista :

— Si tu t’en mêles, tu empireras les choses.

Il secoua sa grosse tête.

— Maman, je n’ai pas de vin : vous pouvez me regarder… Et je vous jure de ne pas boire avant d’avoir mené ce sillon au bout… Ainsi, il n’y a pas de crainte ! Quel est celui qui a dit que Madeleine vivait mal avec Michel Corbier des Moulinettes ?

— Que lui feras-tu, si tu le connais ?

— Je lui parlerai ; je sais la manière. Pour arrêter un gars malfaisant, il n’y a qu’à lui parler comme il faut.

— Et si c’est une femme ?

— Ah ! oui !… tenez, si c’est une femme, vous vous en occuperez maman ; mais, si c’est un homme, c’est moi que cela regarde. Qui vous a parlé de ce mauvais bruit ?

La Clarandelle dut céder.

— Qui m’en a parlé ?… C’est Marie Fantoune ce matin avant le chapelet ; et il paraît que cela vient du valet des Moulinettes, un Boiseriot qui est catholique.

— Vous dites « Boiseriot » ? Bon ! Au revoir maman ! à Dimanche !

— Au revoir… et pas de bruit surtout.

Sur le seuil, il se retourna.

— Soyez tranquille, je n’ai pas bu et je n’entrerai pas à l’auberge. Au revoir !

Du Coudray à St-Ambroise, Cuirassier courut presque. Il pensait :

— Boiseriot ! je ne le connais pas, mais il doit être de Chantepie… Violette m’a parlé un jour d’un galvaudeux de ce nom… Aujourd’hui, dimanche, je vais le trouver à St-Ambroise, cet enragé de messe.

Arrivé au bourg, il se dit :

— La mère a raison : il ne faut pas faire de bruit. Je ne le connais pas… Je pourrais demander à ces gars qui jouent aux boules… mais ils se méfieraient… Pas si bête !

Il entra au débit de tabac, acheta un cigare, puis s’attarda à l’allumer, penché vers la porte et murmurant :

— Tiens ! Tiens !

Le buraliste demanda :

— Que voyez-vous donc, M. Clarandeau ?

— Rien !… Je croyais que c’était Boiseriot, ce gars qui passe…

— Boiseriot ?

— Oui… le valet des Moulinettes.

La femme du buraliste expliqua, pour son mari :

— Oui… tu sais bien ! un petit qui chique…

Il était ici tout à l’heure ; il vient de partir.

— Merci bien ! dit Cuirassier.

Il sortit vivement et prit la route.

Attends-moi un peu, mauvais chien, avec ta chique… Eh ! te voilà déjà ! tu n’étais pas loin ! Je vais te faire muser en route, moi…

L’homme rattrapé, Cuirassier lui dit :

— C’est vous Boiseriot ?

— À votre service.

— Eh bien ! j’ai un compliment à vous faire qui n’est pas long.

Les yeux de Boiseriot vacillèrent d’inquiétude.

— Qu’est-ce qui vous prend ? dit-il.

— Je vais vous le dire… Vous ne me connaissez pas ?

— Si ! vous êtes un Clarandeau, celui que l’on appelle Cuirassier. C’est bien vous qui avez une bonne amie à Chantepie ?… Violette, la tailleuse ?…

— Boiseriot, cette affaire est loin de vous.

— Excusez, Violette est ma filleule.

Cuirassier eut un sursaut qui n’échappa point à l’autre. Ils marchèrent quelques pas, puis :

— Boiseriot, vous avez mal parlé de ma sœur et de son patron. Et j’en suis en colère. Je l’ai appris tout à l’heure ; si j’étais en vin, ça pourrait ne pas se passer bien…

L’autre, sentant l’effort, se redressa.

— Je n’ai pas peur d’un homme.

— En ce moment, vous pouvez parler : vous n’êtes pas de force. Si j’avais du vin, je ne dis pas… En ribote, je ne regarde pas toujours qui j’ai devant moi.

— Ça vous arrive souvent ?

— Le moins que je peux ; quelquefois tout de même quand je suis mal accompagné…

— Violette est-elle au courant de vos habitudes ?

Boiseriot regardait en dessous, attendant la réponse.

Cuirassier se secoua et lâcha, vite :

— C’est pas tout ça !… Vous avez… On a parlé contre ma sœur : pour cette fois, passe ! Si l’on recommence je prendrai le mauvais diseur, qu’il soit Pierre ou Paul, dissident ou catholique ou protestant, ami ou inconnu ou ennemi… je le prendrai et je le promènerai les jambes en l’air jusqu’à ce que sa tête en pète ! Salut !

Boiseriot se mit à rire.

— Vous êtes fort, mais bête. Pourquoi aurais-je mal parlé d’une sœur à vous qui êtes quasiment mon filleul ?… Et vous croyez aussi que je vais contre mon patron ? Allez donc lui demander si nous avons jamais eu un mot de contrariété ?

— Ce que j’ai dit est dit ; et vous pouvez le répéter aux autres. Salut !

— Salut ! apprenez donc à connaître vos amis.

Ils se séparèrent. Boiseriot, complètement remis de sa frayeur, souriait laidement et Cuirassier marchait avec lenteur, sans se retourner, le cœur en désarroi.

Un dimanche encore, un dimanche du mois d’août, à l’heure silencieuse de mérienne.

Michel Corbier était étendu dans son aire, le chapeau sur les yeux. Les mouches l’avaient d’abord tenu en éveil, actives et sonores ; maintenant qu’il était endormi, elles continuaient librement leur manège, mais il avait eu la précaution d’enfoncer sa tête dans une brassée de paille et il n’offrait plus à leurs jeux que ses mains dont la peau était dure et presque insensible.

Le soleil tapait tout droit ; les deux tas de gerbes étaient comme les cloisons d’un corridor surchauffé ; toute cette paille craquait, trop dorée, trop sèche, trop chaude. Le dormeur haletait, accablé par cette atmosphère de fournaise.

— Nom de Bleu !

Il venait de se réveiller d’une brusque secousse nerveuse. Et il ne s’étirait pas, les yeux tout de suite larges.

— Nom de Bleu ! c’est bête, tout de même !

Il murmurait, de fâcheuse humeur, la bouche

sèche et amère.

Chaque fois qu’il faisait mérienne, c’était la même chose… Est-ce qu’il ne pourrait donc plus jamais se défendre des rêves ? Est-ce qu’il ne pourrait plus jamais dormir d’un bon sommeil d’homme tranquille et las ?

Il n’était pas plutôt étendu sur la terre qu’une étrange douceur coulait en ses veines.

C’étaient d’abord des formes vagues qui passaient dans sa vue, des êtres et des choses qu’il n’aurait pas su nommer, des rondes diaboliques de jolies fadettes, des sarabandes dont le vent lui fouettait la figure et le grisait d’une odeur abominable et chaude. Enfin il « voyait » ! Et non pas tantôt ceci, tantôt cela : il voyait toujours des yeux très bleus, profonds comme le péché, et puis une pâleur qui prenait forme, qui devenait une gorge de femme, une gorge d’amoureuse, palpitante, gonflée, élargie, finissant par couvrir tout d’une triomphante coulée blanche.

Alors le désir se levait en lui comme une sorcière d’ouragan…

Redressé, les deux épaules hors de la paille, il mesurait sa honte. Son deuil lui remplit le cœur.

— Marguerite, je ne t’ai pas en oubli pourtant : tu es avec moi quand je travaille ; ta main est encore dans la mienne, plus douce que toutes les mains des femmes vivantes.

Ses yeux se plissèrent comme pour mieux voir les images de son temps de bonheur, images fuyantes qu’il eût voulu retenir.

Mais d’autres idées l’assiégèrent, étrangères à son souci. En vain il les chassa comme mouches importunes : elles bourdonnèrent encore, toutes proches, ardentes, obstinées, cruelles.

Il vit avec joie son père se lever à l’autre bout de l’aire et venir vers lui. Son père parlait beaucoup et, volontiers, du temps pas encore loin où, devant Michel, la vie était comme un chemin fleuri.

— Tu as dormi, père ?

Le vieillard s’était assis sur la paille à côté de lui.

— Pas longtemps : les mouches sont dévorantes… Et toi ?

-Oh ! moi !…

La parole resta suspendue et le vieux y sentit la fêlure du chagrin. Il ne bougea pas, mais ses paupières battirent.

Entre le père et le fils il n’y avait jamais eu rien de désobligeant et ils avaient l’un pour l’autre une belle affection d’homme, une tendresse silencieuse, mais vigilante et profonde.

Le père fut un moment songeur, cherchant des mots de consolation. N’en trouvant pas qui fussent à son gré, il finit par dire :

— Faut pas emprunter ! Vends ta récolte tout de suite… Tu feras un mauvais marché, mais ça vaut encore mieux.

— Que dites-vous, mon père ?

— Je dis que cela te fera de l’argent sonnant… au moins 200 pistoles… Tu pourras en étendre encore large.

Michel eut de la main un petit geste désenchanté. Il était loin de tout cela ! Il pensait : ma bourse est vide ; pourquoi mon cœur n’est-il pas comme ma bourse ? pourquoi se gonfle-t-il de mauvaise monnaie ?

— Quoi ! fit le père qui s’était mépris au geste, quoi !… 2000 francs, bien sûr, au bas mot. C’est un beau denier… Tu en es encore un, toi, qui se plaint avant d’avoir mal.

Michel le laissait aller, heureux d’être ramené à des préoccupations simples et directes. La gêne de tous les jours, était un ennemi connu, avec lequel on avait l’habitude de se colleter.

Il compta lui aussi, se donnant le change à lui-même.

— Deux mille francs, c’est au moins trois cents de perte… et encore ça ne joindra pas : 1400 au maître, 870 aux deux valets… Et la batterie ? et la servante ?

— Faut pas emprunter ; ça tue une maison.

— Alors comment faire ? Vendre ?

Le vieillard s’émut :

— Vendre ! Pas de mon vivant, toujours ! Le champ du Gros Châtaignier est à la famille depuis les temps des temps comme une terre de nobles… quant aux deux autres, c’est ta défunte mère et moi qui les avons achetés… Nous nous sommes baissés tant de fois pour ramasser ça pauvre !

— Moi aussi, père, je me baisse ! moi aussi je regarde la terre plus souvent que les nuages du ciel… et je ne ramasserai que de la misère parce que je n’ai plus d’amitié que la vôtre et plus de bras pour aider les miens.

Sous la douceur des paroles, une révolte sonnait.

Et le père crut devoir dire :

— Mon bon gars, le malheur est venu sur toi… que veux-tu ! Il ne faut pas faire rébellion ; on ne se redresse pas… on ne plie pas… on marche…

— Eh bien ! je marche !

Ils se turent, immobiles, la tête baissée, en orgueilleux qui cachent leur émotion.

Puis le père reprit avec des hésitations, des tâtonnements de prudence.

— Sûrement, tu as du malheur… et tu es un bon… tu es méritant… Si tu n’avais pas à payer une servante — et une forte — les choses iraient autrement. Encore, de ce côté, tu n’es pas mal tombé : ta maison ne va pas à l’abandon comme des maisons que je connais.

— Peuh ! c’est chez nous comme ailleurs !

— Non ; il faut parler juste… Celle d’ici, tu ne la remplaceras pas. Moi, je vois… je suis souvent à la maison… Eh bien, j’ai déjà compris qu’elle se donne grand souci. Regarde ! rien ne traîne… Va voir ses bêtes, va voir sa laiterie… Et puis, d’une autre manière encore, elle est meilleure que les autres : tes enfants sont autour d’elle comme deux petits chats au soleil. Je le dis que je vois ça, moi, mon gars.

— Peut-être ! mais une servante est une servante : on la paye et elle s’en va. Jamais ce travail-là ne vaudra l’autre.

— Bon ! je ne dis pas… Eh bien, mon gars, quand ton chagrin sera passé…

— Il ne passera pas.

— On dit ça… et de vrai, ça ne passe jamais… mais on se raisonne petit à petit… Veux-tu que je te parle, Michel ?

— Vous pouvez ! fit anxieusement le jeune homme. Vous, père, vous pouvez me dire tout.

— Eh bien, mon gars, il faudra te remarier… Ne te chagrine pas. Je ne dis pas : cette année ou celle qui vient… tu comprends ?… quand ta peine sera endormie… Cependant, le plus tôt vaudra le mieux, pour ta maison et pour tes enfants. Tu as une bonne servante, mais, comme tu le dis, elle peut partir d’un jour à l’autre…

— Et pour qu’elle reste, il faut que j’en fasse ma femme ?

Michel avait jeté cela très vite, sur un ton de colère.

— Je ne parle pas pour elle, ni pour aucune autre de ma connaissance. Cela te regarde seul. Je dirai seulement, si tu veux, qu’il t’en faudra une dans ce goût… oui, cela, c’est bien sûr… une bonne ménagère qui serait douce aux enfants et qui les mènerait à notre chapelle.

— Mon père, je vous en prie, ne parlons plus de ces choses.

Il s’était relevé d’un vif mouvement d’épaules.

— Voilà, maintenant… je t’ai fâché ! murmurait le père.

— Fâché ? ne le croyez pas ! Je vais par là… marcher un peu… J’ai les jambes mortes.

Il remonta vers les bâtiments, il en fit le tour, passa dans l’ouche aux chèvres qui se trouvait derrière. Rien ne traînait, avait dit le père. Il eut dépit à constater que c’était vrai… Des hardes séchaient sur la haie, soigneusement placées. Il vit des torchons en loques, mais très blancs. Pourquoi avait-elle lavé cela avec tant de soin ? Espérait-elle en tirer encore parti ?

Il prit le routin de l’étang. Naguère, par les beaux dimanches comme celui-ci, il s’en venait par là avec Marguerite et Lalie. À l’ombre d’un gros chêne, devant l’eau moirée, il avait vécu les plus tendres heures de sa vie.

Il fut dans la prairie : comme autrefois, la marche y était silencieuse et douce. Il suivit la haie de bordure : comme autrefois, des noisettes y mûrissaient dans leur petit godet blond — les noisettes qu’il offrait au bout des branches et que Marguerite cassait entre ses dents fraîches. — Comme autrefois, il y avait une charrière près de ce gros alizier d’où fuyaient les merles ; on voyait, de là, tout l’étang et, en se penchant un peu, la tête ronde du chêne à l’ombre duquel…

— Ah !

Il s’immobilisa, le buste en avant.

À l’ombre du gros chêne, devant l’eau moirée, une jeune femme, en joyeux corsage du dimanche, jouait avec un petit enfant… Comme autrefois !

Il y avait bien huit jours que Lalie suppliait Madeleine de l’emmener cueillir des noisettes. Ce dimanche, enfin, Madeleine avait cédé.

Comme il faisait beau, elle avait fait la toilette des enfants. Ayant, le matin même, acheté pour eux avec son argent un petit flacon d’eau de senteur, elle en avait mis une bonne dose sur leurs cheveux ; et le petit, sur sa poitrine était comme un bouquet.

Dans la prairie — la prairie, comme elle était belle ! — elle avait cueilli des noisettes. Et puis, elle s’était approchée de l’étang, lentement, derrière Jo, qui musait en trottant… Comme il brillait, l’étang !

À l’ombre d’un chêne, elle s’assit et cassa les noisettes. Avec son couteau de cérémonie, qu’elle prenait seulement pour les noces et les grands repas, elle cassa les noisettes rousses, guettées par deux petits becs gourmands.

« Suis descendue dans mon jardin,
« M’est avis que je vole, Colin !
« Y cueillir rose et romarin.
« M’est avis que je vole !

Voilà qu’elle chantait ! Pourquoi cette légèreté de cœur ? Ce couteau de nacre, si mignon, si frêle qu’elle le sentait à peine dans sa main, était-ce un cadeau de galant ? Non… il lui rappelait de longs repas de viande, mais rien de joli, rien de doux à l’âme… Alors, était-ce parce que la prairie était belle ?… était-ce parce que l’étang brillait ?… parce que les enfants riaient et qu’ils sentaient bon comme les herbes d’agrément ?…

Eh bien, non ! non ! dans tout cela, il n’y avait pas de raison…

« Un rossignol vient dans ma main,
« M’est avis que je vole, Colin !

Jo voulait chanter aussi ; Lalie faisait Yôu, Yôuôu !

« Puis il me dit dans son latin,
« M’est avis que je vole !

La douceur était sur Madeleine comme une main posée. Elle sentait trembler en sa poitrine une joie sans cause, une joie vaste et pourtant fragile. À dix-huit ans, le matin des assemblées de jeunesse, elle était ainsi, légère comme un passereau.

— Ah ! folle que je suis ! pauvre abeille mouillée ! hirondelle de la Toussaint !

« M’est avis que je vole !

Les petits se suspendaient à son cou, criant, poussant, tapant, avec des rires, de grands efforts gauches. Elle se laissa choir, livra sa tête ; et, tout un moment, elle joua avec eux, étourdie de tendresse.

— Madeleine ! viens voir ! hé ! Madeleine !

Lalie qui se lassait vite du même plaisir se tenait près du barrage, sur le bord de l’étang. Elle avait commencé par lancer des pierres dans l’eau ; maintenant, n’en trouvant plus, elle jetait des baies de douce-amère.

— Madeleine ! des poissons !

Madeleine s’approcha avec le petit. L’eau, qui de loin semblait noire, était au contraire d’une transparence admirable. Quand une graine tombait, les poissons sortaient des profondeurs. C’étaient de petits gardons d’une vivacité extrême ; et l’on distinguait très bien les yeux jaunes, la bouche ronde, les nageoires roses étendues comme une dentelle. Ils happaient si vite les graines qu’on ne les voyait pas disparaître.

— Ham ! ham ! encore une… les petits gourmands !

— Lalie ne te penche pas tant… viens Lalie !

Madeleine ramena les enfants sous le chêne. Elle avait peur de l’eau depuis son enfance. Une vieille tante un peu folle lui avait fait tant de contes de fadettes et de laveuses noires qu’elle ressentait toujours, devant l’eau dormeuse des étangs, une sorte d’attirance mystérieuse et effrayante.

— Il ne faut pas s’approcher, vois-tu… Il y a dans l’eau des bêtes très méchantes qui tirent les petits enfants par les pieds…

— Jouons, Madeleine ! disait Lalie sans écouter. Je serais une marchande, je vendrais des épingles… Jo serait un petit garçon… tu serais sa maman. Vous seriez dans votre maison… Tu vois : ces petits bois, c’est des épingles… Je frapperais à la porte : « Il y a du monde ? »… Tu dirais : « Bonjour Madame, je voudrais des épingles pour attacher le fichu à mon petit garçon… Entends-tu, Madeleine ? Jo est un petit garçon… tu es sa maman !… Si tu aimes mieux, ça serait des dragées… Jo dirait : « maman, je veux des dragées à la marchande… »

— Petite sotte ! tu vois bien qu’il ne peut pas dire cela… Écoute-le !

— Ma… ma… ma ! bégayait Jo.

— Il faut lui apprendre, Madeleine ! Jojo, dis : ma-man, je veux…

— Ma… ma… ma… Oup !

— Tu ne sais pas t’amuser, Jo, dit la sœur ; Lalie va s’amuser toute seule.

Madeleine, subitement rouge, avait pris le petit sous les bras ; elle le tenait en face d’elle, tout près de son visage.

— Jo, mon petit Jojo… dis : ma-man, ma-man…

Elle levait les yeux suppliants. Sa tendre émotion de la soirée aboutissait à ce vertige étrange, inconnu, qui ressemblait à un vertige d’amour… Elle ne savait plus… elle n’avait pas honte…

— Jo ! écoute !… ma-man ! ma-man !

— Madeleine !

Ses épaules fléchirent, le sang lui sauta au cœur, Corbier était à dix pas, derrière la haie !

Une seconde, les yeux de Madeleine s’élargirent ; une seconde, une grande clarté fut en elle… Puis tout s’éteignit. Corbier, blanc de visage, levait la main comme pour jeter ses paroles :

— Madeleine ! c’est péché mortel !… Je vous défends cette abomination !

Trois jours durant ils furent silencieux l’un devant l’autre.

A l’heure des repas, Madeleine faisait manger les enfants et mangeait elle-même, debout, près de la cheminée, sans une parole.

Corbier parlait à son père ou à ses valets sans jamais tourner la tête vers sa servante. Contre son habitude, Boiseriot faisait le plaisant et, sous la visière rabattue, ses yeux de loup luisaient de joie maligne.

Le second jour, dans la grange, Michel avait répondu d’une manière vague et en pâlissant à une question du père :

— Il n’y a rien… mais, après vous, je suis le seul maître chez moi.

Le maître ! oui… celui qui commandait aux valets, qui décidait les labours, les semis, les achats et les ventes ; mais non point le maître de ses imaginations. Il ne savait pas en vérité ce qu’il y avait dans son cœur : était-ce tendresse ou haine, douceur ou colère ? À coup sûr, cependant, il y avait de l’orgueil : l’orgueil de ne pas céder au bouillonnement du sang âpre et jeune, l’orgueil aussi de ne pas revenir sur une parole trop dure.

Et c’était bien un peu la même chose chez Madeleine. Elle avait pleuré de honte ; pleuré aussi de douleur à cause d’une blessure inattendue et brutale et secrète… Ce rêve inavoué qui grandissait et fleurissait en elle comme un buisson blanc caché par de hautes branches et qui venait d’être saccagé, fauché, comme cela, tout d’un coup, c’était véritablement cruel ! Vlan ! un grand coup de serpe à l’aubépin parfumé, un grand coup de pioche dans le parterre…

… À propos d’une plaisanterie ! car c’était un jeu… vraiment oui !… C’est Lalie qui avait commencé… On aurait pu demander… on aurait bien vu !… Dire des paroles semblables ! Parce qu’elle aimait les enfants, elle ne songeait pas pour cela à des malhonnêtetés ! Elle les aimait les enfants, beaucoup, beaucoup… à en perdre la tête… et elle pouvait bien le faire voir, peut-être…

« Péché mortel » !… Sans doute, vous croyez des choses, Michel ?… parce que vous êtes avenant !… Mon Dieu ! vous n’êtes pas le seul !…

On était au soir du mercredi et Madeleine fiévreusement desservait la table. Les hommes étaient allés se coucher ; les enfants dormaient.

— Je m’en irai. Je ne peux plus rester après ces paroles. J’étais accoutumée… mais il n’y a que les enfants que j’aime… oui !… Je les regretterai bien, les mignons… mais pas les autres… J’irai dans une grande ferme comme l’an passé : je serai plus libre… Ils me font tourner la tête ici : l’un que j’aime, l’autre que j’aime pas… on finit par ne plus savoir ce qu’on fait… Et du travail tant que le jour éclaire et bien avant et encore après… Personne pour vous mener et honnie par-dessus le marché !… J’aurais dû partir tout de suite… Quand je le vois qui vient s’asseoir ici, avec les autres, sans me regarder, ça me boule au cœur… C’est la colère… S’il parlait comme avant, cela serait peut-être passé… Mais non !… Eh bien ! je m’en vais, Michel Corbier. Vous en gagerez une autre, une plus belle que moi si vous voulez… et qu’elle soit votre femme, cela me sera égal.

Madeleine avait en main le torchon qui lui servait à frotter l’armoire ; elle le jeta ; puis elle le reprit aussitôt, pensant :

— Je m’en irai, mais je ne veux pas que le tort vienne de mon côté. Je mènerai ma besogne jusqu’au bout et il n’aura rien à redire. Demain, il faut qu’il me cherche noise… Je me fâcherai et bonsoir !… Qu’est-ce que je pourrais bien faire pour cela ?… Ah ! tiens ! que je me contente !

Elle grimpa vivement sur une chaise et décrocha les pistolets. Puis elle coupa un large morceau de papier de verre et frotte et frotte !

— Ah ! mes vieilles pétoires ! je vais vous faire aussi belles que les porte-cierges de la chapelle…

« Madeleine !… péché mortel ! »

— Brr ! vous croyez ?… parce que cela a servi à tuer des hommes.

« Madeleine !… c’est abominable ! »

— ou peut-être des femmes, ou peut-être des drôles, en des temps où les gens étaient pires que des sauvages ? Redites-le Corbier, que c’est abominable…

La fâcherie était inévitable et elle s’en irait sur l’heure.

Dès ce soir il lui fallait rassembler ses hardes, afin de pouvoir les empaqueter en quelques minutes. Elle ouvrit l’armoire, plia ses jupons, chercha ses mouchoirs.

Les hardes des petits étaient mêlées aux siennes. Malgré sa rancune cela lui faisait une grosse peine de les en séparer.

Elle prit son flacon d’eau de senteur et le plaça tout en haut, au milieu de l’étagère. Elle l’avait acheté pour eux, elle voulait le leur laisser. Mais l’autre qui viendrait le prendrait sans doute pour elle. Non !… pas cela par exemple !

Alors elle sortit les brassières, les bas, les bavoirs du petit, les sarraus de Lalie et ses rubans de cheveux. Puis, toutes ces choses étendues sur la table, elle vida son flacon, goutte à goutte comme elle eût jeté de l’eau bénite.

— Mignons, que cela vous porte bonheur !

Elle voulut encore faire quelque chose pour eux. Mais il était tard. Pour ne pas éveiller l’attention, elle laissa ses sabots, marcha silencieusement par la chambre.

Elle s’aperçut que les bas de Jo étaient troués : elle les raccommoda. Lalie grandissait vite, son sarrau du dimanche était court ; elle n’aurait rien pour s’habiller proprement… elle serait moins belle que les autres petites qui ont une mère…

Madeleine avait un tablier d’étoffe ancienne à ramages rouges ; elle le coupa ; avec une adresse qu’elle ne se connaissait pas elle se servit des morceaux pour allonger le sarrau et en changer la ceinture.

Il était près de minuit ; elle travaillait avec une lenteur minutieuse.

Le sarrau remis à neuf, elle chercha ce qu’elle pourrait faire encore. Rien… toutes ces pauvres petites choses étaient en ordre, bien propres, bien nettes.

C’était fini. Elle pleurait.

Dans quinze jours, en quel état tout cela serait-il ? Qui donc maintenant allait s’occuper de Jo ? Est-ce qu’on songerait à lui autrement que pour le bourrer de soupe épaisse ? Il lui fallait encore son biberon le soir en s’endormant ; deux fois par jour il prenait un œuf bien frais, bien mou, qu’il fallait avoir la patience de lui faire manger par petites cuillerées…

— Mes pauvres, peut-être, après tout, vous sera-t-elle bonne celle que votre père ira chercher… Vous l’aimerez, vous ne songerez plus à Madeleine… et, quand vous serez grands, vous ne me reconnaîtrez pas.

Elle pleurait en replaçant les hardes dans l’armoire.

— Je ne peux pas rester pourtant ! Votre père est méchant… et moi je suis méchante… on est méchant quand on est grand… On ne pardonne rien… On n’est pas plus fin que les gens de l’ancien temps qui se faisaient la guerre.

Madeleine pleurait en regardant le berceau et le lit clair de forme nouvelle.

Elle avait, dans une boîte, quelques rubans, une bague, une épinglette et un petit collier d’argent. Elle prit le collier et le passa sous les cheveux de Lalie.

Quant au petit, elle n’avait rien à lui donner, rien qui convînt à son âge. Et, depuis quatre mois qu’elle était aux Moulinettes, elle n’avait pas encore songé à lui acheter la moindre chose inutile qui eût été un souvenir.

C’est qu’aussi elle ne pensait pas partir si tôt !

Eh bien ! au moins, elle le garderait auprès d’elle tant qu’elle pourrait. Déshabillée, elle prit l’enfant dans le berceau et l’emporta dans son lit.

Le petit, réveillé à demi, grommelait, irrité d’avoir perdu le bout de biberon qu’il gardait dans sa bouche en s’endormant ; ses deux mains fouillaient la gorge de Madeleine et il poussait avec sa tête, les lèvres ouvertes et quêteuses…

Madeleine ne pleurait plus. Elle ne dormait pas encore tout à fait, mais sa pensée s’en allait, lui échappait sans qu’elle pût la retenir. L’enfant, blotti, avait fini par trouver un de ses seins et, dans son rêve commençant, elle sentait la chaleur de deux petites lèvres humides, qui, par moments, se resserraient sur sa chair…

Ding ! ding ! ding !

D’une voix claire comme un bruit d’eau, la vieille horloge, au cœur de la maison, annonce trois heures.

Madeleine se jette hors du lit. Pieds nus, avant même de se vêtir, elle court à la cheminée ; puis, sur les pistolets brillants, elle passe un chiffon gras, vite, vite, comme une coupable…

Peine perdue ! À l’heure de la soupe, tout le monde s’aperçut de la mauvaise besogne.

Michel ne dit rien, mais son père eut un moment de colère.

— Madeleine, je t’avais défendu…

Madeleine s’excusa, très rouge, prétextant un oubli. Et, devant tout le monde, humblement, elle se laissa gronder comme une petite fille étourdie.

Comme à l’habitude les Corbier et les Daru du Gros Châtaignier avaient réuni leur monde et battaient le même jour.

Cette année, la campagne de battage s’achevait chez eux. A cause de cette date tardive, l’entrepreneur leur avait consenti un marché doux, mais ils n’y gagneraient point à cause des ripailles inévitables.

On était au samedi, jour maigre pour les Dissidents, gras pour les catholiques. Chez les Corbier on avait dressé deux tables, crainte de dispute entre gars échauffés.

À la soupe du matin, cela avait très bien marché. Les Corbier avaient pour leur part trente-cinq hommes de tout âge et de religions différentes. Depuis plus d’un mois que le battage durait dans le pays, ces gens étaient habitués à se rencontrer et à travailler ensemble et les querelles étaient rares.

Cuirassier était venu pour son patron, un Rivrard de La Combe. Durant toute cette campagne il n’avait pas bu. Madeleine, qui craignait pour cette dernière journée, l’avait arrêté dans le corridor de la maison.

— Tu sais, pas de bêtises ici… ça me ferait chagrin.

Il avait répondu.

— J’engrène : je n’ai pas envie de passer dans le batteur.

Comme ils étaient seuls et comme il aimait tendrement cette sœur aînée, il n’avait pas été gêné pour ajouter :

— Et puis, de le voir, ça me fait une raison, ma grande… Si tu veux, à midi, je me placerai à côté de Samuel le Salutiste et tu mettras un litre d’eau devant nous.

Les tables étaient dressées dans la grange à gauche des bâtiments. Madeleine avait sa cuisine libre. Elle avait pris une femme à la journée, une vieille dissidente qui suivait la machine d’une ferme à l’autre pour laver la vaisselle et porter à boire dans l’aire, vers le soir, quand les gars devenaient trop libres avec les jeunes.

Étaient venues aussi pour aider Madeleine, ses deux cadettes, Tiennette et Fridoline, celle-ci plus rousse que Madeleine, celle-là de teint ferme et jeune et fraîche et rieuse comme une pastoure de conte.

Madeleine veillait aux enfants et dirigeait son monde. Fridoline l’aidait à préparer la table maigre où les plats étaient nombreux. Fridoline était une cuisinière attentive et les gars la laissaient travailler en paix parce qu’elle n’était pas portée pour les plaisanteries, sans doute aussi parce qu’elle n’était pas très belle.

Tiennette et la vieille étaient chargées de la table grasse pour laquelle il fallait beaucoup moins de soins ; deux ou trois grandes platées de viande, cuite un peu au hasard, comme cela, avec de l’eau, du beurre, du sel, sans goûter bien sûr ! La vieille se penchait sur les casseroles avec un air de sorcière jetant ensemble le gros sel et les malédictions.

Tiennette avait du temps de reste. La cuisine l’inquiétait beaucoup moins que les agaceries des gars. Ils étaient six porteurs de sacs, pas tous bien jolis, mais tous aussi jeunes qu’elle, six garçons de dix-huit ans qui, à la file, passaient dans le corridor et montaient au grenier. Gédéon, qui en était, se donnait de l’importance parce qu’il était le valet de l’endroit. Il indiquait aux autres la place où ils devaient vider leurs sacs et il venait dans la cuisine pour dire :

— Le Dattel rend, mais il y a des grains faillis.

— C’est bien fâcheux ! disait Madeleine, attentive à ce bruit du froment pleuvant là-haut dans le grenier et qui serait la richesse de la maison.

Quelquefois le garçon galopait dans l’escalier et, tout haletant :

— On n’en peut plus ! Tiennette ! Tiennette ! viens m’aider !

— Ch’ti gars ! disait la petite, si tu salis ma collerette, je te baillerai ma main sur les oreilles.

Mais, tout émoustillée, elle se tenait dans le corridor à son passage.

— Tiennette, verse-moi à boire… Tiennette, la cuisine sent le brûlé…

— C’est bien bon pour toi… À quelle table manges-tu, mauvais protestant ?

— Oh ! moi !… à la table où tu viendras apporter la soupière.

— À la table des mange-viande, protestant du diable !

— Tiennette, au lendemain du Carnaval, je mangerais bien tes joues !

Il disait des plaisanteries simples et un peu joviales dont elle faisait semblant de se fâcher. Et il l’embrassait aisément quand elle était seule devant lui.

Les cinq autres n’étaient guère moins turbulents et ils s’attaquaient eux aussi à Tiennette, mais elle les rabrouait à grands cris et comme ils étaient tout jeunes, ils n’osaient pas avancer leurs mains noires.

D’ailleurs ils ne chômaient pas et une minute de flânerie leur valait cinq minutes de course.

Il n’y avait pas de temps à perdre. La vanneuse avait ses six mille gerbes à avaler dans la journée ; et bien qu’elle fût une grosse mangeuse, il ne fallait point s’arrêter si l’on voulait en finir avant la nuit.

Les engreneurs, debout sur les planchettes accrochées à ses flancs, lui poussaient la paille de loin, par gestes prudents. Parfois, ils lui jetaient des gerbes entières qu’elle happait avec un aboiement joyeux ; une seconde alors, elle faisait entendre au fond de sa longue gueule noire un râle de satisfaction inouïe ; et puis, tout de suite, elle recommençait à gronder, à jurer, à rugir.

Ils étaient six hommes pour la servir : deux qui coupaient les liens et préparaient les gerbes et quatre engreneurs qui se relayaient d’instant en instant.

Tout autour, ils étaient une cinquantaine.

Les plus jeunes grimpaient au tas et faisaient crouler les gerbes ; les plus galants étaient aux sacs. Les vieux faisaient les besognes lentes et minutieuses : ils avaient des râteaux, triaient les balles et les épis coupés ; ou bien ils étaient aux postes que les jeunes fuyaient à cause de la poussière.

Pour monter la paille il y avait sept ou huit gaillards glorieux de leur force. Les secoueurs leur préparaient d’énormes fourchées ; quand ils avaient piqué là-dedans et redressé leur outil, ils disparaissaient complètement et la paille avait l’air de monter toute seule, lentement, le long des hautes échelles.

L’un d’eux, un grand brun qui avait une voix très belle, chantait sans s’interrompre une chanson interminable aux couplets presque pareils. Les autres s’essayaient à chanter avec lui, mais leurs voix ne pouvaient pas suivre la sienne. Plus volontiers ils ululaient à toute gorge en haut des échelles ou bien ils criaient : « à boire ! à boire ! ».

Alors Tiennette venait et leur versait du vin. Et tous étaient contents de l’avoir en leur vue, même ceux dont les amitiés étaient fixées.

C’était la journée de boire. Les vieux secoueurs de paille eux-mêmes faisaient bel accueil à la bouteille et, le verre en main, ils disaient des rigourdaines. La petite allait de l’un à l’autre, se glissait entre les fourches, enjambait la paille, leste et gracieuse comme une chevrette blanche.

Près de la vanneuse elle levait sa bouteille.

— Hé ! les engreneurs !

Mais eux n’entendaient pas, tout entiers à leur besogne acharnée ; ou bien ils secouaient rapidement la tête :

— Non… non… pas maintenant.

Au deuxième passage de Tiennette, Boiseriot et Cuirassier dont c’était le tour de repos, appelèrent la petite ; mais Cuirassier ne prit qu’un verre d’eau et l’autre s’étonna :

— De l’eau ! tu as peur d’un verre de vin aujourd’hui ?

— un homme comme toi !

— C’est que je me connais, voyez-vous… Au deuxième verre la folie commence déjà à me monter à la tête… Après, par exemple, je puis boire tant que je veux… Et puis, tenez ! ajouta Cuirassier en montrant les autres, je crois qu’il y en aura assez d’échauffés sans moi…

Quand les gens des Corbier furent tous dans la grange pour le repas de midi, les plaisanteries devinrent tout de suite bruyantes et grosses.

Le vin épais coulait vite ; Tiennette ne faisait que courir vers la maison avec des litres vides.

Au bout de la table grasse, Gédéon l’appelait dix fois pour une et elle entendait bien toujours sa voix à travers les autres.

— Tiennette ! écoute par ici.

Une fois il se pencha et se mit à lui conter quelque chose à l’oreille. Alors Samuel, celui qu’on appelait le Salutiste, un homme d’une quarantaine d’années qui était assis en face à l’autre table, toucha le bras de Tiennette et, tout bas, d’une voix polie :

— Mademoiselle, ayez donc la bonté de remplir ce pichet d’eau claire.

Agacée, elle répéta très haut.

— Remplir ce pichet d’eau claire ! En voilà un d’une autre espèce ! Il lui faut de l’eau à celui-là !

Toute la tablée éclata de rire et Gédéon cria :

— C’est pas un homme, c’est un canard !

Samuel devint rouge.

— Vous êtes un impoli, mon garçon… Je n’insulte personne, moi… Je suis ma croyance… D’abord, si vous aviez de l’instruction, vous sauriez que le vin…

Sans souci du lieu, il s’était retourné sur son banc et, chétif, avec de maigres gestes, il commençait un discours, un des prêches entendus aux réunions de la société religieuse de tempérance.

Les autres qui avaient d’abord fait silence, intrigués par ce jargon bizarre, le tournèrent en dérision.

Encore un drôle de garçon ce Samuel ! Voilà-t-il pas maintenant qu’il était péché de boire du vin !

Gédéon criait : c’est un canard ! heureux d’avoir trouvé cette plaisanterie. Et, très excité, quand Tiennette apporta le pichet, il lui prit des mains et versant lui-même :

— Tiens, mon canet, barbote !

Sans marquer l’insolence, l’autre leva son verre : — Je bois la liqueur de Rédemption…

Le reste de sa phrase se perdit à travers les éclats de rires. Gédéon tenait le pichet :

— Ne t’en prive pas, vieux, si cela te fait du bien.

Pourtant à la table des Dissidents, quelqu’un blâma le jeune homme. De loin, Corbier lui fit signe de se taire.

Samuel parlait toujours ; dans le bruit on entendait des lambeaux de phrases, des bouts de versets mal assortis :

— Il y en a qui pleureront… ils ont des yeux et ils ne voient point… En vérité, je vous le dis…

À la table grasse un protestant raisonnait :

— Ça n’a pas de bon sens… ce n’est pas ce qui entre dans le corps qui salit l’âme.

— Vous le prétendez, répondit Boiseriot, mais tout le monde n’est pas de votre bord…

— Non ! continua un autre catholique ; on est chrétien ou on ne l’est pas… Nous avons des prêtres pour nous mener, il n’y a qu’à suivre… Il y a des gens qui vivent comme des bêtes…

Le protestant haussa les épaules et se coupa un morceau de lard ; lui ne croyait plus à grand’chose et ces discussions lui paraissaient tort sottes… Mais de la table des Dissidents, la riposte vint, tout droit.

C’est ça !… Il n’y a qu’à suivre le berger… tant pis si l’on va sur un mauvais pacage !… Qui c’est qui vit comme des bêtes ? Tout de suite, ils se regardèrent avec des yeux de haine, les vieux comme les jeunes.

Le repas s’achevait dans le tumulte. Le Dissident qui avait parlé criait à Boiseriot et à son camarade :

— Sortons-nous ?

Les femmes étaient accourues et se tenaient, tremblantes, à l’entrée de la grange. Heureusement personne n’était ivre et l’on n’échangeait encore que des paroles.

Cuirassier était un des plus calmes. Il disait :

— Le Salutiste a raison… il tient dur pour son idée. Chacun est libre… S’il veut boire de l’eau, lui… Le vin est bon et mauvais : il chauffe un homme puis il le brûle… Il dit qu’il ne veut pas s’empoisonner : je suis de son goût !

Parlant de la sorte, il avalait sans s’en apercevoir de nombreuses rasades et il s’énervait peu à peu.

Madeleine avait les yeux sur lui, mais elle n’osait pas l’avertir devant tous ces gens. Elle avait aussi les yeux sur Michel qu’elle savait entêté et très orgueilleux, très âpre dans ces discussions. Il ne disait rien parce qu’on était chez lui, mais il était pâle et ses mâchoires se serraient.

— Ils se battront, oui ! disait la vieille.

Et comme elle avait vu d’autres scènes de ce genre, elle s’avançait entre les deux tables, criant à l’un et à l’autre :

— Tais-toi ! Tu es fou !… Mange donc… et puis bois !

À son bout de table, les yeux flambants, Samuel prêchait toujours ; il s’était levé pour mieux se faire entendre et il jetait l’anathème à toute volée, au hasard, mêlant tout, parlant de l’alcool et du sang de Christ, de Babylone et des bouilleurs de cru.

La vieille lui rabattait les mains.

— Tais-toi ! Tu es plus fou que les autres, entends-tu ?

Mais rien ne l’arrêtait et Gédéon qui, d’abord, avait ri aux larmes en garçon qui se moquait de tout cela, Gédéon se fâchait et menaçait le prêcheur de lui fermer le bec d’un coup de poing : ne venait-il pas de le montrer du doigt, lui et aussi Tiennette, en parlant de la mauvaise tenue de la jeunesse !

Cependant, le mécanicien, voyant la tournure que prenaient les choses, était sorti précipitamment. Un coup de sifflet impérieux troua le vacarme.

Ils sortirent tous, subitement calmés et suivirent la machine au Gros Châtaignier.

Dans la petite aire des Daru, à l’abri des bâtiments, la chaleur devint vite intolérable. On ne sentait aucun souffle de vent ; la poussière très épaisse dormait sur les hommes ; Samuel qui recevait le grain derrière la vanneuse avait disparu, enveloppé dans un nuage roux.

Un des donneurs de gerbes, un grand garçon mince, avait fléchi ; il avait fallu l’emmener à l’ombre et les engreneurs au repos lui jetaient de l’eau sur la figure.

Le travail était devenu lent et silencieux ; seul cet enragé de porte-paille chantait encore. Alors Daru fit le tour de l’aire avec une brassée de bouteilles, criant :

— Allons, les gars ! au muscadet !

Derrière lui, les femmes vinrent, chargées elles aussi. Daru disait :

— Goùtez-ça ; c’est pas du vin de marchand… c’est mon beau-frère de Vendée qui me le fournit… Seulement, méfiez-vous : il est traître.

Les hommes, abrutis de chaleur, avalaient comme de la piquette ce petit vin si gai. Daru pris d’inquiétude, appela ses femmes.

— Assez ! allez-vous en !… ils ne finiraient pas le travail.

Les femmes s’en allèrent, remportant leurs bouteilles à demi vidées. Elles passèrent dans la grange où Cuirassier et Boiseriot venaient de s’étendre sur la terre fraîche, haletants, la figure noire. Boiseriot goûta au muscadet.

— Tiens, fit-il, ça coule, ça !

Les femmes leur laissèrent un litre non entamé. Cuirassier, ayant bu, fit claquer sa langue.

— Oui !… ça remet, nom de d’la !

Il avait la tête chaude et il riait d’aise, le litre en main, tout de suite reposé.

— Nom de d’la, Boiseriot ! Samuel est un triste menteur : le vin vaut mieux que l’eau… J’ai bonne envie de finir la bouteille.

L’autre le regardait de côté avec ses yeux rusés.

— Finir la bouteille !… Tu n’es pas de force : ça t’assommerait. Cuirassier n’eut pas d’hésitation : devant ce catholique il ne voulait pas en avoir le démenti.

— Allons donc ! fit-il dédaigneusement ; je ne suis plus un drôle… J’en boirais dix litres… comme ça, tenez !

Il s’étendit complètement sur le dos et, de haut, lentement, se vida la bouteille dans la bouche.

— Oui ! c’est passé… avez-vous vu ?

Boiseriot était debout ; on les appelait déjà à la vanneuse, ils reprirent leurs postes.

Autour d’eux le bruit avait recommencé. Les porte-paille ululaient avec des accents farouches. D’autres s’interpellaient d’une voix âpre. Le trieur d’épis et le leveur de balles, deux hommes d’âge, se disputaient : cela avait commencé à propos de religion et maintenant ils se reprochaient des choses anciennes. Ils s’injuraient avec violence et ils se seraient empoignés s’ils en avaient eu le temps. Sur la table à engrener, Cuirassier brassait les gerbes avec vivacité. L’ivresse commençait à lui brouiller les idées. Il avait jeté son chapeau ; le soleil lui tapait droit sur la tête et achevait de l’étourdir.

— Hap !

La vanneuse se tut, étranglée. Il venait de jeter deux gerbes à la fois, deux gerbes mal démêlées.

Des moqueries fusèrent. Les dresseurs de pailler crièrent :

— Hou ! Hou ! les engreneurs !

Cuirassier, occupé à dégager le batteur, se redressa en jurant, prêt à la querelle. Ce que voyant les autres redoublèrent, brâmant, entre leurs mains jointes :

— C’est le grand ! Hou ! Hou !

Ils étaient là-haut quatre catholiques qui l’engeignaient disant :

— Cuirassier, tu perds la ceinture !.. Cuirassier, on t’appelle à la cuisine !… Tu conviendrais à moucher les drôles…

Boiseriot riait en arrachant les dernières poignées de paille. Enfin le batteur reprit à tourner. Cuirassier était blanc de colère. Il venait d’entendre dire près de la vanneuse :

— Le petit engrène mieux ! et dans son ivresse commençante, ces paroles prononcées à voix posée lui avaient été encore plus cuisantes que les moqueries des dresseurs de pailler.

— Ce n’est pas mon idée ; le grand a de l’avantage et pousse plus de paille.

Autour de la vanneuse, maintenant, on discutait leur travail. Et, de proche en proche, la discussion animait tout le monde ; la vieille querelle renaissait, les catholiques tenant pour Boiseriot et les Dissidents pour Cuirassier.

Eux, entendant cela, ne se regardaient plus. Penchés sur la table ils faisaient une besogne terrible Boiseriot était le plus adroit ; il jetait ses mains en avant avec la promptitude d’un chat. Chacun de ses gestes portait, poussait la paille juste assez pour qu’elle fût happée par la machine… Et il ne suait même pas, il n’avait pas l’air de se douter de la chaleur avec son chapeau enfoncé sur ses oreilles.

Cuirassier travaillait comme il se serait battu. Une rage le tenait, la rage des soirs d’ivresse. Le sang lui avait sauté à la tête, chassant toutes ses idées ordinaires qui étaient douces et sensées. Les mâchoires serrées, les yeux larges, il tremblait d’une colère folle, colère contre Boiseriot, contre les catholiques, contre la vanneuse, contre la paille, contre tout ! Lançant le torse, il balayait furieusement la table.

— « C’est le petit qui engrène le mieux ! »… Bon Diou, je vais leur faire voir !… Mauvaise engeance !

Il cria :

— Amenez ! Amenez de la paille !

Les coupeurs de liens lui poussèrent des gerbes, et lui, de toute sa force, lança ses grands bras…

— Hàâ !

Il y eut un craquement d’os brisés. Le mécanicien avait bondi au levier de mise en marche et s’y cramponnait, les yeux fous. Et tous, ceux qui chantaient et ceux qui se disputaient, ceux du pailler, ceux des échelles, ceux du tas de gerbes, tous s’étaient immobilisés, les mains hautes, un cri de terreur arrêté dans la gorge.

Sur la table à engrener, Cuirassier gisait la face in avant : la vanneuse venait de lui manger un bras.

On l’avait transporté à l’hôpital et l’on avait coupé tout ce que la vanneuse avait laissé à son épaule droite.

Quand il était revenu à lui, il avait dit aux médecins :

— Vous auriez mieux fait de m’achever… Si vous croyez que je vais vivre comme ça !

Et, trois jours durant, il leur avait mené une belle danse, criant sans désemparer et d’une voix farouche :

— Je me ferai périr… je me ferai périr !

Mais ces mauvaises idées s’en étaient allées avec la fièvre ; maintenant il était un malade très patient et très doux, qui ne guérissait pas vite, par exemple, à cause de sa grande tristesse.

Presque tout son sang était parti par l’affreuse blessure. Il demeurait aussi blanc que ses draps et, quand il levait la tête, ses yeux bleus chaviraient de faiblesse dans les orbites.

Sa mère était venue le voir, de même que sa sœur Fridoline et Rivard de la Combe, son patron. Mais ces premières visites l’avaient exténué et les médecins avaient consigné tout le monde à la porte. Pourtant, le deuxième samedi, on laissa passer Madeleine, et une infirmière la conduisit par de longs couloirs d’une nudité blanche qui glaçait le cœur. Madeleine assourdissait son pas derrière l’infirmière silencieuse et elle murmurait :

— C’est la maison de la mort… Pauvre grand, comme je te voudrais hors d’ici !

Quand l’infirmière l’eut introduite dans la chambre du malade, elle se sentit défaillante. Lui, vivement, avait tiré le drap pour cacher son épaule mutilée et, dans son visage sans couleur, ses yeux s’efforçaient de sourire.

Elle l’embrassa et ils se regardèrent une minute en silence. Et puis, tout de même, pour ne pas laisser toute puissance à son émotion, elle se raidit et parla.

— Je te trouve bonne mine, malgré tout… Tu vas être bientôt guéri, Cuirassier…

Il répondit bien doucement :

— Ma sœur, appelle-moi Jean… J’ai porté depuis ma petite jeunesse un sobriquet d’orgueil parce que j’étais fort ; mais, maintenant, ma force est partie et ne reviendra jamais. Je ne me plains pas ; c’est ma faute.

— Eh non ! vois-tu, ce n’est pas ta faute… Ce qui doit arriver arrive… c’est longtemps à l’avance que les choses sont dites.

— Oui… tu es bonne, loi ; tu es la meilleure… Si tu étais ici, je guérirais plus vite.

De sa main gauche qui était devenue toute maigre et blanche, il avait pris une de ses mains à elle et il jouait avec ses doigts.

Un peu de sang vint à ses joues ; il eut l’air de chercher ses paroles pour quelque demande très osée. — Madeleine, je veux te dire quelque chose… Je t’attendais en grande impatience et je suis content que tu sois venue précisément aujourd’hui… J’ai des idées que je ne veux pas dire à une autre que toi… Madeleine, à Chantepie, il y a une fille que depuis longtemps j’aime d’amour…

— Violette la tailleuse ?… Croyais-tu donc que je ne le savais pas ?

— Oui ; Violette… une grande avec des yeux tout à l’envers des liens…

Madeleine fit mine de rire :

— Une belle fille, allons ! Pas la peine de dire comment elle est : je la connais. Je l’ai vue, il y aura demain tout juste deux ans, à l’assemblée de Chantepie.

Il redevint triste.

— Il y aura deux ans demain comme tu dis… que je lui ai parlé pour la première fois. Je devais y aller encore cette année, à l’assemblée de Chantepie… et elle devait m’attendre. Elle m’aime beaucoup et elle se fait à présent du chagrin à cause de moi… Madeleine, je veux qu’elle sache combien j’ai pensé à elle sur ce lit de misère.

— C’est que je ne pourrai pas y aller moi, à Chantepie… à cause des petits qui sont à la maison.

— J’y ai pensé… J’ai demandé du papier à l’infirmière, bien poliment, et elle m’en a donné… tiens !

Il chercha sous son traversin et tendit à Madeleine un crayon avec une enveloppe froissée.

— Je t’en prie, marque-lui qu’elle ne se chagrine pas… que de la savoir tranquille et de bel espoir me sera un baume.

Madeleine avait pris le crayon, mais ses yeux se détournaient pour que son frère ne vit point la pitié qui venait d’y monter.

Le malheureux ! comme il aimait cette fille catholique que Madeleine et sa mère tenaient en méfiance !

Elle ne devait point se chagriner si fort ! Elle ne s’était pas encore informée de lui et la nouvelle n’était point venue qu’elle fût émue par le malheur de son promis.

Sans doute n’était-ce pas assez de cette blessure, sans doute n’était-ce pas assez de la misère contre laquelle il allait maintenant toute sa vie se débattre… sans doute lui faudrait-il porter un cœur dolent ! Comme il était difficile de vivre !

— Mon pauvre grand, tu ne devrais pas te fatiguer à songer de la sorte… Dans quelques jours… Quand tu seras plus fort…

Mais lui, avec des yeux suppliants :

— Non, Madeleine !… tout de suite, je t’en prie… Écris ici, tiens, sur ce plateau… que je voie ta main courir.

Elle installa sa feuille comme il le désirait et commença, lui soumettant chaque phrase :

« Ma chère Violette,

« Je ne t’écris pas de ma main à cause du malheur qui m’est arrivé. Je le fais marquer ces mots par une personne sérieuse, avec qui l’on n’a pas à craindre les bavardages.

« Violette, j’ai beaucoup souffert, mais je l’ai toujours eue devant les yeux, même au plus fort du mal… »

— Dis-lui que je compte bien me marier avec elle bientôt. L’assurance me fera une rente — le médecin me l’a dit — et, dès que je serai guéri j’aurai une place du gouvernement.

— Ah ! tant mieux ! dit Madeleine ; j’en suis bien contente. Alors je mets : « Je pense que nous pourrons facilement monter notre ménage avec la paye que… »

— Non… non… pas cela ! Je ne veux pas que tu le dises… Mets seulement que mes idées n’ont pas changé.

Elle écrivit donc :

« Mes intentions devers toi sont les mêmes, car mon cœur ne changera jamais. Si tu le veux, nous nous marierons vitement… »

Et tout de même elle ajouta :

« …des que je serai en force de gagner ma vie et la tienne, ce qui sera bientôt, tu peux l’espérer. »

Puis ils terminèrent ainsi :

« Ma chère Violette, je ne veux pas que tu sois triste à cause de moi. C’est demain l’assemblée de Chantepie : je te prie de sortir comme à l’habitude. Si je savais que tu ris avec les autres filles de ton âge, je serais bien content.

« Ma chère Violette, tu peux m’écrire, au nom de Jean Clarandeau, à l’hôpital. Je t’embrasse comme je t’ai embrassée la première fois, il y aura deux ans demain, le jour de l’assemblée de chez toi. Et c’est moi qui signe. »

Il prit le crayon et, péniblement, s’arrêtant à chaque lettre, il traça son nom. Puis sa tête retomba sur l’oreiller, plus pâle.

Madeleine écrivait l’adresse :

« À Mademoiselle,

« Mademoiselle Violette Ouvrard, »

« couturière à Chantepie. »

— Mets « personnelle » pour que le facteur ne la donne pas à une autre qu’elle… C’est cela… merci !… Maintenant n’oublie pas de la mettre à la boîte tout de suite… Je suis bien content que tu sois venue aujourd’hui !

L’infirmière avait entrebâillé la porte :

— On parle trop ici ; c’est assez pour aujourd’hui.

— Vous avez raison, dit Madeleine, je m’en vais ; je reviendrai.

Comme elle sortait, il cria encore, dans un soulèvement de tout son être :

— N’oublie pas surtout !… dès que tu seras sortie…

Madeleine, tout de suite, jeta la pauvre lettre à la boîte et elle arriva bien à Chantepie le dimanche matin, comme il le fallait. Violette cousait dans la maison de sa mère. Elle se préparait un corsage pour l’assemblée et le modèle était devant elle, sur un catalogue venu de Paris.

La mode des villes, cette année, était de montrer ses épaules et surtout sa gorge ; et Violette essayait de la faire suivre au bourg de Chantepie où il y avait des filles très coquettes.

Elle avait choisi pour elle-même un modèle audacieux, échancré en pointe jusqu’aux seins.

Elle hésitait cependant à tailler aussi hardiment dans l’étoffe.

Le facteur ouvrit la porte :

— Mademoiselle Violette !… « personnelle »… c’est une lettre de galant, ma jolie fille.

Elle ne répondit rien, se contenta de regarder cette adresse bizarre, écrite au crayon, d’une main inconnue.

Le facteur parti, elle déchira l’enveloppe. Aux premières lignes, dans ses yeux jeunes, une pitié passa pour ce garçon si beau dont l’amour l’avait flattée et qui, maintenant, était abîmé pour toujours.

Mais ce fut très bref : sous la lèvre rouge, une dent brilla, aiguë. Si elle sortirait ! Si elle irait à l’assemblée avec les autres ! Non, vraiment, il était trop bête… cela devenait risible. Elle secoua sa tête brune hérissée de papillotes et murmura :

— Un de perdu.. m’en faut trouver deux autres.

Et, comme à vingt ans elle avait déjà l’expérience des hommes, comme elle connaissait l’appât dont ils sont friands, elle se pencha sur le corsage faufilé et, en deux coups de ciseaux, elle ouvrit un V plus grand que celui du catalogue.

Aux Moulinettes, le malheur arrivé le jour de la batterie avait jeté de la tristesse sur tout le monde. Lorsque Madeleine donnait des nouvelles aux gens de l’endroit et aux voisins venus pour savoir, une grande commisération se devinait aux paroles échangées.

Boiseriot lui-même pâlissait à ces moments-là et, lui qui avait vu, ne consentait pas volontiers à raconter l’accident. Mais il était trop mauvais pour que son cœur fût net ; sa pitié n’était qu’un peloton de fil accroché à toutes les pointes d’un buisson d’épines. Peut-être éprouvait-il un vague remords ou, plutôt, la crainte d’avoir commis un péché trop grave qu’aucune pénitence n’effacerait ; en tous les cas, cela se mêlait à une vilaine joie de vengeance satisfaite. Le médecin entretenait toujours l’espoir du blessé touchant la prime de la Compagnie d’assurances et la place qu’on lui donnerait après sa guérison.

Madeleine croyait ces promesses prêtes à se réaliser et l’annonçait bonnement. Mais Michel redressait ses dires — avec prudence pour ne pas l’attrister avant l’heure.

— Il a bu tout un litre avant de monter sur la machine… c’est connu… et on partira de ça… Quant à la place du gouvernement…

Il faisait un geste vague, ne voulant pas parler devant Boiseriot qui, ami des curés, ne votait pas avec lui dans les élections.

Madeleine l’écoutait, surprise de cette douceur qui ne lui était pas habituelle. Elle sentait confusément qu’il parlait de la sorte pour ne pas heurter son chagrin et elle lui en savait gré.

Elle lui savait gré aussi de sa complaisance, de son empressement à lui faciliter ses voyages à la ville. Il lui avait dit : — Toutes les fois que votre désir sera d’aller voir votre frère, allez-y et ne prenez aucun soin du reste.

Michel n’était plus le jeune patron fantasque aux yeux inquiets et durs. Sa véhémence s’était tout à fait assourdie et il parlait comme un bon camarade d’esprit sensé et d’humeur égale.

Madeleine l’aimait mieux de la sorte. Et, malgré les paroles dites qu’elle n’oubliait pas, un espoir calme vivait encore en elle : c’était sur son cœur comme un vent tiède et lent après une bourrasque saccageuse. Plus tard — qui pouvait savoir ? — cette chose à laquelle il ne fallait pas penser pour le moment, viendrait peut-être petit à petit.

Elle se disait :

— J’ai failli m’en aller cependant ; j’ai failli faire la mauvaise tête… Si j’étais partie de la sorte, tout de suite, sans réflexion, qu’est-ce que je serais devenue ? Qu’est-ce que je ferais sans Lalie et sans Jo ? Bien sûr, je ne m’accoutumerais pas loin d’eux !

Pour ceux-ci en effet sa tendresse devenait d’une vigilance merveilleuse.

Elle aimait sa mère, ses sœurs, Michel… elle était toute bouleversée par le malheur de son frère… et d’autre part il y avait des gens qu’elle détestait ou qu’elle tenait en défiance ; bien des images douces ou tristes lui venaient dans l’idée, mais elles passaient toutes, se suivant l’une l’autre comme des voyageurs dans une auberge. Pour Lalie et pour Jo la table était toujours servie ! Ils avaient la place capitonnée et douillette, la place de choix bourrée de fine laine et ils n’en sortaient point.

Elle-même s’en étonnait.

— Chétifs, vous me donnez bien de la peine et pourtant vous êtes rois.

Qu’elle fût à la maison avec eux, où qu’elle fût au lavoir, ou qu’elle fût à la chapelle, toujours son esprit était, pour eux, en travail de nouveauté.

— Je mettrai à Lalie un ruban bleu… Elle est blanche, elle grandit trop ; je lui ferai de l’eau rouillée pour lui donner de la force. Jo est content quand il me tape sur la tête. Je puis jouer avec lui un quart d’heure tous les matins… je n’ai qu’à me lever plus tôt.

Elle les voulait aussi heureux que s’ils avaient eu leur mère. Sa tendresse la rendait adroite et inventive. Elle, qui ne savait tricoter qu’aux broches, avait appris un point de crochet et leur avait fait à chacun, pour l’hiver, un joli manteau de laine bleue.

Le dimanche, elle habillait la poupée de Lalie et faisait au petit des fouets d’écorce tressée ou des chaises de jonc.

Et puis, à Lalie, elle apprenait les prières et le nom des jours et le compte des doigts.

La fillette ne la quittait pas plus que son ombre. Quant à Jo, il faisait aussi ce qu’il pouvait pour la suivre ; elle le semait par la cour ou dans le jardin, mais il la rattrapait à la maison et sautait à ses jupes en criant pour lui faire peur.

Il s’était mis un peu lard à parler. Il voulait tout dire à la fois et s’embarrassait aux mots difficiles, avec de grands éclats de rire ou des trépignements de colère, selon le cas.

il disait « papa » et « Lalie », mais « Madeleine » était trop long pour lui et il n’essayait pas. Tout de même, un jour, il se mit à crier : Nêne… Nêne… Nêne !

Madeleine le souleva jusqu’à son visage en un élan de Joie. Et puis, tout de suite, une idée vint, cruelle, chassant le sang de son cœur. Nêne ! c’était bien l’abréviation de son nom, mais c’était aussi l’abréviation d’un autre nom qu’elle n’avait pas le droit de prendre.

À Chantepie, comme à Saint-Ambroise, comme dans les autres pays, on disait « Nêne » pour marraine ; c’était un mot très courant, employé par les grandes personnes comme par les enfants.

Sa « Nêne », à ce petit, c’était Georgette, cette belle-sœur de Michel, dont on ne parlait pas dans la maison, celle dont Madeleine avait pris la place.

— Nêne !… Nêne !…

Ce nom remuait Madeleine comme l’autre nom qui était trop beau et défendu. Elle éprouvait à l’entendre le même frisson de joie coupable… et elle serrait l’enfant sur sa poitrine avec emportement.

— Je ne sais pas, mon Jo, si c’est bien honnête de te laisser dire.

Le soir même, elle parla au vieux Corbier, n’osant s’adresser à Michel.

— J’ai une chose sur le cœur… c’est à cause du petit… Il m’appelle Nêne, ce mignon… Je ne sais pas si cela vous conviendra, ni si cela conviendra à son père… Si ce n’était pas à votre gré, je pourrais peut-être bien lui faire dire mon nom d’une autre manière.

Dans l’ombre où elle parlait, le vieux ne voyait pas son visage anxieux et ses yeux pleins de larmes : mais il sentait le tremblement de sa voix, et il répondit charitablement :

— Tu t’émeus pour peu de chose, ma pauvre fille. Qu’importe que tu sois « Nêne » ou « Madeleine ? » Si tu es bonne pour lui c’est l’essentiel, et il le reconnaîtra plus tard comme ayant tenu la place de celles qui manquent.

— Cela, c’est mon grand désir… et je ne demande pas autre chose ! dit-elle en se sauvant.

A partir de ce moment, elle fut Nêne pour Jo et aussi pour Lalie.

Tout au long des jours, ce nom revenait et, par lui, une douceur flottait par la maison. Aux lèvres gazouilleuses, il prenait la fragilité caressante d’un cri d’oiseau. Il était pour la joie et il était pour la peine ; il était le recours suprême, l’appel au protecteur infiniment fort et infiniment bon.

Michel n’avait fait aucune remontrance et il lui arrivait, à lui aussi, de dire, quand Lalie l’importunait de ses questions :

— Je n’ai pas le temps… Demande à Nêne.

À cause de cela, Madeleine lui pardonnait tout à fait ses duretés passées.

Elle se sentait regardée autrement qu’une servante, elle, l’humble fille habituée à louer ses bras ici ou là, au hasard du besoin, chez les remueurs de terre. Elle était devenue, par grâce des enfants, l’âme active de la maison, celle qui veille et qui rassemble.

Michel ne songeait plus à protester. Si l’image de Marguerite était toujours en lui, vivante et non vaincue, une autre y marquait aussi sa trace, chaque jour un peu plus. Et il se sentait pris lentement, avec une autorité douce et sûre.

Le temps d’hiver était venu avec ses longues veillées faiblement occupées. Boiseriot se couchait tôt et Gédéon courait les réunions de jeunesse dans les villages des alentours.

Le père Corbier s’endormant dans son fauteuil aussitôt la soupe mangée, Michel restait seul à veiller près de sa servante.

Mais son bouillonnement de force s’était apaisé et les mauvaises chimères ne l’assiégeaient plus. C’était avec calme qu’il regardait Madeleine, assise à coudre sous la lampe, la nuque blonde en plein dans la lumière.

Parfois elle filait, après avoir baissé la lampe, par économie. Ils ne parlaient guère ; seul ronflait le fuseau agile. De temps en temps, Madeleine se levait et s’approchait du berceau sur la pointe des pieds. Et puis, tout de suite, le fuseau recommençait sa danse. Vrtt !… Vrtt !

Michel, attendri, remuait des idées lentes.

— Celle-ci file… Les femmes d’aujourd’hui, servantes ou patronnes, ne trouvent plus de temps pour cette besogne… C’est peut-être une mauvaise excuse. La vaillance est plus rare qu’autrefois… mon père le dit et tous les anciens… C’est pour eux une façon de triompher des jeunes… oui, mais ils ont peut-être raison quand même. Une femme diligente, c’est beaucoup dans une maison ; c’est tout dans la mienne… C’est comme une aivée du printemps sur un pré sec. Si le désordre avait continué, mes enfants, avant longtemps, auraient été à la charité… Je dois penser à eux… Ils sont à l’abri comme des petits poulets dans un chauffe-pieds… Il faut que cela dure… La vie n’est pas toute en jeunesse J’ai trente ans passés ; c’est l’âge de raison. Si je me décidais, ce ne serait certes pas comme la première fois… J’avais vingt-quatre ans, le monde brillait comme une chapelle illuminée… Toutes les chandelles sont éteintes !… Il faut quand même suivre son chemin. On ne se chauffe pas toujours les mains à une flambée de genêt… un peu de braise fait passer la veillée… Si je me décidais, je ferais une chose juste et bien sensée.

À Noël, Boiseriot se confessa. Il alla au curé de St-Ambroise qui était connu pour mener la lutte contre les Dissidents. Après les peccadilles ordinaires, il arriva bien aux maîtresses pièces ; mais, par prudence, il sortit tout le lot d’un coup, très vite, sans déballer complètement. Et le prêtre ne se montra pas trop curieux.

Ce n’était pas un méchant homme ce prêtre, mais son zèle était grand et grande sa hâte de ramener au bercail tous ces Dissidents qui n’étaient, après tout, que de très belles brebis égarées.

Le pénitent qui s’accusait de désirer une Dissidente en mariage — car il disait bien « en mariage » — ne lui paraissait point si coupable. Cela ferait peut-être une de gagnée, une que l’on baptiserait en grande pompe, un dimanche du mois de Marie. Quant à s’être un peu querellé le jour d’une batterie pour la gloire de l’Église et quant à avoir, en cette occasion, souhaité malaise à un des médisants, c’était le fait d’un homme violent certes, mais dont la foi était belle et exemplaire.

Boiseriot sortit du confessionnal tout à fait en règle et, joyeux comme un communiant, il s’en retourna aux Moulinettes.

Justement, ce jour-là, Madeleine était allée, elle aussi, à St-Ambroise. Elle en avait rapporté pour Lalie et pour Jo deux oranges et une livre de miche. En entrant, Boiseriot vit, sur la table, le panier encore ouvert ; et il eut la hardiesse de serrer Madeleine dans un coin du corridor :

— Bête ! garde au moins tes sous ! Quand tu auras payé à ses drôles un boisseau de pommes d’orange et un plein bissac de fouace, penses-tu qu’il fera de toi la vraie patronne aux yeux des gens ?… Écoute-moi, si tu voulais…

Il ne put aller plus loin, car elle le poussa dehors.

Mais il revint à la charge les jours suivants. Il trouvait moyen de l’accointer dans la grange, dans le quéreux, même dans la maison ; et, plus d’une fois, elle se réjouit d’être assez forte pour ne rien craindre d’un pauvre gars comme lui.

Un dimanche de janvier, il la rejoignit sur la route de St-Ambroise et il se mit à marcher à côté d’elle. La route était droite et l’on voyait beaucoup de gens qui s’en allaient à la messe ou au chapelet. Elle n’osa pas l’avirer hors de son chemin et elle fut obligée d’entendre des paroles abominables et des menaces. Elle céderait ou il ameuterait contre elle toute la jeunesse du pays… et qui la défendrait maintenant que son frère était estropié ?…

Aussitôt qu’il n’y eut personne en vue, elle le chassa à coups de pierres.

Alors, à partir de ce jour, il prépara sa vengeance.

Il lui sembla que Gédéon serait un outil parfait pour cette mauvaise besogne et il se mit à le préparer, à le fourbir, à l’affûter comme une serpe d’élagueur.

Le jeune homme, comme lui-même d’ailleurs, était gagé jusqu’au premier mars. Son marché, à lui Boiseriot, était conclu pour une nouvelle période, mais Gédéon n’avait pas pu s’entendre encore avec le patron et il était à croire qu’il sortirait dans quelques semaines. Il demandait vingt écus d’augmentation et Michel n’était pas disposé à lui accorder tant que cela. Gédéon n’était ni très adroit ni, surtout, très docile. Il tenait bien compte des commandements qu’on lui faisait, mais jamais tout de suite, et son premier mouvement était de les prendre à rebours. De plus, sans être paresseux, il perdait du temps sur son chemin, sa jeunesse trouvant amusement partout.

Boiseriot commença donc à l’échauffer contre Michel. Il s’y prit de loin pour que l’autre ne le vît pas venir.

Les jours où le patron grommelait à cause d’un travail mal fait, il disait au jeune valet :

— Qu’il le fasse donc, lui… il verra si c’est facile ! Ou bien :

— Tu n’en as pas encore assez ? moi, je n’ai jamais supporté de reproches à cause de mon travail… Vous n’êtes pas content ? Bonsoir ! À ta place, c’est moi qui filerais, une fois mon temps fait !  !

Gédéon avait entendu bien d’autres gronderies sans garder rancune au patron ; mais, sentant le fouet, il jurait comme un pendu :

— Bien sûr, Bon Diou ! que je filerai… Et le diable m’emporte si je regrette jamais la maison !

L’autre hochait la tête.

— C’est tout de même vrai, dame, mon pauvre gars, qu’il t’en a fait voir !

Quand il eut bien décidé Gédéon à partir, il parla de Madeleine.

— Voici le Carême qui vient où les bêtes seront mieux nourries que nous. Change de cuisinière, va ! Celle d’ici mange le lard et nous laisse les choux.

Il faisait rire le jeune homme en parlant de cette grosse fille. Sans doute elle avait la poitrine si lourde qu’elle avait étouffé tous ses galants…

— Tous… non ! je dis mal… Il lui en reste encore…

— Qui donc ? faisait le gars en se retournant sur son outil.

— Ça… tu es trop jeune pour le savoir.

Il ajoutait entre ses dents, la mine scandalisée :

— C’est honteux !… il se passe des choses !…

Cependant Gédéon ne s’emballait pas si vite contre Madeleine ; et il y avait à cela plus d’une raison.

Quand Boiseriot osa enfin lâcher devant lui les dernières paroles, il eut une révolte.

— Non ! ce n’est pas vrai ! Vous voulez rire !

— On ne me l’a pas dit… Je l’ai vu : tu entends bien !

Il fallut plusieurs jours au mauvais pour le convaincre.

Enfin, une après-midi vint, tout de même, où Boiseriot crut le gars fin prêt pour la besogne.

Ils avaient eu, ce jour-là, long travail et, à cause d’un jeûne, bien maigre soupe. Par-dessus le marché Michel avait tempêté contre Gédéon pendant le repas. Quand les deux valets furent revenus à leur chantier, devant une haie d’épines qu’il s’agissait d’abattre, le jeune, pour se soulager, prit à musiquer plus fort qu’à l’habitude.

Boiseriot le laissa aller et puis il parla à son tour. Rappelant toutes les choses, les gronderies du patron, la longueur du Carême, la mauvaise conduite des gens de la maison, il finit par rire :

— Ecoute… ça vaut un charivari.

— Un charivari ? J’en suis, Bon Diou ! si vous en êtes !

Il avait dit cela, le jeune gars par bravade ; mais l’autre reprit tout de suite.

— Moi, non, ce n’est pas de mon âge.

Du coup, Gédéon, qui n’avait point l’esprit trop lent, se méfia.

Boiseriot continuait à voix basse et sans lever la tête.

— Moi, d’abord, je reste ici ; toi, tu t’en vas dans une dizaine de jours… Tu n’as qu’à dire ce qui se passe aux autres de ton âge ; ils viendront tous avec toi. C’est une belle occasion de s’amuser maintenant que voilà finie votre saison de veillées. Quand j’avais dix-huit ans, j’ai été d’un grand charivari. C’était à Chantepie, à la porte d’un cordonnier qui avait fait le coucou. À dix ou douze que nous étions, nous faisions, tous les soirs, autour de sa maison, un tapage du diable avec des chaudrons, des seaux, des casseroles percées… Si bien qu’il a été obligé de s’en aller du pays. Je n’ai jamais tant ri de ma vie… Tout le monde était pour nous. Et ce serait de même ici. Des choses pareilles, on ne doit pas les souffrir… et c’est à la jeunesse de les empêcher.

Gédéon secouait la tête.

— Non… non… ça ne me regarde pas. Et puis, il y a la famille…

— Quelle famille ? Celle des Clarandeau ? Elle est propre ! Tu ne sais donc rien ! La plus jeune des filles qui était à la batterie, l’année dernière… tu n’en as pas entendu parler ?… Elle fait encore pis que celle d’ici, toute gamine qu’elle est…

Gédéon qui tapait avec sa serpe sur un aubépin s’arrêta sec :

— Ça, c’est une menterie !

Mais l’autre qui poussait au bout, pressé d’en finir, ne remarqua ni le geste ni le ton de colère.

— Une menterie ! Demande-le aux gars de Saint-Ambroise qui l’ont suivie, il y a eu huit jours dimanche, dans le bois de Beaufrêne…

— Qu’est-ce que vous dites Boiseriot ? Répétez pour voir…

Dévalant du haut de sa haine, Boiseriot ne s’arrêta point :

— Oui, dans le bois de Beaufrêne… et dimanche dernier encore, au même endroit, ils étaient quatre avec elle… Hé ! Hé ! qu’est-ce qui te prend, imbécile ?

Gédéon avait jeté sa serpe et sauté sur lui.

— Mauvais bougre, je t’apprendrai à inventer des choses pareilles ! Tiennette… ces deux dimanches, après le chapelet, elle est allée s’asseoir sur la route de la Grand-Combe… et moi à côté d’elle, si tu veux le savoir…

Boiseriot se débattait, mais le jeune gars le bouta dans la haie, le derrière en plein dans les épines. Le maintenant d’une main, de l’autre qui était gantée de cuir très dur, il se mit à lui froisser les côtes, rudement. Et il bramait avec des larmes de colère :

— Tiens ! Tiens ! voilà pour tes menteries… Ah oui ! Tiennette était dans le bois de Beaufrêne… dis-le donc, sale menteur ! Ah oui ! le patron vit mal avec sa servante… qu’est-ce que cela te fait ? Tiens, sale menteur ! Il faut que je fasse le charivari… Bon Diou, je le veux bien : ça sera sur ta peau !

Quand ils se relevèrent, Michel était derrière eux ; il disait :

— Eh bien, c’est fini ?

et puis à Boiseriot :

— Viens-t-en à la maison !

Le valet eut un geste de rage, mais Michel reprit :

— Marche devant moi… tout de suite !

El la voix était telle que Boiseriot fila par crainte des coups.

Quand il eut son argent, et quand ses hardes furent rassemblées, il sortit du quéreux aux valets et s’approcha de la maison.

Voyant que Michel n’y était plus, il s’avança sur le seuil et il dit, les dents serrées

— Je m’en vais… Au revoir !… Vous m’avez mordu, moi je vous navrerai.

On pêchait, cette année-là, l’étang des Moulinettes. Le bail de l’endroit portait que la pièce d’eau serait vidée tous les trois ans et que le poisson serait vendu, part au profit du maître, part au profit du fermier, réserve faite de six carpes de redevance choisies parmi les plus grosses, comme de juste.

Dès le Lundi Gras on avait donc ouvert les vannes. L’eau sortait sous une haute chaussée par un bondon en maçonnerie, puis elle s’en allait, par un petit ruisseau, s’étendre sur les prés en contre-bas.

Le lundi soir l’eau avait encore bien peu baissé, mais, le mardi matin, un liséré de boue commença à paraître et les poissons qui vivaient sur les bords se mirent à voyager et à battre l’eau de furieux coups de queue.

Enfin, le mercredi, ce fut la pêche.

Dès la fine piquette du jour un aubergiste de Saint-Ambroise vint s’installer aux Moulinettes.

Après lui les drôles des alentours ne tardèrent point ; on en vit deux d’abord, puis deux autres, puis dix ; bientôt ils furent une trentaine, garçons ou filles, empaletoqués à la diable et le nez frais.

Les poissons commençaient à sortir. Ils arrivaient dans « la poêle », un petit réservoir peu profond et barré à son extrémité par un grillage assez fin. Les premiers qui vinrent furent les ablettes ; elles arrivaient vivement par bandes nombreuses et puis, une fois dans cette eau déjà trouble de la poêle, elles semblaient reconnaître qu’elles avaient pris un faux chemin et s’efforçaient de remonter par le bondon. Mais le courant, trop fort, les ramenait et elles se mettaient à circuler éperdument. Après elles, vinrent les gardons, puis les brèmes. Le réservoir fut merveilleusement agité et vivant. D’innombrables petites lignes brunes filaient à la surface de l’eau ; de temps en temps une grosse brème montait du fond et se retournait d’un coup brusque, large et brillante comme un plat d’étain.

À neuf heures on commença à pêcher. Gédéon et Alexis, le nouveau valet, avaient chacun une grande épuisette ; debout sur les bords de la poêle, ils plongeaient sans relâche leur filet. Derrière eux un homme recevait les poissons et les portait dans des trous pleins d’eau que l’on avait préparés pour les recevoir.

Jamais la pêche n’avait été aussi belle ; Michel lui-même était étonné. Cela tenait sans doute à ce que l’on avait réussi à prendre tous les brochets lors de la pèche précédente.

Les drôles criaient, penchés sur le grillage de la poêle :

— Il en passe ! Il y en a des petits qui se sauvent !

ou bien :

— Hep ! patron ! vous n’avez pas vu ? il vient d’en sauter deux hors du filet… Et celui-là qui est crevé et qui balle sur l’eau…

Comme une belle brème échappait à Gédéon et retombait de l’autre côté du grillage, un gros rougeaud d’une dizaine d’années se décida tout d’un coup, disant :

— Attends ! Je m’en vais leur faire voir !

Avisant un panier, il releva sa culotte et ses manches et sauta dans le ruisseau. Du premier coup il ramena la brème et cinq ou six petites ablettes.

— Il n’est pas trop bête, le galopiot ! dit Michel ; tiens, attrape !

Il vida par-dessus le grillage le fond d’un filet, une douzaine d’ablettes qui tombèrent dans l’eau comme des étincelles de feu d’artifice.

Alors un autre drôle se mit au jeu, puis un autre, puis tous ou presque. De temps en temps, Michel leur jetait du poisson et ils barbotaient à grands cris, embarrassés de leurs paniers, se battant pour être aux bonnes places.

Un petit, refoulé par les autres, claquait du bec, dans l’eau jusqu’au derrière ; il allait sortir, découragé, quand il leva une brême magnifique.

Sautant sur le pré, il se mit à la jeter sur l’herbe comme un palet.

— Ou vas-tu la mettre ? dit Michel.

— Dans ma jabotière… J’en ai d’autres : regardez !

Il écarta sa chemise et montra deux ablettes et trois ou quatre têtes de gardons arrachées à travers le grillage. Il ajouta en glissant la brème sur son estomac :

— C’est comme une crêpe… mais pas une chaude !

Sur la chaussée de l’étang, une femme appela :

— Fédéri !

Le petit en eut l’haleine coupée :

— Que le diable !… M’man !  !

Les mères arrivaient en effet, portant des tartines, des blouses propres, des cravates, car les drôles s’étaient sauvés en grande hâte sans prendre le temps de manger et de faire fine plume.

Quand elles virent cette partie elles chantèrent les litanies en plein vent. Mais ce fut en vain ; les drôles, tant leur joie battait son plein, n’écoutèrent point la musique ; ils demeurèrent, décidés à ne rien savoir, résignés aux taloches.

Vers onze heures, les vrais promeneurs parurent.

Le premier fut un gros homme à figure rouge dont la venue ne causa aucune surprise. On l’appelait « la loutre ». Il courait toutes les pêches d’étangs, faisant des quatre lieues pour manger du poisson frais.

Mais, véritablement, il en mangeait ! Sa gourmandise était merveilleuse et les gens du pays en tiraient orgueil. Il restait à table six heures d’affilée, sans parler, sans tourner la tête, sans remuer seulement le bout des pieds, mangeant, mangeant, mangeant.

Beaucoup de curieux se mettaient en dépense pour s’asseoir en face de lui et le voir s’escrimer. Les gourmands ordinaires avaient beau se relayer, quand on mangeait du poisson, il en fatiguait quatre et cinq équipes.

Tout de suite, il vint près de la poêle et s’informa :

— Les tanches ne sont pas encore sorties ?

— Non, dit Michel, mais voici les premières qui arrivent.

Il dit du fond de son cœur :

— Ah ! tant mieux !

Puis, sans s’attarder davantage, il s’en fut porter la nouvelle à l’aubergiste.

— Vous savez, il y a des tanches… Faut que vous alliez voir.

L’autre s’empressa.

— J’y cours… mais d’abord je veux vous choisir une bonne place… Asseyez-vous ici ; tenez, au milieu de la table… c’est l’endroit où l’on met le plat. Et puis écoutez-moi : vous savez manger, vous… cela encourage les autres… Je vous servirai… d’amitié… vous comprenez ? Je ne vous demanderai rien… Seulement, mangez, mangez bien !

— Je ferai de mon mieux, répondit-il honnêtement.

Il fut à peine installé que trois bourgadins de St-Ambroise prirent place en face de lui et commandèrent une friture.

Sur la chaussée, les rangs des curieux s’épaississaient. Toute la jeunesse du pays était là. C’était comme la première assemblée de l’année.

Il était venu des marchands qui avaient enlevé presque tout le petit poisson et les femmes des métairies avaient dû se dépêcher pour avoir, elles aussi, du fretin à bon marché.

Michel était seul pour vendre ; il ne pesait pas, se contentant d’estimer à vue d’œil. Les femmes se pressaient autour de lui avec toutes sortes de ruses pour passer avant leur tour. Une vieille, la dernière arrivée, s’était tout de suite faufilée au premier rang et, comme Michel venait de prendre un lot de belles pièces, elle écartait les paniers des autres et offrait le sien, couvercle levé.

— Ici… mets ici, câlin !

En haut, sur la chaussée, les jeunes se mirent à rire et à répéter :

— Câlin ! câlin ! mets ici, câlin !

Michel leva la tête ; juste au-dessus de lui il y avait un groupe de filles, et l’une d’elles, une grande, très jolie, qui montrait des dents étincelantes, le regardait bravement.

— Câlin ! Câlin !

Il fut ennuyé d’être mal vêtu…

L’étang allait être complètement vidé. C’était maintenant une grande cuvette noire, six hectares de boue où ne serpentait plus qu’un ruisseau d’eau fangeuse.

Les gros poissons sortaient, des carpes énormes qu’il fallait attraper une par une. Les deux valets étaient descendus dans la poêle et ils y patouillaient, crottés jusqu’aux cheveux, contents tout de même de ce singulier travail. Les anguilles apparaissaient une à une à l’entrée du bondon mais elles piquaient tout de suite dans la vase et allez courir après ! Les grosses, d’ailleurs, restaient sur l’étang ; on en voyait d’énormes étendues un peu partout ; il devait y en avoir de très vieilles que l’on avait jamais pu faire sortir.

Les curieux en montraient une, pas très loin ; et un jeune gars disait :

— J’irais bien la chercher !

Comme on l’en défiait, il paria.

— Tu n’as qu’à la prendre, dit Michel ; je te la donne et vingt sous avec.

Il se déshabilla donc, passa un vieux pantalon et s’avança dans la boue. Il en eut vite jusqu’à la ceinture et, comme il s’entêtait, excité par les rires, il tomba à plat, sans pouvoir se relever. Les filles l’engeignaient :

— Tourne à droite !… à gauche !… il est pris comme une mouche dans de la crème.

Il fallut lui jeter une corde et le traîner sur la vase comme un tronc d’arbre. Il descendit dans le pré pour se laver au ruisseau et la jeunesse lui fit conduite.

— Un tireur de portraits !

Ce cri, immédiatement, ramena tout le monde. Un monsieur venait d’arriver à bicyclette avec une dame en chapeau et il installait un appareil dans le pré. Il visa un instant sous son rideau noir et puis il fit signe qu’il allait parler et tout le monde se tut.

— Si vous voulez qu’on vous prenne…

— Oui ! oui ! nous le voulons !

— Eh bien, il faut vous placer un peu… Quelques-uns là-haut, sur la chaussée, les autres dans le pré derrière les pêcheurs…

Tous se groupèrent avec des trépignements d’impatience ; et puis ils s’immobilisèrent. Mais ce n’était pas bien, ainsi ; le monsieur vint lui-même les placer.

— Vous, ici… toi, petit, plus en avant… et ne bougez plus !

Ils étaient trop serrés les uns contre les autres et, de la main, le monsieur éclaircissait les groupes, par gestes prompts comme il eût trié des pommes.

— Nous n’allons pas nous y mettre, nous autres, dit Michel.

— Mais si mon brave ! et tels que vous êtes ; je vous en enverrai une épreuve ou deux.

— C’est égal, cela me fait honte ; nous sommes bien sales pour être les premiers devant tout ce joli monde.

Il se retourna pour voir ceux qui étaient derrière lui. Ils étaient une centaine qui se fatiguaient à se raidir et à faire bel air. Les mères, la tête droite, cherchaient des yeux leurs drôles placés en avant. Les garçons donnaient le bras aux filles. Le monsieur les avait appariés à sa convenance selon le costume ou la taille et les galants n’étaient point avec leurs bonnes amies ; mais personne n’osait bouger, crainte de faire tout manquer.

Et Michel vit, en avant des autres, à trois pas derrière lui, cette belle fille qui l’avait regardé si drôlement tout à l’heure. Le monsieur l’avait mise au bras d’un garçon boulanger de St-Ambroise, mais elle s’était tranquillement dégagée pour se placer à sa fantaisie, là, bien en avant.

Elle était grande avec des hanches serrées et une poitrine arrondie. Sous ses cheveux noirs son visage était comme du lait ; mais ses yeux, surtout, étaient admirables, très larges et très noirs, avec de la lumière pourtant, un brasillement d’étincelles, des rais vifs comme des scintillements d’étoiles par une belle nuit de gelée.

Michel sentit que le sang bondissait en ses veines.

— Je serai ici comme une tache, si près de vous, Mademoiselle.... Vous seriez mieux à côté d’un de ces gars en habit du dimanche.

Elle répondit tout droit :

— Je ne trouve pas.... Vous êtes au travail : on le verra bien !

Elle ajouta et ses yeux glissèrent sous ses longs cils :

— Vous avez de la chance ; il vous a dit qu’il vous donnerait des cartes.... Moi aussi j’en voudrais une !

— Attention ! cria le photographe ; nous y sommes ?

Elle leva les yeux et, d’un geste vif, écarta son châle : sa gorge parut, très blanche, sous le tulle clair.

Le photographe levait la main.

— Allons ! Je compte… un !…

Michel n’eut que le temps de tourner la tête.

— … deux !… trois ! Je vous remercie !

Des bruits de toux s’élevèrent et des rires et des cris ; les drôles se prirent à gambader.

Michel, aussitôt, fit demi-tour mais, déjà, la fille s’éloignait. Il eut un élan pour la rejoindre et puis il n’osa. Il la suivit des yeux, souple et fine, à travers ces gens un peu lourds, vêtus à l’ancienne mode. Quand elle fut à une vingtaine de pas, en haut de la pente, elle s’arrêta ; son regard papillonna un instant puis, rencontrant le regard de Michel, il brilla soudain et se posa en appuyant. Tout de suite après, elle passa sur la chaussée et disparut.

Alors Michel ne tarda point à s’impatienter. Il n’y avait plus guère d’acheteuses, deux ou trois seulement qui le harcelaient, demandant ces poissons-là au lieu de ceux-ci, criant qu’il les volait, qu’on était bien libre de marchander, peut-être !

— Eh oui ! eh oui ! vous êtes libres… et moi aussi !

D’un geste violent, il avait rejeté les poissons qu’il tenait.

— Maintenant, vous m’attendrez un petit moment, si vous voulez… Je m’en vais à la maison.

Il se lava les mains et, ayant fait commandement à Gédéon de veiller sur le poisson à sa place, il s’en alla.

Sur la chaussée de l’étang et tout le long du sentier qui menait aux bâtiments, il y avait foule joyeuse ; mais celle qu’il cherchait ne s’y trouvait pas. Il revint sur ses pas, descendit par le pré, se dirigea une seconde fois vers la maison.

L’aubergiste avait dressé ses tables dans la grange ; à l’entrée, il y avait presse. Michel s’avança pour regarder ; mais on ne voyait là que « La Loutre » mangeant tranquillement ses tanches au milieu des gars échauffés. Il haussa les épaules, pris de dégoût et vira les talons.

Où donc était-elle ?

Il s’en revenait vers l’étang quand il la vit s’approcher toute seule, lentement, en balançant la taille, et si occupée par sa rêverie qu’elle eut un sursaut quand il parla.

— La belle, votre galant est-il parti que vous vous promenez seule ?

Elle répondit :

— Vous m’avez fait peur… Je ne vous voyais pas.

Il ne sut que répéter :

— Votre galant est donc parti ?

— Je n’ai pas de galant.

— C’est dommage !

Elle le regarda, la tête un peu penchée et ses yeux étaient doux comme du velours entre les cils rapprochés.

— … Vous n’êtes pas de par ici ? Je ne vous ai jamais rencontrée nulle part.

Au lieu de répondre, elle demanda :

— Et vous, vous êtes le fils de la maison ?

— Je suis le fils de la maison… et je suis le patron… C’est pourquoi vous m’avez vu marchander avec les commères et c’est pourquoi j’ai mes sabots et ma cotte de tous les jours.

Elle le regardait toujours, en jouant avec son châle. Il reprit :

— J’ai parlé au photographe… il m’a répété qu’il tâcherait de m’envoyer deux cartes. Et je suis content de vous rencontrer : je voulais vous dire qu’il y en aura une pour vous.

— Ce sera un souvenir… Merci !

— Vous y avez droit. Si les cartes sont agréables à regarder ce sera à cause de vous.

Elle leva un peu les épaules, ce qui fit glisser son châle et elle se mit à sourire.

— Vous savez faire les compliments !

— Je dis ce que je pense ; ce sera un cadeau à la plus belle et cela ne me privera pas puisque j’en aurai deux. Mais il faudra que je sache où vous demeurez et qui vous êtes…

Elle hésita, puis elle dit :

— Bah ! Vous le saurez bien si vous voulez !… Et si le photographe n’envoie qu’une carte ?

Le châle avait complètement glissé, découvrant les belles épaules, la gorge fleurie. Une odeur très capiteuse enveloppait Michel et ses oreilles bourdonnaient comme des cloches secouées pour un carillon de Pâques.

— … S’il n’en envoie qu’une, cela vous embarrassera… vous en priverez-vous pour moi ?

— Cela me sera une grande douceur… Mais dites-moi votre nom ?

Elle se dressa tout contre lui, les yeux brillants d’une vive allumée :

— J’aime mieux qu’il n’en envoie qu’une ! dit-elle ; et elle se sauva.

De la grange, un homme appela Michel. C’était un jeune maçon de St-Ambroise qui avait un petit paiement à lui faire. Ils se mirent en écot avec deux autres du bourg. Le maçon avait bu ; il parlait très fort à Michel et avec beaucoup d’amitié, de leur temps d’école. À la fin, il jura doucement, d’un ton de reproche.

— Mais Bon Dié ! tu ne m’écoutes pas !

— Michel se sentit rouge.

— C’est que… je regardais « la loutre ».

Le maçon, dont les idées ne tenaient plus, cria :

— Loutre ! Loutriot ! as-tu la gorge dérouillée ?

À la grande table, le gourmand leva un peu sa face violette et répondit avec simplicité, sans orgueil ni malice :

— Ça commence… merci bien ! ça petit que je viens de prendre a élargi la charrière… l’appétit me vient.

Entendant cette nouvelle, tous s’émerveillèrent et Michel lui-même ne put s’empêcher de rire.

— Ah ! le loup !

— Il en a bien avalé dix livres !

— Dix !… dis donc quinze ?… et pas une miette de pain !

Depuis quatre heures qu’il mangeait, plus de cent étaient venus s’asseoir autour de lui, histoire de prendre une queue d’ablette et de lui offrir le reste de la platée.

Ils demeuraient encore une vingtaine, des jeunes valets et des bourgadins qui avaient la gageure de le faire céder ou de le faire étouffer. Ils jetaient toutes leurs arêtes sous la table avec les siennes et cela faisait un tas sous lequel ses sabots disparaissaient.

L’aubergiste avait dit à ses cuisinières :

— Ménagez le beurre, mais poivrez !

Les gars avaient été pris à cette ruse. Ayant mis sur la table un quartaut de vin, ils le vidaient bellement, sans souci de la dépense, hauts en crête et l’œil rond, chauds du bec comme des coqs en jabotés.

Le maçon, sans avoir fait son paiement, se mit à chanter avec eux et Michel sortit, ayant hâte d’être seul pour suivre sa pensée.

Le soir venait ; la pêche était finie. Il rentra chez lui. Alors seulement il songea qu’il aurait bien dû prévenir Madeleine pour qu’elle vînt avec les enfants devant le tireur de portraits.

Ce regret, d’ailleurs, ne le travailla pas longtemps. Par la fenêtre, il jeta un regard sur les gens qui s’en allaient vers St-Ambroise ou Chantepie et il se dit :

— Après tout cela, je ne sais quand même pas de quel côté elle est partie.

Quand elle revint, le samedi suivant, ce fut pour lui comme un éblouissement. Une telle bouffée de jeunesse lui emplit la poitrine qu’il se sentit une seconde partir en faiblesse.

Il était dans le pré, à côté des réservoirs aux poissons, et elle venait toute seule, un panier à la main, par la route de St-Ambroise. Quand elle fut sur la chaussée de l’étang elle lui fit un joli salut et se mit à descendre vers lui, nonchalamment, la taille balancée comme pour une danse.

— Bonjour monsieur Corbier ! Je passe voir si vous avez encore du poisson à vendre. Vous en reste-t-il qui soit à peu près beau ?

Il n’entendit pas ce qu’elle disait : il demanda, les idées en déroute :

— Quel est votre nom à vous qui savez le mien ? L’autre jour vous vous êtes sauvée sans me le dire.

— Mon nom ? Ne vendez-vous du poisson qu’aux personnes de votre connaissance ? Je m’appelle Violette et je suis tailleuse à Chantepie.

— Violette, vous êtes la tailleuse la plus jolie du monde.

Elle se mit à rire tout bas en renversant un peu la tête comme une pigeonne qui fait la belle gorge.

Il reprit, montrant la route :

— Vous êtes de Chantepie ?… pourtant, vous arrivez de ce côté…

— C’est que j’ai pris deux nouvelles pratiques à St-Ambroise. Je suis allée là-bas mercredi soir ; à présent mon ouvrage est fini et je rentre chez moi. En passant je veux acheter du poisson pour maman qui n’est pas bien forte.

Elle avait dit ces derniers mots lentement, avec douceur et tristesse ; et cela fit plaisir à Michel qu’elle fût aussi bonne qu’elle était belle. Il s’empressa.

— Du poisson, je n’en ai plus guère ; il est venu tous les jours, du monde d’un peu partout. Ici, il y a encore quelques tanches… là, des brêmes… Et puis, voilà les carpes ; mais je n’en ai plus que six grosses qui sont de redevance et que je ne peux pas vendre.

Elle parut contrariée et murmura :

— Je le regrette bien… J’en aurais acheté une.

Tout de suite il plongea son épuisette et ramena deux carpes énormes.

— Choisissez la plus belle. Je vous la donne à vous de meilleur cœur qu’au maître… Il se contentera des cinq autres.

Elle eut, le voyant penché sur son filet, un rire de triomphe qui ne sonna point ; puis elle s’écria :

— Quelles bêtes ! Je ne les croyais pas si grosses… Je vous remercie, je n’en veux point… Mon panier est trop petit ; et puis je ne saurais en porter une jusqu’à Chantepie.

Alors Michel remit ses carpes à l’eau et, ayant épuisé le réservoir aux tanches, il tria les plus belles. Quand le panier fut plein elle lui tendit une pièce d’argent qu’il refusa par propos véhéments.

— Jamais ! Vous ne sauriez me faire plus grand chagrin !

Les beaux yeux noirs glissèrent longuement sous les paupières câlines.

— Monsieur Corbier, vous en aurez merci et cela ne tombera pas en oubli… mais vous n’en saurez rien puisque vous ne venez jamais à Chantepie. Dix ans passeront peut-être sans que nous nous revoyions…

Il dit vivement :

— Dix ans ! J’espère que non ! si vous disiez dix jours, je le trouverais encore long…

Comme il s’approchait d’elle en baissant le ton, elle recula et lui coupa la parole.

— Tiens !… quelle est cette femme qui est chez vous ? Votre servante, sans doute ?

Au loin, près de la maison, on entendait en effet Madeleine appeler Lalie.

— Oui, répondit Michel, c’est ma servante.

— Ah !… Et Lalie, qui est-ce ?

— C’est ma fillette ; elle a cinq ans…

Michel continua avec un peu d’hésitation.

— Elle a un petit frère plus jeune… Je suis veuf.

— Je sais… on m’a dit tout cela… C’est une Clarandelle, votre servante ?

— Oui, la sœur d’un gars qui a eu le bras coupé l’année dernière.

— Attendez… je crois la connaître… Une grande, avec un visage picoté… mais pas trop laide tout de même, n’est-ce pas ?

Elle le regardait en face, hardiment.

— N’est-ce pas ? Une fille de votre âge à peu près… et pas laide ?

Il répondit avec un peu d’humeur :

— Est-ce que je sais ?… Pourquoi ne m’écoutez-vous pas ?

— Parce que j’ai hâte… Je vous remercie bien et je vous dis au revoir… souhaitant vous rendre votre honnêteté.

Elle pirouetta et, lestement, la jupe haute, elle remonta la pente du pré et gagna la route.

Quand elle eut fait un petit bout de chemin elle s’arrêta une minute. Son panier était lourd ; elle le posa à terre et le découvrit ; il était si plein que des poissons glissèrent sur la route.

Un sourire insolent erra sur son visage qui demeura très beau mais dont les lignes changèrent. Les dents brillèrent fines, propres aux morsures saignantes en pleine chair vive, comme les dents des bêtes libres. La lèvre rouge, légèrement relevée, l’astuce cruelle, peut-être aussi un peu de mépris pour la proie trop facile.

— Ces hommes ! encore un que je mènerai où je voudrai. S’il ne vient pas dès demain, dans huit jours il ne manquera pas d’accourir. Il faudra que je m’arrange pour être seule.

Lui, près de l’étang, toute raison partie, l’avait suivie des yeux tant qu’il avait pu, buvant avec orgueil l’air fort qui était resté parfumé derrière elle.

— Ma jeunesse n’est pas morte puisque celle-ci me fait accueil qui est la plus belle de toutes.

Immobile, les yeux larges, il restait là appuyé à la barrière du pré, en rêverie de merveilleuse aventure.

Ce fut un peu avant Pâques que le père Corbier mourut. Un soir, au moment de se coucher, il se sentit malade ; tout de suite il perdit connaissance et le lendemain matin, au chant du coq, il passa.

Madeleine mena les enfants chez les voisins du Gros Châtaignier et Gédéon s’en alla prévenir les parents, les amis, les voisins, tous les dissidents.

Les prieuses arrivèrent dès huit heures. Les premières vinrent des villages les plus proches, le Châlaignier et le Boisfrais. Dans la soirée ce furent celles de la Grand’Combe et de la Foye, puis celles du Coudray qui passèrent la veillée. Le lendemain on en vit entrer beaucoup, celles du bourg, celles de Château-Blanc, celles de tous les villages où il y avait une famille dissidente.

Arrivées à la maison elles se jetaient à genoux, sans une parole, autour de celle qui dirigeait la prière. Quand une se relevait pour s’en aller, une autre tout de suite, prenait sa place.

Le troisième jour, ce fut l’enterrement, à Saint-Ambroise, dans le cimetière des Dissidents. Prières… prières… prières. Prières en chemin entre les haies fleuries ; prières dans la chapelle sombre, prières très longues au cimetière, quand le cercueil fut posé sur la grande pierre plate qui recouvrait la tombe du dernier prêtre ; prières encore quand on eut descendu le cercueil et jeté de la terre.

Il n’y avait là ni catholiques ni protestants, mais toutes les maisons dissidentes connues dans la région avaient envoyé du monde. Cette âme qui s’en allait seule, sans viatique, il fallait au moins que la prière des proches lui fît un long cortège.

Après l’enterrement, Madeleine passa au Gros-Châtaignier chercher les enfants. Quand elle arriva aux Moulinettes elle trouva la parenté réunie. Il y avait là les deux beaux-frères de Michel, son oncle, des cousins, et aussi ses beaux-parents avec Georgette, la belle-sœur, qui avait suivi, hardiment.

Tous ces gens avaient des arrangements à prendre ; ils se turent quand Madeleine entra et quelques regards devinrent hostiles. Alors elle laissa sa cape de deuil et s’en alla par le jardin, le cœur un peu serré parce que, soudain, elle s’était sentie étrangère. Elle gagna la grange, puis passa dans le quéreux aux valets où elle se mit à préparer tout pour que Gédéon, le soir même, pût venir coucher dans la chambre de Michel.

Quand elle sortit du quéreux elle vit que Georgette était sur un banc devant la porte avec Jo sur ses genoux ; elle jouait avec l’enfant, lui faisait des agaceries, le faisait sauter, le berçait.

Madeleine s’approcha, mordue de jalousie. Le petit tendit les bras vers elle, criant : Nêne ! Nêne ! Mais Georgette méchamment :

— C’est moi ta « Nêne », mon petit… embrasse-la, ta « Nêne… » Il ne faut pas appeler celle-ci « Nène », voyons !

En une seconde Madeleine fut sur elle, hérissée de colère ; sans rien dire, d’une pression de sa main forte, elle dénoua les mains de l’autre et, l’enfant suspendu à son cou, rentra dans la maison.

À Chantepie, pour la fête de Violette, Boiseriot se présenta avec un petit cadeau : une boîte renfermant un dé en argent et une paire de ciseaux. Violette marqua une joie polie et sa mère retint Boiseriot à déjeuner.

À l’heure des vêpres la mère alla à l’église, laissant les deux autres en tête en tête.

Violette faisait jouer ses ciseaux, disant :

— Ils sont jolis, j’en prendrai soin.

Et, en elle-même, elle pensait :

— C’est de la ferraille… le tout lui coûte trente sous. Mais comment a-t-il songé à cela ? Qu’est-ce qui le prend cette année ?

Boiseriot riait, bonhomme, content de vivre.

— Quand tu te marieras, je t’offrirai un beau cadeau… laisse venir !… Ton parrain n’est pas riche, mais il vit tout seul comme un vieux loup… Il pourrait bien te payer un collier d’or ou te faire un douzain d’écus, quand tu te marieras…

— Je n’ai pas de galant.

— Faut en chercher un, ma petite.

Ils furent un moment silencieux, puis ils parlèrent du temps qu’il faisait et des nouvelles pratiques de Violette. Celle-ci levait des yeux innocents, mais toute sa ruse veillait.

— Il finira bien de lantiponner, pensait-elle ; qu’est-ce donc qui lui trotte en tête ?

À la fin, il fit, négligemment :

— Tu es allée aux Moulinettes, voir la pêche de l’étang ?

— Oui… et je ne le regrette pas. Sans vous je n’en aurais pas eu l’idée ; je vous remercie de m’avoir prévenue.

— Il y avait du poisson ?

— Beaucoup ; j’en ai acheté à celui dont vous m’aviez parlé.

— Michel Corbier ?

— Oui… un bel homme et bien aimable… Vous vous êtes fâché contre lui : vous deviez avoir tort.

Il répondit, très conciliant :

— Peut-être bien ! Je suis vif, moi ; nous avons en des mots à propos de l’ouvrage… Maintenant, je ne lui en veux pas.

— Je le crois de votre part ! dit Violette avec un accent de certitude.

— … Et même je serais heureux qu’il le sût… Ça ne m’aurait pas déplu de le rencontrer quand il est venu ici…

Il l’épiait en dessous, la piquait d’un regard très aigu. Elle eut l’idée de parer l’attaque ; et puis elle préféra le joie de montrer qu’elle n’était pas dupe et voyait venir.

— Allons ! Dites donc que vous ne savez rien… et que vous voudriez savoir tout ! Vous me prenez pour une sotte !… Michel Corbier est venu ici en effet, mais en cachette de tout le monde… Je vous le dis à vous qui êtes mon parrain.

Boiseriot se mit à rire.

— C’est bien !… C’est très bien ! Tu n’as pas perdu ton temps. Mais tu sais qu’il y a deux enfants… et que Corbier est dissident. Quelle est ton idée ?

Elle eut un geste d’insouciance et ce fut bien franchement cette fois qu’elle répondit :

— Je ne sais pas !

Puis elle reprit :

— Et vous ? quelle est votre idée, là-dessus ?

— Je suis comme toi ma filleule… et puis cela ne me regarde pas.

Elle insista, câline :

— Mais si ! c’est à vous que je dirai ce qui se passe… et c’est à vous que je demanderai conseil.

— Nous verrons ça plus tard… Après tout, je veux bien.

Il parlait d’une voix tranquille, mais ses yeux luisaient de joie cruelle. Il continua doucement :

— L’été passé, ne disait-on pas qu’un Dissident de Saint-Ambroise, un grand qu’on appelle Cuirassier et qui a eu le bras coupé par la vanneuse, te faisait conduite sur les routes ?

— On le disait en effet… on ne le dit plus. Je ne l’ai pas revu depuis son accident.

— M’est avis que tu as bien fait. C’est une famille pas très propre… des gens de rien… La sœur est servante chez Corbier, justement ; ce n’est point une fine pièce… et pourtant on dit des choses.

Violette le regarda si fixement qu’il hésita, puis remit à plus tard de parler comme il fallait.

Ayant achevé son café il s’en alla. Sur le chemin, il eut envie de danser.

— Je les tiens ! Je les tiens ! tous ! Corbier, Madeleine, Cuirassier… et Gédéon aussi, je l’attraperai ! Elle est gâtée de malice cette petite… pas trop fine pourtant… beaucoup moins qu’elle ne croit… Si elle m’écoute, on va les voir sauter ! Ah ! je vous tiens ! Vous n’êtes pas de force !

Violette était demeurée sur le seuil et le suivait des yeux, tout amusée de le voir si frétillant.

— Dire qu’il croit que je vais le tenir au courant et lui demander conseil !… Il a une dent contre eux, le chafouin ! Cela n’est pas mon affaire. Je ferai ce qui sera amusant, pas le reste. Michel est un bel homme ; ses yeux sont plus noirs que les miens… Cuirassier aussi me plaisait l’an passé… Et les autres, et les autres ! Mon beau parrain, si vous voulez les connaître tous, je vous ferai voyager.

À la même heure, aux Moulinettes, Madeleine écrivait avec grande application : elle écrivait sur une feuille de papier fleuri que venait de lui remettre son frère.

Lui, était assis à la table, en face d’elle, et l’eau bleue de ses yeux était mouvante et troublée.

Le malheur l’avait marqué ; il penchait un peu la tête comme un faible qui n’ose pas regarder la vie ; sa belle moustache, autrefois si soignée, s’ébouriffait, plus rousse sur le visage amaigri.

Depuis dix mois bientôt qu’il était infirme, il avait été bien secoué.

D’abord l’assurance ne lui avait donné en tout que six cents francs ; une fois les frais payés il s’était trouvé sans argent.

Durant quelques jours d’hiver il avait été occupé à tourner la manivelle d’un trieur de grains : besogne d’enfant ou de vieillard qu’il avait accomplie d’humeur piteuse, pour gagner son pain. Au printemps, il s’était embauché quinze jours à la ville pour un travail à peu près semblable. Puis il était revenu au Coudray et on l’avait employé petitement, ici ou là, au hasard du besoin. Il prenait les taupes dans les prés ; on le demandait pour conduire les bêtes aux foires ; on lui faisait ramasser des pierres ou tailler à la faucille les haies de broussailles : toutes besognes menues qu’on lui proposait par charité.

Il avait demandé une place de facteur, cette place qu’il comptait obtenir tout de suite, de plein droit, mais rien n’était venu. Pourtant, de ce côté, il avait depuis quelques jours grand espoir ; c’est pourquoi il écrivait à Violette.

— Eh bien ? maintenant, que faut-il mettre, mon grand ?

Madeleine avait marqué le lieu, la date et les propos habituels d’accointance ; la plume levée elle attendait.

— Maintenant ?

— Si tu veux, tourne-lui un compliment… en lui disant que je l’aime toujours plus fort.

— Quel compliment ?

— Dis-lui qu’elle est belle : elle le mérite ! Quand elle vous regarde le temps devient clair… c’est comme si un soleil de matinée commençait à briller… Autour d’elle l’air est tout jeune et sent bon, comme le vent qui frivole dans les pommiers fleuris.

— Eh badaud ! C’est qu’elle se met de l’eau de Cologne !

Madeleine riait de cette mine émerveillée ; elle se remit à écrire.

— Je lui dis donc qu’elle est la plus belle du canton… vrai ou non, cela lui fera plaisir… Et puis que tu voudrais être toujours en adoration devant elle.

— Mets que je languis de ne pas la voir.

— Y a-t-il donc longtemps que tu ne l’as vue ? Il hésita quelque peu et ses lèvres tremblèrent ; puis il répondit à voix honteuse :

— Il y a juste dix mois et trois semaines.

— Ah ! mon pauvre !

Madeleine laissa tomber sa plume et le regarda en grande pitié.

— Alors, pourquoi me fais-tu écrire ? pourquoi me fais-tu dire des compliments à cette mauvaise fille qui t’a abandonné ?

— Madeleine, je t’en prie, ne parle pas contre elle : cela ne serait pas à mon goût. Si elle ne m’aimait pas, je deviendrais fou… Mais elle m’aime, je te le dis ! Elle ne m’a pas abandonné… C’est sa mère qui lui a défendu de me voir… elle me l’a écrit en réponse à la lettre que tu avais faite à l’hôpital… Sa mère ne veut pas qu’elle parle à un Dissident… Il y a des vieux qui sont rudes !… Que veux-tu qu’elle fasse ? Elle n’a qu’à attendre… J’ai cherché à la rencontrer ; je suis allé à Chantepie, mais elle n’a pas osé sortir… Sa mère la tient court si tu crois ! J’ai été l’attendre aussi sur les routes à l’heure où elle revient de chez ses pratiques… mais je n’ai jamais eu de chance… Si, une fois, pourtant je l’ai aperçue ; comme elle était avec son apprentie elle ne m’a pas parlé… elle m’a fait seulement bonjour de loin avec sa main… Et maintenant, c’est au bout ; ma tête chavire ; il faut que je lui parle !

Il fit une pause, après quoi il ajouta d’un ton décidé :

— Et puis, il y a des nouvelles !

— Quoi donc ? fit Madeleine.

— Tu vas mettre, premièrement, que l’affaire de religion n’est pas un empêchement. Qu’elle le dise à sa mère ; on peut causer avec moi là-dessus… Je verrai ce qu’il y a à faire.

Madeleine, avec vivacité, repoussa le papier fleuri.

— Ma main n’écrira pas ça… J’en aurais grand’honte ! Jamais personne ne s’est changé chez nous : c’est l’honneur de la famille. Tu seras le premier et on te montrera du doigt.

Il ne répondit rien.

— Tu ne tiens pas pour tes idées… Tu quittes ceux de ton bord… tu cèdes… Tu n’es pas un homme !

Elle s’arrêta, un peu troublée d’avoir dit des paroles si dures à ce frère que le malheur avait frappé. Pourtant elle devait parler ! Elle le sentait avec certitude ! C’était un devoir obscur, mais profond comme l’instinct et qui primait la pitié, le devoir des femmes de sens droit, gardiennes de la race.

Lui, la tête basse, pâle comme un mort, tremblait.

— Jean, tu n’es pas un homme… Il ne faut pas faire ça ! Ce n’est pas fier ! Il faut tenir… tenir…

Il répondit sourdement, avec une fêlure dans la voix :

— Tout ce que tu diras et rien… Violette est la plus forte. Sans mon malheur je n’en serais pas là. Maintenant je suis comme un vergne arraché qui balle sur la rivière.

Elle le considéra une minute, plié en deux, pitoyable avec sa grosse tête ébouriffée, ses lèvres dansantes et cette manche vide qui pendait le long de son corps.

« Il faut tenir ! tenir ! »

Elle ne regretta point ses paroles qui étaient, à son idée, des paroles justes, mais sa miséricorde fut à son tour souveraine.

— Pauvre grand, l’heure de malaise est venue pour toi.

Elle pleura.

Puis elle reprit sa plume et, comme on fait une chose folle exigée par un moribond, sans parler pour ne pas montrer de faiblesse coupable, elle écrivit les mots de renoncement.

Quand elle eut fini elle s’essuya les yeux et, comme il gardait la même attitude affaissée, elle l’attira vers elle et l’embrassa.

Il en eut réconfort ; il dit :

— Il y a autre chose que je veux lui faire savoir. Je ne suis pas riche en ce moment, mais je vais obtenir un bon emploi.. C’est sûr maintenant. Il y a une nouvelle place de facteur à Château-Blanc ; c’est moi qui vais l’avoir.

Madeleine écrivit cela très vite.

— Alors, c’est sûr ? Quand seras-tu nommé ?

— Peut-être dans huit jours, peut-être dans un mois, peut-être demain. Cela dépendra du temps qu’ils mettront aux écritures.

Il ajouta d’une voix claire :

— Quand je serai facteur à Château-Blanc, j’espère que la mère de Violette changera d’idée et que nous ferons notre noce. J’aurai une bonne paye et, avec ce qu’elle gagnera de son métier à travailler chez nous, nous pourrons vivre, je pense bien !

Madeleine se détourna et ne fit point écho.

Il cligna des yeux avec malice et continua sur un ton de confidence :

— Je vais te dire : pour avoir quelque chose, ce n’est pas malin… mais il faut savoir. Moi, d’abord, je demandais comme ça tout seul. J’ai fait mon temps de service, n’est-ce pas ? J’ai été brigadier… et je suis estropié… J’ai le droit pour moi… J’ai l’instruction qu’il faut… j’écris un peu de ma main gauche… Bon ! Tu crois que ça va venir ? Eh bien tu peux attendre ! Trois mois : rien ! six mois : rien ! huit mois : rien !… Alors je me suis renseigné et quelqu’un m’a dit : « Allez donc trouver M. Blanchard. » Tu en as entendu parler de M. Blanchard ? Tous les Dissidents ont voté pour lui aux élections ; s’il n’a pas réussi ce n’est pas notre faute… Tout de même il a le bras long, étant pour le gouvernement. Ça m’ennuyait bien d’aller le trouver : je n’aime pas demander. Je me suis décidé quand même. Je lui ai dit mon affaire, ceci, cela, toutes les questions… Il m’a demandé pour qui je votais. Je n’ai pas voulu répondre tout droit ; ça ne m’allait pas ! mais j’ai dit : je suis Dissident. Il s’est mis à rire dans sa grande barbe. « Bon ! bon ! vous pouvez compter sur mon amitié, jeune homme, sur ma grande, grande amitié ! »

— Comme cela, oui, c’est bien sûr ! dit Madeleine en cachetant la lettre.

— Tu peux le penser !

Ce monsieur Blanchard, une fois Clarandeau parti, avait promis formellement la même place à trois autres. Et, quelques jours plus tard, il s’était employé à faire nommer facteur à Château-Blanc un gars connu comme étant le plus bruyant des Jeunes catholiques, un triste gars qui avait promis de trahir, promis de voter devant témoins, à bulletin ouvert, et de faire voter les siens.

À la porte on entendit un roulement de coups de sabots, puis une voix bizarre et psalmodiante :

— Pan ! Pan !… Qui est là ?… C’est moi, Jules… Entre, mignon !… J’entrerai s’il n’y a pas de mauvais gars dans la maison et pas de bâtons derrière la porte…

Lalie, blanche de peur, courut se pendre au jupon de Madeleine, mais celle-ci se mit à rire.

— Ne crains rien : c’est Jules l’innocent qui fait son chapelet tout seul. C’est toi, Jules ?

— C’est moi Jules… Entre, mignon.

— Eh bien oui, entre !

La porte s’ouvrit et un homme parut qui, tout de suite, fit un signe de croix et cracha par terre en signe de profond dégoût.

— Tu peux t’asseoir, Jules, dit Madeleine, les mauvais gars ne sont pas ici.

L’innocent regarda derrière les meubles et sous le lit, puis il se planta au milieu de la pièce et prit à marmotter :

— Jules, pourquoi vas-tu chez les Dissidents ?… Seigneur, mon Dieu, je ne les aime pas… Jules, tu fermes la barrière de leur champ, tu vas remplir leur cruche à la fontaine… Seigneur mon Dieu, ce n’est pas vrai, vous êtes un grand menteur ! Les Dissidents, que le diable les brûle !

Il fit un nouveau signe de croix, et, tranquille, paré contre tout accident, s’assit, les pieds vers la cheminée.

Madeleine avait repris sa besogne sans trop s’occuper de lui. Elle le connaissait depuis vingt ans et elle était habituée à ses propos et à ses gestes.

C’était, ce Jules, un innocent bien curieux. Bas d’esprit plus qu’un petit enfant, il avait cependant une mémoire étonnante. Il connaissait tous les villages à cinq lieues à la ronde ; il connaissait tous les champs, tous les sentiers, tous les arbres. Par les nuits les plus noires il voyageait sans jamais s’égarer et sans jamais allonger son chemin, même dans des coins de pays où il n’était passé qu’une fois. Il savait le nom de chacun ; quelquefois, pour les jeunes, il rappelait le temps qu’il faisait le jour de leur baptême, le nom du parrain, de la marraine et si l’on avait donné des dragées. Quand on lui demandait ces renseignements il répondait tout de suite, sans chercher même l’espace d’une seconde.

Il était très doux et se fâchait seulement quand on faisait semblant de le marier et qu’on y mettait de l’insistance. Si l’on voulait se débarrasser de lui, on prenait un papier et on lisait : « Au nom de la loi, Jules l’innocent, je te marie avec… » Il se sauvait à toutes jambes. Un jour que des jeunes gars avaient fait ces simagrées après avoir barricadé la porte, il les avait mordus et avait sauté à la fenêtre comme un chat.

Il bavardait tout seul du matin au soir, disant les demandes et les réponses. Sur les routes on l’entendait faire une conversation interminable avec ses dix mille amis et connaissances.

Souvent il causait avec le Bon Dieu et il lui arrivait alors de s’irriter et de faire tournoyer son bâton parce que l’Autre l’agaçait, à la fin, avec ses questions indiscrètes…

Madeleine expliquait de son mieux toutes ces choses à Lalie qui n’était pas rassurée.

— Les Dissidents, que le diable les brûle ! ils puent comme des blaireaux !

Il n’y avait pas de feu dans la cheminée et pourtant il tendait sérieusement ses pieds vers les chenets.

— Tu n’es pas beau ! dit Madeleine ; pourquoi parles-tu mal des Dissidents ?

— Ils ont des oreillers de plume de poule et pas de clous à leurs sabots… pas de lard dans le charnier… Veux-tu du fricot, Jules ?… Une petite bouchée avec du pain… Va-t’en Jules ! nous n’en avons pas, nous sommes ruinés, nous ne pouvons pas payer nos dettes… Pas riche, ça !

Madeleine, amusée, lui tendit un gros morceau de pain avec une tranche de lard. Il se mit à manger d’un si bel appétit que Lalie elle-même en fut émerveillée.

Madeleine lui posa les questions habituelles :

— Quel âge as-tu donc maintenant, Jules ?

— J’ai tiré au sort à 21 ans ; comptez, à présent.

— Jules, dit Madeleine, est-ce vrai que tu te maries ?

Il était si bien lancé qu’il se contenta de répondre :

— Je suis innocent, Dieu me protège.

— On m’a dit ça, pourtant… on m’a dit que le maire devait te marier…

— Le maire, que le diable le brûle !

Cette fois, il s’était levé et avait couru vers la porte.

— Assieds-toi Jules ; il ne viendra pas ici, va… assieds-toi donc.

Il ne voulut rien savoir, resta debout, l’œil sur la sortie.

— Chez les Dissidents, y a-t-il encore du pain pour Jules qui n’a pas fini son lard ?

Madeleine lui tendit un petit grignon ; il goba le reste du lard et dit :

— Chez les Dissidents, y a-t-il encore du lard pour Jules qui n’a pas fini son pain ?

— Tu n’es pas beau ! dit Madeleine ; contente-toi de ce qu’on te donne. Tiens, prends ce morceau encore et laisse-moi : je n’ai pas le temps…

Il cacha le bout de lard dans sa main et mangea le pain sec.

— Chez les Dissidents, y a-t-il…

— Ah non ! fit Madeleine qui poussait sa besogne ; c’est assez, tu n’as plus faim.

— Les Dissidents ont des clous à leurs sabots ; c’est riche, ça !

— Rien !

— Les Dissidents, Seigneur, mon Dieu, faites-les coucher sur de la plume d’oie… Seigneur, mon Dieu, donnez-leur du fricot sans pain.

— Rien !

— Jules dira les nouvelles.

Madeleine ne put s’empêcher de rire.

— Tu es un garou ! dis-les donc, tes nouvelles.

— Monsieur l’abbé ne veut pas donner de cidre à Jules… faut dire, soir et matin : « Seigneur, mon Dieu, l’abbé Picou a fait gras un vendredi avec un nid de roi bertaut »… Rivard de la Combe a écorné sa vache grise. Bourru de Maison-Gaillard a enfermé le diable dans son poulailler et le grand coq lui a crevé un œil. Bercegère est morte, Rousselote est morte, Piquerelle est morte. Le pasteur aux protestants a une boule d’eau dans le ventre : qu’elle pète !… Chez les Dissidents y a-t-il du pain ?

— Eh oui, donc ! tiens, mange !

Il prit le pain et continua en guise de remerciement :

— Cuirassier du Coudray n’a pas eu la place de facteur ; ça le rend plus fou que Jules…

Madeleine se retourna, émue.

— Tais-toi, ne répète pas cela !

— Quelles nouvelles Jules dira-t-il ? Jules dira-t-il les mariages ?

— C’est cela, répondit Madeleine, dis les mariages, si tu veux.

— Louise Brunelle se marie avec Jacques de l’Oumeau, Pierre Harteau se marie avec sa cousine de Monverger et Monsieur l’abbé Picou se marie avec Julie l’œil rouge, la vieille sorcière de l’Hardilas : pas beau, ça !

— Pas beau en effet ! dit Madeleine ; et après ?

— Bray de l’Ouchette va avec Jeanne Lourrigeonne ; Philippe le maçon va avec Berthe du Basbourg ; Michel Corbier, ton patron, avec Violette de Chantepie… et Jules va avec des sabots ferrés quand il n’est pas nu-pieds.

Madeleine vint vers lui, ayant mal entendu.

— Qu’est-ce que tu as dit de Michel Corbier ?

— Corbier des Moulinettes va voir Violette la tailleuse.

— Tu es un menteur, Jules !

— Seigneur, mon Dieu, Jules est-il un menteur ? Non, Jules, tu n’es pas un menteur.

— Mais qui a pu te raconter une chose pareille ? cria Madeleine.

— C’est Boiseriot de Chantepie ; et il a dit : « Va le rapporter à Madeleine, aux Moulinettes »… Qu’est-ce qu’il a donné à Jules pour ça ?… Une poignée de sucre et une poire molle.

— Ah ! c’est Boiseriot ! Merci ! Va-t’en, Jules… Non, non ! tu n’auras plus de lard ; tu as assez mangé ; tu serais malade… Sortiras-tu à la fin ! J’appelle M. le maire pour te marier.

À ces mots il sauta dans la cour et s’enfuit le plus vite qu’il put.

— Le maire ! Que le diable le brûle ! Qu’il le brûle !

Madeleine, sur le moment, ne sentit qu’un choc léger. Il lui fallut un peu de temps pour s’apercevoir que la plaie était laide et pouvait s’envenimer.

Elle n’avait d’abord songé qu’à elle-même. « Corbier des Moulinettes va voir Violette la tailleuse » ! Eh bien, qu’il y aille ! C’était la deuxième fois déjà qu’elle se sentait piquée de la sorte à propos de Michel ; ce dernier coup était le moins douloureux et le chagrin ne la travaillait pas beaucoup.

Des filles de sa connaissance, en des circonstances semblables, étaient tombées en mal de mort, d’autres étaient devenues presque folles ou subitement vieilles : elle ne comprenait pas très bien comment cela avait pu se faire…

Qu’était-ce donc qu’une peine d’amour sinon une chimère, quelque chose comme une buée sur une glace qu’un coup de chiffon fait disparaître. Passe encore de pleurer au premier moment, mais après !… Quand on a les mains occupées du matin au soir, on doit se guérir facilement d’un mal aussi bénin.

Madeleine, pour son propre compte, pensait ainsi, véritablement. Mais d’autres idées lui étaient venues, bien plus sombres et navrantes.

Qu’adviendrait-il de son frère ? Il avait revu Violette ; Madeleine le savait et elle se figurait raisonnablement cette fille coquette jouant à abêtir les hommes. Qu’elle encourageât Michel et Pierre et Paul et Jacques pour se moquer d’eux ensuite, cela n’était pas trop mal ! Pourquoi se laissaient-ils enjôler, les badauds… Mais avec un infirme, le jeu n’était plus le même ; du moins, il semblait à Madeleine. C’était un amusement cruel et lâche ; à coup sur un très vilain péché.

Qu’adviendrait-il du pauvre Cuirassier ? Déjà, il avait bien un peu perdu la tête. Il buvait, de temps en temps ; un soir à Saint-Ambroise, étant ivre, il avait frappé l’aubergiste et enfoncé une porte à coups de pieds. Si, du moins, ç’avait été une chose réglée, maintenant, cet abandon de Violette ! Mais non ! Elle avait trouvé moyen de l’aguicher de nouveau et elle le tenait encore en laisse comme, sans doute, elle n’en tenait aucun autre.

Quand il apprendrait la conduite de sa bonne amie — et, par Boiseriot, cela ne tarderait guère — il pouvait se passer des choses tristes. Madeleine en tremblait.

Et ce Michel, lui aussi, qu’est-ce qui le prenait ? Un homme de trente ans, dans cette situation, aller s’amouracher d’une fille si jeune qui n’avait que la malice en tête ! Il ne pensait pas, peut-être, mener l’aventure au bout ? D’ailleurs en eût-il l’intention que Violette ne le voudrait pas, elle. Voyez-vous cette tailleuse avec un tablier de toile bise et de gros sabots !

Et les petits ? est-ce qu’on ne pourrait pas y songer un peu ? Est-ce qu’il y avait quelqu’un pour les aimer plus que Madeleine. Est-ce que vraiment, un jour, on pourrait les lui arracher ?

— Ah bien ! cela n’irait pas tout seul ! Cela n’irait pas tout seul !

À cette pensée, le cœur de Madeleine ronfla comme un essaim de guêpes.

— Et puis je suis bien sotte ! Michel est un mauvais gars qui veut rire… S’il lui en cuit, tant mieux ! Mais tout cela n’est pas sérieux. Est-ce vrai, seulement ? Il faudra que je le sache.

Elle prit à épier Michel.

Il avait été touché par la mort du père ; les premiers dimanches après l’enterrement il n’était sorti que pour aller au chapelet. Et puis, peu à peu, il avait repris ses habitudes ; maintenant il lui arrivait souvent, le dimanche, de ne rentrer qu’à la nuit tombante…

Comme il n’allait presque jamais à l’auberge, Madeleine en conclut qu’il devait voyager. Elle essaya de le faire parler, mais ce fut vainement.

Il recevait des lettres qui ne passaient pas à la maison ; le facteur était venu deux fois demander à Madeleine où travaillait le patron. Cela était assez singulier.

Enfin, un jour vint où Madeleine ne douta plus. Ce fut un samedi du mois d’octobre. Il était onze heures, Madeleine était en train de goûter la soupe qu’elle venait d’assaisonner quand le facteur entra.

— Une lettre pour Michel Corbier !

Il tint un moment la lettre haut en humant l’air. — Bigre ! celle-ci ne sent pas le tabac à priser… Une belle fille pourrait la mettre dans sa gorgerette.

Madeleine, pour ne pas faire de remarque sur ce sujet, demanda :

— Voulez-vous que j’aille quérir un verre de vin ? Il fait chaud.

Il répondit :

— J’ai bu au Châtaignier… vous êtes bien honnête… Au revoir !

Aussitôt qu’il fut sorti, Madeleine regarda la lettre. C’était un joli papier bleu, poli comme une glace et qui sentait vraiment très fort. Sur un coin, le cachet de la poste, pas très bien marqué, difficile à lire… Madeleine, cependant, put reconnaître à peu près toutes les lettres du mot Chantepie.

Quelques minutes après, Michel qui arrivait du labour, entra dans la maison.

— Le facteur a apporté une lettre pour vous, dit Madeleine ; elle est là, sur la table.

Il parut contrarié, prit la lettre et sortit sans dire un mot.

Tout de suite, Madeleine fut à la fenêtre, derrière le rideau.

Lui, dans la cour, décachetait la lettre. Une fleur en tomba ; il la ramassa avec grande précaution et la considéra ; puis, ayant tiré un calepin de sa poche, il y plaça bien cette fleur, le benêt !

Alors, tout de même, le dépit pinça Madeleine et, bien qu’elle essayât de rire, deux grosses larmes vinrent tout au bord de ses paupières. Elle se retourna, courut à sa marmite, fit sauter le couvercle à grand bruit et, plongeant sa main dans la boîte saunière, par deux fois elle jeta dans le bouillon une énorme poignée de sel.

Après quoi elle mit devant le feu un petit pot

pour les enfants.

DEUXIÈME PARTIE

À l’ombre, sur l’herbe rase du pré, Lalie avait entrepris de mener une danse-ronde. De sa main droite elle tenait la main de Jo et, de sa main gauche, elle soutenait Zine, la poupée de bois. Elle avait mis à Jo une couronne de joncs ; sur le cœur de Zine elle avait attaché, avec un brin de laine, un gros bouquet de marguerites. Et c’était la noce.

« Derrièr’chez nous dort un étang,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !
« Deux beaux canards vont s’y baignant,
« C’est le vent qui vole…

Ici, Lalie ne savait plus.

— Nêne, comment dis-tu, après ?

Madeleine, penchée sur son lavoir, chanta :

« C’est le vent qui vole, qui frivole,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !

— Ah oui !

Lalie sauta en l’air et continua, en tournant plus vite :

« Le fils du roi vint en chassant,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !
« Visa le noir, tua le blanc…

Elle s’arrêta, perdue encore ! Elle commença à se fâcher.

— C’est Jo ! Il n’y a pas d’amusement… Quand on dit : c’est le vent ! il faut courir… Jo tire en arrière, lui ! Veux-tu courir, dis, quand c’est le vent !

Elle secoua Jo ; alors Jo donna un coup de pied à Zine et la ronde fut rompue.

Madeleine se retourna.

— Eh bien ! vous ne vous amusez plus ?

— C’est Jo ! dit Lalie. Il a cassé une jambe à Zine… et il tire toujours !

Jo, sans rien dire, vint se motter près de Madeleine. Lalie fut jalouse ; elle berça sa poupée.

— Viens, ma pauvre Zine !… Lalie n’aime que Zine, voilà !

— Vrai ? Tu n’aimes pas un peu Nêne ?

— Oh si ! cria la petite en se redressant et elle sauta avec son frère sur la planche du lavoir.

Madeleine les embrassa tour à tour en écartant les mains pour ne pas les mouiller.

— Vous allez tomber dans l’eau, dit-elle et vous m’y ferez tomber aussi… Allez-vous-en !

— Veux-tu faire la ronde avec nous ? dit Lalie : Viens ! je te donnerai la main et puis Zine.

— Jo aussi ! dit l’autre.

Madeleine les serra contre elle en rapprochant ses coudes.

— Je n’ai pas le temps aujourd’hui. Il faut que je lave vos sarraus, vos bas… vous le savez bien !

— Il n’y a pas d’amusement ! dit Lalie.

— Mais si ! faites la ronde ; moi je chanterai. La petite battit des mains.

— Oui, oui ! Jo, viens ! Zine, viens ! Toi, Nêne. dis le vent qui vole.

Madeleine se mit à chanter.

« Le fils du roi vint en chassant,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !
« Visa le noir, tua le blanc,
« C’est le vent qui vole, qui frivole,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant !

— Encore ! cria Lalie ; encore, Nêne !

Madeleine continua et son battoir allait au saut.

« Beau fils du roi, tu es méchant,
« C’est le veut, c’est le vent frivolant !
« Pourquoi tuer mon canard blanc ?
« C’est le vent qui vole, qui frivole,
« C’est le vent, c’est le vent frivolant.

— Encore ! encore ! on s’amuse maintenant !

Madeleine pensait : — Ils me rendront folle.

Et ses yeux riaient.

Elle finit la chanson et puis elle la reprit. Quand elle tourna la tête pour savoir où en était la partie, elle vit que les petits ne l’écoutaient plus.

Lalie faisait dire le chapelet à Zine qu’elle venait d’asseoir, ne pouvant la mettre à genoux. Quant à Jo, il était occupé à arracher des poignées d’herbe ; il faisait : han ! han ! et il tirait la langue tant l’effort était rude.

— Je suis comme un musicien aveugle qui dit la gavotte quand la noce est passée… Ils sont plus raisonnables que moi ; s’ils avaient sauté pendant tout ce temps ils seraient en nage. Vraiment, je ne suis pas trop fine.

Elle s’attarda à tordre un morceau de linge pour écouter Lalie.

— Cette petite, avant qu’il soit longtemps, c’est elle qui me donnera des idées pour toute chose à la maison.

Une bouffée d’orgueil lui gonfla la poitrine ; puis ses regards flottèrent et sa pensée bondit en avant comme un chevreau de l’année.

— Quand Jo sera grand… moi je serai une vieille bonne femme… Je ne serai peut-être plus aux Moulinettes… C’est Lalie qui tiendra ma place… Qui sait où je serai ? Il viendra me voir et je lui ferai une tasse de café… Il ira au régiment et il aura des permissions… Bonjour Nêne ! tu files toujours ta quenouille !… Son sabre fera frac ! frac ! derrière lui ; je lui demanderai s’il est bien nourri et je lui donrai une pièce… Et puis il aura une bonne amie et il se mariera… Seigneur, faites que j’aie de l’argent pour ne pas lui faire déshonneur au moment de la noce et pour lui offrir un beau cadeau !

Elle tordit encore une fois son linge et se remit au travail.

Il faisait beau laver. Le ruisseau courait assez vite en sautillant sur ses bosses et en faisant un tout petit charivari de grelots. Au-dessus du lavoir, l’eau était si claire qu’on voyait très bien les choses du fond. Les petits vairons voyageaient par bandes nombreuses ; par moments, ils remontaient vers la surface et, tous ensemble, se mettaient à tourbillonner.

Madeleine pensait :

— Peut-être bien qu’ils font une ronde ces petits ; et la mère est au fond qui mène la danse. Toutes les bêtes du Bon Dieu, c’est mignon quand c’est jeune… Je voudrais savoir où est la mère vaironne et si elle s’occupe de ses petits.

Madeleine agitait l’eau par mouvements prompts de grande laveuse ; elle ne craignait point de se mouiller les bras ni de faire sauter des gouttes jusqu’à son visage. Elle frottait entre ses mains pour ne pas user l’étoffe et, quant au savon, elle en était très ménagère : elle rinçait vivement, le linge défripé d’un coup sec, claquant à hauteur de figure.

Elle avait d’abord lavé la dépouille des hommes et les torchons de cuisine : il lui restait le linge fin des petits et son idée était qu’il fût très propre. Le dimanche suivant, en effet, le cousin de l’Ouchette donnait un repas ; Michel, empêché, ne pouvait y aller, mais Madeleine devait y conduire les enfants. Elle voulait tout préparer pour qu’ils fussent plus beaux que les autres.

Elle étendit donc sur sa planche un jupon de cretonne à fleurs et elle se mit à le savonner avec grand soin ; puis elle frotta longuement, pas trop fort. C’était un travail à son gré qu’elle eût aimé faire durer.

« C’est le vent qui vole, qui frivole, « C’est le vent, c’est le vent frivolant !

La ritournelle était revenue sur ses lèvres, douce comme une dragée fondante. Elle frottait, frottait ; entre ses gros doigts disparaissait la toile mince et le savon moussait tout autour…

Zine ayant fini son chapelet Lalie l’avait couchée, très malade ; et elle était allée chercher Jo. Jo était venu avec de l’herbe dans chaque main.

— Jo, Zine aurait mal au ventre… moi, je serais sa maman, je la bercerais sur mes genoux… toi, tu lui apporterais de la tisane… On s’amuserait comme ça.

Jo, de mauvais vouloir, secoua la tête.

— Nêne a pas dit !

— Qu’est-ce que ça fait ? Zine pleurerait… Je lui essuierais les yeux et je la moucherais.

— Nêne a pas dit ! Lalie tira Jo par le bras.

— Tu es un méchant, voilà !

Jo voulut donner un coup de pied à Zine, mais il ne put y réussir parce que Zine était couchée sur l’herbe et parce qu’il levait le pied très haut, voulant taper fort. Alors il se baissa tout d’un coup et lui frotta la figure avec une poignée d’herbe.

Lalie le fit rouler d’une bourrade. Jo pleura et Lalie pleura plus fort.

— Nêne ! cria Jo.

— Nêne ! Nêne ! cria Lalie.

Madeleine se releva et accourut, les mains toutes blanches de savon.

Quoi qu’elle fît, à présent, les cris des enfants la mettaient debout tout de suite. Elle perdait du temps ainsi chaque jour et se le reprochait, mais elle avait beau se le reprocher, elle se dérangeait toujours ; ces cris résonnaient en sa poitrine et lui faisaient mal.

— Oui, ils me rendront folle, ces chétifs !

Elle sécha ses mains et enveloppa les deux enfants de caresses. Puis elle entra dans le jeu, fut la maman de Zine pendant que Lalie montrait à Jo comment il fallait s’y prendre pour la tisane.

Quand ils furent à nouveau bien lancés, elle courut à son travail. Le temps fuyait ; elle se tourmenta l’esprit à regretter le petit moment perdu.

— Si j’étais chez une patronne, je serais relevée de mon péché… Jouer à la poupée, c’est de l’abus ! Allons ! que je me hâte d’en finir ! Elle coula ses bras dans l’eau et se mit à rincer, de grosse manière, une chemise de Lalie. Eh bien non ! il n’y avait pas moyen, tout de même, d’aller si vite. La chemise, tordue, laissait goutter de l’eau trouble et savonneuse ; elle recommença. Cette toile fine était douce à ses mains.

— Petite chemise, soyez blanche… Jolie dentelle, je vous passerai dans l’amidon et vous tiendrez bien étendue comme une collerette de marguerite.

— Hââ !

Un cri partit à dix pas, vers le ruisseau ; en même temps que Lalie appela, en grande frayeur :

— Nêne ! Nêne !

Madeleine fut debout d’une secousse, ses jambes vacillèrent, son cœur s’arrêta de battre ; le petit n’était plus là !

— Jo ! où es-tu Jo ?

Lalie montrait le ruisseau. Un nouveau cri perça l’air, très aigu.

— Hâà !

Madeleine s’élança, heurtant le tréteau qui était derrière elle et renversant son linge propre dans la boue ; pour courir plus vite elle laissa ses sabots.

Jo était tombé dans le ruisseau ; heureusement il avait choisi le bon endroit. Deux mètres plus loin il eût été roulé par le courant, mais là il avait le bec hors de l’eau, le pauvre canet, et Dieu sait s’il l’ouvrait !

Madeleine le tira sur l’herbe et le déshabilla. Il criait à tue-tête et il eût encore crié plus fort s’il n’eût pas grelotté. Quand il fut tout nu sur l’herbe ce fut la même chanson. Madeleine lui frottait le dos pour le réchauffer et elle était elle-même plus blanche qu’un linge de lessive.

— Il a le sang glacé ! Pourvu, mon Dieu, qu’il ne prenne pas mal !

Elle dénoua son tablier pour en envelopper l’enfant, mais le tablier était mouillé. Il n’y avait que son jupon qui fût sec et d’étoffe chaude… Elle n’eut pas une hésitation, elle ne s’inquiéta même pas de savoir s’il y avait quelqu’un en vue : d’une main preste elle ôta le jupon et en couvrit le petit comme d’une cloche. Et puis, comme elle se trouvait en chemise, elle courut à son tréteau renversé et noua autour de ses hanches un des jupons qu’elle venait de laver.

— Viens, mon petit Jo ! Sauvons-nous ! As-tu encore froid !

Elle courait vers la maison, coupant au plus droit, enjambant les fossés. Près d’une haie, comme elle n’avait pas de sabots, une épine lui entra dans le talon si profondément que le cœur lui devint froid et que ses larmes jaillirent. Elle ne s’arrêta pas cependant, continua de courir en boitillant ; dans l’ouche aux chèvres son pied s’enfonça dans la vase d’une rigole d’égout ; son jupon mouillé claquait sur ses jambes.

Le petit s’étant calmé, à l’aise maintenant dans cette étoffe tiède ; la course le secouait et il commençait à trouver cela bien amusant. Quand Madeleine fut arrivée dans la maison et voulut le coucher, il se débattit et se cramponna à son cou.

— Encore, Nêne… Encore !

Mais elle ne céda pas, elle craignait trop qu’il eût pris froid. Elle le mit au lit, le réchauffa entre deux oreillers. Puis elle lui passa des hardes propres et son sarrau du dimanche.

— As-tu encore froid, mon petit Jo ? Si tu as froid, je te ferai chauffer du vin sucré…

— Oui, Jo a froid.

Elle trotta par la maison, cherchant le sucre, le réchaud, la bouteille.

— Tiens ! bois, mignon ! Le trouves-tu à ton goût ?

Jo, le nez dans la tasse, répondit entre deux gorgées :

— Jo fera encore !

Madeleine se pencha, inquiète.

— Que dis-tu ? Que feras-tu encore ?

— Dans l’eau, Jo tombera encore ! dit le petit d’un ton décidé.

Le lendemain Madeleine eut son travail à recommencer et, tous les jours de la semaine, elle dut veiller fort tard pour rattraper le temps perdu.

Quand furent enfin prêtes la toilette de Lalie et celle de son frère, Madeleine ne fut pas encore tranquille. Elle se souvint d’un repas que Corbier avait donné avant la mort du père. Les petits cousins y étaient venus avec des rubans et des falbalas car leur mère était coquette ; mais, aussi, on leur avait apporté des sarraus de rechange pour qu’ils pussent jouer sans se salir et la mère avait très bien dit d’une voix pointue :

— Il faut du ménagement… quand on ne veille pas, tout va à la perdition.

Madeleine avait pensé :

— C’est pour moi qu’elle pince le bec… Merci !

Mais, avec son ménagement, elle n’est qu’une glorieuse ; pour garantir une robe de coton il n’est pas besoin d’un si beau sarrau avec tant de dentelles.

Oui, sur le coup elle avait pensé cela.

Maintenant, cette histoire la tracassait ; non point pour elle, mais pour les enfants qui ne devaient en rien être au-dessous des autres.

Or, le vendredi, un marchand qui passait frappa à la porte et fit ses offres à Madeleine.

— J’ai des tabliers magnifiques… J’ai la nouvelle mode… Profitez de l’occasion, madame.

— Merci, dit Madeleine, je n’ai besoin de rien.

Le marchand, qui avait l’air très malin, montra Lalie et Jo.

— C’est toute votre famille, madame ?

— Oui, répondit-elle en devenant rouge.

— C’est un beau commencement ! Je pense qu’ils sont mignons ! Vous ne leur achetez rien ? Allons, venez donc voir ma marchandise. Madeleine le suivit sur la route ; il avait une grande voiture toute pleine d’étoffes nouvelles.

— Je pourrais peut-être prendre deux sarraus dit Madeleine.

— Belle qualité, naturellement… et à la mode, n’est-ce pas ?

— Bien sûr ! répondit-elle.

— Tenez, voici… voici encore… et encore. Il lui en fit voir ! des petits, des grands, des rouges, des verts, des bleus…

— Choisissez madame !… Mais mon goût je puis vous le dire : voici ce qu’il y a de mieux.

Il tendait un joli sarrau de toile bise dont les manches étaient brodées et sur lequel dansaient de petits bonhommes de toute couleur ; c’était bien celui que Madeleine avait également remarqué.

— Ce sera trop cher, dit-elle.

— Mais non, Madame !… 2 fr. 75 ! je vous donne les deux sarraus, prêts à mettre pour 5 francs. Ça va-t-il ?

— C’est bien trop ! dit Madeleine d’un ton qui consentait.

Elle s’en fut à la maison chercher l’argent.

Cinq francs ! C’était beaucoup et la dépense n’était pas pressante.

Elle ouvrit le tiroir où était la bourse de Michel. Cinq francs ! Il est vrai que Michel n’en saurait rien ; il ne s’occupait jamais des achats qu’elle faisait, jamais l’idée ne lui venait de demander le prix de ceci ou de cela. Elle prit la pièce et referma le tiroir. — Eh bien non ! je veux payer avec mon argent.

Elle remit la pièce et emporta sa bourse à elle. Le marchand avait déjà plié les deux sarraus.

— Vous devriez me donner deux petits mouchoirs pour mettre dans la poche…

— Ce n’est pas possible, madame… Mais je vous en vendrai au prix d’achat.

Madeleine paya les sarraus et les mouchoirs. Puis elle prit encore un beau ruban de soie rouge pour les cheveux de Lalie ; et encore, deux fines paires de bas, ajourés de façon plaisante.

— Vous videz ma bourse ! disait-elle au marchand et elle riait.

Le marchand répondait :

— Vous n’avez pas l’air de le regretter ! Vous avez bien raison, allez !… Je le comprends bien : j’ai des enfants, moi aussi.

— Ah ! Et vous demeurez loin d’ici ?

— Je le crois bien !…

Le marchand devint un peu rouge.

— Je le crois bien !… C’est en Auvergne… J’ai quatre petits. Quand je m’en vais, ça me tourne le sang, fouchtre !

— Un père, dit Madeleine, peut encore faire cela… mais si la mère était obligée de s’en éloigner comme vous faites…

— La mère ! Ah oui, la mère ! Elle les a bien laichés !

— Elle est morte ? demanda Madeleine.

— Non… elle est partie… Où est-elle à présent ? Il n’avait plus son air attentif et rusé ; c’était un pauvre homme que la peine secouait et il bredouillait son jargon d’Auvergne.

— Elle les a laichés !… Quatre qu’ils chont !…

— Bougri de chaleté !… Et moi, faut bien continua le commerche… Les deux plus petits chont comme les vôtres ; cha crève le cœur ! Pis le plus vieux qui devient prechque aveugle… ch’est-y moi qui peux le choigner, ch’est-y-moi qui peux le guori ?… Ah ! le chort de tout le monde n’est pas beau, fouchtre !

Il avait fini de replier ses étoffes. Il se redressa, comme honteux de s’être ainsi laissé surprendre par l’émotion. Il dit sans le moindre accent :

— Je vous remercie madame ; si je repasse en ce pays, j’espère que vous aurez encore l’amabilité d’examiner ma marchandise.

Puis, ayant salué bien poliment, il saisit son fouet et ses chevaux démarrèrent.

Madeleine grondait en s’en retournant à la maison :

— Des femmes pareilles, on devrait les envoyer aux galères. Heureusement qu’il n’y en a guère comme ça, en ces côtés !… Quel pays cela doit être, cette Auvergne !

Le dimanche fut une journée de lumière. Le ciel était bleu ; le soleil donnait la fête. Le vent venait en musant ; il se coulait dans les champs de blé et balançait, tous à la fois, les épis verts barbelés de jaune ou bien ils les secouait un par un comme pour les compter ; puis il remontait et se mettait à papillonner dans les branches.

Les haies s’étaient pavoisées, avaient sorti leurs feuilles les plus fraîches ; les fleurs luisaient, grandes ouvertes et de bel apprêt ; jusqu’aux petites herbes des talus qui s’étaient mises en frais ; il fallait les voir se dresser sur leurs tiges et faire les belles ! Les oiseaux chantaient comme des fous.

Madeleine marchait lentement tenant Jo par la main ; de temps en temps elle le prenait dans ses bras et le portait un petit bout de chemin ; Lalie trottait devant eux et ses cheveux frisés sautaient sur ses épaules.

Un coucou chantait dans un cerisier à un détour de la route ; Lalie s’approcha en tapinois pour l’épier, mais l’oiseau s’envola brusquement et alla se percher plus loin.

Coucou ! Coucou !

La petite se retourna, les yeux illuminés :

— Nêne ! entends-tu celui-ci ? Je pense que je lui ai fait peur !

Elle ajouta, en sautant dans la lumière :

— Je suis contente ! viens Jo !… On s’amuse !… Venez tous les deux !

Jo la rejoignit et se mit à appeler avec elle :

— Coucou ! coucou !… Où es-tu coucou ? Madeleine les regardait courir devant elle et elle les trouvait beaux comme des enfants de riches.

Elle leur avait mis les bas neufs et leurs petites jambes paraissaient au travers ; au dernier moment, elle avait encore cousu à la culotte de Jo une double rangée de boutons de nacre ; sur son bras, elle portait les deux sarraus qu’elle avait achetés au pauvre marchand.

Elle aussi avait fait sa toilette. Elle avait mis sa jupe des dimanches et son tablier de soie. Quand le vent passait, les rubans de sa coiffe lui claquaient sur la figure. Elle marchait en levant la tête et elle était heureuse tant qu’elle pouvait.

Chez la cousine de l’Ouchette, il y avait ce jour-là une demi-douzaine d’enfants. Lalie et Jo parurent les plus beaux. Quelque dépit qu’elles en eussent, les femmes firent compliment à Madeleine ; elle se rengorgea.

On l’avait fait asseoir au bout de la table, un peu à l’écart parce qu’elle n’était pas de la famille ; elle prit Jo sur ses genoux et le fit manger dans son assiette, disant :

— C’est son habitude… il ne goûterait à rien, autrement.

Et elle parla, soutint les plaisanteries des hommes, conta l’histoire de cette femme d’Auvergne qui avait abandonné ses enfants.

La cousine demanda si c’était le mari de cette femme qui avait vendu la toilette des petits.

— Pas toute leur toilette, dit Madeleine, mais quelques morceaux. La cousine observa en serrant ses lèvres minces :

— Je suis allée à sa voiture, moi aussi, mais il vendait trop cher… Chez nous, il n’y a pas d’argent à gaspiller.

Madeleine eut envie de rire.

— Celle-ci, elle est bien toujours la même ! pensa-t-elle. De l’argent pour ces toilettes, je n’ai pas été lui en demander… Je sais où il y en a, moi, de l’argent !

Toute la journée cette idée lui tint le cœur léger. Et le soir encore, sur le chemin des Moulinettes, elle hochait la tête en marchant et elle murmurait :

— J’ai de l’argent, moi ! S’il me plait de le gaspiller ! Si c’est mon bonheur !… J’ai deux cent cinquante francs à la Caisse d’épargne… Qu’est-ce qu’ils font ces deux cent cinquante francs ?… À quoi servent-ils ?

Madeleine fut pendant quelque temps tout contente de la vie.

Cuirassier avait demandé une autre place de facteur ; en attendant qu’elle vint, il travaillait un peu et l’on n’entendait plus parler de querelles ni de ribotes.

Aux Moulinettes, Michel n’était presque jamais à la maison ; même le dimanche on ne le voyait guère. Madeleine s’en réjouissait.

— Il s’amuse, pensait-elle. Ce n’est pas un homme bien sérieux… Tant mieux pour moi ! De la sorte il ne songera pas à se remarier… Cette petite tailleuse ne voudrait pas prendre ma place à la maison.

C’est qu’elle avait eu un moment d’angoisse ! Maintenant elle en riait, car ses craintes lui paraissaient bien chimériques.

Michel ne lui parlait pas souvent, mais toujours de bonne amitié.

Il lui laissait toute liberté. Elle avait la bourse à sa disposition, achetait et vendait à sa guise. Quelquefois elle faisait bien semblant de rendre ses comptes, mais il secouait la tête et disait en riant :

— Inutile… Inutile ! J’ai confiance.

S’il l’eût écouté pourtant il se fût peut-être aperçu qu’elle le trompait. Quand elle lui disait par exemple :

— J’ai acheté pour Lalie une paire de galoches qui m’ont coûté cent sous…

Il n’eût pas fallu beaucoup d’attention pour remarquer que ces galoches étaient de fort jolies bottines valant au moins le double.

De même il n’eût pas été assez benêt pour croire qu’elle n’achetait, par mois, à l’épicier, qu’une tablette de chocolat, puisque les enfants avaient toujours les mains pleines de friandises.

Mais rien ne lui donnait l’éveil. Le travail de la maison se faisait, les enfants grandissaient, la ferme redevenait prospère ; il n’en demandait pas plus long. Il avait l’esprit bien trop occupé ailleurs pour regarder de près ce qui se passait chez lui.

Madeleine s’apercevait de cette insouciance et elle en profitait, la rusée !

Dans le tiroir de l’armoire neuve, deux bourses voisinaient. Pour tous les achats ordinaires, pour toutes les dépenses utiles, elle puisait dans celle de Michel ; mais quand il s’agissait de contenter les enfants, c’était la sienne qu’elle ouvrait. Elle payait avec son argent tout ce qui était pour la douceur, l’amusement, la parure. C’était si commode pour elle d’acheter ainsi et la joie des petits illuminait tellement son cœur !

Une seule chose l’empêchait de faire des folies : sa bourse était mince ; bientôt elle serait au bout de son argent.

Depuis quelques années elle ne rapportait plus ses gages à sa mère, mais elle lui servait une petite rente pour l’aider à vivre. Elle avait aussi envoyé de l’argent à son frère pendant qu’il était au service et, encore maintenant, elle lui donnait une pièce de temps en temps. Elle ne pouvait pas être bien riche !

Il y avait bien ces 250 francs qui dormaient à la caisse d’épargne, mais elle ne songeait pas encore à aller les chercher. Elle comptait :

— Il me reste huit francs. La Toussaint est dans deux mois et Corbier me donnera mon gage… En n’achetant rien pour moi, cela peut encore aller… Je me priverai un peu de leur plaisir, voilà tout… Je me rattraperai cet hiver.

Un dimanche comme elle promenait les enfants sur la route de St-Ambroise, elle avait été rejointe par un certain Bouju, un vieux garçon de trente-cinq ans qui était un peu son parent. En marchant à côté d’elle, il lui avait parlé de sa situation, de ses goûts, des économies qu’il avait faites ; puis il lui avait dit qu’elle serait sage de se marier, qu’elle lui plaisait beaucoup, qu’il se proposait comme épouseur enfin !

— Eh bien ! Si je m’attendais à cela !

Elle s’était arrêtée toute surprise et cette idée de mariage lui semblait si drôle qu’elle s’était mise à rire.

Oui, il avait l’air honnête ce Bouju et son cœur à elle ne battait pour aucun homme… mais, tout de même, elle avait bien ri.

Ce matin-là, Madeleine avait le cœur gros. La veille elle était allée à St-Ambroise et elle n’en avait rapporté aux enfants qu’une livre de miche ; or, ils tenaient maintenant en dédain cette friandise dont ils se contentaient autrefois.

Lalie surtout avait montré de l’humeur, car elle avait recommandé à Madeleine de lui acheter une poupée, une grande poupée que l’on voyait derrière une vitre chez Blancheviraine, la marchande du bourg. Et elle avait piqué juste où il fallait, disant :

— Germaine de l’Ouchette en a trois poupées, elle ! Sa mère lui achète toutes les poupées qu’elle veut… Moi, je n’en ai pas seulement une, puisque Zine a la tête cassée.

Madeleine avait le cœur bien gros et bien lourd. Et, pourtant, elle avait agi selon la raison. Il lui restait juste cinq francs, et la poupée — qu’elle avait bien marchandée, pardi ! en valait trois. La prendre eût été folie, car la Toussaint était encore loin et avec quarante malheureux sous, que peut-on acheter ?

Mais cette Germaine, tout de même ! Trois poupées ! pourquoi pas dix ? Qu’est-ce qu’elle en faisait de ces trois poupées ? Sa mère les lui avait achetées pour qu’elle les fît voir, tout simplement !…

Madeleine se mettait en colère toute seule.

— Celle de l’Ouchette, je la connais ; c’est une glorieuse !… Et puis elle est vexante… Toutes les fois qu’elle me voit, ce qu’elle m’en dit !… Trois poupées ! peut-on gaspiller son argent comme ça !… Elle aura beau faire, elle peut acheter tout ce qu’elle voudra, sa grande Germaine n’en sera ni plus fine ni plus belle… Qu’elle essaye donc de la mettre à côté de Lalie !… À la Toussaint, puisqu’il en est ainsi, si je n’achète pas une poupée de cent sous, je veux perdre mon nom ! Ah ! je lui ferai voir, moi ?…

Elle grommelait en attisant son feu et elle secouait ses pincettes.

Une grosse voix sonna derrière elle.

— Eh bien ! Eh bien ! Je pense que tu en fais du tapage !

Elle se releva en rougissant, puis elle se mit à rire en reconnaissant son frère.

Il était arrivé sans qu’elle l’entendît et il se tenait sur le seuil.

— C’est toi ! dit-elle ; entre donc !

Il s’avança pour l’embrasser. Il riait ; il disait :

— Il fait beau ce matin ; le soleil tombe comme une bénédiction.

Au fond de ses yeux bleus, cependant, une inquiétude rôdait. Madeleine ne s’en apercevait point et elle se réjouissait bonnement de le voir de si bel accueil.

— Où vas-tu par ce chemin-là, mon grand ?

— À la Grand’Combe, chez Rivard, qui m’a demandé. J’ai fait un petit détour pour prendre de tes nouvelles ; on ne te voit pas au Coudray. — J’ai de l’ouvrage, vois-tu ; avec les petits, il n’est pas facile de s’absenter.

Cuirassier avait pris une chaise. Tout un moment il parla de ses occupations ; depuis quelque temps il n’avait pas chômé et cette semaine encore il avait bon espoir d’être employé tous les jours.

Madeleine s’arrêta de travailler ; dans sa tête une idée trottait.

— Sans doute il a de l’argent… il m’en donnerait bien, lui… Je n’aurais qu’à demander.

Et puis elle songea que ce serait mal… qu’elle n’oserait pas, elle, jeune et forte, prendre l’argent de ce pauvre frère qui avait tant de peine à gagner son pain.

— Tout de même, je lui en donnais bien déjà, moi, avant son malheur… d’ailleurs, après la Toussaint je le lui rendrais… Je pourrais tout de suite prendre chez Blancheviraine la poupée dormeuse, qui est de trois francs : c’est Lalie qui serait contente !

À songer cela, elle demeurait les mains inoccupées et ses yeux s’éclairaient. Elle n’écoutait plus son frère ; la tentation ronflait en elle comme une nuée d’orage.

Elle se décida brusquement :

— Alors, comme cela, mon grand, puisque tu travailles tous les jours, tu dois être riche à présent ?

Il eut un petit sursaut et sa pensée, à lui aussi, s’en alla par ce nouveau chemin.

— Riche ? Ah oui !… Si je gagne ma vie, c’est à toute peine.

Il baissa les yeux, répétant :

— C’est à toute peine… à toute peine… Je n’ai jamais le sou en poche.

D’habitude, il n’avait pas besoin d’en dire si long ; avant même qu’il eût parlé, Madeleine lui glissait une pièce. Aujourd’hui elle ne bougeait pas.

— Je suis habillé comme un vagabond ; tu vois, mes espadrilles ne tiennent plus… J’enrage de ne pas fumer…

Elle ne disait toujours rien. Alors, très pâle et les larmes aux yeux, il balbutia :

— Madeleine, écoute-moi… C’est dur ce que j’ai à dire… Madeleine, tu n’aurais pas un peu d’argent ?

— Ah toi, tu sais !

Elle avait jeté cela sur un ton de colère et elle se tenait immobile, tout interdite de ce premier choc.

Lui, fut un moment muet de surprise ; puis il se leva :

— Ah ! bien !… Ma sœur, je te dis au revoir !

Mais il n’avait pas fait trois pas que Madeleine se suspendait à son cou.

— Mon grand, ne t’en vas pas !… Attends que je t’explique… Il ne faut pas se fâcher… De l’argent, je vais t’en donner… Quelquefois on parle trop vite, vois-tu !

Elle l’immobilisait entre ses bras forts et lui faisait violence pour qu’il s’assît. — De l’argent… pour ton tabac… oui, je vais t’en donner, mon pauvre.

Elle avait pris sa bourse et elle en tirait des sous, un à un, comme à regret.

— Tiens, voici quinze sous… est-ce suffisant ?

Il répondit amèrement :

— Un paquet de tabac ne coûte pas tant que cela.

— C’est juste, dit-elle.

Les sous étaient alignés sur la table ; elle en retira cinq et puis elle les remit en rougissant.

Elle avait serré sa bourse tout de suite et, pour oublier bien vite cette scène, elle parlait de sa mère, de Fridoline et elle se moquait de Tiennette, que l’on voyait sur les chemins en compagnie de Gédéon.

Mais lui :

— Madeleine, tu n’as pas compris… et c’est ma faute. J’ai mal parlé ; je me suis servi de mensonges… Je n’ai pas envie de fumer… De l’argent, j’en gagne un peu tous les jours… J’en ai, mais pas assez pour ce que je veux faire. Prête-moi vingt francs… prête-moi dix francs… prête-moi cent sous seulement !

— Cent sous ! c’est toute ma fortune, dit Madeleine.

— Je le les rendrai quand j’aurai un emploi… comme je te rendrai tout ce que tu m’as donné déjà.

— Cela, non, par exemple ! Avec toi, mon grand, je partage et c’est une chose juste. Ce que je t’ai donné, si tu veux me le rendre, que ce soit en amitié.

Puis, inquiète de le voir ainsi tremblant devant elle, elle s’approcha et dit tout bas avec grande douceur :

— Jean, parle-moi ? Tu as le cœur en tourment : dis-moi ta peine et je te consolerai… Si tu veux de l’argent, j’en ai beaucoup à la Caisse d’épargne ; j’irai t’en chercher.

Il lui avait pris une main et il y posait ses lèvres. Ses paroles vinrent, sourdes et comme fêlées.

— Ah oui ! Tiens ! pauvre sœur ! travaille, use tes doigts, use tes yeux… Je suis là, moi… Je prendrai ton argent pour le jeter au vent, et quand tu seras vieille, tu seras à la charité.

— Jean, ne parle pas de la sorte, tu me fais mal !

— Pauvre sœur ! veux-tu savoir où il passe, l’argent que tu me donnes ? Va à Chantepie et demande Violette, la tailleuse. Quand elle sera devant toi, regarde-la de la tête aux pieds ; regarde sa ceinture à boucle d’argent, regarde ses doigts et ses oreilles et son cou… À la main droite, elle a un anneau d’or avec des pierres brillantes : c’est moi qui l’ai acheté… À la main gauche, elle en a deux autres… et qui donc les lui a donnés ceux-là ? et qui lui a donné ses boucles d’oreilles et ses colliers !… Ce n’est pas sa mère et ce n’est pas moi !… Et je l’aime, pourtant ! Je l’aime !

— Mais tu es fou, mon pauvre !

— Je l’aime ! Je suis fou, en effet ! Ouvre les yeux, va ! regarde-moi bien !… Je suis la honte de la famille… un jour ou l’autre, je finirai comme une bête malfaisante.

Madeleine, épouvantée, s’efforçait de lui relever la tête.

— Te tairas-tu, à la fin ! Qu’est-ce qu’il te faut ?… Tu demandais de l’argent… tu en auras… je te donnerai ce que tu voudras… mais tais-toi ! tais-toi !

— De l’argent ! oui, donne-m’en ! donne-moi cent sous… ce sera la dernière fois… Il me manque cent sous pour acheter la montre qu’elle désire.

Il ajouta sur un ton accablé :

— Après cela, les autres lui offriront la chaîne… Je suis lâche ; je ne suis pas un homme : tu le disais bien !

Madeleine vida sa bourse et, sans parler, lui mit l’argent dans sa poche.

— Merci, dit-il ; maintenant je vais m’en aller… Et ce soir, si j’ai fini assez tôt chez Rivard, j’irai acheter la montre ; elle l’aura demain, car elle travaille à Saint-Ambroise celle semaine… Tu ne l’as pas vue passer ici ce matin ? Ton patron l’aura bien vue, lui !… Au revoir ! ne m’embrasse pas ! non… non !… Je ne le mérite pas.

Il s’en alla et Madeleine se remit à l’ouvrage en pleurant. Au bout d’un moment, Lalie entra et se campa devant elle.

— Ah ! tu pleures ! dit-elle ; c’est ton tour ; j’ai bien pleuré hier, moi… Le Bon Dieu t’a punie : cela t’apprendra !… Iras-tu me la chercher, maintenant, la grande poupée chez Blancheviraine ?

Madeleine se pencha vers la petite et la serra avec emportement.

— Eh bien, oui, j’irai ! sois contente ! Ils auront beau faire tous, tu l’auras ta poupée.

Elle venait à l’instant de se décider.

À midi, elle prévint Michel.

— Demain, il faudra que j’aille au marché ; il y a une vingtaine de poulets à vendre, un panier de beurre et des œufs.

Il répondit :

— C’est bon ! je dirai au roulier de prendre tout cela.

Le lendemain, donc, après le marché, Madeleine alla à la Caisse d’épargne retirer vingt francs et elle acheta, chez un marchand de la ville, une poupée plus belle encore que celle de la Blancheviraine.

En revenant, elle prit la route de Saint-Ambroise. Comme elle traversait le bourg, elle vit, par une fenêtre ouverte, deux couturières qui riaient en travaillant. Un peu en arrière, une autre, une grande, se tenait debout, ses ciseaux en main ; et, sur sa poitrine, on distinguait une montre toute mignonne et luisante.

Le cœur de Madeleine sauta de colère.

— Déjà ! Elle l’a déjà, sa montre ! Eh bien, quand je la verrai, je lui dirai ce que je pense ! Je lui apprendrai, moi, à voler l’argent de Lalie et de Jo !

Le soir même elle guetta Violette qui devait passer près des Moulinettes pour revenir à Chantepie. Ce fut en vain ; et ni le lendemain ni le surlendemain, Violette ne passa.

Enfin le vendredi soir, comme Madeleine cueillait des légumes dans le jardin, elle entendit du bruit sur la route ; elle se redressa et reconnut les deux petites apprenties qui, l’air très amusé, jacassaient en marchant. Elle les laissa disparaître, puis elle s’avança sur la route.

— Ah ! Bien ! murmura-t-elle.

Au tournant de la haie, à une centaine de pas en arrière, Violette était arrêtée devant Michel et, la tête penchée, faisait des coquetteries.

— Bien, bien ! je vais me poster plus loin.

Elle se retira silencieusement, revint vers la maison, puis, ayant jeté un coup d’œil aux enfants, fila par les derrières du côté de l’étang.

Elle n’eut pas longtemps à attendre ; Violette venait d’un pas leste ayant hâte de rejoindre ses apprenties. Quand elle fut assez près, Madeleine, franchissant un échalier, s’avança sur le milieu de la route.

— Bonsoir, mademoiselle Violette !

— Bonsoir ! fit la tailleuse et elle s’écarta un peu de son chemin pour passer vite.

Alors Madeleine dit :

— Vous avez l’air bien pressée !

— C’est que je le suis en effet !

— Pourtant, j’aurais quelque chose à vous dire.

— Vous ?

— Oui… ce que j’en fais, ce n’est pas pour mon plaisir… ce ne sera peut-être pas non plus pour le vôtre.

— Ah bah ! dit Violette en s’arrêtant.

Violette dit : Ah bah ! et elle se mit à rire d’un petit rire sec. Ses yeux coururent sur Madeleine de la tête aux pieds.

Si bien que Madeleine demanda avec un peu de colère :

— Qu’avez-vous à m’examiner ? Mon cotillon ne va-t-il donc pas bien ?

— Au contraire ! il fait tout à fait le rond. Ma grand’mère en portail un pareil qu’elle tenait d’héritage.

— Vous avez une bonne langue !

— À votre service !

Elles se regardèrent un bon moment jusqu’au fond des yeux et puis Violette redressa sa jolie tête insolente.

— À votre tour, dit-elle, que trouvez-vous donc sur moi qui ne soit pas à votre goût ?

Madeleine répondit :

— C’est votre montre que je regarde ; je la trouve jolie.

— Voulez-vous la voir de plus près ?

— Merci ; je la vois fort bien. C’est une petite montre à la mode nouvelle ; ce n’est pas une montre d’héritage comme le cotillon de votre grand’mère.

— Vous avez bien dit ça !… mais, qu’elle soit à la mode ou non, ce n’est pas votre affaire.

— Pardon ! je sais depuis quand vous avez cette montre et qui vous l’a donnée… Pas la peine de finasser, ma belle !

Violette se troubla ; le sang monta à ses joues et ses minces narines palpitèrent, toutes blanches.

— Eh bien, après ?

— Vous n’êtes pas fière ! dit Madeleine ; cette montre et ces bagues que vous portez, ce n’est pas vous qui les avez payées…

L’autre hocha la tête et son rire claqua, sec comme un coup de fouet.

— Oh si ! dit-elle, je les ai payées !

Madeleine en fut suffoquée.

— Vous n’avez pas honte ! C’est un gros péché que vous faites… Si votre mère vous entendait !

Mais, dans les yeux noirs, elle vit que l’impudence était souveraine ; comprenant que toute remontrance serait inutile elle changea de ton.

— À partir d’aujourd’hui, vous allez laisser mon frère tranquille ; puisque vous n’avez rien pour vous retenir, ni honte, ni religion…

Violette parla en même temps qu’elle :

— J’en ai autant que vous, toujours !… De votre religion, vous pouvez vous en vanter ! allez donc vous faire baptiser !

— … et puisque vous ne craignez pas votre mère, je veillerai de ce côté. Entendez-moi bien ! si vous recommencez à l’aguicher, je vous baillerai la pénitence, ma petite… Vous pouvez rire !

— Ah ! Ah ! Comment dites-vous ? vous me baillerez la pénitence ? Je voudrais savoir comment vous vous y prendrez ! Vous me battrez, peut-être ?… Vous avez bien la taille qu’il faut et la figure !… Non ?… Vous ne me battrez pas ? Alors, comment ferez-vous ?

Oui, comment ferait-elle ? Madeleine se trouva interdite sous les yeux insolents de l’autre. Tout de même elle dit :

— Je vais commencer par prévenir mon frère ; il connaîtra votre conduite.

— Il la connaît peut-être mieux que vous !

— Il saura, que le jour même où il vous a fait cadeau d’une montre, vous avez écouté un autre galant ; je lui dirai que vous étiez tout à l’heure avec Michel Corbier…

— Allons donc ! fit Violette avec un ricanement ; vous êtes jalouse ; il fallait l’avouer tout de suite.

— Vous vous trompez. Laissez mon frère en paix et, sans rien craindre de moi, vous pourrez suivre le chemin qui vous plaira. Mais si vous le tourmentez encore…

— Vous m’espionnerez… Par tous les moyens vous me ferez tort auprès de votre patron… Je sais pourquoi !

Violette s’était avancée la figure si méchante qu’elle en était laide.

— D’autres ont été jalouses de moi, dit-elle, mais pas encore des guenuches comme vous !

Madeleine la laissait aller, sans grand dépit. Alors elle s’avança encore et, avec son mauvais rire :

— Écoutez-moi ! À ce jeu vous n’êtes pas de force… Puisqu’il n’y a rien pour vous retenir — c’est comme cela que vous parlez, n’est-ce pas ? — puisque rien ne peut vous retenir, ni la honte, ni la religion, ni la crainte de votre mère, eh bien, c’est moi qui vous baillerai la pénitence !… Dès maintenant, je vous engage à vous déshabituer des Moulinettes.

Madeleine blêmit et ses mains montèrent à sa gorge.

— Qu’est-ce que vous dites ? qu’est-ce que vous osez dire ?

— Ne vous frappez pas ! ne criez pas comme cela, voyons !… Je suis bonne fille ; je vous préviens un mois avant la Toussaint… Vous aurez le temps de chercher une autre condition.

— Mais vous ne savez pas… vous ne pouvez pas imaginer…

— Mais si ! parfaitement… Je sais, j’imagine ; et c’est à cause de cela que je vous ferai partir. Cela vous apprendra d’ailleurs à vous mêler de vos affaires.

Madeleine balbutia, étranglée :

— Non, ce n’est pas ce que vous croyez… Je ne suis pas jalouse, allez ! C’est à cause des enfants… Oh ! vous ne seriez pas assez méchante !

— Les enfants ? Allons donc ! que me racontez-vous là !… Vous n’êtes pas leur mère ; vous n’êtes rien pour eux… Qu’est-ce qui vous prend ? vous voulez me battre ?

— Taisez-vous !… Mademoiselle Violette, taisez-vous !

— Mademoiselle Violette, maintenant !… Mais rien n’y fera ! Vous partirez, ma belle ; et, quand vous serez partie, vous ne verrez ni le père ni les enfants… je vous ferai défendre l’entrée de la maison.

— Ah ! je t’étranglerais, mauvaise !

Madeleine avait jeté ses mains en avant… Mais l’autre s’en allait, sa petite tête dressée et brillante comme une tête de vipère.

— Madeleine Clarandeau, dit-elle, vous avez commencé ; vous avez eu tort… J’entends que vous me portiez en votre souvenir.

Et puis elle murmura :

— Mon gentil parrain, vous qui vous tourmentez à cause de cette fille, vous qui prenez tant de peine pour épingler des bouquets à sa coiffe, mon gentil parrain, vous allez être content !

Le lundi, Michel commença la guerre.

Dès le matin il chercha noise à Madeleine. Le soir il revint à la charge, sans l’ombre d’un prétexte et sans même attendre que les valets fussent partis.

Les jours qui suivirent ce fut la même antienne. Alors une inquiétude mortelle commença de ronger Madeleine. Par moments elle essayait de se rassurer.

— Il n’osera pas, se disait-elle ; pour me chasser il lui faudrait une raison… Je crois, d’ailleurs, qu’il commence à s’apaiser.

Et puis Violette passait par là ou bien elle écrivait et, tout de suite après, revenait le gros temps.

Madeleine ne répondait rien à Michel. Le plus souvent elle n’entendait même pas ses paroles. Le sang lui sautait aux joues et puis il fuyait aussi vite ; son cœur devenait froid ; de temps en temps, après un grand battement douloureux qui résonnait dans sa poitrine comme un coup de marteau, il s’arrêtait net pour repartir ensuite sur une cadence affolée. Ses jambes devenaient subitement molles, sa vue se brouillait et toutes ses idées se fondaient en une angoisse étrange qui ressemblait à l’angoisse de la mort.

Quand les hommes étaient partis, elle apaisait son malaise à force de larmes.

Elle ne finissait plus aussi bien sa besogne. Comme elle avait, plus qu’à l’habitude, le souci de ne pas mécontenter Michel, elle passait plus de temps qu’il n’en fallait aux choses vers lesquelles l’attention du patron avait coutume de se porter ; et, pour le reste, les jours n’étaient pas assez longs. Ainsi elle essuyait bien encore, et avec grand soin, ces vieilles choses de la cheminée, ces vieilles choses assez laides dont elle avait la garde depuis la mort du père Corbier, mais les chaises, les lits, les armoires à belles ferrures, elle ne les touchait plus que rarement et d’une main rapide.

Il lui arrivait de s’asseoir, et de prendre Jo sur ses genoux et de rester ainsi un long moment. Quand l’enfant consentait à se laisser bercer, quand il s’endormait sur son épaule, quand la petite haleine tiède venait lui caresser la figure, une torpeur douce s’emparait d’elle et elle avait encore, dans un oubli de tout, un moment de grand bonheur.

Michel la contrariait en toute occasion ; il s’affirmait le maître, durement. Sur un ton qui n’admettait pas de réplique il fit, un matin, commandement à Madeleine de préparer les hardes de Lalie pour qu’elle pût aller à l’école à partir de la Toussaint.

À vrai dire il était temps : Lalie avait sept ans bien sonnés. Mais comme elle était seule pour aller à St-Ambroise, Madeleine, jusqu’à présent, avait réussi à la garder à la maison. Elle lui avait appris à lire, à compter et même elle lui avait acheté à la ville des cahiers à modèles tout faits sur lesquels la petite s’essayait à jouer de la plume ; et Madeleine était contente parce que Lalie laissait espérer une belle main d’écriture.

À la rentrée du mois d’octobre, le père avait bien parlé d’envoyer la fillette à l’école, mais Madeleine s’y était opposée à cause de la longueur de la route et du mauvais temps d’hiver. Michel avait cédé. Et voilà que maintenant il revenait sur sa parole sans donner aucune raison nouvelle.

— Lalie ira à l’école à partir du premier lundi de novembre. Veillez à ce que ses hardes soient prêtes.

— Le premier lundi de novembre, où serai-je ? pensait Madeleine ; nous sommes à quinze jours de la Toussaint où mon gage prend fin et il ne me parle pas d’un nouveau marché.

Michel en effet gardait le silence à ce sujet et c’était la grande frayeur de Madeleine.

Pourtant, un jour, à table, comme il venait de faire des projets pour l’année suivante, il dit avec brusquerie.

— Quant à vous, Madeleine, qu’avez-vous décidé ?

Elle ne répondit pas, recula et tourna le dos pour attiser le feu.

— Que comptez-vous faire ? Vous ne m’avez pas encore dit si vous vouliez rester chez moi… Il est temps de le savoir ; je veux être fixé tout de suite… Voici ma parole : si vous restez, ce ne sera pas au même prix : j’entends diminuer votre gage.

Il parlait de haut et d’une voix maussade pour qu’il n’y eût pas de méprise possible : il ne voulait plus de sa servante et s’il lui offrait encore marché, c’était pour que le refus vînt d’elle, non de lui. Les valets écoutaient, très surpris ; Gédéon se retenait pour ne pas parler et ses yeux disaient sa colère.

Michel reprit :

— Vous êtes sans doute capable de gagner beaucoup d’argent ; mais vous donner un fort gage n’est plus à ma convenance.

Madeleine, le dos toujours tourné, demanda d’une voix blanche :

— Quel est donc votre prix ?

Il hésita, car il n’avait pas prévu cette question directe ; il dit enfin :

— À la servante que je gagerai… je ne donnerai pas plus de 200 francs.

Aussitôt Madeleine se retourna et, les regardant tous :

— Marché fait ! dit-elle.

Michel eut un sursaut ; il ouvrit la bouche pour protester, mais rencontrant les yeux des valets il devint rouge et dit d’une voix orgueilleuse :

— C’est bon ! ma parole compte toujours ! N’en parlons plus !

Ce jour-là Madeleine mangea de bon appétit, fit toute sa besogne et, quand la nuit fut venue, elle dormit huit heures d’affilée.

Hélas ! dès le lendemain, l’attitude du patron fut telle que son angoisse revint plus âpre, plus pressante d’avoir été un moment refoulée.

Il lui parut qu’elle ne pourrait pas rester aux Moulinettes ; tous les marchés du monde n’y feraient rien. Elle aurait beau être sourde et muette et humble et lâche, elle ne pourrait échapper à cette folle inimitié.

Elle qui n’avait jamais été malade sentit qu’elle le devenait. Elle ne mangeait plus ; elle ne dormait plus ; une étrange lassitude lui cassait les membres.

Un matin, Gédéon qui s’était levé de très bonne heure trouva la porte du corridor ouverte. Comme il sortait, très intrigué, il buta contre Madeleine ; elle était assise à terre et luttait contre un évanouissement.

Le soir tombait, un soir d’octobre, beau comme un soir d’été, mais d’une beauté plus proche, plus intime, plus frissonnante. Le vent, qui avait été fort durant toute la journée et qui avait cueilli des feuilles innombrables venait de s’endormir ; seules quelques hautes cimes frémissaient encore, toutes rousses dans le brouillard doré des derniers rayons du soleil.

Michel mesurait l’heure à l’allongement des ombres. Toute la soirée il avait travaillé dans le pré derrière les bâtiments, éclaircissant les haies broussailleuses, étêtant les arbustes, coupant les ronces et les chèvrefeuilles : maintenant il était passé dans l’ouche aux chèvres et il achevait d’approprier les cheintres envahies durant l’été par une végétation hâtive et drue. À grands coups de faucille il abattait les herbes sèches, les ravenelles, les derniers chardons et les tiges rouillées des fougères.

De temps en temps il se redressait pour écouter et ses regards s’en allaient vers la route. Violette devait passer aux Moulinettes en revenant de St-Ambroise et il l’attendait ; l’heure approchait où elle allait venir.

— Encore un petit moment. Quand la brume d’eau sera levée autour de l’étang, elle sera dans ma vue.

Toutes ses pensées, jeunes, ardentes, partaient en folle cavalcade.

Près de la maison sonna la voix de Madeleine. Michel l’entendit et son humeur fut prompte à se lever.

Celle-ci, pourquoi était-elle encore chez lui ? Il ne pourrait même pas la renvoyer à bout de gage : le marché était fait et revenir sur sa parole eût été un déshonneur trop grand.

Cependant quel tort ne lui avait-elle pas fait dans l’esprit de Violette !

Voilà, aussi, c’était sa faute à lui, Michel ! Dès les premiers temps il avait laissé cette grosse fille prendre puissance en sa maison ; maintenant elle se carrait en la maîtresse place et elle prétendait régenter tout le monde. Eh bien ! on allait voir !

— Je suis le maître, et le seul !… Je finirais par tomber en dérision !… Je la ferai bien partir… elle le mérite ; ce sera bonne justice.

Il murmurait ces paroles pour s’affermir en sa résolution. Quand Violette était devant lui, sa rancune flambait haut, mais dès qu’il était seul, il lui fallait bien l’attiser un peu…

C’est qu’il y avait trois années de dévouement et de bonne amitié, il y avait la prospérité de sa maison, le bonheur de ses enfants et puis, peut-être, encore autre chose qui n’était pas tout à fait oublié.

— C’est la justice, c’est la bonne justice.

Il lui fallait se le répéter que c’était la justice…

Ayant achevé le tour des cheintres il jeta sa faucille, prit une fourche et rassembla tout ce qu’il avait coupé en un grand bûcher ; puis, afin de détruire toutes ces herbes porteuses de mauvaises graines, il y mit le feu. Une flamme claire ronfla, mordit les fougères sèches et les menues broussailles, puis elle baissa un peu et une fumée très blanche, très lourde, née des branches vertes, monta lentement.

Lalie, occupée à jouer dans la cour, vit cette belle et haute fumée. Elle traversa la maison, parut à la porte du corridor.

— Nêne ! Nêne ! Il y a un grand feu dans le pré ; j’y vais voir.

Madeleine répondit :

— Non ! Reste ici : lu verras tout aussi bien ; là-bas tu pourrais te brûler.

Michel entendit cette réponse et la trouva prudente. Mais, aussitôt, il se reprocha son approbation ; un mauvais orgueil lui fit crier :

— Lalie ! viens voir mon brûlot !

Et ces paroles n’étaient pas de douces paroles d’invitation mais des paroles de rudesse et de défi, des paroles lancées très fort pour porter loin. Elles passèrent par-dessus la tête de l’enfant, elles résonnèrent dans la maison et, contre le cœur de Madeleine, choquèrent dur.

Lalie déjà prenait sa course.

— Nène ! j’y vais : papa l’a dit.

Michel, maintenant, rassemblait les feuilles mortes et les bourrées sèches dont il avait fait de petits tas dans le pré. Chaque fois qu’il en apportait une brassée, la flamme se réveillait, pépiait joliment et d’innombrables étincelles montaient.

Lalie tournait autour du brûlot en battant des mains. Michel qui avait ramassé des châtaignes précoces les lui installa dans un petit tas de cendre chaude qu’il tira à l’écart du brûlot. En attendant qu’elles fussent cuites, l’enfant prit à courir dans la fumée.

— N’approche pas trop, dit Michel ; la flamme pourrait t’atteindre.

La petite s’arrêta et, avec une branchette, remua les châtaignes.

Il restait encore vers le haut du pré un gros monceau de broussailles ; Michel alla le chercher ; mais dès qu’il eut piqué sa fourche, il la lâcha et remonta sur la route.

Violette arrivait.

Quand elle fut à sa hauteur elle s’arrêta, laissant les apprenties s’éloigner.

— Bonsoir ! dit-elle ; vous m’avez donc entendue venir ?

Il répondit et sa voix chantait :

— J’ai l’esprit plein de vous tout au long des jours et, où que vous soyez, dès que vous vous levez pour venir vers moi, j’entends votre pas. Mon cœur porte cent fois plus loin que mon oreille.

Elle renversa la tête, offrant sa gorge gonflée et elle murmura d’une voix languissante :

— Pour faire des compliments, vous n’en craignez pas un.

— C’est que pas un n’a autant de tendresse que moi. Si vous saviez combien les heures sont lentes pour moi quand je suis loin de vous !

Elle sourit et s’approcha de lui jusqu’à le frôler.

— Moi aussi, dit-elle, je pense à vous… Je suis contente de vous rencontrer ce soir : j’ai à vous dire que je vous ai trouvé une nouvelle servante, une femme d’âge qui pourrait entrer chez vous tout de suite, dès la Toussaint.

Michel fit un geste de colère.

— Ah oui ! parlons-en ! Je me suis joliment fait attraper l’autre matin !

— Quoi donc ? Qu’y a-t-il ?

— Il y a que j’ai fait un nouveau marché, pour un an, avec celle de chez moi.

Violette sursauta comme si elle eût marché sur une épine et la méchanceté s’alluma en ses yeux.

— Vous plaisantez, dit-elle sèchement ; vous voulez me faire rire.

— Je n’y pense pas, malheureusement !

— Alors ?… Vous m’aviez pourtant promis !

— Parbleu, oui ! et de grand cœur ! Mais quoi, je ne me suis pas méfié… J’ai offert un prix risible et elle m’a pris au mot. Ce que j’en faisais c’était pour ne pas lui faire affront.

— Merci bien ! vous préférez qu’elle me fasse affront à moi.

Elle fit mine de s’éloigner et Michel supplia.

— Violette !… Violette !… Je vous en prie !… Il ne faut pas m’en vouloir.

Et il ajouta d’un ton triste et lâche :

— Je vous ai fait une promesse… Je tâcherai de la tenir ; je chercherai l’occasion.

— C’est bien simple et il n’est pas besoin de chercher : à la Toussaint, prenez la servante que je vous indique.

— Ce n’est pas possible ! il y a un marché…

— Peuh ! c’est ce qui vous arrête ?

— Oui… chez nous, les marchés ont toujours tenu… Mais peut-être s’en ira-t-elle d’elle-même : je le préférerais.

— Moi pas ! dit Violette. Si vous aviez réellement envie de la chasser, les raisons ne vous manqueraient pas ; d’abord, elle vous vole.

— Cela non ! dit Michel.

— Non !… Pauvre homme !

Elle le regarda avec une sorte de pitié et elle se mit à lui conter les mauvaises histoires de Boiseriot. Mais comme il hochait la tête, toujours incrédule, elle s’impatienta et jeta nettement :

— Et puis, moi, j’en ai assez ! Si vous voulez que j’écoute vos compliments, vous vous priverez d’une servante aussi jeune.

Michel lui avait pris les mains et de force il les retenait en les siennes.

— Violette !… Violette !… C’est entendu… Cela s’arrangera… Si vous vouliez, c’est vous qui tiendriez maintenant la maîtresse place en ma maison ; s’il y avait une servante, elle serait sous votre commandement. Écoutez-moi…

Elle eut une parade de tête, mais il continua, plus pressant.

— Vous savez combien je vous aime pourtant ! Si vous m’aimez aussi, pourquoi ne voulez-vous pas être ma femme ? Pourquoi attendre et laisser passer notre jeunesse ?

La réponse n’eut pas le temps de venir.

Dans le silence du soir un cri monta, brusque, atroce, fou, un cri prolongé d’horrible épouvante et de souffrance indicible. Et puis, presque aussitôt, un autre, plus grave, plus rauque, le cri d’une bête traquée qui prend son élan et bondit.

Michel se sentit fléchir sur ses jarrets ; il leva la main, jeta d’une voix grelottante :

— Malheur à moi ! ma petite brûle !

Il se rua, perça la haie, se précipita dans le pré vers cette nappe de fumée où s’agitait une torche vivante.

Dans l’ouche, Madeleine, aussi courait. Le cri de l’enfant l’avait mise debout, l’avait jetée hors de la maison et il l’amenait, la poussait, la portait avec une vitesse incroyable. Et, de sa gorge, un autre cri sortait en réponse, ce cri rauque de louve hurlant à la mort.

Son tablier à la main elle se jeta sur l’enfant, roula avec elle sur l’herbe, éteignit la flamme par gestes fous, avec ses jupons, avec ses mains, avec tout son grand corps.

Et puis d’une secousse, elle fut debout. Sur ses bras l’enfant se tordait et poussait une haute plainte déchirante.

Michel arrivait, tremblant, défait ; elle ne le regarda pas ; elle prit la course.

Pieds nus, une grosse mèche de cheveux déroulée sur son dos, elle courait d’un côté, puis de l’autre, sans but, avec des saccades, des zigzags de démence.

Comme Michel, dans son impatience de savoir se mettait à la poursuivre, elle fila vers l’étang, les bras hauts, offrant au vent les morsures du feu. Elle disparut derrière une haie, puis revint.

Violette, elle aussi, était accourue dans le pré ; elle se tenait près de Michel, sur le routin de l’ouche. Madeleine, les yeux terribles, fonça droit sur le couple. Eux s’écartèrent, la devinant folle, prête à griffer, à ruer, à mordre. Et farouche, tous ses cheveux au vent, elle passa entre eux d’un bond, emportant vers la maison son lamentable fardeau hurlant.

Le médecin n’arriva que le lendemain matin à la pointe du jour. La plainte de la petite montait encore, inexorable. Par moments elle se faisait moins aiguë, elle baissait et l’on aurait bien dit qu’elle allait s’éteindre, mais brusquement elle renaissait, plus vive, plus déchirante.

— Nêne ! Nêne ! J’ai bobo !… Guéris-moi Nêne !… Nêne !

Le médecin examina longuement le petit corps en souffrance. Le feu avait pris dans les jupons, probablement pendant que l’enfant était accroupie à regarder cuire ses châtaignes. Le sarrau de cotonnade, surchauffé à l’avance, avait flambé comme du papier, brûlant tous les cheveux, la joue, le cou, les mains. Le côté gauche surtout était atteint ; quelques secondes de plus et tout le corps n’eût été qu’une plaie.

— Elle n’est pas en danger, dit le médecin ; les brûlures semblent superficielles. Mais il était temps d’arriver !

Ce médecin était un jeune à l’air glorieux. Il fit un pansement mais, à l’idée de Madeleine, il s’y prit mal, allant trop vite et trop rudement. Quand il eut fini, il se frotta les mains comme s’il eût été très content.

— Ce ne sera rien… C’est très douloureux, mais il ne faut pas s’effrayer pour si peu. Vous entendez, madame ! Vous êtes là à trembler, à vous énerver… il ne faut pas ! Regardez-moi donc : cela ne me fait rien à moi !… les cris ne me font rien !… On se maîtrise, que diable !

Derrière Madeleine qui avait repris sa place au chevet de l’enfant, il bavardait, laissant entendre qu’il revenait de loin et que son savoir était grand. Michel, les oreilles pleines de cette plainte qui n’en finissait pas, faisait effort pour écouter avec politesse ; il hochait la tête comme pour approuver bien qu’il n’entendît que des bouts de phrases auxquels il ne comprenait goutte.

— À Paris… là-bas… à l’hôpital… vous ne vous imaginez pas !… Dans mon service… À Paris, j’en ai entendu… Je me souviens d’une femme… toute brûlée, des cloques comme des vessies… C’était à Saint-Louis… et, notez bien, de l’asphyxie… Un confrère proposait l’acide picrique… J’ai dit : non !… Je l’ai sauvée… À Paris dans les hôpitaux… des cas intéressants chez les grands brûlés !

Madeleine se retourna, hérissée, et elle lui cria dans la figure :

— Les grands brûlés ! les grands brûlés ! guérissez donc seulement celle-ci qui est petite… Puisque vous en savez si long, empêchez-la donc de souffrir !

Le petit médecin se mit à rire jaune, toute sa jactance fauchée. Et il s’en alla, disant à Michel :

— Elle n’est pas commode, votre bourgeoise.

Dès qu’il fut sorti, Madeleine appela Gédéon.

— Va-t’en à l’Hardilas, dit-elle, et ramène Julie la Rouge qui traite pour le feu. Il faut tout essayer.

Michel qui rentrait, murmura :

— Que voulez-vous qu’elle fasse après le médecin ?

Madeleine ne broncha, ni ne répondit. Elle ne lui avait pas encore parlé ; elle ne s’occupait pas de lui.

Il reprit un peu plus fort :

— Le temps des sorciers est passé.

Puis comme elle ne répondait toujours point, il s’enhardit jusqu’à avancer tout près du lit.

— Madeleine, dit-il, vous devez être morte de fatigue. Je vais prendre votre place… Je lui soutiendrai la tête aussi bien que vous et, s’il faut la promener, je la promènerai… Entendez-vous, Madeleine ?

Elle se détourna comme elle s’était détournée vers le médecin ; elle ne dit rien cette fois, mais son regard fut si implacable que Michel recula.

La sorcière de l’Hardilas vint dans la matinée, à moitié aveugle, très vieille, très sale et l’air méchant.

Tout de suite, elle indiqua son remède : trois araignées, trois limaces, trois lombrics coupés en sept morceaux, sept feuilles d’ache et sept gousses d’ail ; enfermer tout cela dans un petit sac et mettre le sac sous l’oreiller.

— Tu entends ma fille ?… sous l’oreiller.

— Oui, oui, j’entends ! dit Madeleine.

— Eh bien, maintenant, retire-toi, je te conjure.

— Où faut-il que j’aille ?

— Sors de la maison. Il faut que je souffle sur le mal… en disant des choses que tu ne dois pas entendre… Allons, va-t’en !

La vieille s’impatientait ; elle s’approcha du lit, repoussa brusquement la couverture. Lalie, qui venait de s’apaiser un peu, jeta un cri.

— Nêne !

Madeleine revint.

— Je suis là, ma petite.

— Nêne ! elle m’a fait bobo !

— C’est vrai aussi !… dit Madeleine tout de suite courroucée ; pourquoi allez-vous si vite ? Si vous venez pour lui faire du mal, il faut me le dire.

La vieille le prit de haut ; elle avait l’habitude d’être flattée, et, dans beaucoup de maisons, on la redoutait tellement qu’elle avait fini par croire à sa force de sortilège.

Elle recula, fit des gestes bizarres en marmottant.

Alors Lalie prit peur de cette grande vieille si laide qui agitait ses mains crochues et Madeleine gronda.

— Avez-vous bientôt fini d’appeler vos garous ?

La sorcière sembla vouloir sauter au plafond ; elle se mit à glapir :

— Serpent rouge et lézard d’eau !… garous blancs !… p’tits ! p’tits ! garous noirs ! garous poivrés !…

Madeleine la reconduisit si rudement à la porte que la fin du chapelet lui resta dans la gorge, faute d’haleine.

Michel arrivait par le jardin. Madeleine, les bras raidis, cria en le regardant dans les yeux :

— Tout le monde s’y met, donc, contre cette petite ! Après le jeune, c’est une vieille ; après le médecin, c’est la sorcière ! Je vous ai assez vus, tous, tant que vous êtes !… Allez-vous-en !… Allez-vous-en !

Michel, interdit, balbutiait :

— Mais… celle-ci… c’est vous qui l’avez fait demander !

Elle ne répondit pas à l’observation ; elle ne sembla point l’avoir entendue. Ses yeux devinrent d’acier ; elle écarta les bras et ses grandes mains s’ouvrirent.

— Je ne veux plus personne ici ! personne ! Le premier qui entre, je lui saute à la figure.

Et, comme Michel approchait, elle lui jeta la porte au nez.

Huit jours durant, la maison fut inabordable.

Les hommes mangeaient dans la chambre de Michel ; pour entrer ils passaient par la porte de derrière, en assourdissant leurs pas. Madeleine ne s’occupait plus d’eux ; elle ne s’occupait ni de la cuisine, ni du ménage, ni de ses bêtes, ni d’aucun travail. Tant que dura la plainte de l’enfant, elle demeura au chevet du lit, obstinée, jalouse, méchante, les yeux larges et secs.

Le matin de la Toussaint cependant, comme la petite était partie en un sommeil profond, elle ouvrit la porte du corridor et, silencieusement, passa dans la chambre aux hommes. Ils finissaient de manger ; Michel venait de compter le gage des valets et il versait du vin pour marquer le départ de Gédéon qui s’en allait au régiment.

Ils la regardèrent sans rien trouver à lui dire. Enfin Michel demanda tout de même.

— Est-ce qu’elle dort ? La nuit a été bonne, il me semble ?

Et il attendit anxieusement la réponse ; mais la réponse ne vint pas.

Madeleine se tourna vers Gédéon.

— Alors tu quittes le pays, dit-elle ; où t’emmènent-ils, mon pauvre ?

Le jeune homme répondit d’un air brave :

— Pas au bout du monde ! Je vais à Angers, au régiment de dragons.

— Cela me fera chagrin, dit-elle, de ne plus te voir ici.

Michel risqua :

— J’espère bien qu’il viendra nous faire visite à chacune de ses permissions.

Puis il posa sur la table une petite pile de louis.

— Voici votre gage à vous aussi, Madeleine… Vous pouvez en avoir besoin.

Alors pour la première fois depuis huit jours, elle lui parla.

Je vous remercie, dit-elle ; j’en ai besoin en effet.

Elle prit un louis qu’elle tendit à Gédéon.

— Tu vas sans doute à St-Ambroise ?… oui, n’est-ce pas ?… Eh bien, fais-moi l’amitié de passer chez Blancheviraine : tu choisiras ce qu’il y a de plus beau pour l’amusement d’une petite.

Michel fit un geste pour protester, mais elle haussa la voix, marquant sa volonté.

— Ce qu’il y a de plus beau, tu m’entends bien ; et puis tu me l’apporteras.

— Bon ! dit le jeune homme, tu auras cela dans la soirée.

Michel était devenu très rouge ; mais son orgueil n’osait plus chanter haut. Ce fut timidement qu’il proposa :

— Par la même occasion, on ferait peut-être bien de mander le médecin ; je serais content qu’il vînt une autre fois.

— Pour qu’il la fasse souffrir encore !… Cela ne lui fait rien à ce monsieur de voir souffrir les enfants !

— Mais on pourrait aller en chercher un autre… le vieux de St-Ambroise, par exemple ?

— Eh bien, à votre désir, dit Madeleine.

Et elle tourna les talons.

Le nouveau médecin arriva dans l’après-midi ; pas bien vite celui-là et sans grands embarras.

C’était un petit vieux timide et sensible qui n’avait pas une grande réputation. Il ne fallait pas aller le chercher pour une blessure, car la vue du sang lui faisait mal. On disait qu’il n’avait pas fait de grandes études et que sa longue pratique ne lui avait pas appris grand’chose. Mais il avait tout de même ceci pour lui que, s’il guérissait peu de malades, il n’en tuait presque jamais.

Devant le lit où Lalie dormait toujours il se mit à parler bas.

— La pauvre mignonne… elle dort… il ne faut pas la réveiller ; il ne faut jamais réveiller les malades… C’est une brûlure, m’avez-vous dit ?… Pauvre petite bonne femme ! elle a dû souffrir un martyre… Je ne la dérangerai pas… Vous mettez de l’huile d’olive, n’est-ce pas ?

Madeleine répondit péniblement :

— Oui… de l’huile d’olive… c’est ce que je mets.

Elle s’était assise à côté du lit ; ses jambes étaient devenues molles, sa tête pesait ; elle ne soufrait pas, au contraire, ce ronronnement du médecin était sur sa peine comme un baume.

— C’est tout à fait ce qu’il faut… Continuez… et veillez à ne pas l’écorcher en la soignant… Ce sont les mains qui ont du mal et la joue gauche… Cela ne sera peut-être rien… Il faut l’espérer… Une si belle petite fille, ce serait grand dommage si elle restait défigurée ! Il faudra la distraire maintenant et la faire bien manger. Elle sera vite guérie… eh oui !… eh oui… C’est moi qui vous le dis : elle sera vite guérie… Les petits, il y a plaisir à les soigner… Comme elle dort ! Dites-moi, elle ne s’est pas beaucoup reposée, les nuits passées ?

Se détournant pour recevoir la réponse, il vit que Madeleine dormait elle aussi ! Écrasée de fatigue, elle dormait la bouche ouverte, sans presque respirer et elle était si blanche qu’on eût pu la croire morte.

Le médecin la montra à Michel, puis il fit « chut ! » et il sortit sur la pointe des pieds.

Assez vite Lalie cessa de souffrir et redevint joyeuse. Mais le feu laissa tout de même sa trace ineffaçable. Les cheveux repoussèrent, la joue droite redevint blanche et lisse, mais du côté gauche une grande balafre rouge resta, marquée pour toute la vie. Et les mains aussi, les jolies petites menottes aux beaux ongles se couvrirent d’une peau trop lisse et sans souplesse ; jamais les doigts, si lestes auparavant, ne s’ouvriraient complètement.

Quant à Madeleine elle ne se remit pas non plus tout à fait de cet ébranlement. Ce fut comme si son cœur eût été touché par le feu ; certaines fibres se desséchèrent et moururent.

À part les enfants toute chose lui devint indifférente. Elle était à nouveau la maîtresse en la maison. Michel subissait sans mot dire son autorité froide et il se tenait devant elle avec plus de timidité que les valets. Elle ne lui marquait point d’inimitié en ses paroles, mais, quelquefois, aux heures où il se montrait le plus humble et le plus aimable, le souvenir atroce lui passait dans l’idée et elle levait vers le jeune patron, au cœur changeant, des yeux secs qui ne pardonnaient pas.

L’hiver vint. Jo eut la rougeole.

Boiseriot prenait le café chez Violette. Ils avaient déjeuné en tête en tête, la mère de Violette étant occupée dans le bourg à une lessive.

Toute sa ruse au guet, Boiseriot questionnait Violette. Chaque parole qu’il lançait cachait un piège où elle ne pouvait manquer de se prendre… mais jusqu’à présent elle avait tout esquivé et quant à lire en ses yeux, c’était chose impossible.

— La mâtine, pensa Boiseriot, elle a de l’aplomb ! Je n’arriverai pas à connaître ses idées.

Il perdit patience.

— Toi, ma filleule, dit-il, tu n’es pas facile à confesser ; celui qui y réussira sera plus fin que moi.

Et puis quittant ce ton chagrin, il leva la tête pour l’attaque directe.

— Pour te confesser, toi, il faudrait un vieux curé bien rusé qui en aurait entendu de toutes les couleurs et qui saurait démêler sa laine… Non, ce n’est pas un jeune abbé qu’il te faut, n’est-ce pas, petite ?

Violette eut un vif mouvement de tête, elle devint blanche et sa parole siffla.

— C’est à cela que vous vouliez en venir ?

Il eut l’air très surpris.

— Mais tu te fâches, je crois bien !… Qu’est-ce que je t’ai dit ? Je ne vois pas…

Elle lui coupa la parole violemment.

— Inutile de faire l’innocent !… C’est donc pour me honnir vous aussi que vous êtes venu déjeuner avec moi ? Sachez que je ne suis pas d’humeur à vous laisser ce plaisir.

Elle s’était levée et rangeait bruyamment des verres sur le dressoir. Lui, tapotait sur la table, laissant passer l’orage.

— Ah ! vous voulez me faire de la morale !… Violette, on dit ceci… Violette, on dit cela… Je m’en moque ! je m’en moque ! je m’en moque !

Un verre se cassa avec un bruit clair. Violette se tut, soudain calmée ; puis elle fit un pas de danse et éclata de rire.

— Ah mon beau parrain ! vous avez tout de même raison : ce petit abbé n’était pas bien fin !

— Je ne comprends pas, dit Boiseriot ; il y a donc une histoire ? Je ne sais rien, moi !

Mais elle haussa les épaules.

— Vous ne savez pas !…

Elle s’était approchée de lui, et au fond de ses yeux se levait une flamme d’impudence téméraire. Elle avait envie de crier :

— Allons donc ! vous mentez ! vous mentez toujours, vous !… Moi, quelquefois, je dis la vérité… J’ose !… Vous ne savez pas ? Eh bien sachez qu’il y avait ici un jeune abbé tout rose avec des cheveux de soie et des mains fines, des mains blanches comme du sucre. Il me voyait souvent, quasi tous les jours ; d’abord il ne bougeait pas ; mais moi, à cause de ses cheveux, de ses mains, de ses yeux innocents, j’ai désiré qu’il fût en éveil… J’ai secoué mes jupes autour de lui et petit à petit il s’est mis à avoir cet air égaré qu’ils ont tous… et il est venu comme les autres. Il est venu, mais à cause de l’idée de péché qui le tourmentait il s’est mis à déraisonner et à faire des folies… et il s’est fait surprendre.

Maintenant il est parti, très loin, je ne sais où et moi je reste avec ce bouquet sur ma coiffe. Mais je m’en moque !

Oui, en vérité, elle avait envie de crier cela, par bravade…

— Vous ne savez rien, mon parrain ? Alors, c’est que vous êtes venu aux nouvelles ?

— Si tu veux… On m’a dit que tu n’avais plus tes apprenties ?

— Je n’ai plus d’apprenties en effet… et je n’ai plus de pratiques… et, ce qui est le plus triste, je n’ai plus de galants ?

— Oh ! Cela !

— Il y a de quoi pleurer toutes les larmes de ses yeux. Mais ne craignez rien : vous avez une filleule gaie.

— Alors, que vas-tu faire ? demanda Boiseriot.

Elle répondit :

— Partir en religion dans les pays étrangers… et tout au long des jours, je prierai pour vous qui en avez besoin. Ou bien, tenez, une autre idée : je vais me marier.

— Te marier ?

— Oui ! du moment que je n’ai plus de galants… je vais prendre un mari… Crac ! je retourne l’étoffe ; l’envers est encore d’un bon usage. Qu’en pensez-vous, mon parrain ?

— Je pense que tu te moques de moi.

À nouveau, elle éclata de rire.

— Oh oui ! de vous comme des autres.

Boiseriot cependant suivait son idée ; il reprit :

— Alors, vraiment, tu n’as plus de galants ? Clarandeau ne te guette plus sur les routes ? Et Michel Corbier ? est-ce bien sûr que tu ne l’écoutes plus ?

Elle le regarda en face sans répondre.

— Tu te vantais de faire partir la servante des Moulinettes… elle est bien restée cependant ! Tu me disais qu’elle t’avait honnie et je croyais…

Violette, vivement, lança une question aiguë.

— Et vous ? que vous a-t-elle donc fait cette grosse fille ?

Boiseriot acheva son café d’une gorgée et fît claquer sa langue.

— Il est joliment bon, dit-il ; tu sais le faire, toi ; tu es, ma foi, bonne à mettre en ménage.

Mais Violette le regardait toujours de ses yeux narquois. Alors il plaisanta, plaignit ce mari qu’elle souhaitait.

— Ce sera un brave !… Tu lui en feras voir ! Les cinq cents diables seront en sa maison. Je voudrais le connaître… Ce sera peut-être Clarandeau ?

— Peut-être ! dit Violette, le visage fermé.

— S’il avait une place du gouvernement… mais cela ne vient pas vite ! Et puis il boit… Ce sera peut-être Michel Corbier ?

— Peut-être ! Ce sera sans doute un de ces deux ; aucun autre ne serait assez brave… Savez-vous qu’il n’est pas déplaisant votre ancien patron !… Si c’est lui, la servante s’en ira bien, cette fois, et vous serez content, mon parrain.

Boiseriot se leva.

— Plaisantes-tu ? Parles-tu en raison et en vérité ?… Avec toi, on n’est jamais sûr. Celui qui devinerait ce que tu feras…

— …serait plus fin que vous, vous l’avez déjà dit ; eh bien, il serait aussi plus fin que moi-même… Vous partez ? Au revoir !… Quand vous reviendrez, vous serez sans doute plus heureux ; j’aurai quelque chose à vous dire.

Ils se séparèrent.

Sur le chemin Boiseriot pensait :

— Elle se mariera… Comment ferait-elle autrement ? Elle prendra un de ces deux qui ne savent rien… Celui qu’elle laissera se croira en enfer, mais l’autre, pour de bon, y sera. Je me promets de l’amusement.

Violette, devant sa fenêtre, pensait :

— Je me marierai… Comment faire autrement ? Il me faudra prendre un de ces deux qui sont sourds et aveugles. Après, je saurai bien arranger ma vie.

Ayant desservi la table elle s’installa devant sa machine à coudre. Lentement, elle se mit à enrouler un fil de soie sur la bobine. Et, lentement, ses pensées se dévidèrent aussi ; mais, courtes et de fil rude, elles se mêlaient, se nouaient, s’accrochaient ; elles ne coulaient point comme un bel écheveau lisse.

Le regret la mordait. Pourquoi avait-elle joué à affoler ce jeune prêtre ? Et ensuite surtout, quand il s’était traîné à ses genoux comme un possédé, pourquoi s’était-elle prêtée à ses exigences bizarres ? Elle l’avait donc aimé cet adolescent au teint blanc et aux yeux de rêve ?… Leur audace avait rendu le scandale inévitable.

Maintenant le vide se faisait autour d’elle. Certes, on avait étouffé l’affaire à cause de la honte qui rejaillissait sur l’Église ; on avait fait tout le possible pour que la nouvelle n’en vînt point aux oreilles des protestants et des dissidents ; mais, tout de même, les langues avaient joué à Chantepie.

Les deux petites apprenties avaient été vite retirées par leurs parents, les ménagères catholiques s’étaient mises en quête d’une autre couturière et les galants eux-mêmes, ne se pressaient plus autour de cette fille compromettante.

Que faire ? La misère venait. Elle ne paraissait pas encore dans la maison, mais elle était pour demain.

Violette songeait. La ville était bien là, toute prête à recevoir les filles de son espèce. La ville ! les belles maisons… les douces étoffes… les lumières éclatantes… les fêtes… Ah ! sa songerie montait comme une volée d’alouettes.

Oui, mais il y avait des chances à courir, il y avait de la misère à risquer ! Tandis qu’ici, en épousant un nigaud…

En épousant un nigaud qui eût de quoi, la route ne serait pas large, mais elle serait plane… et il serait si facile de filer de temps en temps par une sente traversière.

Si Jean Clarandeau avait obtenu une rente et une bonne place… Mais non, celui-là ne serait jamais qu’un malheureux.

Alors l’autre, ce Michel Corbier ? il était de famille aisée ; il avait des champs au soleil… Il était dissident et c’était à merveille, car elle l’amènerait à l’église et elle y reviendrait avec lui. Elle y reviendrait, non point humblement sous le mépris des gens, mais la tête haute et les yeux vaillants. Et, à cause de sa victoire, elle serait entre toutes honorée dans la paroisse.

— Je me marierai… J’aurai une grande maison où les gens travailleront sous mon commandement… Il ne faut point attendre.

Sur la bobine, le fil de soie était enroulé ; la machine était prête pour le travail. Mais Violette repoussa la robe commencée. Dans un placard en désordre elle alla prendre une boîte parfumée, puis, sur le plateau de sa machine, rapidement elle écrivit à Michel Corbier.

À quelque temps de là, Madeleine, un dimanche, emmena les enfants au Coudray.

La Clarandelle avait été un peu malade pendant l’hiver et ses douleurs la tenaient encore de longues journées en inaction. Elle fit reproche à Madeleine de n’être pas souvent venue la voir ; elle dit aussi :

— C’est comme pour ma petite rente… Tu n’es pas en avance, ma fille ! Tes sœurs, cette fois, ont payé les premières. Dans l’état où je suis pourtant, j’ai besoin d’aide.

Madeleine rougit et s’accusa.

— C’est vrai, vous pouvez me gronder. Mais je vais vous payer aujourd’hui ; j’ai de quoi, maman.

Elle tira une pièce d’or, puis une pièce d’argent.

— Voici vos douze francs, dit-elle.

La mère la regarda, surprise. D’habitude elle arrondissait toujours la somme, disant qu’elle était l’aînée et qu’elle gagnait plus d’argent que ses sœurs.

— Alors, en ce moment tu n’es pas riche ? dit la mère. Tu dépenses donc bien !

Madeleine rougit de nouveau ; elle ouvrit sa bourse, prit une pièce de cinq francs, puis une de deux francs, se décida enfin pour une pièce de vingt sous…

— Je ne suis pas riche, en effet, dit-elle, mais je puis encore vous donner cela.

Elle eût pu dire :

— Non je ne suis pas riche. J’ai donné à mon frère qui avait pourtant juré de ne pas revenir à la charge… Et puis pour ces petits que vous voyez, j’ai tant acheté que tout l’argent de mon gage y est passé.

Mais il lui eût été très difficile de dire ces dernières paroles : c’était un secret caché avec grande pudeur.

Lalie était sur ses genoux ; elle la serra plus fort contre elle.

— C’est cette belle petite qui s’est brûlée ? demanda la Clarandelle. Je ne l’avais pas vue depuis. Elle a bien dû souffrir !

— Si vous saviez ! si vous saviez !

Madeleine se mit à parler. Elle raconta l’accident, la visite du jeune médecin, celle du vieux, la fureur de la sorcière ; puis elle dit les autres misères, les rhumes, les engelures, la rougeole de Jo qui avait failli prendre mauvaise tournure.

Elle s’animait, faisait des gestes et le chapelet n’en finissait pas.

La Clarandelle sourit.

— Tu les aimes comme si tu étais leur mère !

— Pour cela, oui ! dit Madeleine.

— Voici déjà quatre ans que tu es là-bas… Tu y resteras sans doute longtemps puisque Corbier ne se remarie pas. Tu dois avoir du travail ?

— J’en ai, mais c’est à mon gré. Ce qui est chagrinant, c’est que je n’ai guère le loisir de promener les enfants. Ainsi, même aujourd’hui, il faut que je rentre tôt… Je vais vous quitter ; il est temps.

— Déjà !

— Oui ; je suis seule avec un jeune valet. Michel est parti de grand matin pour aller je ne sais où, à la ville peut-être, car il était en toilette. Il faut bien que je veille sur toute chose.

— Attends au moins que je fasse une tartine de confitures aux petits.

Les yeux de Madeleine devinrent plus clairs et tout son visage remercia.

— Vous les gâtez, maman, dit-elle ; pour que je les ramène ici, ils me tourmenteront.

Sans parler davantage elle chercha dans sa bourse et mit encore une pièce sur la table. Puis elle sortit.

Sur la route, les enfants musaient, leur tartine en main. Madeleine, devant eux, marchait en souriant.

Depuis quelque temps, elle recommençait à être heureuse ; son courage revenait petit à petit et sa tranquille humeur. « Tu es là-bas pour longtemps » disait la mère. Pour longtemps ! mais elle y était pour toujours !

— Jo ! allons, viens mon petit !

L’enfant, à une croisée de sentier, s’était arrêté et se dressait contre un échalier.

— Nêne, regarde !

Madeleine, s’approchant, aperçut une fille en larmes qui venait très vite. Elle reconnut Tiennette et n’eut pas le temps de s’étonner : la petite franchit l’échalier et, tout de suite, se mit à dire, en grand trouble :

— Tu sais, je m’en viens chez nous !… Il y a assez longtemps que cela dure… Je ne suis pas voleuse… le reste, passe encore, mais pas cela !… Je ne retournerai pas là-bas… L’an passé, j’y étais bien ; maintenant je ne sais pas ce qu’ils ont…

Madeleine lui prit les mains, l’attira vers le fossé.

— Qu’est-ce qu’il y a… allons raconte moi…

— Je ne suis pas une voleuse, criait la petite… Je ne veux pas qu’on ait l’air de le croire ! Et puis sur ma conduite il n’y a rien à redire !…

— Apaise-toi !… viens t’asseoir ici.

Tiennette s’assit mais il lui fallut un bon moment pour se remettre. À la fin, pourtant, Madeleine put comprendre les choses.

Tiennette était gagée chez des fermiers catholiques dans un petit village près de Chantepie. C’était la deuxième année qu’elle passait dans cette maison. D’abord tout avait bien marché, avec les patrons comme avec les autres valets du village. Mais à la Toussaint de nouveaux valets étaient venus qui avaient mis le désordre. On avait commencé par la tenir à l’écart parce qu’elle était seule de sa religion ; puis on avait fait des cancans sur son compte : elle allait ici, elle faisait cela, elle se conduisait mal…

— Il y a un triste gars qui vient souvent à la maison, ce Boiseriot qui a été chassé des Moulinettes…

On l’écoute parce qu’il est enragé catholique… Je pense que c’est lui qui invente ces histoires.

— Tu peux le croire, dit Madeleine… C’est un mauvais homme dont il faut se métier.

— Dès qu’il est arrivé au village, à la Toussaint, ma patronne m’a fait vilaine humeur… et cela a toujours été en empirant. Maintenant on est en garde contre moi ; quand je reste seule à la maison on met tout sous clef… Je ne veux plus de cette vie ! Hier n’a-t-on pas égaré une paire de ciseaux… Ce matin, pendant que j’étais au chapelet, on a ouvert mon armoire et fouillé dans toutes mes boîtes ! Crois-tu ! Est-ce que j’ai l’air d’une voleuse, moi ? Je leur ai dit ce que je pensais et me voilà. Maman ira chercher mes hardes si elle veut ; quant à moi, non, je ne remettrai plus les pieds chez ces gens-là !

Tiennette reprit à sangloter. Madeleine s’efforçait de la calmer.

— Tiennette ! voyons, Tiennette, ce n’est pas une raison pour se mettre en cet état !

— C’est que tu ne sais pas ! balbutia-t-elle… Il peut apprendre tout cela, lui, et qu’est-ce qu’il pensera ?

— De qui parles-lu ?

— De… de Gédéon… Il est loin… je ne peux lui parler pour me défendre. On est capable de lui écrire contre moi… on l’a fait déjà une autre fois. À moi, on est bien venu dire qu’il était malade, à l’hôpital !… et ce n’était pas vrai, je l’ai bien su.

Madeleine crut devoir dire sévèrement :

— Pourquoi écoutes-tu ce gars protestant ?

La petite redressa la tête comme pour se mettre en défense.

— Ah ! oui ! tiens, toi aussi tu es contre lui ! Qu’a-t-il donc fait pour ne pas valoir les autres ? Saurais-tu le dire ?

Madeleine reprit, avec douceur, cette fois :

— Mais, ma belle, je ne suis pas contre lui ; c’est au contraire un garçon que j’aime beaucoup.

— Eh bien, alors ! puisque c’est pour la vie ! puisque nous voulons nous marier !

— Une dissidente avec un protestant ! Cela ne s’est jamais vu.

— Qu’est-ce que cela fait ? Je veux qu’on me le dise !… Qu’est-ce que cela peut te faire à toi ? Qu’est-ce que cela peut faire à maman, à Fridoline, à Jean, à tous les autres ?… Du moment qu’il vient à moi, vous n’avez rien à dire… Cela ne le préoccupe pas, lui, ces histoires de religion… cela le regarde !… Quand il aura fini son temps, je serai prête : c’est juré !

Madeleine la laissait parler ; et elle était chagrine à cause de cette insouciance des siens à l’endroit de choses qui lui semblaient si respectables ; mais elle était surprise aussi et un peu troublée devant ce bel amour qui se levait en souverain.

— C’est juré, disait Tiennette ; nous avons juré tous les deux… Mais maintenant, s’il allait croire que je suis une voleuse. Ah ! Madeleine, ma peine est grande !

Madeleine prit la petite par les épaules, tendrement.

— Voyons ! tu vas d’abord te taire… puis, essuyer tes yeux… Je sais d’où vient le mal : c’est une vieille rancune qui remonte… Il y a des choses que tu ignores, vois-tu… Je vais écrire à Gédéon, moi ; dès qu’il saura que Boiseriot était ton voisin, il comprendra. Je t’assure qu’il ne doutera pas de toi une seule minute.

— Bien vrai ?

— Je te le jure. Tu t’affoles pour peu de chose, ma pauvre petite. En voilà une fille sensible !

Elles furent un moment sans parler et les enfants prirent de la hardiesse.

Tiennette, dont le sourire renaissait à travers les larmes, caressa la tête frisée de Jo.

— Il m’avait vue avant toi, ce mignon, dit-elle à Madeleine.

Et puis, à propos de l’enfant, un souvenir surgit au milieu de son chagrin et elle continua :

— Ce Boiseriot est tout de même un mauvais gars ; il ne t’aime pas plus que moi, apparemment.

— Pourquoi dis-tu cela ? demanda Madeleine avec inquiétude.

— C’est qu’avant-hier, je l’entendais donner les nouvelles à Jules l’Innocent… et il y en avait une pour toi, une que tu n’as sans doute point été contente d’apprendre… Mais tu étais bien au courant avant Boiseriot, j’imagine ?

Les mains de Madeleine se crispèrent aux épaules de Tiennette. — Jules ? Je ne l’ai pas encore vu… il n’est pas venu… De quoi veux-tu parler ? Je ne sais aucune nouvelle…

— Vraiment ? À Chantepie c’est tout un bruit.

— Mais enfin, qu’est-ce qu’il y a ?

Madeleine, blanche comme une morte, haletait. Mais la petite sœur ne le remarqua point et elle dit sur un ton un peu moqueur et presque enjoué :

— Eh bien, c’est que ce pauvre Michel Corbier se marie avec Violette la tailleuse… Ce sera vers le commencement de l’été. Aujourd’hui, précisément, il doit lui acheter sa bague de fiancée.

Alors, seulement, Tiennette sentit que les mains de sa sœur glissaient de ses épaules. Elle se retourna : Madeleine, évanouie, gisait sur le talus.

Tout d’un coup, Madeleine avait décidé d’envoyer Lalie à l’école.

C’était une idée bien inattendue qui lui était venue ; une idée bizarre comme il lui en venait beaucoup d’ailleurs, depuis la mauvaise nouvelle.

Elle s’était soudain jugée très coupable de priver d’instruction une grande fillette qui allait sur ses huit ans.

— À l’école, ma petite ! il est grand temps !… Je t’ai appris à lire et à former tes lettres, mais pour les autres enseignements je ne suis pas assez savante… À l’école !… Tu me ferais reproche plus tard.

Et puis elle avait la crainte d’être tournée en dérision quand l’Autre aurait pris sa place, l’angoisse de paraître la moins raisonnable et la moins vigilante.

Elle résolut de ne pas même attendre la rentrée de Pâques qui était proche.

Mais elle voulait que la petite fût vêtue de neuf et bellement ; et quant à puiser pour cela dans la bourse de la maison, non, par exemple.

Prenant son livret, elle s’en fut donc trouver les messieurs de la Caisse d’Épargne et elle retira, d’un coup, les cent francs qui lui restaient. Puis, avant de quitter la ville, elle fit toutes ses emplettes, de sorte que le lendemain qui était un lundi elle put conduire la petite à l’école.

Elles partirent toutes les deux de bon matin. Lalie trottait en avant. Ah ! la galante robe achetée toute faite à une ouvrière de ville ! la galante robe et le joli panier fanfreluché ! Madeleine en était glorieuse. Son cœur était bien serré — il l’était toujours maintenant — mais une pensée lui était réconfort.

— Cette petite, jamais elle ne m’aura en oubli… Quoi qu’il arrive, quand elle se rappellera son temps de jeunesse, elle se dira : « pour mon premier matin d’école, c’est Madeleine qui m’a prise par la main… » C’est un souvenir, marqué pour la vie.

Quand elles furent à St-Ambroise, Madeleine acheta une belle tranche de miche et du pâté de charcutier ; et puis encore du chocolat et des pralines.

— Tu mangeras d’abord ta miche avec la viande, puis cette tartine de confitures. Tu donneras des pralines aux autres petites pour qu’elles t’aiment bien.

Madeleine frappa à la porte de l’institutrice pour présenter Lalie et donner ses explications.

L’institutrice parut. C’était une demoiselle assez âgée, en robe noire tout unie. Elle les fit entrer ; Madeleine laissa ses sabots à la porte, mais Lalie, s’avançant avec ses galoches neuves, faillit tomber, car le parquet était comme une vitre.

L’institutrice prit une feuille de papier et écrivit ce que lui disait Madeleine :

— Elle s’appelle Eulalie Corbier… native des Moulinettes, le 27 de novembre… Elle n’a que sept ans, mais le malheur n’a pas attendu qu’elle fût grande : sa mère est morte.

La voix de la demoiselle vint, très calme.

— Je sais… Je l’ai eue dans ma classe, sa mère ; c’était une bonne élève d’ailleurs.

— Je le crois, dit Madeleine… Cette petite aussi sera fine et vous donnera du contentement. Ah ! mademoiselle, je désire que vous en preniez bien soin !

L’institutrice avait fini d’écrire ; elle marqua un peu d’étonnement.

— Mais nous prenons soin de toutes nos élèves ! dit-elle.

Madeleine rougit.

— Je sais bien, balbutia-t-elle… J’ai entendu vanter votre école, croyez-le, Mademoiselle. Mais… c’est que… cette petite n’est pas comme les autres.

L’institutrice se mit à sourire ; légèrement, oh bien légèrement ! ses yeux posés sur Madeleine demeurèrent calmes et froids.

À son tour elle dit ce qu’elle avait à dire, en peu de mots ; et sa voix était sans rudesse comme sans douceur.

— Vous venez trop tôt ou trop tard. Il n’y a que trois rentrées : la première en octobre, la seconde en janvier, la dernière à Pâques. Comme cette enfant est déjà âgée, nous la prendrons… bien que ce ne soit pas conforme au règlement.

Puis, se levant, elle reconduisit Madeleine et Lalie.

— Excusez-moi, dit-elle, j’ai un peu de travail… Que la fillette aille jouer avec les autres.

Quand elle eut refermé la porte, Madeleine se sentit en détresse. Elle se pencha vers la petite.

— Lalie, veux-tu t’en revenir chez nous ?

Lalie, le cœur gros, ne répondit pas.

— Ma mignonne, si tu veux, nous allons nous en retourner… Allons, viens !

Elle se releva, prit l’enfant par la main et elle se dirigea bien vers la grille !… Mais comme elle allait la franchir, une arrivante lui barra le passage. C’était une demoiselle toute jeune, pas très grande, pas très jolie non plus, avec une figure pâlotte et des yeux loucheurs.

— Bonjour ! dit-elle ; vous m’amenez une petite nouvelle ?

Comme Madeleine restait interdite, elle expliqua :

— Je suis la sous-maîtresse… elle sera dans ma classe.

Et tout de suite, elle se baissa pour embrasser Lalie.

— Bonjour, ma belle mignonne ! tu es contente de venir à l’école ? Je te donnerai un beau livre avec des images…, et puis nous nous amuserons, tu verras ! Comment t’appelles-tu ?

— Elle s’appelle Eulalie, dit Madeleine.

— Eulalie, sais-tu jouer à la poupée ? ou bien à cache-cache ? Je t’apprendrai à danser la ronde… Comme tu as une belle robe, Eulalie ! J’en voudrais une toute pareille… Et ce panier ! Qui t’a donné un si joli panier ?

Lalie souriait, les yeux fixés à terre. Madeleine dit :

— Allons, ne sois pas si sotte ; réponds à la demoiselle.

— Oui réponds-moi ! Je ne suis pas méchante… Où as-tu trouvé ce beau panier ?

— C’est Nêne qui me l’a donné.

— Nêne ?

— C’est moi qu’elle appelle ainsi, dit Madeleine. Elle n’a plus sa mère, c’est moi qui l’ai élevée, ainsi que son petit frère.

La sous-maîtresse souleva l’enfant, la tint sur sa poitrine ; apercevant la cicatrice de la joue, elle demanda :

— Que lui est-il donc arrivé ?

— Elle s’est brûlée, dit Madeleine ; c’est une enfant qui a eu du malheur… Voyez ! ses cheveux n’ont pas encore repoussé et ses pauvres petites mains ne guériront pas.

La figure pâlotte devint tout à fait blanche et les tendres yeux loucheurs s’emplirent de larmes… Madeleine se mouchait.

— Ce n’est pas ma faute, allez, mademoiselle ! il ne faudrait pas le croire… ce ne serait pas juste ! Si l’on m’avait écoutée, le malheur ne serait pas arrivé… Je n’ai pas de reproche à me faire… Cette petite, Mademoiselle, je l’aime bien… je ne peux pas vous dire combien je l’aime… On s’attache vite aux enfants, voyez-vous… Je suis contente que vous la preniez dans votre classe !… Vous veillerez sur elle… Qu’elle ne coure pas trop !… Elle a ce qu’il faut pour manger… Elle retiendra tout ce que vous voudrez lui apprendre ; elle est fine, c’est moi qui vous le dis… Elle sait lire déjà et elle écrit ! vous verrez comment elle écrit ! Moi, je ne suis pas savante, surtout pour le calcul ; sans cela je lui en aurais appris bien davantage… Elle vous aimera mademoiselle ; vous n’aurez pas besoin de la mettre en pénitence, croyez-moi ; d’ailleurs, avec elle ce ne serait pas la bonne manière… Et puis, ça pauvre qui n’a pas de mère…

Cinq ou six petites étaient venues du fond de la cour, l’œil rond et l’oreille au guet. Madeleine pleurait.

La demoiselle couvrait de baisers les menottes brûlées et pleurait aussi ; sur son visage blanc, de grosses larmes claires coulaient qu’elle n’essayait point de retenir. Elle dit :

— Vous pouvez être tranquille ; je veillerai sur elle… Je l’aimerai bien autant que les autres ! et sans doute même un peu plus !

Puis elle essuya ses yeux et son sourire revint :

— Il ne faut pas pleurer, dit-elle ; nous ne sommes pas raisonnables ! Ce n’est pas ainsi qu’on habitue les enfants.

Tournée vers la cour, elle appela :

— Jeanne ! Elise !

Deux jolies petites à mine futée accoururent.

— Vous voyez, c’est une nouvelle… Elle s’appelle Eulalie… Embrassez-la et prenez-la par la main… C’est cela !… Moi, je porterai le panier ; nous irons voir l’école et puis nous nous amuserons… Vous, dit-elle tout bas à Madeleine, il faut que vous vous en alliez… Au revoir !… Et soyez tranquille !

Elle descendit par la cour, babillant avec les trois petites ; mais tout à coup, Madeleine cria :

— Lalie !

Lalie se retourna, indécise. Madeleine était restée à la même place et elle se mouchait, elle se mouchait…

— Lalie ! au revoir, ma petite !

La sous-maîtresse leva la main et puis, en riant, elle fit un geste qui voulait dire :

— Allez-vous-en ! Allez-vous-en donc !

Comme Madeleine ne bougeait pas, elle emmena les petites et les fit entrer à l’école.

Alors, seulement, Madeleine s’en alla. Elle s’en alla bien vite, courant presque et puis, petit à petit, elle ralentit sa marche ; ses pieds traînèrent, elle s’arrêta.

Est-ce qu’elle avait fait toutes les recommandations nécessaires ? Eh bien, non, justement ! elle n’avait pas dit de remettre la capeline à la sortie… Et si la petite s’ennuyait trop, qu’en ferait la demoiselle ? Peut-être, si elle prenait à pleurer, serait-il préférable de la ramener…

Madeleine revint vers l’école. La classe était commencée ; elle n’osa pas pénétrer dans la cour ; elle resta sur la route, s’assit au pied de la muraille, sur une pierre.

Le bruit des deux classes venait à elle, confusément. D’un côté, on entendait une sorte de murmure égal, un bourdonnement de voix discrètes. De l’autre, le petit ménage était plus bruyant ; des sabots claquaient, des boîtes tombaient ; des voix doucelettes chantaient l’alphabet sous la conduite d’une voix plus grave, mais jeune aussi et très flexible ; prestes, des volées de rire partaient.

— Elles n’ont pas de chagrin, les petites, pensait Madeleine. Pourvu qu’elles ne se moquent pas de Lalie ! C’est peut-être à cause d’elle qu’elles rient si souvent…

Elle se leva et vint s’asseoir juste devant la classe de la sous-maîtresse.

Passa un meunier qui était d’humeur faraude et qui se mit à plaisanter. Puis ce fut, conduisant une carriole, Bouju, cet ancien amoureux de Madeleine qui, naguère encore, l’avait priée honnêtement. Bouju arrêta sa bête pour donner le bonjour, puis il s’informa de la Clarandelle, de Tiennette, de toute la parenté.

Madeleine lui répondit vite et tout droit, en peu de mots. Elle s’impatientait parce qu’elle n’entendait plus le bruit de l’école.

Quand Bouju partit enfin, l’heure de la sortie avait sonné. Madeleine courut à la grille, mais la sous-maîtresse l’ayant aperçue vint rapidement au devant d’elle :

— Ne vous faites pas voir, chuchota-t-elle ; vous auriez mieux fait de partir… Cela va très bien ; je crois qu’elle sera facile à accoutumer. D’ailleurs, elle est grande déjà… Tenez, la voici là-bas… dans la ronde avec les autres… Mais, cachez-vous, je vous en prie !

Madeleine recula jusque sur la route. La demoiselle, tout de suite, s’en fut rejoindre les écolières et prit place dans la ronde à côté de Lalie.

— À toi, mignonne… à toi d’entrer… Qui embrasses-tu ?

Lalie s’approcha timidement et comme la demoiselle se baissait, elle lui sauta au cou.

— Lalie ! Lalie ! À midi, tu prendras ta capeline !

Toutes les têtes se retournèrent. Qui était celle-ci dont on ne voyait, au-dessus de la muraille, que le haut de la figure ? La demoiselle haussa les épaules ; Lalie se mit à sourire en rougissant… et ce fut elle qui la première recommença le jeu.

Derrière la muraille, les cheveux blonds et les yeux gonflés disparurent.

— Elle est déjà habituée… J’en suis contente ! Elle ne pense déjà plus à moi… Il faut voir comme elle embrasse la demoiselle ! J’avais de la crainte et cela va très bien… Tant mieux ! Je suis contente, bien contente !

Sur la route des Moulinettes, Madeleine murmurait : « Je suis contente ! » et de grosses larmes lui brouillaient la vue.

De cette première journée d’école Lalie fit tout un conte.

— Si tu savais, Nêne, comme on s’amuse ! La demoiselle m’a fait chanter ; elle a dit que je serais la première.

— Tu l’aimes déjà, la demoiselle ?

— Oh oui ! elle est mignonne ! Quand on l’embrasse, ses cheveux, sentent bon… Elle m’a donné une rose en papier.

— Comme celle que je t’avais achetée à l’assemblée de St-Ambroise ?

— Oh ! plus belle !

Madeleine pensait :

— C’est bien heureux que la demoiselle ait su la prendre…

Et son cœur était gros.

À la maison, pendant qu’elle préparait le repas, elle vit la petite fort occupée à se regarder dans un miroir ; elle s’approcha sans bruit : Lalie s’efforçait à loucher pour ressembler à la demoiselle.

Le lendemain soir, ce fut le même enchantement :

— Tu n’as pas été punie ? demanda Madeleine.

La petite leva des yeux moqueurs.

— Punie ! Pourquoi punie ?

— Pendant tout ce temps, tu ne t’ennuies pas ?…

Tu ne songes pas à Jo ?… ni à moi ?

— Jamais !

Madeleine ne questionna plus.

Le mercredi elle chercha un prétexte pour retenir Lalie, mais elle eut si belle musique qu’elle dut céder.

La semaine passa. Lalie ne parlait plus que de son école, que de sa maîtresse. La nuit elle en rêvait tout haut et c’était pour Madeleine une torture cachée, inavouable, honteuse.

Le lundi suivant elle eut une minute de joie coupable.

Elle était allée après quatre heures du côté de St-Ambroise attendre Lalie. Quand la petite parut, son panier au bras, Madeleine vit qu’elle marchait tristement et qu’elle avait les yeux rouges.

D’un élan elle la rejoignit, l’enleva en ses bras.

— Qu’est-ce que tu as ?… Tu viens de pleurer !… Elle t’a punie ?

Lalie éclata en sanglots.

— Elle t’a punie ! elle t’a punie !

Lalie secouait la tête.

— Non ! Non !

Mais Madeleine, sans entendre, la serrait, l’emportait, la reprenait.

— Ah ! la méchante !… Elle t’a battue !

— Non ! non !

— Qu’est-ce qu’elle l’a fait ? dis-le moi… Je la gronderai, moi, la méchante, et tu n’iras plus à son école !

Lalie se débattait ; elle réussit à glisser jusqu’à terre, puis elle cria, tout en colère :

— Non ! elle n’est pas méchante ! Je ne veux pas que tu la grondes !… Qui t’a dit qu’elle m’avait battue ?

— Mais tu pleures encore…

— C’est à cause des petites… qui ne sont pas sages… qui ne veulent pas apprendre à lire… Elle a dit qu’elle s’en irait, que nous ne la verrions plus !

Madeleine, interdite, les bras ballants, regardait l’enfant et son cœur était déchiré de jalousie.

Le lendemain, elle déclara que Lalie avait mauvaise mine, qu’elle toussait la nuit et qu’elle n’irait plus à l’école.

La petite se mit à crier, mais Madeleine se gendarma et fut la maîtresse.

— Ta mère n’est pas bien forte ; ses douleurs sont revenues. Elle se plaint de toi qui ne vas pas la voir.

C’était un petit vieux du Coudray qui, de passage aux Moulinettes, donnait les nouvelles à Madeleine.

Elle secoua la tête et répondit avec un peu d’humeur :

— C’est que je n’ai pas le temps, aussi ! En plus de mon travail j’ai des enfants à surveiller. Mon frère n’est-il pas là-bas, lui ?… Et mes sœurs qui ont quasi tous leurs dimanches libres, ne peuvent-elles pas les passer au Coudray ?

— Tu es l’aînée, dit le vieux ; tu dois être la première à soutenir ta mère.

Et puis, pour son plaisir, il commença un lent discours plein d’amertume.

— Les anciens ont toujours tort… Qu’est-ce qu’ils font sur la terre ?… Tant qu’on peut travailler, cela marche encore… mais après, il faudrait mourir tout de suite…

Madeleine l’interrompit.

— C’est bon ! dit-elle ; vous direz à maman que j’irai la voir un de ces jours. Qu’elle prenne patience et qu’elle se soigne bien pour que je la trouve guérie.

Le vieux releva le propos.

— Qu’elle se soigne bien ! Et avec quoi ? Dis, avec quel argent achètera-t-elle ce qu’il faut ?

Madeleine rougit.

— C’est vrai, je suis un peu en retard… dites à maman qu’elle m’excuse.

— Je trouve qu’elle a déjà trop excusé… Je sais que c’est le troisième mandement qu’elle t’envoie. Elle est meilleure que moi, ta mère.

Madeleine rougit de plus belle.

— Eh bien, tenez, je vais vous donner l’argent et vous le lui remettrez.

Elle ouvrit son armoire.

— C’est que je ne suis pas riche, moi aussi, murmura-t-elle.

Elle vida sa bourse dans le tiroir.

Eh bien ! ce n’est pas possible ! Il ne lui reste plus que douze francs, juste ce qu’elle voulait donner à sa mère. Depuis quelque temps elle a puisé, puisé et maintenant, voilà le fond. Comment faire ? Eh ! que Fridoline donne un peu plus, que Tiennette se prive d’un ruban ! Son argent à elle, elle ne peut pas s’en passer. Est-ce qu’elle va refuser quelque chose aux enfants, au moment où l’on va la séparer d’eux !

Elle referme la bourse, elle referme le tiroir, elle referme l’armoire… Et elle dit au vieux étonné :

— Tout bien réfléchi, que maman attende un peu ; j’irai moi-même lui porter son argent, car j’ai à lui parler.

— Tiens, celui-ci, que veut-il encore ?

Madeleine, maintenant que le vieux était parti, voyait arriver son frère.

Il était très rouge et ses yeux brillaient. Il entra lourdement, se laissa choir sur une chaise.

— Salut, Madelon !

Elle dit sèchement :

— Salut, donc ! Que veux-tu ?

Il se mit à rire.

— Tu le sais bien, parbleu !

— Mais non, je ne le sais pas.

Il cligna de l’œil, fit mine d’aligner des sous sur la table.

— De l’argent ! encore de l’argent ! Tu tombes mal : je ne donne plus rien.

— Il ne s’agit pas de donner, mais de prêter… Et tu peux être sans crainte : ne suis-je pas ton frère ?

Madeleine haussa les épaules.

— Te donner de l’argent ! pour que tu ailles à l’auberge et que tu en sortes ivre comme tu l’es en ce moment ? Ou bien pour que tu le portes encore à cette fille ? Dis, c’est pour cela ? Eh bien, non ! c’est assez maintenant !

Cuirassier se leva, tout de suite en colère.

— J’ai à te dire que tu déraisonnes, Madeleine, lança-t-il, et que tu m’offenses grandement. Jamais je n’oublierai tes paroles ; elles sont entre nous pour la vie. Tu as parlé sans cœur et sans esprit comme une qui n’a jamais aimé personne.

Du coup, elle fut sur lui.

— Tais-toi ! Va-t’en ! Vous me rendez folle, tous, tant que vous êtes ! Tais-toi !… Ah ! je n’aime personne ! Eh bien, regarde là-bas dans le courtil… tu vois ces petits : en voilà deux que j’aime… Et je pense qu’ils en valent d’autres, je pense qu’ils valent celle qui te rend fou et qui te rend méchant et qui te rend lâche !… Oui, vous me faites rire… avec vos airs… Ils sont là tous à faire leurs simagrées… « Nous aimons Pierre ou Maurice ou Jacqueline… toi, Madeleine, tu ne comprends pas… » Voyez-vous ça ?… Sans chercher ailleurs, ces petits qui sont là, je me ferais couper en morceaux pour eux. Est-ce que cela compte pour vous tous ?… Mais regarde-les donc ces petits, grand fou que tu es !

Les deux mains à plat sur la poitrine de son frère elle le poussait vers la porte.

— Regarde-les ! Je veux que tu les regardes ! Je crois qu’ils sont aussi beaux que ta Violette, et ils ne me trahiraient pas comme elle t’a trahi… Eh bien, on va me les arracher… et c’est elle précisément, qui va faire ce beau coup !

— Tu mens !

— Je mens ! Mais tu es donc tout à fait innocent ?… Le mariage est dans trois semaines.

Cuirassier recula, la figure décomposée et des mots de douleur bourdonnèrent en sa grande poitrine.

— Madeleine, le malheur est sur ma vie !

— Et sur la mienne, est-ce donc le bonheur qui règne ? Mais qui s’en occuperait ? Pas toi, à coup sûr !… Il n’y a que Violette ; tout pour Violette ! Va-t’en !… Ah mon argent ! tu le lui porterais encore et elle serait bien capable de le prendre… Cet argent, il n’est pas à moi, il est à ces enfants que tu vois. À cette heure, je trouve qu’elle les a assez volés, ta coureuse !… Je la hais ! Tu ne sais pas comme je la hais !… Tu ne sais rien, toi !… J’avais une petite, la plus mignonne du canton, la plus mignonne du monde et la plus fine ; eh bien, à cause de ta Violette, j’ai failli la voir mourir, la voir brûler, toute vivante ! et maintenant ce n’est pas encore assez, elle me la prend ! Elle me prend Lalie, elle me prend Jo, elle me prend tout !… Tout ce que je leur ai dit, elle le démentira ; elle changera leur religion, elle changera leur cœur… Si elle peut, dans leur souvenir, elle effacera jusqu’à mon nom !… Ah ! Damnation ! Je la hais !… Toi qui me parles d’elle, va-t’en ! va-t’en !

Cuirassier, toujours à reculons, avait gagné le seuil… Il n’écoutait pas. En ses yeux élargis par l’ivresse, une flamme de folie s’était levée.

Il tendit le bras ; sa main de géant s’ouvrit, se referma, joua plusieurs fois comme une énorme pince.

— Le malheur est sur ma vie !… Si un homme est devant moi, priez pour lui, je ferai un coup de galères !

Michel arrivait de Chantepie où il était allé faire les dernières démarches. Tout était enfin réglé : il serait baptisé le dimanche précédant le mariage. Le prêtre consentait à faire les choses simplement, sans bruit, sans apparat, sans insolence de victoire. Michel en était content. Il dit sa joie à Madeleine qu’il tenait maintenant au courant de tout. Elle répondit quelques mots seulement et sur un ton de politesse indifférente.

Alors il se tourna vers les enfants :

— On a pensé à vous, dit-il ; tiens, Jo.

Il tendit à l’enfant un sac de dragées.

— Et loi, Lalie, viens voir !

Madeleine s’arrêta de travailler ; Lalie s’était approchée, curieuse.

— Regarde cette boîte… en as-tu jamais vu une aussi belle ?

Il mit sur la table une boite à ouvrage recouverte de peluche bleue, puis il l’ouvrit avec une toute petite clef.

— Tiens ! il y a tout ce qu’il faut pour coudre… Et ce nom qui est écrit ici, saurais-tu le lire ?

La petite épela :

— Eu-la-lie… c’est mon nom, à moi.

Lalie tendit la boite à Madeleine qui l’ouvrit et, tout de suite, regarda ce nom écrit à l’intérieur.

C’étaient, sur un petit carré de toile finement cousu, des lettres brodées avec du coton de couleur et ce n’était pas du travail mal fait.

Madeleine pinça les lèvres ; ses yeux devinrent secs et bizarres. Brusquement, elle ferma la boîte, l’ouvrit encore, la referma…, crac ! crac !… Et tout à coup ses gros doigts entrèrent dans le carton, brisant le couvercle, aplatissant tout.

— Tiens ! dit-elle, je l’ai bien cassée !… Elle n’était pas solide ; je t’en achèterai une autre.

Et, prenant les deux enfants par la main, elle sortit de la maison.

Le ciel était ouvert ; la terre reposait. Ce n’était pas encore la nuit, mais en ce crépuscule dominical, les champs ne retentissaient pas du travail des hommes. Le vent était mort ; rien ne s’acharnait ; toute vie était étendue.

Madeleine avait conduit les enfants près de l’étang et, avec eux, elle s’était assise au pied du grand chêne sous les feuilles immobiles.

La paix était souveraine. Les enfants ne jouaient pas ; ils avaient des gestes doux et posaient des questions inattendues.

Madeleine leur répondait lentement.

C’était comme un pèlerinage qu’elle faisait. Sous ce chêne, en un jour pareil, un grand émoi l’avait fait défaillir. Alors, la joie était en elle et, par grâce de jeunesse et par illusion d’amour nouveau, les belles heures à vivre s’étendaient innombrables. Maintenant, elle était malade, maintenant elle n’osait plus regarder en avant, maintenant elle venait pour l’adieu.

Corbier se mariait dans dix jours. Elle n’avait plus qu’une semaine à passer aux Moulinettes. Une semaine !… et puis s’en aller !… Loin de Lalie, loin de Jo, recommencer une vie nouvelle. C’était pire que la mort !

Allons ! c’était un mauvais rêve ! Elle allait se réveiller, ne plus souffrir ; elle allait trouver la tête de Lalie sur sa poitrine… et, là, dans le petit lit, à côté, Jo, les yeux rieurs, dirait :

— Nêne, tu as beaucoup dormi !

Non, ce n’était pas une chose possible ! Elle prierait… Le Bon Dieu ne permettrait pas… il mettrait une pierre devant la roue écraseuse, il verserait le chariot dans le fossé… Il y aurait un accident, un choc sauveur…

— Nêne, les nuages qu’est-ce que c’est ? où vont-ils ?

— Ce sont les petits moutons du Bon Dieu qui s’en viennent au pacage.

Le ciel, grand ouvert, était comme une belle prairie rase ; quelques flocons blancs y voyageaient cependant et, à cause de cela, il paraissait assez proche.

Jo, la main levée, disait :

— Nêne, la lune, elle n’est pas haute !

— Nêne, continua Lalie, il y a des choses sur la lune.

Madeleine répondit :

— C’est un petit bonhomme qu’on y voit… tout petit et bien vieux… Sur son dos, il a un fagot d’épines pour chauffer son four.

— Nêne, demanda Jo, derrière les nuages, qu’est-ce qu’il y a ?

— Il y a le Temps, répondit Lalie… et c’est le Bon Dieu qui y demeure.

— Le paradis, Nêne, où est-il ?

— Ma petite, on ne le voit pas quand on est vivant : mais ceux qui n’aiment pas le péché y vont quand ils sont morts.

— Nêne, dit Jo, je ne sais pas comment ils font pour y monter et pour s’y tenir !

— Ils n’ont pas de peine… ce sont des choses difficiles à te dire.

Lalie montra l’eau tranquille où se reflétait le bleu sombre du ciel et les nuages.

— Regarde Nêne ! il y a un autre Temps au fond de l’eau.

— C’est le monde du dessous, dit Madeleine.

— Y a-t-il aussi des gens dans celui-là ?

— Oui, dit Madeleine, il y en a.

— Nêne, dit Jo, je crois qu’ils ne sont pas à leur aise !

Aux lèvres de Madeleine remontaient les contes de la vieille tante folle ; mais elle les trouvait effrayants et mauvais à cause de cela ; elle ne dit que ce qui était sa croyance.

— Il y a trois mondes… Le monde du dessus qui est le bon… Le monde du milieu : c’est le nôtre, il est bon et mauvais… Le monde du dessous : priez pour nous ! C’est le poison ; le mal en sort comme une fumée noire… Il y a trois mondes qui ne se ressemblent pas. Nous en connaissons un ; dans les autres les choses ne sont pas pareilles ; personne ne peut comprendre ; nos yeux ne servent de rien, ni nos oreilles.

Elle parlait avec douceur et sa peine s’apaisait. Avec le soir, une grande pitié tombait du ciel.

— Quand nous serons morts, nous irons en haut ou en bas selon la justice. Ceux de là-haut, ce sont ceux qui ont aimé ; ils aiment encore ? ils veillent sur nous.

— Ils nous voient donc ? demanda Lalie.

— Ils nous voient. Ainsi, pour vous, mes petits…

Elle hésita, ne sachant comment dire ce qui lui venait au cœur.

— Pour vous, il y a de l’aide, là-haut. Votre mère est au Paradis et vous regarde. Elle vous aime ; personne ne peut vous aimer autant qu’elle… personne !

Les enfants se taisaient, les yeux larges. Madeleine pensait tout haut et sa parole montait comme une prière.

— Elle veille sur vous… Elle doit bien savoir que je vous aime aussi… Qu’elle me soit donc secourable !… Si je viens à m’en aller, je lui demande de me préserver de l’oubli…

— Mais tu ne t’en iras pas, Nêne ! dit Jo.

— C’est-il que tu veux mourir ? demanda Lalie.

Elle ne répondit pas et la petite demanda encore :

— Si tu mourais, irais-tu là-haut, toi aussi ?

— Je ne sais pas.

— Tu serais forcée d’y aller… autrement, comment ferais-tu pour nous voir ?

Madeleine attira les deux enfants sur sa poitrine.

— Quand je m’en irai, je ne pourrai peut-être plus vous voir. Je ne suis pas votre mère, moi ; je suis… non, je ne suis pas votre mère… Votre mère est morte. Elle était bonne, votre mère… oh ! bien meilleure que moi !… Et elle était belle !… Jamais une autre ne sera aussi belle… C’est elle qu’il faut aimer le plus, mes petits… plus que moi… plus que toute autre…

Elle parlait à voix basse, lentement, pour donner le temps à ses paroles de laisser leur marque.

— Vous pouvez bien aussi aimer les autres… Vous pouvez bien m’aimer, moi… ce n’est pas défendu ! Mais que votre maman soit la première ; je ne serai pas jalouse… Oui, vous pouvez m’aimer… Quand vous serez grands, vous pourrez dire : ce n’était pas notre mère, mais nous nous souvenons d’elle tout de même… Ce sera ma part ; je serai bien contente.

Lalie, dont la pensée était en nouvel et grand travail, demanda :

— Tu n’es pas notre mère… ni notre tante, ni notre cousine… tu parles de t’en aller… Alors, qui donc es-tu ?

— Qui je suis, moi ?… qui je suis ?

Jo, levant sa tête jusqu’au cou de Madeleine, dit, très étonné par cette question :

— Qui elle est ?… Eh bien, elle est Nêne !

Et, serrés l’un contre l’autre, ils ne parlèrent pas davantage ce soir-là.

Tout était prêt. Il n’y avait plus rien à dire maintenant, plus rien à faire. Inutile de pleurer, de prier, de se débattre… Il n’y avait qu’à s’en aller.

Encore une nuit, sept ou huit heures à peine…

Le mariage était le mercredi, mais, dès le lundi, la mère de l’Autre venait s’installer avec une partie de son mobilier ; et Madeleine ne serait pas là pour recevoir cette femme qui venait en conquérante.

Pour la dernière fois, elle avait déshabillé les enfants. Raidie, elle les avait déshabillés comme à l’habitude, en jouant, pour ne pas les affliger ; et elle les avait couchés tous les deux dans son lit à elle. Pour la dernière fois, elle avait livré sa tête à Jo : il lui avait froissé les oreilles, il avait défait son chignon.

Maintenant, Jo dormait, Lalie dormait ; dans la chambre aux hommes, le jeune valet ne remuait plus.

La maison était noire, mais au dehors le crépuscule n’en finissait pas.

Madeleine s’assit près de la fenêtre, ouverte encore. Sur une chaise, à côté d’elle, il y avait un petit paquet de linge ; c’était tout ce qui lui restait aux Moulinettes ; ses autres hardes étaient déjà parties… Michel l’avait payée le matin…

C’était fini.

Elle ne pleurait pas, elle ne bougeait pas, ses cheveux tombaient sur sa figure ; elle ne sentait ni ses bras ni ses jambes ; toute sa vie était en sa poitrine où son cœur s’acharnait.

Du jardin, les œillets de bordure envoyèrent une odeur très douce ; un chant de rossignol entra ; puis, du côté de l’étang, les rainettes commencèrent à se faire entendre et, bientôt, leurs voix innombrables furent partout.

Madeleine se forçait à murmurer :

— Je n’habiterai plus ce bel endroit ; j’étais accoutumée et cela me fait mal de partir… Je regretterai la maison qui est avenante… je regretterai l’étang, le ruisseau où je lavais… Où trouverai-je un jardin aussi bien à ma commodité ? Je ne verrai plus le buisson de lilas ni les rosiers du courtil…

Elle cherchait à égarer sa peine par ces petits chemins. Ah pauvre ! suis donc la grande route ! Ces deux chétifs qui dorment et dont tu n’entends seulement pas le souffle, tiennent tous tes amitiés prisonnières…

— J’étais la patronne, ici ; en la maison, tout allait par ma voix… Ailleurs, cela changera !

Va, va, ta malice est courte !

— Je serai rudoyée ; j’irai aux champs avec les hommes.

Il s’agit bien de cela ! Ah ! si l’on voulait, elle ferait bien toute l’année le travail d’un valet, elle moissonnerait bien, elle porterait bien les fardeaux.

— Bonsoir, Madeleine !

Elle releva la tête ; un homme qu’elle n’avait point entendu venir était dans le courtil.

— Bonsoir, dit-elle.

Alors l’homme s’avança.

— Tu ne me reconnais pas ? L’habit militaire me change donc bien !

Elle eut un geste de réveil.

— Gédéon !

— Oui, c’est moi… J’ai eu une permission…

Maintenant, je vais à Château-Blanc prendre le train. Je n’ai pas eu beaucoup de temps à passer au pays ; sans cela, je serais venu te faire longue visite.

— J’en aurais été très contente, dit Madeleine. Entre donc !

Mais il s’approcha de la fenêtre, posa son bras sur la barre d’appui.

— Non, dit-il, je ne peux pas, je suis trop pressé… Le patron est-il ici ?

— Il n’est pas encore rentré, dit Madeleine.

Puis elle ajouta avec un peu de mépris :

— C’est une grande journée pour lui : on a dû le baptiser à Chantepie. Il y a de la joie chez les catholiques… Tu en as bien entendu parler, sans doute ?

— Oui ; il en est question un peu partout dans le pays.

— Le mariage est cette semaine ?

— Mercredi.

— Alors, toi, tu quittes les Moulinettes ?… Quand t’en vas-tu ?

— Demain.

Madeleine avait détourné son visage. Dans le silence tombé la douce respiration des enfants devint perceptible. Gédéon dit à voix basse :

— Tu as de la peine, ma grande.

Elle répondit :

— J’en ai !

Et sa voix était celle d’une mourante.

Alors, lui, se tut, ayant au cœur des choses qu’il ne savait dire. Il resta un moment penché tout près d’elle, puis il lui prit la main et se redressa.

— Tu pars déjà ? demanda-t-elle.

— Il le faut ; le train passe à dix heures et quart à Château-Blanc. Je te souhaite bonne santé et bon courage, Madeleine… Tu sais, j’ai de l’attachement pour toi, je voudrais que tu sois heureuse… Nous avons été quatre ans l’un à côté de l’autre… Ça ne s’oublie pas. Et puis, il y a la chose que tu sais… entre Tiennette et moi… Madeleine, c’est ton tour d’avoir de la peine… Moi, je ne peux pas te consoler… Tu ferais bien de pleurer, Madeleine.

Il lui serrait la main et il disait : Madeleine… tu sais, ma pauvre Madeleine… ma bonne Madeleine… Il n’en finissait pas. Si bien que ce fut elle qui s’inquiéta.

— Tu n’oublies pas l’heure, Gédéon ?

Il eut une hésitation, puis il ôta son casque et dit :

— Madeleine, je voudrais t’embrasser avant de partir.

Elle se leva et tendit sa joue.

— Au revoir mon petit.

Il fit quelques pas, puis il s’arrêta.

— À propos, Madeleine… merci pour la bonne lettre que tu m’as envoyée là-bas. Elle m’a fait grand bien.

Madeleine demanda un peu distraitement :

— Tu as vu Tiennette ?

— Oui… c’est à cause d’elle que je suis venu… Il y en a un aussi que j’aurais voulu rencontrer, un mauvais loup rouge à qui j’aurais bien cassé les dents… Je n’ai pas pu ; tant mieux pour lui.

— De qui parles-tu ?

— De Boiseriot… Je l’ai bien vu, parbleu, mais pour l’aborder seul, ce n’était pas le jour ! Tout à l’heure encore, à St-Ambroise, il était attablé au café avec ton frère.

— Avec mon frère !

— Oui… et j’en ai été étonné !… Ils étaient seuls à leur écot et buvaient de l’eau-de-vie. Je me suis assis à une table et j’ai attendu en vain la sortie de Boiseriot. Je les voyais bien ; Boiseriot faisait l’ivrogne, mais c’était un faux jeu car il vidait son verre sous la table… Quant à Cuirassier ! Eh bien, lui, je pense qu’il était parti !… Il criait : « Tu dis à dix heures, à la croisée de Bellefontaine ?… C’est le coup ! »… Et il jurait, il tapait sur la table, il roulait de gros yeux… Il devait en avoir avalé, de l’eau-de-vie, pour être dans un état pareil !

Madeleine murmura :

— Quand il a bu, il est comme fou.

Dans la maison, l’horloge sonna.

— Neuf heures ! fit Gédéon ; j’ai juste le temps… Au revoir, Madeleine !

Il disparut dans la nuit commençante.

Madeleine ne s’était point levée pour le reconduire ; elle n’avait fait aucun mouvement, aucun geste d’adieu. C’est qu’elle était trop lasse, véritablement.

Elle l’aimait ce bon petit camarade, mais elle souffrait tant en ce moment ! Elle souffrait tant que Gédéon et Tiennette et Cuirassier et tous les autres lui étaient un peu indifférents.

Ses idées n’étaient pas bien claires. Qu’avait dit Gédéon ? Cuirassier était ivre… Boiseriot lui faisait boire de l’eau-de-vie. Pourquoi cela ? « A dix heures, à la croisée de Bellefontaine… » Il s’agissait sans doute d’un pari, d’une chose folle dont on parlerait dans quelques jours. Pauvre frère ! Il portait mal sa peine, lui aussi ; sa tête faible chavirait. Il s’enivrait souvent ; ainsi, l’autre jour… quand était-ce donc, voyons ? il était venu avec de mauvais yeux…

— Ah ! mon Dieu !

Madeleine se dressa, puis ses jambes fléchirent et elle retomba sur sa chaise. Un souvenir, entre tous les autres, venait de se faire passage, de percer, aigu comme une lame d’acier. Elle revoyait la grande main menaçante ! « Si un homme est devant moi, priez pour lui ! » Ah ! elle comprenait maintenant !

Une minute elle fut atterrée. Sur ses lèvres, des mots vinrent qu’elle prononçait sans les entendre.

— Le mauvais loup rouge… dix heures… à Bellefontaine… C’est le chemin de Michel ! c’est le chemin de Michel !

Puis elle fut debout, elle se précipita dehors, appelant :

— Gédéon ! Gédéon !

Mais sa voix s’étranglait et n’allait pas loin. Elle traversa le jardin, courut sur la route du côté de Château-Blanc.

— Gédéon ! À l’aide, Gédéon !

Aucune réponse ne vint. Elle se tordait les bras.

— C’est ma faute ! C’est ma faute !… C’est que j’ai prié !… Damnation !

Comme une folle elle prit sa course à travers champs du côté de Bellefontaine. Les sentiers ne se voyaient plus ; dans un grand clos elle s’égara, ne put trouver la barrière ; il y avait devant elle une grosse haie : elle se jeta entre deux touffes d’épines, appuya de tout son corps et roula de l’autre côté dans un fossé profond.

Le cœur lui manquait ; elle fut obligée de rester assise dans ce fossé. Un oiseau de nuit qui passait jeta son cri. D’un grand effort elle se releva ; ses mains montaient au-dessus de sa tête et se déchiraient. Au cri de l’oiseau de nuit une idée s’était éveillée en elle et, contre cette idée monstrueuse, elle se débattait avec épouvante.

— Non ! non !… pas à ce prix !… Je ne veux pas qu’ils soient orphelins !… Je ne l’ai jamais voulu !… Je suis maudite !

Elle courait en haletant.

— Je suis maudite si j’arrive trop tard !

Au-dessus des haies, elle apercevait une grande masse noire : c’était, bordant la route, la futaie de Bellefontaine. Encore trois champs à traverser… encore un… La voilà sous les grands arbres ; elle n’hésite pas, elle va comme en un rêve. Juste à la croisée des chemins il y a deux chênes dont les branches se mêlent ; elle y court et ses mains s’abattent sur les épaules d’un homme accroupi entre les troncs jumeaux.

— Jean, que fais-tu ici ?

L’homme se redresse, recule :

— Madeleine !

— Oui, c’est moi… viens-t-en ! tout de suite !

Sa voix est une voix de commandement, âpre, tranchante ; lui, en réponse, fait entendre un rire terrible, un rire de forcené.

— Jean, tu m’entends… marche devant moi.

— Toi, de quoi te mêles-tu ? Va te coucher ! les filles honnêtes ne courent pas les chemins, la nuit.

Lent et lourd, il la repousse, il la reconduit sous les arbres. Les voici dans un pré où la nuit semble plus claire. Madeleine se suspend au bras de son frère.

— Allons, Jean, viens ! suis-moi !

Mais il l’écarte d’une dernière poussée et son bras se lève, menaçant.

— Va-t’en !

— Jean, pourquoi es-tu ici ?

— C’est pour la mort… Va-t’en !

Madeleine revient, saute au bras levé qui brandit une arme.

— Qu’as-tu dans ta main ? donne-moi cela, entends-tu ?

Elle grimpe, elle rabat le poignet et saisit l’arme, une masse de cantonnier emmanchée de houx flexible.

Elle lutte et elle caresse, elle commande et elle supplie, elle honnit et elle flatte.

— Donne, Jean ! Tu as bu, tu ne sais plus ce que tu fais. C’est Boiseriot qui t’a enivré… un mauvais gars !… Moi, je viens te chercher, je te prends par la main… Il faut me suivre, il faut me croire… Allons, donne cela tout de suite ! Que veux-tu faire avec cette masse ? Jean, songe donc ! attendre quelqu’un de la sorte !… Tu es fou… et tu es lâche !… Entends-tu ? Si tu as de la rancune, explique-toi en plein jour… Tu es un lâche, un grand lâche !

— Il n’y a pas de lâcheté… Il ne s’agit pas de ça. C’est pour la mort… Lui d’abord, moi après.

— Donne cela ! allons donne !… Tu le veux bien, n’est-ce pas ?

Crac ! Madeleine, par ruse, a cassé le manche souple ; elle saisit la masse et la jette le plus loin qu’elle peut.

— Viendras-tu maintenant ?

Mais, à nouveau, roule le rire farouche.

— C’est pour la mort !… J’ai mon couteau… et puis je n’ai besoin de rien, pas même d’un bâton. J’ouvre ma main et je la referme… C’est pour la mort ! Va-t’en !

— Jean, tu te damnes !… Et moi aussi, je serai damnée… Tu ne sais pas !… deux pauvres petits… ils dorment là-bas si doucement… viens les voir… Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ces innocents ?

— C’est pour la mort… Il n’y a rien à dire. Ôte-toi de mon chemin.

Madeleine s’accroche, noue ses bras et elle dit les dernières paroles, elle ment désespérément.

— Écoute, je ne veux pas… Je l’aime ! oui ! je l’aime !… Je ne te le disais pas d’abord… c’est que j’avais honte… Maintenant, tu le sais… Je ne veux pas que tu lui fasses de mal. Ce serait me tuer, vois-tu… tu ne le feras pas, Jean, mon frère… Viens ! allons-nous-en… si ! si, allons-nous-en… Tiens, j’empêcherai le mariage ; je le puis encore, moi ! — Tu vois qu’il faut me suivre… Je te dis que tu ne le toucheras pas ! Je le défendrai ! Je vais crier quand il viendra… et la honte sera sur toi, sur moi, sur toute la famille.

Lui, rudement, secoue ses grosses épaules.

— Ôte-toi de mon chemin !

Il s’est dégagé ; il regagne la futaie.

— C’est comme cela ? Eh bien, attends !

Madeleine s’est ruée. Les bras ouverts elle a bondi sur son frère ; elle le soulève et l’emporte. Mais il reprend terre d’un coup de reins et sa grande main s’abaisse. Madeleine sent ses bras se dénouer ; une force irrésistible la lance au loin et sa tête sonne sur un tronc d’arbre…

Maintenant elle est étendue sur le dos ; autour d’elle la prairie tourne, le sol monte et baisse ; là-haut les étoiles dansent… et puis il n’y a plus rien…

Quand elle rouvrit les yeux elle vit une grosse tête penchée sur elle, et, sous ses épaules, elle sentit un bras qui tremblait. Cuirassier était à genoux ; complètement dégrisé, il sanglotait et il suppliait avec une douceur infinie.

— Madeleine, relève-toi !… Ma sœur, pardonne !… Madeleine, dis que tu n’as rien… que je ne t’ai pas fait mal !…

Madeleine le regardait, étonnée. Tout à coup, la mémoire lui revint… Elle jeta un cri ; ses mains, faibles, se crispèrent encore aux épaules de son frère. Mais lui se pencha davantage et dit tout bas, d’une voix honteuse :

— Ne crains rien : il est passé… à cette heure, il est aux Moulinettes… Et moi, ma mauvaise folie est partie… Madeleine, qu’ai-je fait ? Dis-moi que tu n’es pas blessée…

Madeleine, redressée péniblement, eut le courage de sourire.

— Mais non, je ne suis pas blessée ! C’est une faiblesse qui m’a prise tout d’un coup… Je veux me lever : aide-moi.

Quand elle fut debout elle dut encore s’appuyer sur lui, et il dit :

— Veux-tu que je te porte ?

Elle ne répondit pas, elle songeait.

— Jean, dit-elle enfin, quand tu étais petit, c’est moi qui te conduisais le long des routes… Je n’étais guère plus grande, mais je connaissais mieux les raccourcis… Aujourd’hui tu te perds, Jean, et il faudrait encore te remettre en bon chemin.

Il répondit de sa douce voix de détresse.

— Ma sœur, mène-moi.

— Jean, il faut que tu quittes le pays pour quelque temps ; il faut que tu partes… tout de suite… dès ce soir ! Marche cette nuit et, si tu n’es pas assez loin, marche encore demain… Tu disais qu’à la ville tu trouverais facilement du travail : vas-y donc. Voici de l’argent pour attendre… prends !… Allons, prends !… Quand tu seras guéri tu reviendras. Jean, ne crois-tu pas que c’est la raison ?

— Ma sœur, mène-moi !

Elle le prit par la main et tous deux descendirent sous les arbres. Quand ils furent sur la route, ils s’embrassèrent. Puis elle dit :

— Va !

Et, lentement, il s’en alla.

Il était près de minuit quand Madeleine fut de retour aux Moulinettes. La porte était entrebâillée, telle qu’elle l’avait laissée, car Michel avait passé par les derrières comme il faisait toujours. Elle entra sur la pointe des pieds, et puis, vite, vite, sans prendre haleine, elle se dévêtit et se jeta au lit.

Les deux enfants avaient glissé dans la ruelle ; elle les sépara, se coucha entre eux et, passant ses bras sous les deux petits corps, elle s’immobilisa, les yeux ouverts, crucifiée.

Sa tête bourdonnait ; aucune pensée, aucun souvenir ; plus rien que le vertige des pauvres bêtes qu’on assomme.

Un poids énorme était sur sa poitrine ; elle étouffait. Elle dégagea ses bras et se mit sur son séant ; les petits remuèrent ; avec d’infinies précautions elle les ramena vers elle, les coucha en travers sur ses jambes.

À l’horloge, la première heure sonna. Madeleine sentit sur son front comme un vent froid ; ses cheveux se dressèrent. Elle ne pouvait pas pleurer ; elle ne pouvait pas prendre haleine, non plus. Sa tête se renversait, sa bouche s’ouvrait, exhalant une plainte rauque.

Dans la chambre aux hommes, Michel venait de se réveiller, il prêta l’oreille.

— Han !.. han !.. han !..

Il appela :

— Madeleine !.. Madeleine !.. Êtes-vous malade ?

Aucune réponse ne vint. Il écouta encore un petit moment puis, n’entendant plus rien, il se rendormit. Elle avait jeté le buste en avant et saisi la couverture à pleine bouche…

Mais les enfants, mal à l’aise, ne tardèrent pas à s’agiter ; elle dut se redresser.

— Han !… han !… mes petits !

Elle les tirait toujours plus près, elle les rassemblait sur elle, ramenant leurs bras, pliant leurs jambes. Ses mains ne s’arrêtaient pas ; elles glissaient, lentes, pour une caresse interminable.

La nuit coulait ; les vitres devenaient blêmes ; un coq, au fond du courtil, chanta le jour d’une voix cruelle.

— Han !… mes petits !… adieu, mes petits !

Un tremblement si fort la prit qu’elle craignit de les réveiller. Une minute elle réussit à se maîtriser ; elle les enveloppa plus étroitement, ses genoux remontèrent, son cou ploya, ses grandes paumes pesèrent et couvrirent tout ce qu’elles purent.

— Adieu !… Hââ ! hââ !…

Elle avait replacé sur le traversin la tête des enfants. Elle sortit ses jambes, se traîna sur la couverture et puis, enfin, elle se trouva debout.

Elle alluma une bougie, revint s’habiller devant le lit. Un frémissement horriblement douloureux courait dans toute sa chair froide ; ses dents claquaient. Ses mains travaillaient, nouaient le jupon, boutonnaient le corsage ; mais ses yeux, larges et fixes, ne bougeaient pas : c’était son regard maintenant qui touchait les deux têtes brunes, qui s’étendait, qui caressait, qui appuyait.

Brusquement elle souffla la bougie ; elle fit trois pas pour s’en aller et puis elle revint, retomba sur le lit les bras ouverts.

— Han !… han !…

Elle les touchait encore, elle posait ses lèvres au hasard sur la peau tiède.

Raidie, elle se ramena en arrière. Mais le petit, à demi réveillé, lui avait jeté ses bras autour du cou et il tenait une mèche de cheveux. Alors Madeleine serra contre sa joue la menotte fermée et, d’une secousse, elle arracha les cheveux.

Puis, courant à la porte, elle se sauva, son tablier enfoncé dans sa bouche.

C’était au matin ; elles étaient deux dans une chaumière basse, deux femmes pauvres qui besognaient tristement.

L’une préparait la soupe. L’autre, qui était sa fille, pliait et empaquetait des hardes de travail. Quand elle eut fini, elle dit :

— Maintenant, au revoir, mère !

— Tu ne manges pas ? Tu as plus d’une lieue à faire, songes-y… Voici ta soupe.

— Merci !… je ne veux rien.

— Tu es malade ?

Elle secoua la tête sans répondre et ses lèvres s’allongèrent avec un tremblement.

— Tu es malade, Madeleine ?

— J’aimerais mieux être malade… j’aimerais mieux être morte !

La mère se signa puis elle leva vers sa fille ses mains maigres, ses mains de laveuse aux jointures raidies.

— Madeleine, tu ne parles pas à mon gré. On n’appelle pas le malheur, on le prend quand il vient… Pleure, cela te soulagera… Voilà quinze jours que ton chagrin te ronge comme une mauvaise fièvre. Si c’est raisonnable ! se mettre ainsi en mal de mort parce qu’on change de condition ! À trente ans, belle et grande et forte comme tu es !… Si tes sœurs te voyaient, qu’est-ce qu’elles diraient !…

Sur les épaules rondes, sur les bras lourds, lentement, elle promenait ses doigts las dont la peau était usée.

— Allons, bois ce café… avec une petite goutte… C’est cela !… Va, maintenant ; travaille et contente tes nouveaux maîtres, ma fille.

Madeleine prit ses hardes et s’en alla.

À deux cents pas elle s’arrêta. Il faisait déjà chaud ; elle s’aperçut que son paquet, mal épinglé, trop gros, trop rond, l’embarrassait beaucoup. Elle s’assit pour le refaire. Mais comme elle dépliait une étoffe pelucheuse et chaude, son chagrin lui revint à la gorge, très âcre… C’était cette camisole qui lui servait à envelopper les pieds froids du petit Jo, là-bas, chez ce Corbier qui n’avait plus besoin de servante ; et ce tablier à demi brûlé, c’était avec cela qu’elle s’était précipitée sur Lalie en un jour de malheur…

Elle était toute reprise par ses souvenirs.

Elle se revoyait arrivant chez ce veuf, si jeune et si désemparé. Elle l’avait aimé d’un amour mélancolique et doux, sans grand espoir… mais les enfants avaient pris bien vite la première place ; à cette heure et même depuis longtemps, ils occupaient seuls son cœur par droit d’amour.

Ils lui avaient donné tant de joie ! Ils lui avaient donné tant de peine !

Elle se rappelait les promenades du dimanche, les jeux devant l’étang… Et elle se rappelait les heures mauvaises, les veillées d’angoisse au chevet de Lalie. Ce dernier souvenir était en elle comme une atroce déchirure ; elle entendait toujours les gémissements de l’enfant.

— Nêne ! J’ai bobo ! Nêne ! Nêne !

Ah ! oui ! Comme ils avaient pris son cœur, lui avec ses menottes carrées, toujours sales, elle avec ses pauvres doigts brûlés de martyr !

Quinze jours étaient passés depuis qu’elle les avait quittés, depuis qu’elle avait dénoué les petits bras jetés autour de son cou dans l’abandon du sommeil. Elle se figurait leur émoi, le premier matin ; elle entendait leur cri :

— Nêne ! Nêne !… où es-tu, Nêne ?

Maintenant elle était gagée à la Grand’Combe chez… Elle ne se souvenait plus seulement !…

Elle se releva. Parce que son chagrin était trop visible, elle laissa la route et prit une sente traversière ; une sente qui s’en allait du côté des Moulinettes, précisément…

Son cœur sautait dans sa poitrine : ploc ! ploc ! et ses jambes étaient déjà très lasses,

À la barrière d’un champ, un laboureur cria :

— Bonjour, Madeleine !

Elle releva la tête : c’était Corbier ! Il avait l’air heureux et de bel accueil.

— Bonjour ! dit-elle ; vous labourez !

— Oui… pour le maïs… J’ai une charrue neuve, ma brabant était trop lourde ; j’ai acheté une « navette », tenez, regardez !

Tout à sa joie nouvelle il ne voyait pas le pauvre visage anxieux. Elle dit :

— Les enfants vont bien ?

— Tout à fait ; je vous remercie… Les premiers jours ils étaient désireux de vous voir… Maintenant, cela va tout seul : Violette les a apprivoisés…

Elle détourna la tête. Alors, seulement, il s’aperçut de son trouble, et il dit bonnement :

— Vous savez Madeleine… vous nous avez donné, quatre années durant, beau travail et grande amitié… quand votre idée sera de passer aux Moulinettes, cela nous sera toujours contentement… Et je désire que vous viviez en joie et en santé, Madeleine.

— Moi de même… Merci Corbier !

Elle s’en alla en sanglotant.

Oui, elle y retournerait aux Moulinettes… et tout de suite… puisqu’elle était venue jusqu’ici maintenant. « Ils étaient d’abord désireux de vous voir, mais Violette les a apprivoisés ». Comme cela, en quinze jours ! Si cela n’était pas risible ! Et comment, apprivoisés ? avec des dragées peut-être… C’est tout ce qu’elle pouvait trouver, la mauvaise ! Elle ne pouvait pas leur donner d’amitié, elle n’avait pas de cœur… Madeleine le savait bien.

Apprivoisés ! oui, cela la faisait rire… on allait bien voir ! À l’avance elle pliait le cou comme si elle eût déjà senti l’étreinte des petits bras. Les mignons ! jamais ils ne l’oublieraient… N’était-elle pas leur vraie mère ? Est-ce que les enfants oublient leur mère en quinze jours ?

Courant presque, elle prit la virette du village et arriva devant la maison. La porte était ouverte ; elle entra.

— Bonjour Violette !

— Bonjour !… Que voulez-vous ? Vous avez oublié quelque chose ?

— Non… c’est que je passais… J’ai vu Corbier et il m’a invitée…

L’autre eut un redressement de haine victorieuse.

— Tiens !

— Oui… quand je voudrai venir… si c’est à votre convenance, Violette…

— C’est que, malheureusement, ce n’est pas à ma convenance… si je suis la maîtresse ici, ce n’est pas votre faute, n’est-ce pas ? Votre place n’est pas dans ma maison… pas plus que dans les champs où mon homme travaille.

— Oh ! Violette !… Ne soyez pas méchante ! Pour une fois… je voudrais voir les enfants !

Violette eut un sourire cruel.

— Soit ! mais vous en aurez dépit !… Voici justement Lalie qui arrive.

La fillette entra, venant du corridor.

Soulevée en l’air tout de suite et mangée de baisers… Tiens… encore… tiens… tiens… sur les yeux, sur le front, sur la cicatrice de la joue, sur les pauvres petits doigts déformés… Apprivoisés ! Mauvaise femme ! vois-tu comment on les apprivoise ?

L’enfant se laisse faire, raide, sans abandon.

— Tu as toujours ton petit collier, ma mignonne ?

— Maman m’en a donné un tout en or, plus beau que le tien.

— Tu ne m’aimes plus, Lalie ?

L’enfant hésite.

— Si, Madeleine.

— On dit « Nêne » !

— Oh ! je peux bien dire « Madeleine » !

Le pauvre cœur bourdonne comme une ruche renversée. Violette sourit toujours et l’on voit ses dents fines.

— Où est Georges ?

— Dans son lit, de l’autre côté… vous savez le chemin.

Déjà Madeleine s’est précipitée.

— Jo ! mon petit Jojo !

Et les larges mains de Madeleine s’ouvrent toutes grandes sur le petit corps nu…

Mais l’enfant n’a pas jeté ses bras en avant comme naguère. Au contraire il se cabre et frappe.

— Je m’appelle pas Jojo ! Je suis grand !

— Mon Jésus !

— Je t’aime plus !… va-t’en ! tu es méchante ! et puis tu sens le fromage !

Un sanglot, profond comme un râle… Madeleine se sauve.

Au bout du jardin elle bute contre une barrière ; elle court : son paquet tombe, elle perd ses sabots… Elle court droit vers l’étang, vers un endroit où l’eau est profonde et noire ; elle court, elle court et flouc !…

Très vite, elle revint à la surface, la poitrine pleine d’eau. Un instant, autour de son visage mille petites vagues clapotèrent, mille petites voix moqueuses et cruelles chantèrent :

— Nêne… Nêne… Nêne…

Elle perdit connaissance et glissa tout au fond sur le lit de boue.

Quelques bulles montèrent encore, puis l’eau se calma tout à fait.

De beaux nuages semblables à des mérinos blancs voyageaient avec lenteur. Le soleil brillait très haut ; l’heure était éclatante et douce.


FIN


Vouillé (Deux-Sèvres), le 31 mai 1914.



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