Napoléon (Jacques Bainville)/CHAPITRE IX

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A. Fayard et Cie (p. 127-150).

CHAPITRE IX

COMMENT ON PEUT MANQUER UN COUP D’ÉTAT


Du 19 mai 1798 au 9 octobre 1799, Bonaparte est resté absent de France. Pendant ces dix-sept mois, les causes qui devaient rendre nécessaire le recours à la dictature n’avaient pas cessé d’agir et l’effet s’en était développé avec une rapidité inexorable. Depuis l’annexion de la Belgique, la Révolution n’était plus maîtresse de son destin.

Dès maintenant, nous avons l’image de ce qui se répétera jusqu’en 1814, jusqu’à ce que la France soit rentrée dans ses anciennes limites. Avec ténacité, l’Angleterre renouera des coalitions dont elle sera l’âme et la caisse, que la France s’épuisera à briser et qui deviendront plus vastes, plus fortes, plus unies à mesure que les Français avanceront davantage en Europe, ne soulevant le poids que pour qu’il retombe sur eux de plus haut. « Si j’eusse été vaincu à Marengo, vous eussiez eu dès ce temps-là tout 1814 et tout 1815, » disait Napoléon à ses compagnons de Sainte-Hélène. Rien de plus exact. On avait déjà failli avoir tout 1814 et tout 1815 dans l’été de 1799.

Le désastre de la flotte française à Aboukir avait été, en Europe, le signal d’une reprise des hostilités. Nelson était maître de la Méditerranée, Bonaparte pris en Égypte dans un piège. La diplomatie anglaise travaillait partout et Nelson était son meilleur agent. Le vainqueur des mers entraîna le roi de Naples à prendre les armes. Aussitôt la guerre déclarée par le gouvernement napolitain, les Français courent à cet adversaire, mettent en déroute l’armée napolitaine, poussent jusqu’à Naples, y entrent comme jadis Charles VIII. Les Bourbons s’enfuient en Sicile. La République parthénopéenne est fondée. Succès magnifique de Championnet, mais qui ressemble étrangement à tant d’autres succès que Napoléon remportera plus tard et qui le mèneront au fond des Italies, des Espagnes, des Russies, jusqu’à ce que le reflux le repousse.

Et l’on voit aussi, en 1799, s’annoncer ce qui se produira en plus grand dans peu d’années, la révolte des peuples contre la Révolution conquérante, les idées de liberté et de nationalité retournées contre ceux qui les avaient propagées à travers le monde. On a trop dit que le signal de ces soulèvements nationaux avait été donné en 1808 par les paysans espagnols. Les paysans des Calabres, les lazzaroni de Naples avaient commencé. Albert Sorel a rendu admirablement la stupeur de nos soldats républicains devant ce phénomène, la cause des rois devenue cause des peuples, prodige aussi monstrueux que s’ils avaient vu les fleuves remonter vers leur source. Alors, en peu de temps, devant cette fureur populaire, c’est la retraite de Naples, puis la débâcle. Et bientôt, conduits par Souvarof, ce tartare, les Russes, sortis de leurs steppes avec leurs icônes, débouchent en Italie pour en chasser les Français, tandis que des housards hongrois assassinent deux plénipotentiaires de la République aux portes de Rastadt où l’interminable Congrès vient de se dissoudre. Et puis Suisses, Hollandais, Belges enfin s’insurgent, et c’est pour conserver la Belgique que cette guerre épuisante est soutenue ! En même temps, la Vendée reprend les armes.

Le danger avait été le même en 1793, moins grave pourtant. Il sera le même, plus grave, en 1813 et 1814. Pourquoi le Directoire y échappe-t-il En 1799 ? Parce que, comme on 1793, les coalisés ne poussent pas la guerre à fond, qu’ils restent divisés d’intérêts, qu’ils ont d’autres calculs. En 1793, ils avaient laissé la France pour courir au dernier partage de la Pologne de peur que l’un n’en prît un plus gros morceau que l’autre. En 1799, la rivalité de l’Autriche et de la Russie en Orient arrête leur offensive. Masséna profite de ce ralentissement pour battre Souvarof à Zurich, presque en même temps que Brune a le bonheur de battre les Anglais et les Russes débarqués en Hollande. Cette fois encore la France est sauvée de l’invasion. L’Italie est perdue, mais les « frontières naturelles » sont préservées. À ce moment, Bonaparte touche au terme de sa traversée aventureuse. Le 1er octobre, la Muiron, miraculeusement échappée aux Anglais, aborde à Ajaccio. Bonaparte y apprend les nouvelles. Il bout d'impatience. Il comprend que Brune et Masséna lui retirent le pain de la bouche. Il croyait, dès son retour, par une acclamation générale, recevoir le commandement des armées de la République pour repousser l’ennemi. Mais l’invasion est arrêtée. Il arrive trop tard.

N’importe. Il se hâte. Dès que la route est sûre, la Muiron remet à la voile et jamais plus Bonaparte ne reverra Ajaccio. Le 8 octobre, il est en vue des côtes de Provence. Il se dérobe encore à l’escadre anglaise qui croise pour le saisir. Le 9, il débarque près de Fréjus, dans la baie de Saint-Raphaël.

Il eut alors une révélation. Pendant son absence, sa popularité avait grandi au delà de ce qu’il avait espéré. À peine sa frégate a-t-elle approché du rivage, à peine son arrivée est-elle connue que les Provençaux accourent, entourent la Muiron de leurs barques, acclament le général, montent à bord pour le voir de plus près. Autre chance. Cette prise de contact le délivre du service sanitaire et de la quarantaine que pourrait, puisqu’il vient d’un pays où il y a la peste, lui infliger une administration mal intentionnée. Il se met de lui-même au-dessus des règlements. Déjà les cris qu’il entend, l’allégresse dont il recueille les marques lui font connaître qu’il est attendu. Si l’heure est passée où l’on aurait eu besoin d’un grand capitaine pour vaincre l’ennemi, on a besoin d’un soldat, d’un chef pour sauver la République et l’État.

Mais il ne sait pas encore tout. S’il vient de tâter le pouls du public, le vœu de la foule est vague et amorphe. En approchant de Paris, il apprend quelque chose de nouveau et de précis qui donne à sa fortune une face nouvelle. Le pouvoir qu’il avait entrevu et désiré, comme les autres, sans découvrir le moyen d’y accéder, s’offre à lui. Non seulement le fruit est mûr, mais on lui apporte les moyens de le cueillir. Un coup d’État est dans la nature de la situation. Le « comment » se présente pour Bonaparte et se présente de lui-même. Accouru à sa rencontre, son frère Joseph le met au courant des idées et des projets de Sieyès, désemparé depuis la mort de Joubert. Pour devenir le maître en France, Bonaparte n’aura pas à soulever des régiments ou la rue, procédé incertain, aventureux, qui lui répugne toujours, dans lequel il n’a pas confiance. Le coup d’État qui se prépare, auquel il ne manque plus qu’un exécutant, ne le compromettra pas avec les royalistes et ne le laissera pas prisonnier des militaires. Il sera organisé de l’intérieur par des civils, des républicains, avec la caution d’un révolutionnaire, un pur des premiers jours de 89, un régicide, un « votant ». Ce coup d’État sera encore fidèle au « génie de la République », dans le droit fil de la Révolution et, par là, à peine hors de la légalité, tel enfin que pouvait le concevoir, le souhaiter et même l’approuver le général de vendémiaire et de fructidor.

Il reste à comprendre pourquoi, dans la République même, à la tête de l’État, des hommes considérables et réfléchis en étaient venus à ne plus voir de salut que dans l’appel au soldat, pourquoi Sieyès, éternel constituant, comme Diogène cherchant un homme, « cherchait une épée », la mort ayant brisé celle de Joubert à Novi.

Le fait est que le système de gouvernement établi en 1795 ne pouvait plus durer. Si Augereau, prêté par Bonaparte, avait fructidorisé les Conseils, il avait fallu, l’année suivante, recommencer l’opération et casser de nouvelles élections hostiles aux Directeurs en charge. C’était le vice fondamental d’un régime fondé sur la volonté populaire et qui la violait dès qu’elle était contraire à l’article inexprimé mais non le moins fort de la Constitution, c’est-à-dire dès qu’elle tendait à enlever le pouvoir aux anciens conventionnels, aux thermidoriens de gauche. Donc en mai 1798 (22 floréal), nouvel abus d’autorité tandis que la guerre extérieure reprend. Avec elle, l’esprit jacobin se ranime. Aux élections de mai 1799, découragés et intimidés, les partis de droite s’abstiennent, ne votent pas. Les exaltés, les exagérés, les « patriotes » reparaissent dans les Conseils. Ils réclament, ils imposent le retour, aux méthodes terroristes au nom de la patrie en danger. Nouvelles mesures de rigueur dont, cette fois, car il ne reste plus beaucoup de « ci-devant » à poursuivre, les bourgeois font les frais. L’emprunt forcé alarme la masse de ceux qui possèdent sans remédier, loin de là, à la détresse croissante des finances. Les intérêts sont lésés, l’insécurité, l’inquiétude sont partout tandis que les nouvelles désastreuses de la guerre se succèdent. Cependant, revenu d’une mission diplomatique à Berlin, Sieyès est élu Directeur à la place de Rewbell. Il n’a jamais aimé la Constitution de l’an III qu’il n’a pas faite et il n’a pas tort de la juger mauvaise. Il voit que la Révolution et la République courent à la ruine et que ce grand désordre, aggravé par les défaites militaires, ne peut plus se terminer que par la restauration des Bourbons. Cet ancien prêtre régicide est peut-être le plus clairvoyant, le plus conscient des révolutionnaires. Il faut à tout prix changer la machine, sinon la catastrophe est prochaine.

Le voici dans la place. Silencieusement, il se met à l’œuvre, il ourdit sa conspiration pour le salut de la République et des républicains. La première chose à faire est de s’assurer du pouvoir exécutif, ce pouvoir à cinq têtes. Les Directeurs avaient épuré les Conseils. Il renversera la méthode. Il épure le Directoire. Le 30 prairial (18 juin 1799) il exécute son premier coup d’État qui prépare l’autre. Ayant fait, dans les Conseils, l'alliance de la vieille Gironde avec l’extrême-gauche, Sieyès élimine trois de ses collègues, garde Barras dont il ne craint rien pour ses projets et introduit au Directoire, outre Roger Ducos, son confident et son complice, deux jacobins de stricte observance, mais bornés, Gohier et le général Moulin. Il ne s’agira plus, le jour venu, que de se débarrasser de ces comparses. Sieyès a joué l’extrême-gauche, son alliée d’un jour. Il la désarme en fermant le Manège où le club des Jacobins a repris ses séances. La besogne préliminaire du coup de force définitif est accomplie. Le général Bonaparte trouve déjà le 18 brumaire à demi mâché.

Il trouve aussi la France à prendre. De Fréjus à Paris, ce qu’il voit, ce qu’il entend sur la route est à ne pas s’y tromper. L’anarchie, il la touche du doigt. Les voitures qui portent ses bagages ont été pillées aux environs d’Aix par des brigands, des « Bédouins français » comme dit le mamelouk Roustan qu’il amène d’Égypte pour orner ses cortèges et leur donner un reflet d’Orient. Le besoin d’ordre et d’autorité, on le sent partout. Et il se cristallise autour du général Bonaparte. L’accueil que lui fait Lyon est significatif et tellement chaleureux qu’il décide de se dérober désormais à des ovations qui le compromettent.

Il importe, en effet, de ne pas gâter une situation admirable. Tout conspire en faveur du jeune général, pourvu qu’il ne commette aucune imprudence, aucun faux pas. Et cette popularité en coup de foudre n’est pas mystérieuse. D’instinct, les Français cherchent un chef, comme Sieyès cherche un exécutant par calcul. Un chef, il n’en est pas d’autre que lui. Il n’en est pas, surtout, qui réunisse comme lui les conditions nécessaires. Les aspirations du pays sont confuses. Elles sont mêmes contradictoires. On est excédé du désordre qu’à engendré la Révolution, mais la masse tient à conserver les résultats de la Révolution, c’est-à-dire l’égalité et les biens nationaux. On est las de la guerre, mais on ne renonce pas aux limites naturelles. Et la réputation de Bonaparte est faite. Il remporte des victoires et des victoires qui obtiennent la paix, comme à Campo-Formio. Il ne transige pas avec la réaction, au besoin il la mitraille, et son langage exclut tout soupçon d’esprit féodal, mais il ne blesse ni les sentiments ni les croyances, il ne persécute ni les personnes ni les intérêts. Il est au-dessus des passions qui ont déchiré la France. Et là, s’il récolte après avoir semé, il a semé sans le vouloir, pour cette raison profonde, innée, originelle, que ces passions, révolutionnaires ou contre-révolutionnaire, qui divisent les Français de vieille souche, il ne les partage pas, n’ayant pu les ressentir comme eux.

Tels sont les éléments de sa popularité. Ils ont grandi pendant son absence. Personne ne s’étant présenté pour jouer le rôle de sauveur, Bonaparte, par son éloignement, s’est fait désirer. Comment, en outre, ne pas constater que la victoire, quand il n’est pas là, déserte le drapeau français ? Et comme c’est le régime qu’on rend responsable de tous les maux, c’est encore lui qu’on accuse d’avoir « déporté » en Égypte le général qui, dès lors, devient une victime et non plus seulement un héros.

Tous ces sentiments sont diffus à travers la nation. Ils compteront surtout le jour où Bonaparte sera parvenu au pouvoir. Il a dans le pays des disponibilités plutôt que des forces actives. Et l’apathie, la « prostration », après tant de convulsions et de souffrances, sont trop grandes pour qu’un mouvement spontané jaillisse de la foule. Il s’en faut de beaucoup que Bonaparte n’ait qu’à paraître pour renverser le Directoire et le retour d’Égypte ne saurait se comparer avec le retour de l’île d’Elbe. Aussi songe-t-il de nouveau à se faire nommer Directeur avec une dispense d’âge plutôt qu’à s’emparer de la dictature. Sa gloire même, qu’on peut dire encore à l’état naissant, serait plutôt gênante pour lui, étant de nature à mettre sur leurs gardes ceux qui restent fidèles à la Constitution de l’an III et à inquiéter ou à refroidir ceux qui méditent le coup d'État, ont besoin d’un général mais n’entendent pas travailler pour lui. D’ailleurs, Sieyès n’a pas plus de sympathie pour Bonaparte que Bonaparte n’en a pour Sieyès. On a rarement vu deux hommes aussi peu faits pour se comprendre et si, à la fin, ils collaborent, c’est vraiment parce que Sieyès n’aura pas trouvé d’autre agent d’exécution, tandis que, pour Bonaparte, l’occasion aura été unique. Qu’il manquât celle-là, il n’est pas certain qu’il s’en fût présenté une meilleure ou même une autre.

Cependant les préparatifs étaient si avancés que tout fut monté, accompli en moins d’un mois. Bonaparte était rentré à propos pour prendre l’emploi laissé vacant par la mort de Joubert et dont Moreau, déjà pressenti, hésitait à se charger. Moreau en eut du regret plus tard. Mais c’était un velléitaire et qui s’embarquait toujours mal. Il dit à Sieyès quand le retour de Bonaparte fut connu à Paris : « Voilà votre homme. Il fera l’affaire bien mieux que moi. » Un républicain sincère, Baudin, député des Ardennes, mourut de joie ce même jour. Pour lui comme pour les patriotes de Fréjus qui avaient abordé la Muiron au cri de « Vive la République ! » l’arrivée de Bonaparte c’était le salut de la Révolution. Il y eut le même pressentiment chez quelques royalistes. Jamais on n’avait été si près de l’écroulement du régime. Ils eurent l’impression juste que, pour des années, c’en était fait d’une restauration.

Et c’était précisément contre un retour des Bourbons que les républicains voulaient, en premier lieu, se prémunir. Le 18 brumaire a eu la même raison d’être que fructidor. Ces républicains n’étaient ni tellement naïfs ni tellement aveugles. La dictature d’un soldat était le risque de leur opération. Ils consentaient à le courir plutôt que celui d’une contre-révolution, de même qu’ils concevront la monarchie napoléonienne et la fondation d’une quatrième dynastie comme l’obstacle le plus sûr à la monarchie bourbonienne. Et quand on voit ce que sont devenus, après 1815, les régicides, qui prendront en exil la place de misère des émigrés, on s’explique qu’ils aient préféré tout à cela et mis un sabre, un trône même, s’il le fallait, entre les Bourbons et eux.

Mais le sentiment de la conservation personnelle n’était pas seul en cause. Des républicains sincères, authentiques, comprenaient très bien que la République périssait par la faiblesse du pouvoir exécutif. Ils voyaient la nécessité de resserrer ce pouvoir et c’est pourquoi, dans le plan de Sieyès, on passait des cinq têtes directoriales à trois têtes consulaires. Enfin, puisqu’on ne renonçait pas aux limites naturelles ni par conséquent à la guerre, le bon sens disait qu’on ne pouvait pas résister à l’Europe dans les convulsions et l’anarchie. La Convention l’avait compris et c’est pourquoi elle avait organisé la Terreur. Maintenant le régime terroriste était odieux aux Français. Il fallait refaire une autorité mais qui n’eût pas un visage de Gorgone.

Le renforcement du pouvoir exécutif, objet du nouveau coup d’État en préparation, était donc une idée raisonnée et raisonnable. Aussi, tout ce qui, dans la République, représentait l’intelligence et l’idéologie était du côté de Sieyès. Et puisqu’on sentait le besoin d’un chef pour continuer la guerre des limites naturelles dans de bonnes conditions, il était encore dans la logique de la situation que ce chef fût un militaire. Sieyès et les idéologues ne pouvaient même, sans bien le savoir, tomber mieux qu’avec Bonaparte. De tous les militaires possibles, il est celui qui a le plus d’autorité personnelle et d’horizon. Il n’exposera la France ni à un gouvernement de soldatesque, ni à des séditions successives de prétoriens. Si la Révolution devait finir par le césarisme, elle a eu cette chance de rencontrer du premier coup le militaire, qui, ayant le moins l’esprit de caste, était assez pénétrant pour assurer tout de suite la prééminence de l’élément civil dans son gouvernement de manière à ne pas ouvrir dans les camps l’ère des proclamations d’imperators.

Vingt-cinq jours seulement s’écoulent entre le matin où Bonaparte rentre chez lui, rue Chantereine, et le soir où il sort, déjà César, de l’Orangerie de Saint-Cloud. Cependant le César de demain a une femme, plus que soupçonnée, convaincue d’infidélité et d’inconduite. Sur la vie de Joséphine, ses désordres, ses dettes, Bonaparte, déjà renseigné, a reçu de nouvelles précisions par ses frères qui haïssent leur belle-sœur. Inquiète, la coupable a voulu s’expliquer, plaider sa cause, enlever un pardon et elle est allée au-devant de son mari, mais elle à pris la mauvaise route tandis que Joseph a pris la bonne. Bonaparte est résolu à faire maison nette. Il en a assez de partager avec ce M. Charles, d’être un mari bafoué. Le maître prochain de la France n’est pas encore bien loin de la bohème où il a vécu, du demi-monde où il a pris sa compagne.

Il pardonne cependant, dès que Joséphine, qui l’a manqué à Lyon, arrive à son tour rue Chantereine. Il pardonne parce qu’elle n’a pas perdu tout pouvoir sur son cœur ni sur ses sens. Il pardonne parce que, s’étant enfermé sans consentir à la voir, elle a eu l’adresse d’envoyer ses enfants, Eugène et Hortense, demander sa grâce à travers la porte, sûre, par ce moyen de théâtre, de l’attendrir. Il pardonne encore parce qu’un divorce serait un scandale inopportun, un aveu, trop facile à exploiter par les mauvaises langues, de ses infortunes conjugales et il ne veut pas faire rire. Il pardonne enfin parce que, réflexion faite, il lui apparaît que Joséphine, avec ses relations, son entregent, sa rouerie même, lui sera une auxiliaire utile. Calcul très juste. Joséphine, selon son habitude, fréquente les gens en place. Barras, l’ancien protecteur, est toujours le grand ami. On est lié avec Gohier, qui préside le Directoire. Par Gohier, on n’est pas mal non plus avec Moulin. De sorte que c’est avec les trois Directeurs qui vont être évincés, expulsés et bernés, que Bonaparte, dans ces premiers jours, et en partie grâce à Joséphine, se trouve avoir les meilleurs rapports.

Ainsi, jusqu’à la fin, il donnera le change sur ses intentions. C’est encore la raison pour laquelle on s’abstient de l’inquiéter, de lui demander des comptes, bien qu’il séjourne à Paris dans une situation qui, à tous les égards, est mal définie, ayant abandonné l’armée d'Égypte, et, depuis qu’il a abordé à Fréjus, traitant par le dédain des règlements militaires qu’il affecte d’ignorer et qu’on ne lui applique pas. D’ailleurs, qui oserait toucher au général Bonaparte ? Ce qui le protège le mieux, c’est sa renommée, et il se comporte de manière à éviter qu’elle le rende suspect, affectant de fuir les ovations au lieu de les rechercher. Impénétrable, il ne décourage ni les partis ni les personnes, sans se compromettre ni avec les jacobins du Manège, bien qu’il garde de la sympathie pour un certain jacobinisme, ni avec les « pourris », l’écume du Directoire dont Barras est le représentant et qu’il méprise, ni avec les modérés dont le tempérament n’est pas le sien. Au goût de Bonaparte, Sieyès est même encore un peu trop réactionnaire. Quant aux royalistes, ils auraient bien tort de se leurrer. Il se servira d’eux. Jamais il ne les servira.

Au fond, il a bien jugé l’état de la France. Ce qui est à prendre, c’est le « tiers parti », celui qui avait déjà soutenu Henri IV après la Ligue et Louis XIV après la Fronde, cette masse, — le cardinal de Retz l’a bien dit, — qui, nulle au commencement et au milieu des grandes crises, pèse le plus à la fin. Ce qui se rapproche le plus du « tiers parti », ce sont les modérés, d’ailleurs impuissants par eux-mêmes, et c’est pourquoi Sieyès, leur chef, a besoin d’une épée. Mais le général ne veut pas plus avoir l’air de s’offrir à Sieyès que Sieyès ne veut avoir l’air de prier le général. De part et d’autre, ce n’est pas amour-propre, coquetterie, mais politique et précaution. Chacun refuse de faire le premier pas pour rester libre vis-à-vis de l’autre. À ce jeu, on se pique. Sieyès se plaint du jeune insolent qui devrait être fusillé pour avoir abandonné son armée aux bords du Nil. Bonaparte riposte que Sieyès a trahi la France dans les négociations de Berlin.

Cependant on perd du temps, un temps précieux où les heures comptent. Le Conseil des Cinq-Cents, qui devine le danger, se dispose à rapporter quelques-unes de ses lois les plus odieuses. Une apparence de détente et d’apaisement suffirait à contenter le public, amollirait les esprits. Il faut agir vite, battre le fer tandis qu’il est chaud, et, sans plus de retard, mettre en contact direct celui qui a conçu et préparé le coup d’État et celui qui est capable de l’exécuter, associés naturels dont chacun apporte un des éléments nécessaires au succès de l’opération.

À peine, jusque-là, s’étaient-ils entrevus dans des cérémonies officielles. Talleyrand fut, selon l’expression d’Albert Vandal, « l’entremetteur ». Ce n’est que le 2 brumaire (24 octobre) que, sur ses instances, Bonaparte se résolut à faire à Sieyès la visite qu’il avait lui-même attendue en vain rue Chantereine. Talleyrand, et près de lui Fouché ; types d’hommes aussi indispensables au complot dans la seconde ligne de l’action que Bonaparte et Sieyès le sont dans la première. Car on a beau dire, — après coup, — que tout cela devait se faire, il y fallait beaucoup de concours. Encore le 18 brumaire faillit-il ne pas réussir. On s’est étonné que, plus tard, Napoléon ait gardé près de lui l’ancien oratorien et l’ancien évêque. On les à appelés ses mauvais génies. Il aurait fallu d’abord qu’au moment décisif et le plus difficile, il eût pu se passer d’eux et de bien d'autres. Mais rien n’eût été possible sans Sieyès, Fouché et Talleyrand, — ce « brelan de prêtres », — qui lui apportaient, avec leur habileté et leur intelligence, la caution d’hommes aussi intéressés les uns que les autres à empêcher une contre-révolution.

Voilà un coup d’État qui se présente dans les conditions les plus favorables. Il est organisé de l’intérieur par Sieyès et Ducos, deux des chefs du pouvoir qu’il s’agit de renverser. Des deux assemblées, l’une, le Conseil des Anciens, est complice, l’autre, le Conseil des Cinq-Cents, est manipulée par Lucien Bonaparte qui, tout jeune député qu’il est, s’est remué pour être élu président. Enfin l’opinion publique est sympathique. Même au faubourg Saint-Antoine, il n’y a pas de soulèvement à craindre. Et pourtant il s’en faudra de rien que ce coup d’État ne soit un échec.

Ce sera un peu la faute de Bonaparte. La partie gagnée, c’est pourtant lui qui aura le mieux calculé. Il s’est obstiné jusqu’au bout à donner à l’opération un caractère civil et aussi peu militaire que possible, à ne pas employer la violence, à recourir à la force tout juste quand il n’a pu faire autrement. Il a refusé, la veille de Saint-Cloud, d’écouter Sieyès et Fouché, qui étaient d’avis, pour mettre toutes les chances de son côté, de procéder à des arrestations préventives parmi les députés connus d’avance comme des adversaires ardents. À ce refus, peut-être imprudent, il gagnera de rendre son régime accessible aux plus purs révolutionnaires et de ne pas s’entendre reprocher un crime du 18 brumaire, comme son neveu le crime du 2 décembre. Il a joué la difficulté mais, au fond, il a eu raison parce qu’au delà de la « journée », qui s’ajoute à la longue série des « journées » révolutionnaires, il a obtenu un des résultats auxquels il pensait. Il ne sera pas dans la dépendance des casernes comme s’il n’avait dû son élévation qu’à l’armée.

Le danger, en effet, était que son exemple en autorisât d’autres à recommencer contre lui ce qu’il aurait fait contre le Directoire. Il ne reculera d'ailleurs cette échéance que de quinze ans, car, en 1814, c’est en se prononçant contre l’empereur que ses maréchaux l’obligeront à abdiquer. Bonaparte se rend très bien compte que, si grande soit-elle, sa supériorité sur tous les autres chefs militaires ne les empêchera pas de se dire : « Pourquoi pas moi ? » Tandis que Sieyès et Fouché ont l’œil sur l’opposition parlementaire, Bonaparte, qui connaît son propre milieu, ne met au courant du complot que les officiers dont il est sûr. Il est plus que circonspect avec les autres. La veille et le jour de Saint-Cloud, les hommes qu’il fait spécialement surveiller, parce que ce sont ceux dont il se méfie le plus, s’appellent le général Bernadotte, le général Jourdan, le général Augereau.

Il n’était pas hypocrite lorsqu’il écrivait à Talleyrand, deux ans plus tôt : « C’est un si grand malheur, pour une nation de trente millions d’habitants et au XVIIIe siècle, d’être obligée d’avoir recours aux baïonnettes pour sauver la patrie ! » Bonaparte préférerait se passer tout à fait des baïonnettes. Son pouvoir futur n’en serait que plus solide. En cela il voit clair, mais, dans l’application, il va au delà de la mesure. Ce qu’il voudrait, en homme du XVIIIe siècle, ce serait de triompher par le seul pouvoir de la raison. Ici, il est plus idéologue que les idéologues qui l’entourent, qui l’adoptent, qui font de son coup d’État la conspiration de l’Institut. Car il n’a pas manqué de se montrer de nouveau aux séances académiques. Et s’il a des gardes du corps bottés qui se nomment Murat, Berthier, Marmont, il a toute une escorte d’intellectuels, gens de lettres, savants, juristes, philosophes, la queue des encyclopédistes, l’illustre Cabanis lui-même, représentant des lumières, tout ce qui a lutté contre « la superstition » et « les abus ». Voltaire, partisan du despotisme éclairé, eût été du cortège philosophique qui, à la veille du 18 brumaire, s’en alla à Auteuil, le général en tête, rendre visite à Mme Helvétius, la veuve de l’auteur de l’Esprit. Le monde qui a préparé la Révolution par les livres et dans les intelligences, est pour le coup d’État qui doit la consolider, la stabiliser et, du moins on s’en flatte, la finir.

Selon ses méthodes, d’ailleurs, et selon ses propres traditions. Sieyès et Bonaparte, qui, maintenant, la glace rompue, se rencontrent et se concertent, comptent même exercer moins de violence sur la représentation nationale qu’elle n’en a subi en fructidor. Pour changer la Constitution, leur dessein est d’obtenir le vote des deux Assemblées en poussant aussi loin que possible le respect des formes parlementaires. La majorité du Conseil des Anciens était acquise. Il ne s’agissait plus que de mettre les Cinq-Cents en état de ne pas résister, le recours à la force ne devant avoir lieu que s’il était indispensable, comme un remède héroïque et en dernier ressort.

Le plan offrait donc de gros risques, mais, d’autre part, il n’était guère possible d’en imaginer un qui fût très différent. Il faut se défaire de l’idée convenue d’un 18 brumaire où Bonaparte chasse les représentants du peuple avec ses grenadiers. D’abord il n’avait pas de grenadiers à lui. La troupe qu’on désigne sous ce nom était la garde du Directoire et des Conseils, le résidu des gardes-françaises, de triste mémoire, et des gendarmes de la Convention. Si ces hommes-là, plutôt policiers que soldats, étaient les prétoriens de quelque chose, ils étaient les prétoriens de la République. Quant à la garnison de Paris, elle était beaucoup plus facile à enlever. L’homme de troupe, le combattant, qui souvent avait été sous les ordres de Bonaparte, était comme le reste de la France. Il se plaignait de tout, des malheurs du pays, des défaites, de ses guenilles, de sa solde impayée, de la gamelle et du tabac, il accusait de toutes ses misères les « avocats du Directoire ». Encore était-ce le soldat des armées de la Révolution. Il restait républicain, au moins à sa manière. Il pouvait être sensible au nom de la Loi, et ses préjugés demandaient des ménagements.

Tout contribuait à rendre compliquée une opération qui paraît simple de loin. Quand Bonaparte, à son retour de Paris, avait demandé : « Vous croyez donc la chose possible ? », Rœderer, un de ces hommes de l’aristocratie intellectuelle qui l’entouraient et le poussaient, lui avait répondu : « Elle est aux trois quarts faite. » Il est vrai que le dernier quart était le plus difficile et restait chanceux.

Au surplus, il fallait passer à l’exécution. Quelques précautions que prissent les hauts conjurés pour assurer le secret de leurs conciliabules, on commençait à se douter de quelque chose. Sur les cinq Directeurs, il y en avait trois qui devaient sauter, et de ces trois, Barras, homme de combinaisons autant que d’argent, était peu à craindre. À aucun prix les deux autres ne devaient être mis en éveil. Joséphine, qui eut là son utilité, se chargea d’endormir Gohier, épris d’elle. Jusqu’au bout, elle abusa le pauvre homme, poussa son astucieuse audace jusqu’à l’inviter à déjeuner pour le jour même, — 18 brumaire, 9 novembre 1799, — auquel le coup était fixé. La veille, Bonaparte dînait au ministère de la Justice, chez Cambacérès, qui n’était pas du complot. Trois jours avant, il avait assisté, — sans manger, par crainte du poison, — au banquet donné par les Conseils en son honneur et en l’honneur de Moreau. Tout se passait dans le monde officiel.

Et le scénario que Sieyès avait imaginé était officiel aussi. L’opération devait s’accomplir, en deux journées, dans le Parlement, avec le Parlement, selon le règlement parlementaire. Sous prétexte d’une conjuration anarchiste découverte à Paris, le Conseil des Anciens serait convoqué en séance extraordinaire et à une heure, pour la saison, très matinale. Les conjurés avaient des complices bien placés dans cette assemblée, notamment les questeurs. Pour plus de sûreté, les membres suspects furent « oubliés » dans l’envoi nocturne des billets de convocation. Les Anciens, sans discuter, et après lecture d’un rapport sur l’imminence du danger, voteraient, comme la Constitution l’autorisait, le transfert du Corps législatif hors de Paris. On avait choisi Saint-Cloud. L’exécution du décret, la sécurité des Conseils et le maintien de l’ordre public seraient confiés au général Bonaparte nommé commandant supérieur des troupes de la garnison de Paris. Cela fait, Bonaparte, disposant de la force armée, annihilerait les trois Directeurs dont il s’agissait de se débarrasser. Gohier, berné jusqu’au dernier moment, et Moulin, dont les yeux s’ouvrirent trop tard, seraient immobilisés au Luxembourg jusqu’à ce qu’ils eussent donné leur démission, et placés sous la garde de Moreau, qui se contenta de ce rôle peu glorieux de geôlier du pouvoir exécutif. Quant à Barras, joué aussi, car on l’avait entretenu dans l’idée qu’il « en serait », comme on avait laissé Gohier à l’illusion qu’il ne pouvait pas « ne pas en être », Talleyrand se chargeait de l’expédier. Il serait instamment prié de se rendre dans son domaine de Grosbois, accompagné par quelques dragons.

Dans l’idée de Sieyès, le transfert du Corps législatif à Saint-Cloud aurait l’avantage d’isoler le Conseil des Cinq-Cents, ce qui déterminerait plus aisément celui-ci à voter la Constitution nouvelle, une fois qu’il se sentirait hors de Paris et entouré par les troupes. Il eût beaucoup mieux valu brusquer les choses car, la séance décisive ne pouvant se tenir à Saint-Cloud avant le lendemain, la gauche du Conseil des Cinq-Cents eut le temps de se ressaisir. Mais on voulait tout faire au nom de cette Constitution que l’on se proposait de détruire selon les formes parlementaires en affectant de respecter le pouvoir législatif autant qu’on traitait cavalièrement le pouvoir exécutif. La décomposition de la manœuvre en deux journées eut en outre l’inconvénient de mettre Bonaparte en contact avec les Assemblées, et, sur ce terrain nouveau pour lui, il commit des maladresses qui furent bien près de tout gâter.

La première partie du programme s’accomplit à merveille. Le matin du 18 brumaire, rue Chantereine, entouré de ses fidèles aides de camp, le commandant de la force armée est très dispos, très maître de lui, séduisant pour accueillir les officiers de la garnison de Paris, maintenant sous ses ordres, et qui comprennent à demi mot ce qu’on leur demande. Il y en a pourtant de rétifs, de vieux républicains comme le gouverneur de la place, Lefebvre, le mari de « Madame Sans-Gêne ». Bonaparte le prend à part, l’objurgue, le convainc, et voilà Lefebvre prêt à « jeter ces b… d’avocats à la rivière ». Lorsque l’état-major traverse Paris, Bonaparte, à cheval, a bonne mine, et il est acclamé par les passants. Lorsqu’il entre au Conseil des Anciens pour prêter serment, il n’est déjà plus à son aise. Il parle trop, il se perd dans sa harangue. Il faut que le président vienne à son aide pour le renvoi de la séance au lendemain, à Saint-Cloud. Bonaparte prend sa revanche à la sortie en apercevant Bottot, l’émissaire de Barras, et jette à ce comparse, devenu bouc émissaire, l’apostrophe restée fameuse : «  Qu’avez-vous fait de cette France que je vous avais laissée si brillante ?… Qu’avez-vous fait de cent mille Français mes compagnons de gloire ? Ils sont morts. » C’est le procès du Directoire, c’est de l’excellente propagande, appuyée par des affiches, des distributions de brochures dans Paris sympathique et qui laisse faire. Cependant, aux Cinq-Cents qui ont été réunis pour entendre la lecture du décret, Lucien, qui préside, ferme la bouche aux interpellateurs. Lui aussi, il dit : « À demain », à Saint-Cloud, où son intervention sera encore plus utile. La journée du 18 a réussi, mais le plus important reste à faire.

Et comment tromper les Conseils ? Il faudrait qu’ils fussent aveugles pour ne pas voir ce qui se prépare. Paris s’en doute déjà. Il y a des adversaires de la République, des hommes qui ne lui ont pas pardonné la Terreur, qui ont senti leur tête peu certaine sur leurs épaules et qui se promettent d’aller à Saint-Cloud, pour voir, de leurs yeux, étrangler la gueuse. Les autres voient tout aussi bien où l’on veut en venir. La machination est évidente. Du complot anarchiste, prétexte de toute l’affaire, il n’est trace nulle part. Les deux présidents ont invoqué le règlement pour fermer la bouche aux députés qui réclamaient des éclaircissements et des preuves. Mais demain ? La crainte de ce lendemain trouble quelques affiliés de la conjuration. Certains prennent peur. Ces vingt-quatre heures de réflexion ne valent rien. Ce sont aussi vingt-quatre heures de conciliabules, d’allées et venues, d’intrigues. Et, bien que Bonaparte se refuse toujours aux arrestations préventives, il n’est pas sans appréhension. Le soir, il ne s’endort qu’avec un pistolet à portée de sa main. Son entourage n’est pas plus rassuré. Sieyès lui-même a commandé une voiture qui restera toute prête pour la fuite en cas d’accident.

Enfin, et surtout, il est des hommes qui se réservent et qui, se rencontrant dans la même pensée, se concertent et s’organisent. Il n’y a pas seulement ceux qui exécutent le coup d’État et ceux qui s’y opposent. Il y a ceux qui se demandent ce qui arrivera si l’affaire manque, qui craignent surtout les suites d’un échec, un redoublement de gâchis. Le ministre de la Justice, Cambacérès, met rapidement sur pied une combinaison destinée à remplacer celle de Sieyès et de Bonaparte en cas de besoin. Précaution qui n’est pas tellement superflue et qui en dit long. Il s’en faut de beaucoup que les contemporains de Napoléon aient été unanimes à croire à son étoile. Il y aura toujours, et non loin de lui, des hommes pour être frappés par la fragilité plus que par l’éclat de son pouvoir et qui n’auront pas oublié ce que le 18 brumaire a eu d’incertain.

Le 19 brumaire, plus exactement. Car c’est le 19 que les choses faillirent tourner mal. La réussite tint à un fil. En réalité, Napoléon la dut à son frère Lucien. Il n’est pas fait pour ces sortes de bagarres. Le contact des foules lui donnera toujours une répulsion nerveuse. Il est habitué à commander, et, dès qu’il n’agit plus par son seul prestige, il perd ses moyens.

Qu’on se représente les députés des deux Assemblées arrivant à Saint-Cloud, ignorant pour la plupart ce qu’ils vont y faire et ce qu’on va leur demander. On a perdu assez de temps depuis la veille. Il faudrait ouvrir la séance tout de suite et mener les choses tambour battant. Les salles de réunion, qu’il a fallu improviser dans l’Orangerie, ne sont pas prêtes. Des ouvriers y travaillent encore. Revêtus de leur costume et de leurs insignes, Anciens et Cinq-Cents se promènent sur la terrasse, se mêlent, échangent leurs réflexions, et l’appareil militaire qui les entoure persuaderait les plus confiants qu’un coup de force se prépare. On s’excite, on se monte et déjà, par ce retard maladroit, l’après-midi commence mal. Lorsque enfin tribunes et banquettes sont prêtes et que le débat s’ouvre, les jacobins prennent l’offensive. Aux Cinq-Cents, ils exigent un serment préalable de fidélité à la Constitution. Aux Anciens, ils réclament des explications sur le complot de l’anarchie. Dans les deux Assemblées, les partisans de Sieyès sont désorientés et fléchissent. Ce sont des modérés. Les violents les intimident et ils ne sont pas loin de renoncer à un dessein qui, sur place, leur apparaît tel qu’il est, c’est-à-dire décousu, plein de lacunes, trop de choses laissées au hasard. Sieyès et Bonaparte s’aperçoivent qu’on ne fait pas si aisément une révolution, même parlementaire, avec des conservateurs bien élevés, des intellectuels paisibles, des hommes de cabinet qui ont en face d’eux des manœuvriers de clubs, des hommes de coup de main et d’insurrection. Selon le mot d’Albert Vandal, « l’Institut était en train de manquer son coup d’État ».

Alors Bonaparte se décide à intervenir, à précipiter un dénouement qui traîne. Déjà le bruit se répand jusqu’à Paris que l’affaire prend mauvaise tournure, ce qui n’est pas pour raffermir les timides. Encore une hésitation et tout sera perdu. L’instant est venu de jouer le tout pour le tout.

On vient d’annoncer aux Conseils que les cinq Directeurs ont donné leur démission. Du moins cette partie de la conspiration a été bien menée. Gardés à vue par Moreau, sachant à peine ce qui se passe, Gohier et Moulin sont dans l’incapacité de démentir. Plus de pouvoir exécutif. C’est le moment d’exercer sur les deux Assemblées la pression nécessaire pour obtenir le vote d’une Constitution nouvelle, et Bonaparte s’imagine encore que, pour déterminer les parlementaires, il lui suffira de se montrer.

Il se présente d’abord aux Anciens, où la majorité reste bien disposée. On lui fait place, on l’écoute. Mais, plus nerveux encore que la veille, il débite, d’une voix qui porte mal, des paroles hachées, presque incohérentes. Bonaparte est écrivain et non orateur. L’éloquence, surtout celle des Parlements, est une corde qui manque à sa lyre. Il s’irrite lui-même de son impuissance à parler, il s’emporte, il menace, et ses phrases à effet sont accueillies par des murmures. Il laisse une salle houleuse et ses amis consternés.

De là, il passe aux Cinq-Cents, déjà avertis de son algarade aux autres législateurs. À peine a-t-il paru que des clameurs s’élèvent. Un général qui viole l’enceinte des lois ! Les députés quittent leurs bancs en tumulte, l’entourent, le bousculent, lui mettent la main au collet aux cris de À bas le dictateur ! et À bas le tyran ! au cri, bien plus redoutable, de Hors la loi ! Il faut que son escorte, qu’il a laissée près de l’entrée, Murat, Lefebvre, le gros général Gardanne, quelques grenadiers sûrs qui l’ont accompagné, accourent, se jettent dans la bagarre, l’arrachent aux furieux qui l’étouffent et l’emmènent blême, vacillant, presque évanoui, dans une de ces dépressions nerveuses auxquelles il restera sujet, avec cette horreur de la foule, des bagarres, cette appréhension de la guerre civile qu’il aura encore en 1814 et en 1815 et qui lui feront, sans résistance, accepter l’abdication.

C’était un désastre. Il ne restait plus que le recours à la force et tout était perdu si la force ne réussissait pas. Remis de sa syncope, encore agité, tandis que Sieyès demeure parfaitement calme, Bonaparte vient haranguer la troupe, et, à cheval, — un cheval sur lequel il tient très mal en selle, — passe entre les rangs, criant qu’on a voulu l’assassiner. Il avait, dit-on, la figure ensanglantée par des écorchures que, dans son énervement, il s’était faites lui-même. Ses officiers, ses amis, l’aidaient en exhortant le soldat, qui ne demandait qu’à venger le général. Mais les maudits grenadiers demeuraient insensibles à cette mise en scène, se demandant s’ils devaient obéir au commandant supérieur ou aux Conseils dont ils avaient la garde et dont ils dépendaient. En somme, ils ne savaient pas s’ils devaient arrêter le général factieux ou le suivre pour expulser les Cinq-Cents.

Lucien sauva tout. Du moins, il procura le dénouement qui sauvait tout. Ne réussissant pas, dans le tumulte de l’Assemblée, à se faire entendre, il jeta, d’un geste de théâtre, sa toge « en signe de deuil », puisque son autorité de président était méconnue, et quitta le fauteuil pour la tribune, afin de défendre son frère. C’était encore des instants de gagnés. Il s’efforçait de retarder le vote qui mettrait son frère hors la loi quand, au milieu du vacarme et d’un véritable pugilat, il trouva, avec un beau sang-froid, le moyen d’avertir les conjurés du dehors. À tout prix et n’importe comment, il faut qu’avant dix minutes la séance soit levée. Bonaparte, à qui le calme est revenu, comprend. Dix hommes et un capitaine entrent dans la salle, enlèvent Lucien de la tribune et l’amènent dans la cour, sur le front des troupes. Cette fois, la situation se retourne, C’est le président des Cinq-Cents lui-même qui accuse les députés de troubler la délibération, de tenir le Conseil sous la terreur. Ils ne sont plus les représentants du peuple mais « les représentants du poignard », des brigands en révolte contre la loi.

La loi, ce mot magique dont les partis jouaient tour à tour depuis dix ans, entraîne tout. Les derniers scrupules sont vaincus. Les grenadiers s’ébranlent ; Murat se met à leur tête, la salle des séances est envahie et les députés sont poussés dehors, en désordre, au moment où tombe la nuit.

La fin n’était pas tout à fait telle que Bonaparte l’eût voulue. L’invocation de la légalité personnifiée par le président Lucien n’avait été qu’un simulacre, presque une comédie. Le coup d’État parlementaire avait pris, malgré tout, l’allure d’un coup de force militaire. Le public n’y regardait pas de si près et la nouvelle, aussitôt annoncée, par les soins de Fouché, dans les théâtres parisiens, fut reçue par des acclamations. Néanmoins le ministre de la police avait cru encore utile de parler de « manœuvres contre-révolutionnaires », d'une tentative d’assassinat dirigée contre Bonaparte que « le génie de la République » avait sauvé. L’histoire de la tentative d’assassinat, attestée par la manche déchirée d’un grenadier, sera très exploitée pendant plusieurs jours.

En définitive, l’opération du 18 brumaire a été difficile. Elle ne s’est pas faite toute seule. Ce n’est pas un Rubicon franchi d’un saut. Les obstacles que Bonaparte a rencontrés, les contrariétés que son dessein primitif a subies, les minutes d’angoisse qu’il a vécues, lui conseillent même, comme à Fouché, de se mettre en règle avec « le génie de la République ». Avant de quitter Saint-Cloud, on a réuni ce qu’on a pu retrouver des législateurs fugitifs. Trente selon les uns, cinquante ou davantage, selon les autres. Aux chandelles, Lucien fait voter à ce résidu des Cinq-Cents l’institution de trois consuls que les Anciens, dociles, viennent d’approuver. Il n’y a pas seulement vote, mais commission, rapport, discours où des hommes attachés aux idées de 1789, Boulay, Cabanis, se félicitent de l’événement. Les « brumairiens » étaient tout aussi convaincus qu’ils préservaient et qu’ils continuaient la Révolution que l’avaient été les « thermidoriens ». Et ils n’avaient pas tort. Ils avaient bien fait ce qu’ils voulaient faire. Seulement, toujours pour préserver la Révolution, comme pour la conserver, ils iront jusqu’au gouvernement d’un seul, jusqu’à l’Empire.