Napoléon et la conquête du monde/I/47

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H.-L. Delloye (p. 219-222).

CHAPITRE XLVII.

EUROPE.



Napoléon en avait fini avec cette vieille Europe qui l’avait si long-temps ennuyé, comme il le disait. Le niveau avait passé sur les rois, rehaussant les faibles, abaissant les puissants, et lui, à une hauteur inaccessible, planant sur ce peuple de rois.

Un seul avait voulu lever la tête au delà de ce niveau, et cette tête était presque tombée.

Les autres avaient dû prendre part au jugement, pour qu’ils comprissent mieux qu’il ne fallait plus sortir de la classe des rois quand on y était rangé.

Les nations de l’Europe ne pensaient plus à elles-mêmes ; elles regardaient leurs rois comme des préfets, et l’empereur comme un dieu. Dans leur enthousiasme elles ne savaient plus ce que c’était que la liberté, ayant assez de ces deux choses, l’égalité de tous, et la haute puissance d’un seul.

Le peuple français, cependant, marchait toujours à la tête de ces nations, il semblait leur commander, comme Napoléon aux rois : c’était le peuple patricien ; plus près de Napoléon, il s’arrogeait plus particulièrement le droit d’être à lui, car il était dans le sanctuaire, et les autres nations étaient placées plus bas.

Napoléon, après avoir ainsi fait pour les rois et les peuples, voulut aussi faire quelque chose pour l’Europe elle-même ; et il l’agrandit.

Et certes cette pensée était neuve.

Car s’il y a quelque chose de sacré dans l’histoire de la terre, c’est cette division mystérieuse et immémoriale du vieux monde en trois parties, l’Europe, l’Asie et l’Afrique ; il semble que ce soit là comme un partage fait par Dieu lui-même. Le monde a vu les empires changer cent fois et de noms et d’étendue, naître, vivre et mourir, enfouissant les peuples qui s’écroulaient avec leur souvenir dans un muet passé, et toujours à travers ces révolutions subsistaient, sans avoir été déplacés, ni dépouillés de leur nom, le grain de sable où vient finir l’Europe et commencer l’Asie, le flot où vient expirer le nom d’Asie et où commence à se murmurer celui de l’Afrique.

On ne sait si ce fut la pensée jalouse de l’empereur de rompre cette division sacrée, et de faire joûter ainsi une volonté du moment contre une tradition éternelle, ou bien si plutôt, voulant agréger ses conquêtes d’Afrique à l’empire d’Europe, il avait décidé de ne plus laisser des colonies importantes aussi près de la métropole. Il semblait que son avide puissance ne fût pas encore satisfaite des conquêtes de Constantinople et des côtes occidentales de l’Archipel. Il voulut encore s’assurer tout le littoral de l’Asie qui est en regard, afin que cette mer de l’Archipel avec ses cent îles lui appartînt tout entière, et fut enserrée de toutes parts dans ses états ; il enleva donc sans autre explication des provinces de la Turquie d’Asie au sultan, déjà chassé de l’Europe, et qui ne sut comment protester contre un pareil envahissement. Une partie de l’Anatolie, depuis l’extrémité orientale de la mer de Marmara jusqu’à Rhodes, avec Mitylène, Rhodes et Smyrne, appartint à l’Europe impériale, et le détroit des Dardanelles ne dut plus baigner deux parties du monde, comme si lui-même, en les séparant jusque-là, n’eût appartenu à aucune.

Le décret suivant exprime les causes et les effets de cette volonté.

« Napoléon, empereur des Français, souverain de l’Europe,

« Voulant compléter le système politique de l’Europe et le mettre en harmonie avec nos conquêtes d’Afrique ;

« Vu également la nécessité d’enclaver l’Archipel et ses côtes dans la souveraineté européenne.

« Avons décrété ce qui suit :

« Art. I. Sont réunis à l’Europe :

« § I. La partie septentrionale de l’Afrique appellée Barbarie, depuis le mont Atlas jusqu’à l’Égypte ;

« § 2. La partie occidentale de l’Anatolie depuis l’île de Rhodes jusqu’à l’extrémité orientale de la mer de Marmara.

« Art. 2. Ces états et pays sont agrégés à l’empire français, et ont cessé d’appartenir à l’Afrique et à l’Asie pour prendre la dénomination de provinces européennes.

« À Fontainebleau, ce 22 juillet 1820.

« Napoléon. »

Ayant ainsi rompu le vieil ordre du monde, Napoléon se reposa.