Napoléon le Petit/5/IX

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Napoléon le PetitOllendorftome 7 (p. 126-127).

Livre cinquième - Le Parlementarisme


La Tribune détruite

Donc « le parlementarisme » ; c’est-à-dire la garantie des citoyens, la liberté de discussion, la liberté de la presse, la liberté individuelle, le contrôle de l’impôt, la clarté dans les recettes et dans les dépenses, la serrure de sûreté du coffre-fort public, le droit de savoir ce qu’on fait de votre argent, la solidité du crédit, la liberté de conscience, la liberté des cultes, le point d’appui de la propriété, le recours contre les confiscations et les spoliations, la sécurité de chacun, le contrepoids à l’arbitraire, la dignité de la nation, l’éclat de la France, les fortes mœurs des peuples libres, l’initiative publique, le mouvement, la vie, tout cela n’est plus. Effacé, anéanti, disparu, évanoui ! Et cette « délivrance » n’a coûté à la France que quelque chose comme vingt-cinq millions partagés entre douze ou quinze sauveurs et quarante mille francs d’eau-de-vie par brigade ! Vraiment, ce n’est pas cher ; ces messieurs du coup d’État ont fait la chose au rabais.

Aujourd’hui c’est fait, c’est parfait, c’est complet. L’herbe pousse au palais Bourbon. Une forêt vierge commence à croître entre le pont de la Concorde et la place Bourgogne. On distingue dans la broussaille la guérite d’un factionnaire. Le corps législatif épanche son urne dans les roseaux et coule au pied de cette guérite avec un doux murmure.

Aujourd’hui c’est terminé. Le grand œuvre est accompli. Et les résultats de la chose ! Savez-vous bien que messieurs tels et tels ont gagné des maisons de ville et des maisons des champs rien que sur le chemin de fer de ceinture ? Faites des affaires, gobergez-vous, prenez du ventre ; il n’est plus question d’être un grand peuple, d’être un puissant peuple, d’être une nation libre, d’être un foyer lumineux ; la France n’y voit plus clair. Voilà un succès. La France vote Louis-Napoléon, porte Louis-Napoléon, engraisse Louis-Napoléon, contemple Louis-Napoléon, admire Louis-Napoléon, et en demeure stupide. Le but de la civilisation est atteint.

Aujourd’hui plus de tapage, plus de vacarme, plus de parlage, de parlement et de parlementarisme. Le corps législatif, le sénat, le conseil d’État sont des bouches cousues. On n’a plus à craindre de lire un beau discours le matin en s’éveillant. C’en est fait de ce qui pensait, de ce qui méditait, de ce qui créait, de ce qui parlait, de ce qui brillait, de ce qui rayonnait dans ce grand peuple. Soyez fiers, français ! Levez la tête, français ! Vous n’êtes plus rien, et cet homme est tout. Il tient dans sa main votre intelligence comme un enfant tient un oiseau. Le jour où il lui plaira, il donnera le coup de pouce au génie de la France. Ce sera encore un vacarme de moins. En attendant, répétons-le en chœur : plus de parlementarisme, plus de tribune. Au lieu de toutes ces grandes voix qui dialoguaient pour l’enseignement du monde, qui étaient l’une l’idée, l’autre le fait, l’autre le droit, l’autre la justice, l’autre la gloire, l’autre la foi, l’autre l’espérance, l’autre la science, l’autre le génie, qui instruisaient, qui charmaient, qui rassuraient, qui consolaient, qui encourageaient, qui fécondaient, au lieu de toutes ces voix sublimes, qu’est-ce qu’on entend dans cette nuit noire qui couvre la France ? Le bruit d’un éperon qui sonne et d’un sabre qui traîne sur le pavé.

Alleluia ! dit M. Sibour. Hosanna ! répond M. Parisis.