Napoléon le Petit/7/I

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Napoléon le PetitOllendorftome 7 (p. 151-152).

Livre septième - L’Absolution - Le serment


À serment, serment et demi

Qu’est-ce que c’est que Louis Bonaparte ? c’est le parjure vivant, c’est la restriction mentale incarnée, c’est la félonie en chair et en os, c’est le faux serment coiffé d’un chapeau de général et se faisant appeler monseigneur.

Eh bien ! qu’est-ce qu’il demande à la France, cet homme guet-apens ? Un serment. Un serment !

Certes, après la journée du 20 décembre 1848, et la journée du 2 décembre 1851, après l’Assemblée dissoute à main armée, après les représentants inviolables arrêtés et traqués, après la République confisquée, après le coup d’État, on devait s’attendre de la part de ce malfaiteur à un éclat de rire cynique et honnête à l’endroit du serment, et que ce Sbrigani dirait à la France : Tiens ! c’est vrai, j’avais donné ma parole d’honneur. C’est très drôle. Ne parlons plus de ces bêtises-là. Non pas, il veut un serment.

Ainsi, maires, gendarmes, juges, espions, préfets, généraux, sergents de ville, gardes champêtres, commissaires de police, magistrats, fonctionnaires, sénateurs, conseillers d’État, législateurs, commis, troupeau, c’est dit, il le veut, cette idée lui a passé par la tête, il l’entend ainsi, c’est son plaisir ; venez, hâtez-vous, défilez, vous dans un greffe, vous dans un prétoire, vous sous l’œil de votre brigadier, vous chez le ministre ; vous, sénateurs, aux Tuileries, dans le salon des maréchaux ; vous, mouchards, à la préfecture de police ; vous, premiers présidents et procureurs généraux, dans son antichambre ; accourez en carrosse, à pied, à cheval, en robe, en écharpe, en costume, en uniforme, drapés, dorés, pailletés, brodés, emplumés, l’épée au côté, la toque au front, le rabat au cou, la ceinture au ventre ; arrivez, les uns devant le buste de plâtre, les autres devant l’homme même ; c’est bien, vous voilà, vous y êtes tous, personne ne manque, regardez-le bien en face, recueillez-vous, fouillez dans votre conscience, dans votre loyauté, dans votre pudeur, dans votre religion ; ôtez votre gant, levez la main, et prêtez serment à son parjure, et jurez fidélité à sa trahison.

Est-ce fait ? Oui. Ah ! quelle farce infâme ! Donc Louis Bonaparte prend le serment au sérieux. Vrai, il croit à ma parole, à la tienne, à la vôtre, à la nôtre, à la leur ; il croit à la parole de tout le monde, excepté à la sienne. Il exige qu’autour de lui on jure et il ordonne qu’on soit loyal. Il plaît à Messaline de s’entourer de pucelles. A merveille ! Il veut qu’on ait de l’honneur : vous l’aurez pour entendu, Saint-Arnaud, et vous vous le tiendrez pour dit, Maupas.

Allons au fond des choses pourtant ; il y a serment et serment. Le serment que librement, solennellement, à la face de Dieu et des hommes, après avoir reçu un mandat de confiance de six millions de citoyens, on prête, en pleine Assemblée nationale, à la Constitution de son pays, à la loi, au droit, à la nation, au peuple, à la France, ce n’est rien, cela n’engage pas, on peut s’en jouer et en rire et le déchirer un beau matin du talon de sa botte ; mais le serment qu’on prête sous le canon, sous le sabre, sous l’œil de la police, pour garder l’emploi qui vous fait vivre, pour conserver le grade qui est votre propriété, le serment que pour sauver son pain et le pain de ses enfants on prête à un fourbe, à un rebelle, au violateur des lois, au meurtrier de la République, à un relaps de toutes les justices, à l’homme qui lui-même a brisé son serment, oh ! ce serment-là est sacré ! ne plaisantons pas.

Le serment qu’on prête au deux décembre, neveu du dix-huit brumaire, est sacro-saint ! Ce que j’en admire, c’est l’ineptie. Recevoir comme argent comptant et espèces sonnantes tous ces juro de la plèbe officielle ; ne pas même songer qu’on a défait tous les scrupules et qu’il ne saurait y avoir là une seule parole de bon aloi ! On est prince et on est traître. Donner l’exemple au sommet de l’État et s’imaginer qu’il ne sera pas suivi ! Semer le plomb et se figurer qu’on récoltera l’or ! Ne pas même s’apercevoir que toutes les consciences se modèlent en pareil cas sur la conscience d’en haut, et que le faux serment du prince fait tous les serments fausse monnaie !