Neuf jours près d’un mourant

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Neufs jours près d’un mourant
Publié dans les Œuvres complètes de Frédéric Bastiat, tome I.[1]

lui est impossible d’achever. Sur le chapitre des salaires, qui était déjà fort avancé quand il a quitté Paris, il me dit : « Si jamais on publie cela, il faudra bien expliquer que ce n’est qu’un premier jet. J’aurais voulu refaire en entier ce chapitre. »

Il trouve un éclair de gaieté en me racontant les singulières conventions qu’il avait faites avec son hôtesse. Celle-ci avait par rapport à lui la double qualité de propriétaire et de domestique. Le mobilier et la batterie de cuisine étaient à elle. Lorsqu’elle brisait un ustensile quelconque dans ses fonctions de domestique, comme propriétaire elle en réclamait aussitôt le prix et se faisait payer par lui. Elle avait aussi l’art de maintenir le chiffre de la dépense quotidienne au même taux, bien que les consommations du malade allassent toujours diminuant…

… Ce second jour les impatiences furent moins marquées… « À quelle heure viendrez-vous demain ? » me demanda-t-il lorsque je le quittai.

Je suis convenu avec l’abbé de Monclar que je tiendrai compagnie à notre malade depuis onze heures du matin jusqu’à l’heure du dîner ; l’abbé lui consacre le commencement et la fin de la journée.

18 décembre.

En arrivant près de lui, je lui remets quelques exemplaires de la réimpression des Incompatibilités parlementaires, et lui explique que je viens de les retirer du ministère de l’Intérieur des États Romains.

Voici ce qui m’était arrivé pour ces brochures. Les douaniers de Civita-Vecchia les avaient extraites de mon sac de voyage et envoyées à la police. Je les croyais perdues, quand, passant ce matin devant le magasin du libraire Merle,… je vois exposés en vente plusieurs pamphlets de Bastiat. J’entre et demande à Merle s’il a les Incompatibilités parlementaires : « Pas encore, répond-il, mais je ne tarderai sans doute pas ; car cet écrit vient d’être réimprimé ! Je le sais, à telles enseignes que les douaniers de Civita-Vecchia ont été assez stupides, ces jours-ci, pour en saisir une demi-douzaine d’exemplaires à un voyageur français. » — « Comment donc êtes-vous si bien informé ? repris-je ; je suis le voyageur dont vous faites mention. » Alors Merle m’apprend qu’il tenait la nouvelle de ma mésaventure du comte Z…, attaché au ministère de l’Intérieur. Le comte Z… avait blâmé le procédé des douaniers, et ajouté que, si le propriétaire se présentait pour réclamer ces brochures, elles lui seraient immédiatement rendues. Sur ces explications, je m’étais empressé d’aller à Monte-Cavallo, où un employé fort poli, après m’avoir adressé beaucoup d’excuses sur ce qui s’était passé, m’avait remis toutes mes brochures moins une. Cette dernière ne pouvait m’être rendue qu’un peu plus tard, parce que Monseigneur, qui était alors absent, en avait commencé la lecture, curieux de connaître cette production d’un auteur qu’il avait en grande estime. Le même employé, me montrant sur la couverture d’un pamphlet la liste imprimée des divers écrits de Bastiat, posa l’index sur les mots Harmonies économiques, et dit : « Voilà un bien bel ouvrage. »

J’informai de cette particularité mon cher malade, en ajoutant que très-certainement en France, au ministère de l’Intérieur, ses œuvres étaient moins connues que dans les bureaux de Monte-Cavallo.

Par un fort beau temps, nous prenons une voiture… Il veut me servir de cicerone, et m’expliquer les monuments antiques ; mais j’obtiens qu’il se taise jusqu’à ce que nous descendions de voiture… Il m’entretient beaucoup de son projet de rentrer en France, d’un domestique, nommé Dargeau, qu’il fait venir de son pays, pour s’assurer ses soins éprouvés, et m’interroge sur la durée probable de mon séjour à Rome. Je me garde bien de lui dire que je m’en irai probablement le lendemain de son départ.

… Quand nous sommes rentrés chez lui, il me parle de mettre en ordre ses ébauches. Il voudrait bien me dicter quelques indications importantes et notamment sur le sujet de la population… L’article qu’il a publié, il y a quatre ans environ, dans le Journal des Économistes, lui paraît incomplet et à refaire. La principale objection contre la théorie de Malthus n’y est pas exposée.

Les impatiences ont disparu.

19 décembre.

Je le trouve bien fatigué !… Nous sortons un peu tard, et rentrons bientôt après…

Il monte son escalier plus péniblement que de coutume. Quand enfin il est assis sur son canapé, je remarque que sa respiration est plus difficile que la veille. Des bruits sourds et de mauvais augure grondent dans sa poitrine oppressée. Il se remet cependant un peu, et entame le chapitre de l’Économie politique.

« Un travail bien important à faire pour l’Économie politique, me dit-il, c’est d’écrire l’histoire de la spoliation. C’est une longue histoire, dans laquelle, dès l’origine, apparaissent les conquêtes, les migrations de peuples, les invasions, et tous les funestes excès de la force aux prises avec la justice. »

« De tout cela il reste aujourd’hui encore des traces vivantes, et c’est une grande difficulté pour la solution des questions posées dans notre siècle. On n’arrivera pas à cette solution tant qu’on n’aura pas bien constaté en quoi et comment l’injustice, faisant sa part au milieu de nous, s’est impatronisée dans nos mœurs et dans nos lois. »

… Il m’entretient de plusieurs de nos amis de Paris, sujet sur lequel il s’arrête volontiers ; puis, se préoccupant de mon dîner, il me renvoie après m’avoir dit : « Puisque vous avez fait ce long voyage, je suis bien aise maintenant que vous soyez ici. »

20 décembre.

En arrivant près de lui à l’heure accoutumée, je lui demande la permission de le quitter pour aller à l’ambassade où je me suis déjà rendu en vain ce matin. J’ai trois lettres pour la France à remettre à une personne que je n’ai pas rencontrée. Cette demande le contrarie, et l’abbé de Monclar, qui était sur le point de sortir, se charge de faire tenir mes lettres à l’ambassade.

Dès que nous sommes seuls, il me dit : « Vous ne devineriez jamais ce que j’ai fait ce matin. » Inquiet et le soupçonnant d’une imprudence, je conjecturai qu’il avait écrit. « Non, reprit-il, cela m’eût été, cela m’est impossible. Voici ce que j’ai fait, je me suis confessé. Je veux vivre et mourir dans la religion de mes pères. Je l’ai toujours aimée, quoique je n’en suivisse pas les pratiques extérieures. » Ce mot de vivre n’était employé là que par ménagement pour moi. Je lui rappelai qu’en 1848 il m’avait dit, en parlant de Jésus-Christ : « Il est impossible d’admettre qu’un mortel ait pu avoir, de l’humanité et des lois qui la régissent, une connaissance aussi profonde que celle qui est dans l’Évangile. »

Il me propose de prendre ses ébauches économiques dans sa malle ; car le temps menaçait, et il n’eût pas été prudent de sortir. Je savais, d’ailleurs, dès la veille au soir, qu’aux yeux du docteur Lacauchie il déclinait d’une manière rapide.

Je pris les papiers, et commençai à les compulser, assis près de lui, interrompant ma tâche au moindre signe pour prêter l’oreille à ce qu’il voulait me dire.

… Voici une recommandation… sur laquelle il a beaucoup insisté. « Il faut traiter l’économie politique au point de vue du consommateur. Tous les phénomènes économiques, que leurs effets soient bons ou qu’ils soient mauvais, se résolvent, à la fin de leur évolution, par des avantages ou des préjudices pour les consommateurs. Ces mêmes effets ne font que glisser sur les producteurs, dont ils ne peuvent affecter les intérêts d’une manière durable. »

« Le progrès de la civilisation doit amener les hommes à se placer à ce point de vue et à calculer leur intérêt de consommateurs plutôt que leur intérêt de producteurs. On voit déjà ce progrès s’opérer en Angleterre, et des ouvriers s’y occuper moins de l’élévation de leur salaire que de l’avantage d’obtenir à bas prix tous les objets qu’ils consomment. »

Il m’a répété que c’était là un point capital, et j’étais étonné de la profondeur comme de la lucidité de ses explications.

Vers la nuit, il m’a parlé de Rome considérée au point de vue religieux. « Ce qui m’a le plus frappé, dit-il, c’est la solidité de la tradition des martyrs. Ils sont là, on les voit, on les touche dans les catacombes ; il est impossible de les nier. » Son langage était plein d’onction.

Demain je continuerai le dépouillement de ses papiers scientifiques. Cette journée a été bien triste. La mort se montre à nous dans tous nos entretiens. Nous ne prononçons pas son nom, lui par un sentiment délicat, afin de m’éviter une affliction, et moi pour ne pas me laisser aller à un attendrissement qui le gagnerait peut-être et lui serait douloureux. C’est lui qui me donne l’exemple du courage…

21 décembre (samedi).

L’affaiblissement continue. À 11 h. 1/2, par un temps superbe, il sent le besoin de se coucher quelques instants avant d’essayer une promenade. Nous sortons à 1 h. 1/4, mais quelques nuages menacent d’intercepter les rayons du soleil… Les nuages se dispersent, et nous jouissons d’un soleil magnifique, qui fait mieux ressortir la beauté des sites dont nous sommes entourés. La sérénité du ciel semble se communiquer à son âme, et il répète fréquemment : « Quelle délicieuse promenade ! Comme nous avons bien réussi ! » Il m’indique une haute colline couronnée d’ifs, au sommet de laquelle il s’est fait conduire quelques jours avant mon arrivée. Quand je cherche à me rendre compte de ses impressions, il me paraît heureux de voir une dernière fois les splendeurs de la nature et s’applaudir de les rencontrer pour leur faire ses adieux. Car il ne se fait pas d’illusion sur son état. Plus explicite avec l’abbé de Monclar qu’avec moi sur ce triste sujet, il lui disait hier : « Je trouve depuis trois jours que le déclin de mes forces est bien rapide. Si cela continuait ainsi, Dieu me ferait une grande grâce et m’épargnerait bien des souffrances. »

… Il prend un livre de prières, et moi je continue le classement de ses papiers…

Il me fait quitter mon classement pour m’asseoir tout près de lui. Après un instant d’assoupissement, comme s’il venait d’y puiser une force nouvelle, il me donne une explication pour corroborer sa théorie de la valeur.

« Avez-vous trouvé dans mes notes, me demanda-t-il, un passage sur ce sujet ? C’est un fragment auquel j’attache quelque importance. Vous le reconnaîtrez à cette formule que j’y ai employée : Do ut des, fado ut facias, etc. »

Je n’ai pas encore découvert ce fragment…

Avant de nous quitter, qui s’y serait attendu ? nous nous sommes livrés à un mouvement d’hilarité. Il m’a raconté qu’ayant vu dans un magasin de librairie son Cobden et la Ligue, il avait marchandé cet ouvrage. Comme on lui en demandait le prix de 7 fr. 50, il s’était récrié, avait qualifié ce livre de vieux bouquin, et en avait offert seulement 4 fr. C’est, je crois, la seule fois de sa vie qu’il ait réclamé un rabais, et le moyen qu’il employait pour l’obtenir est fort plaisant. Décrier un de ses écrits pour l’obtenir à meilleur marché, c’est ce que peu d’auteurs se seraient avisés de faire.

22 décembre 1850 (dimanche).

Ce matin il a communié. La cérémonie a eu lieu de bonne heure, et cependant, en entrant chez lui, je vois qu’il n’a pas encore déjeuné. Pour qu’il s’acquittât de cette pénible tâche sans être gêné de ma présence, j’allai me promener jusqu’à 11 h. 1/2.

… Avez-vous un crayon ? me demanda-t-il. Je lui remis aussitôt celui que contient mon portefeuille, et le vis tracer les lignes suivantes sur son livre de prières :

« Les 20 et 21 décembre je me suis confessé à M. l’abbé Ducreux. Le 22, j’ai reçu la communion des mains de mon cousin Eugène de Monclar. »

Il me parla aussitôt après du sacrement qu’il avait reçu le matin, et à ce propos il m’expliqua ses idées religieuses.

« Le déiste, dit-il, n’a de Dieu qu’une idée trop vague. Son Dieu, il l’oublie souvent, ou bien il l’appelle une cause première et ne se croit plus obligé d’y penser. Il faut que l’homme s’appuie sur une révélation pour être véritablement en communication avec Dieu. Quant à moi, j’ai pris la chose par le bon bout et en toute humilité. Je ne discute pas le dogme, je l’accepte. En regardant autour de moi, je vois que sur cette terre les nations les plus éclairées sont dans la foi chrétienne. Je suis bien aise de me trouver en communion avec cette portion du genre humain. »

Un peu plus tard, il s’enquit de nouveau du fragment sur la valeur. Je venais de le découvrir. Il désira que je lui en donnasse lecture, puis m’arrêta à la 6me page en me disant de ne continuer que pour moi seul. Quand j’eus achevé et déclaré que la démonstration me paraissait complète, il dit que, si l’état de sa santé l’eût permis, il eût fondu ce fragment dans le chapitre De la valeur au premier volume des Harmonies ; mais qu’il suffisait de l’introduire en forme de note dans la 2me édition… Il me recommanda en même temps, à l’égard des chapitres inachevés, de les faire suivre de points suspensifs…

Comme je lui demandais à emporter dans ma chambre quelques liasses pour les lire attentivement et à loisir, il me répondit en ces termes : « Prenez tout ; il faut que vous emportiez tout à Paris. Si je ressuscite, vous me les rendrez. »

… Le docteur Lacauchie le trouve dans un état tel qu’il serait imprudent de ne pas lui donner de garde pendant la nuit.

Après notre dîner, l’abbé et moi nous revînmes pour le décider à recevoir une garde qui allait lui être envoyée. Il résista et ne voulut pas qu’elle commençât son service, au moins pour cette nuit.

23 décembre 1850 (lundi).

Le temps est beau, mais frais. Le pauvre malade est encore plus faible que la veille. Il me parle de la seconde édition de ses Harmonies, et pense qu’il faudrait comprendre dans le premier volume, comme se rattachant intimement au chapitre de la Concurrence, un autre chapitre intitulé Production et Consommation… Après l’avoir dissuadé de sortir, à cause de la vivacité du vent qui souffle du nord, l’abbé et moi, voyant que le soleil échauffe l’atmosphère de ses rayons, nous nous rendons à son désir et entreprenons avec lui une promenade en voiture fermée.

… La durée de notre promenade avait été de 2 heures 1/2. Au seuil de la porte, l’abbé et moi voulûmes le prendre sur nos bras, pour lui éviter la fatigue de l’ascension. Mais il s’y refusa avec opiniâtreté, et, pendant que je payais le cocher, se mit à grimper au premier étage. Arrivé sur le palier, il s’assit un instant sur une chaise que lui présentait son hôtesse, puis, ayant repris haleine, il monta le second étage. « Je suis bien aise, nous dit-il en manière de justification de son imprudence, d’avoir pu constater que je pouvais faire aujourd’hui ce que j’ai fait hier. » À partir de ce moment, je pus observer qu’il s’attachait de plus en plus à l’idée d’un retour en France. Ce voyage devint sa constante préoccupation.

Vers quatre heures arriva l’ambassadeur, M. de Rayneval. Cette visite tira notre ami d’un état prononcé d’accablement. Il se leva, fit asseoir l’ambassadeur sur le canapé et s’assit à côté de lui. Son premier soin fut de parler de son départ d’Italie. Il s’enquit du nom du navire sur lequel M. de Rayneval se chargeait de lui procurer une chambre d’officier. M. de Rayneval l’entretint dans son illusion. Ensuite la conversation se porta sur les monuments de Rome, et Bastiat exprima son admiration pour Saint-Pierre. Ses éloges comprenaient cependant des réserves et étaient entremêlés de critiques.

… Je me mis en quête d’une garde… Il me fut impossible d’en trouver une disponible. Alors l’abbé de Monclar se décida à passer la nuit… Le médecin était venu… Il n’estimait pas que le malade pût vivre encore trente-six heures, et même en comptant les pulsations de son pouls, il s’étonnait qu’il fût au nombre des vivants.

24 décembre 1850 (mardi).

J’arrive chez lui à 5 h. du matin, comme j’en étais convenu avec M. de Monclar, que je devais remplacer. Le cher malade avait passé une nuit plus calme, grâce sans doute à l’effet de la potion calmante ; toutefois il se plaignait de n’avoir pas dormi. Quand il me vit si matin, il me dit : « Mes amis sont mes victimes. » Il m’entretint de l’effet de la potion à laquelle il attribuait une action sur son cerveau. « Je sens là deux pensées, disait-il en posant le doigt sur son front ; ma pensée ordinaire et une autre. » Ce même matin, il voulut se lever un peu plus tôt que de coutume. À 8 h. 1/2 il quitta son lit. Mais il se sentit faible, et n’essaya pas de se laver les mains et le visage, ce qu’il avait fait encore debout, la veille.

Assis sur son canapé, il m’interrogea de nouveau sur la durée de mon séjour à Rome. Ensuite il me parla de son retour en France, s’inquiétant beaucoup de savoir s’il serait possible de lui procurer des moyens de transport commodes de Marseille à Mugron, de l’installer dans chaque hôtel, au rez-de-chaussée, dans une pièce bien chaude, etc. Quand je le vis s’arrêter sur ces détails et en prendre souci, je crus devoir, pour soulager son esprit, lui proposer de l’accompagner dans son voyage… Il accepta de suite mon offre, et me dit que nous ne nous séparerions qu’à Mugron. Puis, un instant après, comme s’il se fût fait un cas de conscience de son acceptation, il ajouta : « Vous vous sacrifiez pour moi seul, attendez-vous à toutes sortes de déceptions. »

Ces déceptions qui m’attendaient entre Marseille et Mugron, le scrupule exagéré qui les lui faisait entrevoir, m’eussent égayé dans tout autre moment.

La veille au soir il avait dit à son cousin qu’il désirait faire son testament et se servir du ministère du chancelier de l’ambassade. Cette résolution étant bien arrêtée dans son esprit, j’allai, un peu avant onze heures, chercher M. de Gérando, chancelier. Celui-ci ne put venir aussi promptement que nous l’eussions désiré. Il n’arriva qu’à 1 h. Notre malade s’était remis au lit. C’est de son lit qu’il déclara lentement ses intentions à M. de Gérando, s’inquiétant beaucoup, non seulement de les énoncer, mais de les motiver, ce qui était superflu.

… Pendant que le chancelier s’occupait de la rédaction définitive du testament, il me témoignait encore la crainte de n’avoir pas été compris. Pour le rassurer, je lui répétai, non ses propres paroles, mais le sens qu’elles exprimaient, et qui était fort clair. Alors il étendit son bras, posa sa main sur mon cou, attira ma tête près de la sienne, mon oreille près de ses lèvres, et dit en donnant à son faible souffle un accent inimitable : « Voyez-vous, Paillottet, ma tante, c’est ma mère ! C’est elle qui m’a élevé, qui a veillé sur mon enfance ! »

Le testament allait s’achever. Pour savoir s’il était en état de le signer, je lui remis une plume et une feuille de papier blanc sur laquelle il traça ces lettres : Frede… Nous vîmes qu’il pouvait signer, et en effet, il signa lisiblement.

Un instant après il me dit : « Je fais une réflexion. Mon oncle jouit actuellement de ma maison de Sengresse : je voudrais qu’il ne fût pas troublé dans cette jouissance, et j’aurais dû insérer une disposition à ce sujet dans mes dernières volontés. Il est trop tard. » Je lui promis de faire connaître ce vœu, et, d’après ce que j’avais ouï dire de Mlle sa tante, j’ajoutai que de son propre mouvement elle ferait pour son frère ce que son neveu désirait qu’elle fît.

À 2 h. 1/2, malgré la fatigue qu’il venait d’éprouver, il voulut quitter son lit. L’abbé venait de rentrer. Nous aidâmes le malade à se lever, et vîmes que ses forces diminuaient sensiblement. Il resta silencieux, et vers 4 h. demanda à se recoucher. Quand il fut près de son lit, ses jambes fléchirent. Nous le soulevâmes ; mais à raison de la position qu’il avait prise, nous fûmes obligés de le coucher à rebours, ses pieds se trouvant à la tête du lit. Pour lui éviter des secousses, nous changeâmes de place les oreillers, et le laissâmes se reposer un instant, enveloppé de sa robe de chambre. Sa respiration devenait de plus en plus pénible, et les bouillonnements à l’intérieur de sa poitrine étaient de plus en plus sonores. Il eut un court assoupissement, à la suite duquel il trouva la force de changer de position et de se mettre au lit comme de coutume. Puis un nouvel accablement survint. J’étais assis près de lui, les yeux fixés sur son visage, écoutant cette respiration qui rencontrait tant d’obstacles. L’impression que je ressentais devint si poignante que je dus me retirer dans la pièce voisine. L’abbé de Monclar, que j’avais laissé en prières auprès de la fenêtre, vint bientôt me chercher. Le malade me demandait. Quand je fus près de lui, assis à son chevet, il désigna du geste son cousin, et fit entendre ces mots : « tous deux. » C’était à nous deux qu’il voulait s’adresser.

Il souleva un peu sa tête, l’appuya sur sa main droite, et se disposa à parler. L’intelligence brillait encore dans ses yeux. Son regard avait une expression que j’avais souvent remarquée au milieu de nos entretiens. Il semblait annoncer la solution d’un problème. La première phrase qu’il prononça sortit si faible de ses lèvres que l’abbé, placé debout à la tête du lit, n’en put rien entendre, et que je n’en recueillis que le dernier mot. C’était l’adjectif philosophique. Après une courte pause, il prononça distinctement : la vérité ; puis s’arrêta, redit le même mot, et le répéta encore, en s’efforçant de compléter sa pensée. Émus à ce spectacle, nous le conjurâmes de suspendre son explication et de se reposer un peu ; l’abbé se pencha pour l’aider à replacer sa tête sur l’oreiller. Dans cette situation le souffle de ses lèvres ne pouvait plus m’arriver. Il dit alors, sans que je les entendisse, ces mots que l’abbé me transmit immédiatement et me répéta le jour suivant : « Je suis heureux de ce que mon esprit m’appartient. » L’abbé ayant changé de position, je pus entendre le mourant articuler encore ceci : « Je ne puis pas m’expliquer. » Ce furent les derniers mots qui sortirent de sa bouche.

À ce moment arriva le docteur Lacauchie. Pendant qu’il se trouvait avec l’abbé, je crus pouvoir m’absenter un instant, et sortis à 5 h. Quand je revins, mon ami n’existait plus. Cinq minutes après ma sortie il avait rendu le dernier soupir…

Voici ce que m’apprirent MM. de Monclar et Lacauchie, tous deux témoins de sa fin. Au moment où je m’éloignais, ils s’approchèrent de son lit et virent aussitôt que la mort allait frapper. M. de Monclar se mit en devoir d’administrer au mourant l’Extrême-Onction, et pour s’assurer de ses dispositions à recevoir ce dernier sacrement, il lui dit : « Mon ami, baise le crucifix. » Les lèvres du mourant s’avancèrent, et obéirent complétement à l’exhortation. À cette vue le docteur fit un geste d’étonnement ; il ne s’expliquait pas que l’intelligence et la volonté fussent encore là quand la vie se retirait.

Je contemplai longtemps cette tête chérie que l’âme venait d’abandonner, et vis que la mort n’y avait laissé aucune trace de souffrance.

Deux jours après, dans l’Église de Saint-Louis des Français, on fit à l’homme éminent, qui avait vécu si simple et si modeste, de pompeuses funérailles. C’était un premier acte de justice envers sa mémoire.

Le surlendemain, 28 décembre, je quittais Rome pour revenir en France. Quelques heures avant de partir, je lus dans l’Église de Santa Maria degli Angeli une belle et courte épitaphe latine qui semblait faite pour lui. Je la traduis de cette manière :

Il vécut par le cœur et la pensée,
Il vit dans nos souvenirs,
Il vivra dans la postérité.

  1. Dans l’édition originale, ces extraits du journal de l’auteur font suite à la courte biographie sur Frédéric Bastiat de R. de Fontenay.(Note de Wikisource)