Nietzschéenne/4

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Plon (p. 64-84).



IV


— « Voilà… Je suis à vous » ; fit joyeusement Nauders, rouvrant, et cette fois toute grande ; la porte entre-bâillée tout à l’heure avec précaution devant Robert.

Celui-ci avait bien deviné quant à la personne, mais il faisait erreur en croyant Jocelyne installée — trouble, insoutenable image — dans la chambre à coucher de son pseudo-tuteur.

La pièce contiguë au cabinet de travail — la plus belle de l’étage par ses dimensions et sa position centrale, en façade — venait d’être convertie en galerie de tableaux, depuis que l’activité collectionneuse du financier avait couvert toutes les surfaces murales des salons, en bas.

La transformation était tellement récente que la plupart des toiles n’étaient pas encore accrochées, et que la nouvelle chambre à coucher, sur le. jardin, demeurait la proie des tapissiers. En attendant, Nauders passait les nuits sur un divan, dans son cabinet de toilette.

Clérieux ignorait ces détails, que nul, ce matin, n’avait eu le loisir de lui expliquer. Autrement, il eût trouvé fort naturel que Mlle Molestier, descendant de chez Huguette, attendît dans cette galerie, et n’attendît que là, son départ, à lui, pour causer à son tour avec le banquier.

— Venez dans mon cabinet », ajouta Nauders, « Rien ne m’agace la vue comme les choses inachevées. »

— Pourtant », riposta-t-elle avec grâce, « vous y vivez… dans l’inachevé. Vous ne finissez jamais une œuvre que vous n’en ayez commencé une autre. »

Souriante, mais avec son habituelle gravité, elle s’enveloppait de calme. C’était comme une légère et noble draperie toujours ramenée autour de ses épaules. Nulle trace de l’émotion, toute proche cependant, au téléphone. Bouleversement rare chez elle, ramené déjà aux proportions que sa volonté, sa fierté, rétrécissaient.

Dès que Nauders eut refermé la porte, elle vit en lui un autre homme. Haute stature immobilisée, bras qui croisaient sur le souffle puissant de la poitrine, et, dans les yeux gris, cette ombre soudaine, cette fumée ardente qu’elle connaissait, aujourd’hui plus opaque, montant d’un brasier moins contenu.

Elle le regarda, elle aussi, sans parler. Mais le sourire s’éteignit sur sa bouche, qui pâlissait.

— « Dieu que vous êtes belle, aujourd’hui ! » s’écria enfin le banquier.

Jocelyne eut aussitôt ce visage durci qui la faisait ressemblante à une petite Méduse de bouclier. Sa tresse blonde, au-dessus du front, blanc comme un bandeau étroit et pur, les volutes des cheveux bouclés aux tempes, les yeux larges sous l’ombre rectiligne des sourcils, accentuaient l’analogie de légende, de féminine sauvagerie, de mystère.

D’abord, elle n’eut pas un mot. Mais comme il ajoutait, dans une ivresse :

— « Oui, vous êtes belle… Vous ne m’empêcherez pas de vous le dire, au moins ! »

Elle prononça, de sa voix charmante, avec une inaltérable douceur même dans la fermeté :

— « Si !… Je vous empêcherai de me le dire.

— Comment ? » interrogea- t-il, en se laissant tomber sur le fauteuil, devant son bureau.

— « Parce que j’en appellerai au meilleur de votre cœur, monsieur Nauders. Vous ne voudrez pas me faire tant de peine.

— Je vous fais de la peine en vous trouvant jolie ?… Allons… vous seriez bien la première femme… »

Il rit, avec l’amertume du désir entre ses dents.

— « Mon ami, je sais ce que votre admiration exprime. Nous ne nous y trompons ni l’un ni l’autre. Eh bien, vous savez aussi ce que la signification de vos compliments réveille en moi de… ah !… de douleur, — et de dégoût !… »

Elle secouait, rejetait loin d’elle ce qui, malgré tout, tenait à sa chair, au plus sensible de son âme, — l’inoubliable.

— « Jocelyne ! » s’écria l’homme — qui brusquement s’élança, lui saisit, en dépit du sursaut farouche, les mains, et les garda — « Folle que vous êtes !… Ce n’est pas le passé que mon amour évoquerait si vous pouviez y répondre… oh… seulement un peu. C’est le présent… le présent de splendeur et de bonheur que je puis créer pour vous. Le passé !… il n’existerait que pour souligner votre victoire, votre revanche… La revanche que la destinée vous doit.

— La destinée ne me doit rien. C’est moi qui me dois tout. Ma victoire, je l’ai remportée. Ma revanche, je l’ai prise ! »

Indescriptible bondissement d’orgueil. Jocelyne avait arraché ses frêles mains, rosies de l’effort, à la passionnée étreinte. Reculée de deux pas, la tête un peu renversée en arrière, elle montrait des yeux rayonnants, des lèvres âprement souriantes, une face frémissante et révoltée.

— « Petite guerrière ! » s’écria Nauders, « Je comprends… Je sais… Mais cette âme de lutte qui est en vous, ne devrait-elle pas nous rapprocher ? Moi aussi je suis un lutteur. Qu’importe », — ajouta-t-il devant une nuance de dédain, furtive, déjà effacée, ondoyant sur le clair visage de la jeune fille — « qu’importe si nous ne nous acharnons pas vers un même but. Votre fierté effrénée devrait s’allier à la mienne. N’avons-nous pas tous les deux le goût de la domination, de la conquête ? Et, quant à ce qui est de mon âge… »

Il hocha la tête, — un mouvement de lion. Sa nuque, mouvante comme sous l’arrogance d’une crinière, ignorait le poids des années. L’équivoque fatuité de son rire annonça ce qu’il n’osait faire mieux comprendre : l’infaillible virilité, l’assurance des joies fougueuses, la confiance dans ses muscles lisses et solides. Et, en effet, la jeunesse de beaucoup d’hommes eût fait piètre mine à côté de ses cinquante-quatre ans de vigueur manifeste, d’aspect magnifique.

Jocelyne, détendue, essaya de rire avec lui :

— « Vous voulez des compliments, à votre tour. Ah ! cher grand ami, si vous saviez tout le bien que mon affection pense de vous !

— Je m’en fiche un peu, de cette affection-là !… » grommela-t-il.

Le premier fracas s’apaisait en eux. Bientôt, ils se trouvaient assis, désarmés d’airs et de gestes, osant parler enfin, avec moins de défiance réciproque, d’une passion — éclose, devinée depuis longtemps, mais que jamais encore Mlle Monestier n’avait voulu admettre comme possible — dont son attitude avait interdit la moindre manifestation.

Et voici que, sans aucune tactique de coquetterie, à cause de son incompréhension têtue, de sa volontaire cécité, affolant Nauders, elle l’amenait, dès la première explication, au terme que, lui, n’avait pas encore prévu.

D’ailleurs, il était un homme de décisions en coups de foudre. Croyant à l’inspiration du moment, au hasard, à son étoile. Tempérament foncier de joueur, comme tous les conquérants, les chefs d’aventure, qu’ils amassent des territoires ou de colossales richesses. Nauders prit son parti sur-le-champ. Tout, en un éclair, fut envisagé, pesé. Même la rébellion de sa fille — tant chérie ! — contre un mariage, pour lui, disproportionné, gênant, sur lequel la railleuse férocité du monde trouverait pâture à mordre.

« N’était-il pas plus absurde à Huguette — la petite snob ! — d’avoir voulu un mari à particule et à couronne ? Elle est vicomtesse. À qui le doit-elle ? Je lui ai fait largement sa part. Qu’elle me laisse la mienne ! »

Jocelyne vit sur la face de Nauders une flamme brusque de résolution.

« Que va-t-il me dire ? » songea-t-elle.

Rendrait-il, par sa frénésie, leurs relations impossibles ? Quel désastre ! Comment vivre, brouillée avec Huguette — la pauvre écervelée, quii, sans ses conseils, irait aux pires folies — brouillée avec cet homme-là, devant elle, cet homme qui lui était profondément cher, quoique d’une tendresse différente de celle qu’il réclamait.

— « Ma petite Jocelyne, ma chérie, voulez-vous devenir ma femme ? »

L’emportement passionné s’effaçait dans la grande palpitation tremblante, attendrie. Nauders, en un instant, devint celui qui prie pour l’essentielle félicité. En même temps, il se sentit bon, généreux. La conscience de sa belle action, et la prévision de la volupté, amollirent en lui les rouages de fer, le mécanisme d’attaque, de prise, de brutal assouvissement.

— « Votre femme !… »

Un rayon illumina le fin visage, d’une pâleur si blanche sous les cheveux d’une pâleur d’or. Nauders aspirait déjà l’exclamation ravie qui jaillirait des lèvres entr’ouvertes. Mais la fière créature dit seulement :

— « Puisque vous avez pensé cela, tout est bien. Nous pourrons rester amis. »

Indirectement touché par la déception, il n’y consentit pas. Il parla très vite, d’un ton de sécurité, comme quelqu’un qui veut se rassurer dans l’ombre.

— « Doutiez-vous de mon respect, Jocelyne ? Ah ! comme je vous placerai haut, vous verrez ! D’abord vous ne savez pas, quels espoirs je vous appelle à partager. J’entreprends une chose admirable… J’expliquais à Clérieux, tenez, là, tout à l’heure. Il y aura bientôt un milliardaire en France, comme ils en ont en Amérique… Un roi de l’industrie… Le roi du caoutchouc… Cela vous fait sourire… Mais vous serez reine… J’en jure bien par tout l’amour que j’ai pour vous, mon adorée. Une souveraineté… oui… c’est une véritable souveraineté que je saurai vous conquérir. »

Vainement elle levait la main pour l’interrompre. Il saisit cette main, la couvrit de baisers.

— « Mon ami, mon cher grand ami, écoutez-moi… Non, voyons… soyez raisonnable. Quelle chimère !… Je ne peux pas devenir votre femme. »

Le mot était prononcé, le mot redouté qu’il arrêtait, qu’il ne voulait pas entendre. Mais comment croire à un refus sincère ? Cette Jocelyne déconcertante ressemblait si peu aux autres femmes. Avec elle, on ne savait pas. Toutefois, pareille aux autres, il ne l’eût pas aimée.

À présent, il lui posait le « pourquoi ?… pourquoi ? » de toutes les désillusions, sachant qu’il ne comprendrait pas sa réponse. Est-ce que jamais on comprend quand l’être qu’on aime vous dit « non » ?

Il crut saisir qu’elle lui parlait de son tragique roman, à elle, et il se récria. Ne savait-il pas tout ? Justement, puisqu’il n’en prenait pas ombrage, lui, le témoin, le confident, ami de son malheureux père — puisqu’il l’épousait, lui ! — n’était-ce pas le plus éclatant démenti aux interprétations injustes et fausses, n’était-ce pas la plus définitive réhabilitation qu’elle pût demander à la vie ?

— « Je ne demande ma réhabilitation qu’à moi-même », prononça Jocelyne.

— « Ce mot vous a-t-il froissée ? Pardon. Il est inexact, en effet. Quand il n’y a pas eu faute…

— Il y a eu faute », interrompit-elle d’une plus altière façon qu’elle n’eût déclaré le contraire.

— « Pas celle que suppose la malveillance. Vous étiez une enfant. D’ailleurs, les préjugés…

— Je ne puis être au-dessus des préjugés que si je leur oppose, au fond de moi, des raisons d’agir qui leur soient supérieures. C’est vite dit, « préjugé », continua Jocelyne.

— « Qu’est-ce qu’il y a de plus odieux ? » cria Nauders.

— « Ne parlez pas ainsi. Les préjugés sont les étais de la conscience humaine. Quand la conscience s’élargit, ils craquent et tombent. Mais l’âme, en dessous, s’est fortifiée.

— Prétendez-vous n’en avoir pas souffert ? »

Jocelyne se tut. Nauders continua :

— « Mais supposez-vous donc que je ne vous devine pas, ma pauvre enfant ? Une martyre de l’orgueil, voilà ce que vous êtes. L’idée qu’une circonstance — une apparence seulement — a pu vous mettre dans un état d’infériorité devant n’importe quel jugement humain — fût-ce celui des imbéciles — vous dévaste au point que vous vous dressez contre vous-même plus haut que tous, plus rudement que tous. Vous vous retranchez de la vie. Vous ne voulez plus la voir, la vie, pour qu’elle ne soit plus le miroir faussé où votre image se déforme. »

Mlle Monestier ne put s’empêcher de sourire.

— « Il y a du vrai, dans ce que vous dites là, Nauders. En tout cas, c’est spirituel.

— Merci ! »

Un moment, il resta, silencieux, le cœur fumant. Puis, la main à plat frappant son bureau, la voix haussée dans une explosion de douloureuse violence :

— « Ce n’est pourtant pas à moi de vous démontrer à quel point vous faites fausse route. Si stupide et si méchant que vous supposiez le monde, il est encore plus borné, plus malfaisant. Il ne croit pas aux anges, le monde. Il ne croit pas aux fiertés expiatrices. Il ne croit qu’à deux choses : la sensualité, l’intérêt.

— Pourquoi cette vérité de La Palice, mon ami ?

— Parce que… » (Il eut une hésitation, puis, détournant la phrase :) « Vous craignez de réveiller les commentaires de l’opinion en devenant Mme Nauders ? Eh bien…

— Je ne m’occupe pas de l’opinion.

— Vous avez tort. Elle s’occupe de vous.

— De moi ?… »

Il la regarda. Elle s’étonna de son trouble. Pauvre colosse !… aux mains tremblantes, aux lèvres crispées, d’un gauche sourire, dont les yeux tentaient la hardiesse d’une insinuation, tandis que lui-même en supportait si mal l’émouvante pensée.

Son embarras fixa les hypothèses de Jocelyne. Le flot des souvenirs, des impressions, monta, passa en elle, laissant un fin sillage de boue. Sa délicate féminité se rétracta. Nausée inévitable… Il lui fallait se voir dans les postures infâmes où la plaçait l’imagination du public. Hommage… insulte… Tout revient à une cinématographie de luxure pour la femme qui est jeune et qui est belle.

Doucement, elle prononça :

— « On prétend que je suis votre maîtresse. C’est cela que vous voulez me faire entendre ? »

Nauders prit avantage vivement, — malgré la flèche de feu que la seule supposition darda dans ses moelles :

— « Devenez ma femme, Jocelyne. Les vipères ne siffleront plus.

— Mon ami, mon ami !… Ne cherchez pas de tels arguments. Ils sont au-dessous de nous. Vous me compreniez mieux tout d’abord. Vous parliez de ma fierté, de ma blessure, de mon éloignement de la vie. Cela, c’est en moi. Cela, c’est moi. Vous touchiez juste. J’ai un cœur refermé, sauvage. Je ne crois pas à la joie, je ne crois pas à l’amour. Je n’y crois pas pour moi, vous entendez… pour moi.

— Mais le mien, Jocelyne ! Vous ne pouvez douter du mien. »

Elle répéta d’une voix très basse, expressive :

— « J’ai mal dit. Je n’y crois pas en moi. Je ne l’éprouverai plus.

— Quelle folie, mon enfant ! Vous ne savez pas comme on change, comme le cœur se renouvelle, de quelles cendres il ressuscite !…

— Pas mon cœur… pas mon cœur. »

Elle secouait doucement la tête. Les touffes blondes aux tempes bougèrent comme deux petits bouquets, dont le fin parfum, trop connu du banquier, lui arriva — tel celui des fruits fabuleux aux narines de Tantale.

Il insistait sur l’œuvre des années qui guérissent, sur l’évolution des sentiments, incompréhensible à la jeunesse. Et, soudain, il se sentit maladroit, en voyant se lever les yeux si frais, les yeux incrédules de cette jeunesse même. Il eut l’intuition de ce que pensait Jocelyne. Elle se disait :

« Le double de mon âge !… Le double de tout ce long, ce long temps que j’ai déjà vécu. Combien de Nauders divers épouserais-je donc, alors ? Que de revenants dans son âme, s’il dit vrai ! »

Cependant, il laissa la périlleuse démonstration. Il essaya autre chose. Avec une humilité d’accent, d’expression, insoupçonnée en lui, il suppliait :

— « Épousez-moi sans amour, Jocelyne. Ce n’est pas mon bonheur que je veux, c’est le vôtre. Je ne serai ni égoïste, ni tyrannique. Je me contenterai de ce que vous pourrez me donner. »

Il prononçait des phrases de ce genre, et d’autres encore, aussi dépourvues de sens logique, valables seulement par le brûlant effluve de désir qu’elles dégageaient, par l’obstination de ce désir.

— « Non, mon pauvre ami, non. Je suis touchée au delà de ce que je puis vous exprimer. Mais c’est impossible, croyez-moi… impossible.

— Que vous faut-il donc ? Qui rêvez-vous ?

— Personne.

— Allons donc !

— Personne.

— Je ne vous crois pas, Jocelyne. Vous vous croyez peut-être vous-même, — peut-être ! Mais moi… je ne vous crois pas.

— Vous verrez bien.

— Vous verrez aussi. Vous verrez jusqu’à quel sommet il montera, Nauders !

— Oh ! mon ami… Je vous assure… Pour vous admirer, pour vous aimer autant que c’est en mon pouvoir, il me suffit que vous soyez ce que vous êtes. »

Suavité trop aiguë, dans la sincérité, la sympathie profonde. Nauders s’affala, les coudes en avant, sa grosse tête puissante jetée d’un sanglot entre ses mains.

Jocelyne posa son regard sur cette tête, sur ce crâne où s’emmêlaient les cheveux encore noirs, frangés de plus courts cheveux blancs. Individualité d’exception, certes. Et quelle séduction de volonté, pour cette volontaire, enthousiasmée de force morale. Mais tout cela tendu vers l’argent… Froides perspectives. D’ailleurs, ce qui résolvait tout, en elle, c’était cette contraction secrète, cette angoisse irraisonnée à la seule pensée de lui appartenir. Comment des jeunes filles, des femmes, par intérêt, pouvaient-elles surmonter cela ?… Cette révolte des fibres, des nerfs, du tissu même de la peau, qui crie : non ! qui affirme la vie sacrée, mystérieuse, individuelle, la gloire du « soi », la majesté d’être. Jocelyne ne pourrait pas !… Ni l’ambition, ni la pitié, ni l’estime, ni sa vive amitié même, rien ne ferait qu’elle se supportât, fût-ce en pensée, dans les bras de cet homme — dans ces bras allongés, là, sur cette table, en un tel geste de détresse, à cause d’elle. Plus elle le connaissait hautain, sûr de lui-même, plus elle goûtait l’hommage désespéré de cet abandon. L’orgueil féminin se délectait malgré la pitié du cœur. Elle s’en voulut. L’étreinte d’une mélancolie l’oppressa. Lentement, mais sans regret, elle sortit de la chambre.

Peut-être eût-elle tout de suite quitté la maison. Mais, sur le palier, elle rencontra M. de Gessenay. Il était encore en tenue, prêt à remonter à cheval pour regagner le quartier, où l’appelait le service.

— « Vous êtes là, chère amie. C’est une chance. Remontez donc un peu vers Huguette. Elle ne savait pas où vous aviez passé, mais, vous croyant partie, elle se désolait.

— Nous avions cependant causé…

— Oui… Mais pas à son gré. Elle me sentait là. Et je ne dois pas entendre. Un secret, paraît-il, qu’elle n’a pas eu le temps de vous confier. »

Il souriait, sans intonation de critique, sans arrière-pensée.

Officier très élégant, pas très beau, plus très jeune, cavalier de premier ordre, lauréat de concours hippiques, le vicomte Maurice de Gessenay, récemment gratifié du troisième galon, intéressait Jocelyne par la perfection et le style de sa nullité. Être à ce point dans la norme, et y faire si correcte figure, lui semblait déconcertant. Dépourvu de tout signe personnel, de toute idée à soi, et même d’un vice, M. de Gessenay n’avait qu’un titre à exister mondainement et à posséder ce reflet de soi-même, faux ou vrai, qui s’appelle une réputation : c’était d’être le mari de sa femme. En cette qualité seule, il occupait quelque peu l’opinion. Et encore n’y subissait-il que des jugements tout faits.

Bien qu’elle fût séduisante, on n’imaginait pas qu’il eût recherché Huguette Nauders pour autre chose que pour son argent. Et, quoique la jolie vicomtesse n’eût encore jusqu’à ce jour été convaincue d’aucune légèreté, on ne doutait pas que Maurice de Gessenay ne fût, par destinée, pas essence, par définition, le plus accompli des maris trompés.

Cette fatalité singulière apparut plus vivement à l’esprit alerte de Jocelyne, dans la minute où elle entendit le capitaine dire d’un ton tranquille, en parlant de sa femme : « Elle a un secret que je ne dois pas entendre. »

« Évidemment, il plaisante », se dit la jeune fille, qui se dirigea vers l’appartement de son amie. « Mais existe-t-il des mots qu’on puisse prononcer sans que l’écho en prolonge au fond de nous quelque vibration imprévue ? Gessenay a-t-il jamais éveillé l’amour de Huguette ? L’a-t-il possédé, cet amour ? Songe-t-il à le garder ? Craint-il de le perdre ? Qu’y a-t-il chez cet homme, chez qui il paraît ne rien y avoir ? Personne n’est dénué de vie intérieure. Le régiment, le métier, les chevaux, très bien. Mais il n’est pas là, non plus, — pas assez de zèle, de feu sacré pour cela. Alors le véritable Maurice de Gessenay, qu’est-il ? où est-il ? »

À brûle-pourpoint, elle posa la question lorsqu’elle rejoignit Huguette. Par la surprise d’un interrogatoire inattendu, Jocelyne voulait cacher à son amie l’émoi qui lui restait du poignant dialogue avec Nauders — émoi qui montait sourdement au lieu de se calmer.

— « Pourquoi me demandes-tu cela ? Tu veux savoir ce que je pense de Maurice ?… Ça t’intéresse ?… » demanda la jeune femme avec stupéfaction.

— « Certainement.

— À quel propos ?

— Eh bien, voilà tout. Je voudrais savoir quelle figure d’homme il représente dans ta pensée, pour toi, sa femme. C’est si curieux !… Nous avons autant de personnalités extérieures qu’il y a de gens à même de nous approcher, de nous juger. As-tu jamais songé à cela, que nous ne sommes pas tout à fait le même être pour chacun des autres ? Est-ce étrange !

— Ah ! tu n’es pas banale, toi ! » s’écria Huguette.

Elle leva les yeux pour envoyer à son amie un regard de câlirierie souriante. Et elle ajouta, marquant sans le savoir le vrai sens de cette amitié où la curiosité malsaine du monde trouvait matière à calomnie et à scandales :

— « C’est vrai, tu es la seule femme qui ne me rase pas. Ce que les autres sont barbantes ! Et puis, je sais que tu as un peu d’affection pour moi, de l’affection bon teint, que tu ne souhaites pas de me voir défigurée, compromise ou ruinée, — comme c’est le plus cher vœu de toutes les belles mignonnes qui m’embrassent à bec que veux-tu ?… « Ma chère », par-ci, « mon trésor » par là. »

Ayant achevé ces réflexions qui faisaient honneur à sa perspicacité, la vicomtesse de Gessenay recommença de s’appliquer à sa tâche, c’est-à-dire de se faire les ongles.

— « Tu m’excuses, Jocelyne chérie. Cette stupide manucure ne peut me donner qu’une heure par semaine. Je la garde tout de même. C’est la commère de Paris qui sait le plus de potins. »

Sur ce, Huguette plongea la pointe d’un bâtonnet d’ivoire dans la pâte blanche d’un petit pot triangulaire. Elle en déposa une légère couche à l’entour de ses ongles, « à cause, des peaux ». Dans une boîte octogonale, elle avait de la pâte rouge, et, dans une autre, en forme de losange, de la poudre rosée. Enfin, une espèce de vernis, où trempait un minuscule pinceau, luisait dans un flacon qui ressemblait à un cœur.

Cet arsenal bizarre imposait l’énigme de ses lignes au cerveau de Mlle Monestier, et les y fixait, comme s’y fixaient, malgré le reflux bouillonnant des impérieuses pensées, les multiples figures des instruments d’or, d’ivoire, d’écaille, d’acier, alignés sur les napperons de guipure, partout, dans ce cabinet de toilette du luxe le plus minutieux.

— « En somme, Huguette, tu ne connais pas ton mari ?

— Pourquoi le connaîtrais-je ? » demanda la jeune femme d’un ton vague, aussitôt corrigé d’ailleurs par la vivacité chaleureuse de ce cri :

— « Il est épatant !

— À quel point de vue ?

— Comment ! Mais regarde donc ce qu’il tient aux ongles. Voilà une heure que je frotte… Et cet admirable rouge persiste avec le brillant. Je t’en donnerai un pot, ma chérie.

— Ah !… j’avais cru que tu parlais de Gessenay.

— Bon ! » s’exclama l’autre en pouffant. « Tu n’es pas sérieuse, Jocelyne. »

Mais la nervosité de son rire ne l’anima pas longtemps. Presque aussitôt, la physionomie de Huguette changea. Une contraction crispa ses traits. Son teint de brune, déjà fatigué par une mauvaise hygiène, le noctambulisme et les maquillages, devint terreux. La mâchoire tomba, allongeant cette figure trop longue. Elle fut presque laide.

— « J’ai à te dire… » (Elle s’interrompit.) « Ah ! bien… j’en ai une tête ! Je fais peur, hein ? » questionna-t-elle en se penchant pour interroger le miroir.

— « Tu es un peu pâlotte.

— Oh ! quant à la pâleur, ça, je m’en fiche. Personne ne fait sa figure aussi bien que moi. Et il faut que je sois belle, ce soir. »

Une idée passa, restituant le charme à ce visage changeant. Les yeux de velours foncé semblèrent se dissoudre entre les longs cils, par l’effet d’une secrète extase. La jeune femme sourit. Tandis que, sous le nuage blanc du déshabillé, une palpitation soulevait son buste souple de fausse maigre.

— « Ce soir ?… » interrogeait son amie. « Ah ! oui… vous inaugurez votre loge, à l’Opéra.

— C’est-à-dire que c’est notre première « première », depuis que père s’est abonné. Et quelle première !… Une salle inouïe. On s’est battu pour en être. Mais devine qui vient d’accepter une place dans notre loge ?… dans notre superbe loge ?… »

Mlle Monestier éleva les sourcils en secouant la tête.

— « Le prince de Foix… Oui, le prince Bernard de Foix… Ce n’est pas de la noblesse d’empire, ou du pape, cette noblesse-là. Et l’homme à la mode, ma chère ! Je connais des duchesses qui vont en crever !

— Je croyais son titre contestable », fit paisiblement Jocelyne. « Le comté de Foix, devenu principauté à un moment, c’est vrai, se fondit avec la Navarre, faute d’héritiers, et revint à la France à l’avènement de Henri IV.

— Un bon point à l’élève Monestier ! » cria Huguette. « Peste, ma belle, quelle érudition ! Mais tu oublies le second fils d’Archambaud, captal de Buch, cet Archambaud qui devint prince en épousant la veuve de Mathieu de Foix. Le titre fut transmis au cadet, quand la mort de la branche aînée fit passer le fief à la couronne. Notre Bernard remonte au delà du onzième siècle, ma chère… Et il sera, ce soir, aux yeux de tout Paris, dans la loge de la petite Huguette Nauders, dont le père a été caissier chez le tien.

— Et tout Paris se demandera pourquoi il y est », prononça Mlle Monestier. « Et la réponse — car cette sorte de question ne reste jamais sans réponse — ne sera peut-être pas plus flatteuse pour toi que pour lui. »

Huguette devint pourpre, Jocelyne vit la couleur ardente monter du cou mince, qui se dégageait hors des dentelles, jusqu’au front sur lequel retombaient en ondes lourdes les cheveux inégalement décolorés. La coiffure défaite laissait voir, entre les ondulations fauves, la profondeur noire et drue, que les eaux miraculeuses n’atteignaient pas.

— « Que veux-tu dire ?… » (La vicomtesse affectait de la hauteur calme.) « Qu’on me le donnera pour amant ? Comme je ne suis pas contrefaite et que je sais m’habiller, on ne manquera pas de m’en attribuer quelques-uns, tôt ou tard. Autant celui-là qu’un autre. Je ferai ainsi plus de jalouses.

— Pourquoi provoquer si ouvertement la médisance, ma petite Huguette ?

— La calomnie, tu veux dire ?

— Soit.

— On ne la provoque pas. Elle marche toute seule. Tu en sais pourtant quelque chose. »

La dernière phrase ne fut pas soulignée, mais jetée avec détachement, les yeux ailleurs. Huguette, sans cruauté voulue, sans perfidie, maniait l’arme commode, pour ne pas laisser prendre barre sur elle. Sa victoire s’affirma dans la pâleur et le silence de Jocelyne.

— « Je ne t’ai pas fait de peine, au moins ! » s’écria Mme de Gessenay, se précipitant pour l’embrasser. « D’ailleurs, laissons ces bêtises. J’ai autre chose, et très important, à te dire. »

Elle recula, se rassit, ajouta d’un seul trait :

— « Peux-tu me prêter soixante-dix mille francs ?

— Comment ? »

La stupeur, une inquiétude brusque, en pointe vive, suffoquaient Jocelyne. Elle essayait de rassembler sa pensée en déroute, tandis que son amie poursuivait :

— « Oui, vois-tu… Je me suis laissé un peu entraîner ces temps-ci. Cet hiver, la mode des fourrures mêlées aux dentelles à été folle. Tu penses comme ça va vite quand une peau de zibeline se paye mille francs, et qu’il en faut cinquante pour un manteau… Sans compter du vieux point de France… une occasion de reine… Alors, alors… voilà.

— Ah ! tu as des dettes ? »

La question sortit lentement, d’une intonation singulière.

— « Des dettes… Elles le deviendraient, si je ne payais pas. Des échéances, des factures qui traînent, quoi !

— Pourquoi ne les avoues-tu pas à ton père ? »

Huguette hocha la tête sans répondre.

— « Ce n’est pas ton père qui te ferait des reproches, voyons. Ni qui refuserait de payer.

— Tandis que tu refuses, toi ? » fit Huguette durement.

— « Mais, ma chérie, je ne peux pas faire ce que tu souhaites.

— Et pourquoi donc ?

— Je n’ai pas soixante-dix mille francs.

— Tu en as bien deux cent mille pour payer les expropriations, à ton chemin de fer ouvrier.

— Parce que ton père, qui gère ma fortune, les a mis à ma disposition. Il s’est arrangé pour cela. Il a vendu des valeurs que j’avais.

— Il en vendra d’autres. Tu sais bien que je te rembourserai, n’est-ce pas ? Et même la différence des cours, si tu y perds.

— Quelle sottise !… Les cours… Il s’agit bien de cela ! Mais je… je ne peux m’adresser à M. Nauders. »

Un frisson singulier sillonnait la chair de Jocelyne. Cette demande d’argent lui semblait quelque chose d’alarmant, de louche. Le masque pâle et pincé de petite Méduse reparaissait à travers la douceur affectueuse. Les nerfs sans discipline de Huguette vibrèrent furieusement de la résistance, du blâme implicite.

— « Eh bien, vrai, tu es une amie, toi ! On te trouve à l’heure des embêtements… N’y a qu’à parler.

— Ma pauvre petite Guette… comprends donc ! C’est un emprunt à ton père. Autant le prier de sortir cela de sa caisse.

— Et ça te gêne ?

— En ce moment, oui. »

Mme de Gessenay lui jeta un coup d’œil. Jocelyne avait dit ça drôlement. Mais la jeune femme s’acharnait trop sur son idée pour se rendre compte.

— « Alors, me voilà propre !

— Avec ça que des marchands parisiens mettent le couteau sur la gorge à la fille de Nauders… Tu ne me feras pas croire…

— Dis tout de suite que je mens. J’ai voulu t’extorquer soixante-dix mille balles. C’est de la… comment appelle-t-on ça déjà ? de la kleptomanie. »

La vicomtesse riait hystériquement. Avec rage, elle relevait et tordait ses grands cheveux, les fourrageant de telle sorte qu’elle cassa deux dents à son plus beau peigne d’écaille blonde liséré de brillants.

— « Écoute, Huguette, si tu m’expliques pourquoi tu ne veux pas demander cet argent à ton père… »

Mme de Gessenay se tourna dans un mouvement où la fureur se serait traduite en vulgarité chez une créature de plus lourde étoffe. Mais cette souple Huguette, avec son long corps de fausse maigre, sa ligne serpentine et cambrée, gardait toujours une élégance de race, — toute Nauders qu’elle était.

— « Tu en as de bonnes ! » cria-t-elle. « Papa me dirait : « Donne-moi tes factures. Je vais les « solder. »

— Eh bien ?…

— Eh bien, et l’argent ?… Est-ce que je l’aurais ?… Pas si bête ! Il ne me le remettrait pas. »

Un moment de silence. Les deux amies se regardèrent. Alors Mlle Monestier prononça très bas, dans une supplication désapprobatrice :

— Huguette !… Huguette !…

Un léger claquement de langue, un regard de bravade coulé entre les longs cils :

— « Ah ! Jocelyne… n’est-ce pas… assez ! Ne m’ennuie pas. »

Brusque, elle se leva, s’en alla vers l’autre bout de la pièce, ouvrit successivement tous les tiroirs d’une petite commode en marqueterie de bois de violette, aux bronzes habilement copiés sur l’ancien. Des objets de lingerie, blancheurs incrustées, nuageuses, volèrent ça et là.

Puis, voyant par un jeu de glaces que Mlle Monestier se levait, Huguette revint sur ses pas, les yeux ruisselants de larmes :

— « Oh ! tu ne t’en vas pas, chérie ? Tu ne m’abandonnes pas, dis ? Tu restes à déjeuner ?

— Impossible. J’ai des choses à faire, des choses sérieuses. »

Elles s’embrassèrent longuement, sans parler. Puis, dans le cou de Jocelyne, sous la touffe des boucles blondes, Huguette murmura :

— « Tu ne veux pas, alors… tu ne veux pas ?

— Huguette, je te le jure, je ne puis emprunter cet argent à ton père.

— C’est bien étonnant ! Qu’y a-t-il donc entre papa et toi ? » demanda Mme de Gessenay, saisie d’un vague soupçon.

— « Une scène… oui… c’est vrai… M. Nauders m’a reproché de faire mon œuvre trop en grand, de me ruiner. Nous ne sommes pas d’accord. Si je distrayais de ma petite fortune une si grosse somme, sans même lui en dire l’usage, ce serait la brouille. Il me rendait mes comptes.

— Mais s’il te la prêtait ?

— Je n’accepterais pas.

— Bien. Adieu, Jocelyne.

— Huguette, que vas-tu faire ?

— Je porterai mes perles au clou.

— Tu es folle !

— Pas le moins du monde.

— Ton mari te demandera où elles sont.

— J’en achèterai des fausses.

— Toi, la fille de Nauders ! Tu compromettras le crédit de ton père.

— Quelle blague ! Le directeur du Mont-de-Piété est un ami. Il me gardera le secret pour huit jours. Ah ! il en a vu bien d’autres ! Il m’en a conté, de ces histoires !…

— Huguette, écoute… Je ferai l’impossible… Je tâcherai de trouver cette somme, mais à une condition.

— Laquelle ?

— Tu vas me jurer qu’elle est bien pour toi, pour des dépenses personnelles.

— Par exemple ! Mais… bien sûr ! Qu’est-ce qui te passe par la tête ! »

Mme de Gessenay pouvait jurer maintenant. Trop tard ! Son amie avait vu, encore une fois, le flot pourpre, de la gorge au front, le battement des cils, le tressaillement de la bouche. Elle avait entendu l’aspiration sifflante de l’haleine coupée. Une colère indignée gonfla le cœur de Jocelyne en entendant avec quel aplomb Huguette protestait par tous les serments. Si encore la folle avait eu un abandon de sincérité, un semblant d’aveu, un élan de confiance. Mais l’aider à Dieu sait quelle périlleuse intrigue, en étant sa dupe !… Non, non… Comme une lame d’acier qui se détend, toute la droite intransigeance de Jocelyne se redressa, rigide.

— « Décidément, Huguette, ne compte pas sur moi. Je craindrais trop de te rendre un mauvais service en t’encourageant à de telles prodigalités. D’ailleurs, je suis tranquille. Les commerçants de Paris sont bien trop malins pour tracasser la vicomtesse de Gessenay, fille du puissant financier Nauders, et — réclame vivante — la femme du monde qui porte le mieux la toilette. Au revoir, chérie. Ça s’arrangera. »

Mortifiée jusqu’au sang, Huguette la laissa partir. Ce n’était pas une tendresse immodérée qu’elle éprouvait en ce moment pour Jocelyne. Mais, souvent meurtrie de ses rebuffades, elle lui revenait toujours par l’instinct qu’il y avait là, dans cette âme si différente des autres, une force ingénieuse dont l’influence dégageait d’elle une meilleure Huguette, lui faisait connaître la satisfaction de soi, la haussait à ses propres yeux. D’ailleurs, en un cas de réelle détresse, matérielle ou morale ; n’était-elle pas certaine de trouver auprès de cette seule véritable amie le plus efficace refuge ?

À cette minute, elle l’injuriait tout bas. Puis, l’esprit vite retourné à sa préoccupation, elle se dit :

« Je serais bien sotte de ne pas taper papa, au moins d’une partie de la somme. Essayons toujours. Si ça ne mord pas, à nous les grands moyens ! »

Sans perdre une seconde, elle descendit. Le large escalier, velouté de moquettes, aux murs tendus de tapisseries du quinzième, reçut, l’envolement de son délicieux déshabillé, tout en linon de soie et dentelles

Près du cabinet de Nauders, un larbin la vit venir, figé.

— « Mon père est chez lui, Victor ?

— Je crois que oui, madame la vicomtesse.

— Comment, vous croyez ?… S’est-il enfermé ? Reçoit-il ? Avez- vous une consigne ?

— J’ai frappé deux fois, madame la vicomtesse, — pour le courrier — pour une visite… Monsieur a seulement crié : « Qu’on n’entre pas ! »

— Il est seul ?

— Oui, madame la vicomtesse. »

Elle s’approcha de la porte, qu’elle heurta, de ses phalanges, à se faire mal. Ne recevant pas de réponse, elle tourna le bouton. Le tour de clef n’était pas donné. Huguette entra.

Nauders, assis devant son bureau, n’avait pas changé de place depuis le départ de Jocelyne. Mais il se tenait maintenant accoudé, le menton sur ses mains. Son lourd masque blême, ses yeux fixes, les mèches désordonnées de ses cheveux, où s’étaient crispés ses doigts, le firent apparaître à sa fille si morne, si différent de lui-même, qu’elle s’avança vite, émue.

— « Tu es malade, papa ? »

Il tourna vers elle un regard absent.

— « Moi ?… Non.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Rien.

— Des ennuis d’affaires ?… »

Il éclata d’un rire qui faisait mal, qui faisait peur.

— « Ah ! quand Nauders aura des ennuis d’affaires !… » Puis il se secoua, passa la main sur son front. — « Tout n’est pas dit… On me verra si-haut !… » (Et, se tournant vers Huguette) : « J’ai à travailler énormément. Pas le temps de m’occuper de toi, ma petite fille.

— Papa, c’est si peu de chose.

— D’autant mieux. Ça peut se remettre. Laisse-moi, laisse-moi.

— Père chéri, écoute une minute.

— Allons, quoi ? Finissons-en ! Je te dis que j’ai besoin d’être seul.

— Eh bien, voilà », fit-elle précipitamment. « J’ai une dette.

— Une dette… Alors ? Tu Veux que je paye ? Une dette, la belle affaire ! » Son front se contracta. Le puissant cerveau se refusait à réfléchir, ne tolérait aucune distraction à l’idée dont il s’enivrait et se suppliciait à la fois. — « De combien ta dette ? Que tu me fiches la paix ! »

Elle lâcha tout le chiffre, flairant l’atmosphère complice.

— « Soixante-dix mille. »

La somme n’éveilla pas Nauders de son somnambulisme douloureux. Tout était insignifiant à côté de sa peine. Machinalement, il attira son carnet de chèques, griffonna, signa.

— « Tiens… Va, maintenant, va, ma mignonne. Laisse-moi seul. »

Sa fille était déjà hors de la pièce, grimpant l’escalier, avec une envie folle de gambader, d’enjamber deux marches à la fois, velléités que contenait seule la silhouette solennelle de Victor, immobile devant la porte du banquier.


À cette minute même, Mlle Monestier rentrait chez elle, et trouvait la carte de Robert Clérieux, accompagnée de ces lignes au crayon :


« Ne me trouvez pas trop audacieux, mademoiselle, si je vous rappelle que vous m’avez autorisé à l’espoir d’un entretien avec vous. J’en sollicite respectueusement l’honneur, au moment et à l’endroit qui vous conviendront. Veuillez me les faire connaître, et croire à mon très humble dévouement ».


— « Ce monsieur, demanda-t-elle à miss Daisy — son ancienne gouvernante anglaise, devenue sa dame de compagnie — « s’est présenté ici, n’est-ce pas, bien après le coup de téléphoné par lequel vous m’annonciez le départ de Sorbelin ?

Yes, miss Jocelyne.

— Les deux hommes ne se sont pas rencontrés ? Non ?… c’était impossible.

Totally impossible.

— M. Robert Clérieux viendra me voir demain. Donnez des ordres pour qu’on le fasse entrer.

Good. And mister Sorbelin, if he happens to return ?…

— Il ne reviendra pas. »