Nomenclature des singes

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Nomenclature des singes
1875




Histoire naturelle





Nomenclature des Singes


Comme endoctriner des Écoliers, ou parler à des Hommes, sont deux choses différentes ; que les premiers reçoivent sans examen et même avec avidité l’arbitraire comme le réel, le faux comme le vrai, dès qu’il leur est présenté sous la forme de documens ; que les autres au contraire rejettent avec dégoût ces mêmes documens, lorsqu’ils ne sont pas fondés ; nous ne nous servirons d’aucune des méthodes qu’on a imaginées pour entasser, sous le même nom de Singe, une multitude d’animaux d’espèces différentes et même très-éloignées. J’appelle singe un animal sans queue, dont la face est aplatie, dont les dents, les mains, les doigts et les ongles ressemblent à ceux de l’homme, et qui, comme lui, marche debout sur ses deux pieds : cette définition tirée de la nature même de l’animal et de ses rapports avec celle de l’homme, exclut, comme on voit, tous les animaux qui ont une queue, tous ceux qui ont la face relevée ou le museau long ; tous ceux qui ont des ongles courbés, crochus ou pointus ; tous ceux qui marchent plus volontiers sur quatre que sur deux pieds. D’après cette notion fixe et précise, voyons combien il existe d’espèces d’animaux auxquels on doive donner le nom de singe. Les anciens n’en connaissaient qu’une seule ; le pithecos des Grecs, le simia des Latins, est un singe, un vrai singe ; et c’est celui sur lequel Aristote, Pline et Galien ont institué toutes les comparaisons physiques, et fondé toutes les relations du singe à l’homme ; mais ce pithèque, ce singe des anciens, si ressemblant à l’homme par la conformation extérieure, et plus semblable encore par l'organisation intérieure, en diffère néanmoins par un attribut qui, quoique relatif en lui-même, n'en est pas moins essentiel : c'est la grandeur ; la taille de l'homme en général est au-dessus de cinq pieds ; celle du pithèque n'atteint guère qu'au quart de cette hauteur ; aussi ce singe eût-il encore été plus ressemblant à l'homme, les anciens auraient eu raison de ne le regarder que comme un homoncule, un nain manqué, un pygmée capable tout au plus de combattre avec les grues, tandis que l'homme sait dompter l'éléphant et vaincre le lion. Mais depuis les anciens, depuis la découverte des parties méridionales de l'Afrique et des Indes, on a trouvé un autre singe avec cet attribut de grandeur ; un singe aussi haut, aussi fort que l'homme, aussi ardent pour les femmes que pour ses femelles ; un singe qui sait porter des armes, qui se sert de pierres pour attaquer, et de bâtons pour se défendre, et qui d'ailleurs ressemble encore à l'homme plus que le pithèque ; car indépendamment de ce qu'il n'a point de queue, de ce que sa face est aplatie ; que ses bras, ses mains, ses doigts, ses ongles sont pareils aux nôtres, et qu'il marche toujours debout, il a une espèce de visage, des traits approchants de ceux de l'homme, des oreilles de la même forme, des cheveux sur la tête, de la barbe au menton, et du poil ni plus ni moins que l'homme en a dans l'état de nature. Aussi les habitants de son pays, les Indiens policés n'ont pas hésité de l'associer à l'espèce humaine par le nom d'orang-outang, homme sauvage ; tandis que les nègres, presque aussi sauvages, aussi laids que ces singes, et qui n'imaginent pas que pour être plus ou moins policé on soit plus ou moins homme, leur ont donné un nom propre (pongo), un nom de bête et non pas d'homme ; et cet orang-outang ou ce pongo n'est en effet qu'un animal, mais un animal très-singulier, que l'homme ne peut voir sans rentrer en lui-même, sans se reconnaître, sans se convaincre que son corps n'est pas la partie la plus essentielle de sa nature. Voilà donc deux animaux, le pithèque et l'orang-outang, auxquels on doit appliquer le nom de singe, et il y en a un troisième auquel on ne peut guère le refuser, quoiqu'il soit difforme, et par rapport à l'homme et par rapport au singe : cet animal jusqu'à présent inconnu, et qui a été apporté des Indes orientales sous le nom de gibbon, marche debout comme les deux autres, et a la face aplatie ; il est aussi sans queue : mais ses bras, au lieu d'être proportionnés comme ceux de l'homme, ou du moins comme ceux de l'orang-outang ou du pithèque, à la hauteur du corps, sont d'une longueur si démesurée, que l'animal étant debout sur ses pieds, il touche encore la terre avec ses mains sans courber le corps et sans plier les jambes : ce singe est le troisième et le dernier auquel on doive donner ce nom, c'est dans ce genre une espèce monstrueuse, hétéroclite, comme l'est dans l'espèce humaine la race des hommes à grosses jambes, dites de Saint-Thomas. Après les singes se présente une autre famille d'animaux, que nous indiquerons sous le nom générique de babouin, et pour les distinguer nettement de tous les autres, nous dirons que le babouin est un animal à queue courte, à face allongée, à museau large et relevé, avec des dents canines plus grosses à proportion que celles de l'homme, et des callosités sur les fesses : par cette définition, nous excluons de cette famille tous les singes qui n'ont point de queue, toutes les guenons, tous les sapajous et sagouins qui n'ont pas la queue courte, mais qui tous l'ont aussi longue ou plus longue que le corps, et tous les makis, loris et autres quadrumanes qui ont le museau mince et pointu. Les anciens n'ont jamais eu de nom propre pour ces animaux ; Aristote est le seul qui paraît avoir désigné l'un de ces babouins par le nom de simia porcaria, encore n’en donne-t-il qu’une indication fort indirecte ; les Indiens sont les premiers qui l’aient nommé babuino ; les Allemands l’ont appelé bavion ; les Français babouin ; et tous les auteurs, qui dans ces derniers siècles ont écrit en latin, l’ont désigné par le nom papio ; nous l’appellerons nous-même papion pour le distinguer des autres babouins qu’on a trouvés depuis dans les provinces méridionales de l’Afrique et des Indes. Nous connaissons trois espèces de ces animaux : 1.° le papion ou babouin proprement dit, dont nous venons de parler, qui se trouve en Libye, en Arabie, etc.., et qui vraisemblablement est le simia porcaria d’Aristote ; 2.° le mandrill, qui est un babouin encore plus grand que le papion, avec la face violette, le nez et les joues sillonnées de rides profondes et obliques, qui se trouve en Guinée et dans les parties les plus chaudes de l’Afrique ; 3.° l’ouanderou, qui n’est pas si gros que le papion, ni si grand que le mandrill, dont le corps est moins épais, et qui a la tête et toute la face environnée d'une espèce de crinière très-longue et très-épaisse ; on le trouve à Ceylan, au Malabar et dans les autres provinces méridionales de l'Inde ; ainsi voilà trois singes et trois babouins bien définis, bien séparés, et tous six distinctement différents les uns des autres. Mais comme la nature ne connaît pas nos définitions, qu'elle n'a jamais rangé ses ouvrages par tas, ni les êtres par genres, que sa marche au contraire va toujours par degrés, et que son plan est nuancé partout et s'étend en tout sens, il doit se trouver entre le genre du singe et celui du babouin, quelque espèce intermédiaire qui ne soit précisément ni l'un ni l'autre, et qui cependant participe des deux. Cette espèce intermédiaire existe en effet, c'est l'animal que nous appelons magot ; il se trouve placé entre nos deux définitions ; il fait la nuance entre les singes et les babouins : il diffère des premiers en ce qu'il a le museau allongé et de grosses dents canines ; il diffère des seconds, parce qu'il n'a réellement point de queue, quoiqu'il ait un petit appendice de peau qui a l'apparence d'une naissance de queue ; il n'est par conséquent ni singe ni babouin, et tient en même temps de la nature des deux. Cet animal, qui est fort commun dans la haute égypte, ainsi qu'en Barbarie, était connu des anciens : les Grecs et les Latins l'ont nommé cynocéphale, parce que son museau ressemble assez à celui d'un dogue : ainsi, pour présenter ces annimaux, voici l'ordre dans lequel on doit les ranger : l'orang-outang ou pongo, premier singe ; le pithèque, second singe ; le gibbon, troisième singe, mais difforme ; le cynocéphale ou magot, quatrième singe ou premier babouin ; le papion, premier babouin ; le mandril, second babouin ; l'ouanderou, troisième babouin : cet ordre n'est ni arbitraire ni fictif, mais relatif à l'échelle même de la nature. Après les singes et les babouins, se trouvent les guenons ; c'est ainsi que j'appelle, d'après notre idiome ancien, les animaux qui ressemblent aux singes ou aux babouins, mais qui ont de longues queues, c'est-à-dire des queues aussi longues ou plus longues que le corps. Le mot guenon a eu dans ces derniers siècles deux acceptions différentes de celle que nous lui donnons ici ; on a employé ce mot guenon généralement pour désigner les singes de petite taille, et en même temps on l'a employé particulièrement pour nommer la femelle du singe ; mais plus anciennement nous appelions singes ou magots les singes sans queue, et guenons ou mones ceux qui avaient une longue queue : je pourrais le prouver par quelques passages de nos voyageurs des xvie et xviie siècles. Le mot même de guenon ne s’éloigne pas, et peut-être a été dérivé de kébos ou képos, nom que les Grecs donnaient aux singes à longue queue. Ces kébes ou guenons sont plus petites et moins fortes que les babouins et les singes ; elles sont aisées à distinguer des uns et des autres par cette différence, et surtout par leur longue queue. On peut aussi les séparer aisément des makis, parce qu’elles n’ont pas le museau pointu, et qu’au lieu de six dents incisives qu’ont les makis, elles n’en ont que quatre comme les singes et les babouins. Nous en connaissons neuf espèces, que nous indiquerons chacune par un nom différent afin d’éviter toute confusion. Ces neuf espèces de guenons sont : 1.° les macaques ; 2.° les patas ; 3.° les malbrouks ; 4.° les mangabeys ; 5.° la mone ; 6.° le callitriche ; 7.° le moustac ; 8.° le talapoin ; 9.° le douc. Les anciens Grecs ne connaissaient que deux de ces guenons, la mone et le callitriche, qui sont originaires de l’Arabie et des parties septentrionales de l’Afrique ; ils n’avaient aucune notion des autres, parce qu’elles ne se trouvent que dans les provinces méridionales de l’Afrique et des Indes orientales, pays entièrement inconnus dans le temps d’Aristote. Ce grand philosophe, et les Grecs en général, étaient si attentifs à ne pas confondre les êtres par les noms communs et dès lors équivoques qu’ayant appelé pithecos le singe sans queue, ils ont nommé kébos la guenon ou singe à longue queue ; comme ils avaient reconnu que ces animaux étaient d’espèces différentes et même assez éloignées, ils leur avaient à chacun donné un nom propre, et ce nom était tiré du caractère le plus apparent ; tous les singes et babouins qu’ils connaissaient, c’est-à-dire le pithèque ou singe proprement dit, le cynocéphale ou magot, et le simia porcaria ou papion, ont le poil d’une couleur à peu près uniforme ; au contraire, la guenon, que nous appelons ici mone et que les Grecs appelaient kébos, a le poil varié de couleurs différentes ; on l’appelle même vulgairement le singe varié ; c’était l’espèce de guenon la plus commune et la mieux connue du temps d’Aristote, et c’est de ce caractère qu’est dérivé le nom de kébos, qui désigne en grec la variété dans les couleurs ; ainsi tous les animaux de la classe des singes, babouins et guenons indiqués par Aristote, se réduisent à quatre : le pithecos, le cynocephalos, le simia porcaria et le kébos, que nous nous croyons fondé à représenter aujourd’hui comme étant réellement le pithèque ou singe proprement dit, le magot, le papion ou babouin proprement dit, et la mone ; parce que non-seulement les caractères particuliers que leur donne Aristote leur conviennent en effet, mais encore parce que les autres espèces que nous avons indiquées et celles que nous indiquerons encore devaient nécessairement lui être inconnues puisqu'elles sont natives et exclusivement habitantes des terres où les voyageurs grecs n'avaient point encore pénétré de son temps. Deux ou trois siècles après celui d'Aristote, on trouve dans les auteurs grecs deux nouveaux noms, callithrix et cercopithecos, tous deux relatifs aux guenons ou singes à longue queue. A mesure qu'on découvrait la terre et qu'on s'avançait vers le midi, soit en Afrique, soit en Asie, on trouvait de nouveaux animaux, d'autres espèces de guenons ; et comme la plupart de ces guenons n'avaient pas comme le kébos les couleurs variées, les Grecs imaginèrent de faire un nom générique, cercopithecos, c'est-à-dire singe à queue, pour désigner toutes les espèces de guenons ou singes à longue queue ; et ayant remarqué parmi ces espèces nouvelles une guenon d'un poil verdâtre et de couleur vive, ils appelèrent cette espèce callithrix, qui signifie beau poil. Ce callithrix se trouve en effet dans la partie méridionale de la Mauritanie et dans les terres voisines du Cap-Vert ; c'est la guenon que l'on connaît vulgairement sous le nom de singe vert ; et comme nous rejetons dans cet ouvrage toutes les dénominations composées, nous lui avons conservé son nom ancien callithrix ou callitriche. A l'égard des sept autres espèces de guenons que nous avons indiquées ci-dessus par les noms de makaque, patas, malbrouk, mangabey, moustac, talapoin et douc, elles étaient inconnues des Grecs et des Latins. Le makaque est natif de Congo ; le patas du Sénégal ; le mangabey de Madagascar, le malbrouk de Bengale, le moustac de Guinée, le talapoin de Siam, et le douc de la Cochinchine. Toutes ces terres étaient également ignorées des anciens, et nous avons eu soin de conserver aux animaux qu'on y a trouvés les noms propres de leur pays. Et comme la nature est constante dans sa marche, qu'elle ne va jamais par sauts et que toujours tout est gradué, nuancé, on trouve entre les babouins et les guenons une espèce intermédiaire, comme celle du magot l'est entre les singes et les babouins ; l'animal qui remplit cet intervalle et forme cette espèce intermédiaire, ressemble beaucoup aux guenons, surtout aux makaques, et en même temps il a le museau fort large et la queue courte comme les babouins ; ne lui connaissant point de nom, nous l'avons appelé maimon pour le distinguer des autres ; il se trouve à Sumatra ; c'est le seul de tous ces animaux, tant babouins que guenons, dont la queue soit dégarnie de poil ; et c'est par cette raison que les auteurs qui en ont parlé l'ont désigné par la dénomination de singe à queue de cochon ou de singe à queue de rat. Voilà les animaux de l'ancien continent auxquels on a donné le nom commun de singe, quoiqu'ils soient non-seulement d'espèces éloignées, mais même de genres assez différents ; et ce qui a mis le comble à l'erreur et à la confusion, c'est qu'on a donné ces mêmes noms de singe, de cynocéphale, de kèbe et de cercopithèque, noms faits il y a quinze cents ans par les Grecs, à des animaux d'un nouveau monde qu'on n'a découvert que depuis deux ou trois siècles. On ne se doutait pas qu'il n'existait dans les parties méridionales de ce nouveau continent aucun des animaux de l'Afrique et des Indes orientales. On a trouvé en Amérique des bêtes avec des mains et des doigts ; ce rapport seul a suffi pour qu'on les ait appelées singes, sans faire attention que pour transférer un nom, il faut au moins que le genre soit le même, et que pour l'appliquer juste, il faut encore que l'espèce soit identique : or, ces animaux d'Amérique, dont nous ferons deux classes sous les noms de sapajous et de sagouins, sont très-différents de tous les singes de l'Asie et de l'Afrique ; et de la même manière qu’il ne se trouve dans le nouveau continent ni singes, ni babouins, ni guenons, il n’existe aussi ni sapajous, ni sagouins dans l’ancien. Quoique nous ayons déjà posé ces faits en général dans notre discours sur les animaux des deux continents, nous pouvons le prouver ici d’une manière plus particulière et démontrer que de dix-sept espèces auxquelles on peut réduire tous les animaux appelés singes dans l’ancien continent, et de douze ou treize auxquelles on a transféré ce nom dans le nouveau, aucune n’est la même ni ne se trouve également dans les deux, car sur ces dix-sept espèces de l’ancien continent il faut d’abord retrancher les trois ou quatre singes qui ne se trouvent certainement point en Amérique et auxquels les sapajous et les sagouins ne ressemblent point du tout ; il faut en retrancher les trois ou quatre babouins, qui sont beaucoup plus gros que les sagouins ou les sapajous, et qui sont aussi d’une figure très-différente ; il ne reste donc que les neuf guenons auxquelles on puisse les comparer. Or, toutes les guenons ont, aussi bien que les singes et les babouins, des caractères généraux et particuliers qui les séparent en entier des sapajous et des sagouins ; le premier de ces caractères est d'avoir les fesses pelées et des callosités naturelles et inhérentes à ces parties ; le second, c'est d'avoir des abajoues, c'est-à-dire des poches au bas des joues, où elles peuvent garder leurs aliments, et le troisième, d'avoir la cloison des narines étroite et ces mêmes narines ouvertes au-dessous du nez comme celles de l'homme. Les sapajous et les sagouins n'ont aucun de ces caractères ; ils ont tous la cloison des narines fort épaisse, les narines ouvertes sur les côtés du nez et non pas en dessous ; ils ont du poil sur les fesses et point de callosités ; ils n'ont point d'abajoues ; ils diffèrent donc des guenons non-seulement par l'espèce, mais même par le genre, puisqu'ils n'ont aucun des caractères généraux qui leur sont communs à toutes ; et cette différence dans le genre en suppose nécessairement de bien plus grandes dans les espèces et démontre qu'elles sont très-éloignées. C'est donc mal à propos que l'on a donné le nom de singe et de guenon aux sapajous et aux sagouins. Il fallait leur conserver leurs noms, et au lieu de les associer aux singes, commencer par les comparer entre eux ; ces deux familles diffèrent l'une de l'autre par des caractères remarquables ; tous les sapajous se servent de leur queue comme d'un doigt pour s'accrocher et même pour saisir ce qu'ils ne peuvent prendre avec la main ; les sagouins au contraire ne peuvent se servir de leur queue pour cet usage ; leur face, leurs oreilles, leur poil, sont aussi différents ; on peut donc en faire aisément deux genres distincts et séparés. Sans nous servir de dénominations qui ne peuvent s'appliquer qu'aux singes, aux babouins et aux guenons, sans employer des noms qui leur appartiennent et qu'on ne doit pas donner à d'autres, nous avons tâché d'indiquer tous les sapajous et tous les sagouins par les noms propres qu'ils ont dans leur pays natal. Nous connaissons six ou sept espèces de sapajous et six espèces de sagouins, dont la plupart ont des variétés ; nous en donnerons l'histoire et la description dans ce volume. Nous avons recherché leurs noms avec le plus grand soin dans tous les auteurs et surtout dans les voyageurs qui les ont indiqués les premiers. En général, lorsque nous n'avons pu savoir le nom que chacun porte dans son pays, nous avons cru devoir le tirer de la nature même de l'animal, c'est-à-dire d'un caractère qui seul fût suffisant pour le faire reconnaître et distinguer de tous les autres. On verra dans chaque article les raisons qui nous ont fait adopter ces noms. Et à l'égard des variétés, lesquelles dans la classe entière de ces animaux sont peut-être plus nombreuses que les espèces, on les trouvera aussi très-soigneusement comparées à chacune de leurs espèces propres. Nous connaissons et nous avons eu, la plupart vivants, quarante de ces animaux plus ou moins différents entre eux ; il nous a paru qu'on devait les réduire à trente espèces, savoir : trois singes, une intermédiaire entre les singes et les babouins ; trois babouins, une intermédiaire entre les babouins et les guenons ; neuf guenons, sept sapajous et six sagouins, et que tous les autres ne doivent, au moins pour la plupart, être considérés que comme des variétés ; mais comme nous ne sommes pas absolument certain que quelques-unes de ces variétés ne puissent être en effet des espèces distinctes, nous tâcherons de leur donner aussi des noms qui ne seront que précaires, supposé que ce ne soient que des variétés, et qui pourront devenir propres et spécifiques si ce sont réellement des espèces distinctes et séparées. A l'occasion de toutes ces bêtes, dont quelques-unes ressemblent si fort à l'homme, nous considérons pour un instant les animaux de la terre sous un nouveau point de vue. C'est sans raison suffisante qu'on leur a donné généralement à tous le nom de quadrupèdes. Si les exceptions n'étaient qu'en petit nombre, nous n'attaquerions pas l'application de cette dénomination. Nous avons dit et nous savons que nos définitions, nos noms, quelque généraux qu’ils puissent être, ne comprennent jamais tout ; qu’il existe toujours des êtres en deçà ou au delà, qu’il s’en trouve de mitoyens ; que plusieurs, quoique placés en apparence au milieu des autres, ne laissent pas d’échapper à la liste ; que le nom général qu’on voudrait leur imposer est une formule incomplète, une somme dont souvent ils ne font pas partie, parce que la nature ne doit jamais être présentée que par unités et non par agrégats ; parce que l’homme n’a imaginé les noms généraux que pour aider à sa mémoire et tâcher de suppléer à la trop petite capacité de son entendement ; parce qu’ensuite il en a fait abus en regardant ce nom général comme quelque chose de réel ; parce qu’enfin il a voulu y rappeler des êtres et même des classes d’êtres qui demandaient un autre nom ; je puis en donner et l’exemple et la preuve sans sortir de l’ordre des quadrupèdes qui, de tous les animaux, sont ceux que l’homme connaît le mieux et auxquels il était par conséquent en état de donner les dénominations les plus précises. Le nom de quadrupède suppose que l'animal ait quatre pieds ; s'il manque de deux pieds comme le lamantin, il n'est plus quadrupède ; s'il a des bras et des mains comme le singe, il n'est plus quadrupède ; s'il a des ailes comme la chauve-souris, il n'est plus quadrupède, et l'on fait abus de cette dénomination générale lorsqu'on l'applique à ces animaux. Pour qu'il y ait de la précision dans les mots, il faut de la vérité dans les idées qu'ils représentent. Faisons pour les mains un nom pareil à celui qu'on a fait pour les pieds, et alors nous dirons avec vérité et précision que l'homme est le seul qui soit bimane et bipède, parce qu'il est le seul qui ait deux mains et deux pieds ; que le lamantin n'est que bimane, que la chauve-souris n'est que bipède, et que le singe est quadrumane. Maintenant appliquons ces nouvelles dénominations générales à tous les êtres particuliers auxquels elles conviennent, car c'est ainsi qu'il faut toujours voir la nature, nous trouverons que sur environ deux cents espèces d'animaux qui peuplent la surface de la terre et auxquelles on a donné le nom commun de quadrupèdes, il y a d'abord trente-cinq espèces de singes, babouins, guenons, sapajous, sagouins et makis, qu'on doit en retrancher parce qu'ils sont quadrumanes ; qu'à ces trente-cinq espèces il faut ajouter celles du loris, du sarigue, de la marmose, du cayopollin, du tarsier, du phalanger, etc.., qui sont aussi quadrumanes comme les singes, guenons, sapajous et sagouins ; que par conséquent la liste des quadrumanes étant au moins de quarante espèces, le nombre réel des quadrupèdes est déjà réduit d'un cinquième ; qu'ensuite ôtant douze ou quinze espèces de bipèdes, savoir les chauves-souris et les roussettes, dont les pieds de devant sont plutôt des ailes que des pieds, et en retranchant aussi trois ou quatre gerboises qui ne peuvent marcher que sur les pieds de derrière parce que ceux de devant sont trop courts, et ôtant encore le lamantin, qui n'a point de pieds de derrière, les morses, le dugon et les phoques, auxquels ils sont inutiles, ce nombre de quadrupèdes se trouvera diminué de presque un tiers ; et si on voulait encore en soustraire des animaux qui se servent des pieds de devant comme de mains, tels que les ours, les marmottes, les coatis, les écureuils, les rats et beaucoup d'autres, la dénomination de quadrupède paraîtra mal appliquée à plus de la moitié des animaux. Et en effet, les vrais quadrupèdes sont les solipèdes et les pieds fourchus ; dès qu'on descend à la classe des fissipèdes, on trouve des quadrumanes ou des quadrupèdes ambigus qui se servent de leurs pieds de devant comme de mains et qui doivent être séparés ou distingués des autres. Il y a trois espèces de solipèdes, le cheval, le zèbre et l'âne, en y ajoutant l'éléphant, le rhinocéros, l'hippopotame, le chameau, dont les pieds, quoique terminés par des ongles, sont solides et ne leur servent qu'à marcher. On a déjà sept espèces auxquelles le nom de quadrupèdes convient parfaitement ; il y a un beaucoup plus grand nombre de pieds fourchus que de solipèdes : les boeufs, les béliers, les chèvres, les gazelles, les bubales, les chevrotains, le lama, la vigogne, la girafe, l'élan, le renne, les cerfs, les daims, les chevreuils, etc.., sont tous des pieds fourchus et composent en tout un nombre d'environ quarante espèces ; ainsi voilà déjà cinquante animaux, c'est-à-dire dix solipèdes et quarante pieds fourchus auxquels le nom de quadrupède a été bien appliqué : dans les fissipèdes, le lion, le tigre, les panthères, le léopard, le lynx, le chat, le loup, le chien, le renard, l'hyène, les civettes, le blaireau, les fouines, les belettes, les furets, les porcs-épics, les hérissons, les tatous, les fourmiliers et les cochons, qui font la nuance entre les fissipèdes et les pieds fourchus, forment un nombre de plus de quarante autres espèces auxquelles le nom de quadrupède convient aussi dans toute la rigueur de l'acception, parce que, quoiqu'ils aient le pied de devant divisé en quatre ou cinq doigts, ils ne s'en servent servent jamais comme de main ; mais tous les autres fissipèdes, qui se servent de leurs pieds de devant pour saisir et porter à leur gueule, ne sont pas de purs quadrupèdes ; ces espèces, qui sont aussi au nombre de quarante, sont une classe intermédiaire entre les quadrupèdes et les quadrumanes et ne sont précisément ni des uns ni des autres ; il y a donc dans le réel plus d’un quart des animaux auxquels le nom de quadrupède disconvient, et plus d’une moitié auxquels il ne convient pas dans toute l’étendue de son acception. Les quadrumanes remplissent le grand intervalle qui se trouve entre l’homme et les quadrupèdes ; les bimanes sont un terme moyen dans la distance encore plus grande de l’homme aux cétacés (g) ; les bipèdes, avec des ailes, sont la nuance des quadrupèdes aux oiseaux, et les fissipèdes, qui se servent de leurs pieds comme de mains, remplissent tous les degrés qui

(g) Nota. Dans cette phrase et dans toute les autres semblables, je n'entends parler que de l'homme physique, c’est-à-dire , de la forme du corps de l'homme, comparée à la forme du corps des animaux. se trouvent entre les quadrumanes et les quadrupèdes : mais c'est nous arrêter assez sur cette vue; quelque utile qu'elle puisse être pour la connaissance distincte des animaux, elle l'est encore plus par l'exemple, et par la nouvelle preuve qu'elle nous donne qu'il n'y a aucune de nos définitions qui soit précise, aucun de nos termes généraux qui soit exact lorsqu'on vient à les appliquer aux choses ou aux êtres qu'ils représentent.
Mais par quelle raison ces termes généraux, qui paraissent être le chef-d'oeuvre de la pensée , sont-ils si défectueux? pourquoi ces définitions qui semblent n'être que les purs résultats de la combinaison des êtres, sont-elles si fautives dans l'application? est-ce erreur nécessaire, défaut de rectitude dans l'esprit humain? ou plut n'est-ce pas simple incapacité, pure impuissance de combiner et même de voir à la fois un grand nombre de choses? Comparons les oeuvres de la Nature aux ouvrages de l'homme, cherchons comment tous deux opères, et voyons si