Nos Diplomates sous Louis XIV, France et Suède

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Revue des Deux Mondes tome 68, 1885
A. Geffroy

Nos diplomates sous Louis XIV — Suède et France


Recueil des Instructions données aux ambassadeurs et ministres de France depuis les traités de Westphalie jusqu’à la révolution française, publié sous les auspices de la commission des archives diplomatiques au ministère des affaires étrangères : — Autriche, avec une introduction et des notes, par M. Albert Sorel, 1 vol. gr. in-8° ; Alcan, 1884. — Inventaire sommaire des archives du département des affaires étrangères, Mémoires et Documens. France, avec une introduction de M. Georges Picot, 1 vol. gr. in-8°. Paris, 1882 ; Imprimerie nationale. — Commission des archives diplomatiques, rapports imprimés, etc. — Armand Baschet, Histoire du dépôt des archives des affaires étrangères. Paris, 1873 ; Plon.


Une publicité intelligente et libérale va enfin mettre en possession d’une partie des trésors conserves au ministère des affaires étrangères ceux qui s’intéressent à notre histoire nationale, ceux qui prennent à cœur la belle et juste renommée de notre ancienne diplomatie. Ne serait-ce pas un double profit si, de l’aveu d’une postérité repentante, un regain de bonne gloire revenait à ces hommes dont l’obstination patriotique, la sagesse et les longs desseins nous ont fait l’ancienne France ? La commission permanente instituée près nos archives diplomatiques par M. le duc Decazes en 1874, renouvelée en 1880 par M. de Freycinet, et présidée aujourd’hui par M. Jules Ferry, commence toute une série de publications diverses qui montreront au grand jour l’admirable travail de cette politique nationale. On entreprend d’abord de faire connaître, d’après les originaux ou les minutes conservées, et en les entourant de toute lumière, la suite des Instructions données par le gouvernement français de 1648 à 1789 à ses agens du dehors : ce sera le tableau fidèle d’une si forte tradition, à la fois une belle page d’histoire et un solide enseignement. Le volume concernant l’Autriche a déjà paru, par les soins de M. Albert Sorel ; le volume concernant la Suède est sous presse. Rien qu’avec ce commencement, on aura une claire idée de ce qui fut le principal objet de notre politique étrangère, particulièrement sous le règne de Louis XIV. Avec le seul travail de M. Sorel, il ne serait pas difficile de montrer en quelques traits ce que sera la publication entreprise par la commission dos archives, et de caractériser en même temps une belle écolo de diplomatie. M. Sorel a fort bien fait connaître la nature des documens qu’on veut mettre en usage ; il a très heureusement défini les Instructions et les Dépêches ; il en a marqué finement la différence. Les Instructions, dit-il, traitent les questions sous une forme toute technique, sans appareil de composition, sans rhétorique de chancellerie. Elles vont droit au fait, des numéros de paragraphes tenant quelquefois lieu de transitions. « Le lien est dans la pensée, qui est forte, précise et claire, se suit, et embrasse sans peine tant d’objets divers, parce qu’elle les rapporte tous à un objet supérieur et parfaitement déterminé : l’intérêt bien entendu de la France en toutes ces affaires… Le rédacteur ne se soucie pas de cet art dangereux qui, sous prétexte d’élégance et de belle littérature, raffine aux dépens de la précision et subtilise au détriment de la clarté. Il ne joue pas au plus fin avec l’agent qu’il veut instruire, il ne négocie pas avec son propre négociateur… »

On ne saurait mieux apprécier les élémens de grande valeur qu’il s’agit de mettre en œuvre. Le volume relatif à l’Autriche suffirait à montrer la prudence hardie, la continuité de vues, l’assiduité infatigable, les prévisions prophétiques des hommes d’état qui conduisaient les affaires extérieures. Je ne sais pourtant si les Instructions et les dépêches relatives à la cour de Suède n’offriraient pas un tableau encore plus complet de cette action diplomatique, et cela par deux raisons : la première, c’est que, très glorieuse alors, et par là puissante, la Suède a été pour Louis XIV, moins encore qu’il ne l’aurait voulu, un instrument contre la maison d’Autriche, qui continuait d’être l’ennemie héréditaire ; la seconde raison, conséquence naturelle de la première, c’est que Louis XIY a destiné à la cour suédoise tous ses meilleurs ambassadeurs. Il n’y a pas une seule cour étrangère, pendant cette période, qui ait reçu un si grand nombre d’agens français du premier mérite. Un Chanut, un d’Avaux, un Feuquière, un Pomponne, tomme plus tard un Breteuil et un Vergennes, comptent parmi les plus illustres de nos négociateurs [1].


I

Les rois de France ont accompli, surtout au XVIIe siècle, cette double tâche qui s’impose très légitimement à tous les grands pays dès qu’ils sont en ferme possession de leur existence nationale et d’une force intérieure suffisante, de tendre à l’acquisition de leurs frontières naturelles et à la revendication d’une influence extérieure absolument nécessaire. En ce double sens, la politique de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV n’a été, dans son inspiration première et pour un certain temps au moins, ni excessive ni blâmable. Louis XIV a été, faisant lui-même si bien son métier de roi, admirablement secondé par des ministres, des hommes de guerre, des diplomates d’un talent extraordinaire et d’un éclat incomparable. Les Instructions et les dépêches que nous a léguées leur activité féconde ne témoignent pas seulement de leur zèle patriotique et de leur intelligente énergie ; elles ont encore une véritable valeur littéraire, elles portent le reconnaissable cachet de cet esprit de discipline qui animait toute une société polie, heureuse d’échapper aux guerres civiles sous la protection d’une royauté encore respectée.

La première impression du lecteur qui parcourt les innombrables registres conservés dans les archives de notre ministère des affaires étrangères est l’étonnement du travail immense que ces hommes s’imposaient. Un ambassadeur de France devait correspondre alors non-seulement avec le roi et le secrétaire d’état chargé des affaires étrangères, mais avec les autres ministres, et avec tous les agens français occupant des postes extérieurs de quelque importance au point de vue d’une action commune. D’Avaux, étant près du roi d’Angleterre, rendait compte des affaires générales, dit Saint-Simon, aux deux ministres de la guerre et des affaires étrangères ; des troupes, des munitions, des mouvemens et des projets de guerre à Louvois ; des négociations du cabinet, de la conduite du roi d’Angleterre, de l’intérieur de l’Irlande à Colbert de Croissy. On reste confondu si l’on calcule, rien que d’après les volumes subsistons, ce qu’écrivait en une semaine un Pomponne ou un Feuquière. Il n’y avait de comparable que l’assiduité du roi, cent fois attestée, à se faire lire ou à lire lui-même les dépêches reçues du dehors et les minutes préparées pour les principales réponses. Il les voulait précises, substantielles et justes. « Je ne vous dirai rien de nouveau, écrit Pomponne à Courtin (18 novembre 1672), quand je vous assurerai que le roi voit toujours vos dépêches avec beaucoup de plaisir. C’est assez que vous connoissez pour cela la délicatesse du goût de Sa Majesté. »

L’obstacle des distances et le temps considérable qu’il fallait aux ordres royaux et aux dépêches ministérielles pour les franchir avaient pour conséquence nécessaire une large part d’initiative et de responsabilité laissée aux représentans du roi, et c’est ce qui contribue à la haute valeur de ces vastes correspondances ; mais il faut se représenter aussi, pour apprécier les dévoûmens, de quelles difficultés matérielles, — d’autant plus pénibles quand il s’agissait de pays lointains comme le paraissait alors la Suède ou le Danemark, — l’activité de ces agens diplomatiques était embarrassée. Il leur fallait d’abord transporter a grand’peine avec eux un énorme bagage et un nombreux domestique. « Je n’ai que quarante ballots et vingt-huit personnes, » écrit l’un d’eux. On allait en cinq jours à Dunkerque s’embarquer sur un vaisseau du roi. Cependant la tempête empêche pendant plusieurs jours de suite Courtin de s’embarquer : elle brise au sortir du port plusieurs navires ; quand elle a cessé, il doit attendre encore, jusqu’à ce que le vent devienne favorable. Le vaisseau se rendait à quelque port de Norvège, par exemple à Christiansand ; mais de là il faut à d’Avaux, en février 1693, douze journées pour gagner seulement Gothenbourg. « M. de Béthune vient d’arriver, mande-t-on de Stockholm en janvier 1692. C’est un miracle comment il a pu passer dans une saison si avancée. Comme la tempête l’a contraint d’aborder dans un lieu qui n’est pas un port fréquenté, on a voulu l’empêcher de mettre pied à terre. Ensuite on a défendu aux paysans de lui donner des chevaux, et il est demeuré dans un fort méchant lieu jusqu’à ce que je lui eusse envoyé un ordre du gouverneur de la province sur lequel il a eu ce qui lui était nécessaire pour continuer son voyage. » Le comte de Guiscard, en novembre 1701, subit jusqu’à onze jours de traversée pour aller par mer de l’est à l’ouest de la Baltique, de Revel en Esthonie à Stockholm. — Regnard, l’auteur du Joueur, met six jours pour aller d’Elseneur à Stockholm, et dit qu’il a été très vite. Les trajets par la voie de terre, soit pour franchir la distance du port d’arrivée à la capitale étrangère, soit qu’on ait choisi la route d’Allemagne, sont singulièrement laborieux et dispendieux. De Christiansand à Gothenbourg, il n’y a pas de sorte de véhicule que d’Avaux n’ait essayée pour aller plus vite, galères et chaloupes sur les fiords, traîneaux, carrioles, berlines… « Rien ne vous peut représenter, écrit d’Avaux, ce que nous avons souffert trois jours de suite. Le temps s’étant radouci, la surface de la neige s’était fondue et couverte d’eau, qui, venant à être gelée la nuit, faisait un verglas épais d’un pied sur les rochers rendus encore plus glissans. Il fallait grimper sur des montagnes gelées de cette sorte, et en descendre, quoiqu’elles fussent droites comme des échelles ; la berline, après être montée au milieu de la montagne, retombait avec les six chevaux qu’elle entraînait… Nous n’avons eu pendant toute la route ni vin qu’on pût boire ni une seule goutte de bonne eau, mais de la bière détestable, et ce pain, que les paysans de Suède cuisent une fois l’an et qui est pendu à leur plancher. » — M. Courtin, parti de Paris le 24 septembre 1671 par la voie de Dunkerque, a pris ensuite par l’Allemagne ; il est en Westphalie le 3 novembre seulement ; il lui faut onze heures, le 12 de ce même mois, pour traverser l’Elbe pendant la nuit. Il arrive à Stockholm après un dangereux voyage de plus de deux mois et demi, le 12 décembre.

Mais qu’est-ce que cela auprès de ce que subira l’ambassadeur s’il doit suivre ou seulement joindre dos rois farouches ou batailleurs comme Charles X Gustave ou Charles XII ? En temps de paix, Charles-Gustave vit solitaire, silencieux, enfermé avec quelques favoris, ou variant sans cesse, pour échapper aux affaires, des résidences dont ses propres ministres sont à peine informés ; il faut s’engager à sa poursuite, au risque de ne jamais l’atteindre. Ou bien il fait la chasse à l’ours, parfois corps à corps, et volontiers il y invite. En temps de guerre, c’est dans son camp qu’il faut visiter le roi de Suède, et ce camp, il le transporte avec une rapidité inouïe on Pologne, en Prusse, en Poméranie, dans le Holstein. D’Avaugour meurt de fatigue à le suivre ; Terlon l’accompagne en traîneau lors du fameux passage de l’armée suédoise, en 1658, sur les Belts glacés : « Je puis dire qu’il y avait quelque chose d’affreux à marcher de nuit sur cette mer, parce que la multitude des chevaux qui étaient avec le roi de Suède avait, en frayant le chemin, fait fondre la neige, en sorte qu’il y avait deux pieds d’eau par-dessus la glace, et l’on était toujours dans la crainte de trouver la mer ouverte on quelque endroit. Il y eut plusieurs traîneaux qui périrent pour avoir trouvé la glace trop faible… » Charles XII, lui, donnait audience aux diplomates étrangers dans la tranchée même, parmi la poussière du combat et sous les balles. Besenval et Colbert de Croissy y furent souvent, et ne s’en plaignirent jamais. « Envoyer un homme à la branchée ou en ambassade auprès (de Charles XII, c’était, dit Voltaire, presque la même chose. Le roi entretenait Groissy des heures entières dans les endroits les plus exposés, pendant que le canon et les bombes tuaient du monde à côté et derrière eux, sans que le roi s’aperçût du danger ni que l’ambassadeur voulût lui faire seulement soupçonner qu’il y avait des lieux plus convenables pour parler d’affaires. »

Ces diplomates sont insuffisamment et irrégulièrement payés. Il faut songer toutefois qu’un ambassadeur de France en Pologne est mal en ordre s’il n’a que vingt-cinq chevaux et le domestique correspondant, car beaucoup de seigneurs polonais sont suivis de cinq ou six cents valets ou écuyers. Le luxe de la représentation, à Stockholm, pour être moins excessif, leur est encore une lourde charge. Il faut tout au moins à l’ambassadeur, selon Rebenac, un gentilhomme, un secrétaire, un aumônier, un maître d’hôtel, un officier, un cuisinier, deux valets de chambre, — dont l’un soit tailleur, — trois laquais, deux palefreniers, de huit à dix chevaux. On ne s’étonne donc pas de lire, dans ses Lettres, qui ont été publiées, les incessantes lamentations de Feuquière sur le délabrement de sa fortune et l’abandon de sa famille pendant les dix années de son ambassade suédoise. Comme il doit suivre l’armée du roi de Suède et s’associera ses combats, il faut qu’il ajoute un équipage de guerre à ses dépenses d’ambassadeur. « Trente chevaux ne me suffisent pas, dit-il ; je n’ai pas de tentes ni beaucoup d’autres ustensiles qu’il faut avoir dans un camp. Mon train est de plus de quatre-vingts bouches ; j’ai à faire de continuelles distributions à des Français déserteurs et autres… Voyez où cela peut aller, avec le vin, dont il faudrait avoir une source ! Comment soutenir tant de dépenses avec 30,000 livres et de rares gratifications ? — Je paierai de la grandeur de mon maître, et c’est, à la vérité, une monnaie de bon aloi, qui a cours partout. » Il ne s’écrie pas moins, après plusieurs instances : « Je manquerai d’argent ! je suis résolu de me retrancher jusqu’à l’indécence plutôt que de faire l’escroc ou le Jérémie ! » D’Avaux mande de même : « Je n’ai pas touché un son de mes appointemens depuis dix-neuf mois que j’ai quitté Paris… J’ai vendu il y a quelque temps un peu de ma vaisselle d’argent ; j’en viens de mettre pour 4,000 livres en gage, sur quoi on m’a prêté 2,000 livres ; je ne sais plus de quel côté me tourner… » Il apprend enfin, en septembre 1694, qu’il va être payé de la première moitié de 1693, et qu’il recevra en décembre la seconde moitié, et le voilà qui se répand en actions de grâces au ministre : « Sans vos sollicitations et l’honneur de votre protection, j’aurais eu bien de la peine à tirer cet argent, et je ne sais comment j’aurais pu fournir aux frais de cette ambassade. » Ce n’en est pas moins par ces agens mal payés que passent les innombrables gratifications que Louis XIV distribue. Le roi de France paie non-seulement les ministres étrangers, mais leurs femmes, non-seulement les hommes d’état, les princes ecclésiastiques, les conseillers, mais les princes, les rois et les reines. Une quittance de Charles II d’Angleterre, 6 janvier 1674, monte à elle seule à 8 millions de livres. Encore au milieu du XVIIIe siècle, le roi et la reine de Suède, Adolphe-Frédéric et sa femme, Louise-Ulrique, sœur du grand Frédéric, obtiendront du roi de France 1,100,000 livres pour payer leurs dettes personnelles : leur lettre de remerciaient est du 3 avril 1767. Louis XIV eut presque constamment à sa disposition, par de tels moyens, les petits princes allemands, les électeurs ecclésiastiques ou séculiers, y compris l’électeur de Brandebourg, le plus cher à tous égards, et lu cour de Suède entre toutes. Quelques grandes puissances avaient tenté de faire de même, et les petits gouvernemens en étaient venus à compter au nombre de leurs ressources régulières ce qu’ils appelaient les « subsides ; » il allait de soi que les armées devaient être au service de qui les avait le mieux payées. Assisté d’un Colbert, Louis XIV ne redoutait en ce genre aucune concurrence sérieuse ou durable ; ses bonnes finances lui assuraient pour cela aussi d’abondantes ressources. C’était à ses ministres des affaires étrangères et à ses ambassadeurs qu’il laissait le soin de conseiller et de diriger tout ce négoce : ils acquittaient les subsides, ils répartissaient les grâces ; mais ils refusaient pour eux-mêmes les présens des souverains étrangers. Déjà, pendant les négociations de Westphalie, la vénalité des envoyés de l’empereur et de la Suède avait fait contraste avec le caractère de d’Avaux, de Servien et du duc de Longueville. Le chancelier Séguier disait de Pierre Chanut qu’il n’avait jamais connu d’homme ayant eu plus de moyens et d’occasions de s’enrichir et d’établir sa maison et les ayant méprisés plus glorieusement, ne prétendant pas d’autre récompense que celle d’avoir bien servi [2]. Feuquière, en mai 1674, tout gêné qu’il est avec sa nombreuse famille, n’accepte pas une assignation de 20,000 écus dont le roi de Suède veut obstinément lui faire cadeau. Colbert de Croissy, en mai 1715, refuse un diamant que lui offre le roi de Prusse [3]. Ces diplomates, quoi qu’il leur en coûte, représentent le roi au dehors avec fierté et magnificence. Très exacts à ne rien abandonner, dans le cérémonial, de ce qui lui est dû, ils prétendent montrer autour d’eux à l’étranger quelque image de la cour de Versailles. Cette protection des lettres, des sciences et des arts que le roi de France exerce au dedans et au loin, ils veulent y concourir, et ils font de cela une partie de leur office. Si les pays du Nord ne laissent point place à un Nointel, qui, comme Choiseul-Gouffier plus tard, fit un si noble butin en Grèce et enrichit notre musée du Louvre, du moins un Chanut seconde la reine Christine à former ses riches collections ; il relit avec elle Épictète, Tacite et Virgile ; avec elle il discute, en bel esprit peut-être, mais aussi en honnête homme, les questions de philosophie et de morale ; il assiste Descartes mourant. Un Pomponne dispute les restes du grand philosophe français aux nombreux disciples du Nord qui se sont attachés à sa doctrine [4]. Tous deux, Pomponne et Chanut, recherchent pour Mazarin et Colbert les livres rares, les gravures, les médailles et les manuscrits.

L’idée suprême qu’ils se sont faite du pays et du roi qu’ils servent leur est une force ; ils s’en expriment en mainte occasion avec une franchise de langage qui traduit leur fier sentiment. Arnauld de Pomponne écrit à Lionne, le 20 juin 1668 : « La Suède affecte depuis trop d’années un ressentiment mal fondé de quelque mépris qu’elle n’a point en effet reçu, et elle veut trop se faire honneur d’une égalité en toutes choses en négligeant la France comme elle se plaint à tort d’en avoir- été négligée. Ce n’est pas que tous rois ne soient rois ; mais, pour me servir des termes dont on dit que M. de Charnacé usa autrefois en parlant à Gustave-Adolphe sur le même sujet, quoique tous velours soient velours, il y en a de moins forts et il y en a à trois poils. » Ils affirment couramment, ces diplomates français, que le roi de France est le premier des rois, et la couronne de France la première des couronnes, et ils n’en souffrent pas le démenti.

Avec cela, ils ont l’entière conscience de leur dévoûment et de leur mérite. Le succès d’une négociation dont le roi exprimera son contentement leur sert de récompense, et ils savent se féliciter entre eux avec une fine et sincère appréciation du talent véritable. Des ministres tels que Lionne, Arnauld de Pomponne, Loménie de Brienne, traduisent l’approbation royale à des agens tels que Chanut, Terlon, Courtin, en des termes exquis, avec un accent très personnel. Loménie de Brienne écrit à Chanut, qui lui demande une direction et des conseils, 249 septembre 1650 : « Monsieur, je vois bien que vous aurez l’approbation de tout le monde avant que de la pouvoir obtenir de vous-même : c’est une qualité ordinaire aux honnêtes gens que la défiance de leurs propres forces ; mais si l’expérience, les bons succès, l’applaudissement de ceux qui en savent juger, peuvent donner assurance à un homme qui manie de grandes affaires, vous la devez avoir tout entière. Vous voulez pourtant de moi quelque information sur le sujet du traité qui va se faire, et moi je proteste que, si j’avois à y être employé, je tâcherois d’obtenir de vous ce que vous me demandez. » — Lionne écrit à Terlon et à Pomponne, qui sont ensemble dans le Nord (25 juin 1666) : « Vous ne vous contentez pas de faire de de la des merveilles ; vous en faites encore dans le compte que vous en rendez, qui ne peut être ni plus net ni mieux couché par écrit. » — Citons encore cet incomparable billet de Lionne à Pomponne, 28 janvier 1667 : « Je vous vois, ce me semble, si proche de pouvoir donner la dernière main à votre traité que j’ai cru devoir me réjouir avec vous, par avance, de la gloire que l’habile négociation et l’heureuse conclusion d’un aussi important ouvrage va vous donner dans l’histoire de notre siècle, et qui passera, je m’assure, encore à la postérité la plus reculée, si les effets qui s’ensuivront de votre travail peuvent répondre à nos belles espérances. Il me serait malaisé de vous exprimer la joie que j’en ai, car elle va jusqu’à quelque espèce de sensualité. Je ne croyois pas, monsieur, vous aimer la moitié tant que je fais ; permettez, s’il vous plaît, ce terme à ma tendresse. M. Le Tellier ne se peut lasser de louer votre suffisance, et cela se passe en très bon lieu, ce qui mérite bien que Mme de Pomponne lui en fasse un remercîment de votre part sur ce que je vous en ai témoigné. Pour moi, afin qu’elle ne se donne pas cette peine inutile, je ne fais que crier, parlant de vous au même lieu : « Ha le malhabile homme ! Ha le butor ! Ha l’écrivain de balle ! » — La plaisanterie franche ne dissimule ici qu’à peine la gravité affectueuse et l’obligeant office [5].

Chacun de ces hommes d’élite occupait une grande place dans l’estime des contemporains, soit par la gravité du caractère, soit par les dons de l’intelligence, la vivacité de l’esprit, la finesse du goût. Ils ont presque tous mérité d’avoir en Saint-Simon un témoin respectueux. Pour Saint-Simon, Claude de Mesmes est « le célèbre d’Avaux, le grand d’Avaux, dont la parole valait un serment. » L’incomparable historien moraliste, en rendant hommage au droit sens, à la modération austère, aux signalés services de cet honnête homme, le venge des duretés de Servien et de l’injustice de son temps. D’Avaux avait négocié pour le roi de France, toujours avec la même habileté et le même succès, à Rome, à Venise, à Mantoue, à Turin, à Florence, auprès de la plupart des princes d’Allemagne, en Pologne et en Danemark aussi bien qu’à Munster et Osnabrück et en Suède. — Saint-Simon [6] vante aussi les talens de Jean-Antoine, comte d’Avaux, petit-neveu de Claude, qui fut également à quelques-unes de ces ambassades, négocia la paix de Nimègue et prépara la paix de Ryswick.

Comme les d’Avaux avaient été de la famille de Mesmes, célèbre dans la magistrature française, Pomponne appartenait, lui, à cette famille des Arnauld qui répandit sur Port-Royal et reçut de lui, au commencement du siècle, une si vive lumière. L’amour de la justice était le même parmi eux, qu’ils adoptassent la vie religieuse ou bien qu’ils servissent le pays dans les grandes affaires. Saint-Simon rend à l’ambassadeur, fils du célèbre Arnauld d’Andilly, et neveu du grand Arnauld, devenu en 1671 le successeur de Lionne au ministère des affaires étrangères, ce beau témoignage qu’il excellait par un sens juste, exquis, par une modestie et une simplicité admirables, par la piété la plus éclairée et la plus solide. « Ses yeux, dit-il, montraient de la douceur et de l’esprit ; toute sa physionomie, de la sagesse et de la candeur, un art, une dextérité, un talent singulier à prendre ses avantages en traitant, une finesse, une souplesse sans ruse qui savoit parvenir à ses fins sans irriter, une patience qui charmoit dans les affaires, et avec cola une fermeté et, quand il le falloit, une hauteur à soutenir l’intérêt de l’état et la grandeur de la couronne que rien ne pouvoit entamer. » Saint-Simon en parle à distance, avec ce respect ; mais Mme de Sévigné en parle de tout près, avec son cœur. On sait quel charme familier et fidèle tous deux goûtaient dans une amitié qui avait précédé de vingt ans la faveur royale et l’applaudissement public enfin décernés à Pomponne. C’est à lui qu’étaient adressées les célèbres lettres sur le procès de Fouquet, à cause de sympathies communes. Avec cet ami, dans un intérieur sévère et simple où respiraient la sécurité morale et la confiance réciproque, Mme de Sévigné conversait à perte de vue, de sa fille d’abord, dont il parlait tendrement et puis de la Providence, doctrine qu’à son avis il entendait fort bien, et de l’amour de Dieu, et de la gloire, et des travers humains, et de la cour et de la ville, et des « dessous de cartes. » Quel chagrin lors de sa disgrâce, en novembre 1670 ! « Quel changement ! quel retranchement ! quelle économie dans cette maison ! Huit enfans ! n’avoir pas eu le temps d’obtenir la moindre grâce ! » Mais il « n’étoit pas de ces ministres sur qui une disgrâce tombe à propos pour leur apprendre l’humanité ; la fortune n’avoit fait qu’employer les vertus qu’il avoit pour le bonheur des autres. » Ces vertus allaient de nouveau servir, accrues encore, à l’honneur de sa vie privée, jusqu’à ce que le roi lui rendît de nouveau justice, et lui donnât l’occasion de former aux affaires son gendre Torcy.

Chanut, avant Pomponne, s’était fait admirer par sa science en même temps que par son habileté aux affaires. Il excellait dans la philosophie, la jurisprudence et les mathématiques. Il parlait latin, grec, hébreu, dit l’éditeur de ses Mémoires, comme sa langue naturelle, et de sa langue naturelle il connaissait toutes les ressources et toutes les beautés. Au retour de voyages qu’il fit tout jeune pour s’instruire, il réfléchit sur le véritable prix de la vie et sur le mauvais usage qu’il en voyait faire autour de lui. Il résolut de régler sa conduite sur les plus sévères principes de la philosophie chrétienne, et l’on a retrouvé parmi ses papiers, après sa mort, le texte latin du contrat passé avec lui-même le 22 février 1631 : « De vitæ ratione institui ut quoscunque mihi Deus indulgeret annos sciens prudensque viverem… » Il s’était d’ailleurs profondément instruit des institutions et des mœurs chez les peuples étrangers. Il parlait l’italien, l’espagnol, l’anglais, le suédois. Nous avons dit ses soins littéraires à la cour de Christine.

Auprès de cette reine fantasque, il fut toujours le très bien venu, même après l’abdication de 1654. C’est ce qui lui donna occasion de recevoir d’elle deux lettres bien curieuses, encore inédites. Je les ai déchiffrées, non sans peine, aux archives du ministère des affaires étrangères, écrites et rédigées qu’elles sont avec un égal emportement.

Le 23 novembre 1657, Mazarin écrivait à Terlon, notre ambassadeur en Suède, ce qui suit : « Je suis obligé de vous dire avec grand déplaisir que, par quelque mauvais conseil, la reine de Suède a fait tuer le marquis Monaldeschi, personne de condition, qui étoit son grand écuyer, et que les circonstances de cette action la font regarder avec horreur dans un pays où l’on n’est pas trop accoutumé de voir de semblables tragédies… » Immédiatement après le meurtre, Mazarin avait dépêche à Christine Chanut, qui, de retour en France, était resté en relation avec la reine. On faisait dire à celle-ci, de la part de Louis XIV, qu’elle agirait sagement si elle s’abstenait de paraître dans Paris, où elle serait mal accueillie du peuple. Voici ce qu’elle répondit au cardinal :


« Mon cousin,

« Monsieur Chanut, qui est un des meilleurs amis que je pense avoir, vous dira que tout ce qui me vient de votre part est reçu de moi avec estime ; et, s’il a mal réussi dans les terreurs paniques qu’il a voulu susciter dans mon âme, ce n’est pas faute de les avoir représentées aussi effroyables que son éloquence est capable de les figurer. Mais, à dire vrai, nous autres gens du Nord sommes un peu farouches et naturellement peu craintifs. Vous excuserez donc si la commission n’a pas eu tout le succès que vous auriez désiré ; et je vous prie de croire que je suis capable de tout faire pour vous plaire, hormis de craindre. Vous savez que tout homme qui a passé trente ans ne craint guère les sornettes. Et moi, je trouve beaucoup moins de difficulté à étrangler les gens qu’à les craindre. Pour l’action que j’ai faite avec Monaldeschy, je vous dis que, si je ne l’avois faite, que (sic) je ne me coucherois pas ce soir sans la faire ; et je n’ai nulle raison de m’en repentir [7]… Voilà mes sentimens sur ce sujet : s’ils vous plaisent, je serai aise ; si non, je ne laisserai pas de les avoir et serai toute ma vie votre affectionnée amie.

« CHRISTINE. »

Et à Chanut lui-même ; elle écrivait le même jour :

« Je vous envoie la lettre que j’ai écrite à M. le cardinal. Je n’ai rien à y ajouter, sinon de vous prier de l’assurer de ma part que je suis capable de tout faire pour lui et pour le roi son maître, hormis de craindre et de me repentir. Je ne connois personne assez grand ni assez puissant pour me faire démentir mes sentimens ni pour m’obliger à désavouer mes actions. Je ne vous dis pas ceci comme un secret que je vous confie comme à un ami ; mais je vous le dis comme un sentiment que je suis prête à déclarer à toute la terre, et qu’on ne pourra m’empêcher de l’avoir ni le déclarer qu’en m’empêchant de vivre. »

Leibniz a beau démontrer à sa manière [8]

que la reine Christine était dans son droit : jure suo non abusa est ; la férocité de ces lignes, avec ce qui se laisse deviner de l’action qu’elles soutiennent, démenti une fausse fierté, et nous gâte on même temps la femme, la précieuse et la reine, sans parler de la nouvelle convertie.

Si nous revenons, après cette parenthèse, à nos négociateurs, il faut placer au second rang, après les hommes de principal mérite que nous avons nommés, le marquis de Feuquière, Isaac de Pas, parent dès Arnauld par sa mère, ami familier de Mme de Pomponne, descendant d’une race jugée, fort bonne par Henri IV à la journée d’Ivry, et qui remontait aux croisades. Fils de Manas-ses de Feuquière, l’habile ambassadeur et homme de guerre que le père Joseph protégeait, père d’Antoine de Feuquière, auteur de Mémoires bien connus, duquel Mme de Sévigné disait : « Il a un coin d’Arnauld dans la tête qui le fait mieux écrire que les autres, » Isaac déploya pendant dix années d’ambassade en Suède une énergie et un entrain extraordinaires, sans cesse la plume ou l’épée à la main, accompagnant dans ses campagnes un roi belliqueux, apprenant coup sur coup la mort de deux de ses fils et la blessure d’un troisième sur les champs de bataille : « Dieu soit loué de tout ! dit-il ; mais toujours le roi voit-il bien que nous n’épargnons rien pour son service ! » Il faudrait rappeler encore le spirituel Courtin, et ce marquis de Béthune, si séduisant que le roi de Suède interdisait à ses ministres d’aller diner chez lui, et que les Hongrois pensèrent lui donner leur couronne. — Pour combien ne doit-on pas compter la part que prirent de tels diplomates au prestige et à l’autorité du nom français pendant le XVIIe siècle ?


II

Si le gouvernement de Louis XIV réserve pour l’ambassade de Suède les meilleurs peut-être de ses agens diplomatiques, c’est, nous le disions, que les relations politiques de la France avec cette couronne offrent alors une importance capitale. L’alliance suédoise n’est rien de moins, entre les mains de Louis XIV, qu’un principal moyen pour la direction générale de l’Europe.

La France a terminé, de concert avec la Suède, la grande œuvre de la paix de Westphalie. La paix de 1648 vient de fixer la condition religieuse, civile, politique de la société européenne pour toute la période qui s’étend jusqu’à la révolution française. En ouvrant à la France une brillante carrière de progrès, elle l’a récompensée de ses longs efforts conformes à d’autres intérêts aussi que les siens propres. En faisant de la Suède une puissance vraiment européenne et continentale, elle l’a payée de sa victorieuse action, sous un glorieux règne, dans le même sens. Elle a sauvegardé l’Allemagne et l’Europe contre une souveraineté ambitieuse et redoutable. Elle a constitué l’empire en face de l’empereur. Elle a fait faire un pas notable aux idées de tolérance religieuse et d’indépendance nationale. Mais, pour que les résultats en soient confirmés et assurés, le vaste travail dont les traités de Munster et d’Osnabrück ont été une première fois le prix et la sanction doit se poursuivre ; la lutte n’est pas terminée, puisque la maison d’Autriche est encore debout et menaçante, et qu’elle prétend, par exemple, ne pas rompre avec l’Espagne ; il faut la contenir ou bien la subjuguer, soit par les négociations, soit au besoin et de nouveau par les armes.

Dans l’œuvre entreprise de concert avec la Suède, la part de la France a été certainement et doit rester la première. Aux ambitions passionnées et complexes, aux sourdes et confuses agitations, aux mouvemens énergiques et vastes, expressions de sentimens et comme d’instincts inconsciens qui composaient la vie du moyen âge, ont succédé d’abord les guerres religieuses du XVIe siècle : elles en étaient la suite naturelle et comme la synthèse ardente. Puis, sous l’enveloppe religieuse, l’esprit politique a grandi ; la guerre de trente ans a mis aux prises avec les passions survivantes l’idée moderne, qui, au nom de la logique, au nom de la raison générale, au nom même d’une religion devenue plus intérieure et mieux réfléchie, tendait à séparer les élémens dissemblables. Les souverains allemands ou espagnols de la maison d’Autriche paieront de leur défaite l’obstination à demeurer dans une confusion d’autant plus dangereuse qu’elle est désormais aperçue et dénoncée. La Suède elle-même, avec son Gustave-Adolphe, bien qu’elle fût alors un des organes ou tout au moins un des auxiliaires du mouvement moderne, ne s’est guère écartée du terrain confessionnel. La France au contraire, avec Henri IV, Richelieu, Mazarin, a distingué très nettement et de bonne heure l’imminence d’un partage nécessaire ; elle a compris que les intérêts politiques et les intérêts religieux doivent se concilier et non pas se confondre, puisqu’ils réclament, les uns et les autres, un respect particulier et absolu ; et finalement une si vive intelligence des choses lui a montré comme salutaire et logique ce système de l’équilibre européen duquel plus tard certains politiques ont pu médire, mais qu’ils n’ont pas récusé sans amener de grands malheurs sur la patrie.

Un des négociateurs français adjoints à Servien et d’Avaux pour la paix de Westphalie, Henri Groulart, seigneur de La Court, dont M. Chéruel a fait connaître par fragmens l’intéressante correspondancee [9], a noblement exprimé dans une lettre confidentielle à son ami, Nicolas Bretel de Grémonville, frère du célèbre diplomate de ce nom, quelle grande situation était faite à la France à Munster et Osnabrück : « Je vous avoue, écrit-il en 1047, que M. d’Avaux a pris le plus beau poste du monde, ayant ici l’empereur et tous les princes d’Allemagne soumis et demandant à la France justice comme à leur souveraine. Les protestans avouent qu’ils étoient perdus sans son secours, et les catholiques, que la religion étoit perdue dans l’Allemagne si elle avoit voulu continuer la guerre encore six mois, parce que, le duc de Bavière ruiné, le parti catholique étoit sans ressource. Je vous ai mandé que nous donnions des audiences depuis huit heures du matin jusqu’à neuf heures du soir, dans lesquelles nous voyions les estats de l’empire avec humilité rendre la France arbitre de tous leurs différends. Cela se fait si absolument que nous n’avons qu’à régler les conditions. » Ce triomphe de la politique française était la récompense d’une vue générale très juste, d’une appréciation équitable de ses propres droits et de ceux des autres puissances de l’Europe.

Que la France dût toutefois, pour achever l’œuvre, retenir la Suède dans son alliance contre la maison d’Autriche et ses futurs alliés, il suffit d’un coup d’œil sur la carte de l’Europe au XVIIe siècle pour s’en convaincre.

En premier lieu, cette alliance devait nous servir à envelopper la Baltique, où se croisaient tant d’influences diverses, politiques ou commerciales. La Suède pouvait y devenir souveraine. Elle en occupait les rives orientales, puisqu’elle possédait la Finlande depuis le XIIe siècle. Elle avait acquis, dès 1561, Revel et l’Esthonie, c’est-à-dire l’entrée du golfe de Finlande. Elle avait obtenu, en 1617, par la paix de Stolbova, l’Ingrie, c’est-à-dire le territoire dont Pierre le Grand se fera le maître et où il fondera Pétersbourg en 1703. Douze ans après, elle avait eu, par la trêve de Stumsdorf, une partie de la Livonie, au sud de ce même territoire. L’Ile d’OEsel, à l’entrée du vaste golfe de Riga, lui appartenait, ainsi que la belle et grande île de Gottland, au milieu de la Baltique méridionale. La paix de Brömsebro, conclue le 13 août 1645 par les soins du roi de France, lui avait valu quelques acquisitions du côté de la Norvège, possession du Danemark ; mais cette dernière puissance avait encore les trois provinces situées au sud de la péninsule Scandinave, Scanie, Bleking et Halland, de sorte que le détroit du Sund était entièrement danois. D’ailleurs, la paix de Westphalie venait de donner à la Suède l’archevêché de Brème sécularisé et converti en duché, l’évêché de Werden avec le titre de principauté, et la ville de Wismar, dans le Mecklembourg. Surtout l’article 10 du traité signé le 24 octobre 1648 à Osnabrück cédait à la couronne suédoise la Poméranie occidentale, en-deçà de l’Oder ; Stralsund en était le chef-lieu : c’est le même territoire que la Suède retint après ses désastres du temps de Charles XII et jusqu’en 1814. On y comprenait Stettin, capitale de tout le duché, le Bas-Oder et ses diverses embouchures. La Suède conservait ainsi une partie considérable d’une province par elle occupée pendant la guerre de trente ans et qu’elle avait toujours prétendu garder.

Elle était donc maîtresse d’une grande partie des côtes de la Baltique. Alliée au Danemark, elle pouvait fermer le détroit du Sund aux puissances maritimes, l’Angleterre et la Hollande. Or, combien de rivalités ardentes, combien d’occasions de lointains succès et de vastes profits n’y avait-il pas à surveiller sur ce champ maritime où la France était presque aussi intéressée que la Suède ? Il fallait, en vue de la sécurité suédoise, mais dans l’attente aussi d’alliances et de combinaisons commerciales qui pouvaient, selon les circonstances, favoriser ou gêner nos constans efforts de ce côté, observer la république polonaise : si elle acquérait un port, elle pouvait s’entendre avec les villes de la Hanse et avec l’Espagne pour prendre sa part du commerce des Flandres. Les Moscovites n’étaient pas encore redoutés ; cependant, les royaumes du Nord commençaient à voir en eux des voisins suspects et génans, et ils occupaient d’importantes routes de commerce. S’il arrivait, comme on le croyait assez probable, qu’avec l’aide des Cosaques la Pologne les attaquât, on n’était pas éloigné, à Stockholm, de songera faire cause commune avec cette dernière puissance, afin d’acquérir entre la Finlande, possession suédoise, et l’état moscovite une bande de terre jusqu’au golfe d’Arkhangel. Par une suite de canaux réunissant les nombreux lacs, on ouvrirait de là une route aux marchandises de la Russie septentrionale vers le port suédois de la Baltique, Revel, et l’on devancerait ainsi dans la voie commerciale les Hollandais, qui ne communiquaient avec Arkhangel que par une longue navigation au nord du continent européen.

Le complot suivant, tramé en 1638, s’il faut en croire les Mémoires rédigés et publiés par Linage de Vauciennes d’après les dépêches de Chanut, montre sous un jour saisissant de quelles ambitions et de quelles luttes commerciales la Baltique pouvait être alors le théâtre. Ces Mémoires assurent que l’Espagne et le Danemark, de concert avec le duc de Holstein, avaient résolu d’en ^mir avec le commerce rival de la Hollande. Ils se proposaient de mettre la main sur la Suède, et d’exclure entièrement du Nord les vaisseaux hollandais. Pour accaparer le trafic du Levant, ils avaient imaginé de détourner le commerce des soieries avec la Perse en ouvrant à ce négoce un chemin plus rapide et plus sûr à travers les états du grand-duc de Moscovie, limitrophes de la monarchie persane. On se serait servi, pour amener les marchandises, des diverses rivières qui affluent à la Baltique ; on aurait ensuite, par un canal creusé à travers le duché de Holstein, évité le détroit du Sund, qui oblige à un assez long circuit : c’est précisément l’entreprise que l’empire d’Allemagne poursuit de nos jours. Déjà, paraît-il, on se mettait à l’œuvre pour cette communication nouvelle entre l’océan et la Baltique ; une ambassade était reçue amicalement en Perse, et les ambassadeurs, au retour, achetaient du grand-duc de Moscovie pour une grosse somme annuelle le transit par ses états. Il ne restait plus à obtenir que le passage à travers la Livonie, que détenaient les Suédois… Une victoire de l’amiral Tromp sur la flotte espagnole, envoyée au roi de Danemark prêt à envahir la Suède, avait suffi pour renverser ces grands desseins, qui supposent tout au moins une ardeur mémorable.

Les desseins de Colbert, plus sûrement fondés, n’étaient guère moins étendus. A peine arrivé au pouvoir, il calculait avec un patriotique ressentiment l’infériorité commerciale de la France, surtout dans le Nord ; quinze ou seize mille bâtimens (sur les vingt mille chargé du commerce du monde) appartenant à la république hollandaise et cinq ou six cents tout au plus à la France ; la compagnie néerlandaise des Indes orientales donnant à ses actionnaires un intérêt de 40 pour 100 alors que les compagnies françaises, fondées et soutenues à force de subventions, ne rapportaient pas plus de 4 pour 100. Sa guerre de tarifs visera en particulier le commerce de la Hollande dans la Baltique. On sait combien il s’intéressait à une compagnie dite du Nord, qui devait établir des comptoirs sur les côtes de cette mer, introduire dans les contrées riveraines les sels et les vins français, sans préjudice des produits naturels des îles d’Amérique et des pays d’Orient, que lui transmettraient les compagnies des Indes orientales et occidentales en échange des bois, du goudron et des fers de l’Europe du Nord. Lui aussi il voulait nouer des relations avec la Moscovie et faire pénétrer notre commerce dans ces régions presque inconnues ; mais il ne dédaignait pas des communications moins lointaines, qui pouvaient servir d’anneaux à une chaîne toujours plus solide et plus vaste. Non-seulement il concluait des traités de commerce avec le Danemark et la Suède pour lutter contre l’influence de l’Angleterre et de la Hollande ; mais il ouvrait encore des négociations avec les petits souverains, avec les villes, pour multiplier les liens réciproques. On le voit accueillir d’utiles propositions du duc de Courlande, et lui laisser espérer que le roi donnera les mains pour lui faire acheter un port sur nos côtes, Marennes, auprès de Brouage, où il trouvera toute sorte de commodités pour son commerce. On le voit encourager l’électeur de Mayence au projet d’une colonie mi-française, mi-allemande en Guyane, et l’on mesure aisément par ces incessans et patriotiques efforts l’importance que devait avoir à ses yeux l’alliance intime avec la principale puissance établie sur les côtes de la Baltique.

L’amitié de la Suède ne permettrait pas seulement à Louis XIV d’intervenir dans les rivalités politiques et commerciales qui choisiraient pour théâtre les mers du Nord ; elle lui donnerait en outre un moyen de faire pénétrer l’action de la France en Allemagne, de s’y faire écouter et obéir. Cette grande machine de l’empire allemand n’avait toujours d’autre constitution que celle qu’elle avait reçue au XIVe siècle ? la Bulle d’or de 1356 était encore sa charte politique. L’empereur voyait son action limitée et menacée pour chaque mesure par les résolutions des électeurs et des princes. Il s’ensuit que le roi de France, s’il disposait d’un ou de quelques membres influons de l’empire, pouvait susciter des ligues, obtenir des résolutions, suggérer des votes dans la diète impériale de nature à paralyser toutes les entreprises de l’empereur. La diplomatie française s’était montrée de bonne heure fort habile à s’avancer sur ce terrain. Dès le temps des négociations de Westphalie, elle avait lié fort utilement, par exemple, avec l’électeur de Mayence, qui, en qualité de premier électeur, avait sous son influence le directoire de la diète. Groulart raconte qu’elle avait acquis un certain député de cet électeur, « un vieux stoïque, dit-il, avec une casaque et une barbe datant de la même époque. » Singulièrement instruit du pur droit constitutionnel impérial, ses citations et ses commentaires étaient écoutés, et de la sorte, ajoute Groulart, « de son poêle il faisait branler tout l’empire. »

A côté de ces liens plus ou moins secrets, une alliance ouverte comme celle de la Suède ne pouvait que nous être d’un puissant secours en vue des affaires même intérieures de l’Allemagne-. Il ne faut pas oublier que la paix de Westphalie avait fait du roi de Suède un prince de l’empire. La Suède avait été reçue, en raison de ses récentes acquisitions en Allemagne, comme état immédiat de ce grand corps, de sorte que ses souverains étaient désormais appelés aux diètes, avec trois voix, comme ducs de Brème, de Werden et de Poméranie [10]. Il leur serait assigné une place aux assemblées impériales, dans le premier des trois collèges, celui des princes. La Suède était en outre chargée, conjointement avec la France, de prendre en main la garantie de toutes les stipulations de 1648. Il est clair qu’elle aurait par là mainte occasion, mainte obligation même d’intervenir, et ses alliés à sa suite, dans les affaires impériales. Ajoutez qu’elle avait occupé dans l’intérieur même de l’Allemagne un bon nombre de places pendant la guerre. Groulart écrit à Grémonville en 1647 que « quand toute l’Allemagne seroit réunie contre les Suédois, il faudrait quinze ans et des prospérités continuelles pour les chasser de toutes les places qu’ils tiennent, n’y ayant pas un état allemand dans lequel ils n’eussent quelque chose ; » et Flassan, dans son Histoire de la diplomatie (III, 90), assure qu’un arrangement pris pendant la même année 1647 avec l’électeur bavarois avait donné à la Suède et à la France un grand nombre de villes fortes en Allemagne. La Suède en était venue, suivant lui, à détenir jusque dans le centre du pays allemand cent trente-deux villes considérables, voisines les unes des autres. Ces possessions avaient été sans nul doute rendues lors de la paix de Westphalie ; mais assurément elles avaient laissé après elles des souvenirs et des relations utiles.

La Suède, au sortir de la guerre de trente ans et des négociations de Westphalie, jouissait d’un très grand crédit en Allemagne. Elle passait pour être toujours, comme au temps de Gustave-Adolphe, la protectrice des protestans dispersés sous la domination des divers princes de l’empire. Plus d’une fois après 1648, les évangéliques de Hongrie invoquèrent son assistance, et même un asile. Charles XI alla jusqu’à leur proposer un établissement en Poméranie, avec une réduction d’impôts pendant vingt années. C’est ce qui explique pourquoi la révocation de l’édit de Nantes causa une émotion particulière à Stockholm. Les luthériens chassés de France reçurent des offres de la couronne suédoise, qui leur ouvrait des refuges dans le duché de Deux-Ponts et dans le Palatinat (on sait que les rois de Suède étaient, depuis Charles X Gustave, successeur de Christine, comtes palatins du Rhin, comtes de Sponheim et de Weldentz). Charles XII sera encore appelé comme un libérateur par les protestans de Silésie et de Bohème, et on lui prêtera même le dessein de faire alterner la couronne impériale entre les protestans et les catholiques. Louis XIV saura plus d’une fois, mieux inspiré qu’en 1685, mettre à profit ce moyen de diversion religieuse que lui offrira le reste d’autorité confessionnelle conservé à la Suède ; il tiendra parfois pour nécessaire d’avoir la seule promesse publique d’un concours militaire des Suédois, afin de rassurer en Allemagne les princes protestans sur ses propres desseins [11].

Un curieux récit d’Arnauld de Pomponne dans ses Mémoires [12] montre clairement que ces Suédois avaient conscience de la bonne renommée dont ils jouissaient encore sur le continent, et qu’ils prétendaient bien escompter cette force d’opinion. Lorsqu’on 1653 les commissaires se réunirent à Stettin pour régler les limites de la Poméranie selon le traité d’Osnabrück, les ministres de Christine, dont le principal était Salvius, abusèrent, dit-il, de la puissance et de l’autorité de leur cour, qui étaient grandes en Allemagne. L’article 10 du traité portait que le cours de l’Oder en Poméranie resterait à la Suède en souveraineté, avec la largeur du bord oriental qui serait réglée par les commissaires. Ceux de Brandebourg soutinrent que le bord d’une rivière ne se peut étendre au plus qu’aussi loin que les eaux se peuvent répandre dans les plus grands débordemens de l’hiver. A quoi Salvius objecta qu’il se pouvait bien que tel fût le droit commun, mais que ce droit ne valait pas à l’égard des couronnes, et que celles-ci, pour assurer les bords des rivières qui leur appartenaient, devaient porter leurs limites aussi loin que la sûreté de leurs places et de leurs pays le requérait : « Il fit valoir en cette sorte, dit Pomponne, un nouveau mot et une nouvelle prétention de litius regium, et se fit céder à titre de rivage royal un pays largo en quelques endroits d’une lieue, en d’autres de deux et de trois tout le long du cours de l’Oder. »

En résumé, pour ce qui concerne l’Allemagne, le roi de Suède, maître de la Poméranie occidentale, pouvait avoir constamment des troupes à la disposition du roi de France son allié, et concourir de la sorte à ses démarches contre la maison d’Autriche. Maître de Brème, il pouvait agir sur les princes allemands des bords du Rhin, il pouvait aider à les ligner contre l’empereur pour faire interdire le passage des troupes impériales vers l’ouest, c’est-à-dire vers les ennemis qu’allait combattre Louis XIV. Une armée suédoise menaçait facilement de Brème soit les Pays-Bas espagnols, soit au besoin les frontières des Provinces-Unies. — Louis XIV ne négligea aucun de ces moyens d’action, et, dans toute la première partie de son règne, c’est-à-dire jusqu’au moment où la Suède, lassée de le suivre en des luttes devenues excessives et passionnées, se replie vers une politique plus restreinte et plus nationale, on trouve l’alliance suédoise intimement et utilement mêlée à presque toutes ses entreprises. Louis XIV a été sans cesse préoccupé de faire servir l’Allemagne à ses longs desseins, non pas seulement pour l’abaissement de la maison d’Autriche, mais pour la satisfaction de certaines ambitions qui peuvent paraître excessives. Mazarin, lors de la formation de la Ligue du Rhin, avait songé pour le jeune monarque à la couronne impériale ; le souverain tout-puissant de Nimègue a certainement voulu se faire élire roi des Romains : Pomponne a été chargé expressément de négocier cette affaire en octobre 1679 avec l’électeur de Saxe. Ces préoccupations constantes et ces ambitions expliquent que la bonne entente avec la Suède fût une tradition et une règle pour la politique française pendant ce règne.


III

Beaucoup d’autres volumes, outre ceux des Instructions pour l’Autriche et pour la Suède, seront publiés plus ou moins prochainement par les soins de la commission supérieure des archives. Le directeur même de ces archives, M. Girard de Rialle, s’est chargé de la Turquie ; M. Hanotaux, ancien élève de l’École des chartes, aujourd’hui conseiller d’ambassade, prépare les Instructions pour Rome, qui formeront au moins deux volumes, sinon trois ; M. Lavisse donnera la Prusse, M. Armand Baschet l’Angleterre, et M. Rambaud la Russie. Mais l’activité de la commission ne s’est pas bornée à cette seule série. Elle en commence une autre qui offrira aux historiens, aux littérateurs, aux curieux, sans compter les politiques, de précieux attraits. De même que l’administration du Master of the Rolls à Londres publie sous le titre de Calendars les analyses, avec longues et nombreuses citations, des correspondances envoyées par les divers agens diplomatiques des pays étrangers près la cour britannique sur chaque règne d’Angleterre, sans exclure les autres documens originaux, de même la commission française prend à tâche de donner au public lettré un Inventaire analytique, avec citations, de la correspondance politique des agens français à l’étranger. Nos voisins font connaître leur propre histoire racontée par ces témoins diplomates ; nous, nous ferons connaître l’histoire des autres états racontée par nos agens extérieurs, et celle de nos relations avec ces mêmes états. La commission française a voulu commencer par les correspondances régulières les plus anciennes que nos archives diplomatiques possèdent : telles sont les dépêches de M. de Castillon, puis de Charles de Marillac, ambassadeur à Londres en 1538 et en 1542. On est en plein règne de Henri VIII, de sorte que tout à côté des grandes affaires débattues avec François Ier ou Charles-Quint, on rencontre les aventures matrimoniales de ce redoutable royal époux : les drames sanglans côtoient les recherches galantes. M. de Castillon raconte les nombreux épisodes en courtisan alerte et spirituel, Charles de Marillac en grave témoin. Ajoutez le charme de cette forte et nerveuse langue française du XVIe siècle, que manient avec une belle aisance ces fermes esprits.

C’est le chef même du bureau historique institué près les archives, M. Kaulek, un ancien membre, lui aussi, de l’École des chartes, qui s’est chargé de faire ces extraits et ces analyses. L’intérêt d’un tel recueil ne sera pas seulement, disions-nous, de devoir servir à l’histoire politique. En effet, indépendamment des dépêches sur les grandes affaires courantes, les correspondances diplomatiques traitent naturellement aussi d’un nombre infini de sujets variés. Elles contiennent des lettres de princes et de rois, d’hommes de guerre, de savans, d’artistes ; elles comprennent des notes ou mémoires communiqués à nos ambassadeurs ou bien rédigés par eux sur les travaux publics, l’économie sociale, les arts et les lettres. L’ambassadeur qui tient la plume est-il un homme d’esprit, la cour où il traite compte-t-elle des personnages d’une réelle valeur, on a des portraits qui peuvent mériter de devenir des pages à la fois littéraires et historiques. Est-il homme du monde en même temps qu’agent habile, il décrit les salons et les cercles qui lui offrent son meilleur butin. Est-il sérieux et réfléchi, il note avec soin les progrès de la richesse publique autour de lui et les moyens par lesquels cette richesse s’acquiert. Il serait trop facile de citer des exemples connus de ce caractère de richesse anecdotique que présentent les registres de nos archives des affaires étrangères. Pour ne parler que des correspondances concernant la Suède ou émanées de Suède, que n’y trouvera-t-on pas en dehors de l’histoire générale (je parle d’après mes seuls extraits, que j’ai sous les yeux), sur les protestans officiellement enlevés pour être instruits dans la religion catholique, sur les rivalités sourdes des divers états qui s’efforcent de se dérober réciproquement les ouvriers tisserands ou autres ? Un certain Français, nommé Mazaire, a établi une manufacture de bas de soie à Stockholm qui fait une redoutable concurrence à la fabrique de Lyon ; réclamé par son gouvernement, il craint de subir chèrement en France ce que l’ambassadeur appelle « la peine de son crime. » (juin 1787.)

Ici les dépêches enregistrent une lettre de M. de Montyon, « conseiller d’état, qui s’occupe d’un grand travail sur les finances de toutes les puissances de l’Europe. » (10 décembre 1785.) Là le célèbre comte de Saint-Germain offre le secours de ses inventions surprenantes : « un canon qui ne recule pas, qui tire dix fois plus qu’un autre dans le même temps, qui coupe en deux une ficelle ou un cheveu, et peut être servi par un seul homme ; un navire sans mâts, excepté celui de vedette, sans voiles ni matelots (car tout le monde sera pour le diriger suffisamment habile), et qui ira et reviendra à point nommé d’un bout à l’autre du monde sans craindre ni orage, ni calme, ni courant, ni tempête, ni côtes. (22 décembre 1759.) » Ailleurs (13 juillet 1790), la correspondance diplomatique transmet les prophéties de la demoiselle Labrousse, de Vauxhin en Périgord. Elle prédit qu’en 1792 « il y aura au ciel un météore que verront les habitans de toute la terre, qu’il restera un an visible, qu’alors le règne de la justice sera entièrement établi : le pape renoncera à son séculier, et on lui donnera une liste civile… Si cela ne se réalise pas, c’est qu’il y aura eu une grande saignée en Europe… » — Voici des quittances. des artistes Roslin et Vanloo pour les portraits de personnes royales qui leur, ont été confiés, des descriptions de gobelins ou de riches pièces d’orfèvrerie ou de porcelaines données par le gouvernement français à l’étranger, des listes de manuscrits recherchés ou acquis par l’ambassadeur pour quelques Français protecteurs des lettres. On pense bien que la correspondance politique de Rome informe fréquemment des collectionneurs zélés, comme Mazarin ou Colbert, de tout ce qui peut intéresser les beaux-arts ou la haute curiosité. — Et nous ne parlons pas des médisances de cour, des anecdotes mondaines, des piquans récits. Tel ambassadeur, simplement correct, ou bien ayant affaire à des chefs quelque peu austères, ne donne point place dans sa correspondance à tout ce menu butin ; mais tel autre, qui fera sa cour de la sorte, y prenant lui-même un certain plaisir plus ou moins délicat, tient perpétuellement à jour, dans ses dépêches, une véritable gazette qui, dans un temps où la presse n’a pas le rôle incessant et multiple d’aujourd’hui, présente un intérêt et une valeur véritables. — C’est tout ce trésor, sobrement mis à profit, sans égard superstitieux au détail inutile, que nous rendra l’Inventaire analytique de la correspondance générale.

Avant le devoir de publier elle-même, la commission avait celui de favoriser le travail d’un public d’élite en vue de publications tirées des Archives du ministère des affaires étrangères. Il fallait concilier l’intérêt scientifique et les convenances suprêmes d’un dépôt qui doit compter avec les secrets d’état et l’honneur des familles. La commission a sûrement satisfait à toutes les exigences on déclarant ouverte aux recherches scientifiques toute une période relativement ancienne, sauf autorisation pour chaque demande, le droit d’interdiction sur tel point spécial étant d’ailleurs toujours sauvegardé ; l’époque contemporaine, depuis 1791 jusqu’en, 1814, est, d’après le dernier règlement, particulièrement réservée, mais non pas absolument interdite.

La commission a fait plus : elle a voulu faciliter et même provoquer les demandes en révélant elle-même, par des catalogues publies, ce que le dépôt des Archives possède. En dehors de la correspondance régulière pour chaque cour, qui est disposée chronologiquement, une série considérable de volumes contient ce qu’on appelle les Mémoires et Documens. Ce sont d’abord les pièces de toute sorte et les mémoires sur la politique générale, sur des questions particulières, sur le commerce, les institutions des puissances étrangères, que les représentans de la France au dehors joignent comme annexes à leurs dépêches. Ce sont, en second lieu, les résumés ou les mémoires spéciaux en vue de quelque négociation rédigés par les soins de l’administration centrale dans les bureaux du ministère. Une troisième classe comprend les documens relatifs à l’expédition des affaires courantes concernant celles de nos provinces qui relevaient autrefois de la secrétairerie des affaires étrangères. Il y faut joindre les papiers concernant l’administration générale du royaume, à laquelle les différens ministres prenaient une part plus ou moins importante. Un dernier élément constitutif de ce vaste ensemble se compose enfin des acquisitions successives faites par le dépôt : papiers de Mazarin, en quatre cent soixante-douze volumes ; papiers de Richelieu ; papiers des Noailles ; manuscrits du duc de Saint-Simon ; deux cent vingt-neuf volumes manuscrits du président de Mesmes, etc. Il ne fallait pas moins que la science et l’expérience pratique de M. Georges Picot, membre de la commission, l’historien bien connu des états-généraux, pour présider à la bonnes ordonnance de tant de matières intéressant l’histoire de nos institutions et de notre politique, et pour diriger la rédaction d’un Inventaire contenant dix-huit cent quatre-vingt-trois dossiers qu’il fallait définir en quelques lignes avec une clarté suffisante pour guider les recherches de l’historien. L’Inventaire sommaire des archives du département des affaires étrangères. Mémoires et Documens. France, imprimé en 1882 par l’Imprimerie nationale, avec une introduction explicative et un abondant index, fait le plus grand honneur et à la direction des archives et à celui de nos confrères qui en a surveillé la longue et délicate élaboration. De pareils catalogues bien faits sont à la fois des actes intelligens et de bons livres, des œuvres de science désintéressée et de dévouaient national.

Une tâche plus modeste, mais fort utile, et qui a son caractère de moralité, se poursuit par les soins de la direction des archives diplomatiques sous le contrôle, c’est-à-dire avec l’approbation reconnaissante de la commission : c’est la double opération du foliotage et de l’estampillage de tous les registres. On a calculé qu’il faudra plus de quinze ans pour l’achever, onze à douze cents volumes étant pourvus chaque année. On comprend que c’est là une des précautions les plus nécessaires contre le retour désormais irréalisable, espérons-le, des dilapidations que le secret d’autrefois a permis de commettre dans le dépôt des archives diplomatiques. Ce sont là des souvenirs irritans et douloureux. Je me rappelle encore le sentiment d’indignation qui s’empara de nous quand, aux premières séances de la commission, en 1874, nous vîmes de nos yeux les lacérations indignes dont les plus précieux registres avaient été l’objet. On sait combien de pièces ayant appartenu aux archivés se rencontraient dans les ventes publiques, et bien souvent sans que le ministère des affaires étrangères les pût revendiquer en justice, faute d’estampilles suffisantes. Voilà ce qu’avait produit, — malgré les soins d’Une administration digne de tous éloges, mais impuissante à réparer le passé, ou peut-être à empêcher encore certaines intrusions exceptionnelles, — cette belle garantie du secret, commode laisser-passer pour quelques privilégiés à l’abri du contrôle. La lumière publique est la seule garantie efficace contre de pareils abus, et le meilleur recours des administrateurs qui ne veulent connaître que leur devoir.

Les heureux résultats de l’esprit libéral dont la commission a été l’organe n’ont pas été seulement ses propres travaux et les diverses publications fuites sous les auspices du ministre des affaires étrangères. Le public, pour qui l’on s’efforçait, a répondu avec empressement à un généreux appel. En 1884, cent onze personnes sont venues consulter, dans la salle d’étude ouverte chaque jour près les Archives, deux mille neuf cent soixante-douze volumes. Une autre statistique, plus probante encore, serait celle qui énumérerait les bons ouvrages auxquels, dans ces dernières années, les nouvelles mesures ont donné naissance. La liste en serait longue : on la trouvera complète dans les très intéressans rapports que la direction des Archives présente chaque année au ministre, et qui sont insérés au Journal officiel. — N’y a-t-il pas lieu de penser que les sages mesures prises depuis onze ans par le ministère des affaires étrangères ont déjà porté quelques fruits ? Elles ont donné une excitation nouvelle aux travaux historiques, suscité une plus riche étude de nos annales nationales, et peut-être même contribué à fortifier le sens critique par cette naturelle séduction qu’offre pour une meilleure enquête l’abondance des informations pénétrantes ?


A. GEFFROY.


  1. Le cabinet de Versailles a été représenté à Vienne pendant le règne de Louis XIV par le président Colbert, le chevalier de Grémonville, le marquis de Vitry, le marquis de Sebeville, les comtes de Cheverny, de La Vauguyon, de Lusignan, et par le marquis de Villars. — La première des deux listes ne pâlit certainement pas devant la seconde.
  2. Linage de Vauciennes, Mémoires… tirés des dépêches de M. Chanut. Préface.
  3. Il n’y a pas de pratique sans exception. L’abbé de Gravel, envoyé de France en Allemagne), et frère du diplomate de ce nom bien connu, est moins scrupuleux et plus avisé pour éviter les embarras. Il propose nettement à Louvois, en octobre 1673, qu’une petite contribution de guerre, à son profit personnel, soit levée sur le pays voisin de sa résidence : cela lui sera un petit avantage, dit-il, sans qu’il en coûte rien. (Correspondance administrative de Louis XIV, publiée par Depping, IV, 741.)
  4. Registre Suède n° 19 aux archives des affaires étrangères. Pomponne à Colbert, 8 mai 1666. — Il est regrettable que nous n’ayons pas encore un recueil complet des Lettres de Chanut ; le département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, à Paris, offrirait, pour une telle publication, de très riches élémens. On peut lire, en particulier, dans le Fonds Harlay, p. 244, 2, 317 une longue et bien curieuse lettre de Chanut à Descartes (11 mai 1647) à propos d’une épître adressée par le philosophe sur ces mêmes sujets à la reine Christine. Chanut rapporte ses conversations avec la reine. Elle a voulu se récuser sur l’amour, « pour ce, disoit-elle, que, n’ayant pas ressenti cette passion, elle ne pouvoit pas bien juger d’une peinture dont elle ne connoissoit point l’original. » Mais elle pouvait au moins, réplique Chanut, parler de l’amour intellectuel, « qui regarde un bien pur et séparé des choses sensibles, » etc. — Chanut se plaisait fort, ce semble, à ces entretiens avec Christine : « Il me semble, écrit-il à Brienne, le 12 octobre 1618, que la reine de Suède prend, dans la conduite de son intérieur, le chemin d’une haute vertu. Depuis ces trois semaines dernières que j’ai l’honneur d’être auprès d’elle plus de huit heures par jour, je vois plus de force ut de lumière dans son esprit que je n’en saurois comprendre Elle mêle si bien l’étude de la sagesse et l’innocence de la vie avec la prudence et la dignité du commandement qu’on ne la peut voir sans admiration. Tout ce voyage s’est passé dans la lecture de l’Épictète, du Tacite et du Virgile, dont elle explique les pensées en notre langue avec une incroyable facilité. Si Dieu me fait la grâce de me donner quelque inclination aux choses bonnes, il est impossible qu’elle n’augmente auprès d’un si grand exemple, et quand il plaira à Votre Eminence de me tirer de cet emploi pour la servir en une autre condition, elle me trouvera plus ferme dans le bien et plus capable d’être, Monseigneur, de Votre Éminence, etc.. » — (Suède, registre 14.) — Il écrit le 3 septembre 1650 : « La reine de Suède a eu la curiosité d’appeler ici M. de Saumaise, que ses admirateurs appellent un homme divin, qui n’ignore rien de ce qui a été su dans tous les siècles passés. Je les croirais en une matière qui n’est pas de mon ressort, et j’irois à l’adoration comme les antres, s’il n’étoit calviniste si aheurté, car je ne puis croire qu’un homme soit fort éclairé au reste quand il est aveugle en ce qu’il devroit le mieux connoître. » Ibid. — Nous n’en finirions pas avec ces citations, qui auraient leur prix.
  5. Je n’ai pas besoin de redire que tous ces textes sont empruntés à la correspondance politique de Suède, chronologiquement disposée dans les registres reliés des Archives du ministère des affaires étrangères. Je n’ai pas besoin de répéter qu’ils sont tous inédits.
  6. IV, 262.
  7. Ici quelques mots peu lisibles : « mais que c’est plus de ceci qu’il doit être ravi ? ) ». Les lettres de Christine sont d’une prande écriture hative souvent difficiles à lire. Celle-ci, je le répète, écrite avec furie, de haut en bas, avec dus taches d’encre, est quelquefois absolument indéchiffrable : l’effet de cet horrible billet n’en est que plus saisissant — Les curieux pourront le retrouver au registre Suède, supplément, 22, page 142.
  8. Voyez l’édition des Œuvres de Leibniz par Dutens, t. IV, p. 348.
  9. Revue des sociétés savantes, 2e série, tome IV.
  10. Pfeffel, Nouvel Abrégé chronologique de l’histoire et du droit public d’Allemagne, à l’année 1648.
  11. Encore en 1776, la France invoque ce droit de garantie et de protection qu’avait la Suède. Je lis dans une dépêche inédite du comte de Creutz, ambassadeur de Suède en France, à Gustave III, 30 mai de cette année : « Le comte de Vergennes me parla de la rupture de la chambre de Visitation de Wetzlar, et il me dit que tout le corps des protestans était très irrité contre le subdélégué de Votre Majesté, qui avait abandonné leur cause. Comme garant de la paix de Westphalie, Votre Majesté était le protecteur du corps évangélique en Allemagne, et il était essentiel, suivant lui, de conserver ce beau fleuron de la couronne de Suède. Il croyait donc conforme à la sagesse de Votre Majesté de ne pas aliéner ce corps, mais de conserver son attachement même en ménageant la cour de Vienne, ce qui devenait fort facile on se rendant le conciliateur des deux partis. »
  12. Publiés par M. Mavidal, 1860, p. 306.