Nos travers/Le sport versus l’esprit

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C.O. Beauchemin & Fils (p. 12-14).

LE SPORT VERSUS L’ESPRIT

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N’est-il pas vrai que les bicyclistes abusent un peu de la liberté qu’ils ont de se suicider et d’assassiner les autres ? Le temps est peut-être arrivé de faire des lois de la bicyclette comme on en fit pour le duel et de réglementer le nouvel art de tuer.

Que ne va-t-on à la guerre si l’on est fatigué de l’existence, ou si l’on est tourmenté par l’instinct féroce du meurtre ?

Je propose qu’on enrôle tous les vélomanes et qu’on les envoie à Cuba, pour rendre la circulation des rues aux citoyens animés d’intentions honnêtes. Il y a beau temps que ceux-ci n’ont pas eu leur tour et vraiment la majorité pacifique des piétons a droit à une petite vacance qui favoriserait la guérison des névroses contractées dans la traversée périlleuse de nos chaussées.

Il serait ridicule d’entretenir un espoir trop optimiste et d’attendre qu’ils soient tous morts pour faire notre heure. Les cyclomanes ressemblent à cette espèce d’insectes malfaisants qui sont trois fois aïeul en douze heures. Pour un qui se massacre il en naît dix ; et les chances de suivre des gens fidèles au moyen de locomotion naturelle, deviennent de plus en plus rares.

De fait, on ne peut aller une fois en ville sans être le témoin d’accidents plus ou moins graves : frictions spontanées, rencontres impromptues dans lesquelles les deux parties contractantes, bourreau et victime sont également maltraitées. C’est une mince consolation. Vraiment, ceux qui marchent debout devraient avoir quelque répit !

Si c’est trop loin, Cuba, qu’on prenne d’autres mesures pour assurer le salut public.

Pourquoi ne pas céder un espace de terrain aux perturbateurs assis, hors de la ville, loin de nous.

On pourrait alors aller regarder — de ce côté-ci de la clôture — cette sorte de centaures civilisés se livrer librement à son besoin de destruction et s’entr’écraser à loisir.

Vous augurerez mal de mes dispositions à l’égard des coureurs immobiles par ce qui précède ; je ne vous ai pourtant encore rien dit de la peste qu’ils sont dans l’ordre moral.

Ils sont là bien autrement et plus gravement perturbateurs, en ce qu’ils sont constamment partis. Les absents ont toujours tort ; c’est surtout vrai des pères de familles, des écoliers et des jeunes filles. Pour ces deux dernières catégories, le tort se double par le fait qu’ils sont partis… ensemble.

Quand des parents complaisants offrent une paire de roues à leur ingénue, c’est comme si, de leurs propres mains, ils lui accrochaient des ailes pour s’envoler loin d’eux. Cela équivaut à signer volontairement l’abdication de son autorité.

Quand on possède une bicyclette, n’est-ce pas, ce n’est pas uniquement pour faire des ronds devant la porte, sous le vigilant regard maternel.

Ces roues sont d’affamées mangeuses d’espace, gourmandes des longs chemins unis, folles du vertige de la vitesse. Ces véloces montures ne bougent pas qu’elles ne s’emballent ; il leur faut les grandes routes libres et leur premier bond les met déjà hors de vue.

Si ce n’est encourager et consommer l’émancipation de ses enfants que de leur faire un pareil cadeau, je voudrais bien que l’on m’indiquât une plus libérale façon de leur donner la clef des champs.

J’ai hâte de voir aussi quel télescope on inventera pour l’usage des mamans obèses, mais inquiètes de ce qui peut advenir de leurs filles sur les grandes routes. J’en connais beaucoup d’attachées aux anciens préjugés qui, en attendant cette merveilleuse longue-vue, ne se résigneront pas à l’empire du sport révolutionnaire.

L’une de ces intransigeantes le jugeait l’autre jour d’un mot cruel en parlant des habitudes d’une voisine : — « Ça sort à des heures impossibles, ça rentre on ne sait quand, ça va, on ne sait ou… des mœurs déplorables, des mœurs de bicyclistes quoi ! »

Ce que je crains moi, c’est que le règne de la pédale et du guidon ne nous fasse une génération de filles athlètes en bottes carrées, en jupon court et aux mains déformées.

Que deviendront les arts gracieux entre ces mains alourdies ? Que deviendront le piano, le pinceau et l’aiguille ! Que fera-t-on des livres et qu’adviendra-t-il de la science déjà si délaissée, si ignorée de la conversation !

Pauvre « conversation », toi à qui on dédia des livres au plus beau temps du règne de l’esprit ; toi qui fus le charme et l’ami de la beauté ; prestige et talisman, à quel degré d’oubli n’es-tu pas tombée !

Et quel pire sort t’attend encore, avec le démembrement des familles dont le culte du sport nous menace ! Te restera-t-il quelques partisans ? Subsistera-t-il quelques maisons où les amateurs du beau langage, les délicats de l’esprit te retrouveront honorée. Oui, sans doute et ces familles au sein desquelles l’art de la causerie intelligente aura été cultivé seront des oasis, derniers refuges des gens qui pensent au milieu du mécanisme universel.


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