Nostalgie

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Les CariatidesAlphonse Lemerre, éditeur (p. 183-185).



 


Oh ! lorsque incessamment tant de caprices noirs
         S’impriment à la rame,
Et que notre Thalie accouche tous les soirs
         D’un nouveau mélodrame ;

Que les analyseurs sur leurs gros feuilletons
         Jettent leur sel attique,
Et, tout en disséquant, chantent sur tous les tons
         Les devoirs du critique ;

Que dans un bouge affreux des orateurs blafards
         Dissertent sur les nègres,
Que l’actrice en haillons étale tous ses fards
         Sur ses ossements maigres ;


Qu’au bout d’un pont très lourd trois cents provinciaux
         Tout altérés de lucre,
Discutent gravement en des termes si hauts
         Sur l’avenir du sucre ;

Que de piètres Phœbus au regard indigo
         Flattent leur Muse vile,
Encensent d’Ennery, jugent Victor Hugo,
         Et font du vaudeville ;

Lorsque de vieux rimeurs fatiguent l’aquilon
         De strophes chevillées,
Que sans nulle vergogne on expose au Salon
         Des femmes habillées ;

Que chez nos miss Lilas, entre deux verres d’eau,
         Un grand renom se forge,
Que nos beautés du jour, reines par Cupido,
         N’ont pas même de gorge ;

Qu’entre des arbres peints, à ce vieil Opéra
         Dont on dit tant de choses,
Les fruits du cotonnier qu’un lord Anglais paiera
         Dansent en maillots roses ;

Que ne puis-je, ô Paris, vieille ville aux abois,
         Te fuir d’un pas agile,
Et me mêler là-bas, sous l’ombrage des bois,
         Aux bergers de Virgile !


Voir les chevreaux lascifs errer près d’un ravin
         Ou parcourir la plaine,
Et, comme Mnasylus, rencontrer, pris de vin,
         Le bon homme Silène ;

Près des saules courbés poursuivre Amaryllis
         Au jeune sein d’albâtre,
Voir les nymphes emplir leurs corbeilles de lys
         Pour Alexis le pâtre ;

Dans les gazons fleuris, au murmure de l’eau,
         Dépenser mes journées
À dire quelques chants aux filles d’Apollo
         En strophes alternées ;

Pleurer Daphnis ravi par un cruel destin,
         Et, fuyant nos martyres,
Mieux qu’Alphesibœus en dansant au festin
         Imiter les Satyres !


Février 1842.