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Nostradamus (Bonnellier)/Tome 1/La Consultation

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Abel Ledoux (1p. 149-172).


IX.

LA CONSULTATION.


Il fut impossible à Michel de Nostredame, malgré son vif désir d’être utile au malheureux Élie Déé, de lui donner des soins lorsqu’il fut déposé dans l’hôpital de Montpellier : il s’en abstint dans l’intérêt même du malade, car, dès qu’il se présenta dans la petite salle destinée aux juifs admis dans l’hospice par un privilége spécial, Élie poussa des hurlemens proportionnés à la force que lui laissoient les avant-coureurs de la peste et d’une grave inflammation cérébrale, réunis ensemble sur ce vieux corps, sans pouvoir le briser. Car c’est un fait physiologique d’une vérité bien triste, mais incontestable, que les mauvaises natures morales sont en général pourvues de ressorts anatomiques et de facultés sanguines ou nerveuses d’une condition robuste qui les rend moins accessibles ou moins dépendans des affections morbifiques. « Les bons s’en vont, les mauvais restent, » a-t-on dit dans toutes les langues, et ce proverbe trivial, comme la plupart de ceux ainsi formulés, est certainement né d’une observation pleine d’authenticité.

Élie Déé ne s’en alla pas. Il devoit y périr mille fois, il survécut ; poursuivi par une seule idée qui aurait dû prolonger sa fièvre et sa souffrance, l’idée du désastre opéré sous ses yeux, dans l’incendie des titres de créances d’Abraham Ochosias. Alors le vertige et la fureur le saisissoient ; il tordoit ses bras, il rouloit les couvertures de son lit, les étreignoit contre sa poitrine, comme il avoit fait du paquet à l’enveloppe de drap d’or, il crioit des mots sans suite, mais où se retrouvoit toujours le nom de Nostredame.

Pour ce dernier, il avoit été peu affecté de cette scène dont les détails lui étoient restés inconnus ; son esprit étoit exclusivement livré à une peine d’amour qui l’obsédoit sans relâche, au point de le rendre inhabile et sans affection pour ses travaux les plus chers, et pour les devoirs de sa profession qui, en tout temps, lui avoient paru si sacrés. Le billet de mademoiselle de la Viloutrelle, remis d’une façon si étrange par Élie Déé, ne contribua pas peu à aggraver cet état de paroxisme moral. L’ardente et impérieuse jeune fille lui mandoit, dans un style brûlant, « qu’à peine arrivée à Arles, elle s’étoit aussitôt aperçue que sa résolution de vivre quelque temps loin de lui étoit au-dessus de ses forces, — chaque aurore la retrouvoit éveillée et en larmes, obsédée par le désir de lui apparoître un matin adossée contre la vis de l’escalier de sa maison ; comme au jour où il la surprit venant chercher la confidence de son amour, — ou bien assise sur le banc de la niche de saint Pierre. L’obsession d’une pareille idée étoit trop condamnable pour s’y livrer plus long-temps, le supplice de leur séparation étoit trop cruel pour le subir un jour de plus, — elle lui enjoignoit donc, mais avec toute l’autorité d’une souveraine ou d’une femme qui auroit trop accordé pour ne pas être en droit de demander beaucoup, elle lui enjoignoit de partir à l’instant, de venir à Arles y exercer sa profession… Le greffier au baillage, son oncle, voyant grandir sous ses yeux si grande science et si belle renommée, lui accorderoit, à n’en pas douter, le don de sa nièce. Elle alloit compter les jours, et, chaque lever du soleil, interroger au loin, sur la route d’Arles à Montpellier, toute ombre produite par le voyageur, toute poussière élevée dans le lointain, au détour du chemin… Le juif Élie Déé, porteur de cette lettre, étoit bien connu de son oncle, qui, en mainte occasion, l’avoit préservé des questions et enquêtes de la prevôté et de la justice du baillage ; il pouvoit donc recueillir de cet homme, en toute confiance, de précieux renseignemens sur le lieu où il devrait s’arrêter en arrivant à Arles.

La première lecture de cette lettre avoit été faite par Michel de Nostredame, avec la joie de l’amour ; il n’avoit d’abord pesé la conséquence d’aucun de ses termes, et ses yeux, aussi bien que son esprit, n’avoient saisi qu’une idée flatteuse pour celui qui en étoit l’objet, l’ardente passion de mademoiselle de la Viloutrelle. Lorsqu’il relut le billet de sa maîtresse, et que, non moins amoureux, mais plus réfléchi, il en eut remarqué les explicites conditions, il se sentit inopinément pénétré d’un incroyable sentiment de résistance ; l’habituelle austérité de son esprit venant à se reprendre aux obligations de son état, à la nécessité d’en illustrer l’exercice par des travaux sérieux, bien étrangers à cette vie de plaisirs absorbans, d’inquiétudes et d’orages, promise aux grandes passions, il eut peur d’un avenir consumé dans les bras de Laure, et, rebelle un instant à sa positive injonction, en même temps que préoccupé par l’ineffaçable amour qui la lui représentoit si voluptueuse et si belle, il se trouva précipité, lui, sérieux, indécis dans toute question qui ne se rattachoit pas à sa vocation, dans cette lutte du pour et du contre, dont toute ame honnête, appelée à bien choisir, se fait une gêne, un cruel embarras, et qui, pour Michel, devoit être un supplice.

Retiré dans sa chambre d’étude, la lettre de la jeune fille à la main, comme afin de lui donner, par un sentiment d’équité, le droit de plaider la cause de celle qu’elle représentoit contre l’influence des emblèmes imposans de la raison et du savoir, il gémissoit ; et, pour partir ou pour rester, trouvoit tour à tour des motifs qui charmoient et désoloient son cœur.

— Je l’avois prévu ! s’écria-t-il avec le découragement du lutteur fatigué, — cet amour, qui m’est venu surprendre, dans le temps même de ma vie studieuse et réfléchie, jamais ne s’accommodera avec les devoirs que, pour le présent et pour l’avenir, me trace ma destinée. Je dois me résoudre à des veilles continues ; mais à quelle fin ces veilles ? pour méditer, — lire, analyser tout ce qui est saisissable par l’esprit humain ; — fureter dans les recoins de l’univers intellectuel, en arracher de leur obscurité, pour les produire à la clarté du jour, les vérités inconnues ; — fouiller du regard dans le corps de l’homme souffrant et moribond ; dans le cœur de l’homme debout, agissant et masquant sa pensée par sa physionomie… Guérir, instruire… et prédire peut-être, voilà mon but ! Vivre enfin dans ce bas-monde de la vie d’immortalité, voilà mon espoir ! Et pour atteindre à ce but, et pour réaliser cet espoir, il faut veiller !… sous la lueur rougeâtre de la lampe, sous l’action pénétrante des vapeurs morbifiques qu’elle exhale, en présence de mes livres, de tout ce qui témoigne du prix de l’étude et de la science… Mais, non, veiller, beauté tentatrice et décevante, aux lueurs molles et pâles de la lampe d’alcôve conservée par un indiscret et lascif amour ; — non, consumer les heures des nuits dans les transports et la langueur suscités par ton ardente passion ; — non, tenir mes yeux ouverts uniquement pour contempler ton délicieux visage placé sur mon chevet, et réclamant, par l’éclat de ses charmes pleins d’exigence, ma pensée de toutes les heures, de tous les instans !… Si je fais cela, point d’avenir ! Si je me voue à de telles veilles, ce flambeau mystérieux que je vois bien loin encore dans les profondeurs de plusieurs mille lendemains, mais que je vois enfin, dont je m’approche chaque jour, dont l’orbe enflammé grandit chaque jour à ma vue, et lui reflète plus d’objets et plus d’idées, ce flambeau, résumant en mon esprit la pensée de Dieu qui se révèle, il s’éteint ! L’obscurité m’environne, mes sensations, dont la portée devenoit surnaturelle, s’anéantissent, je suis homme, voilà tout ! Plus de nom, plus d’illustration, plus de science, plus d’avenir… le tombeau m’enfermera tout entier, et la mort finira ma vie !…

Eh ! qu’importe après tout ? — ajouta-t-il avec colère, et comme s’il eût brisé une barre d’acier qui lui auroit fait obstacle, — qu’importe ! ce magique flambeau, ces sensations, ce nom, cette célébrité, cette science,… où me conduiront-ils ? qui sait même si, tandis que j’impose à ma jeunesse d’étouffer tout ce qu’il est dans sa condition de connoître et de ressentir de plaisirs et d’amour, qui sait si la mort n’est pas là, dans un coin de ma chambre, railleuse et perfide, prête à me saisir au milieu de ma veillée studieuse ? Qui sait si, tandis que je suis en marche pour l’exploration, une volonté qui me laissera l’existence n’éteindra pas tout à coup ce flambeau qui en est l’inspiration ? Alors égaré, mais lancé dans ma course, j’irai briser mon front sur le bronze de quelque porte d’idée, et relancé en arrière, mutilé, je reparoîtrai dans la vie commune pour y subir les risées du vulgaire imbécile ! mille chances pour une telle fin, une seule pour arriver, maître de ma raison, à cet orbe de feu que je poursuis !

J’y renonce ! je me livre au présent, n’enviant d’autre lendemain que celui qui me laissera le pouvoir de mes sens et le trésor de mon amour ! — Il éleva la lettre, la couvrit de ses baisers. — Laure de la Viloutrelle, tu l’emportes ! je m’indigne de ce vague où se précipitoit ma raison, je m’abandonne à la réalité des sens ! Tu me veux pour époux ? tu seras ma femme, oh ! toujours ma maîtresse ! toujours !… Dans les perfections de ton corps, il y a plus d’atiraits qu’il n’en faut pour renouveler à l’infini les illusions du premier amour !… L’éclat de tes yeux, l’ardeur de tes sens m’intimident ; mais quand je n’aurai plus que toi à aimer, je suffirai à tes tendresses… et si mon ame est trop faible, s’il t’est donné de porter en toi des flammes à dévorer mon existence, — je mourrai dans tes bras, sur ton sein, comme fit Louis XII sur le sein de Marie d’Angleterre ; je mourrai dans l’effort d’une sensation, dans la réalité de la vie !… C’en est fait : je change cette insipide ordonnance de mon temps et de mes pensées… Le bon roi, à cause de sa femme, avoit changé de tout sa manière de vivre ; car, où il vouloit dîner à huit heures, il convenoit qu’il dinât à midi ; où il vouloit se coucher à six heures du soir, souvent il se couchoit à minuit !… Ainsi ferai-je, et Dieu qui m’a fait te connoître, ma Laure, me pardonne de t’avoir aimée !

Les dernières pensées de cette délibération intime ne permettent pas de douter que la lettre de mademoiselle de la Viloutrelle n’ait plaidé avec bonheur la cause de sa cliente. Comme si elle eût été là pour recueillir la certitude de son succès, le regard de son amant s’épanouissoit devant une ombre, lui sourioit, la caressoit, et lui promettoit la constance, la fidélité que lui-même réclamoit en retour d’un si grand sacrifice. L’extase passée, Nostredame relut la dernière phrase de la missive qui lui recommandoit de s’informer auprès du juif Élie Déé ; puis, surmontant sans doute une excessive répugnance pour cette démarche, il sortit, se dirigeant vers le grand hôpital.

Il en montoit les degrés extérieurs qui conduisent au portail, lorsqu’un homme, d’une trentaine d’années, vêtu du costume des docteurs en la faculté de Montpellier, la tête couverte d’une toque noire, semblable à celle de Michel de Nostredame, l’aborda familièrement. Sur sa physionomie d’expression fine et caustique se jouoit le sourire naturel à ceux dont l’organisation morale est assez privilégiée pour leur permettre, voyant les choses et les hommes sous leur côté le plus vrai, de se venger des choses et des hommes par le sarcasme et le mépris, les représentant, dessinateurs hardis, sous cette forme bouffonne, qui a aussi son génie et qu’a définie le mot caricature, tant exploité par l’esprit de notre époque. — Esprit, hélas ! dont toute bonté est absente, et qui, exclusivement préoccupé de découvertes dans la science politique, ne manifeste plus dans la vie commune que le mauvais goût de l’irritation, l’iniquité de la jalousie, la sécheresse de l’égoïsme, la fanfaronnade du faux savoir, l’absolutisme du système, — et la pauvreté de l’ame. Étrange et déplorable contraste ! la civilisation en travail épure les institutions, fortifie les articles du contrat social-politique, — et le pacte d’union entre les familles, entre les individualités, est à demi rompu : il n’y a plus d’amitié, mais une menteuse et servile camaraderie[1] : la loi est meilleure, l’homme est moins bon. Contradiction fâcheuse avec cette observation de Tacite sur les premiers Germains : plus ibi boni mores valent quam alibi bonœ leges. Mais tout ne se peut faire à la fois ; et le moment de l’amélioration de l’espèce viendra sans doute à son tour !

« Salut à Michel Nostredame.

— Salut à François Rabelais.

— Hommage à maître Nostredame qui est la lumière de Saint-Rémy, comme Rabelais le sera un jour de Chinon, la première ville du monde ; car Chinon ou Caynon peut venir de Caïn, premier bâtisseur de ville.

— Toujours la philosophie dans le cœur et la gaieté sur les lèvres, docteur Rabelais !

— Cette gaieté me vint lorsque j’entrai dans l’ordre des Cordeliers, à Fontenay-le-Comte ; elle s’augmenta, lorsqu’en 1500 et quelques, je me fis ordonner prêtre ; elle acquit une énergie nouvelle lorsque j’entrai dans l’ordre de Saint-Benoît, à Maillezais… Enfin, plus j’avançais dans les ordres et dans la vie, plus s’augmentoit ma joyeuse disposition, au point que la jugeant trop bruyante, et par trop incompatible avec la morosité du cloître, je me fis médecin pour me corriger. Mais vous, dont le frais visage est ordinairement couleur ventre de biche et ventre de nonain, qu’avez-vous ? la peste vous arderoit-elle ?

— Non, » répondit Michel en soupirant.

— Venez-vous voir quelque malade désespéré ?… Celui auquel, ce matin, j’aurois volontiers donné un certificat pour lui servir auprès du diable, est parti de l’hôpital il y a une heure, plus laid et plus juif que jamais.

— Ce n’est pas Élie Déé ?

— C’est lui-même.

— Élie Déé que j’ai fait porter à l’hôpital, en prévention de pestilence ?

— Son cuir fut trop dur pour que le mal y pénétrât… Il est sorti, vous dis-je.

— Ah ! » fit Nostredame d’un air désappointé.

— Êtes-vous son héritier, maître Michel ?

— Dieu me garde de richesse ainsi venue ! » s’écria avec la susceptibilité d’une dévotion méconnue, le petit-fils d’Abraham, médecin du roi René, oublieux de son origine.

François Rabelais sourit.

« Enfin, à votre émotion, à votre surprise eu égard à la fuite d’Élie Déé, je juge que quelqu’une de vos peines se rattache à cet homme.

— Par un cheveu bien fin, bien délié, je vous assure… Mais, que cette rencontre, docteur Rabelais, me soit profitable par la consolation ou par le conseil… J’ai l’esprit malade ; refuserez-vous à un disciple l’enseignement d’un remède à sa souffrance ?

— Par saint Goderan, évêque, frère de sainte Opportune, le principe de votre mal est au cœur, mon maître !

— Hélas ! oui.

— Et vous venez, sous les voûtes d’un hôpital, chercher un soulagement ?… Vos poudres et fardemens, qui font merveille en ce lieu, n’ont-ils aucune vertu sur vous-même ?

— Aucune ; et, dites-le moi, dois-je ou non, me marier ? »

La question, faite avec naïveté, fut répondue par un violent éclat de rire du sceptique docteur, qui ne prit nulle garde d’offenser le sérieux de son malade.

« Oh ! oh ! vous marier ! maître Michel. Le cas est grave, et de ceux définis par nos pères avec la dénomination de cas de conscience. Venez sous le porche de cette maladrerie, plus inspiré serai qu’en plein air, où les mots s’éparpillent au souffle de tous les vents. D’abord votre consultation, considérée comme commandée par souffrance et maladie, demandoit l’intervention de quelque saint ; cherchons ensemble, voyons : saint Aignan et saint Saintin guérissent de la teigne ; saint Andrieux, saint Firmin et sainte Geneviève guérissent de la lèpre et autres feux cutanés ; sainte Apollonie et saint Médard, du mal de dents ; un grand nombre de saints guérissent des vertiges : prenons l’un d’eux, saint Valentin, avec saint Mathurin, qui guérit de la folie, et les vertus de ces deux saints, combinées, nous donneront peut-être un élixir salutaire.

— Vous plaisantez, docteur Rabelais ?

— Je veux que l’arc-en-ciel me serve de cravate si je plaisante, quand il y va du mariage !… Vous voulez que deux ne fassent plus qu’un ? Examinons encore : est-ce de votre part manie d’amourette ou instigation d’amour ? Si c’est amourette, Théophraste interrogé quelle bête ou quelle chose c’étoit qu’amourette, répondit : « Passion d’esprit oiseux. » Canachus Sicyonien fit la statue de Vénus assise ; et ce sculpteur eut raison, dans le sens de Théophraste. Mais, comme l’amourette n’a pour instinct que la concupiscence charnelle qui conduit à bien des fautes, il faut recourir aux enseignemens que notre faculté a puisés dans les dictons des anciens platoniques, afin de lui trouver une guérison ; ils indiquent cinq moyens : — le vin qui fait advenir au corps refroidissement, résolution de nerfs, hébétation des sens ; — les drogues et plantes, telles que saule, orchis, mandragore et la peau d’hippopotame ; — le labeur assidu et pénible qui absorbe la force et l’emploi du sang, — ainsi Diane qui marchoit beaucoup, resta toujours chaste ; ainsi les Scythes, a dit Hippocrate, liber de aere, aquâ et locis, étoient peu portés à la luxure, étant toujours dans l’arène ou à cheval, fervente étude, qui tend les artères du cerveau comme la corde d’une arbalète, suspend les facultés naturelles et fait taire les sens extérieurs ; — ainsi Pallas, symbole du travail, est toujours restée vierge ; Cupidon n’a jamais tourmenté les Muses laborieuses ; — enfin, le cinquième moyen que je vous offre, maître Michel, et qui n’est pas le moins efficace pour être le dernier cité, c’est l’abus lui-même de la concupiscence… Ah ! ne haussez pas les épaules : mon confrère, Fray Scyllino, prieur de Saint-Victor-lez-Marseille, appela cela la macération de la chair ; c’est aussi mon opinion comme celle de l’ermite de sainte Radegonde, au-dessus de Chinon.

— Ce qu’il y a de plus efficace, docteur Rabelais, n’est donc pas ce qu’il y a de plus pur et de salutaire ?

— Possible, quant aux exigences de la morale, maître Michel ; mais, comme au flegme de votre esprit penseur je juge qu’il y a dans votre mal gravité plus grande que n’en causeroit l’amourette, passion des esprits oiseux, il faut passer à l’observation de l’instigation d’amour. Ici, échoue la science. Le noble enfant, médiateur de la terre, comme atteste Platon, in symposio, est un chevalereux roi à qui force est de faire révérence ; à ses signes tout le monde obéit plus soudain qu’aux édits des préteurs et mandemens de rois ; Picatris, magicien, recteur en la faculté diabolique, n’indique aucune arme contre lui.

« Il ne reste plus, maître Michel, pour dernière ressource à votre mal, que d’analyser la femme qui vous inspire et vous inflige si grande plaie d’amour. La femme, sexe tant fragile, tant variable, tant muable ; sexe que Platon ne savoit en quel rang colloquer…

— Pour cela, docteur Rabelais, serai plus éclairé que Platon.

— Tâchez, maître, de trouver la femme forte décrite par Salomon, alors vous éviterez le sort banal ; ne la conduisez ni à Avignon, ni à Rome, ni en aucune terre papale, car, de toutes les concupiscences, celle qui est mitrée est la plus audacieuse, la plus insinuante que femme puisse connoître.

— À donc, je me marierai ! » dit Nostredame, tout marri de cette étrange consultation.

— Et baptisez des enfans qui vous ressemblent, » répliqua le docteur Rabelais, d’une voix demi-sérieuse, en pressant affectueusement, avant de s’éloigner, la main de son malade.

Le jeune maître sans doute étoit distrait, tandis que débordoit l’expression de la philosophie moqueuse de François Rabelais ; il est impossible que son esprit, trop jeune encore pour ne pas croire, ait suivi obséquieusement le dévergondage de chacun des mots qui venoient de frapper son oreille : toutefois, en dépit de sa préoccupation, la parole du docteur avoit eu ce résultat de tiédir singulièrement les chaleurs de l’amour, et lorsqu’il en pesa les termes, tout en regagnant son logis, il vint à reconnoître qu’une haute raison étoit voilée par leur semblant de futilité ; et, comme elles étoient échappées au plus illustre penseur de la faculté, il étoit naturel de leur accorder, en y réfléchissant, une intention grave, qui n’avoit été formulée par le sarcasme, qu’afin de produire un effet plus certain.

L’esprit élevé, mais railleur de Rabelais, accordoit trop peu d’estime aux mobiles passions de l’humanité, pour les attaquer de vive force, armé de toutes pièces et avec le sérieux du duel ; il aimoit mieux, dans son dédain, les rouler dans l’hyperbole de la plaisanterie, leur arracher leur tunique, leur dernier voile, les pousser toutes nues devant le miroir de la vérité et de son rire implacable, pour suivre leur colère pudibonde. Il savoit trop le cœur humain, pour répondre directement à cette question de jeune homme prêt à briser son avenir, dois-je me marier ou non ? et l’importance donnée à la réponse devant prêter plus de force aux objections de la passion imprudente, il arrivoit à une persuasion plus réelle en arrachant les décors de la pensée, en éteignant les flambeaux de l’imagination, et laissant l’esprit seul avec la réalité.



  1. Mot nouveau, ingénieusement appliqué par un homme d’un beau talent et d’une haute raison aux assistances littéraires, et dont il faut caractériser les relations du monde.